Chapitre 6 : Glorieux passé
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Le voyage jusqu'à Edo fut long, bien trop long pour Kondo et Okita qui n'en pouvaient plus des innombrables « On est bientôt arrivé » d'Hijikata. Sôji avait beau essayer d'entamer une discussion avec son maître dans l'espoir que son système cérébral oublie un peu l'insupportable amnésique, mais rien n'y faisait, le brun lui faisait considérablement perdre sa concentration. Aussi quand se présentèrent face à eux les premières maisons d'Edo, le capitaine de la première division en tomba genoux au sol, embrassant le terre de son enfance, non pas parce qu'elle lui avait manqué, mais plutôt parce qu'elle était un début à la fin de son calvaire.
Mais pourtant, les anciens pratiquants du dojo Shiekan étaient bien loin de se douter de l'accueil qu'allait réserver la belle Edo à Hijikata. Lui qui n'était pas revenu dans sa ville natale depuis des années, à peine avait-il parcouru quelques mètres qu'une femme qui les croisa rougit et dit alors qu'elle passait à coté d'eux :
« Mais… Est-ce bien toi, Hijikata-kun ? »
Le susnommé tourna la tête vers la femme d'âge mûr qui devait avoir dépassé la trentaine mais qui pourtant avait gardé un joli visage. Hijikata ne réagit pas, se grattant même la tête en proie à une profonde recherche au fin fond de sa mémoire. Cette femme ne disait rien non plus à Kondo, mais au vu de son apparence et de ses manières, il se doutait qu'il devait s'agir ni plus ni moins de l'une des conquêtes d'Hijikata du temps où il se comportait en coureur de jupon. C'est qu'il savait qu'il avait un beau minois que les femmes appréciaient et ce quelque soit leur âge. Il en avait eu tellement, mais son esprit perspicace faisait qu'il se souvenait du nom et du visage de chacune d'entre elles, leur faisant de grands discours pour se faire encore davantage aimer et sortant des haïku inventés sur le tas pour les faire toutes tomber à ses pieds :
« C'est qu'il n'a rien perdu de sa popularité à Edo, ce cher Toshi.
- Et ça se dit samourai ! Je suis indigné Kondo-san.
- Allons Sôji, tu sais bien que Toshi ne se comporte plus de la sorte. Cela me chagrine même qu'il ne se consacre qu'au travail, et comme il le fait pour moi, je me sens encore plus coupable. Je n'ai jamais voulu qu'il se tue à la tache de cette façon, il est un ami avant d'être mon bras droit. »
Okita ne put s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie à l'égard de son supérieur qui examinait toujours la femme. Depuis toujours, il avait l'impression de passer derrière lui dans le cœur de son maître, et ça il ne l'avait jamais supporté. Plus que la rancune d'avoir été son bouc émissaire, le jeune homme aux yeux verts abhorrait Hijikata parce qu'il accaparait une des personnes qu'il aimait et appréciait le plus au monde. Encore heureux qu'il lui restait sa sœur. Elle au moins, il était sûr qu'elle n'était pas rentrée dans les filets de ce vil chenapan.
Après plusieurs minutes de réflexion et un bon gratouillage de tête qu'on aurait presque cru que cette dernière commençait à se creuser, Hijikata s'inclina devant la femme et s'excusa avec la plus grande humilité :
« Je suis sincèrement désolé madame, mais je ne me souviens pas de vous.
- Comment as-tu pu m'oublier, Hijikata-kun ? s'émut la femme avec une petite larme au coin des yeux. »
Le vice-capitaine avait beau jouer les gentils et s'excuser encore et encore, il devait se rendre à l'évidence, son amnésie faisait souffrir cette pauvre femme très probablement amoureuse de lui.
« Il s'est forcément passé quelque chose entre elle et moi. Je dois assumer mes responsabilités. » pensa Hijikata.
