Chronique V : Précipice (1/4)

Japon, Quartier Général d'Ermengardis 6 mars 2004, 10 h 30(March 6, 1:30 AM +9 : 00)

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

Shion descendit lentement l'escalier, et soupira de soulagement en constatant qu'aucun de ses anciens pairs n'était encore présent dans le Grand Salon. Cela ne l'étonna guère, ni ne le peina vraiment. Tout comme lui, la plupart de ses compagnons souffraient d'insomnies, de cauchemars les ramenant dans leur vie antérieure ou dans les épisodes de la vie de leur ôte. Au bout de deux mois de réhabilitation, il en résultait pour la plupart des véritables décalages horaires, poussant certains d'entre eux – et Shura en était le plus triste exemple – à dormir le jour et vivre la nuit.

« Tout comme des vampires... » soupira Shion, à l'évocation des créatures qu'il détestait tant.

Il s'installa dans l'un des immenses canapés de cuir noir du salon, s'enfonçant dans les coussins moelleux. Il ne pouvait que reconnaître cela à l'Ordre : il traitait plus qu'honorablement les anciens chevaliers d'Or, en leur offrant un asile luxueux. Mais ceci était bien peu suffisant, en regard de la nature et des actes de James Gladstone, pour pousser Shion à faire confiance au Grand Maître.

Malgré ses sombres pensées, il ferma les yeux et savoura la douce quiétude de cette matinée tranquille et silencieuse, uniquement troublée par le chant d'un oiseau invisible, qui donnait de sa voix aiguë dans les rayons de soleil.

Cette quiétude fut de courte durée, car il entendit la porte grincer discrètement sur ses gongs alors que quelqu'un pénétrait dans le salon. Il rouvrit les yeux et sans surprise, s'aperçut que Dohko, légèrement penché sur lui, le fixait avec un véritable point d'interrogation marqué sur le front.

« Shion, as-tu bien dormi ? Je m'inquiétais un peu, tu es parti comme une flèche hier... »

Le Tibétain se força à lui faire un sourire, comme si cet effort allait lui permettre d'attirer l'indulgence de son camarade de toujours, et l'empêcher de lui poser la question à laquelle il ne voulait surtout pas répondre. Pourtant, celle-ci vient pratiquement immédiatement après la première :

« Shion, pourquoi t'es-tu comporté ainsi – d'une façon aussi provocante – avec le Grand Maître d'Ermengardis ? » L'intéressé soupira, fixant son attention sur un Ikebana. « Shion, je suis sérieux, je ne peux pas te laisser agir ainsi, sans connaître tes raisons.

– Mes raisons... Est-ce donc si important ? » ne put s'empêcher de ricaner Shion, légèrement irrité. Les yeux de Dohko s'agrandirent devant la réaction de celui qu'il pensait si bien connaître. L'ancien Bélier en conçut presque de la colère. « Tu ignores qui est James Gladstone... », lâcha-t-il d'une voix monocorde.

« Pourquoi, parce que toi, tu le sais ? »

Sion fronça les sourcils, et sentit le pli de sa bouche se durcir. Il devina qu'il offrait un visage plutôt hostile à Dohko, et cela sans lui fournir de raison. Il devait avouer qu'il se montrait rude.

« James Gladstone est ...l'un des pires démons qu'il m'ait été donné le malheur de rencontrer » glissa Shion en laissant son regard se perdre dans celui de son ami.

« C'est un vampire... Bon sang, pourquoi ne suis-je pas capable de prononcer ce mot ? Pour ne pas insinuer le doute dans l'esprit de Dohko ? » Certainement cela. Dohko semblait disposé à croire les bonnes paroles que leur avait distillées James, et prêterait sans aucun doute allégeance à l'Ordre avec toute la foi dont il était coutumier. Shion se sentait incapable de saper une telle confiance, bien que la présence des deux vampires fasse planer un grand danger sur ses compagnons.

Dohko se redressa, et jeta un regard gêné à son vieil ami.

« Je ne comprends pas ce que tu veux me dire, ni même pourquoi tu en veux à James Gladstone. Tu ne l'as jamais vu auparavant, non ? Je ne sais pas ce que tu sais sur lui, ni comment tu l'as appris, mais quelques soient les fautes que tu lui reproches, ne penses-tu pas qu'il mérite d'être pardonné ? Il dirige tout de même l'Ordre d'Ermengardis avec brio… Je pense que les personnes qui lui ont confié les rênes de cet Ordre savaient ce qu'elles faisaient. » Il baissa légèrement la voix : « Tout comme Athéna savait ce qu'elle faisait en te nommant Grand Pope, Shion. »

Le Tibétain secoua la tête, et se battit avec sa propre conscience pour ne pas révéler le secret.

« Tout ne peut pas être pardonné, Dohko. »

Le Chinois haussa les épaules et jeta un regard pénétrant à son vieil ami.

« Tu connais l'expression : "Que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre ?" Tout le monde fait des erreurs et commet des fautes… » Il fixa la baie vitrée avec tristesse. « Toi-même, tu as commis des erreurs et des fautes dans ta vie, Shion… Qui n'en commet pas ? » murmura-t-il dans un souffle.

