L'équivalent vulcain d'une vieille expression terrienne vint à l'esprit de Spock tandis qu'ils entraient dans un bar la nuit suivante : les actes parlent plus que les mots. La version terrienne concernait le nombre d'actions qui avaient plus de valeur que les mots. Alors qu'ils étaient assis à une table, il était quelque peu distrait pas les tentatives répétées de son cerveau qui comparait Kirk à un vulcain. C'était impossible, bien sûr, Kirk était bien trop humain, illogique, passionné, émotif. Mais les faits étaient là, lorsqu'un vulcain faisait l'expérience de l'émotion, que ce soit de l'amour ou de la haine, il était susceptible de devenir cette émotion, de muter complètement en un corps contrôlé par la rage ou la convoitise, de là venait la nécessité de savoir contrôler les émotions. De là venait le dicton qui pour l'essentiel disait que si un vulcain était incapable de parler logiquement, son corps était susceptible de prendre le relais.
C'était à ce point que le baiser de Kirk s'ajoutait à l'équation. Même s'il était destiné à être une plaisanterie pour permettre à Spock de se libérer de la tension qui était visible même pour un observateur extérieur, pour Spock, ce baiser, selon toute probabilité, révélait la profondeur des sentiments de l'homme.
S'il était destiné à ne rien vouloir dire, il ne voulait rien dire. S'il était destiné à vouloir dire quelque chose, que cela voulait-il dire ?
Il savait aussi, même si ce n'était qu'au sens littéral, que Kirk était un homme d'action. S'il y avait un problème à résoudre, Kirk ferait les cent pas en attendant l'opportunité pour entrer en action. Bien sûr, Spock savait qu'il présumait que Kirk avait tenté de résoudre quelque chose avec ce baiser, et qu'il interprétait probablement son acte. Même s'il était prêt à voir les mots derrière les actes, il aurait été insensé de chercher à susciter d'autres réactions sans avoir obtenu une explication de Kirk.
Il ne pouvait pas, encore, s'aventurer à songer à sa propre réaction.
Lorsqu'il était entré dans la salle de bain, sous prétexte de prendre une douche, il avait simplement ouvert l'eau chaude et fixé la vapeur qui montait vers le plafond et redescendait pour entourer sa tête. Se disant à lui-même qu'il ne tremblait pas, qu'il n'était pas du tout affecté.
Une plaisanterie, avait dit Kirk. Juste un baiser.
Il avait observé les lèvres de l'humain tandis qu'elles formaient ces mots, mettant de côté toute cette histoire. Ces mêmes lèvres qui l'avaient amené à un état de choc approchant Pon Farr. Ses mains pressées contre son corps alors qu'il n'aspirait qu'à les croiser sur sa poitrine et mettre une sorte de barrière physique entre l'humain et lui.
Lorsqu'il était jeune, ce geste s'était révélé parfois efficace contre la cruauté de ceux de son âge. Ce croisement de bras l'avait toujours imprégné d'un sentiment de distanciation tellement essentiel au caractère vulcain et donnait aux autres l'image de ce qu'il n'était pas : sans émotion et détaché. Mais les remarques dédaigneuses de Kirk l'avaient déjà atteint, elles avaient franchi tous ses boucliers et à présent ses bras pendaient inutilement. Pas que cela aurait cependant eu une quelconque importance ; une telle remarque de la part de James Kirk avait été, serait toujours, totalement inattendue.
Et pourquoi cela était-il important ?
Il en était arrivé à la conclusion définitive, même avant L'Incident, que son amour pour cet homme était totalement logique et, il en était convaincu, réfléchi. Ce n'était pas quelque chose dont il avait eu l'intention de parler un jour ou sur laquelle il comptait agir. N'en parler à personne, jamais. Ce matin-là, après être resté aux côtés de Jim durant la nuit entière, il s'était forcé à tout admettre mais, seulement, et uniquement, dans son esprit. Il aimait, il était tombé amoureux de Jim Kirk.
Ce même matin, les yeux de Kirk s'étaient ouverts et l'avaient enveloppé d'une chaleur dorée apaisante. Durant la seconde qui avait précédé le moment où ils s'étaient emplis de la vigilance de l'éveil, il avait croisé les bras. Il avait résisté au besoin, oh si profond, de poser sa tête sur les couvertures et de demander pardon pour avoir même songé à le duper.
Je vous ai trouvé, pensa Spock, et je dois vous laisser partir.
Les yeux de Kirk, lorsqu'il l'observait à présent, se rétrécissaient, presque rancuniers. Tous les évènements récents se rejouaient sur son visage et Spock savait qu'il se souvenait de tout.