Le brun se redressa et alla prendre les deux mains de la femme qui rougit de nouveau. Il était persuadé qu'il prenait la bonne décision contrairement à Kondo et Okita qui, eux, ne sentaient pas mais alors pas du tout ce qu'il avait l'intention de dire. Il s'approchèrent discrètement du petit duo et remarquèrent que, tout à fait indépendamment de sa volonté, Hijikata arborait un sourire charmeur, des yeux brillants, ajouté à cela son visage naturellement beau, il avait de quoi faire tomber n'importe quelle femme. Avec une voix douce et remplie de sincérité, sincérité réelle contrairement à autrefois, il dit à la femme :
« Dis-moi ton nom, que je te prenne pour épouse.
- Hein ! s'interloqua la femme.
- STOP, stop, stop, s'interposa Kondo entre les deux gens, les séparant brutalement. Madame, veuillez nous excuser, mais je crains que vous ne trompiez de personne.
- Mais je suis pourtant certaine qu'il s'agit d'Hijikata-kun. Jamais je n'oublierai mon premier amour.
- Maman. »
Deux enfants d'une dizaine d'années accoururent vers la femme et s'accrochèrent à son kimono, jouant autour d'elle, cette dernière tentant de les calmer comme elle le pouvait. Kondo voulut profiter que l'attention de la femme soit détournée pour s'enfuir avec Hijikata sous son aile, mais c'était sans compter ce dernier qui résistait et regardait les deux enfants comme s'il voyait Dieu en personne :
« Je le savais. Toi et moi, il y a eu quelque chose entre nous. C'est moi qui t'aie fait ces deux enfants.
- Que… s'interloqua une fois de plus la femme.
- J'ai très probablement commis l'erreur de vous laisser tomber, mais maintenant, je vais prendre mes responsabilités. Je ne suis plus le même homme.
- Oui, Hijikata-kun, tu n'es plus le même homme, répondit le femme en reculant cette fois et en se servant de ses bras pour protéger ses enfants.
- Hijikata-san s'enfonce, plus il parle, plus il se ridiculise et se fait passer pour un dément, ricana Sôji qui regardait la scène en retrait.
- Sôji, au lieu de rester là à rigoler, viens m'aider, implora Kondo.
- Tout de suite Kondo-san. »
C'est que l'on discutait pas les ordres de Kondo, et ils n'étaient pas de trop de deux pour tirer Hijikata loin de l'agitation de la ville et de la femme complètement abasourdie qui finit quand même par se demander si elle ne s'était pas trompée de personne. Ils se cachèrent quelques instants dans une ruelle déserte, le temps que le capitaine et le responsable de la première division reprennent leur souffle. Puis, tout en observant la grande allée débordant de monde, Kondo se demanda :
« Quand même, Edo est une grande ville. Quelle probabilité avions-nous de tomber sur l'une des anciennes conquêtes de Toshi.
- Pensons qu'il s'agit là d'une mauvaise chance. C'est qu'il nous arrive pas mal de choses ces derniers temps, fit remarquer Okita.
- Oui, ben j'espère que ça ne va pas durer. Je commence vraiment à avoir hâte que Toshi retrouve la mémoire et que tout redevienne comme avant. Allez, direction le dojo Shiekan.
- Oui, je suis impatient de revoir ma sœur, s'enthousiasma Okita. »
Kondo sourit, c'est qu'au fond, Sôji n'était qu'un enfant, et Mitsu Okita étant celle qui l'avait élevé, il comprenait qu'il s'impatientait de la revoir. Prenant Hijikata par le bras, les trois hommes reprirent la grande allée d'Edo, ne s'attendant pas à ce que le court chemin qui les séparait du dojo Shiekan leur cause tant d'embrouilles. Pour cause, à peine firent-ils quelques pas qu'une nouvelle femme aborda Hijikata. La trentaine encore, qui rougissait en le voyant, comme prise d'une profonde nostalgie et d'un amour refoulé qui refaisait surface. Et encore une fois, le brun joua la même comédie qu'avec la première, promettant mariage, persuadé que les enfants qui l'accompagnaient étaient les siens. Kondo était exaspéré, combien de conquêtes avait fait Hijikata durant sa jeunesse ? Quant à Okita, s'il avait d'abord trouvé ces petites mises en scènes amusantes, elles commençaient vraiment à les trouver exaspérantes. Une bonne dizaine de femmes défilèrent ainsi et, n'en pouvant plus, Kondo décréta qu'ils emprunteraient des petites rues pour terminer leur voyage afin de ne plus être dérangés. Mal lui en pris encore une fois, les trois hommes passèrent près d'un temple, et là Hijikata eut comme une vocation soudaine :
« Oui, voilà ce qu'est ma voie. Pour toutes ces femmes que j'ai faites pleurer. Pour ces enfants abandonnés, je suis prêt à payer pour expier mes fautes.
