Chapitre 8 : Derniers espoirs

\******/

Le docteur Matsumoto examinait Toshizô Hijikata sous tous les angles, ce qui gênait fort ce dernier de se retrouver torse nu devant cet homme qui ne cessait de le tripoter et qui même le chatouillait quand il palpait ses flancs sensibles à ce genre d'attaque. Après avoir eu affaire à des démons en tout genre, le voilà maintenant aux soins d'un homosexuel aux mains baladeuses. Il en venait vraiment à douter de ce Kondo qui disait n'agir et ne prendre des décisions que pour son bien. Ce simplet, comme le jugeait Hijikata, était pour l'heure son seul repère, celui-là même qui n'ait pas encore tenté de le frapper, trancher, attaquer avec un instrument quelconque, ou rigoler de lui.

Hijikata s'étonnait d'ailleurs d'être encore en vie et indemne après tout ce qui avait bien pu lui arriver ces derniers jours. A croire que ses prières avaient été entendues, car il n'en ressortait de toutes ces mésaventures que de grosses frayeurs. La dernière datait d'il y a seulement quelques instants, alors que ses pauvres bras se retrouvaient écartelés entre Tamejirô et Kondo, la porte de la modeste demeure des Hijikata s'était ouverte non pas sur un sauveur mais sur le petit diable qui depuis le début n'avait de cesse de vouloir lui nuire. Sôji Okita avait ri de la position dans laquelle se trouvait Hijikata, n'acquiesçant pas le moindre geste pour lui venir en aide. Mais alors que Kondo allait demander à son disciple ce qu'il faisait là et comment il avait su où ils se trouvaient, le docteur Matsumoto était à son tour entré dans la maisonnée et s'était empressé de réprimander l'aveugle qui n'en démordait décidément pas de vouloir emmener son jeune frère aux prostituées :

« Sacrebleu, mais que faîtes-vous donc Tamejirô-san ?

- Je vais sauver mon jeune frère, lui rendre l'esprit perverti qu'il avait autrefois, refaire de lui un vrai mâle, un vrai Hijikata.

- Vous avez encore l'intention d'aller à Yoshiwara ? soupira le médecin.

- Matsumoto-sensei, s'exclama Kondo, grand Dieux, quelle chance de vous croiser !

- Je venais donner ma visite quotidienne à Tamejirô-san. C'est qu'avec l'âge, il devrait prendre plus soin de sa santé, et notamment de ses nerfs, il a tendance à s'emporter facilement.

- On a pu voir ça, dit Kondo qui se remémorait le pétage de plomb de l'aîné des Hijikata.

- Et si je ne viens pas le voir, il ne prend pas ses remèdes, termina Matsumoto. J'ai rencontré le jeune Okita-kun sur le chemin qui vous cherchait.

- Je ne suis pas un môme Matsumoto-sensei, dit Tamejirô d'un ton bourru. Il y a d'autres personnes qui ont besoin de vous. Regardez par exemple mon pauvre petit frère, il a complètement perdu la raison. Examinez-le, je vous en prie. »

Et voilà comment il se retrouvait maintenant. Après avoir failli être tranché par le katana d'Okita, puis écrasé par le shamisen de Tamejirô, ou encore démembré suite à une mésentente entre son soi-disant frère et son capitaine, le brun pensait à présent que plus rien ne pouvait l'étonner :

« Quel est cet objet ? demandait le docteur Matsumoto en montrant un pinceau.

- Un pinceau, répondit Hijikata.

- Quel mois de l'année sommes-nous ?

- En avril il me semble.

- Savez-vous dans quelle ville nous nous trouvons ?

- A Edo.

- Quelle est la capitale du Japon ?

- Kyoto.

- Quel est le mot que je vous ai demandé de retenir tout à l'heure ?

- Poisson.

- Pourriez-vous m'écrire votre nom sur cette feuille ?

- Mon nom ? Vous voulez dire Toshizô Hijikata ? C'est bien cela ? »

Ce test se poursuivit pendant un certain temps, Hijikata répondant à la perfection à toutes les questions que lui posait le médecin. Ce n'est qu'au moment où ce dernier finit par prendre un katana dans ses mains que le brun trembla. La vue de ces armes ne lui plaisait guère, il aurait voulu les effacer à jamais de son champ visuel et même de sa mémoire :

« Et auriez-vous le souvenir, aussi minime soit-il, de vous être un jour servi de cette arme pour trancher quelqu'un ? Ne serait-ce qu'une brèche de souvenir, ou même un rêve que vous auriez fait ?

