NB : étant donné que j'ai commencé à écrire les Chroniques fin 2004, à une époque où The Lost Canvas en était à ses balbutiements, et que le scénario à l'heure actuelle de TLC ne m'inspire guère, la présente fiction ne tient pas compte des événements et personnages de TLC.


Chronique IV : Edge (2/2)

Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 mars 2004, 10 h 30 (March 5, 8 :30 AM, GMT +2 :00)

Palais d'Élision

Glaucus glissa un coup d'œil à sa maîtresse et se sentit transporté d'allégresse. Deux jours s'étaient écoulés sans qu'Ishara n'ait sombré dans une crise de folie. Cela ne s'était jamais produit depuis la transformation d'Amalric, il y a des siècles de cela. Par quel miracle se trouvait-elle sur la voie de la guérison ?

O

Bàlint s'approcha de l'un des gigantesques piliers, le plus près possible du trône de Perséphone. Il était intrigué par la demande inopinée d'Apollon, et soupçonnait la promenade inattendue d'Ishara, deux nuits plus tôt, d'être la cause de sa visite.

O

Les lourdes portes de la salle du trône s'ouvrirent lentement, laissant le passage libre à Glaucus et à Ishara. Mais Apollon ne prêta pas attention à leur arrivée : il avait capté l'aura froide et puissante d'un vampire s'approcher de Perséphone.

« Ô, Apollon, mon neveu, ils viennent d'arriver... Glaucus et Ishara attendent votre parole », annonça la déesse.

Apollon se retourna, son regard se posant sur Ishara comme attiré par un sortilège. Elle portait une toge bleu sombre, qui épousait admirablement les formes de son corps et rehaussait la blancheur de porcelaine de sa peau. Ses longs cheveux noirs retombaient sur ses épaules avec grâce avant de cascader dans son dos et sur ses reins. Repoussant les pensées impures que faisait naître l'immortelle beauté, Apollon s'intéressa alors à Glaucus : le centurion regardait ailleurs, l'air visiblement ennuyé d'être là.

O

Ishara sentit son cœur bondir, comme s'il pouvait battre encore : Apollon portait discrètement accrochée à la ceinture une rose bleue. Lorsqu'elle releva les yeux, son regard croisa celui du Dieu de la musique. Elle les rabaissa aussitôt, une étrange sensation de vertige l'ayant saisie. Puis elle entendit la voix profonde d'Apollon s'élever :

« Je suis venu demander à Perséphone une audience, pour m'assurer que vous profitiez de votre séjour en ce temple, mais également pour vérifier que vous adhériez pleinement à nos règles de conduite. »

La Babylonienne se força à ne pas lever les yeux sur Apollon, et jeta un coup d'œil discret à Glaucus. Celui-ci grattait du pied un caillou invisible, affectant un regard détaché.

« Je vous rappellerai juste une chose... Vous serez les bienvenus en ce Sanctuaire Terrestre tant que vous vous soumettrez aux lois de celui-ci. » Apollon s'interrompit et se posta devant Glaucus. « Eh bien, centurion, j'aimerais que tu accordes un peu d'attention à ce que je dis... »

Glaucus releva la tête et fixa le dieu d'un regard haineux. Ishara sentit la tension monter entre les deux hommes, et s'interposa.

« Ô, Dieu Apollon, nous ne désirons qu'une chose : rester en ce sanctuaire et y vivre, respectueux de ces coutumes et de ses règles. Nous sommes et demeurons vos humbles serviteurs. »

Elle s'inclina devant lui, sa chevelure balayant d'une onde gracieuse ses épaules et ses bras, tandis que sa toge se répandait autour d'elle.

O

Apollon couvrit d'un regard désemparé ces longs cheveux flottants autour de ce corps élancé, se mêlant harmonieusement aux voiles azur. Malgré l'aura puissante et entêtante d'Ishara, de même que les pulsions inavouées qu'elle éveillait, il se força à ignorer ses charmes et se reprit bien vite.

« Si vous désirez vous rendre dans un temple extérieur à la juridiction de ma tante bien-aimée, Perséphone, il vous faudra demander une autorisation à la divinité gouvernant ce palais. »

À ses pieds, Ishara gardait sa position gracieuse et soumise. Il lui était reconnaissant de ne pas lever ses yeux sur lui. Mais il hésitait : il avait envie de lui tendre la main, et de l'aider à se relever. De sentir sa peau contre la sienne.

O

« Tu peux te relever, créature de la nuit. »

Les paroles d'Apollon heurtèrent Ishara, lui faisant aussi mal que si un pieu avait déchiré sa poitrine. Pourtant, elle refoula sa déception au plus profond d'elle-même et se releva, tout en gardant le visage humblement baissé.

O

Apollon regrettait ses paroles, mais il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas se permettre de se montrer accommodant avec l'une ou l'autre de ces créatures. Pas en public, tout du moins... Il était certain que la femme vampire avait compris le message et viendrait se présenter à son temple, où il s'assurerait de la plus grande intimité. Il se sourit à lui-même, de vilaines pensées assaillant de nouveau son esprit, et décida qu'il était temps de clore l'audience.

« Perséphone, Ô ma tante, mon discours ainsi s'achève. Permettez-moi de me retirer. »

Apollon inclina légèrement la tête et se retira, sans attendre un signe de Perséphone, comme à son habitude. Il ne put s'empêcher d'admirer l'élégante révérence que lui adressa Ishara. Mais une fois de plus, il se força à détourner le regard de la Babylonienne.

Il s'arrêta sur le seuil de la salle du trône. L'aura froide qu'il avait sentie avant l'arrivée de Glaucus et d'Ishara s'éloignait de Perséphone, et quittait les lieux en même temps que lui. Maintenant, plus aucun doute n'était permis : un troisième vampire habitait ce temple. Et pour une raison ou une autre, Perséphone le cachait.

