Bonjour, bonsoir, tout ce que vous voulez ! Voici le dernier chapitre de Au dessus de la Palissade.
Merci beaucoup aux personnes qui ont lu, et encore plus à celles qui ont laissé une pitite review. Je sais que c'est pas une fic méga joyeuse, mais je l'ai voulue comme ça, et bien que ça soit ma fic la moins lue, c'est celle que je préfère je crois.
Merci aussi à ma bêta d'amûr Nowa Uchiwa et à Maryline qui sont toujours prêtes à me relire pour me donner pleinnn de conseils.
Sur ce, bonne lecture.
J'ai pris ma décision. Elle est là, simple et claire dans mon esprit. Elle est évidente, elle va de soi et je me sens stupide de ne pas avoir ouvert les yeux avant. Il aura fallu que les Géniteurs et le Sang Supérieur disparaissent et que la Disgrâce s'abatte sur moi pour que j'arrive à réaliser. Pour que je vois que tout ceci est inutile. Notre monde et ses règles ne riment à rien, et elles ne sont là que pour permettre aux plus chanceux de pouvoir continuer de fermer les yeux, tout comme l'ont fait les fourmis aveugles qui ont donné les leurs à l'Oubli. Ils refusent de voir et préfèrent profiter aussi longtemps que possible de cette mascarade d'espoir et de cette vie postiche.
Et les autres? Les malchanceux qui ne profitent pas de ces derniers instants paisibles? Et bien, on les met de côté et on les laisse être des humains. Parce qu'un humain se dira « C'est injuste » ou alors « Je n'ai vraiment pas de chance », il s'apitoiera sur son sort pendant quelques temps, puis il reprendra le cours de son existence, fermant de nouveau ses yeux pourtant à peine entrouverts, et il fera ce qui est en son pouvoir pour se dire qu'il arrive à s'en sortir.
Et le monde? Il agonise et attend la mort. Il dérive, et nous dérivons sur lui. Le monde n'a plus rien pour nous accueillir, il ne veut plus de nous. Il n'aspire qu'à disparaître pour se reposer et renaître un jour. Nous n'avons plus le droit depuis longtemps de nous accrocher, et pourtant, parce que nous pensons pouvoir encore être appelés « humains », nous nous donnons le droit de le faire. Nous pensons que nous pouvons encore faire « comme si », attendre et espérer, croire, vivre et respirer l'air qui nous entoure. Le monde ne veut plus que notre mort, et comme il est un vieux et gros monsieur, il est lent, extrêmement lent. Et son ultime geste visant à nous écraser lorsqu'il s'éteindra se fait attendre, mais lorsqu'il s'abattra, il sera ravageur. C'est la promesse de la Fille.
Alors si le monde se meurt, si nous n'avons plus le droit de faire semblant d'être humains et si rien ne nous attend à part la disparition, pourquoi jouer encore un rôle dans cette pièce bancale? Je ne joue plus, je n'attends plus, et je vis une première et dernière fois plutôt que de croire en un espoir que je sais être faux. Je stoppe la bêtise et j'écrase le tabou. J'envoie le roi fou se faire foutre.
C'est lui qui m'a éveillé et lui seul. Un être vivant de l'autre côté et que j'ai depuis toujours appris à détester. Seulement, c'est avec les yeux fermés que je haïssais tandis que là, avec sa main dans la mienne, je vois le monde comme jamais je ne l'ai vu auparavant. Je le vois agoniser et toujours aussi stupide même au seuil de la mort. Je vois la Grande Séparation qui nous confine chacun de notre côté, entretenant la haine des autres. Je vois un monde où l'on fait beaucoup semblant. Semblant d'être encore en vie, de s'en sortir, de ne pas voir. Dès que j'ai été en âge de comprendre, mes parents m'ont expliqué sans cesse que l'autre côté est une tare, notre faiblesse, et que les êtres qui le peuple sont bien en-dessous de nous. J'ai avancé jusqu'au jour de la Disgrâce en pensant que la Palissade nous protégeait de cette infamie grouillant derrière elle. Et puis...