- Mais ce n'est pas la peine Toshi… Mais pourquoi est-ce que tu prends ton wakizashi ? demanda Kondo perplexe car Hijikata n'avait jusqu'alors pas osé toucher à ses armes depuis qu'il était amnésique.
- Le fait que nous passions près de ce temple n'est pas dû au hasard. Dès lors, je consacrerais ma vie à sauver des gens. Je vais devenir moine, et pour ce, je dois tout d'abord me raser la tête.
- STOP, stop, stop, paniqua de nouveau Kondo. Toshi, ne fait spas ça, ta place n'est pas dans un temple. Et tes beaux cheveux, ce serait du gâchis.
- Ah c'est vrai. Moi qui aie toujours rêvé de vous faire cette farce un de ces jours, je serai déçu si vous me preniez de court, dit le plus naturellement du monde Okita.
- Sôji, aide-moi à le désarmer au lieu de dire n'importe quoi. »
Et au final, ils durent finir leur chemin loin de toute grande avenue, de tout temple, en tirant Hijikata qui n'en démordait décidément pas de son envie soudaine d'être moine. Mais alors que le dojo Shiekan était en vue, les deux hommes qui pensaient avoir eu affaire au pire, eurent la surprise d'une voix qui les interpella :
« Mais… Est-ce vous ? Sôjirô ¹ ? Kondo-san ?
- Je connais cette voix, s'interloqua Okita en se retournant vers l'endroit d'où provenait l'intonation. »
Au loin, une femme arrivait en courant et en tenant son kimono pour favoriser sa course. Le visage du benjamin s'illumina, sa sœur aînée Mitsu se dirigeait vers eux. Okita s'apprêtait à aller à sa rencontre mais il eut un instant d'hésitation. Il cligna des yeux, une fois, deux fois, Kondo faisait de même. La sœur du capitaine de la première division venait d'interrompre sa course et avait mis ses deux mains sur son visage comme pour masquer les rougeurs qui venaient d'apparaître sur ses joues. Pour tout dire, son attitude était exactement la même que toutes les autres conquêtes d'Hijikata qu'ils avaient croisées sur le chemin. Okita crut pendant une seconde que ce n'était là qu'une coïncidence, ou alors pensait-il qu'à cette distance, il y voyait mal. Mais pourtant, tout son monde d'imagination et de prétextes bidons s'effondra d'un coup quand il entendit sa soeur dire avec une petite voix :
« Mais… Est-ce bien toi, Hijikata-kun ? »
Crack.
Kondo et Hijikata entendirent comme un craquellement venant d'Okita. Ce dernier était resté immobile, chose peu courante chez ce jeune homme débordant d'énergie. Une aura noire et menaçante commençait à se dégager de lui, ce qui fit trembler l'homme aux yeux violets qui recula d'un pas. S'il avait su ce qui l'attendait, il aurait déjà filé au loin. Mais trop tard, il aurait dû réagir dès l'instant où il avait entendu le "crack", peut-être aurait-il eu une chance, minime certes, mais une chance quand même de s'en sortir :
« Hijikata-san, dit Okita sans bouger mais avec une voix peu rassurante, voire même effrayante, on aurait cru entendre un loup assoiffé de meurtre.
- Euh… Oui ? demanda le susnommé qui tremblait déjà tout en s'accrochant à Kondo.
- Jusqu'ici, votre amnésie me faisait bien rire. Mais là, il y a des limites à nier son passé.
- Sôji, tu as une drôle de voix, dit Kondo. Je comprends ce que tu ressens mais…
- Kondo-san, le coupa Okita, mon cœur se déchire à l'idée que je vais vous désobéir. Mais suite à ce que je viens de constater, plus rien ne peut guérir mon cœur meurtri.