Apollon porta la main à sa ceinture, cherchant à étreindre le bouton de rose qu'il y avait accroché, mais celui-ci avait disparu. Il se retourna et l'aperçut près d'un pilier, où il était tombé. Il resta là à fixer la fleur dont la couleur délicate et rare rayonnait sur le gypse sombre du sol, aussi désirable que la femme vampire qui l'avait envoûté.

Les portes de la salle du trône se refermèrent sur cette vision.

O

Ishara ramassa discrètement la rose et la cacha dans son corsage. Une épine écorcha sa peau, mais elle n'y prêtât pas attention. À l'abattement avait brusquement fait place l'espoir, et sans qu'elle ne puisse s'en empêcher, un sourire radieux illumina ses lèvres.

O

« Intéressante cette relation qui semble s'établir entre Apollon et Ishara. Cette folle pourrait me servir à l'avenir, finalement », murmura Bàlint avant de s'enfoncer dans l'un des sombres couloirs du temple de Perséphone.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 mars 2004, 17h30 (March 5, 8 :30 AM, GMT +9 :00)

Pavillon Bishamonten, le Grand Salon

« Messieurs… Il est temps de passer à cette fameuse élection. » Dohko s'avança jusqu'à la cheminée, là où Gladstone se tenait quelques minutes auparavant. « Y a-t-il des candidats ? »

Les anciens chevaliers d'or se regroupèrent non loin de lui en trainant des pieds. Comme Dohko s'y attendait, aucun volontaire ne se manifesta.

« Shion, accepterais-tu d'être candidat ? insista le Chinois.

– Désolé Dohko, mais je crains de ne pas être la personne la plus indiquée pour servir de lien avec Gladstone, répondit le Tibétain avec un sourire entendu. Mais je pense que tu serais parfait dans ce rôle. »

Un murmure d'approbation parcourut les anciens chevaliers, tirant un discret soupire à Dohko.

« Bien… Dans ce cas, j'accepte de me présenter. Mais il faudrait à minima un deuxième candidat pour avoir des élections équitables. » Il balaya l'assemblée du regard, s'arrêtant tour à tour sur Shaka, Mü et Saga. « Messieurs… un peu de courage. C'est pour le bien de tous. »

Après une longue minute de silence où les riches tapis du salon devinrent l'intérêt central de tous, Shaka se décida à s'exprimer.

« Je n'interviens pas en tant que candidat, mais plutôt pour vous soumettre la candidature de l'homme que je pense être le plus à même de remplir la fonction. » Shaka désigna l'aîné des Anthaliès d'un geste de la main. « Il s'agit de Saga.

–Non, mais tu es tombé sur la tête, Shaka ! » rugit Milo, s'étouffant presque d'indignation. « Pas ce parjure !

–Ne me dis pas que la dernière guerre ne t'a pas servi de leçon ! » Aiolia secoua la tête, montrant la même exaspération que son compatriote.

Shaka les ignora tous les deux, engagé dans une sorte de duel muet avec Saga, qui le fixait intensément.

« Ils ont raisons, Shaka.

– Dans un sens, oui, mais je pense que tu es le seul ici à avoir les qualités nécessaires pour nous représenter, Saga, mis à part peut-être Kanon. » L'ancien chevalier de la Vierge fit volte-face et toisa un par un ses compagnons, comme le ferait un avocat devant des jurés avant de se lancer dans un réquisitoire. « J'ai bien réfléchi à la demande du Grand Maître, et je pense qu'il s'agit d'un test, d'une épreuve qu'il veut nous faire passer pour évaluer nos réactions. » Il baissa la voix, prenant le ton de la confidence. « À vrai dire, je soupçonne Gladstone d'être un peu manipulateur et intrigant. Il faut donc quelqu'un qui n'ait pas peur de lui résister lorsque ses demandes outrepassent la limite du raisonnable.

– C'est un point que nous avons tous plus ou moins suivi, acquiesça Dohko. Mais je t'interromps. Continue. »

Shaka hocha la tête avant de poursuivre :

« Il est inutile de rappeler que Saga nous a tous prouvé qu'il était un maître de la manipulation et de la conspiration, aussi bien par son habileté à assassiner Shion puis à usurper son identité, son aplomb à camoufler ses pires exactions, ainsi que sa facilité à mentir à tous pour nous berner et s'introduire dans le Sanctuaire…

– Dis-moi Shaka, tu fais ce petit discours pour m'encourager ou m'adresser tes remontrances sur mes comportements passés ? l'interrompit Saga, légèrement agacé. Si tu veux me dire mes quatre vérités, tu peux le faire en privé.

– Peut-être les deux, mais je souhaite surtout t'apporter mon soutien. Comme je l'ai dit, tu es le plus compétent pour nous représenter et montrer à Gladstone que nous ne sommes pas que des pions, et que nous pouvons avoir une réelle utilité si on nous laisse le temps de nous adapter. » Un discret sourire éclaira les pâles lèvres du jeune homme alors qu'il constatait le silence quasi-religieux qui régnait. « Je n'ai rien à rajouter. »

Shaka retourna tranquillement dans le rang, ignorant les regards admiratifs, interloqués ou courroucés qui se posèrent sur lui. Seul Mü osa s'approcher.

« Où est-ce que tu as appris à discourir comme cela ? chuchota-t-il.

– Calden prenait des cours du soir pour devenir avocat », répondit Shaka sur le même ton. Il fit signe de la tête à Dohko que la séance pouvait reprendre son cours.

« Bien… À moins que Saga ne désire se retirer, ou que l'un d'entre vous ne veuille candidater… » Le Chinois dévisagea une fois de plus chaque membre de l'assemblée. « Non… personne ? Bien. Passons donc au vote », annonça-t-il. Il se tourna vers son ami de toujours. « Shion, tu veux bien arbitrer ? Étant moi-même candidat, je ne puis le faire.

