Et bien voici le nouveau chapitre de « Au dessus de la Palissade » qui apparaît dans l'indifférence générale \o/
Comme je l'ai dis la fic sera courte, il ne reste, normalement, plus que 2 chapitres et ce sera fini.
Comme on me l'a déja demandé plusieurs fois, je précise que l'extrait de livre que sasuke lit est écrit par moi, si ça ressemble à quelque chose, c'est pas fait exprès en tout cas^^
Un grand merci aux quelques personnes qui ont eu la gentillesse de me laisser une review, merci tout beaucoup à Nowa Uchiwa, ma bêta d'amour que j'aime, à Maryline, toujours, qui à toujours pleins d'idées à me proposer, et bien sur, merci à toutes les personnes qui me lisent.
Nous avons parlé pendant des heures et des heures, ignorant tout, ne voyant pas la lumière blafarde décliner peu à peu, ignorant l'éclairage immonde qui baigne d'une clarté sale et déprimante les rues de ce côté-ci de la palissade. Je me suis laissé emplir par lui, par ses paroles, par tout ce qu'il était prêt à me donner, car en cet instant qui dure et s'étire en heures, il est tout ce que j'ai en ce monde. Alors je prends absolument tout avec avidité, chaque mot, chaque mimique, et je donne plus que je ne l'ai jamais fait avant ce jour étrange. La pluie tombe un moment, tantôt forte, tantôt plus douce mais nous sommes déjà trempés, alors nous continuons, ne pouvant plus nous arrêter. Son doux clapotis joue sa mélodie pour nous, accompagnant les mots que nous échangeons. Tout est humide et on dirait que la ville va dégorger des litres entiers de cette pluie qui la recouvre, des gouttelettes en suspension sur les bords des toits ou sur la barrière de mon balcon, de son balcon, devenues trop lourdes tombent peu à peu et leur musique s'ajoute à celle ambiante qui nous entoure et nous recouvre. Parfois, mes poils se hérissent quand l'air se rafraîchit un peu, mais je n'y fais pas attention. J'oublie. Oui, j'oublie tout, sauf lui.
C'est étrange et envoûtant, je suis fébrile, et il l'est aussi. Il paraît intarissable et je l'écoute encore et encore sans jamais m'en lasser, trop heureux de pouvoir repousser dans un coin de mon cerveau un peu de ce monde en décomposition et peuplé de fous auquel nous nous accrochons avec l'énergie du désespoir.
Il me parle des rues qui sentent le bois mouillé quand la pluie tombe, puis d'une souche comme si elle était un être-vivant, comme s'il l'aimait profondément. Il m'explique qu'il va la voir presque chaque jour, qu'il aimerait beaucoup pouvoir me la montrer pour que je ressente moi aussi son amour. Il me raconte les livres qu'il a lu, le plaisir qu'il éprouve au contact du papier jauni et abimé par les années passées dans l'humidité ambiante. Il en possède plusieurs, et c'est un peu sa fierté. Les livres se font rares et n'existent même plus de mon côté, remplacés définitivement par les modules de connexion agressant notre cerveau et donnant la nausée aux utilisateurs.
Mon côté... est-ce qu'il y a encore pour moi mon côté et le sien à présent? Puis-je encore considérer cette barrière comme ultime et infranchissable? Peut-être bien, mais je sens la frontière se briser sous les coups portés par nos paroles échangées, elle s'estompe, s'affaiblit et s'effrite, glisse entre mes doigts, m'échappant irrémédiablement comme si je tentais de retenir un filet d'eau, sans que je ne puisse rien y faire. Et sans que je n'ai la moindre envie d'empêcher cela de se produire.
