Chronique III : Onimura (3/4)

Japon, Village d'Onimura, 28 février 2004, 2h00 (February 27, 5 :00 PM, GMT +9 :00)

Pavillon Nord

Le couloir était tellement sombre que Camus voyait à peine où il mettait les pieds. Il avait coincé le sabre long dans sa ceinture, et avait gardé le sabre court à la main droite. De la main gauche il suivait les lignes froides du mur, tentant de trouver un chemin malgré la crainte de heurter quelque chose et de tomber. Et surtout d'être assailli par l'un des monstres qu'il avait précédemment rencontrés.

Il aperçut une porte coulissante en papier huilé, au travers de laquelle s'échappait une pâle lumière bleutée. Camus hésita un instant : devait-il rebrousser chemin ou avancer ? Il repensa soudain aux assaillantes qu'il avait repoussées quelques minutes plus tôt et frissonna. Il n'avait aucune envie de recroiser leur chemin.

Il ouvrit la porte et recula légèrement alors qu'un tourbillon de neige vint cingler son visage. Rouvrant les yeux, il ne put retenir un cri de surprise.

Il se trouvait dans les rues de son village, devant la maison de son père...

« Mon Dieu ! Cette femme et cet enfant, là, debout, devant le porche à la porte désespérément close ! » songea Camus, alors que son cœur se mettait à battre à tout rompre dans sa poitrine. « C'est ma mère et moi ! »

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La femme grelottait dans son pauvre manteau noir, ses longs cheveux châtains battant au vent. Elle tenait la main à un petit garçon, tout aussi transi de froid qu'elle.

« Laissez-nous entrer… Je dois lui parler ! » criait la jeune femme en tambourinant contre la porte.

Celle-ci s'ouvrit sur un domestique au visage condescendant.

« Allez-vous en mademoiselle… Monsieur et Madame le Comte de Grandfort n'ont nullement l'intention de vous recevoir !

Mais c'est son fils ! Dîtes à Philippe que son fils est dehors, à attendre dans le froid !

Allez-vous-en ! »

La porte se referma brusquement devant la jeune femme, tandis que le petit garçon se mettait à pleurer.

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Le paysage se mit à tourner autour de Camus. Il porta ses mains à sa tête, et ferma les yeux comme pour chasser cette vision, mais les pleurs d'un enfant les lui firent rouvrir.

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La jeune femme de tout à l'heure était couchée dans la neige, le visage bleui par le froid et la mort. Son fils était agenouillé à côté d'elle, en larmes, et la secouait de toutes ses forces.

« Maman ! Maman ! Réveille-toi ! »

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Il ne semblait pas comprendre qu'elle ne se réveillerait plus. Camus s'approcha de lui, mais l'enfant ne lui prêta pas attention, comme s'il ne le voyait pas. Camus, lui, observait avec intensité le visage aminci par les privations, encadré de cheveux châtain roux mal coupés : c'était bien lui, à l'âge de six ans. Il eut soudain envie de le saisir dans ses bras, et de courir, loin, très loin, d'échapper à l'avenir dont il connaissait déjà l'issue, provisoire mais funeste.

«Le passé ne peut être changé. Le passé ne doit pas être changé.»

Les paroles de son maître redouté lui résonnèrent aux oreilles et il les répéta à haute voix, comme pour s'en convaincre. Son regard tomba sur le visage de sa mère, dont il avait grandement hérité des traits, et il ne put empêcher une larme de rouler sur sa joue.

Une ombre se profila le long du mur, non loin du corps, faisant se retourner l'enfant, presque effrayé par la présence. Camus, lui, n'eut pas à se retourner, car il savait qui s'approchait : Aganon, le chevalier de la Licorne. C'est lui qui avait recueilli et amené Camus au Sanctuaire, le soir même de la mort de sa mère.

Ce soir-là, qui se déroulait de nouveau sous ses yeux...

« Le passé ne peut être changé... Le passé ne doit pas être changé » murmura-t-il.

La scène avait changé dans un nouveau tourbillon de neige. Camus se retrouva dans le jardin du Comte de Grandfort. Il n'eut aucune peine à le reconnaître, car il y était déjà venu.

Il entendit des bruits de voix, et se cacha derrière un arbre au tronc gelé. Il glissa un œil de sa cachette, s'apprêtant à être le spectateur d'une scène dont il avait été l'acteur. Sans surprise, il se reconnut à l'âge de dix-huit ans dans ce grand jeune homme mince, vêtu d'un manteau sombre, ses longs cheveux bleus flottant au vent, donnant le bras à la Comtesse. Lui, s'apprêtant à la tuer… La suite, il la connaissait : il l'avait vécue, non, plutôt jouée, et l'avait revue sans cesse dans ses pires cauchemars. Pourtant, ses yeux ne pouvaient se détacher de cette scène.

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Le couple s'arrêta tout prêt de l'arbre. Le jeune Camus repoussa ses longs cheveux qui le gênaient, alors que la Comtesse caressait tendrement son visage. Il la prit dans ses bras, et s'en attendre sa permission, embrassa ses lèvres brûlantes. La comtesse passa ses mains autour de la nuque, qui se noyèrent dans la soyeuse chevelure marine.