– Bien sûr. » Shion prit la place de Dohko tandis que le Chinois alla se ranger auprès de son concurrent. « Je propose de voter à main levée. Des objections ? » Un silence pesant fut la seule réponse qu'il obtint. « Très bien…, que ceux qui sont en faveur de Dohko lèvent la main. »

Aldébaran, Mü, Milo, Saga et Aiolia se manifestèrent, s'étonnant à voix basse de leur faible nombre.

« Bien. Maintenant, les personnes en faveur de Saga ! »

Camus, Angelo, Aphrodite, Kanon, Shura, Shaka, Dohko et Shion lui-même levèrent le bras.

« Très bien. À la majorité, Saga est déclaré notre représentant officiel auprès du Grand Maître d'Ermengardis », annonça Shion.

Bien loin de susciter des applaudissements, la décision tira un rugissement d'indignation de la part d'Aiolia, qui jeta de rage son verre à terre.

« Je ne peux pas croire que vous ayez pu choisir ce traître assoiffé d'ambitions ! Vous n'avez donc rien retenu de vos erreurs passées ? gronda-t-il avant de se diriger vers la sortie. En tout cas, je sais ce que je vais répondre dans trois jours !

– Aiolia, attends ! »

La porte claqua derrière Milo, laissant les anciens chevaliers dans le silence.

« Bien… Je suppose qu'il ne me reste plus qu'à demander audience à Gladstone et lui annoncer le résultat, conclut Saga sur le ton de la défaite.

– Oh, je pense que tu n'en auras pas besoin. » Shaka pointa à une caméra de surveillance installée discrètement derrière une composition florale japonaise. « Il est très certainement déjà au courant. »

O

Saga fixa avec irritation l'objectif de l'inopportun appareil lorsqu'il sentit une vigoureuse tape sur son épaule.

« Bravo, grand frère, te voilà de nouveau notre Pope sans avoir eu à assassiner qui que ce soit cette fois-ci », persifla Kanon avant de rajouter à voix basse : « si tu as besoin d'un lieutenant aussi manipulateur, menteur et retors que toi, je suis ton homme !

– Très drôle, Kanon. » Saga poussa un long soupir avant d'adresser un sourire que seul son frère pouvait comprendre. « Je pense que tu vas commencer par surveiller Aiolia et Milo. Il ne faudrait pas que ces deux idiots fassent des choix regrettables avant que les soixante-douze heures ne se soient écoulées. »


Pavillon Bishamonten, bureau de James Gladstone

« Comme ça, je suis manipulateur et intrigant ? » James laissa échapper un rire amusé. « Bien vu, Shaka, tu m'as bien cerné… ou presque. En tout cas, Saga est un excellent choix. »

Le Grand Maître interrompit son monologue lorsqu'il entendit toquer à son bureau. Pour toute réponse, il déverrouilla la porte à distance, laissant entrer ses invitées.

« Shina, Ambre, Thétis, veuillez prendre place. » James désigna les trois sièges où les jeunes femmes prirent place silencieusement. « Je suppose que vous vous demandez pourquoi je vous ai convoquées ?

– J'allais te le demander, répondit Shina en hochant la tête.

– Je viens de recevoir une requête de la part du Ministère de l'Intérieur japonais, suite à une demande de la préfecture de police de Tokyo. » James posa un dossier sur son bureau, dont Shina se saisit.

La jeune femme parcourut rapidement celui-ci, tandis que Thétis et Ambre tentaient de lire par-dessus son épaule.

« Un polymorphe ? s'exclama-t-elle.

– Tout porte à croire en effet qu'il s'agit bien d'un polymorphe d'après les résidus de tissus qui ont été retrouvés non loin des scènes de crime. Le suspect est éclectique dans ses choix, s'en prenant aux hommes comme aux femmes, autochtones ou étrangers. Nous en sommes à seize victimes. Il est aussi réglé comme une horloge : un meurtre tous les deux jours.»

Thétis et Shina continuèrent à étudier les différentes pièces tandis qu'Ambre se rassit à son siège, pensive.

« Si je ne me trompe pas, les polymorphes sont des créatures souffrant d'une anomalie génétique leur permettant de prendre l'apparence de tout ce qu'ils veulent, n'est-ce pas ? Animal, végétal ou humain, rien ne leur est impossible : ce sont de vrais caméléons.

– Tout à fait.

– En général, le polymorphe préfère s'attaquer aux humains, empruntant à sa victime son apparence, mais également fortune, position sociale, souvenirs… jusqu'à ce qu'il se lasse et trouve une autre victime pour jouer avec. » Elle pencha la tête en arrière. « Cela peut durer des mois, voire des années avant qu'il ne se remette à tuer… Non, effectivement, cela ne colle pas.

– Que cela colle ou non, je vous demande de l'arrêter… par tous les moyens. » Le Grand Maître alluma l'écran de son bureau, qui s'ouvrit sur une carte barrée de caractères en japonais. « Les meurtres ont lieu dans le quartier de Roppongi, l'enfer des boîtes branchées de Tokyo. Je vous ferai parvenir la liste détaillée des établissements à surveiller. Le polymorphe a tué hier soir : il frappera de nouveau demain. Et il vous trouvera sur son chemin. »


Pavillon Bishamonten, le Grand Salon

Shion ne tarda pas à quitter le grand salon, jetant un dernier regard désabusé en direction de Saga. Celui-ci s'entretenait avec son quasi-jumeau, les deux frères affichant tous les deux un sourire conspirateur.

