Chronique I : Résurrection (3/4)

États-Unis, New York – 10 janvier 2004, 3 h (January 10, 8:00 AM GMT–5 :00)

Marine jeta un regard anxieux à son passager, et se demanda comment le jeune homme pouvait être encore conscient malgré la quantité de sang qu'il avait perdu. Elle gara sa voiture le plus près possible de l'entrée des urgences, et chercha du regard la silhouette familière du docteur Brady au milieu de l'activité de fourmilière. Elle reconnut le vieil homme sur le perron, qui surveillait attentivement les allées et venues, attendant visiblement quelqu'un.

« Aphrodite… Vous m'entendez ? » Le blessé répondit par un faible gémissement. « Je vais chercher les secours. J'en ai pour quelques minutes… Ne vous inquiétez pas. »

Un autre gémissement fit échos à ses paroles. Aphrodite battit de la seule paupière qui n'était pas endommagée, une larme glissant sur sa joue rougie. Marine se mordit les lèvres et sentit son cœur se serrer devant tant de souffrance. Elle bondit hors de la voiture et courut en direction du docteur. Celui-ci, l'ayant également reconnue, descendit les marches aussi vite que lui permettait sa démarche claudicante.

« Il est dans la voiture ! » déclara-t-elle en désignant sa Ford. « Il est blessé au visage et a perdu une grande quantité de sang ! »

« Je m'en occupe ! » répondit le docteur avant de faire un signe à deux hommes en blouse blanche. « Docteur Ross ! Docteur Carter ! Blessure au visage avec perte de sang : amenez le nécessaire ! »

Les deux hommes se précipitèrent à l'intérieur de l'hôpital tandis que le docteur ouvrait la porte de la Ford et auscultait le blessé pour un premier diagnostic. Les deux médecins reparurent avec une civière et une large boîte métallique, accourant auprès du docteur pour le seconder. Un peu hébétée par ce qu'elle avait pu voir durant cette dernière heure, et amère de son échec, Marine les observa sans bouger alors que les trois hommes déposaient délicatement Aphrodite sur la civière. Elle ne reprit ses esprits que lorsque les trois médecins passèrent devant elle, et qu'elle comprit que l'ancien chevalier avait perdu connaissance.

« Je dois y aller », annonça-t-elle au vieux docteur. « Je dois sauver Pema Thorkmay.

– Inutile, vous ne le sauverez pas », répondit le docteur, la saisissant par la manche alors qu'elle faisait mine de retourner dans son véhicule. « Il est déjà soigné dans cet hôpital. Je crains que vous ne soyez arrivée trop tard. Ou devrais-je dire… que leurs bourreaux aient été plus rapides que les envoyés de l'Ordre d'Ermengardis.

– Non ! » Marine secoua la tête, refusant de se soumettre à la réalité. « Non ! Je suis venue le sauver, et je le sauverai !

– Marine… Il est en chambre 401. Venez avec moi », insista le docteur Brady en lui montrant le chemin.

La jeune femme aurait aimé protester, mais elle obtempéra, se laissant gagner par le défaitisme. Elle avait besoin de voir la deuxième victime de ses yeux pour admettre la vérité en face : elle, l'ancienne femme chevalier de l'aigle, avait échoué dans sa tâche à protéger des innocents. Pour la première fois depuis son entrée à l'Ordre d'Ermengardis. Mais qui pouvaient être ces deux cavaliers de l'apocalypse, ces bras armés de la grande faucheuse, pour assassiner à travers le monde des jeunes gens dans des temps défiant toutes les lois de la physique quantique ?

« C'est par là.

– Oui. »

Marine abandonna pour un temps toutes ses interrogations et se laissa guider par le docteur Brady. Tous les deux empruntèrent un monte-charge, dans l'indifférence totale des internes, occupés à soigner les blessés de la nuit.

Brady appuya sur le bouton du quatrième étage avant de se retourner vers Marine.

« Thorkmay est assez gravement blessé : traumatisme crânien, fractures des côtes et du bras droit. Nous l'avons mis sous sédatif : il est complètement sonné et ne pourra répondre à aucune de vos questions. »

Marine acquiesça d'un air désolé.

« À votre avis, l'échange d'âmes... A t'il eu lieu ? » demanda–t-elle.

Le docteur remonta ses lunettes qui glissaient inexorablement sur son nez.

« Si j'en crois ce que les urgentistes m'ont raconté… Thorkmay a affirmé s'appeler Mu de Jamir avant de perdre connaissance. »

Marine baissa la tête, se sentant vaincue.

Ils pénétrèrent à pas feutrés dans la chambre. Le blessé reposait sur son lit drapé du blanc aseptisé des hôpitaux, dans un silence que seul venait troubler le bruit de machines. Il portait des bandages au buste et à la tête.