C'était quelque chose que Spock trouvait lui-même difficile de ne pas faire.
Une plaisanterie. Un stupide baiser.
C'était la seule pensée qui lui avait permis de prendre les mesures qu'il avait prises en quelques instants à peine et de s'y tenir. D'enterrer tout cela profondément à l'intérieur d'une âme déjà remplie de fragments noirs.
Mais, bien sûr, il ne pourrait jamais vraiment oublier.
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Kirk retourna à leur table, une bière dans une main, et de l'eau dans l'autre. Spock est vraiment 'cool' à propos de tout ça, songea-t-il intérieurement, sachant que Spock avait eu ses propres raisons pour lui répondre, comme lui-même, et encore davantage pour prétendre que rien ne s'était jamais produit.
Pourquoi l'ai-je embrassé ?
Et, dans le même ordre d'idée, pourquoi m'a-t-il embrassé ?
Il but une gorgée de bière tandis que son esprit revenait à cet instant. Même si Spock avait été distant et qu'ils s'étaient accrochés presque non-stop depuis l'arrivée du vulcain, il réalisait qu'il était heureux que Spock soit là.
En dépit de ce que Finnegan avait dit.
Et Spock n'avait-il pas dit, ne sommes-nous pas une équipe ? Deux têtes valent mieux qu'une, Jim-boy, aurait dit McCoy.
Donc, je suis heureux qu'il soit là. Avais-je cependant besoin de l'embrasser ?
Non. Bien sûr que non. Non.
Mais il y avait aussi la réaction de Spock, cette main serrant sa nuque, ces lèvres fermes sur les siennes. La chose la plus passionnée qu'il n'avait jamais vu faire Spock. Une plus grande démonstration d'affection que ce dont l'homme avait fait preuve jusque-là.
Kirk fronça les sourcils face à sa bière alors qu'il réalisait que ce n'était pas totalement vrai.
Lorsque l'Enterprise avait tenté de secourir l'USS Defiant, Spock, apparemment, s'était montré relativement insistant en ce qui concernait le sauvetage de son capitaine. Comme si lui et lui seul avait des droits sur l'homme. McCoy avait régalé son capitaine avec des histoires farfelues sur le comportement de Spock et son insistance à garder l'Enterprise en situation dangereuse uniquement pour un seul homme.
Qu'en était-il du besoin du plus grand nombre, avait voulu demander Kirk. Mais, à l'exception des faits principaux de l'incident, Spock avait été extrêmement peu bavard, et ainsi aucune opportunité pour une explication n'était jamais apparue. Il y avait juste eu une lueur dans les yeux de Spock qui avait brillée au moment où Kirk avait posé une main sur l'épaule du vulcain pour exprimer ses remerciements, même si les vulcains n'avaient jamais compris la logique de cette tradition terrienne. Un individu faisait le boulot qu'il devait faire et l'appréciation de son travail était démontrée par la logique employée afin que la tâche soit accomplie.
McCoy l'avait déclaré comme mort durant cette mission, se souvenait à présent Kirk. Combien de temps le vulcain avait-il prévu de rester dans les environs avant d'abandonner ?
Connaissant Spock, probablement un long, très long moment.
Puis, il y avait cet incident sur Triacus et la fin désastreuse de l'expédition scientifique de Starne. Spock l'avait pratiquement soulevé et tiré loin de la passerelle lorsque Kirk avait pensé qu'il perdait sa capacité à commander. Il l'avait pratiquement traîné loin de l'influence de Gorgan et lui avait redonné de la force.
Le vulcain était resté immobile dans le turbolift alors qu'il les en éloignait. Il était resté solide et stable comme une base de granit massif sculptée dans de la pierre vivante.
Pas un mot de réprimande n'avait franchit les lèvres de Spock alors que Kirk, à son vif embarras, s'était agrippé au vaillant vulcain. Le vulcain avait laissé faire, l'avait encouragé, rapprochant vers lui le bras auquel Kirk s'était accroché. Et il avait seulement prononcé le nom de Kirk, l'enveloppant avec ce mot, le caressant presque… et il s'était souvenu de ce qu'était le sentiment de force et s'était écarté alors que sa fierté et sa capacité à commander le remplissaient par chacun de ses pores.
Mon ami vulcain, avait-il dit.
Mon ami le plus fidèle, pensait-il maintenant.
Seigneur, comme ses souvenirs se déversaient rapidement dans son esprit.