« De toute manière, nous n'avions pas le choix… Shaka a raison. Il n'y a que Saga qui puisse faire le poids contre Gladstone, puisque je suis trop lâche pour parler. »

À vrai dire, il ne s'agissait pas vraiment de lâcheté. Il était conscient qu'il devait garder ce qu'il savait de Gladstone pour lui : le Grand Maître leur demandait de faire un choix qui n'en était pas un. Shion se doutait que très peu des anciens chevaliers accepteraient de retourner à la vie civile, en usurpant totalement l'identité de ceux dont ils occupaient déjà le corps. C'était pour eux une question d'honneur… Leur révéler la vérité sur Gladstone risquait juste de les mettre un peu plus en porte-à-faux, ce dont ils n'avaient pas vraiment besoin. Lui-même se voyait mal endosser le complet-veston de Sonam Kalsang et aller jouer au courtier dans une tour de Hong-Kong…

Shion grimpa les escaliers le plus rapidement possible, entendant des bruits de pas derrière lui : Shura et Camus regagnaient également leurs appartements. Il n'avait aucune envie de discuter avec eux, ou avec qui ce soit d'autre. Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa promptement à l'intérieur et referma le battant aussitôt, comme s'il voulait défendre l'accès de son « domaine » à quelques mauvais esprits qui l'auraient suivi. Sans éclairer aucune lampe, il se dirigea dans la pénombre jusqu'à son lit et s'affala plus qu'il ne s'assit sur le couvre-lit.

« Tout de même… Ai-je raison de ne rien leur dire ? N'ont-ils pas le droit de savoir à quel point ce Grand Maître est un monstre ? »

Une question plus que d'autres le taraudait : que faisait le chevalier Gladstone dans le rôle de Grand Maître d'Ermengardis ? Idem pour sa compagne. Que faisaient donc ses créatures corrompues à la tête d'une organisation dont l'histoire n'était qu'une suite de heurts violents avec les monstres de leur espèce ? Par quelle bizarrerie du sort avaient-ils reçu une absolution ? Tout le monde pouvait se retrouver dans l'erreur et prétendre un jour au pardon, mais dans le cas des vampires, ce simple concept semblait une incongruité. Pour être pardonné de ses actes, il fallait tout d'abord pouvoir éprouver des remords. Or les buveurs de sang en étaient par essence incapables, étant donné qu'ils n'avaient pas d'âme…

« Alors pourquoi ? Pourquoi sont-ils devenus les Grands Maîtres d'Ermengardis ? »

Shion se laissa basculer en arrière, son dos s'enfonçant dans le doux molleton du couvre-lit. Il fixa le plafond, retournant une fois de plus ces questions dans son esprit. Il ne se rendit pas compte qu'il glissait lentement dans un profond sommeil.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 mars 2004, 12h00 (March 5, 10 :00 AM, GMT +2 :00)

Palais d'Élision

Perséphone caressait la chevelure brune et lisse, tout en observant le visage endormi de son amant. « Qu'il était jeune lorsqu'il fut transformé ! » songea-t-elle, émue. Ses doigts quittèrent la soie de ses cheveux, et se mirent à courir sur les puissantes épaules, puis glissèrent plus bas, là où la peau était marquée par d'indélébiles cicatrices. L'une était droite, et barrait le dos en diagonale. D'autres, l'une sur l'épaule, et une deuxième, en dessous des omoplates, formaient de petits cratères. Perséphone les avait si souvent sentis sous son toucher lorsqu'elle étreignait son amant, mais c'était la première fois qu'elle avait l'occasion de les voir.

« Elles t'intriguent donc tant, ces cicatrices ? »

Bàlint venait de se réveiller, et regardait de ses yeux gris Perséphone. Celle-ci rougit, comme une adolescente prise en faute, et déposa un baiser sur sa joue. Délicate attention qui fit sourire Bàlint.

« Je croyais que les vampires pouvaient recouvrir de n'importe quelle blessure...

– C'est vrai.

– Mais ces marques, elles t'ont été faites il y a plus de quatre cents ans, n'est-ce pas ?

– Oui. » Bàlint enfonça sa tête dans l'oreiller brodé, comme pour chasser un mauvais souvenir. « Le fouet et les flèches étaient empoisonnées... Trempés dans un poison mis au point par les maudits alchimistes de l'Ordre. C'est pourquoi elles marquent ma chair pour l'éternité.»

Perséphone continuait à caresser les zébrures brunes qui couvraient le dos de marbre.

« Détestais-tu Ermengardis à ce point pour courir le danger de mourir sous les coups de ses soldats ?

– Oui. Si c'était à refaire, je n'hésiterais pas une seule seconde. »

Bàlint avait répondu sans rouvrir les yeux. Perséphone se baissa et déposa un nouveau baiser sur ses joues. Ses doigts quittèrent les cicatrices pour revenir jouer avec la chevelure brune.

« Quelle haine t'anime donc, Bàlint de Szeged ? »

Bàlint ne répondant pas, Perséphone se coucha à côté de lui et enlaça celui qui lui avait volé son cœur en posant sur elle son regard éternel.

« Je revois encore son visage...», murmura Bàlint.

1497, Ile de Telemny, la Gorge de la Mort.

Bàlint tenait toujours le médaillon dans ses mains, et tentait d'occulter de son esprit la douleur qui paralysait ses membres. Sa jambe droite, son dos, et son épaule gauche étaient transpercés par des flèches empoisonnées. Il pouvait sentir le liquide s'infiltrer en lui, coulant sous sa peau comme de la lave en fusion. Dans un éclair de lucidité, il songea qu'il devait les enlever, avant que son corps ne se consume, le condamnant à la même fin horrible qui avait emporté Gàbor quelques instants auparavant.

Bàlint saisit la flèche qui était fichée dans son épaule, et ignorant la douleur, l'arracha d'un coup sec. Il en fit de même avec les autres sagettes, les ôtant une à une, hurlant à chaque fois que le fer déchirait sa chair.Il retomba sur le sol, épuisé, et allait perdre connaissance lorsqu'il aperçut l'aube poindre à l'horizon. Il s'imagina un instant mourir, brûlé par les morsures du soleil levant, et rejoindre Gàbor.