Camus glissa ses mains le long du dos de sa partenaire, et étreignit fermement sa taille.Le baiser sembla durer une éternité.Lorsqu'il s'acheva, le visage de la belle Comtesse était bleu et froid. Ses yeux étaient restés grands ouverts d'effroi.Sans faire preuve de la moindre émotion, Camus relâcha son étreinte et regarda d'un air absent le corps gelé tomber à ses pieds.

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« Non ! » hurla Camus en cachant ses yeux dans ses mains, comme pour chasser un démon.

Ce souvenir, cet horrible cauchemar qui l'avait hanté durant les derniers mois de sa vie, était revenu.

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« Tu l'as tuée pour te venger de moi, n'est-ce pas ? Allons, regarde-moi et réponds, Anton de Grandfort ! »

Camus releva la tête, surpris par cette voix et le nom par lequel il avait été appelé : son vrai prénom. Il se l'était maintes et maintes fois répété à lui-même, sans jamais l'entendre en réalité, et surtout de la part de son père, Philippe de Grandfort, qui se tenait désormais devant lui, tel qu'il l'avait aperçu à travers les vitres du château ce soir-là.

« Alors, mon fils, es-tu fier de ta vengeance ? Après m'avoir ôté l'amour de ma femme en la séduisant, il a fallu que tu ôtes également sa vie… Mais quelle haine t'anime donc, Anton ? » rugit le Comte.

Camus sentit cette rage enfouie au plus profond de lui ressurgir à ces mots.

« Oui, je t'ai ôté tout ce que tu avais le plus précieux au monde pour te faire payer d'avoir laissé mourir ma mère, et de m'avoir abandonné, moi, ton fils. Pour qu'enfin que tu saches ce que c'est de se sentir seul au monde, seul... Seul à en mourir ! hurla-t-il.

Anton, je ne savais pas que vous étiez venus, elle et toi, demander refuge ce soir-là. Ce sont mes parents qui vous ont fait chasser, je ne savais pas. »

Le Comte le va les bras en signe d'impuissance, secouant la tête avec tristesse.

« Mensonge ! rugit Camus, incapable de retenir plus longtemps ses larmes.

Non, je l'ai appris le lendemain. Je vous ai fait chercher, toi et ta mère. Et on a retrouvé son corps, sous un porche, mais toi, tu avais disparu. Pendant des années j'ai fait des recherches, j'ai engagé des détectives pour te retrouver, mais en vain. Jusqu'à ce que tu reviennes, ce soir-là. Jusqu'à ce que … » La voix du Comte s'étouffa. Le père et le fils haletaient, tous les deux en proie à des sanglots et à des sentiments contradictoires. « Vient dans mes bras mon fils ! » balbutia finalement De Grandfort.

Camus hésita. Il avait rêvé de ce moment si souvent, sans jamais nourrir le moindre espoir qu'il devienne réalité. Il fit un pas en avant, mais une main ferme se posa sur son épaule et le retint.

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« Non, ne t'approche pas, ce n'est qu'une illusion ! » Camus se retourna et vit Gabriel, qui s'était une nouvelle fois matérialisé. « Ce n'est qu'une illusion créée par un des démons qui hantent cette demeure. Il faut que tu sortes d'ici.

– Mais mon père ? » protesta Camus.

Jetant un regard vers Philippe de Grandfort, il s'aperçut celui-ci avait disparu. De même, le décor du château s'était évanoui, laissant la place à l'obscurité d'une salle à tatamis.

Camus tourna la tête en tout sens, ne comprenant visiblement pas ce qu'il se passait.

« Ramasse le sabre, et sort. Monte sur le toit. Retrouves-y tes compagnons ! ordonna Gabriel, dont le visage était toujours aussi calme.

– Quoi ?

– Monte sur le toit : là est ton salut ! »

Camus allait s'exécuter lorsqu'un soupçon s'éveilla en lui. Il brandit son sabre en direction de son double, prêt à s'en servir.

« Tu es mort Gabriel, tu ne peux pas être devant moi. Tu es encore l'un de ses démons qui essaient de me tuer, gronda-t-il. Je ne serai pas dupe cette fois-ci.

– Tu te trompes, je suis ce qui reste de la conscience de Gabriel. Que tu le veuilles ou non, il restera toujours une part de lui en toi », répondit l'illusion avant de poser une main translucide sur son poignet. « Mais je ne pourrai pas te protéger bien longtemps ; il faut que tu t'enfuies d'ici.

– C'est tellement difficile à croire, murmura Camus en abaissant son épée.

– Tu dois le croire, pourtant. » Le fantôme sourit tristement avant d'ajouter : « Je dois te mettre en garde, cependant. Gabriel était venu au monde dans un but bien précis. Lorsque le moment viendra pour lui de s'éveiller, ne laisse pas Gàbor prendre le dessus sur toi.

– Gàbor… mais qui est-ce ? »

Un seul battement de cil suffit pour que Gabriel disparaisse à la vue de Camus. Celui-ci resta interdit, fixant la sombre pièce avec incertitude. Était-ce une création de son imagination ? Était-il en train de devenir fou ?