Depuis mon balcon, j'ai commencé à voir vraiment. J'ai d'abord pris peur, comment ne pouvais-je faire autrement? Maintenant encore mon cœur bat si vite que je me demande quand est-ce qu'il va lâcher. Je suis plus effrayé que jamais par l'idée qui germe et grandit à vive allure dans mon esprit. Mais je suis de plus en plus convaincu que je dois le faire, je dois bien ça au monde. Je lui dois de vivre au moins une fois avant de mourir avec lui.
Avec lui qu'on m'a pourtant appris à détester, j'ai vu ma ville, grise et sale et j'ai vu la sienne, aussi peu reluisante. J'ai vu un être bien plus humain que ceux avec lesquels j'ai grandi et j'ai vu un mur qui ne protège pas mais sépare et aide à garder les yeux fermés. J'ai vu un monde coupé en deux alors qu'il devrait être un et que plus personne ne protège. Car en ce moment même ma main serre la sienne et je sens cette chaleur. Elle est de celles qui réchauffent le corps et l'âme.
Plus que jamais, je sais ce que j'ai à faire quand mes doigts se desserrent et que ma main lâche la sienne.
Le couteau de cuisine semble terriblement lourd dans ma main, et je ne peux réprimer quelques tremblements nerveux. De l'autre côté du mur, depuis son balcon, Naruto m'appelle et me demande ce que je fais et si je vais bien. Étrange question. Plus rien ni personne ne va bien, lui pas plus que moi, et moi beaucoup moins que lui vu ce que je m'apprête à faire.
La lame plonge dans ma peau, et je suis presque étonné de voir du sang s'écouler tant je suis persuadé que nous ne sommes plus dignes d'être qualifiés d'Hommes. Je fouille avec la pointe, je cherche à tâtons sous mon épiderme. Et la lame bloque. Elle pousse et tape sur l'implant, cherchant une solution pour le déloger. Je serre les dents et ma vision se trouble un instant. Naruto lance encore des appels que je devine anxieux.
Je parviens, à force de recherches douloureuses, à glisser la lame sous le petit carré de je ne sais quoi. Je tente de faire levier pour déloger cet intrus imposé à mon corps, dernier obstacle à ma résolution. J'ai mal et des étoiles dansent devant mes yeux. Je sens la plaie s'agrandir et l'implant pousser dans ma chair pour finalement traverser ma peau, la déchirant un peu plus encore au fil de sa progression. La lame glisse, dérape, et la plaie s'agrandit. J'en aurais presque envie de crier quand la lame pénètre à nouveau dans mon bras pour aller retrouver sa place et continuer sa rude entreprise.
Finalement l'implant jaillit de ma peau et percute la table basse du salon avec un bruit sourd, répandant de petites tâches de sang un peu partout. Je compresse mon bras en appuyant dessus avec ma main. Déchirant un vieux t-shirt usé qui trainait là, je me fais un garrot, serrant la bande de tissus déjà maculée de rouge en m'aidant de mes dents. A mes pieds une petite marre sanguinolente s'étale en silence.
Je passe la tête par la fenêtre, signifiant par là au blond que oui, je suis encore en vie. Saisissant un sac à dos aux coutures usées, j'entreprends de faire mes bagages. J'ai vaguement conscience de la voix au fond de moi qui me hurle que je suis fou, que c'est trop précipité et absolument pas raisonnable, mais je ne l'écoute pas le moins du monde, et en cet instant seul mon instinct me pousse à aller au bout de ce dans quoi je me suis lancé, et je continue donc le remplissage désordonné et rapide de mon sac, me demandant si j'en ai pris assez.
L'ennui avec la fin du monde, c'est qu'on n'est jamais sûr du temps que ça va prendre.