- Mais… Quoi ? demanda Hijikata de moins en moins rassuré. Que se passe-il ? Qu'ai-je fait ?
- Vous jouez les innocents Hijikata-san, mais en fait… »
Okita se retourna, l'aura noire autour de lui n'avait pas décroît, au contraire elle semblait grandir de minute en minute :
« VOUS VOUS ÊTES FAITS MA SŒUR, hurla le jeune homme. ENFOIRE. JE VAIS VOUS TUER, JE VAIS VOUS TUER POUR MON HONNEUR, POUR SON HONNEUR, ET APRES JE ME TUERAI.
- STOP, stop, stop, s'interposa Kondo. Sôji, calme-toi, rien ne prouve encore qu'il y ait eu quelque chose entre Mitsu-dono et Toshi.
- Ca veut dire que j'ai aussi fait des enfants à cette femme, réalisa Hijikata. Avec tous les autres, ma descendance est assurée.
- Il n'y a pas moyen que mes neveux et nièces soient de la même famille que cet espèce démon égocentrique, voleur de maître, de sœur et de premier baiser.
- Et une pensée pour ce pauvre Heisuke, dit Kondo au bord du suicide, ne sachant plus quoi faire pour calmer la colère de son disciple.
- Sôjirô, mais pourquoi cris-tu ? demanda Mitsu Okita qui venait enfin d'arriver au niveau des trois hommes.
- Grande soeur, je vais laver l'affront que t'a causée cet homme. Je deviendrai ainsi le héros de la famille, le premier dans le cœur de Kondo-san et Heisuke sera tellement content qu'il m'offrira des friandises à ses frais pendant au moins un an. Fais ta prière Hijikata.
- Non, je ne veux pas mourir, pleura presque le brun en se cachant davantage derrière Kondo.
- Arrête Sôji, ordonna Kondo de sa voix ferme.
- Sôjirô, ce n'est pas ce que tu crois, implora la soeur du jeune homme en lui agrippant son kimono. En fait, Hijikata-kun m'a… »
Un silence de mort suivit la déclaration de la sœur d'Okita. Les grillons et autre insectes chanteurs se firent entendre, puis le benjamin du groupe usa de toute capacité respiratoire dans un magnifique :
« HEIIIIIIIIIIN ! »
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Et pendant ce temps, au quartier général du Shinsengumi se déroulait une scène historiquement impossible. Shinpachi avalait une énième coupe de sake, lui-même ne pouvant dire à combien il en était, cela faisait un moment qu'il avait arrêté de compter. Devant lui se trouvait l'homme qu'il haïssait le plus au monde et avec lequel il était en grande discussion. Les effets de l'alcool lui firent dire à cette personne :
« Itô-san, vous êtes fantastique. »
Sanosuke qui se trouvait juste à coté de lui crut s'étouffer, mais ce n'était rien à coté d'Heisuke qui lui recracha le sake qu'il avait en bouche sur… Chizuru. Un silence absolu pendant quelques secondes avant que la jeune fille ne déguerpisse de la pièce en poussant un de ses énièmes cris typiquement féminins. Le capitaine de la huitième division tendit le bras en direction la porte que venait de prendre sa dulcinée avec une petite larme à l'œil. Lui qui avait enfin réussi à se rapprocher un tant soit peu de la jeune fille, tous ses efforts tombaient à l'eau. Son attitude fut la source de moqueries de son maître et de ses amis :
« Woh Heisuke, c'est pas encore demain que tu vas conclure avec Chizuru-chan, rigola Shinpachi.
- Un vrai homme sait se maîtriser. Cela prouve que tu n'es encore qu'un gamin, renchérit Sanosuke.
- Quand je pense que j'ai été ton maître. Franchement Heisuke, toute une éducation à refaire, poursuivit Itô. »
Et les trois hommes éclatèrent de rire, exposant leur haleine empestant l'alcool et se tenant par les épaules comme s'ils étaient amis depuis toujours tandis que ce pauvre Heisuke alla chouiner dans un coin. Décidément, personne n'était de son côté.
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¹ Sôjirô est le prénom de naissance d'Okita