Pavillon Ouest

Shura ouvrit la porte coulissante, et recula de surprise devant le décor qui s'offrait à lui : un feu crépitait dans l'énorme cheminée d'un intérieur bourgeois. L'ambiance aurait pu être agréable, chaleureuse et feutrée, mais la scène qui s'y déroulait était effrayante. Une angoisse terrible l'étreignit à la gorge, comme si quelqu'un avait noué des doigts invisibles et l'étranglait lentement. Il était revenu à ce soir-là, celui où sa famille avait disparu dans le brasier de leur maison.

Cette nuit où sa vie avait basculé.

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Comme chaque vendredi soir, Joaquin descendit l'escalier reliant le deuxième étage – où se trouvait sa vaste chambre – et le rez-de-chaussée où ses parents l'attendaient pour passer en revue son carnet de notes, ainsi que vérifier s'il avait bien appris quelques nouvelles prières pour les messes de samedi et dimanche.

Ses livres lui échappèrent des mains au moment où il pénétra dans le salon.

Son père tenait sa mère par les cheveux.

« Sorcière, que je t'y reprenne à adorer Satan ! vociféra-t-il.

Je n'adore pas Satan... Mais tu es fou ! Lâche-moi ! » gémit la pauvre femme, qui avait attrapé le poignet de son mari et tentait de le faire lâcher prise.

Le petit Joaquin, alors âgé de cinq ans, se mit à pleurer à chaudes larmes, ne sachant que faire, et surtout effrayé par ce qui se déroulait sous ses yeux.

« Alors, dis-moi, qu'est-ce que c'est que ce fétiche ! gronda le père, en brandissant une sorte de poupée en tissus.

C'est un porte-bonheur ! se justifia la femme, les larmes aux yeux.

Une gifle accueillit sa réponse.

Tu te moques de moi ! Un porte-bonheur ! Avec une aiguille plantée au milieu, comme en plein cœur ! Sorcière ! hurla-t-il.

Je n'ai jamais planté d'aiguille dans cette poupée ! Et je le répète, c'est un porte-bonheur pour vous protéger ! »

Une deuxième gifle rougit les joues déjà souillées par les larmes de sa femme, faisant redoubler d'intensité les cris et les sanglots de Joaquin. Son père tourna son visage vers lui, daignant enfin remarquer sa présence.

« Regarde Joaquin, regarde ce qu'il arrive lorsqu'on s'écarte du droit chemin ! Il faut toujours rester fidèle à son Seigneur, L'abnégation, tout dans ta vie doit être abnégation envers le Seigneur, afin de ne pas tomber dans les pièges du malin ! » vociféra-t-il.

Les yeux de son père brillaient tellement de conviction que le petit garçon cessa instantanément de pleurer, comme impressionné par ces mots, qu'il ne comprenait pourtant pas tout à fait. Son père retourna son attention vers sa femme, qu'il obligea à se lever en la tirant par les cheveux.

« Maintenant, lève-toi, et retourne dans ta chambre ! Tu feras pénitence pendant un mois ! »

Son épouse se débattit sous la douleur, et frappa la poitrine de son mari pour qu'il la relâche. Celui-ci, plus agacé que blessé, la repoussa violemment. La jeune femme bascula en arrière, et tomba, son crâne heurtant le coin en marbre de la cheminée avec un bruit mat. Le père de Joaquin s'immobilisa, effrayé lui-même de ce qu'il venait de faire, alors qu'à ses pieds, une flaque de sang s'élargissait doucement sur le côté gauche de la tête de sa femme, dont les yeux étaient toujours grands ouverts.

Il s'agenouilla à côté d'elle, effleurant de la main les cheveux bruns.

« Alexandra, tu n'aurais jamais dû t'écarter du droit chemin ... murmura-t-il, au bord de la folie.

Maman ! s'écria le petit Joaquin en accourant auprès de sa mère.

Son père lui adressa un regard étrange, en même temps qu'il attrapait une bûche dans la cheminée.

« Va-t-en Joaquin ! Va-t-en alors qu'il en est encore temps ! Je dois rester ici, finir ce que j'ai commencé : tuer le démon.

Mais, papa !insista le gamin. Ce n'est pas un démon, c'est maman !

Va-t-en ! Joaquin!

L'enfant prit les jambes à son cou, courant dans le couloir, puis dans le jardin. Lorsqu'il osa se retourner, il était dans la rue et la maison de ses parents était en feu.

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Shura porta ses mains devant ses yeux, comme pour les protéger de l'incandescence des flammes qui réduisaient la belle demeure en cendre. Il sentait des larmes brûlantes couler sur ses joues et ses lèvres.

Tout – ou presque – était de sa faute.

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« Viens, ils ne sont pas là.

Tu es sûr ?

Oui, viens, je te dis ! »

Joaquin attrapa la main de sa cousine, Francesca, âgée d'un an moins que lui, et poussa la porte de la chambre à coucher. Il entra résolument dans la pièce, suivie de la gamine qui jetait des coups d'œil inquiets vers la fenêtre.

« Je l'ai vu mettre la poupée dans l'armoire », annonça le garçonnet en désignant le meuble qui occupait un pan entier du mur. « Bizarre, je croyais que les adultes ne jouaient plus.

