Après leur petit déjeuner tardif, ils se promenèrent, cherchant un bar malfamé approprié pour effectuer leur surveillance plus tard.

« Nous garderons les yeux ouverts ici. » Dit Kirk à Spock. Et il pleuvait. Encore. Kirk ne pouvait s'empêcher de penser à tout ce que les poètes disaient à propos de la pluie… une vague chuchotant de gouttelettes selon un écrivain Orion, ou l'éclat miroitant de chute d'argent pour un ancienne poétesse Terrienne… Quel était son nom déjà ? De toute façon, ça n'avait pas d'importance. Quoi que fut ces choses romantiques que disaient les poètes, la pluie était humide, froide, et le col remonté de son manteau ne semblait pas en mesure d'éviter qu'elle ne coule le long de sa nuque.

Il se débarrassa de l'eau glissant sur ses sourcils d'une main et leva les yeux vers Spock. Son premier officier était habillé de sombres couches de tissus reflétant la basse classe sociale, comme lui-même, des vêtements poussiéreux, d'un noir austère, et recouvert d'un manteau gris foncé descendant jusqu'aux genoux. Seulement Kirk savait qu'en dessous de tout cela, les seules choses qui empêchaient le vulcain de frissonner étaient sa capacité incomparable de contrôle et une couche du meilleur vêtement de corps Starfleet contre sa peau. Seul le bord de sa frange était trempé tandis qu'ils s'enfonçaient sous la pluie, et une faible humidité brillait sur son visage.

« Je ne comprends pas ces paramètres appropriés qui définissent le concept d'un bar adéquat. »

Kirk passa une main sur sa bouche et s'empêcha de tirer une nouvelle fois sur son col. Il ne se fâcherait pas sur Spock, il ne se fâcherait pas du tout ; il avait créé cette situation et il n'y avait personne à blâmer sauf lui-même. Il n'était même pas certain de savoir d'où venait cette colère.

« Je vous l'ai dit. »

« Non, vous ne l'avez pas fait. Votre refus du dernier bar était tout à fait illogique. »

Il dévisagea Spock. « Bien, » dit-il d'un ton brusque, « Non, je ne vous l'ai pas expliqué en long et en large mais si je dois le préciser pour vous, monsieur, je le ferai. Le dernier endroit était trop bien. »

« Il était sec, » répondit Spock, et sa voix disait à Kirk que c'était tout ce qui pouvait être dit en sa faveur, qu'il était sec, ce qui au moins, sur cette planète, était une chose hautement souhaitée.

« C'était trop confortable, » dit Kirk. « Si nous voulons aller dans les bas-fonds, comme nous le souhaitons, nous devons y aller et nous fondre dans le décor dont nous tentons de faire partie. »

Kirk s'arrêta en face d'un bâtiment gris, posa une main sur la courbe de la cape de Spock pour obtenir son attention.

« Allons vérifier celui-là. »

« Ce n'est pas un quartier sûr, Capitaine. »

« Justement, Spock. Et, en passant, ne m'appelez pas Capitaine, nous sommes sous couverture, vous vous souvenez ? »

Ils se tenaient debout dans la rue comme s'ils étaient sur le pont de l'Enterprise et discutaient quelque manœuvre tactique ou pesaient les pours et les contres d'une décision.

Pratiquement torse contre torse à présent, la cage thoracique de Kirk relevée, le menton haut, les épaules rejetées en arrière comme s'il défiait une quelconque grande autorité à la place du calme et de la logique de son premier officier. Spock, pour sa part, se tenait droit et toujours emmitouflé dans les plis de sa cape, les yeux fixant ceux de Kirk, la tête penchée légèrement sur le côté.

« Je ne parviens pas à comprendre votre propension à opter, à défaut du danger, pour des actions relativement risquées. Cette rue comporte un grand nombre de lumières brisées et cassées, un volume important de pavés retournés, une abondance de détritus, un excédent de vagabonds, et a une odeur globale peu agréable, en bref c'est un endroit peu recommandable. Votre insistance à poursuivre cette action illogique frôle le fanatisme. »

Kirk releva son menton encore davantage. « Alors, c'est parfait. »

Tandis qu'il entrait dans le bâtiment, Spock ne pouvait rien faire d'autre si ce n'était le suivre. Il resta aux côtés de Kirk alors qu'ils choisissaient une table près de la porte. Kirk pouvait sentir l'agacement réprimé de Spock et sa consternation alors que le propriétaire les approchait. L'humain se cala contre le dos de sa chaise, souriant comme si ce n'était pas feint, comme si l'odeur du lieu ne se changeait pas en air vicié à l'approche de l'homme. Comme s'il avait vécu ainsi toute sa vie.

« Yar ? »

Kirk avala sa salive et sourit à nouveau. « Oui, deux bières, s'il vous plaît. »

L'homme le fixa comme s'il lui était soudain poussé une deuxième tête. Bien sûr, les vulcains ne buvaient pas de bière mais ils ne pouvaient pas commander un jus maintenant, n'est-ce pas ? Son regard se posa brièvement sur Spock assis toujours silencieux à ses côtés, puis à nouveau sur Kirk. Finalement, il ouvrit son pad pour encaisser les paiements et le poussa en avant. Kirk posa son pouce dessus et l'homme s'éloigna.

« Je ne comprends toujours pas pourquoi vous insistez pour vous exposez au danger, » dit Spock, comme s'ils étaient seuls, continuant la discussion comme s'ils ne l'avaient jamais interrompue.

« Cela fait partie des exigences de la mission, Spock, » dit fermement Kirk.

