Chronique II : Retrouvailles (2/2)
États-Unis, New York– 26 février 2004, 8h00 (February 26, 4:00 PM GMT -8 :00)
Aéroport JFK
Milo suivait le lieutenant de police Helen Meltz le mieux qu'il pouvait à travers la foule dense de l'aéroport. Ils étaient partis la veille à presque minuit de Los Angeles, et étaient arrivés vers six heures du matin à JFK. Ils avaient tué deux heures dans un café, à discuter de tout et de rien.
Helen était une femme assez renfermée sur elle-même au premier abord, et Milo en avait été gêné. Elle avait été affectée à sa surveillance dès son arrivée à l'hôpital, et avait passé de longues heures, assise sur une chaise ou appuyée le dos au mur, à le veiller. Au début, ils ne s'étaient pratiquement pas parlé. Un jour, Milo avait rompu le silence, et avait entamé la conversation. Ils avaient discuté ainsi toute une journée, et se connaissaient presque comme des amis de longue date quand la nuit tomba.
Milo plaignait Helen de tout son cœur. Cette femme policière près de la quarantaine avait joint l'Ordre d'Ermengardis dans un seul et unique but, qui désormais régissait son existence : retrouver le démon qui avait assassiné son mari et sa fille. Et elle cherchait toujours. Il aurait bien volontiers offert de l'épauler dans ses recherches – voire la consoler – mais leurs routes devaient se séparer. L'Ordre d'Ermengardis exigeait sa présence à son quartier général. Le motif échappait à Milo, ainsi que bon nombre d'autres sujets, à commencer par les raisons de sa résurrection et la disparition de son cosmos. C'est pourquoi il s'était résigné à obéir et à partir pour le Japon, dans l'espoir d'y trouver des réponses.
Milo et Helen s'approchèrent de la banque d'enregistrement numéro 18, point de rendez-vous confirmé cinq minutes plus tôt par téléphone à Helen. Milo sentit une nouvelle migraine le lancer, et porta la main à son front.
« Tu as encore mal ? lui demanda sa compagne de voyage.
– Toujours la même chose... »
Milo lui sourit, pour ne pas l'inquiéter davantage, avant de se lancer. Sa main caressa la joue de la jeune femme, avant de tracer ses lèvres du bout des doigts. Les yeux d'Helen brillèrent d'une façon qu'il n'avait jamais vue auparavant : était-ce du trouble, de la joie ou du désir ? Milo opta pour la dernière réponse et pressa ses lèvres contre celles de la policière. Celle-ci sembla hésiter un peu, avant de céder à son avance. Caressant son cou et son visage d'une main experte, Milo lui offrit ce dont il rêvait depuis longtemps : un baiser passionné.
« Bien, je suis rassurée », balbutia-t-elle une fois que reprenant leurs esprits, ils s'éloignèrent l'un de l'autre. « Tu vas bien, à ce que je vois.
–Oui, très bien… Grâce à toi. Helen, est-ce-que- ? »
Milo allait lui demander si elle acceptait de rester en contact lorsque son regard fut soudain attiré par deux hommes qui discutaient gaiement près du point de rendez-vous. L'un d'eux, aux cheveux blonds et légèrement bouclés, lui tournait le dos et tenait son interlocuteur par un poignet, qu'il secouait joyeusement au rythme de la conversation. Celui-ci avait de longs cheveux châtain clair, lisses, retombant un peu au-dessus de ses épaules. Milo s'arrêta en roulant des yeux ronds. Des images se bousculèrent dans sa tête.
« Les temples... Les armures... Mes frères d'armes… » Il sentit sa tête tourner alors qu'une image devenait plus insistante. « Camus. »
L'homme aux cheveux lisses prit un air effaré en le voyant, et fit signe au blondinet bouclé de se retourner. La surprise de Milo atteint son comble lorsqu'il reconnut le visage d'éphèbe à la beauté quasi-féminine.
Milo, Aphrodite et Mü venaient de s'apercevoir dans la foule de l'aéroport J.F.K. de New York.
France, Paris –26 février 2004, 18h30 (February 26, 5 :30 PM, GMT+1:00)
Aéroport Roissy Charles de Gaulle
Ambre reposa brusquement son journal sur la banquette de la salle d'attente, visiblement énervée. Shura, Camus et Angelo, qui chuchotaient à voix basse, sursautèrent.
« Là ! Ils exagèrent ! Ça fait deux heures qu'on aurait dû décoller, et on ne nous dit encore rien sur ce qui se passe ! » explosa Ambre. Elle jeta un regard contrarié à ses trois compagnons de voyage, puis se ravisa lorsqu'elle vit leur air surpris. « Désolée… Mais je ne supporte plus cette attente, s'excusa-t-elle, je vais voir si on peut nous trouver des places sur d'autres compagnies. »
Elle se dirigea d'un pas furieux vers une hôtesse d'accueil qui semblait somnoler sur son siège.
« Quel sale caractère ! commenta Shura.
– Pas commode ! » Angelo grimaça et secoua la tête. « Jolie, avec tout ce qu'il faut là ou il faut », ajouta-t-il, renforçant son assertion par la gestuelle, « mais elle a un caractère de chien.
– Arrêtez de parler d'elle comme çà, elle est adorable ! s'insurgea Camus. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans elle à mes côtés. »
Shura et Angelo le regardèrent avec incrédulité avant de se pousser du coude comme deux gamins.
« Non, mais écoutez-moi ça, le cœur de glace en pince pour la belle rousse, se moqua l'Italien.
– Ça sent la fin de l'époque glacière ! renchérit Shura.
Les deux Latins partirent dans un grand éclat de rire commun tandis que Camus prenait une expression peinée.
« Oui, j'ai tellement changé que je n'arrive plus à me reconnaître moi-même », murmura-t-il avec tristesse.