Je peux la voir, demanda la petite fille. J'adore les poupées ! »

Joaquin trottina jusqu'à l'armoire et se hissant sur la pointe des pieds, atteignit avec difficulté la clé. Les deux battants s'ouvrir avec un grincement sinistre, révélant ses entrailles faîtes de linges, de vêtements d'homme et de femme.

« Elle est dans le fond, annonça-t-il avant de s'engouffrer tête la première dans une pile de serviettes. Je l'ai ! » lança-t-il fièrement en exhibant son butin.

La petite Francesca battit des mains avant de s'emparer de la poupée. Elle fit vite la moue, découvrant l'informe paquet de chiffon qui figurait une silhouette humaine.

« Elle n'est pas jolie», décréta-t-elle en tendant l'objet à son cousin.

Joaquin parut dépité : lui qui avait cru pouvoir offrir un beau cadeau à sa cousine, c'était raté. Il allait la remettre dans sa cachette lorsqu'un couinement provint de l'escalier en bois. Le garçonnet reconnut immédiatement la démarche de son père et paniqua. Son paternel n'aimait pas le voir traîner ailleurs que dans sa chambre ou la bibliothèque. Il avait intérêt à déguerpir sans se faire remarquer ou c'était dix coups de martinet. Il repoussa à la hâte les deux battants de porte et referma tant bien que mal à clé.

« Il arrive ! » couina Francesca avant de s'éclipser dans le couloir, le laissant seul faire face à l'arrivée de son père.

Comble de malheur, il s'aperçut qu'il tenait toujours la poupée à la main. Dans un grand moment de lucidité, il courut jusqu'au nécessaire à couture de sa mère, ouvrit le meuble et fourra la poupée de chiffon dedans, puis referma le tout. Il eut juste le temps de se cacher derrière la porte qui s'ouvrait, observant avec crainte le dos de l'homme qui le terrorisait le plus au monde. Prenant son courage à deux mains, il s'extirpa sur la pointe des pieds de la chambre familiale. Non sans crainte, car Adrian Candelas s'était arrêté devant le meuble abritant le nécessaire, le contemplant avec surprise.

Curieusement, Candelas ne fit aucune remarque à propos de ce meuble à dîner. Pourtant, Joaquin était certain que son père avait remarqué quelque chose, mais celui-ci restait de marbre, ne répondant qu'à peine au joyeux babillage de son épouse.

Joaquin comprit quelques heures plus tard pourquoi.

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« Tout est de ma faute ! » Shura murmura, son regard s'égarant sur ses mains qui lui paraissaient être celle d'un meurtrier. « Si seulement je m'étais dénoncé, ce ne serait jamais arrivé. »

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« C'est vrai, c'est de ta faute. Tu es un meurtrier, Joaquin. L'assassin de ta mère ! »

Shura se retrouvait de nouveau dans le salon de la maison de ses parents.Le feu brûlait toujours dans la cheminée, et son père était agenouillé auprès du corps de son épouse, une bûche incandescente à la main.Il l'approcha de la défunte et embrasa les vêtements.Les flammes léchèrent les étoffes, puis les cheveux et la peau blanche de la jeune femme.

« Père, arrêtez, je vous en prie !

Voyons, Joaquin… ou plutôt devrais-je dire, Shura. Tu as toujours su que ta mère était une sorcière, qu'elle était habitée par le démon. Et que toi aussi tu l'étais », ricana son père.

Il resta sans bouger, le regard rivé au tableau macabre qu'il avait lui-même mis en scène.

« Père, arrêtez, je vous en prie ! » répéta Shura, portant la main à ses oreilles, comme pour empêcher le son de la voix de son père de lui parvenir.

Mais les paroles firent écho dans sa tête, dépourvues d'amour et de raison.

« Oui Shura, tu as toujours su que tu étais habité par le démon. C'est pour ça que tu t'es mis au service d'Athéna et que tu es devenu son plus fidèle serviteur ! C'était pour échapper à l'emprise du malin ! Mais la preuve est là : c'est de ta faute si ta mère est morte.

Non ! »

Son père se leva et tourna son regard vers lui.

« Mais maintenant, tu as peur, tu ne sais pas que faire… L'équilibre que tu avais établi en devant le serviteur d'Athéna est rompu, et tu as désormais peur d'être assailli par ce démon qui a jadis habité ta mère, qui t'a poussé à me faire croire qu'elle cherchait à me faire du mal avec cette poupée en la cachant.

Non ! »cria Shura, en secouant la tête.

Son père fit un pas vers lui, la main tendue.

« Rejoins-moi, mon fils. Moi, je saurai quoi faire... J'empêcherai ce démon de prendre possession de toi ! »

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Shura recula, sentant sa raison vaciller. Une main se posa sur son épaule et lui rendit un tant soit peu d'assurance.

