Chronique III : Onimura (1/4)
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 27 février 2004, 11h15(February 27, 2:15AM, GMT +9:00)
« Des couloirs... Rien que des couloirs interminables et déserts ! »Le cadet des Anthaliès pesta silencieusement tout en suivant Saga dans la découverte de leur nouveau territoire. « Je me demande comment il fait pour garder son calme. Je trouve ce lieu malsain. »
Le cadre était luxueux, mais néanmoins quelque chose chiffonnait Kanon. Depuis une bonne heure qu'ils erraient dans ce dédale de patios et de couloirs, ils n'avaient pas croisé âme qui vive. Partout, c'était le même décor de boiseries sombres, de moquettes épaisses, de baies vitrées ouvertes sur des petits jardins intérieurs, d'immenses écrans de télévision fixés aux murs. Omniprésentes à chaque angle, des caméras de surveillance semblaient épier le moindre de leurs gestes.
« Je n'aime vraiment pas cet endroit ! lâcha-t-il.
– Arrête de te plaindre... Ça ne fait qu'une journée que nous sommes là ! gronda Saga.
– Une journée, cela me suffit pour voir les dangers... Et je peux te dire que cet endroit me parait suffisamment étrange pour qu'on s'essaye à un repli stratégique dans d'autres lieux !
– Ah oui, et lesquels, Monsieur le rebelle ? Le sanctuaire de Poséidon ? Manque de chance, il a disparu sous les eaux… Le Sanctuaire d'Athéna ? Il n'existe plus ! D'autres suggestions ?
– Non, pas pour l'instant, mais je trouverai !
– Bien, Kanon... Quand tu sauras où nous pouvons nous enfuir, n'oublie pas de prévenir les autres, également, au cas où ils verseraient dans la même paranoïa. »
Kanon s'arrêta brusquement et se retourna sur son frère. La remarque ironique de Saga l'agaçait au plus haut point.
«Pour cela, il faudrait déjà qu'ils me parlent », répliqua-t-il d'une voix moqueuse. « Tu as bien vu comment ils nous regardaient la dernière fois ! Je suis sûr que s'il avait pu, Aiolia nous aurait arraché les yeux.»
Saga dévisagea son cadet avec une expression douloureuse, comme si une flèche l'avait atteint en plein cœur. Il est vrai que les retrouvailles avec Aldébaran avaient été chargées d'émotions. Le géant brésilien n'était pas du type rancunier. Mais les deux frères avaient très bien perçu l'hostilité qu'éprouvait Aiolia à leur égard.
Saga et Kanon avaient reculé autant qu'ils avaient pu la confrontation avec leurs frères d'armes, mais l'arrivée de Shion, Dohko et Shaka marquait la fin de leur fuite. Sorrente leur avait d'ailleurs fait comprendre qu'il était temps d'accepter de les revoir.
Arrivés sur la pointe des pieds, ils restèrent discrètement sur le pas de la porte, observant avec envie Aldébaran à moitié étouffer Shaka en le prenant dans ses bras. Aiolia donna une tape vigoureuse sur l'épaule de Dohko, mais se figea en regardant Shion. Les deux hommes se fixèrent sans bouger durant quelques secondes, puis Aiolia détourna le visage, son regard se posant sur les deux Grecs. Sentant le malaise s'installer, Dohko suivit son regard et s'aperçut de la présence des deux frères.
« Ne restez pas sur le pas de la porte. Entrez ! » les enjoignit-il.
Saga et Kanon s'exécutèrent, avançant lentement jusqu'à lui.
« Cela fait plaisir de te revoir, Dohko. » L'aîné des Gémeaux regretta que sa voix tremblât autant. «Je ne pensais pas que nous nous reverrions un jour », ajouta-t-il, forçant un sourire à apparaître sur ses lèvres.
« Je pense qu'aucun d'entre nous ne pensait qu'une telle réunion serait un jour possible », corrigea Dohko en lui tendant la main. « Et je suis heureux que pour une fois nous nous trouvions du même côté de la barrière.
– C'est certain. »
Les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de main, ce qui pour effet de détendre un peu l'atmosphère. La relative bonne humeur, un tant soit peu retrouvée, retomba lorsqu'un claquement sec de porte fit sursauter tout le monde : Aiolia venait de quitter la pièce.
« Ne faites pas attention à lui, il a tendance à ressasser ces derniers jours… » Aldébaran adressa un sourire gêné à son assistance avant de poursuivre : « Il est déçu qu'Aiolos ne soit pas revenu à la vie, lui aussi.
– Tu es certain qu'il n'a pas été ressuscité ? s'enquit Shion.
– Sur et certain. J'ai posé la question à la personne qui m'a amené jusqu'ici. Nous sommes treize rescapés, et non quatorze. » La nouvelle plongea un peu plus l'atmosphère dans la déprime. Mais le géant n'avait pas dit son dernier mot. « Allez, ne faites pas cette tête. C'est jour de célébration, après tout » déclama-t-il avant de donner une tape affectueuse à Saga qui menaça de lui déboîter l'épaule. « Je suis rudement content de te revoir, toi aussi ! »
« Je sais... Tout est de ma faute, regretta Saga. Je n'expierai jamais assez pour l'assassinat de Shion et son usurpation d'identité.
–Saga ! Je ne voulais pas dire ça... » Kanon se mordit les lèvres. Pourquoi avait-il fallu qu'il remuât le couteau dans la plaie ? Devant lui, Saga prenait une mine de plus en plus déconfite. « Tu n'es pas le seul à avoir commis des crimes dans le passé. Je suis bien placé également sur la liste des meurtriers du Sanctuaire », ajouta-t-il en lui donnant une accolade.