Marine s'approcha doucement du patient et soupira, à demi surprise de constater l'incroyable ressemblance de Pema Thorkmay avec Mu du Bélier. Garn Olgers lui-même était le portrait craché du chevalier des Poissons.

« Ils ont été choisis pour leur ressemblance », songea-t-elle en dévisageant le malade qui l'observait. Mu de Jamir venait de revenir à lui et la contemplait de ses grands yeux bleu-violet.


Australie, Sydney – 10 janvier 2004, 21 h 15 (January 10, 11:15 AM GMT +10:00)

Aison Kheiron planta vigoureusement sa planche de surf dans le sable, et entreprit de se débarrasser de sa combinaison. Il se sentait comme dégrisé, apaisé après sa chevauchée fantastique sur les vagues noires du Pacifique. Bien sûr, ce n'était pas très intelligent de sa part de faire une virée après le coucher du soleil, étant donné que les risques d'attaques de requins sont bien plus importants après la tombée de la nuit. Mais après tout, il en avait besoin. Il avait ressenti physiquement l'appel de l'élément liquide alors qu'il s'ennuyait ferme dans son appartement de Sidney, en ce dimanche ensoleillé de janvier.

Il avait passé sa journée de repos à fixer le plafond, ses pensées se partageant entre sa petite amie et son activité professionnelle de pompier-secouriste. Dans les deux cas, celles-ci n'étaient pas très gaies. Sa chère et tendre avait rompu une semaine auparavant, arguant qu'elle ne pouvait plus supporter le rythme de travail d'Aison, dérangé aussi bien le jour que la nuit pour des urgences. Aison avait beau se dire qu'il n'avait que vingt-six ans, qu'il en « trouverait une autre », qu'après tout ils ne sortaient ensemble que depuis un an, cela ne faisait jamais plaisir de se faire plaquer.

Plus préoccupant était le malaise grandissant qu'il éprouvait envers son activité de secouriste. Aison s'était engagé dans le corps des pompiers de Sydney il y a quatre ans, avec la conviction qu'il devait aider son prochain, surtout si celui-ci se trouvait en difficulté. Mais après quatre années passées sur le terrain, à côtoyer mutilés de la circulation routière et grands brûlés, il commençait à se demander s'il n'était pas temps de changer de voie. Il se sentait de plus en plus malade d'être le témoin parfois impuissant de tant de douleur et de mort.

Au bord de l'étouffement, Aison avait sauté dans son Harrier, sa planche de surf sur le toit, et était parti à Palm Beach. Il s'était arrêté à Barrenjoey Head, la zone non surveillée de cette célèbre plage du South Wales.

Aison avait ôté le haut de sa combinaison lorsqu'il se dit qu'un peu de musique et une cigarette ne seraient pas de refus. Il attrapa son paquet de Winfield et son briquet dans son jeans, et mit le premier CD qu'il trouva sur le siège arrière. Un bruit de vitre brisée se fit entendre, puis les sons de guitare métallique et les hurlements du chanteur s'élevèrent dans la nuit.

«Sometimes I

need to remember just to breathe

Sometimes I

need to stay away from me ..»

Aison baissa le son. Il n'y a avait personne en vue sur la plage, mais il savait que des voitures de police patrouillaient fréquemment dans le coin. Il n'avait pas envie de risquer une amende pour tapage nocturne. Il s'assit à côté de sa voiture, et alluma une cigarette. Une première bouffée le détendit. Ses yeux se posèrent sur l'île du Lion, perçant la surface de l'eau telle la canine d'un félin. Aison tira de nouveau sur le cylindre de tabac et poussa un soupir de contentement.

Soudain, devant lui, le sable se mit à tourbillonner et forma bientôt une colonne à la vitesse de rotation impressionnante. Aison se leva d'un bond, craignant que celle-ci ne s'approche de lui et de son véhicule. Contre toute attente, le tourbillon resta sur place, et sa violence décrût progressivement. C'est avec stupéfaction qu'Aison vit se découper une silhouette féminine au travers des volutes beiges. Il devinait également une longue chevelure brune et ondulée, et une robe dont les voiles flottaient au gré des tumultes du vent. Puis la colonne se désintégra, et Aison put contempler la jeune femme dans toute son étrange beauté. Son teint était blanc, rehaussé de magnifiques yeux d'un étonnant bleu vert, et d'une bouche au dessin exquis. Ses cheveux noirs retombaient gracieusement sur ses épaules et le long de ses flancs, jusqu'à la taille. Sa robe noire épousait merveilleusement les formes de son corps mince et élancé. Elle tenait serrée contre sa poitrine une amphore en or.