« Ce n'est qu'une illusion Shura ! » L'Espagnol identifia sans peine la voix d'Armando, cet ange gardien qui veillait sur lui par de là la mort. « Tu le sais au fond de toi que toutes ces paroles sont des mensonges. »

Shura mordit sa lèvre inférieure alors qu'à la confusion, succédait la rage. Non, il n'était pour rien dans le drame qui s'était joué ce soir-là. Son père seul était le meurtrier, celui qui avait détruit leur famille et réduit en cendre leur demeure. Brusquement, tout ce qu'il avait toujours rêvé de hurler à ce monstre lui revint en mémoire.

Son sabre se planta dans la poitrine d'Adrian Candelas, lui arrachant un cri de douleur mêlée d'effroi.

« Maintenant, meurtrier, tu vas m'écouter ! gronda l'Espagnol. Tu ne mérites que la mort pour m'avoir arrachée aux bras de ma mère et réduit à néant tour ce qui nous unissait. »

Devant les prunelles noires brûlant de colère, le visage du père de Shura se décomposa, révélant le visage boursouflé qu'il avait déjà contemplé quelques heures plus tôt. Mais le jeune homme n'afficha aucune peur : bien au contraire, il n'y avait plus que de la colère en lui.

« Il n'y a jamais eu de démon en elle, et encore moins en moi ! poursuivit-il d'une voix rauque. Et tu sais quoi, espèce de salopard, si j'ai servi fidèlement Athéna, c'est parce que je croyais et je crois toujours en elle!»

La lame plongea encore plus profondément dans le corps du démon, qui gémit en retour. Non contant de le rapprocher de son dernier souffle, Shura le poussa jusqu'à ce qu'il soit dos au mur. Là, il enfonça encore plus l'épée, agrafant littéralement le succube à la palissade en bois.

Il recula d'un pas, haletant, contemplant d'un œil éteint le cadavre.

« Shura ».

L'Espagnol se retourna sur l'apparition.

« Alexandra et Joaquin Candelas peuvent désormais reposer en paix. »

Armando hocha la tête, signe qu'il comprenait.


Pavillon Sud

Angelo courait dans les couloirs à en perdre haleine. Il ne ralentit que lorsque seuls ses bruits de pas raisonnant, il fut certain d'avoir semé ses assaillantes. Il s'arrêta finalement et s'adossa à un grand pilier de bois formant l'angle d'une mezzanine, sa poitrine se soulevant frénétiquement alors qu'il tentait de reprendre son souffle.

« Tu perds les pédales, Angelo. Du calme… » s'encouragea-t-il. Il ferma les yeux et se força à respirer plus régulièrement. « Me voilà presque à faire de la méditation, comme ce prétentieux de Shaka ! » ajouta-t-il avec ironie.

« Maria, relance-moi la balle ! »cria une voix enfantine.

Angelo sursauta et se retourna. Qu'elle ne fut sa surprise de se retrouver devant le mur blanc immaculé et la porte en bois d'un vieil immeuble, donnant sur un sombre couloir.

« ... débouchant sur une petite cour, aux pavés irréguliers, où nous jouions Maria, Anna, Fabiolo et moi. Mon dieu, nous sommes à Palerme ! » murmura Angelo.

Sa gorge se serra et son cœur se mit à battre la chamade. Il s'engagea dans le long porche, appréciant la fraîcheur à l'ombre de ces murs et de ce toit crasseux. De nouveau, le soleil de plomb piqua sa peau ambrée alors qu'il pénétrait dans la cour au sol défoncé. Il leva le regard et observa le ciel bleu azur. C'était une journée ensoleillée de juillet, à la chaleur torride et implacable.

Angelo frémit à cette idée. Se pouvait-il qu'il soit revenu ce jour-là ?

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Le petit Angelo supplia sa sœur ainée Maria de lui lancer « la balle ». C'était en fait un hideux amalgame de chiffons et de plastiques que son père leur avait confectionné pour qu'ils puissent jouer au football.Une horreur à laquelle il tenait plus que tout, et tentait de monopoliser au maximum. Le seul problème, c'est que le reste de sa fratrie voulait en faire autant. Fréquemment, des bagarres éclataient en cours ou après les rencontres amicales pour la domination du trophée peu glorieux.

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« C'est impossible ! C'est encore une illusion ! » s'écria-t-il, reculant contre le mur.

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Ce jour-là, Angelo prit le dessus. Il frappa son petit frère Fabiolo à la tête, puis griffa la cadette Anna, avant de plaquer au sol son aînée, Maria, qui s'échappait avec l'ignoble conglomérat de détritus marron. Il la mordit au poignet, pour lui faire lâcher prise. Maria se mit à hurler, ce qui alerta sa mère.

Celle-ci attrapa le chenapan par le col de son T-shirt, et l'entraîna à l'intérieur de l'appartement familial, qui se trouvait au rez-de-chaussée.

« Madre-mia ! Mais pourquoi l'avons-nous appelé Angelo ? C'est un vrai démon ! »

Elle poussa à l'intérieur le gamin qui, connaissant la punition qui allait lui être infligée, s'accrocha de toutes ses forces au chambranle de la porte.

« J'ai rien fait !

Comme d'habitude… Maintenant, tu vas au coin ! » ordonna sa mère d'un ton sans appel, désignant l'endroit crasseux en question, coincé entre le lit des deux sœurs et le lavabo.