« Certes… »
Kanon attacha son regard sur son frère, son double : Saga avait toujours été, était et resterait un reflet de lui-même, de ses sentiments, de ses espoirs et de ses doutes. « J'en ai été privé trop longtemps. Pas question que quoi que ce soit entache nos retrouvailles », songea-t-il avant de pincer affectueusement la joue de son aîné.
« Aïe ! Idiot, ça fait mal ! protesta Saga en attrapant le poignet de son frère.
– Au moins, cela a le mérite de te faire réagir ! » Kanon profita de ce que Saga avait agrippé son bras pour le tirer en avant. « Allez mon vieux ! On continue notre visite... » lança-t-il joyeusement. Il se tourna vers une des caméras, accrochée dans un angle du couloir, et qui se mouvait autour de son axe, comme pour mieux les observer. « Et arrêtez de nous épier ! Vous n'avez rien d'autre à faire de vos journées ou quoi ? » hurla-t-il à l'encontre du malheureux appareil.
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Dans sa salle des machines, le garde de surveillance s'éveilla en sursaut, renversant son café à terre.
« Quel est l'abruti qui a hurlé comme ça ? »
Japon, Aéroport de Narita, 27 février 2004, 11h30 (February 27, 2 :30 AM, GMT +9 :00)
L'air était sec et réfrigérant. Aphrodite frissonna et remonta son col de manteau, puis enroula l'une des écharpes qu'il avait pris soin d'emporter avec lui. À ses côtés, Milo et Mü, un peu plus légèrement habillés que lui, grelottaient tout autant. Il leur aurait bien proposé son autre écharpe, mais se garda de le faire. Milo ne l'appréciait pas, et en profiterait très certainement pour le lui rappeler une fois de plus.
Le Suédois soupira, sentant l'air former des glaçons sur le tissu, chatouillant ses lèvres. Les explications de Marine raisonnaient encore dans sa tête, lui donnant la nausée. Son passé lui semblait désormais vain, son présent insipide, et son avenir incertain.
« Si seulement je n'étais pas revenu… »
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« La neige. » Milo tendit la main et recueillit dans sa paume gantée un flocon. Il l'observa sans mot dire jusqu'à ce qu'il disparaisse, laissant quelques minuscules gouttes d'eau. « Camus, toi aussi, tu es en vie. »
« Je suis certain que vous serez bientôt réunis. »
Milo leva le visage sur Mü : le jeune Tibétain le regardait avec douceur, un léger sourire égaré sur ses lèvres. Il aurait aimé ressentir la même joie que lui, mais il en était totalement incapable. Il détourna le regard, sentant une larme glisser sur sa joue.
« Plus rien ne sera comme avant entre Camus et moi », murmura-t-il.
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Mü posa la main sur l'épaule de Milo, mais se garda de dire mot, compatissant silencieusement à la douleur de son ancien frère d'armes. Que pouvait-il lui dire ? Que lui et Camus se jetteraient dans les bras l'un de l'autre, et que leur lien d'amitié renaîtrait comme le feuillage des arbres au printemps. Trop de choses s'étaient passées et les avaient séparés, à commencer par un surplis de spectre que Camus avait endossé. Certes, cela avait été pour la bonne cause, pour tromper l'empereur de l'enfer et ses sbires. Mais Camus avait accepté de se retrouver du mauvais côté de la barrière, de mentir et de recourir à la fourberie alors que Milo l'admirait pour sa droiture et son sens de la justice. Le chevalier du Scorpion s'était senti trahi par celui qu'il considérait comme son frère.
Il soupira, ses pensées le ramenant à un autre chevalier pour lequel il avait jadis une profonde admiration. Lui aussi avait prétendu être un traître, blessant profondément les sentiments de Mü.
« Mon maître Shion… j'ai autant envie de vous revoir que de vous fuir », songea-t-il avec tristesse.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 27 février 2004, 13h30 (February 27, 4 :30 AM, GMT +9 :00)
Cela faisait deux bonnes heures que Kanon et Saga déambulaient dans les couloirs du quartier général. Le pavillon était bâti sur quatre étages, et était relié à plusieurs bâtiments en tout point identiques, qui ne semblaient être qu'une succession de corridors en bois, de salles aménagées pour les réunions ou occupées d'équipements électroniques étranges. Ils avaient croisé très peu de monde durant leur visite, certainement du personnel dévoué à l'entretien de cette immense bâtisse. Au détour de leur exploration, ils débouchèrent dans un couloir qui était un peu différent de ceux qu'ils avaient vus jusqu'à présent. Il était très faiblement éclairé et les fenêtres étaient teintées en noir, comme pour empêcher la lumière du jour d'y pénétrer. Les bouquets japonais avaient fait place à de lourdes commodes européennes, et des tableaux que Saga identifia à des vues de Londres décoraient les murs.
Les deux frères avancèrent à pas feutrés, comme soudainement intimidés par l'atmosphère qui y régnait. Ils sentaient une présence, indéfinissable et froide. Pourtant, ils s'engagèrent plus en avant dans le couloir.
« Vous n'avez pas le droit de vous trouver ici. Je dois vous demander de vous en aller. »
Saga et Kanon se retournèrent, surpris. Un jeune homme se trouvait dans le couloir, bloquant le passage. La pâleur de son visage, ses yeux bleus étrangement brillants et ses vêtements noirs lui donnaient un aspect mystérieux, presque angoissant.
« Désolé, on ne faisait que visiter, s'excusa Saga.
– Qui êtes-vous ? demanda Kanon, intrigué par l'allure du jeune homme.
–Je travaille ici », répondit évasivement ce dernier, dont le regard plongea droit dans celui de Kanon. Celui-ci recula, sans trop savoir pourquoi, son corps frissonnant d'angoisse. « Vous n'êtes pas là à accueillir vos amis ? poursuivit-il.
– Nos amis ?
– Oui. Milo, Mü et Aphrodite. Ils vont arriver d'une minute à l'autre.
– Comment se fait-il que vous connaissiez leurs noms ? s'écria Kanon.