Les sourcils de Spock se levèrent, et il parût réellement confus. « Alors pourquoi, » demanda-t-il, « connaissant parfaitement bien les dangers de cette mission, avez-vous choisi de vous porter volontaire pour son accomplissement à la place de profiter de votre congé ? »

Il y eut un silence durant un moment puis les voix du bar commencèrent à devenir plus bruyantes. Il réfléchit à la question de Spock, c'était une bonne question. Une dont il connaissait, dans son cœur, la réponse. Il regarda son ami, les yeux brun foncé et le visage pâle mis en exergue par la courbe de sa cape grise. Mais comment pourrait-il dire à Spock que c'était une sorte de fragile égotisme humain qui les avait amenés tous les deux dans ce lieu triste et froid. Il ne pouvait pas. Du moins, pas encore.

« Je ne sais pas pourquoi, Spock, » dit-il. « Et, tant qu'on y est, si c'est si dangereux, pourquoi m'avez-vous suivi ici ? »

Il avait pris Spock par surprise, et ça faisait longtemps que ça n'était plus arrivé. Les yeux de Spock se perdirent légèrement et il étudia sa réponse.

« Peut-être- » commença-t-il.

Kirk l'interrompit, ne s'embarrassant pas du fait qu'il était rude ; il ne voulait pas vraiment entendre la réponse, il savait déjà pourquoi.

« McCoy vous a mêlé à ça, » dit-il, sa voix devenant un chuchotement tandis que le barman revenait avec leurs bières.

Kirk leva son verre à sa bouche.

« Ai-je raison de croire que vous allez boire ceci sans qu'il n'ait été testé ? »

« Oui, c'est ce que je vais faire, » répondit Kirk, et il le fit. « Voulez-vous bien ne pas vous préoccuper de cette bière ? Et n'essayez pas de changer de sujet. Je sais que McCoy vous à mis sur le coup pour garder un oeil sur moi, comme si je ne pouvais pas m'occuper de moi-même. »

« McCoy ne m'a pas, comme vous le dîtes- »

Kirk reposa sa bière sur la table. « Oh, n'y pensez pas. Je sais qu'il l'a fait, vous savez qu'il l'a fait. »

Il sentit Spock l'étudier, la tête baissée, la froide humidité, le bar mal isolé, et il considéra l'ensemble d'un seul coup d'œil rapide.

« Je pense, » l'entendit-il dire calmement, « que je vais aller nous procurer quelques provisions et acheter un autre chauffage, avec votre permission. »

« Bien, Spock, bien. » Merveilleux, juste merveilleux.

00000

Les chauffages sur Delta 9 se présentaient en une variété de couleurs, comme Spock le découvrit, le bleu étant la couleur la plus populaire pour la flamme.

« En avez-vous un avec une lueur rougeâtre ? » demanda-t-il, songeant que cela semblerait bien plus familier à lui et à Kirk.

« Nah, » vint la réponse ennuyée, « pas des masses de demandes. »

Au final, il prit l'un de ceux ayant une lueur dorée et une énorme batterie ainsi ils n'auraient pas à faire avec un approvisionnement électrique sporadique. Kirk apprécierait la familiarité de cette couleur, il le savait. A ce moment-là, dans leur désaccord, Kirk avait prétendu apprécier ces conditions climatiques mais il n'était pas difficile de se rendre compte des effets du froid : peau pâle, cheveux mouillés collés ensemble, et les yeux étrécis qui révélaient la tension due à un mal de tête chez l'humain.

Tandis qu'il retournait à l'hôtel sous l'averse continue, Spock pensait que le mal de tête devait probablement être ce qui avait causé le comportement hargneux de Kirk. Sans mentionner le fait que son capitaine avait raison : McCoy et lui avaient parlé.

Restez à ses côtés, Spock, avait dit McCoy, comme il le faisait toujours. Et Spock avait confirmé qu'il le ferait. McCoy avait supposé que Spock allait, comme il le disait, sauver les fesses de Jim, et à ce moment, il avait suggéré que McCoy y aille. Assurément, Docteur, avait-il dit avec douceur, vous seriez mieux préparé à régler ce genre de chose que moi.

J'en doute fort, avait répliqué McCoy avec un grognement. Vous deux vous connaissez suffisamment sans même en parler. D'autre part, vous ne m'aurez pas à passer deux semaines sur cette Delta humide.

Spock regarda le ciel et décida qu'il était temps de s'abriter sous une porte. C'était presque le soir, et le manque de lampadaire et l'abondance de pluie ralentissaient de beaucoup sa progression. Il transféra ses achats d'un bras à l'autre et se permit de s'appuyer contre la porte alors qu'il se préparait à attendre que le pire passe.

Il n'avait pas considéré que la colère de Kirk à son encontre était de nature personnelle ; il n'avait rien fait pour mériter des mots durs et des regards indignés à son arrivée.

Peut-être est-ce ma seule présence qui a produit cet emportement, pensa-t-il, alors qu'il enregistrait cette pensée pour plus tard. Mais la mettre de côté était trop facile. Il était évident que son capitaine ne voulait pas qu'il soit là, n'avait pas voulu que qui que ce soit l'accompagne, et prenait très mal l'idée que quiconque, sans parler de son premier officier, pense qu'il était incapable de quelconque façon que ce soit d'accomplir cette présente mission.

Je savais cela.

Si c'était le cas, pourquoi avait-il insisté pour se joindre à Kirk, pour l'accompagner sur ce qui était, essentiellement, le travail d'un homme seul ?