Ils le renvoyèrent à Organia et au Commandant Kor. Bien qu'il considérait maintenant cet incident comme l'une de ses aventures favorites avec Spock (à deux seuls contre le monde), au centre de tout ça, lorsque les Klingons avaient emmené son ami pour le soumettre à leurs sondes mentales, il avait vraiment eu peur. Mais seulement son esprit avait lancé un cri silencieux au moment où leurs yeux s'étaient croisés, tandis que deux mètres les séparés. Pas un mot. Kirk n'avait jamais trouvé les mots exacts pour décrire le regard dans les yeux de Spock ou la profondeur de la réponse de sa propre âme à le voir là.
Mais qu'avait-il vu ; qu'avait-il ressenti ? Qu'est-ce qui l'avait amené à comprendre que si le vulcain mourrait entre les mains des Klingons, il aurait arraché le cœur de chacun d'eux, même si cela se produisait au prix de sa propre vie ? Quand avait-il compris qu'il n'y avait pas d'autre chemin ?
Que fais-tu, Kirk ? se demandait-il à présent intérieurement. Pourquoi tentes-tu de donner une explication sérieuse à un acte que tu as en premier lieu défini comme une plaisanterie ?
Il savait, cependant, qu'il y avait davantage que ce qui se trouvait en surface, et son esprit cherchait à présent frénétiquement à combler l'énorme vide qu'il y avait entre A et Z.
Il cligna brièvement des yeux, réalisant qu'il ne fixait rien en particulier, les yeux grands ouverts, depuis un certain temps. Il jeta un coup d'œil à Spock, et surprit le vulcain l'observant comme si lui aussi faisait la même chose depuis un moment. Et les yeux du vulcain le fixaient avec ce même regard qu'il avait déjà eu à de nombreuses reprises, éclairé d'une lueur secrète, enfouie, provenant seulement d'un feu intérieur logé quelque part dans l'âme de Spock. Alors que Spock clignait des yeux, il masqua cette lumière, la remplaçant par le scintillement alerte habituel. Mais pas avant que Kirk ne réalise où il l'avait vue avant. Il n'avait pas compris à ce moment de quoi il s'agissait.
Il me regardait comme ça sur Organia, se souvint Kirk. C'était de l'amour qu'il y avait dans ses yeux et la seule raison pour laquelle je ne m'en suis pas rendu compte avant c'est parce que je n'ai jamais vraiment regardé.
Jusqu'à maintenant.
De l'amour, songea Kirk. Que Spock connaissait-il de l'amour ? Oh, il savait qu'il y avait des émotions en lui, sous cette épaisse carapace, des émotions trop écrasantes, apparemment, pour y faire face chaque jour, submergées grâce à des générations de formation. Kirk songeait aux émotions de Spock comme une caverne de lumières et de mouvements, une chose vivante, presque une entité à part entière. Il savait ce qu'elle contenait. Il avait été attrapé et sauvé par les bras déterminés, été ébloui par l'éclat même de l'homme, confondu par son obstination, et avait même ri aux éclats grâce à ses traits d'esprit, sans mentionner frustré par le refus de Spock d'admettre que ce lieu secret en lui existait.
Il y avait quelque de trop précieux derrière tout cela, profond, plus enfoui que la dévotion, la loyauté, le faible écho d'amitié que Spock acceptait difficilement d'admettre. Mais qu'il le reconnaisse ou non, Kirk savait qu'il existait là une rivière souterraine qui y coulait indéfiniment. Vous n'aviez qu'à savoir où déposer votre fil à plomb.
Mais de l'amour ?
C'était presque comme une langue étrangère pour Spock, et à moins de traduire tout ce qu'il faisait ou disait, ce n'était pas possible. Les longs problèmes d'interprétation mentale de linguistique mis de côté, agir ainsi voudrait dire que…
Vous ne pouvez pas m'aimer, Spock, vous ne pouvez pas !
Spock ne méritait pas quelqu'un comme lui, quelqu'un qui en finissait avec une relation en un mois, parfois même plus vite, pour qui le sexe était une drogue, pour qui les femmes n'avaient pas d'âme, et un orgasme était l'ultime et éphémère point culminant.
Il se leva. « 'scusez-moi, Spock. »
Le vulcain leva les yeux. « Est-ce que tout va bien, Jim ? »
Kirk s'en alla avant de répondre, laissant ses mots être étouffés par la cohue générale. « Non, non, il n'y a pas de problème… besoin d'une nouvelle bière, rien d'autre. » Bien qu'il avait encore un verre à moitié plein. La perplexité émanant de Spock l'accompagna tout au long de sa route.
S'il peut ressentir ça, alors il peut ressentir de l'amour, n'est-ce pas ? Et pourquoi pas.