Tout à fait conscient de la futilité de mes gestes, J'ai posé mon sac à dos et j'ai fait le tour de mon petit appartement. J'ai verrouillé la porte d'entrée, baissé tous les volets et fermé les fenêtres, les portes, comme si j'avais été gagné par la folie et que je voulais vivre reclus jusqu'à la fin. Ça n'étonnerai personne. Je ne suis même pas sûr qu'il reste quelqu'un pour se préoccuper de ce que je fais, mais on ne sait jamais.
Une fois sûr de moi, je suis la lumière pâle qui pénètre en flots distillés par le volet de plastique pas entièrement relevé. Je le baisse et ne laisse qu'un mince passage par lequel je me glisse. Je ne me retourne pas, je ne regarde pas en arrière, et je ne dis même pas au revoir à ce côté du monde qui m'a vu grandir et que j'ai vu pourrir. Je suis sûr d'une chose, c'est de l'autre côté que j'attendrai la mort. Avec lui qui me fixe avec des yeux ronds.
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Sasuke est devenu complètement fou, je ne vois que ça. Il a disparu pendant plus d'un quart d'heure dans son appartement après avoir lâché ma main. Je l'ai appelé plusieurs fois, et il a à peine pris la peine de me répondre. Je l'ai entendu fermer des portes, fouiller dans ses affaires. Je ne comprenais pas le but de toute cette agitation.
Et le voilà, devant moi, avec un bras en sang et un sac à dos apparemment plein de vêtements sur les épaules. Il sourit. Un sourire de joie dénué de sa teinte sarcastique habituelle.
Il a eu l'air un peu perdu durant plusieurs secondes, comme s'il réalisait seulement maintenant ce qu'il s'apprêtait à faire et qu'il se prenait dans la figure tout ce que cela implique. J'ai attendu, n'osant prononcer un mot, et priant pour qu'il ne change pas d'avis et en même temps pour qu'il réalise sa folie, un peu incertain quant à la part de peur et à celle d'excitation. Puis son regard est devenu déterminé. Il a fait glissé son sac de ses épaules et il me l'a lancé avec force, comme pour me dire « eh, tu vois, je n'hésite plus, j'arrive ». Puis il a enjambé la balustrade, ne me laissant me poser plus de question que lui-même lorsqu'il a pris sa décision, le faisant simplement avant que l'un de nous deux ne se mette a trop réfléchir et ne se ravise, conscient que ça sera maintenant ou jamais. Prenant appuis sur le métal rouillé, il a jaugé la distance à parcourir d'un coup d'œil rapide. Il a déglutit.
Et il s'est élancé.
Ses mains se sont refermées sur le bois mouillé servant de rambarde à mon propre balcon. J'ai eu un instant de flottement, ne croyant pas à ce que je voyais, me sentant envahi par mille et une questions mais n'en comprenant pas une seule tant mon esprit est embrouillé. C'est son « Aide-moi crétin » qui m'a tiré de cette abîme dans laquelle je plongeais. Je me suis penché en avant et l'ai saisi sous les bras, le tirant de toutes mes forces pour l'aider à atteindre mon balcon. La lutte a été brève. Emportés par notre élan, nous sommes tombés en arrière, l'un sur l'autre. Lui sur moi, moi sur lui, et nous dans l'eau de la pluie.
Moi, allongé sur le sol, lui, penché au-dessus de mon corps, ses mains posées de part et d'autre de ma tête, nous nous sommes regardés longuement sans oser parler, sans ciller, peut-être même sans respirer, je ne sais plus. Mon cerveau engourdi tourne dans le vide à une vitesse folle, comme s'il avait oublié son propre mode d'emploi.
Ses yeux sombres sont traversés par une multitude d'émotions étranges, et les miens le sont certainement tout autant. Je vois son visage à la peau blanche encadré par quelques mèches d'un noir de corbeau qui tombent, alourdies par la pluie qui dégoute et s'écoule sur mes joues et dans mon cou. Je vois sa bouche délicate et ses longs cils. J'entends aussi. Sa respiration saccadée, la salive qu'il avale, et je sens son parfum entêtant et le sang qui coule de son bras. Il est bien là, avec moi, et il n'est plus une illusion de l'autre côté de la palissade.