Spock déplaça à nouveau son chargement et remarqua que la pluie diminuait légèrement. L'odeur de l'atmosphère s'imposa à travers la bruine et la rue commença à se remplir de passants une fois de plus. Il se perdit dans le son de ses propres pas sur les pierres couleur d'ardoise tandis qu'il marchait. Et, en fait, logiquement, aucune de ses raisons ne rendait nécessaire qu'il accompagne son capitaine dans cet endroit. Il n'y avait pas de réelle raison d'agir comme un garde du corps vulcain ou un conseiller patient.

Il s'arrêta en face de la pension et leva son regard vers leur fenêtre. La pluie s'était presque arrêtée ; seule une petite bruine passait à travers le brouillard qui se levait. Les lumières étaient allumées. Pourquoi était-il toujours sur cette planète ? Il devait y avoir quelque chose qui pouvait justifier sa présence.

00000

La porte s'ouvrit et Spock entra dans la pièce, avançant précisément de trois pas après le seuil avant de s'arrêter. De l'eau coulait de ses oreilles jusqu'aux bords de sa cape.

Kirk avança, ses mains et ses bras tendus, sentant la froideur du sol sous ses pieds nus. Il mit de côté la vague impression de désorientation qu'il ressentit durant un moment – sur un vaisseau, il n'y avait jamais de gravillons sous les pieds pas plus que des endroits inégaux et rugueux sur lesquels s'arrêter. Une réalisation soudaine se fit en lui, alors qu'il marchait vers Spock pour l'aider avec ses paquets, celle que l'Enterprise n'était pas à portée de communication.

Mais c'était le but de tout ça, n'est-ce pas ?

« Je veux m'excuser pour tout à l'heure, » dit-il. « Je devais être plus fatigué que je ne le pensais pour être si mordant avec vous. »

Il regarda Spock tandis qu'il interrompait son mouvement pour prendre la plus grande boîte des mains du vulcain. Spock le laissa la prendre alors qu'il assouplissait sa prise.

Kirk sourit. « Pourquoi ne poseriez-vous pas le reste sur la table et nous déballerons tout ça ensemble. »

Le vulcain sembla surpris à ça, comme s'il n'avait pas réalisé qu'il se tenait illogiquement au milieu de la pièce en fixant son colocataire. « Nous sommes tous les deux fatigués par nos voyages, et le temps, » dit-il, en guise de réponse. Il attendit, absolument immobile, comme s'il en attendait davantage.

Kirk posa la large batterie sur le comptoir puis réalisa que Spock se tenait toujours debout au même endroit.

« Je suis désolé d'avoir était rude avec vous, » dit-il simplement.

Spock acquiesça finalement en guise de réponse, comme il avait l'habitude de le faire, et Kirk se sentit un peu mieux.

Ils sortirent les autres articles que Spock avait achetés. En plus du chauffage et de la batterie, il y avait deux couvertures supplémentaires, quelques fruits et des paquets de soupe lyophilisé, du pain et une casserole. En dernier, Spock remit à Kirk une boîte ficelée avec des liens en plastiques.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il, la prenant avec précaution, ses yeux sur Spock.

« C'est pour vous. C'est… un présent. »

Ses yeux s'écarquillèrent alors, un sourire adoucissant son visage alors qu'il était jusque-là triste. Il s'assit sur le bord du lit et ouvrit la boîte. Là, allongé au milieu d'un millier ou presque de petites bulles blanches, se trouvait un grand chapeau à bords larges. Il le souleva, se débarrassant des bulles dans son mouvement et le plaça sur sa tête. C'était parfaitement à sa taille, ce qui était incroyable puisqu'il ne portait jamais de chapeaux.

Faîtes confiance à Spock pour savoir ce genre de chose, pensa-t-il.

« C'est pour empêcher la pluie de couler dans le col de votre veste. »

Quelque chose se serra dans la poitrine de Kirk, s'enroulant autour de son cœur. Il plissa les yeux une fraction de seconde, comme s'il cherchait à trouver la réponse à son dilemme sur le visage de Spock. A présent, il se sentait vraiment comme un crétin, en face de toute… toute cette gentillesse.

« Est-ce que le cadeau est inapproprié, Capitaine ? »

Il s'empressa de secouer la tête et, ignorant le fait que Spock s'était laissé aller à l'appeler encore une fois capitaine, se battit pour reprendre sa contenance.

« Non, c'est un beau cadeau. » Il retira le chapeau et le fixa, et laissa ses doigts courir le long de la fine bande d'or le long de son bord. « Très attentionné. » Il leva le regard.

« Merci. »

Une très faible lueur brilla dans les yeux de Spock, un minuscule sourire fit se recourber ses lèvres. « Il vous aidera à vous fondre dans la population locale ; c'est, je crois, ce que chaque voyou porte actuellement. »

Etonnamment, Kirk sentit un rire fleurir dans sa gorge et le laissa s'échapper. Maintenant, il y avait un sourire sur son visage.

« Vous êtes quelque chose quand même, Spock. »

« Quelle chose pourrais-je être ? » demanda Spock, l'expression soudainement attentive.

« C'est juste une expression, » l'assura Kirk. « Juste une autre façon de montrer son affection. »

« Oh. »

« Je pense que je vais dormir à présent, et vous ? »

« Je crois que je vais méditer avant de me reposer mais, je vous en prie, ne laissez pas cela vous maintenir éveillé. »

Kirk se faufila entre les couches de couverture, fatigué, et soupira alors que sa tête tomba sur l'oreiller. Il entendit Spock installer le chauffage et l'allumer mais il ne pouvait plus rassembler l'énergie nécessaire pour lui dire à nouveau merci. Mais il voulait le faire. Il voulait que Spock sache à quel point c'était bon de l'avoir à ses côtés ici, même s'il était à moitié dérangé par cela. Il ne voulait pas se laisser aller au sommeil mais il ne pouvait que rester à moitié éveillé, écoutant le bourdonnement du chauffage et le silence de la méditation de Spock.