Mais faire l'objet de cette amour, en prendre la responsabilité.
Il réalisa qu'il pressait sa main assez durement contre son front, au point que ça en devenait douloureux. Il l'écarta, la posa sur le comptoir et prit l'air de quelqu'un qui ne savait pas encore ce qu'il voulait. Ce qui n'était pas si loin que ça de la vérité.
Il commanda une autre bière et la paya, se retourna et s'appuya contre le comptoir. Il observa le vulcain tandis qu'il buvait lentement son eau et surveillait la pièce.
Que voyait Spock lorsqu'il faisait ça ? Était-ce la masse générale de la foule qui surpeuplait légèrement le lieu en un mélange d'hommes et de boissons qui signifiait, au moins pour Kirk, l'anticipation du plaisir et de l'ivresse ? Ou était-ce plus analytique, quelque chose qui ressemblait à : autant d'individus de cette taille, autant de celle-là ; un volume de bruit plus important venant de ce côté de la pièce, et ainsi de suite – pour faire court, une observation objective qui n'avait trait à aucune réaction ou opinion personnelle. Et de là où il était, en voyant la lumière légèrement plus foncée sous ses pommettes, Spock ne semblait pas être autre chose qu'un vulcain stoïque et impassible. Et certainement pas un être amoureux, et l'étant à 100%.
Pourquoi suis-je en train de penser qu'il l'est ?
Il but le reste de sa bière en deux gorgées rapides. Après avoir reposé rapidement son verre sur le comptoir, il fit demi-tour, avec la ferme intention de finir sa première bière et puis de se débarrasser de quelques spéculations inutiles. Il avait la loyauté de Spock, et il le savait. Avait-il réellement besoin ou voulait-il même plus ? Etre plus impliqué, faire face à plus de complications, à plus de… risques ? L'idée était terrifiante.
Il se faufila entre les tables, avec une nonchalance feinte, comme s'il observait vaguement le flux et le reflux des hommes. Faisant attention d'éviter les chaises mises de travers, esquivant la main tendue occasionnel et exubérante au lieu de regarder ce qui était sans aucun doute un simple effet dû à la lumière. Ca devait être un effet dû à la lumière et non pas dû à l'amour qu'il ignorait jusque-là avoir cherché depuis très longtemps, devenu nécessaire et soudainement précieux et désirable.
Il était à un mètre cinquante de Spock lorsqu'il leva le regard, son verre figé à mi-chemin de sa bouche, la main entourant le liquide clair. L'altération de son expression fut légère : les sourcils se haussant légèrement, le menton se relevant à peine, et la lueur d'un feu sombre dans les yeux vulcains.
Un effet dû à la lumière, un effet dû à la lumière…
Il s'en persuada tout en s'asseyant. Tandis qu'il avalait un peu plus de bière et observait la pièce pour la centième fois de la soirée. Et puis, comme lorsque l'on observait un énorme accident, ou une quelconque aberration de la nature, et que le regard ne pouvait pas faire autrement que de s'y fixer, il posa ses paumes à plat sur la table et observa le visage anguleux de Spock.
Là.
Oh, merde. C'était aussi évident que la lumière du jour, un feu noir, comme une tâche solaire entrant soudainement en éruption. Un bref changement dans sa façon d'être et dans ses muscles qui, pour n'importe qui d'autre, aurait été invisible ou tout simplement évident. Kirk ne remettait pas en doute ses sens ou ses interprétations de ces réactions dans des circonstances ordinaires. Mais cela allait plus loin que cela. L'étincelle de l'amour.
Il était sur le point de dire quelque chose, n'importe quoi qui aurait pu mener à une conversion qui aurait pu clarifier son esprit, lorsque l'attention de Spock se focalisa sur le coin le plus éloigné de la pièce.
« Que se passe-t-il, Spock ? »
Spock pencha légèrement la tête dans cette direction, sa tête sombre s'abaissant, prenant un ton bas. « Je crois qu'il y a un gentleman qui essaie d'attirer notre attention. »
Kirk ne se retourna pas instantanément mais observa le lieu comme s'il cherchait à trouver une personne qu'il attendait. Il vit l'homme dont Spock parlait et lui permit d'approcher avec un hochement de tête.
« Il paraît que vous êtes intéressé par cette vente concernant la Fed qui est en cours, » dit-il sans préambule.
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Ils quittèrent le bar et retournèrent vers leur chambre sous un vent coupant. Il n'y avait pas de pluie, pas vraiment, seulement une bruine circulaire qui se faufilait dans chaque ouvertures de leurs vêtements.