- Jamais de la vie, s'exclama aussitôt Hijikata

- C'est impossible effectivement, puisqu'il s'agit là de MON katana, dit Okita en reprenant l'arme à la garde noire et rouge des mains du médecin.

- Enfin, ce que je voulais dire, c'est est-ce que vous vous souvenez avoir été un samourai un jour ?

- Un samourai ? Oui je veux devenir un samourai. »

Hijikata repartit de nouveau dans ses réflexions, ce qui fit soupirer l'homme chauve qui en arriva à la même conclusion que le jeune shinobi du Shinsengumi : Hijikata souffrait d'amnésie des faits de sa vie mais n'avait rien perdu de sa culture et de son intelligence. Kondo soupira aussi. Lui qui espérait qu'un professionnel lui donne un diagnostic bien plus optimiste que celui de Yamazaki, les derniers espoirs qu'il avait fondés sur ce voyage à Edo disparurent en fumée et en poussière :

« N'y a-t-il vraiment rien que nous pourrions faire, Matsumoto-sensei ? demanda encore Kondo qui se serait raccroché à n'importe quelle lueur d'espoir.

- Le temps, c'est tout ce que je peux vous conseiller… Ou sinon…

- Quoi ? Quoi ? s'empressa de demander le capitaine soudainement ravivé.

- J'ai entendu dire qu'en donnant un choc similaire à celui qu'il a déjà reçu, peut-être que cela annulerait le premier coup et lui rendrait la mémoire.

- Ah ben voilà, vous voyez que j'avais raison Kondo-san. Si dès le début, vous ne m'aviez pas empêché de le frapper, on n'en serait pas là. Mais dans ma grande bonté, je veux bien le guérir ici et maintenant, déclara Okita.

- Attends Sôji, rien n'est encore décidé, s'empressa de l'arrêter Kondo qui voyait déjà son élève ôter son arme de sa ceinture.

- Pour mon jeune frère, je suis prêt à me sacrifier, répliqua alors Tamejirô qui reprenait son shamisen en mains.

- Qui va se sacrifier ici ! dit Hijikata qui avait bien compris qu'ils en étaient revenus au point de départ.

- Tamejirô-san, Okita-kun, étant donné votre état, votre coup risquerait plus de faire éclater la tête d'Hijikata-san plutôt que de la remettre en place. Kondo, c'est à vous de le faire, ordonna presque le médecin.

- Hein ! »

Hijikata tenta de s'éloigner subrepticement des trois hommes lui faisant face. Kondo était son dernier rempart, son dernier soutien, et voilà qu'il devenait son bourreau, celui qui allait le frapper. D'ailleurs, il était en train de s'approcher dangereusement de lui, la mine grave. Le brun étant assis, Kondo le surplombait de toute sa hauteur et se pencha sur lui. Pris d'une frayeur sans nom, Hijikata ne trouva rien de mieux que de mettre ses deux bras devant son visage comme pour se protéger.

Pourtant, Kondo ne fit que mettre sa main sur son épaule, lui souriant comme pour le rassurer et lui dit :

« Toshi, rentrons.

- HEIN ! s'exclamèrent en cœur Sôji et Tamejirô.

- Il est hors de question que je te frappe. Je suis sûr que nous trouverons un moyen de te rendre la mémoire, même s'il me faut des années pour cela, je te ferais redevenir celui que tu étais avant. Toshi, tu me manques tellement. »

Kondo avait dit ça en passant ses bras autour du cou d'Hijikata et en le prenant tout contre lui. Le brun se raidit, il venait de comprendre une chose, Kondo devait l'aimer. Oui, c'était sans doute cela, tout s'expliquait. La raison pour laquelle Kondo n'acceptait pas qu'il s'intéresse de nouveau aux femmes, pourquoi il ne voulait pas qu'il devienne moine, pourquoi il était le seul à l'appeler de façon si familière, pourquoi il tenait tant à qu'il retrouve la mémoire et enfin pourquoi le jeune Sôji, qui semblait vouer à cet homme un respect non dissimulable, le détestait autant. D'ailleurs le dit Sôji était encore en train de fulminer. De la fumée sortait de ses oreilles et de son nez, de même que ses yeux habituellement verts avaient pris une inquiétante couleur écarlate, sans parler de cette nouvelle aura noire et menaçante qui s'échappait de lui. De la jalousie probablement. Kondo ne pouvait pas le voir puisqu'il lui tournait le dos, et pour la première fois depuis qu'il avait perdu la mémoire, Hijikata eut envie de protéger cet homme qui depuis le début ne faisait que prendre sa défense. Aussi referma-t-il ses bras sur le capitaine du Shinsengumi et dit avec un ton tout à la fois doux et sûr de lui :

« Kondo-san, je ne me souviens certes de rien, mais je suis sûr qu'un jour, je pourrais de nouveau vous aimer.