– Je vous l'ai dit. Je travaille ici. Vous devriez vous dépêcher maintenant...
– Qui êtes-vous, à la fin ? »
La voix de Kanon était plus insistante, et trahissait une certaine impatience. Comprenant qu'il était prêt à sortir de ses gonds, Saga l'attrapa par le bras.
« Viens, Kanon, ne lui faisons pas perdre d'avantage son temps », dit-il d'une voix ferme. Il entraîna Kanon presque malgré lui en dehors du couloir, saluant le jeune homme de la tête au passage.
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James les regarda s'éloigner, un sourire aux lèvres.
« Il va falloir les surveiller d'un peu plus près. Ils sont curieux à ce que je vois », conclut-il en se retournant sur sa compagne.
Eleny hocha la tête.
« On ne peut pas le leur reprocher. Ils sont un peu perdus et désorientés pour l'instant », commenta-t-elle avant de faire signa à James de rentrer dans son bureau. « Tu ne veux pas assister à ces retrouvailles ? Elles risquent d'être riches d'enseignement.
–Bien sûr ».
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« Mais pourquoi tu ne m'as pas laissé discuter plus avec lui ? » s'insurgea Kanon, en dégageant son bras d'un geste vif.
« Discuter ? Il me semblait plutôt que tu commençais à t'emporter, corrigea Saga.
– Il faut dire qu'il n'était pas très sympathique...
– Il avait l'air jeune, à peine plus de vingt ans sans doute... C'est certainement un assistant qui a peur de se faire taper sur les doigts par son supérieur... que voulais-tu qu'il te dise ? » Saga soupira en regardant son frère. « Bon sang, Kanon, arrête de voir des conspirations partout !
– Si tu le dis. » Le cadet des Anthaliès fit la moue, un peu vexé de se faire rabrouer par son aîné. « Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Nous rejoignons les autres pour accueillir Mü, Milo et Aphrodite ? demanda-t-il.
Le regard de Saga se troubla à ces mots. Les deux frères restèrent à s'observer durant une bonne minute, alors que le doute s'emparait de nouveau de leurs esprits.
« Cela risque de se passer comme la dernière fois », Saga finit-il par répondre. « Aiolia va nous foudroyer du regard, Milo va certainement nous ignorer… À quoi bon y aller ? demanda-t-il.
– Nous ne pouvons pas non plus passer notre temps à les fuir », rétorqua Kanon en posant une main réconfortante sur l'épaule de son frère. « C'est un mauvais moment à passer, mais nous ne pouvons l'éviter », poursuivit-il. « Nous sommes amenés à cohabiter tous ensemble pour une certaine durée. Il va falloir qu'ils s'habituent à nous voir de toute façon. »
Saga hocha la tête, visiblement peu convaincu et réticent à se joindre aux retrouvailles.
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C'est essoufflés qu'ils arrivèrent dans le salon Bishamonten, se trouvant au centre des immenses appartements qui leur avaient été assignés. Ils restèrent sur le pas de la porte, observant avec des yeux brillants la scène qui s'offrait à leurs yeux : Milo et Mü étaient entourés par leurs anciens pairs, qui les accueillaient le plus chaleureusement possible. Dohko serait Mü dans ses bras, tandis qu'Aiolia en faisait de même avec Milo, lui donnant des tapes amicales dans le dos. Aldébaran se tenait au milieu d'eux, tout sourire.
Dohko relâcha Mü de son étreinte, le prit par le poignet, et le tira vers Shion. Le jeune homme se laissa faire sans résistance, et se présenta devant son maître, les yeux embués de larmes, mais les lèvres éclairées d'un pâle sourire.
« Bienvenue parmi les vivants, Mü ! » Shion parvint-il à articuler, la gorge serrée par l'émotion.
« Merci, mon maître », répondit Mü d'une voix voilée. Les larmes roulèrent sur ses joues, et il se jeta dans les bras de Shion, vaincu par la joie de le revoir. « Vous m'avez tellement manqué ! »
Resté à l'écart, Aphrodite contemplait cette heureuse scène de retrouvailles avec un sourire triste et des yeux brillants lui-aussi. « Peut-être qu'il attend que quelqu'un fasse attention à lui ? » se dit Saga, qui s'apprêtait à se diriger vers l'ancien chevalier des poissons pour lui souhaiter la bienvenue lorsque Dohko le devança. Il attrapa Aphrodite par une épaule, et l'attira au centre de la pièce.
« Aphrodite aussi est de retour ! »
Le silence se fit, en même temps que tous les regards convergèrent sur Aphrodite, cette âme damnée qui avait jadis sacrifié son honneur de défenseur d'Athéna sur l'autel de la beauté. Un ancien chevalier d'Athéna, tout comme eux.
« Soit le bienvenu ! » s'écria Aldébaran alors qu'il attrapait le Suédois pour le serrer vigoureusement contre lui. Sous l'étreinte du géant, Aphrodite se mit bien vite à suffoquer.
« Aldébaran, tu m'étouffes ! Tu veux m'achever ou quoi ? » protesta-t-il, rouge de confusion.
La réplique d'Aphrodite déclencha un fou rire chez le fautif, qui gagna également Shion, Mü et Dohko. Milo et Aiolia restèrent de marbre.
Saga songea qu'il était temps de rejoindre le groupe et d'accueillir les nouveaux venus. Il marcha d'un pas sûr jusqu'au centre de la pièce et s'arrêta devant celui qui avait compté parmi ses complices et assassins.
« Aphrodite... » Saga remarqua soudain la balafre qui barrait la joue droite du Suédois ; une incongruité dans ce visage à la régularité et à l'harmonie parfaite. Il ne put réprimer une expression de surprise. « Aphrodite, bienvenue parmi nous... » l'aîné conclut en lui adressant son meilleur sourire.