Ce ne fut que lorsque Spock glissa dans le lit que Kirk se sentit vraiment réchauffé. Ce ne fut que là qu'il tomba réellement endormi, tout en se demanda vaguement pourquoi c'était le cas.

00000

Chaque nouvel établissement qu'ils visitaient ne leur offrait pas d'informations ou de contacts. Ils y allaient tous les soirs sous la pluie battante, commandant deux bières et attendaient. Ils attendaient un évènement qui n'arrivait jamais, cherchaient à trouver des individus qui n'apparaissaient jamais. Et passaient une part de chacune de leurs journées dans un lieu peu recommandable où ils répétaient cette corvée odieuse.

Même si les bars avaient été de renom, Spock savait que de tels établissements étaient plutôt dans le domaine d'expertise de Kirk. Pour un vulcain, des passe-temps comme faire le tour des bars étaient une terrible perte de temps. Et il savait qu'il allait y avoir des complications la seconde où ils entrèrent dans ce genre de bar un soir, un bar plein de gens portant des vêtements trempés et des expressions aigres et déprimées. Mais Kirk ne sembla pas en prendre conscience et, en effet, alla directement vers le bar.

Spock observa l'humain avancer d'un pas désinvolte à travers la foule, ignorant les regards noirs de ceux qu'il bousculait. Une fois encore, il rappelait à Spock un animal, une fois de plus un jeune selaht, sortant de la tanière de sa mère porteuse d'un pas insouciant.

Bien sûr, lorsque la bagarre éclata, Spock ne fut pas réellement surpris. Pas plus qu'il ne fut étonné lorsque Kirk se jeta dans la mêlée. L'inactivité de Kirk durant la dernière semaine et son incapacité à obtenir des informations utiles l'avaient rendu impatient et agité. Une petite bagarre était la chose parfaite pour permettre à l'humain de relâcher la pression, donc Spock était prêt à s'assoir et observer. Avec raison.

A un certain moment, lorsque Kirk se redressa après avoir esquivé un coup de poing particulièrement vigoureux, il lança à Spock un grand sourire. Spock dût se retenir de le lui rendre.

Un ourson espiègle, pensa Spock. Puis, une autre pensée sans aucun lien traversa son esprit. Si j'étais un animal, que pourrais-je être ? Comment Jim me définirait-il ?

Il étouffa la pensée dès qu'elle se fut formée. Il ne poserait, bien sûr, jamais ce genre de question à Jim. Amanda lui avait fait découvrir le concept de l'animal des années plus tôt, lorsqu'il était plus jeune. Tu me fais penser à un poulain, avait-elle dit, les longues jambes, les yeux, et les mouvements maladroits. Son père, à ce moment-là, l'avait corrigée en pointant le fait que les vulcains n'étaient pas maladroits, et cela avait prit fin là. Du moins, à voix haute.

De plus, Kirk n'était pas le genre de personne, ni n'avait été, pour ce que Spock en savait, à comparer qui que ce soit à un animal. Peut-être, pensa Spock en se levant, le lui demanderai-je un jour.

Le vacarme de la bagarre commença à s'estomper quelque peu, cependant il constata que l'afflux des corps le forçait à se déplacer jusqu'à l'entrée. Il nota qu'un certain nombre d'autres hommes étaient debout le long des murs ou au bout du bar. Ils semblaient attendre quelqu'un et la plupart avaient l'air de s'ennuyer. Comme si, songea-t-il, les bagarres étaient une activité habituelle, spécialement conçue dans un certain but, comme l'amusement ou le soulagement de la tension.

Quoi qu'il fût, quand le corps de Kirk vola à travers la pièce pour finir sur une table et rouler sur le sol, Spock décida qu'il était temps de partir. Il serait bien temps le lendemain de voir si leurs activités de cette soirée avaient eu un quelconque effet sur leur intégration dans la communauté.

Il se dirigea vers l'humain et s'agenouilla, passant une main sur ses côtes, vérifiant la dilatation de ses pupilles.

« Pouvez-vous vous lever, Jim ? »

Apparemment non. Il tira l'homme à moitié conscient pour le mettre sur ses pieds et le guida hors de l'établissement.

« Où allons-nous ? »

« A notre chambre. » Heureusement, la pluie s'était arrêtée.

Une fois arrivé, Spock allongea Kirk sur le lit ; l'humain n'était pas tout à fait inconscient mais son crâne reposait mollement sur l'oreiller et il marmonnait quelque chose d'incohérent.

« Avez-vous reçu un coup sur la tête ? » demanda-t-il en vérifiant une nouvelle fois ses pupilles.

« Ouais, » fut la lente réponse, « Je pense que quel…qu'un m'a frappé, ouais. »

Spock déplaça ses mains sur son corps, vérifiant qu'il n'y avait aucun dommage majeur et regretta l'absence d'un tricordeur.

« OW ! Arrêtez, ow ! »

Spock bougea ses doigts à nouveau sur le côté du visage de Kirk, tournant gentiment sa tête d'un côté. « Y a-t-il une trousse de premiers secours ? » demanda-t-il, réalisant que si la réponse était non, il devrait sortir et laisser Kirk seul.