Nous sommes finalement tous deux retournés à l'intérieur, rappelés par les besoins d'un corps qui n'a pas avalé de nourriture depuis plusieurs heures. Et là, devant mon plat sans forme ni saveur, je pense. Je revois et entends notre interminable conversation aussi précisément que si elle avait à nouveau lieu ici et maintenant. Et je sens le coin de ma bouche se soulever en un semblant de sourire. Il m'a énormément parlé. Je l'ai écouté, l'ai parfois trouvé stupide à déblatérer des inepties, des choses complètement idiotes. Je l'ai même traité plusieurs fois d'idiot. Il a fait la moue en gonflant les joues, puis il a repris son interminable flot de paroles, comme s'il voulait noyer la pluie elle-même à force de parler. J'ai trouvé qu'il souriait beaucoup trop pour ce monde gris et triste, qu'il était trop enthousiaste, trop joyeux, trop lui, et pas assez moi. Il est en décalage avec ce monde, comme s'il était beaucoup trop lumineux pour lui appartenir vraiment.
J'ai peu parlé, je n'ai jamais aimé me livrer, mais il l'a fait à ma place. Il a compris et m'a aidé, soutenu, et j'en suis troublé. Je ne comprends pas comment un être dont je devrais mépriser jusqu'à l'existence même parvient à me cerner comme ça. Alors oui, parce qu'il m'a trop bien compris, parce qu'il était trop heureux dans ce monde de tristesse, je l'ai détesté.
Et j'ai aussi été touché.
J'ai aimé et haïe à la fois, car ce que nous avons fait est mal, et m'a pourtant fait tellement de bien. Du bien, oui, mais mon cœur se serre, car ce ne sont finalement que quelques mots échangés au-dessus de ce maudit mur, et je réalise que jamais je ne verrai ni ne toucherai ces livres dont il m'a parlé, que jamais je ne verrai pas cette étrange souche dont il parle avec tant d'amour, mère de l'espoir pour ceux qui vivent là, de l'autre côté de la palissade. Jamais, à moins de franchir un peu plus l'interdit, de le briser complètement de mes propres mains et de plonger moi-même dans l'horreur. Je repousse cette pensée avec force. Elle est malsaine. Encore plus que ce qui m'a poussé à lui promettre que je reviendrai parler avec lui demain. Nous n'avons pas échangé un seul mot sur le tabou. Aucun de nous n'a osé formuler l'indécence de ce que nous faisions de peur de briser le rêve de la même manière que nous avons brisé l'interdit qui planait lourdement au-dessus de nos têtes, prêt à nous écraser. D'un commun accord, dans l'acceptation silencieuse que ce que nous faisons est mal, nous nous sommes promis de nous parler à nouveau. Et c'est en me voilant toujours plus la face, en repoussant volontairement la pensée que ce que je fais est interdit que je reviendrai là, sur ce balcon, demain, pour lui parler encore et encore.
Je ne me rends compte des dégâts occasionnés dans mon appartement seulement après que la fenêtre se soit refermée et que le volet de plastique soit en place. Je n'ai pas pris la peine de me sécher quand je suis rentré du mausolée et l'appartement est rempli d'eau. Le sol est dans un état pitoyable et un peu partout des traces de boue de la forme de mes chaussures souille la moquette terne, et je ne trouve que difficilement la force de les nettoyer. J'ai autre chose en tête, autre chose à penser. Car « il » est partout, et l'oublier ne serait-ce qu'un instant paraît impossible. Ma tête tourne et les souvenirs s'entremêlent encore lorsqu'enfin, épuisé, je me laisse tomber sur mon matelas usé. Je ne sens pas le sommeil arrivé, et je plonge la tête la première dans des rêves où résonne son rire.
OOOOOOOOOOOOOO
Je suis heureux. Je crois... Je ne suis pas sûr de ce à quoi doit ressembler le bonheur. Nous avons passé des heures à simplement discuter. J'ai beaucoup plus parlé que lui. Il n'a pas l'air bavard et semble renfermé, et pourtant j'ai l'impression d'en avoir plus appris au travers de ses yeux sombres que par ses paroles. Je l'ai observé et j'ai vu les changements infimes de son expression, ses yeux se plisser, sa bouche se relever en une esquisse de sourire quand il me trouvait amusant ou qu'il se fichait simplement de moi après une de mes remarques absurdes. Il me paraît si différent de moi, et pourtant, il me semble que je l'ai compris mieux que quiconque ne l'a jamais fait pendant les quelques heures que nous avons partagé.