L'hilarité de Shura et Angelo s'éteignit brusquement.
« Moi aussi Camus. Je crois que je ne sais plus trop qui je suis...» confessa Shura.
O
Bouillant d'impatience, Ambre se posta devant l'hôtesse, la toisant d'un air sévère.
« Oui, vous désirez ? » demanda la jeune femme d'une voix hésitante.
« Je voudrais savoir s'il y a d'autres vols pour Tokyo et essayer de changer nos places », Ambre expliqua de mauvaise grâce. « Il est hors de question que je continue à attendre.
– Mais vous avez déjà fait le check-in sur notre compagnie. Je ne peux donc pas faire d'échange ni supprimer la réservation. C'est verrouillé informatiquement. »
Ambre jeta un regard furieux à l'hôtesse, qui se recroquevilla sur son siège. Comprenant qu'elle n'obtiendrait rien de cette oie, elle décida d'abandonner. Elle avait de toute façon d'autres moyens à disposition pour en venir à ses fins.
Se retirant dans une salle d'attente vide, elle s'empara de son téléphone portable, et appela celle qui pouvait peut-être débloquer la situation.
« Shina, j'ai un problème : nous sommes coincés à l'aéroport Charles de Gaulle. L'avion est en panne à ce qu'on dirait. Tu ne peux pas essayer de faire pression sur James ou Eleny pour qu'ils demandent à leurs téchos de bidouiller dans le système informatique des compagnies aériennes et nous trouver quatre places sur un autre vol ?
–Non je ne vais pas lui demander ça, car je suis certaine de sa réponse, qui sera négative. Tu sais très bien qu'ils ne veulent pas faire ce genre de manipulation. »
Ambre poussa un long soupir et se mit à taper du pied, s'assurant qu'elle le faisait assez bruyamment pour que son interlocutrice l'entende.
« Donc… nous sommes bel et bien coincés ici », répliqua-t-elle d'un ton contrarié. « Tu peux annuler le petit tour en hélicoptère dans ce cas-là…
– Je ferai en sorte qu'une voiture vous attende à l'aéroport. »
La jeune Française réprima son envie de se plaindre haut et fort. Mais tout comme leur dernier appel, quelque chose dans la voix de sa supérieure lui indiquait qu'il y avait un problème.
« Que se passe-t-il, Shina ? Cela fait deux fois que nous discutons, deux fois que je sens qu'il y a quelque chose qui cloche… Vas-tu me dire ce qu'il se passe ? »
Un long soupir fut la première réponse qu'elle obtint.
« Je crois que c'est une monumentale erreur que de les rapatrier tous ensemble.
– Mais pourquoi ? Ils n'étaient pas frères d'armes ?
– C'est beaucoup plus compliqué que cela. Oui, les Chevaliers d'or étaient des frères d'armes, et ils se sont battus jusqu'à leur dernier souffle contre les armées d'Hadès, ne reculant devant aucun sacrifice. Ces hommes extraordinaires, faisant face à des circonstances extraordinaires, étaient capables de miracles. Mais ils ne sont pas faits pour cohabiter ensemble, et encore moins pour vivre une vie normale. »
Ambre jeta un regard aux trois hommes qu'elle escortait jusqu'au quartier général de l'Ordre. Ceux-ci discutaient toujours, un peu plus calmement qu'auparavant certes, mais ils semblaient bien s'entendre.
« J'ai vraiment du mal à te croire, Shina.
– Peu d'entre eux vivaient effectivement au Sanctuaire, et ils ne se réunissaient qu'à la demande du Pope. Si certains avaient tissé dans l'enfance des liens d'amitié – comme Angelo et Shura, ou Camus et Milo – ils s'étaient distendus avec le temps. Certains se détestaient même cordialement. Je ne sais pas ce que cela va donner lorsqu'ils se retrouveront tous ensemble, à cohabiter sous le même toit. Je crains que la mésentente ne règne, voir pire.»
Les deux femmes restèrent silencieuses durant une bonne minute, jusqu'à ce qu'Ambre se décidât à le rompre.
« Honnêtement, je ne pense pas que ce soit à toi ou à moi d'en juger. James et Eleny aviseront.
– C'est certain. J'espère qu'ils prendront les bonnes décisions, Shina acquiesça-t-elle d'une voix un peu moins morne.
– Bon, je te laisse, je vais essayer de me débrouiller autrement ! »
Ambre raccrocha, son regard toujours rivé sur Angelo, Shura et Camus. Se pouvait-il que Shina dise la vérité ? Si tel était le cas, sa tâche risquait de se compliquer considérablement.
« En attendant, il faut que je règle ce problème d'avion ! » décréta-t-elle en composant un numéro qu'elle seule connaissait. « Petite sœur ? » demanda-t-elle lorsque son interlocutrice décrocha.
« Que se passe-t-il ? Je croyais que nous devions limiter nos communications…
– Oui, mais j'ai besoin de ton aide pour me trouver des places sur un vol pour le Japon dans les plus brefs délais, rétorqua Ambre.
– Pourquoi, l'Ordre d'Ermengardis ne peut pas le faire ?
– Tu sais, toujours le même blabla : se montrer discret, pas de passe-droit, respecter la loi… » La jeune femme repoussa le concept d'un geste excédé de la main. « Bref, j'ai besoin de toi pour me sortir de cette impasse.
– Je vois… ça devrait nous prendre quelques minutes pour hacker le système de réservation sans être repérés. Et les chevaliers que tu ramènes à l'Ordre, qu'est-ce que tu en penses ? Peuvent-ils être utiles à notre cause ? »
Ambre fit la moue à cette question.
« Je ne sais pas, mon avis est mitigé. Shina a mis le doute dans mon esprit, et je ne suis plus certaine qu'ils nous soient d'une grande utilité, répondit-elle. On verra ça une fois au Japon.