« Merci, Saga, Merci. » Un franc sourire de bonheur apparut sur les lèvres d'Aphrodite rehaussant son étrange beauté féminine. « Je suis également content de te revoir. »
Saga acquiesça d'un hochement de tête puis regarda Milo, qui se trouvait juste derrière le jeune Suédois. « Milo !
– Saga...
– Bienvenue...
– Merci. »
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La réponse de Milo était polie, mais totalement dénuée de chaleur. Kanon le ressentit comme un acte d'hostilité, et devina qu'il en était de même pour Saga. Il s'approcha à son tour du groupe.
« Salut Milo ! En forme ? » Et ce disant, il posa sa main sur l'épaule de son frère, signifiant ainsi à tous ceux qui étaient présents dans la salle qu'il accordait son appui entier et sans réserve à son aîné. « Tu n'es pas bavard aujourd'hui, dis-moi. »
L'ancien chevalier d'or du scorpion crispa de la mâchoire, n'appréciant visiblement pas son intervention.
« Kanon... Ça va, merci. Et toi ?» lâcha-t-il finalement.
Le ton de Milo n'avait pas changé.
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James, Eleny, Marine, Thétis et Sorrente regardaient la scène des retrouvailles sur l'écran du bureau de James. Le maître des lieux appuya sur un bouton de sa télécommande et l'écran redevint noir.
« Je ne comprends pas. Que ce passe-t-il exactement ? » demanda James, tapotant d'un doigt nerveux le bout de plastique avant de le reposer sur son bureau. « N'étaient-ils pas frères d'armes auparavant ?
–Ils l'étaient effectivement, mais uniquement lorsqu'il s'agissait de combattre pour Athéna », Marine répondit-elle. « Ils n'étaient pas si proches les uns des autres qu'on puisse le penser. Certains même – comme Aphrodite et Masque de Mort – étaient détestés de leurs pairs, et leur rendaient bien le sentiment.
–Le passé n'est pas si facile à oublier », acquiesça Sorrente.
– Oui, mais franchement, après tout ce qu'ils ont vécus... A quoi bon ressasser les vieilles querelles, objecta Thétis.
– Les sentiments humains ne sont pas si faciles à dompter », murmura Sorrente, une expression mélancolique sur le visage. « Si en tant que Marinas nous n'avons pas trop à nous plaindre des actions de Kanon, il n'en ai pas de même du clan des chevaliers d'or, qui a été secoué par de multiples trahisons.
–C'est-à-dire ? » Le regard surpris d'Eleny glissa sur Sorrente, puis Thétis avant de s'arrêter sur Marine. « Dîtes-nous en plus, cela nous permettrait de comprendre leur attitude. »
Marine sembla réfléchir quelques instants avant de pousser un long soupire.
« Saga a trahi tous ses pairs et Athéna en tuant Shion et en usurpant son identité pendant des années, expliqua-t-elle. Il a fait exécuter le frère d'Aiolia par Shura, d'où l'attitude d'Aiolia à son encontre. Je pense que de nombreuses rancœurs risquent de se manifester à son égard et à celle de son frère. Kanon a pendant longtemps exacerbé la schizophrénie et la violence de son aîné.
–Et avec Aphrodite, que se passe-t-il ? demanda James.
–Aphrodite était le complice de Saga, tout comme de Masque de Mort. Son comportement narcissique était souvent pointé du doigt par Milo, qui détestait d'ailleurs les deux hommes. » Marine prit une expression empreinte de gravité. « Je n'ose imaginer ce qu'il va arriver lorsque Masque de Mort sera là, ou qu'Aiolia va se retrouver confronté à Shura », confessa-t-elle.
Le silence régna quelques minutes durant lesquelles chacun se replia dans de mornes prospectives.
« Il va falloir désamorcer les problèmes à temps et leur faire comprendre qu'ils n'ont pas d'autres choix que de cohabiter », répondit James en se levant de son siège. Il se mit à faire les cent pas au centre de la pièce, les mains jointes dans le dos. « Je vais avoir besoin de votre vigilance à vous trois, » ajouta-t-il en regardant tour à tour Marine, Thétis et Sorrente. « Ne les lâchez pas d'une semelle, si un conflit se déclare entre deux ou plusieurs d'entre eux, intervenez, et si vous n'y arrivez, prévenez nous, Eleny et moi. Nous prendrons des mesures. »
Les trois anciens chevaliers échangèrent des regards inquiets.
« Quelles mesures exactement ? s'enquit Thétis.
– Nous ne savons pas encore, mais cela peut aller jusqu'au coercitif», répondit Eleny d'un ton détaché. « Nous avons suffisamment de problèmes à résoudre pour ne pas avoir à subir leurs querelles internes» ajouta-t-elle froidement.
Sorrente, Marine et Thétis acquiescèrent de la tête, sans dire mot.
« Vous avez des nouvelles d'Ambre et des trois derniers rapatriés ?
– Oui, James. Ambre a appelé avant que l'avion ne décolle. L'avion avait cinq heures de retard au départ de Paris. Si tout se passe bien, elle pensait arriver vers minuit ou une heure du matin, répondit Marine.
– Très bien. Laissons donc aux derniers arrivants le temps de se reposer... Je fixe donc la réunion avec eux à demain, deux heures de l'après-midi, annonça James. Vous savez ce qu'il reste à faire d'ici là…»
Japon, Aéroport de Narita, 27 février 2004, 20h10 (February 27, 11 :10 AM, GMT +9 :00)
Il neigeait à gros flocons sur tout le Kantô, et le vent soufflait par bourrasque, paralysant le trafic de l'aéroport international. Les avions n'étaient plus autorisés à atterrir ni à Narita, ni à Haneda, et étaient désormais détournés sur le Kansai, Fukuoka ou même Niigata. Par chance, le vol en provenance de Paris où avaient pris place Ambre, Camus, Angelo et Shura avait été parmi l'un des derniers à avoir pu atterrir sur le tarmac glissant et givrant de Narita. Un atterrissage mouvementé et angoissant. Angelo en avait presque fait ses prières, qui lui étaient venues à l'esprit sans trop qu'il sache comment.