Aison était pétrifié de peur et d'étonnement, et en même temps, comme ensorcelé par cette vision. La jeune femme lui tendit une main blanche et effilée, puis s'adressa à lui d'une voix flûtée :

« Viens à moi, Aiolia, chevalier du Lion. »

O

Glaucus contempla avec mépris sa victime revenir doucement à lui, et rejoignit Ishara, qui dansait sur la plage, l'amphore serrée contre la poitrine.

« Maîtresse, nous pouvons y aller », murmura Glaucus en s'inclinant.

« Où ? Où devons-nous nous rendre ? » demanda Ishara sans s'arrêter de tourner sur elle-même.

« La mission, vous vous rappelez ? Nous devons nous rendre en Chine maintenant. »

Ishara interrompit sa danse. Son regard plongea dans celui de son compagnon, comme à la recherche de ses souvenirs qui lui échappaient.

« Sonam… Kalsang ?

– Oui, maîtresse.

– Quittons cet endroit ! »

Glaucus soupira de soulagement ; Ishara semblait être redevenue un tant soit peu à la raison.

O

Aiolia avait envie de hurler de douleur, mais sa bouche resta désespérément muette. Il avait l'impression que son corps était empli de braises et aurait volontiers aimé qu'on lui fendît la poitrine pour les lui en retirer. Et ce bruit strident, qui lui vrillait le cerveau ! Était-il en enfer ? Était-ce un nouveau supplice que les dieux lui infligeaient pour le punir de s'être dressé un jour contre eux ? Il ouvrit malgré tout les yeux, et vit un magnifique ciel étoilé. Il comprit ce qui était en train de lui arriver : il avait de nouveau une enveloppe charnelle. Mais à qui appartenait-elle ? Comment et pourquoi était-il revenu ? Ces questions se mirent à tourner dans la tête, accentuant la douleur créée par le bruit et ses blessures.

Cette douleur devint vite insupportable : la vision d'Aiolia se brouilla, et le vacarme cessa enfin.


Hong Kong – 10 janvier 2004, 19 h 30 (January 10, 11:30 AM GMT+ 8:00)

Thétis soupira, fixant la porte en verre qui faisait barrière entre le quai et la navette menant au centre de Hong Kong. Elle détestait attendre les transports en commun. Non, en fait, elle détestait être tributaire des moyens de transports qu'utilisaient les simples mortelles, elle qui possédait le pouvoir nécessaire pour se déplacer à la vitesse du son. D'un autre côté, elle officiait comme agent d'Ermengardis depuis suffisamment longtemps pour juguler sa colère et mener à bien ses missions sans avoir recours à ses pouvoirs de Marinas.

« La navette pour Central Hong Kong arrivera dans deux minutes », annonça un haut-parleur d'une voix aseptisée.

Thétis en profita pour sortir son PDA, vérifiant rapidement les noms des deux jeunes hommes qu'elle devait sauver coûte que coûte : Sonam Kalsang et Thian Wan Li. L'un habitait sur l'île de Hong Kong, le second à Macao.

« Quelque chose me dit qu'il va falloir faire fi des ordres et recourir à d'autres méthodes plus radicales », murmura-t-elle en tirant son téléphone de sa poche. Elle rechercha un numéro dans son organiseur qu'elle composa immédiatement. « Lieutenant de police Wong ? Helena Sorenthen à l'appareil », annonça-t-elle avec assurance à son contact, utilisant son vrai nom.

« À votre service, Miss Sorenthen.

– Avez-vous retrouvé les deux cibles ?

– Non. Mais nous savons où les trouver. Kalsang est injoignable, car toujours en réunion, mais nous comptons l'intercepter dès qu'il sortira de son immeuble. Quant à Wan Li, nous recherchons toujours l'adresse exacte de son atelier. »

Thétis fronça légèrement les sourcils, un peu contrariée par le rapport de son homologue hongkongais. La navette arriva en trombe dans le tube de cristal et s'arrêta dans un léger crissement d'essieux.

« La navette vient d'arriver. Je vous retéléphone dès que j'arrive à la gare de Central.

– Très bien, je vais essayer de faire avancer l'enquête d'ici là », promit le policier avant de raccrocher.

Thétis rangea son téléphone et son PDA dans son sac et prit place dans la navette, son esprit déjà préoccupé par les actions qu'elle aurait à mener sur le terrain.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis – 10 janvier 2004, 21h10 (January 10, 00 :10 PM GMT+9 :00)

Main crispée sur le combiné, James attendit que la jeune femme terminât son rapport pour lui donner ses consignes.

« Très bien ! Assure-toi qu'il ne court plus aucun danger. Ne laisse personne l'approcher, mis à part des collaborateurs en qui tu as pleine confiance. »

James raccrocha le téléphone et se tourna vers Eleny.

« Shina a retrouvé le Cancer et vient de me confirmer la même chose que Marine : les victimes sont choisies pour leur ressemblance physique avec les anciens chevaliers d'or.