« Je crois, » dit Spock d'un ton neutre, « que nous devrions prendre contact avec la Fédération et les informer de ce que nous avons découvert. »
Kirk répondit directement, pragmatique, repoussant ses pensés des heures précédentes dans un recoin de sa tête. Au moins, pour le moment.
« Je pense que nous devrions obtenir une description du type possédant les schémas avant de contacter qui que ce soit. »
« Le danger… »
« Il n'y a aucun danger, » affirma Kirk, « à nous assurer que ce contact en vaut la peine et à obtenir une identification correcte de l'homme. »
Spock ne répondit pas tandis qu'ils entraient dans le bâtiment et commençaient à gravir les marches moisies.
« Allons, Spock. Une bonne identification ne pourra sûrement qu'augmenter les chances d'attraper ce type. Je veux dire, quelles seraient les chances ? »
Alors qu'ils entraient dans la chambre, il vit Spock fléchir.
« Cela augmente la probabilité de sa capture imminente de 58,3 %, », Kirk entendit Spock lui répondre tandis qu'il entrait dans la salle de bains pour prendre une douche rapide. Il plongea rapidement la tête sous le jet pour étouffer un puissant éclat de rire.
Les statistiques. Ca marche à chaque fois avec lui.
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Ils étaient allongés ensemble sur le lit, raides, côte à côte comme deux jumeaux dans une morgue. Les questions et remarques restaient au bord de son esprit ; bien qu'il les ait décortiquées une à une. Chacune d'elles était trop flagrante, trop maladroite, trop émotive. Que disiez-vous à un vulcain dans le même lit qui vous avez embrassé, et qui pourrait avoir envie de vous embrasser à nouveau ? Ou, au moins (s'il n'y avait vraiment pas d'autres possibilité, Kirk s'assura mentalement) il fallait qu'il découvre la raison d'une telle réponse au premier baiser.
C'était beaucoup trop, vraiment, d'imaginer qu'il n'y avait aucune raison qui se cachait derrière ça. Kirk était certain qu'il connaissait assez bien Spock, et son ami ne faisait jamais rien sans raison. S'il se montrait prêt à discuter du sujet, que pourrait-il découvrir ?
« Spock, » demanda-t-il doucement, « êtes-vous réveillé ? »
« Oui. »
Qu'est-ce que ça voulait dire ? Pourquoi pas « affirmatif » ou « en effet » ? Oh, arrête d'analyser chaque petit détail et va de l'avant.
« A propos de ce baiser… »
« Baiser ? »
Un sentiment d'horreur s'insinua dans le cœur de Kirk. Il va prétendre que ce n'est jamais arrivé.
« Vous vous souvenez, avant que vous ne partiez chercher du thé. »
« Ah, oui. Ma confusion vient du fait que vous vous y référiez comme à une… blague. »
Le corps de Kirk se tendit sur le lit et il se redressa, s'appuyant sur une main, l'autre se tendant vers son compagnon. Dans la noirceur presque complète de la pièce, les quelques reflets du chauffage dansaient dans les yeux de Spock. Son visage était un masque impassible de pierre ciselée. Il observait Kirk sans bouger sa tête, les bras croisés sur sa poitrine.
« Non, non, ce n'était pas une blague, Spock, vraiment. »
A la place de toucher le vulcain, il leva une main sur son front, repoussant quelques mèches de cheveux.
« A ce moment-là, ça ressemblait à une plaisanterie mais après c'est devenu sérieux. »
Il n'y eut aucune réponse dans la nuit noire.
Ca semblait presque sans espoir. Il releva un genou, y posa la tête et l'entoura de son bras. Il mit toute sa volonté dans les mots suivants qu'il murmura. « Je ne voulais pas agir comme un crétin, Spock. Je sais que je peux être irréfléchi parfois, parce que je sais que vous serez toujours là, mais je n'ai jamais voulu vous blesser. »
« Vous ne m'avez pas blessé. »
Kirk considéra la réponse du vulcain comme un simple moyen de se protéger.
« Je sais que je l'ai fait, en vous prenant pour acquis de cette façon. Simplement parce que vous n'avez pas le cœur en bandoulière ne signifie pas que vous ne pouvez pas être blessé. »
Kirk s'attendait à ce que Spock soit distrait par l'idiome mais il n'y eut pas de question toute faite.
« J'ai été… surpris, » dit le vulcain à la place, hésitant sur le terme à employer comme s'il n'était pas certain de la manière dont on l'utilisait.