« Mais… maman ! » supplia l'enfant. Il leva son regard bleuté sur celle qui lui avait donné le jour, ses yeux prêts à déborder de larmes comme des fontaines trop pleines. « Je suis innocent ! »

« Si, je me rappelle pourquoi on t'a appelé Angelo, » soupira sa mère, visiblement attendrie. Le petit ange sourit, sûr de sa victoire. « Va au coin tout de même, ou tu vas avoir droit à une fessée publique en prime ! » cria la matrone, qui décidément connaissait tous les tours de son rejeton.

Effrayé à l'idée de subir la punition suprême et honteuse, Angelo ne se fit pas prier et courut à l'endroit désigné, moyennant des sanglots déchirants. Il attendit que sa mère quittât les lieux pour se glisser en dessous du lit.

Plus que tout au monde, il détestait être au coin.

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Angelo regardait la scène, un sourire mélancolique ornant ses lèvres tandis que les larmes lui montaient aux yeux. Puis son regard se posa de nouveau sur sa mère, son frère et ses sœurs, qui étaient tous réunis dans la cour.

Leur destin funeste était en marche.

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Ce destin fit interruption quelques minute plus tard, après que le père soit rentré à la maison. Il avait ramené une enveloppe gonflée de billets et en montrait le contenu à sa femme, sur le pas de la porte. Celle-ci, médusée par la somme d'argent, ne fit pas attention que son « ange » s'était échappé du coin et dormait maintenant d'un sommeil profond sous le lit.Dans la cour, les deux sœurs menaient la vie dure à leur frère cadet.

Soudain, des bruits de freins retentirent devant l'immeuble, suivis d'une cavalcade, assez bruyante pour extirper le petit Angelo des bras de Morphée.Il glissa un œil hors de sa cachette, et faillit hurler de terreur, mais un étrange sentiment l'en retint.Plus tard, il apprit que c'était ce qu'on appelait l' « instinct de survit ».

Deux des hommes armés firent feu. Les balles atteignirent Anna et Fabiolo en pleine tête. Le sang souilla les pavés, alors que les cris de sa mère déchirèrent le silence qui suivit la fusillade.Un des hommes en noir l'attrapa par les cheveux et la tira sans ménagement à l'intérieur. Le deuxième malfrat frappa du poing le père et l'obligea à entrer lui aussi.Un autre gorille empoigna Maria, qui hurlait de terreur. La porte se referma sur eux, cachant aux éventuels regards le carnage à venir.

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Angelo brandit son poing, et tenta de frapper l'homme qui amenait sa sœur à l'intérieur de la pièce, mais il sentit une main attraper son épaule gauche, alors qu'une deuxième couvrait son poing et le retenait. Il bascula soudain en arrière et tomba à genoux.

« Lâche-moi !

– Angelo, tu ne peux rien faire pour eux. » La voix de Lorenzo lui parvint de même qu'un souffle glacé caressa sa nuque. « C'est une nouvelle illusion créée par ces démons des rêves. Rien de ceci n'est en train de se dérouler devant toi !

– Tu mens, c'est toi le démon. Lâche-moi ! » grinça l'Italien.

Il continua à lutter, mais la force qui le retenait était supérieure.

« Écoute-moi, Angelo. Ne les laisse pas te berner. Ce que tu vois n'est qu'une illusion, bâtie sur des souvenirs puisés au fond de ta mémoire, lui répondit Lorenzo d'une voix calme.

– Lâche-moi ! hurla Angelo.

– Non ! »

La réponse de Lorenzo était sans appel. À bout, Angelo leva les yeux pour ne plus voir la scène : des linges blancs pendaient de chaque fenêtre des cinq étages de l'immeuble crasseux, devenus étrangement silencieux. Il devina des regards épouvantés ou curieux qui se cachaient dans les ténèbres des petits appartements.

« Tout le monde était là à se terrer comme des lapins dans leurs terriers. Mais ils regardaient tous ! Ils entendaient tous les appels au secours ! Et pourtant, personne n'a levé le petit doigt ! » gémit-il.

Ses paupières se fermèrent, et il tenta d'ignorer les trois bruits de détonation ponctués des cris de ses parents et de sa sœur. Mais ceux-ci lui déchirèrent les tympans, chacun faisant trembler son corps d'un sentiment mêlé de révolte et de désespoir.

« Non, arrêtez, je n'en peux plus ! » sanglota-t-il. Mais implacablement, le film de ce terrible événement continua à se dérouler devant ses yeux.

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Les cris cessèrent, mais le petit Angelo resta caché sous le lit, osant à peine respirer. Il se terra plusieurs heures sans bouger, à contempler le visage de sa mère : un masque de mort ... Si beau et si tragique.Puis réalisant que les tueurs étaient partis, il s'extirpa de sa cachette.Un son effrayant remonta de l'un des corps à ce moment-là : un râle d'agonie.Étreint par la terreur, le petit Angelo fuit jusqu'au port, et se cacha dans un hangar. C'est là que son maître, le Chevalier du Cancer de l'époque le trouva, hagard et en larme, et le livra par la même à Salem.

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« Non, arrêtez cela ! Laissez-moi partir ! » hurla-t-il, le cœur au bord des lèvres.