À présent, Angelo se trouvait assis sur un des sièges du hall d'arrivée, la tête de Shura posée sur son épaule droite. Le jeune Espagnol avait été vaincu par une crise, l'un de ces maudites migraines héritées du rite de résurrection. Angelo ne put s'empêcher de penser qu'il serait le prochain à en souffrir et porta son regard sur Camus. Celui-ci était appuyé contre une vitre, et regardait avec ravissement le spectacle des flocons de neige dansant sur la scène lumineuse de l'aéroport.
« J'aimerais être à sa place... Lui au moins, il ne se fait pas de soucis ! » soupira Angelo.
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Cinq minutes plus tard, Ambre refit son apparition, faisant tourner entre ses doigts les clefs d'une voiture.
« Nous pouvons y aller !
– Ambre, ne peut-on pas rester à un hôtel ? Shura n'est vraiment pas en état de se déplacer ! objecta Angelo.
– Désolée, moi aussi j'aimerais bien dormir à l'hôtel cette nuit, mais nous devons rejoindre le quartier général le plus rapidement possible ! » répondit Ambre.
L'Italien prit un air renfrogné avant de lâcher sur le ton de la rancune : « Je vois, avec toi, c'est marche ou crève ! »
Ambre soupira, consciente qu'elle ne devait pas se laisser entraîner dans une quelconque dispute avec Angelo, qui serait sans doute sans fin. Le jeune homme semblait extrêmement buté, peut-être autant qu'elle. Elle n'avait pas de temps à perdre dans un dialogue de sourds.
« Écoute Angelo, aux dernières nouvelles, c'est moi qui décide, et vous êtes sous ma responsabilité. Nous partons dans cinq minutes », répliqua-t-elle d'une voix calme, mais ferme.
La mâchoire d'Angelo se crispa tandis que l'azur de ses yeux s'assombrit. Il serra les poings, regardant Ambre avec colère. Pour la première fois, la jeune femme comprit que l'Italien n'était pas aussi doux qu'il en avait l'air. La violence de Masque de Mort était toujours tapie en lui, prête à resurgir et à se déchaîner à la moindre contrariété. Elle soutint pourtant son regard, restant sur le qui-vive au cas où Angelo laisserait parler sa vraie nature.
« Je vois… On ne peut pas discuter avec toi, c'est ça ? » le jeune homme lâcha finalement avec mauvaise humeur. « Mi rompe il cazzo questa figlia di buona madre! Pire qu'une Italienne ! » bougonna-t-il avant de se tourner vers Shura et l'aider à se relever.
Ambre décida de ne pas répondre à cette dernière remarque, qu'elle devinait très imagée. « Au moins, nous n'en sommes pas venus aux mains… Enfin, pas encore », se dit-elle en faisant signe à Camus de les suivre.
Japon, Quartier Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h00 (February 27, 2 :00 PM, GMT +9 :00)
Aiolia se dirigea vers la porte du salon d'un pas lent, l'air absent. Il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Son retour, le retour des autres chevaliers d'or... Des milliers de pensées et de questions se bousculaient dans sa tête, le harcelant jusque dans ses rêves. Dans l'un d'entre eux, il avait vu Aison, couvert de sang, l'accusant d'être un tueur et un voleur. Le voleur de son corps. Il s'était réveillé au moment où Aison lui sautait à la gorge en l'invectivant. Quel affreux cauchemar ! Une autre fois, il avait vu son frère, Aiolos, qui lui demandait en pleurant pourquoi lui, il n'avait pas eu la chance de revenir parmi les vivants. Aiolia avait essayé de lui faire comprendre que ce retour était loin d'être une chance ; c'était tout d'abord un meurtre, celui d'Aison. C'était aussi des souffrances. Puis il s'était réveillé en sursaut, des larmes coulant sur ses joues brûlantes, tenaillé par l'affreux sentiment d'avoir définitivement perdu son frère.
Le fait qu'Aiolos n'ait pas eu la grâce de revenir était pour Aiolia le comble de l'injustice. Pourquoi des criminels comme Saga, Kanon, Aphrodite, et surtout Shura et Masque de Mort, avaient-ils eu droit à une nouvelle vie ? Il ne pardonnait pas à ces hommes d'être revenus, d'avoir été «choisis». Et pas Aiolos.
Aiolia poussa la porte du Salon Bishamonten, espérant qu'il ne rencontrerait personne. Surtout pas Kanon, Saga ou Aphrodite.
Le salon était gigantesque, avec ses cents mètres carrés de moquettes profondes et de murs tapissés, élégamment couverts de peintures, de photos, ou d'écrans géants de télévision. Le Grec balaya la pièce du regard, lorsqu'il aperçut une femme rousse, assise dans l'un des canapés en cuir noir. Son cœur se mit à battre plus fort, plus intensément.
« Marine... »
Japon, Préfecture de Gunma, 27 février 2004, 23h05 (February 27, 2 :05 PM, GMT +9 :00)
I can remember
The very first time I cried
How I wiped my eyes
And buried the pain inside
All of my memories
Good and bad that's passed...1
En entendant les paroles de cette chanson, Camus sentit un malaise monter en lui, bien plus terrible que celui qui le saisissait lorsque les migraines se déclenchaient ; le malaise de l'âme. « Je me rappelle, la première fois que j'ai pleuré... J'étais tellement différent alors », se dit-il avec ! Il ne fallait pas qu'il se laisse aller à la mélancolie et sombre de nouveau dans les méandres de ses souvenirs. Camus décida de se concentrer sur l'appareil de navigation embarquée, cette petite merveille qu'il savait parfaitement piloter. Un don sans doute hérité de Gabriel...