Mais Bàlint chassa cette idée bien vite. Le médaillon qu'il tenait dans ses mains s'était ouvert, comme par magie, et son frère lui souriait.Bàlint sentit une force incroyable réchauffer sa poitrine, se propager dans ses veines, courir dans ses muscles, couvrant la douleur.Il revit les dernières heures qui s'étaient écoulées. Les images défilaient devant ses yeux : le conseil qui l'avait désigné comme chef de cette mission suicide, puis le soir, précédent la bataille. L'attaque dans la Gorge de la Mort, et de nouveau, le visage de Gàbor contemplant sa propre destruction...

La chaleur se fit plus intense dans le corps de Bàlint.Celui-ci, mort depuis des siècles, se trouvait soudain animé d'une vie prodigieuse.

« Gàbor, je te vengerai ! »

Bàlint releva la tête, puis le buste. Se soulevant sur ses avant-bras, il put voir l'armée ennemie approcher. Des hurlements de terreur la précédaient : les soldats d'Ermengardis achevaient les combattants de Marius d'un coup de pieu dans le corps, ne laissant aucune chance aux vaincus de s'enfuir.

Le même sort l'attendait s'il ne réagissait pas…

Le Magyar parvint à se tenir sur ses jambes, et se glissa derrière un rocher, lui-même encore étonné de pouvoir se mouvoir à cette vitesse. Il vit les hommes de troupe investir le lieu où il se trouvait quelques instants plus tôt, poignardant sans pitié les vampires agonisants à terre, les rendant à la poussière.Bàlint songea à s'enfuir lorsqu'un dragon, cuirassé et casqué d'un énorme masque cornu en fer, se posta devant sa cachette.Bàlint tenta de se résonner et de rester camouflé, avant de briser la nuque du soldat de cavalerie, s'appropriant son armure.

Il acheva bon nombre de ses propres créations, dissimulé sous son déguisement. Des hommes qu'il avait entraînés dans les ténèbres, ses enfants... Pourtant, il leur donna la mort sans remords, pour éviter d'éveiller les soupçons des guerriers d'Ermengardis qui l'entouraient. Contre sa poitrine, le médaillon de Gàbor battait, comme si son cœur s'était remis à palpiter par magie.

Sa force prodigieuse l'abandonna une fois rentré dans la citadelle de Telemny : Bàlint s'écroula derrière une statue de Ganymède. Personne ne fit attention à lui. Il ne paraissait alors qu'un de ces nombreux combattants de la Milice, tombés çà et là, trop harassés pour pouvoir se dévêtir de leurs carapaces de fer.

Il s'éveilla plusieurs heures plus tard, un rayon de clair de lune frappant ses paupières au travers de son casque d'acier.L'appel de la nuit... Sortant de sa cachette, il commença à errer dans les couloirs sans fin, et les atriums aux colonnades immenses. Ses pas le menèrent droit vers le repère d'Adémar, le général de la Milice Noire, le bras armé de l'Ordre d'Ermengardis. Il le comprit à l'instant où il vit flotter l'étrange emblème sur les tentures accrochées aux portes d'un temple au sommet de la montagne.Il se mit à escalader sans crainte la centaine de mètres de rochers, le projet fou d'assassiner Adémar grandissant dans son esprit. Il rencontra quelques gardes endormis, mais personne ne lui demanda quoique ce fût.Lorsqu'il parvint à l'entrée de l'édifice, il se retourna et contempla les canyons alentours. Ceux à l'est et à l'ouest du temple de Telemny étaient jonchés d'armes en tout genre, de casques et d'armures. Mais aucun cadavre n'était visible.

« L'armée de Marius entière aurait-elle été défaite ? »

Il s'arracha à la contemplation de ce carnage sans cadavre et pénétra dans le temple. Il se glissa en silence dans les couloirs obscurs, marchant toujours droit devant lui, vers la seule et faible lueur qui éclairait l'atrium. Des bribes de voix lui parvinrent, d'abord indistinctes, puis plus précises. Bàlint sentit le médaillon de Gàbor battre contre sa poitrine, comme si son défunt frère l'encourageait à poursuivre sa vengeance. Il se hâta de se rapprocher de l'entrée de la salle d'où provenait la lumière.

Celle-ci était grande, ronde, les murs ceints de colonnes aux troncs imposants. Le sol, gris et nu, avait été dépavé en huit endroits.Une vingtaine d'hommes s'affairaient autour d'énormes cercueils en métal. Adémar se trouvait parmi eux, surveillant d'un œil de faucon l'avancée des opérations. Bàlint n'eut aucun mal à le reconnaître grâce à sa légendaire chevelure rousse, couleur sang.

« Geida, Eorl,Castamir,Angmar ! Venez ! J'ai à vous parler ! »

Les quatre interpellés s'écartèrent du groupe et rejoignirent leur général près de l'une des immenses colonnes. Bàlint ne bougea pas de sa cachette, mais son ouïe développée lui permettait d'entendre chaque parole qui était prononcée.

« Vous prendrez chacun un cercueil, et le mènerez en un lieu que je vous indiquerai. Geldis, Adorjàn, Lôrinc et Lùitgard doivent être gardés dans un autre endroit. C'est beaucoup trop dangereux de les garder tous emprisonnés ici.

Que faisons-nous des clés, Monseigneur ? demanda le dénommé Castamir.

Ces clés ont été forgées dans un métal très particulier, le même que celui des armures des chevaliers d'Athéna. Elles ne peuvent être détruites.

Il faut donc les garder en lieu sûr, glissa Eorl le géant.

Menez ces cercueils dans un lieu qui restera secret, puis assurez-vous que personne ne viendra les rouvrir dans le futur. Telle est votre unique et seule mission, ainsi que celle de vos descendants. Je me chargerai de faire disparaître les clés de la mémoire des siècles et des hommes. »

Perséphone se dressa sur le lit.

« C'est impossible... L'histoire des cercueils de l'île de Telemny est donc fausse ! Les clés n'ont pas été détruites ! » s'écria-t-elle.