La pluie nous recouvre et nous inonde avec autant d'efficacité qu'elle noie le monde entier. Il est complètement trempé, et je le suis aussi, mais nous nous en fichons apparemment autant l'un que l'autre. Car nous sommes ensemble. Car nous avons franchi l'interdit tous les deux, et que, contre toute attente, le monde ne s'est pas écroulé. Pas encore. Il n'a même pas frissonné. Le monde s'en fiche bien de nous. Le Tabou aussi. Et la Palissade encore plus. Elle est toujours debout pendant que nous sommes couchés, là, à quelques pas d'elle.
Alors que je réalise à mesure que mon cerveau recommence à fonctionner que non, notre acte ne sera pas puni par les foudres divines, un sourire se dessine sur mon visage. Un sourire qui doit lui faire plaisir puisque les coins de sa bouche s'étirent eux aussi, accompagnant les miens. Je le trouve beau, encore plus. Oui, il est indéniablement beau à en couper le souffle.
Et je ne peux retenir la main qui vient doucement frôler ses mèches brunes puis sa joue mouillée par l'eau vomie par le ciel gris
OOOOOOOOOOOOOO
Il parcourt ma joue du bout des doigts, fébrile. Ses grands yeux bleus me fixent et ne me lâchent pas tandis qu'il découvre avec attention chacune des courbes de mon visage. Je ne respire plus. Ou peut-être que si. Je suis incapable de le déterminer. C'est comme si mon souffle était coupé et s'emballait en même temps.
Dans un réflexe, j'incline ma tête, m'offrant un peu plus aux caresses, mais il prend peur, certainement surpris, ne s'attendant pas à me voir sortir de mon immobilité presque religieuse. Il hésite et laisse son geste en suspens, mais se laisse faire lorsque ma main frôle la sienne pour la remettre en place sur ma joue, l'encourageant à reprendre son apprentissage de moi-même.
Alors moi aussi je pars en exploration. Une bosse puis un creux, du bleu et du blond qui se mélangent.
L'instant que nous vivons là est improbable, tellement inimaginable que j'ai du mal à être sûr que tout cela existe vraiment. Il y a quelques minutes à peine, peut-être quelques heures, j'étais de mon côté et lui du sien, n'imaginant pas tout ça, ne comprenant pas, n'y pensant pas. Et voilà que j'ai franchis la barrière millénaire qui scinde ce petit monde à la dérive en deux. Je l'ai bravée, la Grande Dame, pour un garçon dont l'existence devrait me révulser et que je ne connais que parce que j'ai passé plusieurs heures à discuter avec lui sous la pluie. Une bien douce folie. J'ai encore en moi la crainte que quelqu'un vienne nous chercher et nous mette à mort sur le champ pour avoir osé défier le Tabou, mais rien ni personne ne le fera, tout simplement parce qu'il n'existe plus d'âme possédant la force de prendre en main la poignée d'humains encore en vie. Tout le monde est fou ou aveugle, alors nous pouvons bien pêcher avant que le monde ne meure.
Je m'oublie donc à l'ivresse, ignorant la peur, profitant simplement en attendant que le monde s'ouvre sous nos pieds et nous détruise tous.
Je m'approche de lui, désireux de participer aux caresses qu'il prodigue à ma joue, je me penche vers lui. Mon nez touche une mèche, et je respire son odeur altérée par l'eau de la pluie qui la recouvre. Mes mains s'engouffrent dans la masse blonde avec envie et mon nez se frotte contre son oreille. Je l'entends rire doucement et ses bras viennent m'entourer, me serrent et me compressent comme s'il cherchait à m'empêcher à tout jamais de lui échapper.
C'est une première fois pour nous. Une découverte d'amour plus belle que tout ce qui peuple ce monde gris. Une découverte de goûts et de couleurs, d'odeurs, de douceur.