Il tenta de se dégager de l'étreinte du fantôme de Lorenzo, mais celui-ci le retenait toujours fermement immobilisé à genoux. La scène changea de nouveau : il se trouvait désormais dans la demeure de Castiglione, le parrain qui avait fait commanditer l'assassinat de sa famille. Une fois de plus, une tranche de sa vie réapparut devant ses yeux.

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Angelo se tenait droit devant les gardes du corps de Castiglione, prêt à bondir sur ses proies et à les occire. Vêtu entièrement de noir, un sourire cruel sur son visage adolescent, on l'aurait pris pour la représentation d'un vampire de roman.

« Si j'étais vous, j'appellerais mon maître et lui conseillerais de faire ses prières ! » menaça-t-il avant de laisser échapper son ricanement de dément.

« Il Signore Castiglione ne va pas interrompre son dîner pour un gamin comme toi. Allez, casse-toi avant qu'on t'apprenne les bonnes manières ! »

Une lumière dangereuse brilla dans les yeux de l'adolescent de quinze ans.

« Ca j'en doute… Ce soir, Castiglione dîne en enfer, » répondit-il de sa voix sifflante. « Et vous avec… »

Ce fut les dernières paroles qu'il prononça ce soir-là. Il massacra les gardes un à un, à main nue, prenant un malin plaisir à les torturer et à les mutiler. Puis ce fut le tour des habitants de la demeure : personne n'y réchappa. Il plongea avec délectation sa main devenue justicière dans la gorge du gros Castiglione, décapita son fils avant de s'attaquer à sa fille, qui s'était réfugiée dans un bureau. Celle-là, il lui arracha vivante le visage, qu'il afficha sur un mur de son temple. Une sorte d'hommage qu'un Angelo dérangé offrit à sa mère avant de disparaître définitivement dans l'ombre de Masque de Mort.

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Angelo ferma les yeux et sentit son cœur se serrer. Ce soir-là, il avait écouté ce que Salem lui murmurait depuis des années. Il était devenu « Masque de Mort », et avait accepté de plonger dans la folie et les ténèbres.

L'emprise de Lorenzo se fit de plus en plus forte.

« Courage, Angelo... Le démon faiblit. »

Malgré ses paupières clauses, une autre scène s'ouvrit à lui.

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Angelo se tenait debout dans un bureau sombre, au charme raffiné et dépouillé, qu'il reconnut tout de suite. C'était là qu'il avait mis à mort la fille Castiglione. Elle gisait d'ailleurs affalée contre le scriban, sa longue chevelure éparpillée autour cachant son visage mutilé et sanguinolent.

« Je suis désolée de ce que j'ai fait ce soir-là, » murmura-t-il avec émotion. « Si seulement je ne l'avais pas écoutée…

Mais pourquoi le serais-tu ? » répondit une douce voix féminine. Lentement la morte se redressa, et releva la tête, offrant à la vue horrifiée de l'Italien son visage dépouillé de la peau et d'une partie des muscles. « Je t'ai attendu si longtemps mon frère ! »

Articulant avec difficulté, ses paroles étaient difficiles à saisir. Mais Angelo comprit très bien le dernier mot.

« Votre… frère ? répéta-t-il, horrifié.

Oui, mon frère, Angelo… Angelo Baldassare. » Elle profita de sa stupeur pour réduire la distance et tenta de l'agripper par le bras, mais il se dégagea prestement. « Angelo, c'est moi, ta sœur Maria. Ne me reconnais-tu donc pas ? » demanda-t-elle d'un ton désespéré.

Angelo contempla avec des yeux horrifiés ce visage hideux aux orbites presque pendantes et crut qu'il allait vomir.

« Maria est morte lorsqu'elle avait dix ans, vous n'êtes pas elle !

Oui, je suis morte… de ta main, et non de celle des hommes de Castiglione. Angelo, j'étais encore en vie lorsque tu t'es enfui. Ils sont revenus me chercher plus tard, expliqua-t-elle. Mais ce n'est pas grave, je te pardonne, car tu as vengé notre famille ce soir-là. »

Un tremblement parcouru Angelo lorsqu'il vit la sanguinolente figure ouvrir grand ses bras comme une invitation à l'embrasser. Jamais de sa vie il n'avait eu autant l'impression d'être un monstre, un être vil et abject qui avait apporté chaos et désolation sur son passage. Il chercha en vain le sabre qu'il croyait toujours détenir : il aurait pu se trancher la gorge et débarrasser ainsi le monde de son ignoble existence. Retourner dans la Sixième Prison des enfers où le juge Minos l'avait très justement condamné à croupir.

« Viens dans mes bras, mon frère », supplia la femme sans visage.

L'Italien sentit son cœur prêt à exploser de honte et de tristesse.

« Non, je n'ai pas besoin de ton pardon ! Déteste-moi, haïs moi, mais surtout… ne me pardonne pas ! »

D'un geste il la repoussa.

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« Angelo, ouvre les yeux. Il n'y a personne d'autre que toi ici. »

La voix de Lorenzo lui parvint comme dans un rêve, de même que la sensation de froid sous sa main. Il ouvrit lentement les yeux que les larmes avaient envahis et ne découvrit que les poutres sombres du couloir où il gisait.