« En dessous de l'évier. »

La trousse comportait les fournitures adéquates, il y avait même une hypo ainsi que plusieurs recharges différentes : un antidouleur, deux antibiotiques et, assez étrangement, une pour contrer les effets des morsures de serpents. Il prit la poche glacée, l'ouvrit, et la posa sur le visage de Kirk.

« Maintenez la poche dans cette position avec votre main, si vous le voulez bien, » demanda-t-il.

Après avoir administré l'hypo antidouleur, il passa un gant de toilette humide sur le visage de l'humain, essuyant légèrement la sueur qui s'y trouvait.

« Pourquoi m'avez-vous laissé prendre part à cette bagarre, Spock ? » La voix de Kirk était faible alors que les médicaments commençaient à faire effet. Ses yeux étaient fermés mais sa tête était penchée vers le côté sur l'oreiller, patientant, écoutant.

« Vous aviez besoin de vous relâcher, » répondit le vulcain, tout aussi doucement. « Mais je restais là en cas d'urgence. »

« Voilà pourquoi je n'étais pas inquiet à l'idée de me faire botter les fesses. »

« En effet, » dit Spock, inclinant légèrement la tête comme si son compagnon pouvait le voir.

« Vous vous souvenez, » dit Kirk, presque dans un souffle, « vous vous souvenez que j'ai dit… que je n'avais pas besoin de protecteur ? »

« Oui. »

La main qui retenait la poche glissa et retomba, inutile, sur l'oreiller. Spock se pencha en avant sur sa chaise et remit la poche à sa place. Il faudrait encore 15 minutes avant qu'elle ait remplie son rôle. La base de sa paume entourait presque la courbe de la mâchoire de Kirk.

« J'ai peut-être… besoin d'un gardien… »

Kirk soupira et roula sur le côté, et Spock se retrouva à fixer son capitaine, attendant ses prochains mots. Sa main restait légèrement sur la poche pour la garder en place.

« Un ange noir, » dit Kirk, chuchotant à présent. « Un ange noir, » dit-il à nouveau, et ces mots avaient été suivis d'autres que même les oreilles vulcaines ne pouvaient pas discerner. Et tandis qu'il tenait patiemment la poche durant le temps nécessaire, il se demanda à nouveau, Si j'étais un animal, lequel diriez-vous que je suis ?

Spock s'assit sur la chaise près du lit et, tandis que la chaleur s'estompait et que l'air frais de la nuit s'élevait autour de lui, il observa l'humain dormir. Ce n'était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. Qu'est-ce qui rendait, à ce moment-là, cette nuit inhabituelle, et en quoi cette veille était-elle différente des innombrables fois où il avait observé la poitrine de l'humain se soulever et redescendre, observé la bouche tandis qu'elle s'ouvrait dans son sommeil, et ajusté les couvertures lorsque cela était nécessaire ?

Naturellement, il fallait prendre en compte les mots de Kirk alors qu'il s'était endormi, le décrivant comme un ange noir. L'appelant son gardien. Kirk ne parlait habituellement pas de ce sujet mais les mots semblaient s'être échappés d'une part romantique de son âme. Cette âme dont Spock savait qu'elle croyait toujours aux histoires de capes et d'épées des pirates de l'espace au grand cœur, trouvant un Paradis sur chaque planète qu'il visitait, et qui croyait honnêtement que l'univers pourrait être bien mieux avec bien moins d'ordinateurs. Cette âme formait le noyau central de cet homme, plus fort et capable de s'étendre davantage encore que du trillium, recouvert de chair et pliant plus ou moins selon les commandes engendrées par le devoir et les décisions de la Fédération. Mais ne se brisant jamais. Jamais.

Spock bougea sur sa chaise, posant un doigt le long de sa lèvre inférieure.

Cette nuit était différente de part la manière dont il en était arrivé là – franchissant le système solaire dans un véhicule de transport public pour protéger un homme qui avait, à chaque instant, plus de 400 personnes à sa disposition. Et ce n'était pas comme s'il croyait que Kirk ne pouvait pas se protéger lui-même, il avait déjà fait le point sur cette partie. Ce qu'il le surprenait (il n'y avait pas d'autre mot pour le décrire) était sa volonté, son besoin, de rester, toujours, aux côtés de Kirk.

Et la question n'était pas de savoir pourquoi ça arrivait avec Kirk mais pourquoi il devait se comporter de cette façon envers lui. N'importe quel vulcain aurait approuvé la logique de la loyauté envers un tel homme : intelligent, courageux, tolérant, tous des traits inhérents que n'importe quel homme possédait mais qui, lorsqu'ils se réunissaient en Kirk, faisaient de lui le plus singulier et unique des individus.

Maintenant, Spock pouvait se plonger au cœur des raisons de sa confusion : pourquoi avait-il besoin d'être toujours présent ? Si ce n'était pas pour le bien de Kirk, du moins, la plupart du temps, alors ça devait être pour lui-même.

C'est pour moi-même que je fais cela. Le concept fût une révélation pour le vulcain fatigué et lui sembla relativement égoïste.

Dans ce cas, qu'est-ce que j'y gagne ? se demanda-t-il, déterminé à suivre le chemin de ce raisonnement jusqu'au bout, peu importe où cela le conduirait. Tel était la logique, tel était la recherche de la vérité.

Il savait qu'il y avait trouvé un compagnon, quelqu'un avec un esprit similaire avec lequel il pouvait échanger des idées, jouer aux échecs en 3D, se promener occasionnellement sur le pont d'observation, s'entraîner à la salle de gym, partager des petits déjeuners tardifs – quand Spock commença à tout additionner, il réalisa à quel point il passait du temps avec l'humain.