– Tiens-moi au courant sur ce point. En attendant, je vous trouve des places sur un prochain vol. Je te rappelle pour te donner les détails et on effectue le swap… »
Ambre tourna son téléphone nerveusement dans ses mains, son regard une nouvelle fois scrutant les trois hommes. Oui, allaient-ils lui être utiles, ou comme Shina le craignait, leurs retrouvailles n'engendreraient-elles que des problèmes ?
Vol AA167, quelque part au-dessus de l'Alaska (February 26, 6:00 PM, GMT -9 :00)
Milo inclina son siège et s'installa plus confortablement, avant de poser un regard amusé sur son voisin. Mü lisait attentivement une édition du Times International, ignorant de l'attention dont il était l'objet.
« Ah bon sang, je suis content de le revoir celui-là ! » se dit-il en se souriant à lui-même. « Toujours le même. Enfin, à part qu'il a des sourcils maintenant… »
Il n'avait jamais été un proche du chevalier du Bélier au Sanctuaire, les absences longues et répétées de Mü rendant les occasions de le côtoyer extrêmement rares. Il admirait toutefois la capacité de Mü à rester calme et réfléchi en toute circonstance, sans être aussi pédant que Shaka. Le Tibétain était en fait tout à fait son contraire, ce qui ne l'empêchait pas d'éprouver de la sympathie pour lui.
Sympathie qu'il était loin de ressentir pour Aphrodite.
Glissant un regard en coin, Milo vit que l'éphèbe s'était absorbé dans un film, et nota avec amusement qu'il s'agissait d'un dessin animé dont le héros était un poisson-clown.
« La poiscaille aurait-elle de la nostalgie ? »
Non, décidément, il avait du mal avec celui-là, qu'il mettait dans le même panier que Masque de Mort ; celui des rebuts du Sanctuaire. Il n'était pas tant révolté par leur obéissance à Saga dans son coup d'État, mais par leur comportement qu'il qualifiait de psychopathe : Aphrodite sacralisait la beauté plus que la déesse Athéna, tandis que Masque de Mort abusait de ses pouvoirs pour satisfaire ses pulsions assassines. Et le fait que ces deux là se soient joints à eux pour détruire le Mur des Lamentations ne changerait rien à l'opinion que Milo avait d'eux. Il était même incapable d'éprouver de la compassion en voyant la profonde cicatrice qui défigurait une partie du beau visage d'Aphrodite.
Milo soupira, et décida de s'éloigner de ces sombres pensées. Il entrouvrit le hublot et fut aveuglé par le scintillement sur l'immensité bleue qui s'étendait à perte de vue. « L'océan ? Mais lequel ? » Milo tentait de se remémorer sa géographie lorsqu'un gémissement attira son attention. Il tourna la tête, et s'aperçut que Mü avait interrompu sa lecture. Ses traits étaient désormais crispés par la douleur. Milo s'approcha de lui et le secoua légèrement.
« Mü... Que se passe-t-il? »
Le Tibétain porta la main à ses tempes et grimaça.
« Cette douleur ! C'est revenu… Je pensais pourtant que c'était terminé ! »
Il se mit à secouer la tête, et des larmes roulèrent sur ses joues. Milo le prit dans ses bras, tentant de le calmer.
« Ça va passer. Du calme Mü.Take it easy. Everything gonna be alright ! »
Milo sursauta en écoutant ses propres paroles. Les mots en anglais lui étaient venus naturellement, alors qu'il n'avait jamais étudié la langue de Shakespeare.
« Keleus? Est-ce que son âme continuerait à vivre en moi ? »
Grèce, Sanctuaire Terrestre – 26 février 2004, 20h20 (February 26, 6:20 PM, GMT +2:00)
Palais d'Élision
Glaucus regardait le paysage plongé dans l'obscurité, assis sur le rebord de l'une des fenêtres de l'appartement que Perséphone avait mis à leur disposition. Leur cachot de luxe, en réalité. Pour le centurion, il n'y avait aucun doute : Ishara et lui-même étaient plus des prisonniers que des invités.
« Neuf heures du soir... »
L'heure à laquelle les vampires sortent de leur cachette, la faim tenaillant leurs veines et leur gorge. Glaucus ferma les yeux. Il se revit, marchant avec ses compagnons dans le crépuscule, prêts à fondre sur un village et ses habitants. Où était-ce déjà ? Il se remémora que c'était en France, peu avant qu'ils n'atteignent Paris. C'était il y a presque neuf cents ans... L'époque bénie où Marius, Deianeira, Ishara, Adorjàn, Lôrinc, Lùitgard, Amalric et lui-même étaient craints et respectés des humains. Ils étaient pour eux comme des dieux, ayant droit de vie ou de mort sur leurs sujets.
Glaucus rouvrit les yeux. Son regard se posa instantanément sur Ishara, qui dormait sur un triclinium, près de la statue d'Amalric. Elle s'était endormie là, un sourire aux lèvres, tout près de celui qu'elle aimait, et qu'elle ne cesserait sans doute jamais de vénérer. Glaucus se jura une fois de plus qu'il ne la laisserait pas ainsi, prisonnière de Perséphone et de la malédiction d'Adalbert. Mais avant de quitter ces lieux avec Ishara et Amalric, il devait découvrir qui les avait tirés de leur sommeil. Glaucus faisait entièrement confiance à ses sens aiguisés de vampire, et ceux-ci lui indiquaient que quelque part en ce temple, se trouvait un de ces congénères, presque aussi puissant que lui. Une créature de la nuit au côté de laquelle il avait déjà combattu...
« S'agirait-il de Marius ? »
Glaucus jeta un dernier regard à Ishara, puis sortit discrètement de la pièce. Le couloir était sombre, à peine éclairé par de fantomatiques torches.