« J'ai tué… non, massacré ma sœur ! » hoqueta-t-il. Il réalisa alors qu'il tenait toujours le sabre crispé dans l'une de ses mains. L'envie d'en finir lui revint aussitôt.

« Non, Angelo… Ne fait pas ça. Ce n'était qu'un rêve, une illusion. Les succubes ont utilisé tes souvenirs et ton sentiment de culpabilité envers tes actions en tant que Masque de Mort pour te faire plier, mais tu n'as pas cédé. Au contraire, tu l'as retourné contre eux et ils ont dû s'enfuir. »

Angelo se releva doucement, essuyant ses larmes qui ne semblaient pas vouloir se tarir. Les paroles de Lorenzo avaient du sens, mais ce qu'il avait vu et ressenti l'avait ébranlé plus que toute autre bataille durant sa vie de chevalier.

Se retournant, il observa d'un regard brillant l'apparition translucide qui flottait à côté de lui.

« Tu es mon ange gardien, c'est ça ? demanda-t-il en reniflant.

– Pas exactement…, je suis ce qui reste de la conscience de Lorenzo, mais suis également devenu une partie de la tienne. Je ne peux pas laisser quiconque te faire du mal, » répondit Lorenzo. « C'est pourquoi je t'aiderai autant que je peux à te sortir de ce nid de démons. Cependant… » Une main quasi transparente se posa sur son épaule. « Une fois à l'abri, il te faudra te méfier de cette femme qui sommeille elle aussi dans ta mémoire. Elle cherchera de nouveau à te contrôler. »

L'Italien sentit un aiguillon lui transpercer le cœur alors qu'il comprit immédiatement à qui Lorenzo faisait allusion.

« Salem. »


Pavillon Est

Ambre n'avait rencontré personne depuis son combat avec les trois démons, dans le couloir du rez-de-chaussée. Elle avait compté qu'elle devait errer depuis une heure dans ce dédale de corridors et d'escaliers en bois sombre. D'ailleurs à quel étage se trouvait-elle ? Au moins le quinzième. ...Elle avait fini par perdre la notion de l'orientation à force de courir comme une folle.

Elle s'arrêta devant ce qu'elle identifia à une fenêtre, et tenta de faire coulisser la palissade de papier. Celle-ci refusa de céder. D'un coup de sabre, Ambre trancha la fragile structure en deux, et donna un bon coup de pied dans la vitre qui se révéla derrière. Elle passa la tête par le trou qu'elle avait créé et sentit une pluie chaude battre ses joues. L'air était poisseux, l'obscurité régnait sur les quatre bâtiments et la cour s'était transformée en une sorte de marécage. Ambre vit avec horreur que la voiture était en train de s'enfoncer dans la glaise, comme happée par des sables mouvants.

« J'aurais dû m'y attendre… »

Une main se posa sur son épaule, la faisant sursauter. Elle se retourna vivement, et assena un coup de sabre à l'ombre qui se trouvait derrière elle. Mais la lame fut stoppée nette : l'assaillant lui avait saisi le poignet et l'avait immobilisé, sans lui faire de mal.

« Ambre, du calme, c'est moi ! »

La voix de Camus ! Ses yeux se réhabituant à l'obscurité, elle reconnut effectivement la haute taille et les traits sérieux de Camus.

« Désolé, je ne voulais pas ! balbutia-t-elle.

– Ambre, je suis si content de te revoir ! »

Sans qu'elle puisse prononcer un mot, Camus l'attira contre lui. Ambre se laissa faire, trop surprise qu'il se comporte ainsi à son égard. Son compatriote lui était en effet apparu comme un être froid et guère attachant. Même durant les jours qu'il avait passé à l'hôpital, où elle l'avait veillé – ou plutôt surveillé – il n'avait pas montré la moindre émotion. Pourtant, elle n'était pas mécontente d'être dans ses bras en ce moment : c'était une étreinte si agréable, si rassurante, qui lui faisait oublier qu'elle-même était une guerrière. Qui lui rappelait qu'elle n'était qu'une femme.

« Non mais à quoi penses-tu ? ... Vous êtes tous les deux en danger... Ce n'est pas le moment ! » se gronda-t-elle.

Elle leva les yeux, son regard rencontra deux lacs aux eaux bleues apparemment dormantes, mais qui recelaient de dangereux tourbillons. « Mais peut-être est-ce la le vrai danger... » songea-t-elle, alors qu'un curieux engourdissement l'envahissait.

L'étreinte sur sa taille faiblit. Camus effleura doucement de la main son menton, caressa ses lèvres, puis sa joue, et déposa un baiser sur son front. Ambre savoura chaque effleurement sur sa peau, son regard toujours accroché à l'azur de celui de Camus.

Celui-ci eut un discret sourire avant qu'à sa main se succèdent ses lèvres. Il embrassa de nouveau son front, puis ses joues embrasées, et enfin ses lèvres. Sa main libre glissa lentement dans le dos d'Ambre, rejoignant la courbure parfaite des reins. Il enlaça sa taille avec encore plus de force, l'emprisonnant au plus près de son corps.

A suivre