– Un rituel des prêtres de Babylone... Mais qui peut bien avoir les pouvoirs d'effectuer un tel rituel de résurrection ? » murmura Eleny, comme si elle s'interrogeait à voix haute.


Hong Kong – 10 janvier 2004, 21 h (January 10, 1:00 PM GMT+8:00)

Le grand écran de Central clignotait de mille feux, retransmettant un défilé d'une marque de haute couture, riche en couleurs et en formes étranges. Sonam Kalsang tapa du pied d'impatience, attendant que le feu piéton passe au vert. Il leva les yeux vers l'écran, et songea qu'il fallait être tordu pour imaginer des accoutrements pareils. Un tram bondé cacha momentanément le défilé, puis le feu piéton repassa au vert. Sonam courut pour traverser, et sans ralentir le pas, se dirigea vers Lan Kwai Fong, le quartier des bars. Il n'avait pas envie de faire attendre davantage son invitée !

Sonam était de nationalité anglaise, mais ses origines étaient tibétaines de par sa mère. Élevé en Angleterre, il ne connaissait rien de sa patrie, le Tibet, ou tout au moins, le minimum, et ne s'était jamais préoccupé d'y retourner. Il avait vécu dans de nombreux pays d'Europe et d'Asie, et depuis deux ans, occupait un haut poste dans la succursale d'une banque suisse, à Hong Kong. Ce travailleur infatigable ne comptait pas les heures passées au bureau, mais savait également se détendre le week-end, et pratiquait régulièrement plusieurs sports. D'assez grande taille il arborait un physique avantageux et une forme olympique, ce qui le faisait énormément remarquer de la gent féminine. Il avait d'ailleurs décidé ce soir-là de sortir avec une de ses « admiratrices » et collègue, Diana Liu, qui avait insisté pour prendre un verre et ensuite dîner dans un restaurant espagnol à la mode de Lan Kwai Fong. Il fallait bien profiter de la vie de temps en temps…

Sonam desserra sa cravate en soupirant. Il avait couru et il sentait sa chemise lui coller à la peau. Rien de pire que d'arriver en sueur à un rendez-vous galant ! Il s'engagea toujours d'un pas rapide dans une ruelle bordée de petits magasins, dont les stores métalliques étaient déjà baissés. Il n'y avait que lui dans la rue et seuls ses pas résonnaient sur la pierre. Pourtant, il avait la vague impression d'être suivi. Il ralentit et se retourna pour vérifier, mais il n'aperçut personne. Rassuré, Sonam reprit son chemin.

O

« Déployez-vous à droite. Moi, je vais à gauche », Thétis ordonna au lieutenant Wong et à ses trois policiers. « Silence radio jusqu'à ce que je vous contacte, ou que vous trouviez la cible ou les agresseurs potentiels. Pas de contact direct de votre part, c'est trop dangereux.

– A vos ordres, miss. »

Les quatre policiers partirent au pas de charge dans la direction qui leur avait été désignée, tandis que Thétis inspectait avec attention la rue où elle avait décidé de s'engager : celle-ci n'était pas éclairée, seulement habitée par le brouillard nauséabond provenant des vapeurs d'égouts.

Il lui semblait pourtant distinguer une ombre marcher au loin…

O

Sonam Kalsang se retourna, ayant une nouvelle fois l'impression qu'il était suivi. Le brouillard se répandait de plus en plus dans la rue, rendant l'atmosphère lugubre et inquiétante. Un vague sentiment d'insécurité le saisit, et il se prit à accélérer le pas, voir presque courir. Un bruit fracassant le fit sursauter : le rideau en fer de l'échoppe voisine s'était relevé brusquement, révélant dans l'obscurité des étalages d'objets en porcelaine.

« Qui est là ? Qu'est-ce que vous me voulez ?»

Le cœur battant, Sonam s'approcha de la façade ouverte du magasin puis recula lorsqu'il remarqua que quelqu'un se déplaçait au fond de la boutique. Il cligna des yeux, tentant d'ajuster sa vision à la pénombre, et vit qu'une femme s'avançait vers lui. Comme paralysé, il ne bougea pas. Il laissa la distance se réduire entre lui et la jeune inconnue, et put enfin contempler en pleine lumière son étrange beauté.

« N'aie crainte : tu auras juste un peu mal au début », assura-t-elle en tendant une main blanche vers lui.

Sonam recula, le cœur assailli par un brusque sentiment de terreur. Il se heurta à une sorte de mur et se retourna. Un coup de poing lui coupa le souffle et il fut projeté en arrière dans la boutique. Il s'effondra au milieu des tréteaux dans un bruit de porcelaine cassée.