Ce n'est pas la pluie qui nous tire de notre étreinte mais le sang coulant de mon bras, teintant de rouge les flaques qui se forment dans le sol irrégulier du balcon du blond. En un rien de temps, je me retrouve dans son appartement, derrière cette fenêtre qui était mon rempart, torse nu, mon t-shirt tâché de sang gisant sur le sol.
Il m'a jeté une serviette éponge usée et élimée à la figure et a entrepris de soigner mon bras. Il m'a fait tout un tas de réflexions sur la stupidité de mon geste, sur la quantité impressionnante de sang que j'ai perdu, et sur d'autres choses que je n'écoute que d'une oreille. Il parle beaucoup et ne semble même pas s'arrêter pour respirer. Ça devrait m'énerver, mais ça m'apaise, cet incessant flot qui m'empêche de penser que je ne suis plus chez moi mais chez lui, de l'autre côté, là où je ne devrais pas être.
Nous avons discuté un long moment tandis qu'il nettoyait et pansait ma plaie. Lui n'a pas d'implant, je l'ai compris quand il m'a demandé comment j'avais bien pu me faire aussi mal. Je lui ai donc raconté. Mon côté du monde. Les implants et les Géniteurs, le Sang Supérieur et la Disgrâce. Le trou des morts où l'on va les jeter à la mer l'a laissé silencieux et pensif. Je lui ai détaillé avec une minutie presque chirurgicale la puanteur abjecte de mon côté du monde. Je lui ai décrit la lumière blafarde des ampoules qui vomissent ces lueurs jaunes quand la nuit tombe, les bâtiments gris, abritant des humains à l'âme tout aussi grise. De mon côté, on ne vit pas, on ne survit même plus. On joue ce simulacre de quelque chose qui se prétend existence et qui n'est en fait que le lent processus qui nous mène à notre disparition. On ne se croise jamais, et quand on le fait, on baisse la tête et on presse le pas. Les plus audacieux, ou les plus aveugles, comme on préfère, lancent parfois un « bonjour » faussement enjoué qui ne reçoit qu'une faible réponse. Tout ce qu'on a, c'est un résidu de famille qui ne tient qu'à un fil, une maison, et un module de connexion qui nous aide à oublier, car si nous ouvrons les yeux, nous savons que nous deviendrons fous.
Je lui raconte encore et encore, puis viens son tour, et je l'envie. Juste un peu, car ici, il semble qu'il existe encore quelques miettes d'espoirs. Pas grand chose, mais pour moi qui vient de là-bas, elles représentent énormément. C'est pourquoi je l'écoute encore et encore me raconter ce côté-ci du monde.
OOOOOOOOOOOOOO
Sasuke me regarde avec de grands yeux bien ouverts et un air concentré qui lui est habituel. Il m'a parlé de cette chose qu'il avait dans le bras, et de sa vie de l'autre côté du mur. Mon cœur s'est serré et souffre pour lui. Je voudrais partager sa douleur et lui prendre un peu de son fardeau, car le mien me paraît bien léger comparé au sien, mais je ne le peux pas. Tout ce que je peux faire, c'est lui parler à mon tour. Alors je lui raconte l'espoir. Une histoire courte avec une fin triste, mais une histoire qui le réchauffe un peu, je le sens bien. Parfois je le surprends à venir caresser du bout des doigts le pansement qui entoure la plaie béante par laquelle il a arraché cette chose qu'il avait sous la peau. J'ai cru voir un cauchemar effrayant se dérouler sous mes yeux tandis qu'il me parlait de sa vie d'avant, alors, pour lui donner un peu de douceur, je parle de mes rêves.
Je lui parle de mes quelques livres, et du plaisir de toucher le papier, si doux comparé à l'agression de la connexion au Réseau. Je lui parle du bois et de son odeur si particulière quand la pluie tombe, de ses craquements, de sa couleur et de sa texture tellement plus agréable que le béton gris et sale. Je lui parle des promenades sous la pluie et de l'endroit où elles me mènent.