Kirk leva la tête. « Surpris ? »
« Oui, surpris que vous puissiez rendre si facile un tel geste. »
« Quoi ? »
Son compagnon inspira profondément et Kirk observa Spock réinstaller sa tête contre l'oreiller dans la faible lumière. Kirk redressa son propre oreiller contre la tête du lit, se rassit et attendit.
« Je vous ai vu, » commença le vulcain, « employer l'action appelée baiser pour diverses raisons apparentes et avec divers degrés d'intensité. »
Kirk acquiesça dans l'obscurité. C'était la vérité.
« A son niveau le plus simple, je vous ai vu presser vos lèvres sur le front de Jamie Finney dans un geste qui était à la fois empli de réconfort et de pardon. A un degré plus élevé, je vous ai vu donner à Uhura et à l'infirmière Chapel ce que je crois est appelé une bise sur la joue, pour montrer votre amitié et une grande affection. »
Kirk était stupéfait. Pour lui, c'était une chose instinctive, faite sur une impulsion et sans y réfléchir. Ce qui, bien sûr, avait causé son problème actuel. Il n'avait pas du tout imaginé que Spock avait réfléchi à tout ça avec autant d'attention.
« Le lieutenant Arrel Shaw a reçu une telle bise, sauf que c'était sur sa bouche, et en tant que tel, révélait une augmentation de son intensité. Vous sembliez vouloir transmettre une affection moins innocente mais, en même temps, quelque chose de moins significatif qu'une réelle passion. »
« Spock, s'il vous plaît… »
« A Sylvia, sur Pyris VII, vous vous êtes engagés dans ce qui est connu comme un baiser de scène, et chacun de vous tentait de convaincre l'autre de sa passion, de ses intentions, de son désir. Avec un succès plus ou moins important. »
« Et, finalement, il y a eu Edith Keeler, avec qui… »
Kirk leva la main. « Mes interactions avec Edith ne sont pas ouvertes à la discussion. »
« J'allais seulement dire, » continua Spock, en ignorant le froncement de sourcils de Kirk, « qu'avec elles vos baiser semblaient montrer une réelle chaleur, de l'affection et du désir. »
« Où, » dit Kirk, les lèvres serrées, « est-ce que tout cela mène ? »
« Je tentais seulement d'expliquer ma confusion concernant votre précédent geste. Le baiser que vous m'avez donné comportait des éléments de ces cinq niveaux. »
« Tout ne peut être classé en catégories, Mr. Spock, » répondit Kirk avec lassitude. « Chaque situation se repose sur différentes circonstances et, s'il s'agit d'un baiser, il sera aussi guidé par ces frontières. »
Mon dieu, je suis entrain de commencer à parler comme lui.
« Si je peux le demander, qu'étaient ces circonstances qui ont mené à ce baiser ? »
Kirk soupira, sachant que Spock n'abandonnerait pas jusqu'à ce qu'il ait obtenu sa réponse. Et il réalisa qu'ensuite il pourrait demander à Spock ce que son baiser signifiait également.
« C'était impulsif, je l'admets, » commença Kirk.
« Pas prémédité, » confirma Spock.
« Non. Définitivement une impulsion du moment. »
« Et son intention ? »
« Afin… d'exprimer ma joie à vous avoir ici avec moi. »
« Pourtant vous l'avez défini comme une plaisanterie. »
« Seulement parce que votre réaction m'a rendu nerveux. »
« Ma réaction ? »
« Vous sembliez sur le point de me briser la nuque. A la place, vous m'avez embrassé à votre tour. Puis-je demander pourquoi ? »
« Vous ne pouvez pas. »
Kirk se redressa à nouveau, frappant son poing contre le matelas.
« Bon sang, Spock, je vous ai dit ce que mon baiser signifiait. Je vous ai embrassé parce que j'étais heureux que vous soyez là, et choisis de dire que c'était une blague parce que j'étais confus, à ce moment-là, voilà l'explication du pourquoi je l'ai fait. Le moins que vous puissiez faire est de rendre la pareille ! »
« Encore ? »
La colère monta en Kirk comme un drapeau atteignant le sommet de son mât et se déployant dans le vent en un clin d'œil. C'état bien trop de se dévoiler encore et encore à Spock, seulement pour finir avec le sentiment que le vulcain lui cachait quelque chose. Il n'y avait eu qu'une seule chose qui avait forcé Spock à sortir de son mutisme par le passé.
Il se pencha et pressa ses lèvres contre celles de Spock, étouffant son bref grognement de surprise. C'était un baiser du type Areel Shaw, nota-t-il, absent, niveau trois.
Il s'écarta abruptement, serrant ses mains en poings contre sa poitrine. Une nouvelle fois, il avait permis au silence et au calme de Spock de le pousser à faire quelque chose de stupide et impulsif.