O

Glaucus contemplait l'homme qui était étendu à ses pieds. Son ouïe aiguisée lui permettait d'entendre le sang bouillonner dans ses veines et reprendre progressivement une circulation plus lente. En temps normal, il aurait goûté sans retenue à ce précieux liquide. Mais la mission lui en interdisait. Il regarda sa maîtresse avec une expression d'inquiétude mêlée de tristesse alors que la femme vampire dansait avec son amphore, fredonnant doucement une comptine du 18e siècle. « Elle était restée lucide jusqu'à présent… mais la folie la gagne de nouveau », songea- t'il avec regret.

Le centurion se releva sans un regard pour la victime et s'approcha d'Ishara.

« Maîtresse ! »

La femme vampire leva son visage vers lui, lui jetant un grand regard interrogateur.

« Je vous tiens ! »

Le hurlement était vindicatif, la voix féminine et la vitesse à laquelle l'intruse s'approchait d'eux, totalement surnaturelle. « Un chevalier ? » s'interrogea Glaucus.

La réponse pouvait attendre, décida-t-il alors que la femme bondissait sur eux. Glaucus saisit Ishara par un poignet et les téléporta loin de la blonde furie.

O

Thétis glissa sur les pavés graisseux sur un ou deux mètres avant de pouvoir stopper son élan. Elle se retourna, scrutant attentivement le théâtre des événements : les deux agresseurs s'étaient évanouis dans les airs, laissant la victime échouée sur le trottoir d'un magasin dévasté.

« Ils sont capables de téléportation », conclut-elle avant de s'approcher du blessé. Elle s'agenouilla et vérifia rapidement son pouls : l'homme était bel et bien en vie. Tirant son téléphone de sa poche, elle rameuta ses complices.

« Miss Thorenson ! » Wong cria lors que lui et ses policiers accouraient, « Nous sommes arrivés trop tard ! » Le lieutenant de police s'agenouilla à son tour et imita le geste de la jeune femme. « Et maintenant, quels sont vos ordres ? Que faisons-nous de Kalsang ?

– Appelez une ambulance et transférez-le à la clinique privée que je vous ai indiquée », Thétis répondit en se levant. Elle s'éloigna des policiers et s'engagea dans une petite ruelle. « Et juste une précision : ce n'est plus Sonam Kalsang qui gît à terre. Son nom est Sion, chevalier d'or du Bélier.

– Miss Thorenson… Où allez-vous ? Vous ne nous accompagnez pas jusqu'à la clinique ? »

Le lieutenant Wong n'obtient aucune réponse, pour la seule et unique raison que l'ancienne Néréide avait déjà quitté les lieux.

Moins d'une minute plus tard, Thétis se trouvait sur le quai Victoria, non loin du ponton d'embarquement des bateaux à destination de Macao. Par ce moyen de locomotion, il fallait au moins une heure et demie pour rallier l'ancienne colonie portugaise.

« Cette fois-ci, il n'y a pas de discrétion qui tienne », murmura-t-elle avant de plonger dans l'élément qui jadis fut le sien.


Macao - 10 janvier 2004, 21 h 10 (January 10, 1:10 PM GMT +8:00)

À cet instant, Thian Wanli caressait amoureusement un meuble chinois, vérifiant la texture de sa couche vernie, ignorant du danger qui s'approchait de lui...


Égypte, Le Caire – 10 janvier 2004, 15h20 (January 10, 1:20 PM GMT+2 :00)

Sorrento posa le pied sur la dernière marche à moitié brisée de l'escalier, prenant le temps d'observer la chambre mortuaire qu'il venait d'atteindre. La pièce était vaste, séparée en blocs par des murets se suivant en vagues successives et colorées de différentes teintes de rouges et d'ocres. La tombe principale, trônant au milieu de ce labyrinthe, ressemblait à une maison à toit plat. Adjacente à celle-ci un mur ancien tenait encore vaillamment debout malgré sa structure en torchis lacérée par le temps, les infiltrations et certainement les hôtes des lieux.

Un bruit de mastication parvint aux oreilles de l'ex-Général des Mers, dont l'ouïe avait été aiguisée par des années d'entraînement et le développement de ses pouvoirs. Il avait enfin découvert la tanière des monstres qu'il pourchassait depuis des semaines dans ce vieux quartier pouilleux du Caire. Il avança silencieusement, faisant attention de ne pas déplacer ne serait-ce qu'un caillou à chaque fois qu'il posait le pied à terre. Ces créatures, habituées à vivre dans les caves et réseaux souterrains de la ville, étaient aveugles, mais avaient compensé la perte du sens de la vue par le développement de celui de l'ouïe. De vieilles légendes perses racontaient que les goules étaient capables d'entendre le battement d'ailes d'un oiseau à plusieurs kilomètres.