Alors seulement, je lui parle d'elle. Je lui parle de la Souche, le dernier petit bout de vie et de nature qui parvient encore à croitre dans ce sol stérile. Je lui raconte comment nous nous retrouvons autour d'elle pour échanger un peu de notre humanité et partager avec elle ces petits bouts d'espoir qu'elle nous donne. Oui, car grâce à elle, notre mort sera plus douce. Elle n'est qu'un bout d'arbre coupé, mais elle est belle alors que le monde est laid, alors nous l'aimons. Il a eu l'air intrigué, si habitué à son côté et à sa cruauté qui pousse les gens à ne même plus se saluer dans la rue. Il ne semble pas comprendre comment ce simple bout de bois peut transmettre de si belles choses aux gens de ce côté.
Je suis bien conscient que tout cela vient sûrement plus de nous que d'elle, et que nous voyons beaucoup plus de choses en elle qu'il y en a réellement, mais ça nous fait du bien et ça nous permet de nous raccrocher à quelque chose. Et puis, nous avons fini par l'aimer vraiment. Je me dis qu'il comprendra peut-être mieux tout ça une fois devant elle. C'est pourquoi je lui ai promis.
Demain, nous irons voir la Souche.
Je finis d'entourer son bras avec le bout de bande blanche que j'ai déniché je ne sais où tout en lui racontant mon monde. Il m'écoute avec autant d'attention que j'en mets moi-même à le regarder. J'ai l'impression d'être hypnotisé par lui, et je ne suis pas sûr d'encore contrôler mon corps lorsque je vois ma main se poser sur son torse pâle. Mon autre main rejoint la première et je me sens électrisé. Je ne comprends rien à ce qu'il se passe entre nous, je n'ai jamais rien vécu de semblable avant. Ce sont des choses qui ne se vivent plus.
Mes mains glissent, caressent et touchent tout ce qu'elles peuvent, tout ce qui se présente à elles.
Je me rapproche et nos souffles s'emmêlent et je perds la tête, la raison, l'équilibre, mes sens s'affolent et je n'aspire plus qu'à goûter et dévorer, à apprendre comment prendre possession de lui.
Je perds pieds, je ne sais plus, plus rien, je ressens seulement. La chaleur et la couleur du monde qui né entre Sasuke et moi.
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Aucun de nous deux ne sait ce qu'il fait ni où il va. C'est brouillon, enivrant, et tellement bon...
Le contact électrisant d'une peau que je n'avais jamais connu auparavant, des mains qui glissent et qui osent, qui s'aventurent et explorent. Une tension sourde et l'excitation, la chaleur et les rougeurs, et tout cela qui fusionne et explose entre nous. Son t-shirt a rejoint la serviette qui m'a servi à me sécher et la peau de son torse recouvre la mienne, l'enveloppe avec passion. Ses mains tremblent contre moi, et mon corps tout entier tremble avec elles. Sa bouche se promène et la mienne s'entrouvre pour laisser échapper des soupirs de délectation. Je ne réfléchis plus, je ne pense plus à rien, et il me semble que je ne suis plus qu'un corps de chair habité de sensations hallucinantes qui me font chavirer. Les deux côtés et la Grande Dame n'existent plus, pas plus que le Tabou, il n'y a plus que lui et moi et nos mains qui se croisent dans le balai de nos corps échauffés.
Il a les joues rougies et les miennes le sont sûrement aussi.
Mon pantalon a maintenant disparu, le sien est a moitié descendu, et nos sous-vêtements sont des jumeaux bossus et mouillés qui se frottent et s'aguichent sans vraiment comprendre comment ils doivent se comporter l'un avec l'autre, un peu comme deux amis qui se sont longtemps attendus et qui ne savent comment se comporter le jour de leurs retrouvailles. Sauf que pour nous, c'est une rencontre. Une rencontre extraordinaire.
Je crois que c'est lui qui a eu l'idée de descendre le dernier bout de tissus recouvrant son corps et le mien. Mais c'est moi qui ai pensé à saisir nos deux membres dans ma main.