Bàlint se redressa, et l'enlaça à son tour de ses bras de marbre.

« Comme bien des légendes, elle n'est qu'une histoire fabriquée de façon à satisfaire et rassurer les hommes. Et ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'un vampire de l'armée de Marius connaît la cachette des quatre cercueils manquant, de même que celles des clés. »

Perséphone écarquilla les yeux.

« Bàlint, comment sais-tu cela?

– Je l'ai lu dans les pensées d'Adémar et de ses hommes. Adémar a lui-même gardé l'une des clés : celle qui ouvre le sarcophage de Marius. Elle est désormais transmise de génération en génération dans sa lignée. C'était ce que j'étais venu chercher lorsque je me suis infiltré dans le quartier général d'Ermengardis, il y a presque cinq cents ans. Je n'ai jamais cherché à assassiner le Grand Maître de l'époque, quoique j'aurais aimé le faire au passage...

– Est-ce pour ramener certaines clés et les cercueils que tu m'as demandé d'envoyer des hommes à Lyon ?

– Oui. »

Perséphone se mit à trembler. Comme pour la rassurer, Bàlint la serra contre sa poitrine.

« Imagine le pouvoir que te donnera la possession de ces cercueils et de leur précieux contenu. Apollon n'oserait plus te manquer de respect. » Perséphone ne répondit pas. « Aurais-tu peur de moi, ma Déesse ? » demanda le vampire. Perséphone releva ses yeux vers ceux de Bàlint : elle n'osait toujours rien dire. « Ô Perséphone, mon amour... Je vais te faire oublier cette peur. »

Bàlint embrassa les lèvres pâles de la déesse, non pas de sa fougue habituelle, mais avec tendresse. Perséphone songea brièvement à s'enfuir de ces bras et de l'attraction de ce démon. Avant de lui céder une fois de plus.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 mars 2004, 21h00 (March 5, 12 :00 AM, GMT +9 :00)

Pavillon Bishamonten, chambre de Shion

Translucide et presque invisible, la main effilée dessina les contours du visage de Shion. Une longue chevelure brune fantomatique couvrit le jeune homme, alors que des lèvres glacées scellèrent un baiser d'outre-tombe.

« Souviens-toi… » murmura Salem. « Souviens-toi comment tout cela a commencé. »

Shion ressentit une impression de froid dans le dos et battit des paupières. La première chose que son regard rencontra fut une immense voûte en pierres sombres, qui formait un arc de cercle à une bonne dizaine de mètres du sol.

« Une église ? »

Il se mit en position assise et observa avec attention les éléments de ce décor qui lui semblait vaguement familier. Des colonnes étaient visibles tout autour de lui, supportant l'impressionnante voûte.

« Un temple ? » s'étonna-t-il.

Il se raidit, apercevant un emblème qu'il reconnut immédiatement : celui du bélier. La représentation du signe zodiacal était gravée au pied et au sommet de chaque pilier.

« Le temple du Bélier... Mais comment est-ce possible ? »

Shion se releva d'un bond, mais s'immobilisa bien vite, trop absorbé par la redécouverte de ce paysage qui lui fut jadis si familier. Il s'abîma ainsi dans la contemplation pendant une durée qu'il ne put définir, et ne s'en extirpa que lorsque de joyeux éclats de voix parvinrent à ses oreilles. Les rires provenaient de ce que Shion se rappela être les appartements privés du chevalier du Bélier. C'est là qu'il avait habité, à l'instar de nombreux prédécesseurs et successeurs. Il fit un pas en avant, puis un autre, et se laissa finalement guider par la douce atmosphère qui régnait en cet endroit. Une atmosphère familière, si chère à son cœur.

Il parvint enfin à la porte d'entrée, et sa main se crispa sur le loquet. À l'intérieur de la chambre, les rires avaient fait place à des chuchotements. Shion se sentit de plus en plus troublé, l'impression d'avoir déjà vécu cette scène le tenaillant de façon insistante à la gorge. Son inconfort s'accrut à mesure que la pièce se découvrait à son regard. Elle était plutôt sombre, la seule lumière intimiste qui la baignait provenant des deux torches allumées de chaque côté du lit. Un rire lui fit glisser le regard vers la droite, où deux silhouettes se pressaient contre le mur. Shion comprit qu'il surprenait un couple dans son intimité : l'homme avait enlacé la jeune femme par la taille, et celle-ci avait passé délicatement ses mains autour de son cou. Tous deux étaient plongés dans l'extase d'un long baiser.

« Je suis désolé », bredouilla Shion, confus.

Le couple cessa ses douces étreintes pour s'intéresser à l'intrus. Ils n'avaient nullement l'air fâché, et lui souriaient même.

Shion quant à lui, resta pétrifié sur place.

« Ariadna et... moi ! »

Shion s'éveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Il essuya la sueur qui perlait à son front, et s'aperçut que tout son corps était moite, comme saisi de fièvre. Il s'assit avec difficulté sur le bord de son lit, et prit sa tête entre ses deux mains.

« Pourquoi? Pourquoi ai-je revu ma dernière nuit avec Ariadna ? » gémit-il, sentant les larmes lui monter aux yeux.


Pavillon Bishamonten, quelque part dans les couloirs

Shura hésita avant de toquer à la porte, puis vainquit toute réticence. Ambre ne fut pas longue à lui ouvrir, ne cachant pas sa surprise lorsqu'elle vit l'Espagnol.

« Shura, mais que fais-tu ici ?

–Désolé de te déranger, mais… » Shura inspira une grande goulée d'air, se forçant à se lancer. « Tout à l'heure, j'ai entendu Camus qui te demandait de faire des recherches sur des amis de sa famille. Je me demandais si tu pouvais me rendre le même service. »

La Française s'appuya contre le chambranle de sa porte, et croisa les bras.