« Que la chasse commence ! »
France, Paris –26 février 2004, 20h30 (February 26, 6:30 PM, GMT+2:00)
Aéroport Roissy Charles de Gaulle
« Encore une heure à attendre... Enfin, on ne s'en tire pas trop mal! » ronchonna Ambre.
Une avarie du premier avion avait causé son retour irrémédiable en hangar. Un problème qui ne la regardait plus, étant donné qu'ils étaient programmés pour autre vol qui décollerait dans une heure.
« Pff ! Pas grâce à l'Ordre d'Ermengardis ! »
Ambre se plongea de nouveau dans l'observation de ses compagnons de voyage. Shura s'était assoupi, les bras croisés sur la poitrine, la tête appuyée sur le rebord de la banquette. A ses côtés, Angelo s'était fait un oreiller de son manteau et dormait en chien de fusil, tel un gamin épuisé après une trop longue journée.
Ambre avait été agréablement surprise en rencontrant les deux hommes. Elle avait étudié très attentivement leur dossier, et avait d'abord craint le pire. Shura y était décrit comme un fanatique, un asocial et un agressif à l'orgueil démesuré. Contre toute attente, il se révélait être un homme poli, ni trop froid, ni trop chaleureux, un peu distant car engagé sur un terrain inconnu. De surcroît, il était assez calme. Mais elle avait été encore plus surprise par Angelo. Son dossier parlait d'un être violent, pervers, réfractaire à l'autorité et surtout, dépourvu de principes moraux. Un vrai sadique. Pour l'instant, Angelo semblait être plutôt droit, sensible et respectueux. Cachait-il la vraie nature de Masque de Mort, ou celle-ci s'était-elle partiellement envolée ?
Ambre pensait connaître une partie de la réponse : c'était l'un des effets du « rituel ».
Il n'existait aucun texte écrit sur le rituel babylonien que ces trois hommes avaient subi. Il y en avait par contre plus sur les tourments que les "patients" devaient endurer par la suite. James lui avait d'ailleurs fait parvenir toutes les informations disponibles sur le sujet, et elle savait à peu près à quoi s'en tenir. Ce rituel avait été instauré durant les derniers siècles de Babylone, imaginé par des grands prêtres décadents qui cherchaient le secret de la vie éternelle. C'était un moyen pour eux de s'assurer de toujours être dans un corps jeune et fort.
La cérémonie nécessitait de chasser l'âme du receveur de son corps, avant d'y enfermer une autre. Le revers de la médaille était non négligeable : l'âme chassée ne l'était jamais totalement. Les ressuscités devaient affronter d'affreuses douleurs cérébrales, la folie ou un dédoublement de personnalité. Ils pouvaient être en proie à des hallucinations, leur donnant l'impression de revivre les souvenirs de l'être dont ils avaient pris la place. Il ne faisait aucun doute qu'Angelo et Shura étaient atteints de certains de ces symptômes.
Camus, lui, semblait souffrir d'un plus grand mal. Si la froideur et l'indifférence dont il faisait preuve rappelaient les traits de caractère du Seigneur du Verseau, Ambre penchait plus pour de l'autisme.
Elle le rejoignit près de la borne d'enregistrement. Le Français était resté là depuis près d'une heure, à observer le va-et-vient des avions dans le ciel froid de Paris.
« Camus ? »
Il ne répondit pas. Ambre s'arrêta à côté de lui et admira son beau profil éclairé faiblement par le clair de lune. « On dirait une statue », songea-t-elle avant de s'arracher à sa contemplation.
« Camus ! » appela-t-elle avec insistance.
Le jeune homme battit des paupières et lui jeta un regard étonné.
« Oui, qu'est-ce qu'il y a ? On embarque bientôt ? » demanda-t-il d'une voix lointaine.
Ambre soupira et lui fit non de la tête.
« Viens donc t'asseoir... Il reste encore une bonne heure d'attente. »
Grèce, Sanctuaire Terrestre – 26 février 2004, 21h00 (February 26, 7 :00 PM, GMT +2:00)
Temple d'Élision
Glaucus marchait depuis plusieurs minutes dans ce temple plongé dans l'obscurité. La demeure de Perséphone était la seule de tout le Sanctuaire où aucune lumière ne brillait.
« Le temple du Maître des Morts, Hadès. »
Le vampire sourit presque à l'évocation de ce nom : le Maître des Morts avait toujours été totalement impuissant face aux morts-vivants qu'ils étaient, Marius et les siens.
Un rayon de lumière et des rires le tirèrent de ses réflexions, et brusquement, l'aura froide du vampire lui parvint. Glaucus fronça les sourcils : celui qu'il cherchait était là, à deux pas de lui, dans cette salle d'où provenait une lueur fantomatique. Il s'approcha à pas feutrés, poussa légèrement la porte entrebâillée et se glissa sans bruit derrière une colonne, puis une autre. S'approchant discrètement du centre de ce qui ressemblait à des appartements privés, il s'immobilisa près d'une imposante statue représentant le dieu Hadès et jeta un coup d'œil à la pièce. Un énorme bassin occupait la moitié de la superficie, entouré d'une sorte de gradins. Une porte en marbre se découpait dans le mur, donnant certainement sur des alcôves.
Glaucus se piqua de curiosité pour le bassin, et plus particulièrement, sur son occupante. Une femme était assise sur une des marches, aux trois quarts immergée dans l'eau, les bras posés sur le rebord. Elle avait penché la tête en arrière, ses longs cheveux châtain blond ondulant autour d'elle. Ses rires avaient cédé la place à de petits gémissements de plaisir. Le centurion se concentra pour vérifier si cette aura froide, presque oppressante, provenait de la femme. Mais il n'en était rien : elle émanait de quelqu'un d'autre, qui était tout près d'elle. Glaucus regarda de nouveau le bassin, et vit une forme humaine flotter sous l'eau. L'amant se trouvait totalement immergé, et se livrait à de savantes caresses subaquatiques. Glaucus quitta sa cachette pour rejoindre une autre colonne et ainsi se rapprocher du théâtre des ébats amoureux. Il voulait découvrir le visage de ce vampire dont il ne manquerait certainement pas de retrouver le nom.