- Hein ! s'exclama immédiatement Kondo en se retirant des bras de son second. »

Encore une fois, le pauvre amnésique était complétement à côté de la plaque, et avant même qu'il ne calcule qu'il venait de déduire une théorie complètement foireuse, la colère explosa chez le capitaine de la première division et chez l'aîné des Hijikata. Hurlant leur rage d'une telle amplitude qu'elle aurait pu effrayer un ours, l'impact qui se dégagea de leur fureur fut telle que les tasses de thé en exposèrent sous le choc, et le toit de la maisonnée manqua de s'envoler aussi. Un orage sembla se produire à l'intérieur même de l'habitation, Okita ayant l'impression que chaque mot sortant de la bouche d'Hijikata le faisait s'éloigner toujours un peu plus de son vénéré maître, tandis que Tamejirô était à présent persuadé que son jeune frère avait dévié sur l'autre rive question sexualité :

« Bon ça suffit maintenant, on rentre à Kyoto, déclara Kondo avec une fermeté bien surprenante venant de lui, cette ville ne nous amène que la poisse. »

Et c'est ainsi eu le trio repartit en direction de la capitale, ne prenant même pas la peine de passer par le dojo Shiekan. Kondo était persuadé que là-bas les attendaient d'autres infortunes. Après tout ce qu'ils avaient vécu en tout juste quelques heures, il ne valait mieux pas prendre ce nouveau risque.

\******/

Et pendant ce temps-là, dans une décharge de Kyoto vivaient là une bande d'hommes autrefois surnommés les loups de Mibu ¹. Forçant à la fois la crainte et le respect, dégageant vaillance et combativité, fidèle à leurs convictions, ceux qui autrefois étaient l'exemple même du samourai s'en étaient réduits à devenir des épaves humaines, logeant dans un dépotoir qui autrefois se faisait appeler le quartier général du Shinsengumi.

En un mois seulement ², la réputation de loups assoiffés de sang s'était transformée en celle d'ivrognes assoiffés de sake. Le ménage n'était plus fait, les ordures non éliminés, de même que les vomissures ici et là que laissaient certains hommes ivres sur leur passage n'étaient pas nettoyées, sans parler de l'argent que tous dépensaient sans compter, étant même allé jusqu'à se servir dans les ressources secrètes d'urgence.

Mais au diable comment une telle déchéance avait-elle pu s'installer en ces lieux habituellement soumis à des règles strictes, règles qui au passage avaient servi de combustible pour allumer un feu de joie dans la cours et y faire griller des brochettes. Toute cette bassesse n'étant pas sans conséquence puisque certains hommes furent portés disparus, bien qu'on apprit plus tard qu'en fait il s'agissait de Sannan qui profitait de la cohue et des hommes ivres morts pour s'approprier de nouveaux cobayes.

Mais quand même, le sérieux capitaine de la troisième division, Hajime Saito, ne se devait-il pas de faire régner l'ordre en l'absence de leurs capitaines ? Et Chizuru ne faisait-elle pas soigneusement et quotidiennement le ménage ? De même que les sages Yamazaki et Inoue, n'auraient-ils pas pu empêcher cette abomination de se produire ?

La vérité, voici ce qu'il en était. Ce pauvre Saito n'arrivait tout simplement pas à se faire entendre. Après avoir tenté à maintes reprises et sans succès d'hausser la voix pour se faire obéir, agaçant les recrues qui voulaient un peu décompresser, il en finit qu'un bon nombre d'hommes lui était tombé dessus, l'immobilisant, le ligotant et l'abandonnant dans une pièce isolée du temple qui leur servait de quartier général. Ses liens bien serrés l'empêchaient de se libérer, et c'est avec patience qu'il attendit qu'Inoue ou bien encore Yamazaki vienne le libérer afin de rétablir l'ordre et de punir les auteurs de cet acte infâme. Seulement personne ne vint, juste Shinpachi, Heisuke ou encore Sanosuke qui passaient à tour de rôle pour lui donner la béquée.

Et oui, le bon vieux et sage Inoue s'avérait en fait être un ancien grand fêtard à qui cette ambiance lui donnait l'impression de retrouver sa jeunesse. C'était avec enthousiasme qu'il accompagnait les jeunes dans cette décadence et beuverie sans nom, se montrant un sacré challenger dans les défis, tout cela à la grande joie des autres recrues et des principaux responsables de cette fête, j'ai nommé bien sûr le trio comique.