S'approchant suffisamment près du muret pour voir ce qu'il se trouvait derrière, il grimaça de dégoût. Les deux monstres grisâtres étaient en plein festin, l'une s'appliquant à rogner le bras de la victime, l'autre fouillant avec une avidité répugnante ses entrailles. Les yeux vitreux de la proie abattue étaient grands ouverts, fixés sur Sorrento, et un sillon humide finissait de sécher le long de sa joue. Le jeune homme frémit à l'idée que la femme était encore en vie lorsque les goules avaient commencé à la dépecer. Mais l'heure n'était pas au sentimentalisme : il était descendu jusqu'ici pour les éliminer et s'assurer que l'horreur s'arrêterait ici.

Toujours sans bruit, il tira sa flûte qui était accrochée à sa ceinture et la porta à ses lèvres. Les témoignages qu'il avait pu recueillir dans les rues du quartier décrivaient tous six prédateurs. Ce qui signifiait que les quatre autres membres de la meute se cachaient non loin de là, dormant ou vaquant à quelque morbide occupation. Un détail en rien fâcheux : sa musique leur parviendrait tout de même, et aurait les mêmes effets mortels que si les goules se trouvaient à proximité.

« Bzz ! » La vibration discrète mais néanmoins insistante de son téléphone le fit légèrement sursauter. Les goules quant à elles abandonnèrent leur repas et sautèrent sur le mur, toisant Sorrento de leurs yeux opaques. Le jeune homme porta machinalement la main à sa poche, fouilla rapidement dedans et trouvant le bouton d'arrêt du portable, coupa court au ronflement.

« Grossière erreur, songea-t-il. La prochaine fois, je le laisse à l'hôtel ! »

Derrière lui, un grondement sourd l'avertit que le reste de la meute était arrivé et qu'il était en passe d'être encerclé. Ne cédant pas à la panique et usant de son agilité de félin, il s'écarta du cercle formé par les six prédateurs juste à temps pour voir deux goules bondir et se télescoper à l'endroit où il se tenait quelques secondes auparavant. Les deux monstres rugirent de frustration, aussitôt relayés par leurs congénères.

« Il est temps de mettre frein à vos odieuses battues ! »

Douce et mélodieuse, les premières notes de sa flute enchantée emplir le silence de la tombe royale, jusque là troublé seulement parmi le crime des victimes des goules. Celles-ci hurlèrent de douleur, portant les mains à leurs oreilles d'où s'échappait déjà un sang noir et épais. Une à une, elles s'écroulèrent dans la poussière, gigotant comme des vers de terre mis à nu à la lumière du soleil. Sirène ne cessa de jouer que lorsque le corps de la dernière goule s'immobilisa et qu'une flaque de sang commença à se former autour de son visage, saignant par tous les pores.

« Justice est faite », murmura-t-il. Sorrento s'approcha de la victime et s'agenouilla à ses côtés. Une larme coula sur sa joue alors qu'il lui fermait les yeux. « Je suis désolé de ne pas les avoir arrêtées à temps. »

L'ancien Général se releva, conscient qu'il ne pouvait pas rester là à se lamenter. Sa mission ici était accomplie : quelque part ailleurs dans le monde, une autre l'attendait. Il se rappela alors de son portable et le tira de sa poche ; sur l'écran, il lut que son appelant n'était autre que James Gladstone.

« Grand Maître, en quoi puis-je vous aider ? » demanda-t-il sitôt le numéro rappelé.

« Sorrento, tu es au Caire, n'est-ce pas ?

– Oui, effectivement. Je viens de m'acquitter de la tâche que vous m'aviez attribuée. Auriez-vous une autre mission à me confier ?

– Ce que je vais te raconter risque de ne faire aucun sens pour toi, mais il va falloir que tu retrouves au plus vite deux archéologues. Deux frères qui travaillent dans la Vallée de Louxor : Salmakis et Aigis Gregoriades… »


Macao - 10 janvier 2004, 21 h 20 (January 10, 1:20 PM GMT+8:00)

Thian Wanli s'agenouilla près du placard en escalier et caressa la surface de l'un des tiroirs. Une entaille dans le bois se révéla sous son toucher. Il soupira : cet article ne partirait pas dans l'expédition, il était invendable. C'était la deuxième pièce qu'il trouvait avec une telle égratignure. Il dirait un mot à la fabrique dès le lendemain matin !

À trente-et-un ans, Thian Wanli était le patron d'une société d'import-export de mobilier chinois à Macao. Le marché était florissant, la petite île étant connue dans le monde entier pour ses meubles chinois de bonne qualité et aux prix défiant toute concurrence. Originaire de Gwangju, en République Populaire de Chine, Thian avait d'abord tenté sa chance à Hong Kong, puis après un court voyage à Macao, avait décidé de se lancer dans cette branche du commerce. La suite lui avait donné raison et l'avait encouragé à travailler encore plus d'arrache-pied.