Il n'eut pas longtemps à attendre. Le mystérieux amant apparut dans une gerbe d'écume, rejetant sa chevelure en arrière dans un gracieux mouvement de buste. Il était de haute taille, le corps robuste et le dos marqué de plusieurs cicatrices, dont la plus grande partait de l'omoplate gauche pour mourir sur son flanc droit. L'homme lui tournait le dos, et cachait presque la femme à la vision de Glaucus. Pourtant, il parvint à distinguer ses traits lorsque celle-ci releva la tête, et regarda avec ravissement son partenaire revenir à la surface de l'eau.
« Perséphone ! » Glaucus, allongea le cou, un sourire ironique aux lèvres. « J'aimerais décidément bien connaître l'identité du mort-vivant qui a osé séduire l'épouse du Dieu des Enfers... Il a une certaine dose d'humour… ou d'inconscience ! »
A deux pas de lui, l'homme avait saisi Perséphone par la taille, et la tenait fermement enlacée contre lui. Celle-ci avait passé ses bras autour du cou, et avait penché sa tête sur une des puissantes épaules, noyée d'extase dans la chevelure brun roux.
« Maintenant, retourne-toi ! »
Comme s'il obéissait à cette muette injonction, le vampire releva brusquement la tête puis se tourna légèrement, restant de profil et dans l'ombre. Glaucus se recula dans la pénombre créée par la colonne, tout en étirant le cou pour essayer de voir le visage. Peine perdue... L'homme reporta son attention sur Perséphone, qu'il prit dans ses bras. Il sortit du bassin et se dirigea vers la porte en marbre, et les appartements où ils pourraient poursuivre leurs ébats.
La porte se referma derrière eux, plongeant la pièce dans l'obscurité.
Glaucus frappa rageusement la colonne de son poing. Le vampire ne s'était pas retourné, mais ce n'était que partie remise... La nuit prochaine, il découvrirait son identité.
Vol AA167, quelque part au-dessus de l'Alaska (February 26, 8:30 PM, GMT -9 :00)
Cela faisait plusieurs heures que Mü s'était apaisé. Sa crise était passée, et il dormait paisiblement dans son siège. Milo, lui, ne parvenait ni à s'assoupir, ni même à se calmer. Il se leva, et s'approcha d'Aphrodite, toujours absorbé dans un film. Il n'avait pas vraiment envie de lui adresser la parole, mais il y avait un point qu'il voulait vérifier.
Aphrodite enleva ses écouteurs à son approche.
« Milo, tiens-donc, tu t'es enfin décidé à t'apercevoir que j'existais ? » demanda-t-il sur un ton sarcastique.
Le Grec se mordit la lèvre, songeant ô combien il avait envie d'envoyer une beigne à « cette petite tapette ».
« Ou alors… Tu m'en veux parce que ton amie semblait bien m'apprécier, hum ? » ajouta Aphrodite avant de le gratifier d'un parfait sourire de tombeur. « Je te comprends : elle est fort jolie pour son âge… »
Milo eut toutes les peines du monde à ne pas serrer les poings alors qu'il revit cette scène – affreuse et surréaliste – se dérouler devant ses yeux : Aphrodite faisant un baisemain à Helen, avant de lui faire un numéro de charme à peine dissimulé, obtenant dans la foulée ses coordonnées. La policière avait rougi comme une jeune fille et Milo s'était senti consumé par la jalousie tandis que son égo de dragueur invétéré volait en éclat.
« Il va finir par l'avoir, sa mornifle, ce petit gigolo… Mince alors ! Il est censé être homo !» gronda-t-il intérieurement avant de répondre à contrecœur :
« J'ai une question à te poser.
– Ah bon, je ne savais pas que mon opinion t'intéressait…
Garde tes piques pour toi et réponds-moi : est-ce que tu es sujet à des violents maux de tête depuis que tu t'es réveillé ? » interrogea Milo.
Aphrodite étouffa un petit rire faussement amusé, ce qui tapa un peu plus sur les nerfs du Grec.
« Je suppose que tu veux parler de ces migraines infernales qui sont si violentes que j'en tombe à genoux et me mets à pleurer ? susurra l'éphèbe. Eh bien oui, cela m'arrive souvent… au moins une fois par jour. Il m'arrive aussi parfois d'entendre la voix de Garn Olgers, ou de le voir en rêve. »
Cet aveu calma en quelque sorte l'agacement de Milo.
« Je vois. Donc c'est pareil pour toi aussi. » Le regard du Grec se tourna vers la femme qui était assise à quelques mètres d'eux, absorbée dans la lecture d'un rapport sur son ordinateur. La guide envoyée par Ermengardis : Marine, l'ancien chevalier d'argent de l'aigle. « Tu n'as pas envie de lui poser quelques questions ?
– Tu veux dire... lui demander ce qu'on fabrique ici au lieu d'orner une colonne de pierre au Sanctuaire ? » compléta Aphrodite. « Si, bien sûr que si, j'en crève d'envie.
– Je crois que c'est le moment pour nous d'avoir quelques explications. »
Ils s'approchèrent de la jeune femme, qui releva la tête lorsqu'ils se plantèrent devant elle.
O
« Marine, on voudrait te poser des questions. » Aphrodite s'approcha d'elle avec un sourire charmeur qui laissa la jeune femme un peu perplexe. Milo le suivait de près. « As-tu du temps à nous accorder ?