« J'ai presque terminé les recherches qu'il m'avait demandées. Dit toujours…

– J'aimerais savoir ce qu'un certain Adrian Candelas est devenu. Il habitait Grenade la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, en 1970. »

Ambre laissa échapper un petit rire suivi d'un soupire.

« Un ami de ta famille, je suppose.

– Oui, un ami de ma famille…

– Je vais tâcher de trouver les informations. Je dois partir tôt demain matin, aussi je glisserai le dossier sous ta porte.

– Merci… Merci beaucoup. »

Ils échangèrent un sourire puis Shura prit congé. Il s'éloigna, sa bonne humeur retombant lorsqu'il entendit la porte de la jeune femme se refermer. Un pli amer apparu sur ses lèvres.

« J'espère que la seule chose qu'elle trouvera, c'est que ce salopard est bien mort dans l'incendie de notre maison. »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 mars 2004, 17h00 (March 5, 3 :00 PM, GMT +2 :00)

Palais d'Élision

Bàlint s'assura que Perséphone était toujours endormie avant de se glisser discrètement hors de ses appartements pour rejoindre les siens. Il pénétra dans sa chambre richement décorée, se souriant à lui-même alors qu'il mesurait combien Perséphone était sous son charme. Rares étaient les créatures de la nuit qui, comme lui, pouvait se targuer de subjuguer à ce point une divinité. C'était là une preuve incontestable de sa puissance.

Cependant, sa nature prudente prit le dessus et étouffa la bouffée d'orgueil qui montait en lui, prête à ranimer son corps mort depuis des siècles. Comme il le faisait quotidiennement, il était temps de rendre une petite visite à celui qui devrait lui servir de monnaie d'échange au cas où il aurait à se tourner vers l'Ordre d'Ermengardis. Il appela deux des servantes que Perséphone avait mises à son service, et commanda son dîner. Cette supercherie avait été suggérée par la déesse elle-même, pour tromper les éventuels espions quant à la vraie nature de Bàlint, mais celui-ci en avait trouvé un autre usage.

Il attendit que les domestiques soient sorties pour prendre le plateau, et se dirigea vers un pan de mur qui cachait admirablement son secret sous des tentures brodées. Un passage s'ouvrit sur une volée d'escaliers interminables, qu'il descendit d'un pas peu pressé. Après de longues minutes, il atteignit une galerie bordée de cellules sombres, à l'exception d'une seule, d'où filtrait de la lumière. Comme à l'accoutumée, son prisonnier était assis sur son lit, lisant l'une des anthologies de Shakespeare que le vampire lui avait apportées.

« Je vois que tu es bien plus calme que d'habitude», se félicita Bàlint. Comme pour le faire mentir, le livre vola à travers l'étroite pièce et vint s'écraser contre les barreaux, juste devant le buveur de sang. Les yeux gris de Bàlint brillèrent de colère. « Non, finalement… Je vois que c'était trop beau pour être vrai.

– Combien de temps aller vous me garder ici ? » rugit le captif. Il bondit de son lit et vint se poster devant Bàlint, seuls les barreaux les séparant. « Vous n'en avez donc pas assez de jouer avec moi ! »

Le vampire prit le temps d'observer une fois de plus l'homme qu'il retenait ici depuis bientôt deux mois. Un regard bleu sombre s'accrocha au sien, voilé légèrement par les mèches châtain qui cascadaient sur son front.

« Tu as tort de te rebeller contre moi. Je te l'ai déjà dit : personne ne sait que tu es en vie. Pour l'Ordre d'Ermengardis, comme pour Apollon ou Perséphone, il y a eu treize résurrections, et non quatorze. Personne ne viendra donc à ton aide, et tu resteras ici jusqu'à ce que je me décide à t'utiliser.

– M'utiliser à quoi ? Je ne sais pas ce qu'est l'ordre d'Ermengardis. Je sais à peine qui vous êtes hormis votre nom. » Le prisonnier agrippa les barreaux de sa prison, faisant blanchir ses articulations. « Tout ce que je veux, c'est sortir d'ici et revoir mon frère !

– Oh, mais tu le reverras, ne t'inquiète pas. En attendant, tu es mon joker, une carte maîtresse que j'entends bien utiliser au cas où j'aurais besoin de l'Ordre. » Bàlint poussa le plateau à travers l'interstice prévu à cet effet. « Je reviendrai demain. Je t'apporterai un nouveau livre, cela t'occupera. » Le vampire tourna le dos et rajouta : « J'espère que tu cesseras de radoter les mêmes questions. Mes réponses resteront de toute façon inchangées.

–Non, attendez ! »

Mais Bàlint refusa de s'arrêter, ignorant les cris et suppliques de son otage.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 6 mars 2004, 1h00 (March 5, 4:00 PM +9 :00)

Pavillon Bishamonten, Chambre de Shion

Shion se retournait dans son lit depuis des heures. Gardant obstinément les yeux fermés, il se refusait à vérifier son réveil, dont les aiguilles fluorescentes ne manqueraient pas de lui indiquer que son insomnie était déjà bien avancée.

« Ariadna... »

Mars 1743, le Sanctuaire

« Ariadna… voyons…» soupira Shion, repoussant légèrement la jeune femme.

« Shion, embrasse-moi... » murmura la belle Andalouse, enlevant son masque d'or, révélant ainsi la splendeur de ses yeux, tout aussi étincelants que son armure.

Shion suspendit le geste d'Ariadna en lui saisissant le poignet.

« Je ne pense pas que le moment soit très approprié... Les spectres d'Hadès sont sur le point d'attaquer. »

Ariadna fit la moue devant le refus de son amant.

« Justement, qui te dit que tu me reverras en vie ? Je mourrais peut-être sur le champ de bataille aujourd'hui même !» protesta-t-elle, tout en tentant de réduire la distance avec le Bélier.