Thian barra d'une croix le numéro du meuble endommagé sur la liste de colisage, puis s'approcha du bureau voisin, pour lui faire subir la même sévère vérification qu'aux autres objets de la pièce. Un crissement sinistre le fit pourtant se retourner. Il ne vit personne, mais eut l'impression que quelqu'un l'observait.

« Il y a quelqu'un ! » Aucun son ne fit écho à sa voix. « Je dois être un peu fatigué », se murmura t'il à lui-même.

Il secoua la tête en soupirant et se concentra sur le meuble devant lui.

De nouveau, le crissement se fit entendre. Thian se retourna immédiatement et découvrit avec étonnement une jeune femme, couchée sur le dos, sur une commode en laque rouge. Ses longs cheveux noirs ainsi que sa robe étaient répandus autour d'elle. Elle avait levé un bras, sa main tentant d'attraper un objet chimérique au-dessus d'elle, tandis que de son autre main, elle tenait une amphore serrée contre sa poitrine.

« Mais qui êtes-vous ? Descendez de ce meuble tout de suite !» hurla Thian, furieux.

Il allait faire un pas, et se diriger vers la jeune femme avec la ferme intention de la déloger du précieux meuble, lorsqu'un coup porté à son dos le propulsa en avant.

Thian se heurta violemment à petit guéridon, qui céda sous la violence du choc, et s'écroula dans un grand fracas.

O

Glaucus s'approcha du Chinois, qui gémissait de douleur et cherchait son souffle. Il contempla le corps qui se raidissait, les yeux qui s'embrumaient. Un dernier spasme secoua le jeune homme et il perdit connaissance. Le centurion observa discrètement Ishara: celle-ci était toujours couchée sur la table et agitait sa main au-dessus d'elle. Elle ponctuait son amusement de petits cris de joie.

« Maîtresse Ishara, je vous en prie ! »

Glaucus s'approcha d'elle et lui offrit sa main pour l'aider à descendre de son terrain de jeu. Ishara sourit et accepta l'invitation de Glaucus. Une fois debout, elle regarda en direction du corps et mit sa main devant sa bouche, comme ébranlée par le spectacle.

« Douleur, et souffrance, à chaque regard que je jette... A chaque geste que je fais ! »

Elle marcha lentement jusqu'au jeune Chinois, l'air toujours bouleversé. Elle posa l'amphore près du visage de Thian et ôta le bouchon. Aussitôt, des volutes s'en échappèrent et vinrent virevolter autour du visage commotionné. Ishara caressa les cheveux noirs du Chinois, tout en murmurant les paroles énigmatiques du rituel. Les volutes disparurent. Les psaumes d'Ishara cessèrent également.

Elle regarda la figure endormie et posa un baiser sur une joue.

« Écartez-vous de lui ! »

O

Glaucus s'effaça derrière le mur qui séparait l'atelier en deux. « C'est la fille qui est intervenue à Hong-Kong », se rappela-t-il. La bouche du centurion se tordit en un petit sourire satisfait alors qu'il réalisait que la blonde inconnue ne pouvait pas l'avoir vu depuis l'endroit où elle se tenait. Toute son attention se concentrait sur Ishara, qui reculait prudemment dans la deuxième partie de la pièce.

« Qui es-tu, jeune impudente, pour élever la voie contre un Grand Ancien ? » Ishara demanda d'une voix contrariée. L'apparition de la perturbatrice avait vraisemblablement mis un terme provisoire à sa démence.

« Je suis Thétis, membre de l'Ordre d'Ermengardis et ancien Marinas aux ordres de l'Empereur Poséidon », rétorqua la jeune femme avec une arrogance qui fit presque ricaner le Romain.

Il se garda pourtant de faire un quelconque bruit. Ishara venait de passer devant lui, continuant à reculer dans la deuxième partie de l'atelier. Ses pupilles se fixèrent furtivement sur son complice, mais la femme vampire ne laissa rien paraître.

« L'Ordre d'Ermengardis… une vieille connaissance », Ishara rétorqua d'un air amusé. « Quel que soit le siècle, force est de constater que vous arrivez toujours en retard pour nous arrêter », ajouta-t-elle, son regard pointant vers le jeune Chinois.

Cette insulte voilée eut l'effet attendu : la jeune femme avança d'un pas résolu vers Ishara. La seconde où son profil se dessina devant lui, Glaucus abattit son poing de toutes ses forces, faisant voler en arrière l'envoyée de l'Ordre, qui s'écrasa au sol quelques mètres plus loin. Le coup avait été assez fort pour l'assommer.