Si je ne suis pas avec lui, je suis généralement seul.

Mais ça allait au-delà de cela. Avec Kirk, il était accepté tel qu'il était, comme un individu qui était simplement mi-humain et mi-vulcain. Kirk comprenait qu'il traitait les choses logiquement, parfois froidement, qu'il puisse trouver la structure cristalline d'un flocon de neige plus captivante que son aspect esthétique, que parfois il utilisait sa nature logique comme un bouclier… Kirk prenait en compte toutes ces choses, regardait au-delà et trouvait l'homme, Spock, au milieu des lignes droites et des angles qui composaient la nature distante du vulcain.

Et il y avait davantage.

Si n'importe qui d'autre, McCoy faisant exception, était apparu à la porte de Kirk annonçant, de but en blanc, qu'il était maintenant le garde du corps privé du capitaine, Kirk aurait, tenant compte de son présent état d'esprit, renvoyé l'individu sous la pluie. De plus, il avait conscience qu'il n'y avait même qu'une poignée d'individus qui pourraient penser que Kirk avait besoin d'aide. Il avait réalisé depuis longtemps que les signaux ne pas déranger que Kirk émettait étaient une demande à l'aide. Cette connexion entre lui et Jim Kirk était d'autant plus importante qu'elle était rare. Ils se comprenaient sans échanger de mots, et parfois malgré eux. C'était une connexion qui lui laissait penser qu'il avait une place spéciale dans le monde de Kirk, une partie de son âme que personne n'avait jamais touché ni que personne d'autre, en dehors de lui-même, ne pourrait jamais atteindre.

Et alors il comprit qu'il était en train de définir ce qu'il ressentait pour Kirk.

00000

Lorsque Kirk se réveilla, il se retourna et leva les yeux vers la forme de son premier officier qui se tenait près du lit. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine et son menton baissé. Ses yeux étaient à moitié clos dans une sorte de pause méditative.

Que faîtes-vous ?

« Depuis combien de temps êtes-vous là ? »

« La majorité de la nuit, Capitaine. » Il n'y avait pas d'hésitation dans sa réponse, seulement une certaine neutralité.

« Toute la nuit ? »

« Je n'ai pas besoin de repos et il était nécessaire que je m'assure que votre état n'empire pas. »

« C'était une bagarre, Spock, je ne souffre pas de la grippe d'Aldeberon. »

Kirk attendit un commentaire pseudo-sarcastique vulcain mais il n'y en eut aucun.

Ils sortirent et Kirk décida que c'était juste le temps humide qui causait le calme distant du vulcain. La pluie constante jouait sur ses nerfs également. Aucun des bars ne semblait ouvert. Durant une averse violente, ils s'engouffrèrent dans un petit magasin et trouvèrent un plateau de jeu d'échecs en deux dimensions. Ce fut tout ce qu'ils furent capables de trouver et ils décidèrent que ce serait suffisant. Kirk l'acheta avec une poignée de monnaie locale.

Ils rentrèrent chez eux et installèrent le jeu sur le lit, Spock enveloppé dans une couverture à la tête du lit, Kirk enroulé dans une autre à son pied.

« Sept victoires sur dix parties, » dit Kirk, et Spock accepta promptement.

Ils étaient déjà à la moitié du parcours et Kirk sentait qu'il gagnait trop facilement ; il en avait déjà gagné trois sur cinq.

« Vous êtes calme aujourd'hui, » dit-il, utilisant cette opportunité pour se faufiler derrière l'un des pions de Spock.

Spock leva les yeux et, non pour la première fois de cette journée, son regard dévoilait une certaine dureté. « Si je semble réservé, c'est parce que je réfléchis. »

« Ecoutez, je suis désolé à propos d'hier mais j'avais besoin d'un peu relâcher la pression. »

« J'en suis conscient. »

0

Spock observait le regard fixe de son capitaine, attendant une réaction. Il repensa à leur première partie d'échecs ensemble, des années plus tôt.

La partie durait déjà depuis deux heures, et il était évident que Kirk allait perdre. Mais, en même temps, il avait pris un grand nombre de pièces importantes de Spock jusque-là.

Il avait penché le cavalier à côté de la reine, l'avait pris et examiné, frottant son pouce sur ses minuscules sabots d'ébène.

« J'ai toujours eu une préférence pour le cavalier, » avait dit Kirk, avec un demi-sourire. « Un truc pour cette image d'un homme sur un cheval. »

Il avait levé les yeux vers Spock, son expression ouverte et attentive. « Et si vous me dîtes quelle est votre pièce favorite, » avait-il dit, « je pourrais vous laisser gagner. »

Spock avait observé le plateau, réalisant que c'était une autre des techniques de distraction de Kirk. Il n'y avait aucun moyen que l'humain puisse gagner à ce point. Il tentait, comme Spock l'avait compris, de perturber son adversaire, insinuant à ce dit adversaire qu'il était sur le point de perdre, et de beaucoup également.

Mais la question l'avait ralenti puisqu'il n'avait jamais pensé à aucune pièce comme étant sa favorite. Son père aurait été outré s'il avait su que son fils réfléchissait à une telle chose. Aux échecs, aucune pièce n'était meilleure ou pire qu'une autre, ou pouvait être distinguée par quelque caractéristique inhérente qui la rendrait plus attrayante ou désirable qu'une autre, nonobstant les mouvements spéciaux. Elles étaient toutes comparées sur leurs fonctions spécifiques et selon la facilité ainsi que l'efficacité avec lesquelles ces fonctions pouvaient remplir leur rôle.