– Je m'attendais à ce que vous finissiez par me le demander », avoua-t-elle. Elle leur désigna les deux sièges inoccupés à côté d'elle. « Il vaut mieux que vous soyez assis pour écouter ce que je vais vous dire. »
Les deux hommes s'assirent aux places désignées ; si Aphrodite semblait décontracté, lui adressant un discret clin d'œil lorsque leurs regards se croisèrent, Milo affichait une nervosité grandissante.
« Je suppose que vous vous posez de nombreuses questions au sujet de l'Ordre et de votre retour », commença-t-elle, un peu hésitante à rentrer de but en blanc dans le vif du sujet.
« Inutile de nous ménager, Marine », répondit Milo. « Dis-nous tout ce qu'il faut savoir, c'est tout.
– Très bien, alors commençons par le début... L'Ordre de Ermengardis est né au temps des bâtisseurs de Cathédrales, sur le chantier de Notre-Dame de Paris. Car à cette époque, les gargouilles ne se contentaient pas d'être les décorations des frontispices des églises, basiliques et cathédrales. Non, les vraies créatures qui avaient servi de modèles à ces statues habitaient également les lieux, dévorant les artisans et ouvriers qui avaient le malheur de les déranger.
–Je croyais que les gargouilles n'existaient pas ! » Milo la dévisagea avec surprise. « Que les monstres comme eux faisaient parti du folklore.
–Malheureusement, elles existent bel et bien, répondit posément la jeune femme. Pour continuer… Le nom de l'Ordre vient de celui, posthume, de sa fondatrice, l'épouse de l'un des ouvriers tués par les gargouilles, qui avait juré sur la dépouille de son mari qu'un tel meurtre ne resterait pas impuni, ni ne se reproduirait. L'Armée des Compagnons de la Lumière - c'est le premier nom de l'Ordre - réunissait des guerriers, mais également des sorciers et des mages. Leur première mission, éliminer les gargouilles des toits de Paris, fut un succès, mais aussi l'occasion de se rendre compte que ces monstres n'étaient pas les seules créatures hostiles à peupler les villes des hommes. Vampires, démons venus de dimensions parallèles, loups-garous, esprits vengeurs, empoisonnaient la vie des humains sans que personne n'y prête attention, ou ne s'y oppose. »
Marine s'interrompit, jetant un regard discret à son audience. Comme elle s'y attendait, les deux hommes la regardaient d'un air surpris, voire légèrement ahuri. Même la belle assurance d'Aphrodite s'était effondrée.
« Les premiers membres de l'Armée décidèrent donc d'étendre leurs activités à la protection de tous les hommes qui auraient eu à souffrir d'une créature surnaturelle, poursuivit-elle. Ils jurèrent que l'Armée perdurerait durant des siècles et des siècles, pour l'accomplissement de cette mission.
Mais à peine dix années s'étaient écoulées, que Marius, un chef de guerre vampire, et sa horde de démons, arrivèrent à Paris. Les massacres se multiplièrent dans la capitale, Marius et ses semblables assiégeant des quartiers entiers dès la nuit tombée, et ne laissant que des cadavres exsangues au lever du jour. L'Armée des Compagnons de la lumière décida d'agir au plus vite, et envoya des soldats et des magiciens assurer la protection des civils dans Paris. Chaque nuit fut le théâtre de batailles sanglantes entre les deux camps, jusqu'à l''automne 1176, où Adalbert, le sorcier et bras droit d'Ermengard, jeta un sort au vampire qu'il combattait, Amalric, et le transforma en statue de pierre. »
Vol AF279, quelque part au-dessus de la Belgique (February 26, 8:50 PM, GMT +1 :00)
L'avion avait à peine décollé que les premières questions sur l'Ordre d'Ermengardis fusèrent. Ambre aurait préféré se soustraire à ce pensum, mais se faisait guère d'illusions sur la soif de vérité qui devait tenailler les trois hommes. Il est vrai qu'ils avaient largement gagné le droit de savoir ce qui les attendait. De plus, les consignes données par James et Eleny étaient claires et son récit, bien rodé.
« La réaction de Marius ne se fit pas attendre, poursuivit-elle. Le lendemain même, lui et son armée attaquèrent le quartier général de l'Armée, qui se trouvait dans l'actuel Marais à Paris. Il mit lui-même Ermengard et Adalbert à mort, ignorant que ce dernier était le seul à pouvoir briser le sort jeté à Amalric. »
Ambre s'interrompit, sentant la tension montée parmi ses trois auditeurs. Elle fit un geste à une hôtesse et lui demanda d'apporter des rafraîchissements.
« Après cette offensive, reprit-elle, les défenseurs de l'armée des compagnons de la lumière fuirent à Londres, où ils rebâtirent leur quartier général. L'armée prit le nom de l'Ordre d'Ermengardis, en souvenir et commémoration d'Ermengard. Près de quatre-vingts ans plus tard, Landoald, le Grand Maître de l'Ordre, créait la Milice Noire, dont le but était de traquer et éliminer toute créature maléfique sur cette terre. Et de se préparer à l'affrontement avec Marius, lequel levait une armée parmi les victimes qu'il faisait dans toute l'Europe. »
L'hôtesse apporta quatre verts d'eau pétillante, octroyant à Ambre un léger répit qu'elle accueillit avec bonheur.
« Mais Marius ne passa à l'attaque que deux cents ans plus tard... Il attaqua par surprise le quartier général de Londres, et massacra ses occupants. Puis il brûla le château. Les survivants fuirent, pour la Grèce... pour une destination qui ne vous est pas inconnue : le Sanctuaire.