Et le monde tourne, tourne dans sa ronde vertigineuse, et je ne sais plus si je vis ou meurs. Ses mains se cramponnent à mes épaules et sa langue glisse sur mon cou et ma mâchoire avant de venir se glisser dans ma bouche. C'est chaud et mouillé, mais c'est surtout bon. Ses doigts s'enfoncent un peu plus dans ma peau, glissent dans mon dos et me griffent de haut en bas, provoquant en moi une bouffée de chaleur qui me ravage. Dans ma main se trouve toujours nos membres durs, et il me semble que jamais je n'ai ressenti un tel plaisir.
Notre danse d'amour et d'excitation continue encore et encore, et je me demande si elle ne devrait pas s'arrêter quand il me plaque au sol et relève mes jambes en fixant mes fesses.
Mais qu'importe. Nous allons mourir, alors nous avons le droit de nous oublier juste une fois.
Quand je me réveille, j'entends la pluie, mais surtout, je sens son corps contre le mien. Je le pousse pour le réveiller. Les gouttes qui s'écrasent n'ont jamais fait autant de vacarme et le vent hurle à l'extérieur. Peut-être que la Fille est enfin là. Quand Naruto en prend conscience, il ouvre un petit placard et en sort des habits pour lui et moi. Il me dit de me dépêcher sur un ton pressant. Il prend à peine le temps de se saisir de deux paquets de la nourriture fade qui est la notre avant de me pousser à l'extérieur. Il ne fermera pas sa porte. Il sait qu'il ne retournera plus ici.
Il me prend par la main et se met à courir à toutes jambes. Je cours à sa suite, entrainé par sa main dans la mienne, et ne fais pas attention à la pluie qui noie une fois encore nos vêtements. Il avance avec assurance dans les rues étroites, évitant les flaques qui parsèment la route de goudron craquelé. Il court, encore et encore. Et puis il s'arrête.
Il tient toujours ma main fermement, mais c'est avec précaution et lenteur qu'il me guide maintenant. Il s'agenouille dans l'eau, et je l'imite, interdit. Et je la vois.
La souche est là. Nous sommes venus lui dire adieu. Des larmes coulent des yeux du blond, mais je le laisse faire. Je laisse la tristesse sortir de son corps, car ici, c'est une amie de longue date qu'il quitte. Je suis devant elle moi aussi, et je sens le bonheur que Naruto a voulu me faire partager. Alors, comme si c'était trop, beaucoup trop d'amour à la fois. Tout s'éteint, tout se tait. Et le monde craque après nous avoir offert ce dernier cadeau. Le dernier brin de vie a cédé sous mes yeux. Alors tout se brise et se déchaine enfin.
Ensemble, nous disons adieu à l'Espoir, et main dans la main, nous courrons jusqu'au bout du monde.
Le bout du monde, ce n'est pas si loin finalement. Partout la terre tremble et s'agite, et autour de nous les rues se remplissent de pauvres bouts d'humains venus constater l'imminence de leur mort. Des cris et la peur emportent tout, et les fourmis aveugles jettent les unes après les autres leurs fardeaux maintenant inutiles pendant que quelque part, peut-être, le roi fou se disloque sur le sol, mauvais capitaine se refusant à voir le navire couler sous ses yeux.
Nous avançons sans nous arrêter pour arriver là où personne n'a jamais été. L'eau grise et opaque de la mer s'agite en tout sens et ne laisse plus de doutes. La tempête qui emportera tout est en route.
Nous avançons le long de la berge et fixons l'horizon, guettant la venue de la Fille. Ce n'est qu'après presque une demi heure d'errance que nous l'avons trouvé. Je contemplais le ciel gris couvert de nuages noirs, la main de Naruto toujours serrée dans la mienne. Ses doigts se sont resserrés et il m'a attiré en avant. Puis je l'ai vu aussi.