Quant à l'espion Yamazaki, il passait son temps à surveiller les alentours pour y guetter un éventuel retour des capitaines de la milice. Non pas qu'il ait retourné sa veste de shinobi professionnel et sérieux, mais c'était tout simplement que les capitaines des seconde, huitième et dixième divisions l'avaient menacé de révéler à tout le monde qu'il dormait encore avec un nounours et en suçant son pouce en plus, cette information venant d'une source sûre en la personne de Chizuru qui l'avait surpris un matin alors qu'elle voulait faire le ménage dans sa chambre et que le shinobi s'y reposait après avoir passé sa nuit en mission. Et donc, afin de garder ce qu'il lui restait de sa dignité, le pauvre Yamazaki avait accepté de jouer les larbins, bien que son désir brûlant fût de libérer ce pauvre Saito et de quitter cet endroit.

Et pour terminer, comment était-il possible que la consciencieuse Chizuru ait pu ménager ainsi son travail de domestique, tout comme elle avait trahi le secret de Yamazaki, chose peu coutume chez cette personne de confiance. Et bien tout simplement parce que, lassé de la séduire sans obtenir de résultat, Heisuke, dépité de n'avoir pas encore pu l'embrasser, s'en était réduit à mélanger une bonne dose de sake dans son thé, espérant que cela la désinhiberait. Effet spectaculaire, l'alcool qui n'avait jamais connu son sang d'oni lui était rapidement monté à la tête, et une Chizuru tout autre que celle qu'ils connaissaient habituellement était apparue devant les trois capitaines. Appréciant le goût relevé du sake, elle n'hésitait à s'en resservir tout en dévoilant ses secrets les plus intimes, de ses sentiments pour Hijikata jusqu'à ses mensurations jugées "plates" par les hommes présents. Elle alla même jusqu'à proposer des séances de tortures par chatouilles sur Saito jusqu'à ce qu'il se décide à se relaxer et se joindre à eux dans la partie. C'est que sous ses airs angéliques, elle se révélait être une adepte du sadisme et ne se gêna pas pour participer à ces dites séances qui ne menèrent à rien mais qui l'avaient bien amusée, aimant les hommes qui résistent. Au final, Heisuke n'en était que plus que dégouté de voir ainsi l'image idyllique de la mignonne Chizuru s'envoler après seulement quelques gorgées de sake. De même qu'apprendre qu'elle aimait Hijikata et non pas lui qui depuis le début s'était montré bien plus sympathique que ce démon, sa déception fut telle qu'il se consola en y rajoutant une bonne rasade supplémentaire de sake qu'il consommait exagérément en rapport à sa petite stature.

Et donc voilà, après un bon mois de décrépitude totale, plus aucun homme ne s'avérait valide pour mener à bien un combat ou ne serait-ce que pour porter une épée à bout de bras, épées qui au passage avaient servi de brochettes pour y entreposer la viande et la faire griller au-dessus du feu de joie. Pourtant, un matin du mois d'avril, un mois après le hanami, trois hommes se présentèrent devant le portail de la décharge locale, euh enfin du quartier général, trois hommes bien connus des lieux, trois oni au sang chaud et au dos courbé, encore peu remis de leur ménage qui avait duré le temps nécessaire pour leur filer une belle lombalgie :

« Sérieux, on n'aurait pas pu attendre de s'en remettre ? demanda Shiranui qui se massait ses vertèbres douloureuses.

- Je n'y suis pour rien, répliqua Kazama, ma famille a dit qu'il ne nous paierait pas un séjour en cure tant qu'on ne leur ramerait pas ma future femme.

- Je ne vois pas l'intérêt de te ramener une femme pour le moment. Au vu notre état et du tien aussi, j'ai des doutes sur le fait que vous arriviez à faire un héritier.

- Ne sous-estime pas le puissant oni que je suis. Allez, on y va. »

Puis le blond fit un pas, sentit une de ses vertèbres craquer et hurla sa douleur, ce qui déclencha comme une alarme chez le peu d'hommes n'ayant pas encore sombré dans un coma éthylique. La guerre était déclarée et la bataille s'annonçait… craquante.

\******/

¹ Le Shinsengumi avait effectivement été surnommé Les loups de Mibu, car les hommes étaient souvent assimilés à des loups et Mibu était le quartier où ils ont résidé au début de leur création.

² J'ai mis le délais d'un mois, car j'ai pris en compte le voyage aller et retour entre Kyoto et Edo qu'ont parcouru Kondo, Hijikata et Okita. A l'époque, le moyen le plus rapide de voyager sur de longues distances devait être le bateau, mais quand ils faisaient le voyage à pied, vu la distance, m'est avis qu'il devait falloir un certains temps.