– Non, mais je rêve ! Tu es en train de nous dire que l'Ordre et le Sanctuaire ont déjà travaillé ensemble ! s'exclama Angelo. C'est quoi ces salades ? Nous n'en avons jamais entendu parler avant ! »
Ambre lui adressa un sourire dans l'espoir de le calmer. Et à sa surprise, ce fut Camus qui vint à son secours :
« Angelo, je pense qu'elle dit la vérité. De plus, les archives du Sanctuaire ne remontent qu'au début du XVIème siècle. Toutes celles d'avant ont été détruites lors de la guerre contre Hadès, en 1496 », expliqua-t-il.
L'Italien fronça les sourcils, visiblement dubitatif. « Comment peux-tu savoir cela ?» demanda-t-il.
Les joues du Français s'empourprèrent légèrement, comme s'il était pris en faute.
« J'ai beaucoup lu les archives de la Bibliothèque Sacrée lorsque je venais au Sanctuaire, avoua-t-il.
– Ouais, bon… revenons à nos moutons », Shura les interrompit d'un ton bourru. « Ambre, continue.
– Je vous dis effectivement la vérité. Ermengardis était entré en contact avec le Sanctuaire dès le treizième siècle, après le premier affrontement contre Marius, et avait identifié les chevaliers d'Athéna comme des alliés potentiels. Aussi, lorsque Marius sembla reprendre le dessus, c'est tout naturellement vers le Sanctuaire que les rescapés de la Société se tournèrent. »
Elle fit une petite pause, avalant une gorgée d'eau.
« Le Sanctuaire refusa d'accueillir les rescapés sur son territoire, mais leur offrit refuge sur une île à quelques cent kilomètres plus au sud du Sanctuaire, l'île de Telemny. Le restant de l'armée de l'Ordre d'Ermengardis se réorganisa aussi bien que possible. Pour se préparer à l'attaque de l'armée de Marius, qui semblait bien décidé à en finir avec la Milice Noire, le corps armé de l'Ordre.
Athéna, craignant une défaite de la Milice Noire, et une attaque des armées de Marius sur le Sanctuaire, envoya à Adémar, le chef de la Milice, cinq chevaliers d'or : ceux du Capricorne, du Verseau, du Scorpion, des Poissons et du Cancer. »
Shura, Angelo et Camus lui jetèrent des regards troublés. Ambre comprit immédiatement pourquoi : ils avaient eux-mêmes endossé certaines de ces armures d'or.
« Nos lointains prédécesseurs ont ainsi participé à cette bataille ? murmura Camus.
– Oui… La bataille éclata peu de temps après leur arrivée sur Telemny. Grâce à eux, Adémar vainquit l'armée de vampires, et captura Marius et ses sept généraux : Geldis, Deianeira, Ishara, Glaucus, Adorjàn, Lôrinc et Lùitgard. Ils furent condamnés à être enfermés dans des cercueils en platine, et ensevelis dans le temple de la Victoire de l'île de Telemny, sous bonne garde de la Milice Noire. Les soldats de Marius furent poursuivis et éliminés pour la plupart. Les survivants entrèrent dans la clandestinité.
Puis les siècles passèrent, durant lesquels le Sanctuaire et l'Ordre d'Ermengardis gardèrent des relations plus ou moins ténues. Jusqu'en 1993... »
Vol AA167, quelque part au-dessus de l'Alaska (February 26, 8:55 PM, GMT -7:00)
« Que s'est-il passé en 1993? » demanda Milo, de plus en plus abasourdi par l'histoire que Marine leur comptait.
Il interrogea du regard Aphrodite et Mü, qui s'était réveillé en cours du récit. Leurs visages étaient marqués par le même effroi.
« Le Dieu de la Guerre, Arès, lança une attaque contre le Sanctuaire d'Athéna, qui avait été rattaché quelques années auparavant à l'Olympe. Zeus prit cette attaque comme une rébellion de son fils, et le punit personnellement, en enfermant lui-même l'âme d'Arès dans une urne.
Il décida également de stopper définitivement le combat des Dieux pour la possession de la Terre et de ses habitants, abandonnant à ces derniers la responsabilité de leur propre défense. Il interdit aux divinités de l'Olympe de s'aventurer en dehors du Domaine d'Athéna, rebaptisé le Grand Domaine Terrestre de l'Olympe. Il ordonna également le démantèlement de l'Ordre des chevaliers d'Athéna, et leur transfert à l'Ordre d'Ermengardis, désigné ainsi comme le nouveau défenseur de la Terre. »
Milo se leva comme mu par un ressort, la colère déformant son visage.
« Mensonge! Cela ne peut pas être ainsi! Le Sanctuaire ne peut pas avoir disparu ! » s'insurgea -t-il.
Aphrodite le saisit par le bras et le força à reprendre sa place.
« Mais laisse-la continuer ! » gronda-t-il.
Milo s'exécuta, un peu décontenancé par la vive réaction d'Aphrodite.
« Si, malheureusement, il en a été ainsi... C'est pourquoi Shina, moi-même et une dizaine d'autres chevaliers avons rejoint les rangs d'Ermengardis.
– Et Seiya, Shun... Et les trois autres ? demanda Aphrodite d'une voix tremblante.
– Ils ont décliné l'offre...
– C'est impossible ! protesta Mü. Ils n'auraient jamais abandonné le Sanctuaire et Athéna ! »
Les trois hommes se regardèrent, l'air interdit. Comment imaginer que Seiya et ses compagnons puissent avoir refusé d'entrer dans les rangs des défenseurs de la Terre ?
« C'est pourtant la vérité, soupira Marine.
– Et qu'est-ce que nous venons faire dans toute cette histoire ? Pourquoi nous avoir ramenés à la vie ? interrogea Milo.
– Nous n'avons pas encore saisi la véritable raison de votre retour... Mais il semblerait qu'Apollon ait fait libérer Glaucus et Ishara dans ce but. Ishara est la fille d'un prêtre babylonien, transformée en vampire il y a presque deux mille ans. Elle connaît les rites de résurrection qui avaient lieu dans les nobles cours de la décadente Babylone, et s'en est servis pour vous ramener à la vie.