« Voilà un baiser Niveau Trois pour vous. Satisfait ? »
Dans l'obscurité, proche de lui, vint la réponse de Spock.
« Non. »
Kirk tourna la tête. « Quoi ? »
« Non, je ne suis pas satisfait. »
Le visage du vulcain était calme, et une pointe d'espérance se glissait dans ses sourcils légèrement haussés. Il rappelait à Kirk, à ce moment, Shaana, voulant davantage mais n'étant pas vraiment sur de ce que c'était, ou comment demander pour en avoir plus. Presque toute sa colère disparut, comme l'eau relâchée par une vanne, et ce qui resta lui demandait comment il pouvait être si stupide. Encore.
Il se glissa à nouveau sous les couvertures, faisant face à Spock, son coude surélevé et sa tête appuyée sur sa main. Cette fois, il allait demander.
« Puis-je à nouveau vous embrasser ? »
Il n'était pas vraiment surpris par l'acquiescement de Spock, par sa façon de baisser rapidement les paupières et de hocher légèrement la tête. C'était quelque peu égotiste de réaliser qu'il avait vu ce regard d'envie une centaine de fois et qu'il savait exactement quoi faire. Ce qu'il le stupéfiait le plus était que Spock n'avait pas, encore, essayé de nier son besoin, ou de le définir comme une simple curiosité scientifique. Peut-être que ça viendrait plus tard. Pour le moment, Kirk avait l'intention de satisfaire son premier officier.
Il attira Spock à lui, jusqu'à ce que sa tête soit à la même hauteur que la sienne sur l'oreiller. Il se redressa et posa ses lèvres brièvement sur le front de Spock, écartant sa frange noire avec une main.
« Niveau Un », murmura-t-il.
La bise sur la joue fut faite rapidement contre la peau sur l'os anguleux. « Niveau Deux. »
Il remarqua que son plaisir augmentait, partiellement parce que le jeu était nouveau et partiellement parce qu'il s'agissait de Spock. Il ne se permettrait pas de penser à quel point tout ça été surréaliste. Du moins, pas encore.
Il posa ses lèvres directement sur celles de Spock, comme il l'avait fait précédemment, avec seulement avec la plus petite des pressions.
« Niveau Trois, » dit-il doucement, s'écartant et souriant face aux yeux de Spock, « autrement connu comme un baiser Areel Shaw avec lequel vous devriez déjà être assez familier. »
Kirk se pencha en avant et plaça ses mains de chaque côté de la tête du vulcain. Soudainement, deux puissantes poignes d'acier se refermèrent sur ses poignets.
« Si cela va être le Niveau Quatre, » dit Spock d'un ton bas, presque inaudible, « je n'en veux pas. »
Kirk laissa ses mains là où elles étaient, les doigts se recourbant doucement dans les cheveux foncés, et sur la courbe des oreilles chaudes. La nuit sombre disparut autour de lui à ce moment lorsqu'il réalisa ce qu'il avait devant lui, une chose si belle et si rare, une entité unique dans toutes les galaxies, qui ne serait jamais dupliquée, pas même parmi les milliers de vies à venir. Cet être c'était Spock, l'entité qui possédait en lui plus de connaissances que Kirk pourrait espérer en avoir, plus loyal qu'il ne méritait qu'il ne lui soit. Il sentit la pression d'un vent solaire à travers son âme.
« Devrais-je passer directement au Niveau Cinq ? »
Il n'y eut aucune réponse de Spock, seulement ce visage pâle avec ces yeux l'observant avec intensité, un regard silencieux d'espérance.
« Niveau Cinq, alors. »
Kirk se retrouva sur ses genoux, penché au-dessus de Spock, les paumes de ses mains emprisonnant toujours la courbe de cette mâchoire ferme. Ses yeux se rassasiant toujours de cette vision merveilleuse de Spock attendant son baiser comme une bénédiction, le regard baissé, la tête penchée sur le côté, les lèvres légèrement entrouvertes.
Et attendant tandis que le moment s'étirait, alors qu'il s'arrêtait, prêt, sa bouche juste à un centimètre de celle de Spock. Son souffle aspirait pas Spock et libéré, et le souffle de Spock taquinant brièvement sa propre langue.
C'était comme entrer en contact avec une part inconnue de lui-même. Tout le reste s'évanouit alors que la sensation dans ses lèvres devint la seule chose qu'il connaissait, ses lèvres pressées contre celles de Spock, la bouche du vulcain somptueuse, pleine et chaude en-dessous de la sienne. Cet unique contact était la seule chose qui comptait, c'était tout ce qui comptait.