Une favorite ?

Il avait étudié le cavalier. Visiblement, cela aurait désarçonné Kirk s'il avait dit, C'est aussi ma favorite. Il fallait qu'il continue à agir comme s'il analysait vraiment chaque pièce pour savoir laquelle il aimait le plus. Laisser Kirk penser que son premier officier était distrait. Cela, avait-il réalisé, était une part du jeu de Kirk.

Il avait éliminé le roi et la reine : trop évidents, trop visibles, trop puissants. Les pions, il les avait ignorés. Le fou ? Il avait levé la pièce et étudiée de plus près, observant dans sa vision périphérique la réaction de Kirk en même temps.

Rien. Pas un muscle n'avait bougé tandis que le capitaine avait observé le premier officier.

Spock avait reposé le fou et pris la tour, ou le château, comme Kirk préférait l'appeler. Il avait senti son poids plus lourd dans sa main, et il avait réalisé qu'il n'avait jamais pris en compte l'aspect esthétique des pièces d'échecs avant.

« Est-ce votre choix ? » avait demandé Kirk.

Spock avait posé la pièce, soudainement déconcerté par l'insistance de Kirk.

« Non, » avait-il dit. « Ca ne l'est pas. »

« Allez-vous prendre une pièce ou non ? »

« Non, je ne le ferai pas. »

Et Kirk avait joué de manière à le battre en trois mouvements rapides.

Spock l'avait félicité en soulevant un sourcil.

« Whaa, » avait dit l'humain, essuyant son front comme s'il y avait de la sueur, « ce n'est pas passé loin. »

Une fois encore, Spock comprit : ce n'est que lorsque le but a été atteint que l'on peut admettre avoir eu une certaine appréhension à son propos.

Il remarqua seulement à ce moment-là que le capitaine pressait l'arête de son nez entre le pouce et l'index.

« Quelque chose ne va pas, Capitaine ? »

« Aah… » Kirk baissa sa main et se redressa. « Juste un mal de tête résiduelle dû à cette pagaille avec le transporteur. Bones a dit qu'ils pourraient refaire surface de temps en temps. »

L'action de Kirk pour reprendre contenance fut très vulcaine. Il disciplina son visage tandis que Spock l'observait.

« Je vais bien, » dit-il en se levant, « mais peut-être que je ferais mieux de prendre quelques-unes de ces pilules que Bones m'a laissé. »

Alors que Spock regardait l'homme s'en aller, il fut à nouveau frappé par la pensée qu'il avait plus en commun avec son capitaine qu'il l'avait précédemment supposé. Il aurait été plus bénéfique, se rappela-t-il intérieurement, que Spock eut davantage de toutes ces choses que Kirk pouvait utiliser pour assurer n'importe quelle relation. Et, au-delà de ça, il y avait cette connexion se bâtissant entre-eux, basée sur une poignée de missions et allant plus loin que la simple compréhension mutuelle de ce qu'ils étaient.

Comment devrais-je vous appeler, se demanda-t-il, si nous découvrons que nous partageons davantage que ce que l'on trouve normalement entre deux frères d'armes ?

S'ils étaient sur Terre, ils seraient « amis » mais il n'y avait pas d'équivalent vulcain pour ce terme simple et englobant.

Bien sûr, il ne pouvait pas demander au capitaine quel serait le terme correct.

Pourquoi n'ai-je pas eu ce problème avec le Capitaine Pike ?

Il leva un sourcil et revint à la partie devant lui.

Il n'y avait toujours pas de réponse à cette question.

0

Il y avait visiblement quelque chose qui troublait Spock, Kirk le savait, bien qu'il réalisait qu'il était l'un des rares qui aurait pu le savoir.

Il dit qu'il comprend pour la bagarre, songea Kirk. Pourrait-il y avoir quelque chose d'autre ?

Cet homme fier avec un QI trois fois plus important que l'individu moyen, assis au pied d'un lit simple dans une chambre humide, enveloppé dans une couverture miteuse, étant en train de se faire écraser aux échecs par un simple humain. Son premier officier avait clairement quelque chose à l'esprit qui le préoccupait et dont Kirk n'était pas conscient. Quelque chose qui pouvait avoir amené son ami élevé dans un désert à suivre son capitaine rebelle sur une planète très pluvieuse pour passer des heures devant l'équivalent vulcain d'un plateau de jeu pour enfants. Cette tête sombre avec ces yeux sombres, si absorbés, qui l'observaient sous un amas de laine bleue.

Pourquoi êtes-vous ici, Spock ? se demanda Kirk tandis qu'il réinstallait le plateau.

Ils avaient déjà statué sur la question de son besoin de protection. Le problème, c'était qu'il n'y avait rien dont le vulcain avait besoin de le protéger.

L'idée que le vulcain préférait sa compagnie traversa l'esprit de Kirk. Ils n'avaient jamais été séparés pour une très longue période depuis que Kirk avait pris le commandement de l'Enterprise. Mais Spock était une personne si privée qu'il ne pouvait pas imaginer que le vulcain préférait la compagnie à la solitude.

Et si c'était le cas ?

Vous êtes si tendu, Spock.

Kirk gagna la partie également et ils se penchèrent tous les deux en avant pour réinstaller le plateau. Leur visage était séparé par quelques centimètres et Kirk observa la ligne de la frange noire.