Je crois que ces heures ont été les plus agréables de ma vie et le temps a filé à une vitesse folle. J'étais simplement bien, même quand ses « t'es vraiment idiot » fusaient, accompagnés d'un petit sourire en coin, moqueur et amusé. Et surtout, pas une fois je n'ai pensé à ce mur juste en-dessous de nous qui ne pensait qu'à nous hurler notre folie et notre pêché. Je l'ai oublié aussi sûrement que j'ai oublié l'existence de ce monde froid autour de moi. Je n'avais jamais rien vécu de comparable, pas même auprès de la souche. Elle nous réconforte, nous apporte un peu d'amour et d'espoir, mais en aucun cas elle ne nous emplit de ce sentiment de sécurité, elle ne nous fait pas oublier de monde répugnant dans lequel nous sommes obligés d'attendre la mort. Avec lui, tout cela n'existait plus. Et j'étais bien. Presque serin. Oui, presque.
Alors que je referme ma fenêtre sur le lieu de notre crime, ma tête semble se vider d'un coup. Tout s'en va, et le silence de mon esprit est aussi léger que celui qui règne dans la pièce maintenant qu'il est parti. Je suis simplement bien, et j'aime cette sensation. Elle me fait me dire sans la moindre hésitation que demain, sans avoir le moindre remord, je retournerai sur ce balcon pour discuter avec lui car il est ce que ce monde m'a offert de mieux jusqu'à maintenant, et je compte profiter de ce cadeau, autant que le tabou et l'interdit déjà piétinés me le permettent.
Ce soir, la nourriture que j'avale me paraît encore plus fade que d'ordinaire. La berceuse chuchotée par la fine pluie qui semble ne plus vouloir s'arrêter de tomber ne parvient pas à me bercer. Je veux le revoir. Maintenant, sans attendre demain, sans patienter, sans tourner en rond dans la pièce lugubre où je vis. Je ne veux pas du sommeil, du repos, du calme, je veux retourner sur ce petit balcon et lui parler encore et encore, sans plus jamais m'arrêter, jusqu'à ce que la Fille engloutisse tout, le monde, puis lui et moi. Je ne veux plus me réveiller et vivre seul dans ce monde horrible, et je le veux lui. Mon corps le réclame de toute ses forces. La petite voix dans ma tête qui ne pensait qu'à me rappeler que je piétinais le grand Tabou me hurle à présent à plein poumons d'oublier tout ça pour être avec lui.
Je ne comprends pas vraiment tous ces sentiments, ils s'emmêlent les uns avec les autres et se brouillent comme pour m'empêcher d'en remonter le fil pour mieux les analyser. Nous n'avons parlé que deux fois, et peut-être est-ce la conscience que ce monde va s'écrouler bientôt qui me pousse à vivre ces choses aussi fort, mais je sais que je n'ai envie que de le revoir et de faire quelque chose pour lui, pour lui rendre ce monde un peu plus beau, comme lui l'a fait pour moi par sa simple présence.
J'enfile une veste et sort sous la pluie. Le jour se lève à peine et une aube tremblotante se dessine à travers les nuages d'un noir de suie. J'entends la pluie mais ne la sens pas, trop occupé à réfléchir à tout cela, et j'enlève les goutes d'eau dégoulinant de mes cheveux et me brouillant la vue du revers de la main. Puis j'arrive à la souche. Il n'y a encore personne, et j'en suis heureux. Ce matin, elle ne sera rien qu'à moi. Je m'agenouille sur le sol humide, et je ferme les yeux, tendant l'oreille pou percevoir son murmure et entendre ses conseils.