« Ne dis pas de bêtises... Les spectres s'enfuiront devant toi, dès qu'ils auront vu ton armure ! » plaisanta Shion en couvrant du regard de sa promise, engoncée dans l'armure d'or du Cancer. Par Athéna ! Cette armure, de par ses formes anguleuses et agressives, reflétait parfaitement son caractère, mais faisait toutefois injure à sa beauté.

« Tu es trop optimiste. Nul ne sait comment tout ceci peut se terminer, et combien d'entre nous reviendront ! »

Shion caressa avec toute la douceur possible la joue de la jeune femme, souriant à la vue de la couleur rosée qui naissait sous son toucher.

« Je t'embrasserai lorsque cette bataille sera achevée. Voilà qui devrait te convaincre de rester en vie... »

Il prit le masque doré d'entre les mains de sa dulcinée, et le déposa lui-même sur son visage. Ses doigts se perdirent dans son cou puis sur sa nuque, appréciant le toucher de cette peau si délicate et la texture soyeuse de ses cheveux châtain. « Nous nous reverrons très bientôt, mon amour !

J'espère que tu dis vrai…» répondit aussi froidement que possible la femme chevalier.

Pourtant, elle ne put cacher complètement son dépit, ce qui fit rire doucement Shion. Il regarda en souriant la fine silhouette d'Ariadna quitter son temple. Il savait que la jeune femme bouillait de frustration sous son armure, consumée par ce feu intérieur qui semblait l'animer en permanence. C'était pour cette passion dévorante que Shion l'aimait. Plus qu'une autre, Ariadna avant le talent pour rendre leurs étreintes à la fois sauvages et tendres, inattendues et pleines d'imprévus, transformant les draps en un doux champ de bataille où il n'y avait ni vainqueur ni vaincu, juste deux corps ne faisant plus qu'un.

Il s'extirpa pourtant bien vite de ses pensées, entendant un lugubre coup de tonnerre déchirer le silence de la nuit, et ne put s'empêcher de cligner des yeux lorsqu'un éclair bleu illumina le ciel.

« Depuis quand le tonnerre précède-t-il la foudre ? » Il sentit ses muscles se tendre malgré lui. « On dirait que les spectres d'Hadès viennent de sonner la charge...»

Douze heures plus tard, Shion et Dohko erraient dans les décombres du Sanctuaire, à la recherche de survivants. Le Bélier était soutenu par Dohko ; toute la partie droite de son armure avait été détruite par une attaque conjointe de trois spectres contre lui. Shion glissa un regard à son compagnon, un sentiment de reconnaissance sans limites étreignant son cœur : c'était finalement Dohko qui l'avait sauvé en mettant en fuite ses assaillants. Mais plus que cette reconnaissance, c'était tout de même l'angoisse qui prédominait en lui ; Ariadna avait-elle dû faire face à ce genre de traîtrise ? Avait-elle eu la chance de voir d'autres chevaliers lui venir en aide ?

La réponse à ses questions, il les trouva en entrant dans le temple du Cancer. Ariadna gisait à terre, sans vie, une épée fichée dans le cœur. Son masque avait été en partie arraché, de même que son casque et la partie inférieure droite de son armure.

« Non ! » Shion se dégagea de Dohko, le repoussant violemment lorsque celui-ci tenta de le retenir.

Il tomba à genoux auprès du corps qu'il avait si souvent étreint. Sa main se tendit vers le visage immobile, et ses doigts caressèrent les lèvres bleuies. Les larmes emplirent ses yeux, alors qu'une douleur incommensurable brûlait sa poitrine.

« Non ! Tu n'as pas le droit de me laisser tout seul... Ariadna ! »

Il balaya les débris du masque qui cachait son œil gauche, et s'abîma dans la contemplation de ce visage d'habitude si expressif, et désormais aussi figé que celui des statuts ornant la façade des temples du Sanctuaire d'Athéna.

« Non ! Tu ne peux pas me faire cela... Je t'aime, j'ai besoin de toi... » sanglota-t-il, sentant à peine la main qui se posa sur son épaule.

« Shion, reste-là... Je vais voir s'il y a d'autres survivants », proposa Dohko, dont la voix parvint comme dans un rêve au chevalier du Bélier.

Celui-ci se retourna, exposant son visage ravagé par les larmes à son ami. Dohko détourna le regard, ne sachant visiblement qu'ajouter. Shion se sentit honteux et indigne. Honteux de se montrer ainsi aux yeux de son valeureux compagnon d'armes. Indigne de vivre, alors que celle qu'il aimait gisait à ses pieds.

« Je viens avec toi... Je dois juste lui faire mes adieux… Je le lui avais promis... »

Les yeux de Shion se tournèrent de nouveau vers le visage figé par l'éternité. Il se baissa, fixant avec tristesse les deux prunelles noires qui semblaient sonder le vide de son âme. L'une de ses mains caressa le front de la jeune femme, alors que ses lèvres se posaient avec délicatesse sur celles, froides, d'Ariadna. Il se les imagina pourtant brûlantes et passionnées, telles qu'ils les avaient connues.

Il se releva lentement, son regard plus que jamais captivé par celui sans vie de sa belle.

« Voilà, le baiser que je t'avais promis... Quel idiot ai-je été... C'est toi qui avais raison depuis le début, mon amour ! » murmura-t-il, sentant des larmes amères courir le long de ses joues.

Sa main glissa du front d'Ariadna, et se posa délicatement sur les yeux de la jeune femme, cachant ce regard fixe et aussi inhumain que l'anthracite dont il empruntait la couleur. Shion ferma ses yeux, rendant à l'éternité le regard de son âme-sœur.

« Repose en paix, mon amour... »

« Ariadna, quel idiot ai-je pu être ! » gémit Shion en ouvrant lentement les yeux. Son regard fixa d'abord le plafond, puis les frises du lustre se brouillèrent alors que les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.


À suivre dans la Chronique V : Précipice (1/4)