« Spock ? »

Le vulcain leva alors le regard, calme et sombre, les lèvres pressées en une fine ligne, les yeux noirs et, à ce moment précis, sans reflets.

« Oui, Jim ? »

Kirk se pencha en avant et, très brièvement, donna à Spock un léger baiser sur la bouche.

Immédiatement, il s'écarta, posant même un pied sur le sol, inclinant légèrement le plateau tandis que plusieurs pièces tombaient au sol. Spock resta parfaitement immobile.

Kirk leva sa main comme un bouclier et lui offrit un demi-sourire.

« Je suis désolé, Spock, je ne sais pas ce qui m'a pris. Vous sembliez juste si tendu, je suis… je suis désolé. »

Kirk avait vu Spock se déplacer rapidement dans le passé, attirant l'attention, sautant à son poste, bondissant entre Kirk et le danger. Mais ce mouvement lui laissa le souffle coupé tandis que Spock glissa une main derrière la nuque nue de Kirk et rapprocha leur visage d'un geste brusque. A portée de souffle, où même le plus petit mouvement d'un cil pouvait être senti.

Il n'avait aucune idée de ce que Spock pourrait faire. Son ami, son compagnon durant de nombreuses missions, était devenu, en une fraction de seconde, une peur à affronter. Alors que Kirk fixait le silex de ces yeux sombres, son regard de pierre, il se rappelait inconfortablement d'un vulcain dans une rage meurtrière. Un état avec lequel il était désagréablement familier.

Il pouvait voir la chair en-dessous des yeux de Spock qui était tendue.

« Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé. C'était impardonnable. Ca n'arrivera plus jamais. »

Bien sûr que ça n'arriverait plus. Il avait été insensé et stupide. A quoi avait-il pensé ?

D'ailleurs, s'il était Spock…

La prise ferme sur sa nuque rapprocha inexorablement son visage de celui de Spock. Un peu plus proche encore et ils pourraient…

s'embrasser.

Kirk goûta la chair vulcaine délicate et salée. Inhala l'odeur du désert. Et finit par fermer les yeux, se plongeant plus profondément dans la sensation.

Et tout aussi abruptement, la main le relâcha et Spock s'écarta. Les yeux de Kirk s'ouvrirent brusquement sur le vulcain se tenant près du lit comme si rien n'était arrivé.

« Pourquoi avez-vous fait ça ? » demanda Kirk.

« Pourquoi, si je peux vous le demander, l'avez-vous fait ? »

« C'est loin d'être la même chose… » bredouilla Kirk.

« Je suis en désaccord. Pensiez-vous qu'il n'y aurait pas de conséquences à votre geste ? »

Kirk baissa la tête. « Ce n'était pas censé être autre chose qu'une plaisanterie. Je faisais juste l'imbécile. »

« Alors, vous avez raison, » l'interrompit Spock. « Le sens caché derrière chacune de nos actions était différent. »

Kirk se leva, ne prêtant pas attention aux pièces du jeu d'échecs, qui tombèrent au sol près de ses pieds, et au fait que la couverture s'était d'une certaine façon enroulée autour de sa cheville droite. S'il comprenait bien le vulcain, alors le baiser de Spock voulait dire quelque chose alors que le sien non. Ca le mettait mal à l'aise d'imaginer que Spock était plus sérieux à propos de cette relation que lui, comme si sa loyauté, même son amour, étaient plus profonds et avaient plus de sens que tout ce que Kirk pourrait apporter à leur relation. Car, en fait, il ne serait rien sans cette loyauté.

« Bon sang, Spock, j'ai assez à m'inquiéter sans votre affectation vulcaine ! »

Un unique sourcil sombre s'arqua. « En effet. »

« Oh, Spock, arrêtez. C'est un stupide et simple baiser. Il n'y a que vous pour lui donner d'énormes proportions. »

« Je crois, » dit Spock, « que je vais aller prendre une douche. » Et sans même un regard en arrière, il quitta la pièce.

Kirk fixa lamentablement la porte close durant un certain temps.

Stupide, Kirk, se dit-il intérieurement. Vraiment stupide. Embrasser un vulcain comme ça, spontanément, qui n'est pas lié, c'était comme frapper un clown au visage ou un bébé sur la tête. Pourquoi de tout ce qu'il aurait pu faire avait-il fait ça ?

Pour faire une plaisanterie. Une plaisanterie. Mais ce n'était pas vraiment drôle.

McCoy, ivre et dans le bon état d'esprit, aurait explosé de rire et se serait roulé par terre. Mais même lui, Kirk, n'aurait pas essayé un truc comme ça avec un officier médecin en chef sobre. Pourquoi avait-il crû que ça irait avec un vulcain ennuyé, renfermé et tendu par la pluie.

Seul un fou aurait pu le croire. Un fou et le grand Capitaine Kirk.

Spock sortit de la douche plus rapidement que Kirk aurait aimé. Il n'y avait aucune expression sur le visage du vulcain, et aucun sens caché derrière sa « non-émotion », et Kirk ne parvenait pas à se convaincre de dire quoi que ce soit. Il réalisa qu'il ne parvenait même pas à s'excuser, des mots sans doute facile à prononcer. Il pouvait seulement fixer l'arrière de la tête sombre tandis que Spock se penchait pour chausser ses bottes et, même une fois, croiser les yeux de l'homme qui avait enfilé sa tunique et cherchait seulement quelque chose sur quoi se concentrer. A la seconde où les yeux de Spock rencontrèrent les siens, ils se détournèrent. Et Kirk sut qu'il ne pourrait pas se sortir de cette situation avec des paroles légères.