– Un rite de résurrection ? » Mü ouvrit de grands yeux effrayés, comme s'il semblait se remémorer de terribles souvenirs. « Qu'est-ce donc que cela ?
– Il s'agit d'un rituel archaïque qui consiste à chasser l'âme du «receveur» et à attirer l'âme d'un «hôte», d'un défunt, dans celui le corps laissé libre.
– C'est ignoble ! s'indigna Milo.
– Qu'est-ce qu'il va nous arriver? » demanda Aphrodite. Son visage était devenu blanc comme un linge. « A quoi faut-il s'attendre ? » Voyant que Marine hésitait à poursuivre ses explications, il insista : « Nous devons savoir, Marine, même si ce n'est pas agréable à entendre !
– Je ne peux pas vous mentir : le rite est imparfait. Il se peut que l'âme du «receveur» n'ait pas été chassée entièrement. La plupart des textes sur ce rite parlent de douleurs cérébrales incessantes, d'hallucinations... Il se peut aussi que vous ayez assimilé une partie des souvenirs du «receveur». Ceci se répercutera peut-être sur votre caractère aussi... » Elle se tut. Milo, Aphrodite, et Mü la regardaient, comme écrasés par ce qu'ils venaient d'apprendre. « Mais il se peut également que vous n'ayez aucune séquelle ! » s'empressa-t-elle d'ajouter de la voix la plus rassurante possible.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis – 27 février 2004, 7h00 (February 26, 10:00 PM GMT +9 :00)
James avait continué à travailler sur les indices, échafaudant les hypothèses les plus folles sur le réveil de Glaucus et d'Ishara. Puis l'une d'elles avait pris de l'ampleur, s'étoffant de détails qui la rendaient de plus en plus plausible. James était finalement parti fouiller dans les archives qu'il avait fait rapatrier de l'île de Telemny. Des portraits étaient désormais étalés dans tout son bureau : des gravures datant d'il y a cinq cents ans, dessinées par les soldats de la Milice Noire, représentant les vampires qu'ils avaient pu identifier avant la bataille de Telemny. James avait aussi épluché les comptes rendus de l'époque. Bon nombre de vampires étaient notés comme disparus ou détruits. Parmi ces disparus, un bon nombre avait certainement dû être réduits en poussière sur le champ de bataille, ou pour les plus chanceux, avaient dû réussir à s'enfuir et se faisaient depuis oublier. Ou s'étaient retiré temporairement du théâtre des affrontements, pour mieux revenir et attaquer la Milice Noire et l'Ordre d'Ermengardis.
Même après ces longues heures de réflexion, James restait persuadé que le réveil des deux généraux était l'œuvre d'un vampire : un rescapé de l'armée de Marius, âgé de plusieurs siècles.
Deux bras enlacèrent tendrement ses épaules. « James ? » La voix résonna délicieusement à ses oreilles, cajoleuse et enjôleuse. Eleny déposa un tendre baiser sur son front. « Toujours en train de travailler ?
– Oui... Mais je crois que j'ai trouvé une piste...
– Vraiment ? »
Eleny jeta un regard sur les gravures.
« Elles te disent quelque chose ? » l'interrogea James, tout en caressant sa fine main blanche.
Sa compagne secoua la tête.
« Non. Je n'ai jamais rencontré aucun membre de l'armée de Marius. Deianeira et Ishara étaient en fuite lorsqu'elles se sont réfugiées dans le château de mon père. Lorsque nous nous sommes séparées, j'ai fui pour la France, alors que Deianeira et Ishara rejoignaient l'armée de Marius à Londres... »
James soupira.
« Je suis certain que c'est un vampire de l'armée de Marius qui a tiré de leur sommeil Glaucus et Ishara...
– Qui pourrait avoir un tel pouvoir ?
– Ce n'est pas seulement une question de pouvoir, mais aussi de savoir... Il – ou elle – savait que les clés n'avaient pas été détruites.
– Mais... elles ont été détruites, c'est écrit dans toutes les archives de l'époque ! protesta Eleny.
– Non, elles ne l'ont jamais été, pour une raison ou une autre, que nous ignorons encore. Et cette créature le savait. Elle a trouvé les clés des cercueils de Glaucus et Ishara, et les a libérés. Je crains que ce « il » ou « elle » ne possède également les clés des cercueils des autres généraux et de Marius...
– Mais qui pourrait être ce vampire ! C'est insensé ! » murmura Eleny.
« Insensé...mais oui ! » Une idée traversa l'esprit de James, et son regard se porta instantanément sur deux portraits.
Le premier était celui de Wolrad, un lieutenant d'Adorjàn, qui avait reconstitué une armée de vampires afin de libérer Marius en 1585. Ses troupes avaient été écrasées par la Milice Noire, et des chevaliers envoyés par le Sanctuaire, car Wolrad avait poussé l'audace jusqu'à proférer des menaces à l'encontre du Domaine Sacré d'Athéna.
Le deuxième portrait était celui de Bàlint, un fidèle de Lùitgard, qui avait tenté d'assassiner le Grand Maître de l'Ordre en 1600, mais qui avait été intercepté à temps. On disait que le Conseil avait voulu faire de son exécution un châtiment exemplaire. Il avait donc été fouetté jusqu'au sang et placé dans un puits à la lumière du jour. Il parvint à s'enfuir et à échapper à la destruction, sans que personne ne puisse comprendre comment.
« Bàlint, un vampire particulièrement instable et habitué aux coups d'éclat. »
James le savait mieux que tout le monde pour l'avoir rencontré à Londres, quatre siècles auparavant.
A suivre dans la Chronique III : Onimura (1/4)