« Ambre ! Ralentit ! Il y a un radar à deux kilomètres ! avertit-il.
Ambre le dévisagea avec étonnement.
« Tu lis le japonais ?
– Oui, enfin... Je pense que Gabriel l'avait appris... », se justifia Camus.
Ambre ne put s'empêcher d'esquisser un sourire.
« Je vois. »
Do you even know who you are? 1
Malgré, lui, les paroles rattrapaient Camus... Il sentit l'émotion lui tenailler la gorge.
Is life good to you or is it bad? 1
Japon, Quartier Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h10 (February 27, 2 :10 PM, GMT +9 :00)
Aiolia s'approcha doucement de la jeune femme. Marine avait dû l'entendre entrer, car elle se retourna vers lui. Aiolia ressentit comme un choc : il n'était toujours pas habitué à la voir sans son masque, ni à contempler ses magnifiques yeux en amande, son petit nez mutin, ses lèvres charnues et sensuelles. Ce visage, il l'avait imaginé tant de fois, à chaque fois différent, le ravissant toujours par sa beauté. Mais tous les visages qu'il avait imaginés étaient bien loin d'égaler la beauté de Marine.
« Aiolia, que fais-tu là ? Tu devrais aller te coucher. Tu as besoin de repos. »
Le ton de Marine était maternel, un peu grondeur, comme si elle avait parlé à un enfant.
« J'ai du mal à m'endormir. Et toi, Marine, que fais-tu là ? Je croyais ce salon réservé au «Cercle des chevaliers disparus3 ».
La jeune femme sourit à l'évocation de ce nom, trouvé par Aldébaran.
« J'attends le retour de Masque de Mort, Shura et Camus. Ils devraient arriver d'ici à une heure... » répondit-elle.
Le sourire d'Aiolia se figea en entendant ces trois noms.
« Oh, comme ça, le «cercle des chevaliers damnés» sera au complet ! » dit-il avec une pointe d'ironie.
Cette remarque sembla choquer Marine.
« Tu ne devrais pas te laisser aller à la rancœur. Eux aussi sont passés par les mêmes épreuves que toi, tu sais.
– Je sais. N'en parlons plus », concéda-t-il, peu enclin à aborder le sujet avec la jeune femme. Il s'assit à côté d'elle. « Alors, à quelle heure doivent-ils arriver ?
– Une ou deux heures du matin. Peut-être plus… Tu ferais mieux d'aller te coucher. Ça ne sert à rien d'attendre ici. »
Aiolia songea que c'était effectivement la meilleure solution. Pourtant quelque chose le poussait à rester là, sans qu'il n'arrive à définir ce qu'était ce sentiment.
« Non, je reste. Après tout, ce sont mes anciens pairs, je peux rester pour les accueillir... Tu as pu les joindre pour savoir où ils sont ?
– Non, le portable d'Ambre ne répond pas. Je vais réessayer. » Marine sortit son téléphone portable de la poche de sa veste et composa un numéro. Elle colla l'appareil contre son oreille pendant de longues secondes, puis entendit la voix familière du répondeur de la messagerie. « Non, rien à faire. Elle doit être dans une zone non-couverte par le réseau. »
Japon, Préfecture de Gunma, 27 février 2004, 23h30 (February 27, 2 :30 PM, GMT +9 :00)
Le temps avait brusquement changé en quelques minutes et la neige avait fait place à une pluie torrentielle, alors que le vent soufflait à faire plier les arbres. Des éclairs parsemaient le ciel noir d'encre.
« Ma parole, c'est un temps de typhon ! Six mois à l'avance ! » s'étonna Ambre.
Elle avait ralenti l'allure de la voiture sur cette route de montagne, brusquement transformée en lit de torrent par les trombes d'eau. A ses cotés, Camus surveillait le trajet sur le moniteur de la navigation embarquée. A l'arrière, Shura s'était réveillé, apparemment remis de sa migraine foudroyante, et contemplait avec Angelo la pluie ruisseler à torrent contre les vitres.
Un éclair plus lumineux que les autres lézarda le ciel, et frappa le bas côté de la route, à quelques mètres de la voiture. Un immense cyprès, foudroyé et transformé en torche incandescente, s'effondra sur le côté alors que le bruit de sa chute était couvert par un roulement de tonnerre assourdissant.
« Accrochez-vous ! » hurla Ambre en freinant à mort pour ne pas percuter l'obstacle.
Camus s'appuya sur la console devant lui pour amortir le choc du freinage, tandis qu'a l'arrière, Angelo étendait son bras devant le buste de Shura pour l'empêcher de percuter le siège devant Mercédès chassa sur le côté avant de s'arrêter parallèle au grand corps végétal carbonisé dans un crissement de mécanique.
« Ce n'est vraiment pas passé loin ! » soupira Ambre, appuyant son front contre le volant.
« Oui, quelques secondes de plus, et c'était l'accident ! acquiesça Camus. Heureusement que tu as des bons réflexes. »
La jeune femme ne répondit pas tout de suite, et releva lentement la tête, se forçant à respirer plus calmement. On ne distinguait rien au travers du pare-brise, l'eau ruisselante faisant totalement écran.
« Mais qu'est-ce que c'est que ce temps ? » s'exclama-t-elle en défaisant sa ceinture de sécurité. « Bon, ne bougez pas, je vais voir ce qui se passe dehors. »
Elle ouvrit la portière, et sentit une pluie tiède et poisseuse lui cingler le visage. L'atmosphère était devenue moite, presque tropicale. Elle se jeta néanmoins dans la tempête, sentant ses vêtements instantanément trempés par cette pluie qui ressemblait plus à une pluie de tsuyu2 qu'à celle d'un mois de février. Elle s'approcha de l'arbre, dont les dernières flammes s'éteignaient en créant de petites fumées noirâtres. Il barrait complètement la route.