De gros pans de terre bardés de bouts de métal se détachaient du continent pour partir à la dérive dans la mer agitée avant d'être irrémédiablement engloutis dans les abysses. En tombant, ils avaient fait sortir à l'air libre la partie supérieure de ce qui semblait être un énorme cylindre de fer rouillé presque à moitié immergé dans l'eau. « Ils existent » m'a t-il chuchoté. Oui, « ils », car le premier en cachait un autre, qui en masque peut-être un troisième. Qui sait. Ils sont là depuis toujours, oubliés de tous. Et qui se soucie d'eux maintenant? Seulement nous qui les regardons, eux, les moteurs qui nous poussent en avant vers le rien de l'horizon. Les gros chats endormis qui vibrent sous nos pieds alors que nous escaladons la ferraille usée et glissante.
C'est un accord silencieux, tacite, juste entre nous deux. Pas besoin de le formuler à voix haute, nous nous comprenons tout simplement. C'est ici que nous l'attendrons.
Nous voyons les vagues grandir doucement, s'étirer toujours plus vers le ciel vomissant la pluie toujours plus fort. Tout gagne en force, le vent et la pluie, la mer et les tremblements qui agitent la terre. Les cieux se déchirent toujours plus et le vent hurle, cri et se déchire la gorge pour emplir nos oreilles. La Fille est là et elle le fait savoir. Elle nous appelle et prévient la mort qu'il est temps de venir s'emparer de nous. Et nous, nous nous tenons debout, l'invitant à nous rejoindre comme des hôtes polis qui reçoivent une invitée de marque. Si nous ne savions pas que nos paroles allaient se perdre dans le mugissement du vent, nous lui aurions dit « bienvenue ».
Le monde s'étire et se disloque, tremblant, comme poussé par une étrange excitation née de l'arrivée de sa mort. Les deux gros chats qui ronronnent doucement sous nos pieds s'emballent, toussent et crachent et font un bruit de tonnerre et d'orage. Ils grincent et hurlent, suffoquent et s'étouffent, prêts à rendre leur ultime soupir à l'unisson avec le monde. Leurs carcasses rouillées et boulonnées faiblissent, mais nous restons là. Nous partirons avec elle, car c'est ainsi que cela doit être. Nous aussi nous mourrons avec le monde et en regardant la Fille dans les yeux.
Des morceaux entiers du continent s'en vont à la dérive tout autour de nous tandis que le ciel s'embrase et que l'aube rouge dévore les cieux comme une blessure ouverte et béante. La fin est là, et nous l'attendons tous les deux avec calme pendant que le monde courbe l'échine.
La colère des éléments est à son apogée, et au loin, la ville semble avoir été amputée de plusieurs de ses immeubles. Il me semble également discerner quelques âmes en peine venues attendre la mort dans la solitude. Nous, nous l'attendons à deux. Naruto semble lire dans mes pensées et il plonge son regard dans le mien avant de déposer un baiser sur mes lèvres. J'aime ses yeux. Je suis sûr qu'ils ont la couleur que prendra le ciel après la tempête, quand plus personne ne sera là pour le regarder et que, pudique, il pourra enfin enlever sa robe grise pour se parer de bleu et attendre que le soleil brille à nouveau sur un monde neuf.
Nous nous tenons là, droits et fiers, immobiles devant la vague la plus haute, plus haute que les autres qui arrive d'on ne sait où et qui roule et glisse jusqu'à nous, gonflée par la pluie et par le vent qui la pousse. Nous nous tenons enfin devant la Fille. Sous nos pieds le gros chat de fer ronronne maintenant paisiblement, nous berçant dans l'attente consciente de la mort. Partout autour de nous les fourmis aveugles s'agitent en vain, ne comprenant pas qu'il n'y a plus qu'a attendre pour que vienne la renaissance. Sa main se serre un peu plus sur la mienne et nos regards se croisent, chargés de tout ce que nous avons à nous dire, avant de se tourner à nouveau vers la vague qui vient nous engloutir.
Nous attendons la mort, là, ensemble. Car le monde s'effondre et emporte la Palissade.