Je trouve ce monde injuste. Non pas parce qu'il nous mène vers notre propre mort, mais parce si nous avons la souche, eux de l'autre côté, ils n'ont rien, seulement leurs peurs et leur désespoir. « Il » n'a rien et je veux lui apporter un peu du maigre réconfort de ce côté-ci du monde. C'est pourquoi après quelques heures passées près de la souche, je suis décidé. Résolu.
Je cours dans les rues vides jusqu'à chez moi, et je prends tout juste la peine de m'essuyer les pieds et je cours vers un endroit bien précis. Sur la petite étagère mal fixée dans du plâtre de mauvaise qualité reposent cinq livres. J'y ai beaucoup réfléchi quand j'étais avec la souche, et sans hésité, je me saisis de l'un deux.
Puis j'ai commencé à attendre, fébrile, le moment d'ouvrir ma fenêtre pour aller le retrouver et pour me perdre dans ces instants, oubliant le monde, détruisant l'interdit en ne pensant plus qu'à lui.
OOOOOOOOOOOOOO
Le jour se lève et je ne dors plus. Je suis fatigué de penser, fatigué de ne pouvoir m'empêcher de revenir sans cesse à ces moments avec lui. Ça ne fait que quelques jours qu'il est entré dans ma vie, et ça me semble une éternité. Je le vois partout, tout le temps, et je n'attends que le moment de le retrouver enfin, là, de mon côté du mur où il sera si proche mais tellement inaccessible.
J'ai envie de le voir. Je ne comprends pas pourquoi ou comment ça se fait, mais ce blond débile et surexcité me manque énormément. Il est tout ce que je devrais détester, et pourtant...
Je regarde dehors. Il pleut encore, comme hier et avant hier, et les averses ne s'arrêtent plus, se succédant sans fin. Je voudrais sortir, faire quelque chose pour que le temps passe plus vite, mais il n'y a rien qui m'attend à l'extérieur. Alors j'attends, je tourne en rond et je pense à lui encore et toujours. Souvent, sans que je ne m'y attende, son image s'impose à mon esprit. Et mon cœur se retourne et se serre. Je le trouve beau, je crois. Son sourire est étonnant, déplacé dans cet endroit gris porteur de la mort. Je crois qu'avant lui, je n'avais jamais vu personne sourire comme ça, avec un bonheur et une franchise non feints. Mes parents me souriaient avant que le Sang Supérieur ne les assassine, mais il y avait toujours dans leurs yeux cette lueur qui disait « Nous mourrons tous ici, engloutis par la pluie ». Lui, ses yeux restent brillants, et pas une fois je n'ai vu son regard se voiler sous la tristesse. Mon cœur bat plus vite, et j'ai chaud. Je suis en avance lorsque je lève le volet de ma chambre et que j'ouvre la fenêtre.
Ce n'est même pas une surprise de voir qu'il est déjà là.
Et c'est un immense sourire qui m'accueille.
Mon cœur s'emballe, et à nouveau, tout disparaît. Il se tortille sur place, les mains dans le dos, comme s'il attendait quelque chose avec une impatience qu'il aurait un mal fou à contenir. La pluie a déjà trempé ses cheveux et ses vêtements collent à sa peau. Il doit être là depuis longtemps, ou peut-être est-il sorti? Je n'en sais rien, et je dois dire que je m'en fiche. Il est face à moi et son sourire m'attire irrémédiablement. Il chuchote un « bonjour », comme pour ne pas briser le mur fragile qui nous sépare. Je lui réponds, et il plante son regard dans le mien. Il semble hésiter, puis, lentement, ses mains quittent son dos et il en sort quelque chose. Une forme petite et rectangulaire. Un livre...
Il ouvre la bouche pour parler puis se ravise, et il stoppe le pas en avant qu'il allait faire. Curieux, je m'approche et mes doigts s'enroulent autour de la rambarde. Encouragé par mon geste, il s'approche enfin. Il regarde le livre, puis moi, puis encore le livre, et enfin, la palissade. Et je comprends son intention, glacé d'effroi.