Et ce fût avec le choc de la reconnaissance qu'il approfondit le baiser avec sa langue pour trouver une force qui rencontra la sienne et lui correspondit.
Je connais cette bouche ; je connais ce visage.
Il l'avait embrassée un millier de fois auparavant.
Je connais cet homme.
Bien sûr, il n'avait jamais embrassé Spock comme ça avant, pas plus qu'il n'avait jamais fantasmé à ce propos. Le choc de la reconnaissance venait de ces sentiments de familiarité, de justesse. Comme s'il avait toujours connu Spock et le connaîtrait toujours.
Le baiser se transforma en une complète étreinte, ses bras autour du vulcain, pressant la tête sombre dans l'oreiller. Il sentit des mots d'amour monter en lui et il les réprima, tous sauf un.
« Spock, » dit-il, s'écartant juste un instant, « Spock… »
A ce moment-là, le vulcain repoussa l'humain avec une poussé qu'il le projeta au sol entre le lit et le mur. Kirk bondit sur ses pieds, le souffle court de confusion, les mains levées vers le vulcain qui reculait.
« N'approchez pas, » la voix de Spock était un grondement bas dans sa gorge. « Restez loin de moi, humain. »
C'était presque une malédiction.
« Spock ? » demanda Kirk, contournant rapidement le lit. Il s'avança vers son ami, qui fit un autre pas délibéré vers l'arrière. Il réalisa que Spock était sur le point de prendre la fuite ; que ce serait imminent s'il n'agissait pas rapidement.
Il y avait un éclat acide dans ces yeux bruns comme si Spock observait une chose effrayante et incontrôlable.
Kirk s'avança prudemment, traversant la pièce avec des mouvements lents. Permettant à l'air entre eux de s'ajuster à son passage, caressant chaque segment du sol avec ses pieds nus.
La seule chose qui retenait Spock de continuer sa retraite vers le couloir était la porte verrouillée. Il le réalisa avec son dos et un bruit faible, sa tête se redressant d'une manière qui, pour un vulcain, équivalait à la consternation. Consterné que Kirk se tenait maintenant si près et qu'il n'y avait pas d'autre endroit où il pouvait aller.
« Spock, » dit Kirk, levant ses mains vers le visage de son compagnon. « Spock, n'ayez pas peur. »
Kirk était stupéfait que ce soit cela qu'il ressentait, que non seulement Spock dévoilait cette émotion, mais qu'il la ressentait tout simplement.
« S'il vous plaît, s'il vous plaît, Spock, » chuchota-t-il.
La main de Spock fit un mouvement vif, le manquant d'à peine quelques millimètres tandis que Kirk s'écartait brusquement.
« Ne m'embrassez pas. »
Kirk recula immédiatement. « Non, non, » assura-t-il. « Non. » Il recula jusqu'au centre de la chambre, bien loin de la porte.
« Spock. » Il voulait que le vulcain pose les yeux sur lui à la place d'un endroit au hasard sur le mur le plus éloigné mais en vain. « Spock, venez vous coucher. Je, je vous promets que je… je ne vais pas vous toucher. »
Il n'y eut pas un mouvement, pas même un son ; c'était comme si Kirk n'était même pas dans la pièce.
Kirk était pris entre deux feux. S'il bougeait, il n'avait aucune idée de ce que Spock ferait. S'il ne bougeait pas, alors ce serait totalement contraire à lui-même.
« Spock, qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'est-il arrivé ? »
Spock ressemblait à quelqu'un frappé par une quelconque horreur. Son regard se posa sur Kirk, ses yeux écarquillés, son visage taillé dans la craie. Et puis il déglutit. Il ferma les yeux une fois en un clignement de paupières qui éradiqua toute sa tension, fit que ses poings se relâchèrent, et le fit s'éloigner de la porte.
« Il est tard. Je crois que je vais me coucher. »
Kirk sentit sa mâchoire se décrocher. « Spock- »
« Capitaine. »
Il ne pouvait rien trouver à dire. Il sentait tout le poids de la nuit l'écraser.
Il devait laisser les choses en rester là, il devait laisser le vulcain partir.
« Très bien, Spock. Allons dormir. »
Kirk grimpa sur le lit et tira les draps jusqu'à son menton, tournant son visage vers le mur. Il sentit le lit bouger sur ses ressorts tandis que le vulcain s'y installait également, et tirait les draps pour les ajuster autour de son corps. L'obscurité et le calme se firent à nouveau présents, et ils redevinrent immobiles comme deux jumeaux dans une morgue.