« On ne peut plus passer ! Il va falloir trouver une autre route ! » lui cria Angelo, qui venait de la rejoindre dans l'intempérie.
« Qu'est-ce que tu fais là ? Je t'avais dit de rester dans la voiture. Tu es décidément réfractaire aux ordres, à ce que je vois » lui rétorqua-t-elle, un peu exaspérée par la situation.
« Bein quoi, c'est toi qui es responsable de nous », répondit Angelo d'un air goguenard. « Il ne faudrait pas qu'il t'arrive malheur… »
Malgré la pluie qui battait son visage, elle prit quelques secondes pour observer l'ancien chevalier du Cancer, se demandant si cette petite intervention était la suite de leur prise de bec de tout à l'heure, ou s'il était vraiment sincère.
« Je vais mettre une balise pour prévenir les conducteurs qui emprunteraient éventuellement cette route ! » annonça-t-elle avant de se diriger vers l'arrière de la voiture.
Angelo l'attrapa par le bras, l'empêchant d'aller plus loin.
« Laisse, je vais le faire. Rentre dans la voiture, j'en ai pour quelques minutes », déclara-t-il.
Une fois de plus, Ambre attacha son regard à celui de l'Italien. Il semblait sincère.
« Puisque tu insistes, concéda-t-elle. Je vais t'allumer les feux arrière. Tu y verras quelque chose comme ça. »
Lorsqu'elle revint dans la voiture, Camus était en train de vérifier la carte routière de la zone où ils se trouvaient, sous le regard anxieux de Shura.
« Non, rien, il n'y a pas d'autre route signalée, annonça-t-il.
– Pourtant, il y en a une autre là-bas », objecta l'Espagnol.
Il montra du doigt une petite route, à droite de celle où était arrêtée leur voiture, et qui partait dans l'épaisse forêt. Un éclair déchira le ciel, éclairant la route en question : elle semblait praticable, bien que peu accueillante.
« Étrange tout de même qu'elle ne soit pas signalée sur la carte », murmura la conductrice tout en observant le chemin en terre battue. « Mais je crois qu'au point où nous en sommes, nous n'avons pas le choix ». Elle entrouvrit la portière et appela : « Angelo ? Tu as fini ? On va repartir. »
O
Angelo s'éloigna d'une cinquante de mètres de la voiture et s'enfonçant de plus en plus dans la boue, décida de ne pas aller plus loin.
« Moi et ma grande gueule, j'aurais mieux fait de me taire et de rester au sec », maugréa-t-il pour la forme.
Mais il faisait ça pour se faire pardonner d'avoir élever la voix au départ de l'aéroport. Il s'était énervé sur le coup, n'appréciant pas de se faire donner des ordres par une femme – une réaction typique de Masque de Mort – mais avait très vite eu mauvaise conscience – ce qui ressemblait plus à Lorenzo.
« Quand j'aurais fini d'être tiraillé entre eux deux ! »
Il planta le triangle de signalisation dans le sol transformé en marécage, et se redressa, prenant le temps d'observé la forêt environnante. Un nouvel éclair déchira le ciel, illuminant comme en plein jour l'orée du bois. Angelo tressaillit en croyant apercevoir une silhouette humaine se faufiler à vive allure entre les arbres.
« Quoi ? Serions-nous suivis ? » se demanda-t-il à voix haute.
Il passa sa main sur son visage et la porta à ses yeux, pour faire écran. Un nouvel éclair zigzagua dans le ciel avant de s'abattre un peu plus loin dans la forteresse végétale. Il illumina de nouveau les abords de la forêt, qui étaient absolument vides de toute présence humaine.
« J'ai du rêvé, conclut-il.
–Angelo ! entendit-il Ambre l'appeler.
– J'arrive. »
Il se hâta tant bien que mal jusqu'à la voiture et s'engouffra trempée à l'arrière de celle-ci.
« Tu en as mis du temps. Y avait-il un problème ? » lui demanda Ambre en l'observant à travers son rétroviseur.
« Non, rien. Le sol était glissant, c'est tout », répondit-il en secouant la tête.
Ambre remit le moteur en route, et engagea la voiture dans le chemin, en roulant presque au pas. Angelo appuya son front contre la vitre de la voiture, et observa le paysage noyé sous les trombes d'eau. Une fois de plus, il eut l'impression qu'une ombre se déplaçait furtivement à travers le sous-bois, suivant leur véhicule.
Japon, Quartier Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h35 (February 27, 2 :35 PM, GMT +9 :00)
Aphrodite poussa discrètement la porte du salon.
« Euh, puis-je entrer ? » demanda-t-il presque timidement en voyant Marine et Aiolia qui discutaient.
« Oui. Bien sûr. Mais que fais-tu là ? Tu dois être fatigué après ce long voyage... » l'interrogea Marine, sur le même ton maternel qu'elle avait eu pour Aiolia. Ce qui agaça fortement ce dernier : il aurait aimé un peu plus d'exclusivité dans sa gentillesse.
« Sorrente m'a dit que Camus, Shura et Masque de Mort arrivaient ce soir. Alors, je suis venu les attendre... »
« Le cercle des chevaliers damnés... Et je suis sûr que Saga ne va pas tarder à pointer le bout de son nez ! » se dit Aiolia, sentant son irritation grandir de seconde en seconde. Il regarda Aphrodite et vit avec surprise que celui-ci n'était pas maquillé. Il avait d'ailleurs une allure très masculine ce soir-là, avec son pull à col roulé bleu foncé et son pantalon noir. Il portait une grosse montre au poignet, indéniablement taillée pour un homme.
« Tiens donc, la chochotte changerait-elle de bord ? » se demanda Aiolia, étonné de la méchanceté de sa propre remarque. Il glissa un œil dans la direction opposée à Aphrodite, et son regard rencontra la poupée japonaise sous cloche en verre, posée sur la fausse cheminée en marbre. Il sentit un frisson lui parcourir le dos en voyant les yeux de porcelaine fixés sur lui, presque accusateurs.