Mon souffle se bloque dans ma gorge, car si j'ai volontairement fissuré les fondations de ce mur invisible qui nous sépare, ce qu'il s'apprête à faire va le mettre à bas purement et simplement. Et pourtant, je n'ai pas peur. Presque pas. Mon cœur accélère encore, il cogne de plus en plus fort contre ma poitrine, je n'entends plus que le sang battant à mes oreilles. L'envie d'aller plus loin annihile la peur en moi. Il fait un pas en avant, puis un autre. Et lentement, très lentement, son bras se lève et se tend vers moi. J'hésite. J'ai peur, je suis anxieux, et en même temps excité et désireux de tendre le bras à mon tour.
Tout aussi lentement que lui, comme si le monde allait éclater sous le simple effet de ce geste interdit, ma main se rapproche de la sienne. Mes doigts se déplient pour se rapprocher du livre et le saisir, puis se désistent et reviennent contre la paume de ma main avant de se déplier à nouveau. Finalement le bout de mon index frôle le carton de la couverture, et avec d'infinies précautions, je m'en saisis.
Pendant quelques secondes, un instant perdu dans le cours du temps, suspendu au-dessus d'un néant prêt à nous engloutir tous deux, dans un geste choquant et pourtant si bon et agréable, nous avons relié les deux côtés de la palissade comme personne avant nous n'avait osé le faire.
Comme si je ne me rendais compte de mon geste que maintenant, je ramène dans un réflexe incontrôlé mon bras contre ma poitrine, serrant le livre contre moi, tentant de calmer mon cœur qui s'emballe. Je chuchote un « merci » qu'il perçoit à peine.
« _Je te le rendrai quand je l'aurai terminé.
_Garde-le, c'est un cadeau. »
Fixant, interdit, l'objet de notre pêché, je l'ai tourné et retourné entre mes mains, le manipulant comme s'il était une bombe capable de m'exploser à la figure au moindre faux mouvement. Ce n'est qu'après plusieurs minutes de réflexions que je l'ai finalement ouvert, au hasard, lisant le premier passage qui s'offrait à mes yeux.
Et le roi fou, seul tout en haut de sa tour, riait et riait encore, regardant les petites fourmis aveugles qui parcourraient le chemin, portant sur leur dos le fardeau toujours plus lourd d'un monde qui ne voulait plus d'elles. Le monde voulait leur mort, pour pouvoir mourir à son tour. Leurs yeux morts leur cache la décadence, la terre noire et sèche, mais surtout ce ciel d'orage de plus en plus gris et nuageux qui attend avec une patience infinie de tout dévaster.
Et le roi fou rit toujours plus et sous sa voix le tonnerre gronde et rugit, doucement, puis plus fort, il résonne et le vent hurle pour l'accompagner. Le ciel se déchire, et son ventre de nuages gris se crève. Une première goutte s'écrase, faisant trembler le sol sous les pattes des fourmis aveugles qui paniquent et s'affolent. Elles laissent tomber leur fardeau. Elles savent bien qu'il ne leur servira plus à rien à présent. La peur les étreint car même si elles savaient que ce jour arriverait, elle avaient préféré donner leurs yeux à l'Oubli pour vivre en paix les quelques instants qui leurs étaient encore accordés. Mais maintenant, ensemble et pourtant seules, elles laissent l'eau de la pluie les emporter une à une. Elles disparaissent, et le roi fou rit une dernière fois comme pour les bercer dans la mort, puis il saute du haut de sa tour, laissant son corps s'écraser sur le sol et être emporté lui aussi par la Pluie salvatrice venue laver le monde des pêchés oubliés.
Quelque part, hors du monde et hors du temps, d'autres petites fourmis regardaient leurs sœurs se faire avaler par le déluge. Elle ne riaient pas, et ne pleuraient pas non plus. Elles étaient seulement emplies de la certitude que ce qui arrivait était une bonne chose, la chose appropriée. Car le monde mourrait afin de pouvoir renaître. Quelque chose de bon recommencerait, et alors, peut-être qu'elles s'y retrouveraient.