« Remarquable ! » s'extasia Ishara en s'agenouillant aux côtés de l'intruse. Elle caressa une mèche blonde qui barrait le visage de la jeune femme. « Elle est jolie.

–Maîtresse, nous devrions nous en aller. Notre mission n'est pas encore terminée.

–Je le sais, Glaucus », répondit la femme vampire. Elle adressa un sourire carnassier à son complice. « Mais avant de partir, je suis d'avis de laisser un petit souvenir à cette jeune effrontée. »

O

Thétis revint à elle avec une migraine si violente qu'elle faillit perdre de nouveau connaissance. Une fois le vertige passé, elle se releva lentement en prenant appui sur une commode en escalier. La tête lui tourna de nouveau, l'obligeant à s'agenouiller. Reprenant son souffle, elle sentit une brûlure dans son cou. Elle toucha la zone douloureuse ; ses doigts effleurèrent deux entailles rondes et un liquide chaud et poisseux. Relevant la tête, elle posa son regard sur la pitoyable réflexion que lui renvoyait un miroir. Outre la trace du coup qui laissait une grande plaque rouge sur son front, une large tâche rouge souillait son coup et son corsage.

« Mordue… J'ai été mordue par un vampire », réalisa-t-elle, sentant l'humiliation prendre le pas sur la douleur. Elle déglutit avec difficulté, contenant des larmes de hontes prêtes à s'échapper.

« Pourquoi… »

Thétis tourna son regard vers le jeune homme couché à terre qui venait de parler. Elle balaya la larme qui glissait le long de sa joue et se força à se relever. Il n'était pas encore temps pour elle de se plaindre ou de s'apitoyer sur son sort. Si elle n'avait pu empêcher les vampires d'accomplir leur méfait, elle devait secourir la victime.

O

Dohko suffoquait littéralement. Il sentait le sang circuler anormalement vite dans ses veines, comme les flots d'un torrent en colère. Sa respiration était également laborieuse, l'air semblait écorcher ses poumons à chaque respiration.

« Un corps ! Je me trouve dans un corps humain ! » Par quel miracle, il l'ignorait, mais il était bel et bien vivant ! Il tenta de se relever, mais un lancement incroyable à l'épaule lui arracha un cri de douleur. Il tourna sa tête avec précaution, son cou étant aussi douloureux que les autres parties de son corps, et vit un bout de bois de la commode enfoncé dans son omoplate gauche. L'image de cette blessure sanguinolente sembla aggraver encore son malaise. Ses oreilles se mirent à bruire, sa vision à s'obscurcir.

« Restez éveillé, Dohko, restez éveillé... » Une voix féminine lui parvint, l'exhortant à lutter contre l'évanouissement.

En vain, il ne put empêcher sa conscience de l'abandonner.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis – 10 janvier 2004, 22 h 40 (January 10, 1:40 PM GMT+9 :00)

Le téléphone sonnait avec obstination dans le bureau vide de James. Celui-ci, sorti dans le couloir pour donner des ordres à ses gardes, pénétra dans la pièce et décrocha le combiné.

« James Gladstone ! » répondit-il, sans même prendre la peine de demander qui était au bout du fil. Seules dix personnes dans le monde connaissaient ce numéro.

Son visage devint encore plus crispé qu'il ne l'était au fur et à mesure que son interlocuteur délivrait ses explications.

« Renforcez la garde ! Que personne ne s'approche de l'atrium ! » ordonna-t-il.

Il raccrocha le combiné d'un geste sec.

Eleny entra à son tour dans le bureau et s'arrêta sur le palier en voyant le visage grave de son compagnon.

« Que se passe t'il ? demanda t'elle d'une voix inquiète.

– Le tombeau des Anciens a été profané... Ishara et Glaucus ont été tirés de leur sommeil. »

O

Eleny recula, comme si une flèche l'avait atteinte en plein cœur. En quelques secondes, les événements précédents sa mue en vampire défilèrent devant ses yeux ; son enfance dans le château de Cornouailles, sa première rencontre avec Ishara et Deianeira, le meurtre de son père par ces deux monstres. Sa transformation par Deianeira, puis son propre enterrement ... Son réveil suivi de sa première mise à mort... Son passé lointain et si peu glorieux lui était revenu en plein visage, la faisant chanceler sous le poids des remords.

James s'approcha d'elle et posa sa main sur son épaule.

« Eleny, tu vas bien ?

– C'est Ishara qui pratique le rite de résurrection de l'Ancienne Babylone ! »

Eleny ferma les yeux. Un voile s'était comme levé sur une partie de sa mémoire. Elle se souvint : Ishara, l'amie et complice de sa créatrice, Deianeira, était une princesse de l'ancienne Babylone.

A suivre dans la Chronique I : Résurrection (4/4)

NB: ¹ "Don't stay", Linkin Park, Album Meteora, WB.