« Enfin, je ne pensais pas vraiment ce que je disais ! » ajouta Aiolia mentalement.
Japon, Préfecture de Gunma, 27 février 2004, 23h45 (February 27, 2 :45 PM, GMT +9 :00)
Ambre engagea prudemment la S 600 dans un petit chemin assez boueux et passablement défoncé. Camus surveillait le moniteur de la navigation embarquée, et jetais des coups d'œil inquiets à travers la vitre, à la recherche d'un autre chemin ou d'une trace de civilisation. A l'arrière, Shura et Angelo en faisaient de même.
« On ne va jamais se sortir de ce bourbier. On n'y voit goutte dans ces bois ! » Ambre tira son téléphone de la poche de sa veste et le tendit à Camus. « Tiens, tu peux téléphoner au QG ? Leur dire que l'on va arriver en retard...
– Oui, quel est le numéro ?
– Cherche par le nom : Umezono. Marine Umezono... Par contre j'ai rentré le nom en caractères japonais... »
Camus tapotait sur les minuscules boutons du téléphone, faisant défiler les pages du répertoire téléphonique.
« Umezono... Avec les caractères de la prune et du jardin, c'est ça... ?
– C'est cela... » répondit Ambre, impressionnée par sa connaissance de la langue japonaise.
Camus repéra le nom et s'empressa de composer le numéro. Il porta l'appareil à son oreille, et fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qu'il y a?
– Bizarre... Ton téléphone doit être en dérangement... J'entends des grésillements. »
Un éclair lézarda le ciel noir, éclairant le bois.
« Regardez, on dirait un bâtiment ! » s'exclama Angelo en passant la tête entre les deux sièges avant. Il pointa son doigt droit devant lui, indiquant une masse sombre à l'horizon. Un autre éclair foudroya le bois, éclairant comme en plein jour le paysage. La silhouette d'une grande bâtisse traditionnelle japonaise se dévoila.
« Civilisation en vue ! » s'écria Ambre, qui appuya sur l'accélérateur.
La S 600 cahota sur le chemin de terre, se rapprochant à plus vive allure de la bâtisse. Ses phares éclairèrent progressivement la cour, puis le perron et la façade.
« Regardez, il y a quelqu'un ! cria Shura.
– Et qui nous fait des signes avec une lanterne ! » acquiesça Camus.
O
« Arigato Gozaimasu ! »
Ambre inclina avec souplesse le buste, imitée par Camus, qui avait pris place à côté d'elle. Shura et Angelo se regardèrent, puis les imitèrent un peu gauchement. Ils se gardèrent bien d'émettre un son, ne comprenant fichtrement rien au japonais.
« Domo... Domo... Soyez les bienvenus dans cette modeste demeure ! » leur répondit la vieille femme.
Elle joignit ses mains devant elles et s'inclina profondément, son front touchant presque ses phalanges.
O
« Ca va durer longtemps ? » marmonna Shura, légèrement impatient et inconfortablement assis en tailleur. Il commençait à avoir des fourmis dans les jambes... De plus, il n'avait aucune envie de boire le thé qu'on lui avait servi, le trouvant un peu âpre au goût.
Il arrêta son regard sur les cinq jeunes femmes qui se trouvaient derrière la vieille sorcière. Shura trouva qu'elles se ressemblaient un peu toutes, avec leurs chignons parfaits, leurs yeux en amande, et leurs kimono sombres. Les cinq jeunes filles pouffaient de rire derrière leur mère, en les regardant, lui et Angelo. Shura leva une main, et leur fit un signe d'un sourire charmeur. Et reçut un formidable cou de coude dans les côtes de la part d'Angelo, qui lui fit signe de se tenir tranquille.
« Oh ! Tu ne vas pas jouer les saintes nitouches tout de même ! Pas toi, Angelo ! »
L'Italien se contenta de hausser les épaules et lui fit à nouveau signe de se taire. Camus s'était sans doute aperçu de leur manège : il se retourna et adressa un regard sévère à ses deux compagnons. Angelo et Shura baissèrent la tête, contrits.
O
Camus reporta son attention sur la conversation qu'Ambre menait avec la vieille femme, en japonais, toujours sous le coup de la surprise de comprendre, parler et lire cette langue qu'il n'avait jamais étudiée.
« Où sommes-nous exactement ? demanda Ambre.
– Vous vous trouvez dans la ville de Minakami, dans un lieu appelé Onimura. »
Ambre et Camus se regardèrent, surpris, et surtout gênés par ce nom.
« Euh, Onimura... Ca ne veut pas dire "Village des démons" ? glissa Camus.
– Oui, c'est un nom qui est hérité d'une vieille légende datant de l'époque féodale. Rien de bien intéressant... » La vieille femme se mit à rire. « D'ailleurs, il n'y a pas de démons ici, reprit-elle, uniquement moi et mes filles. Nous sommes civilisées, vous savez. Nous avons la télévision, le téléphone, et même Internet ! »
Elle se mit à rire de nouveau, cachant mal sa nervosité. Derrière elle, les cinq filles chahutaient de plus belle. En effet, Angelo avait enfin daigné leur faire un petit signe de la main.
« Le téléphone... Est-ce que je pourrais passer un coup de fil ? demanda Ambre.
– Mais bien sûr... Tout ce que vous voudrez. Vous êtes nos invités, et non des prisonniers. »
A suivre
1. Paroles de "Lonely Girl", extrait de «Missundaztood », Pink, Arista 2001.
2. Tsuyu: Saison des pluies, en japonais. S'étend de mi-juin à mi-juillet au Japon. Se caractérise par de fortes précipitations, une forte chaleur et un fort degré d'humidité.