Quittant leur refuge qui s'écroulait, elles dirent ensemble adieu au monde.
Je ne parviens pas à savoir si cette histoire est triste à pleurer ou porteuse d'un peu d'espoir. Je sais seulement que bientôt, plus rien n'existera, et que se préoccuper de tout ça, du tabou, est d'une futilité écœurante. L'interdit régit pourtant nos vies depuis un nombre incalculable d'années. Plus personne ne se souvient du jour où la grande palissade a été construite, et nous vivons en silence dans ce que nos ancêtres ont établit. Nous ne vivons même pas, nous survivons, nous efforçant d'oublier du mieux possible cet autre côté qui nous inspire une crainte incompréhensible. Et aujourd'hui, comme personne n'a jamais pensé à le faire avant nous, nous réalisons ensemble que tout ceci ne sert à rien. Le monde a atteint sa limite, et la Fille grandit de jour en jour pour venir recouvrir le continent et nous emporter tous autant que nous sommes. Tous, que l'on vive d'un côté ou de l'autre. Car quand les eaux s'abattront enfin, la Palissade cèdera de la même façon que le reste, et nous se seront qu'un au moment d'être emportés.
Nous sommes complètement stupides. Nous nous voilons la face et nous cachons derrière la Grande Dame qui nous isole, nous croyant protégés de tout, comme si notre côté allait être épargné plus longtemps lorsque le monde commencera à tomber en morceaux. Tout ceci est stupide.
Et je n'en veux plus. Je ne veux plus de ce monde, et je le veux lui. Lui et seulement lui, sans avoir à me soucier de tout ce qui m'entoure, du mur, de l'interdit et du tabou. Je veux oublier tout cela, tout ce qui, dans cette vie misérable, m'a repoussé petit à petit aux extrêmes limites de la condition humaine. J'ai vu les Géniteurs mourir et la Disgrâce m'a frappé impitoyablement, et je n'ai pas réagit, car le monde fonctionne comme ça, pourquoi me serais-je posé des questions?
Pourtant aujourd'hui, je m'interroge plus que je ne l'ai jamais fait, et tout autour de moi me paraît subitement absurde et illogique, sans fondement.
Alors pour finir de briser les derniers débris du Tabou jonchant le sol, pour mettre à bas tout ce qui nous enferme et vivre vraiment le peu de temps qu'il nous reste, je lui tends la main, lui proposant silencieusement de briser tout ça avec moi. Je lui tends la main car il est lui, le seul, peut-être, à réellement vivre malgré une existence faite dans l'attente de la destruction. Ça ne pourrait être que lui, car aucun autre n'a su me toucher comme ça.
Mon cœur bat à un rythme endiablé, je transpire, j'ai chaud, j'ai froid, et dans ma tête résonnent des pensées si enchevêtrées qu'elles ne sont plus qu'un bourdonnement obsédant qui me paralyse. Ses yeux s'ouvrent en grand devant mon geste, et peut-être que lui aussi a cessé de respirer.
Je pose son livre, ou plutôt, je le laisse tomber. Et je tends le bras à mon tour. Je me penche autant que possible, pour que ma main aille de plus en plus loin. Ma paume ouverte, martelée par les gouttes de pluie, offerte, l'appelle. Il est interdit. Puis il sourit, avec cette joie sans fin qui lui est propre. Alors lui aussi il se penche, loin en avant, et en un instant, sa main attrape la mienne.
Sa peau est douce, et elle contraste étrangement de par sa couleur avec la mienne. Ses doigts se resserrent. Les miens aussi. Ils se frottent et s'apprennent, se cherchent, doucement, à tâtons, pour ne pas briser ce que nous avons tissé.
Puis ses doigts et les miens s'entremêlent. Et je prends ma décision.
Car nous nous aimons, là, au-dessus de la Palissade.