Shion resta sans voix et regarda son ami lui adresser un geste d'adieu avant de monter le grand escalier menant à la mezzanine. Il n'entendit pas la porte s'ouvrir puis se refermer sur Dohko, alors que lui-même sombrait de nouveau dans le silence du salon.

« Mes erreurs… Mes fautes », murmura-t-il en baissant la tête. Dohko avait raison : il avait commis des erreurs durant son office de Pope. Et ses victimes avaient un nom : Camus, Milo et Angelo.

Pavillon Bishamonten, Mizugame no Ma

Un trait de lumière vint caresser la joue de Camus, le forçant à ouvrir les yeux. Il glissa un regard à travers la vitre. Un beau soleil rayonnait à l'extérieur, faisant luire les feuilles des cerisiers qui bourgeonnaient déjà.

Il soupira : une fois de plus, il avait appelé le sommeil jusqu'au petit matin, par tous les moyens. Il était même sorti un bref instant, pour marcher dans les couloirs, espérant que cet exercice lui permettrait de s'endormir plus facilement ensuite. Il avait aperçu la silhouette de Shura, qui déambulait aussi. Camus se demandait d'ailleurs si ces insomnies avaient un rapport avec l'aventure d'Onimura. Il avait essayé de parler avec Angelo, mais l'Italien n'était guère bavard depuis qu'il avait rejoint le quartier général. Il passait le plus clair de son temps enfermé dans sa chambre, et seul Aphrodite arrivait à communiquer avec lui. Encore que, le Suédois se faisait souvent rembarrer.

Camus se leva et allait se diriger vers sa douche lorsqu'il aperçut un papier glissé en dessous de sa porte. Il s'approcha et ramassa une enveloppe d'un format respectable. Il la décacheta et en tira une pochette cartonnée, sur la couverture duquel était écrit : « Philippe de Grandfort ». Son cœur se mit à battre la chamade à la lecture de ce nom. Il ouvrit fébrilement le dossier, arrachant le post-it accroché à la première page, et survola le texte, qui lui apparut d'abord trouble sous le coup de l'émotion. Il parcourut l'état civil, qui correspondait en tout point à celui de son père. Le document incluait également des informations auxquelles il était loin de s'attendre.

« Un enfant, hors mariage, né le 7 février 1967, reconnu en octobre 1973 ? » lut-il avec confusion. C'était de lui dont il s'agissait !

« Statut : premiers contacts en tant que demandeur en 1973, puis en 1985. De Grandfort est un membre actif depuis 1988, maître de l'escadron103, basé à Lyon, depuis janvier 1993.

Demande D008930 : recherche de son fils, Anton de Grandfort, disparu le 25 décembre 1972, à l'âge de cinq ans. Le corps de la mère fut retrouvé sous un porche, sans vie, mais jamais l'enfant.Action de recherche toujours en cours. »

Camus sentit que les larmes lui montaient aux yeux. Son père continuait à le chercher, après toutes ces années ?

« Demande D09876 : Enquête sur la tentative d'assassinat de Madame Mathilde de Grandfort, le 3 janvier 1985. »

Le cœur de Camus tressaillit de nouveau. « Tentative d'assassinat ? » Ainsi, sa belle-mère avait survécu à son agression…

« Le corps de Madame de Grandfort fut retrouvé gelé dans le jardin de sa propriété. Celle-ci fut ranimée à temps et recouvrit les trois quarts de sa mobilité après une année de rééducation. Elle déposa une demande d'enquête auprès de l'Ordre d'Ermengardis en février 1986. Celle-ci fut retirée par son époux en mars 1986. Dossier classé sans suite en janvier 1987. »

Camus porta la main à sa bouche et retint un cri. Comment se pouvait-il que Mathilde soit vivante ? Il sentit comme un poids se dégager de ses épaules, et surtout de son cœur, mais ce sentiment de soulagement ne dura pas. La survie de la comtesse n'effaçait en rien la gravité de cette tentative de meurtre. Il avait sciemment essayé de la supprimer, ce crime pesant à jamais sur sa conscience.


Japon, Tokyo - Roppongi Hills - 6 mars 2004, 12 h 30 (March 6, 3:30 AM +9:00)

Shina, Ambre et Thétis s'accordaient un petit déjeuner tranquille au Sunset Café de Roppongi Hills, tout en discutant de leur plan de bataille du soir.

« Nous irons chacune dans une boite différente, pour multiplier nos chances. Il viendra certainement rechercher une nouvelle proie dans la nuit. » Shina ouvrit le dossier et sortit la photo d'un jeune homme. « Selon toute vraisemblance, il va emprunter l'apparence de sa dernière victime. Souvenez-vous bien de ce visage. »

Ambre se saisit de la photo, et s'abima dans la contemplation d'un blondinet souriant d'une vingtaine d'années.

« Il n'était pas mal… dommage que cela ait mal tourné pour lui », fit-elle avant de tendre le cliché à Thétis. « Il y a d'autres caractéristiques qui permettent d'identifier un polymorphe ?

– Oui : la couleur de ses yeux. » Shina sortit une paire de lunettes de son sac, et les plaça sur la table. « Les polymorphes ont des pupilles très proches de celles des reptiles, en particulier des caméléons, mais ils parviennent aisément à les dissimuler sous une apparence plus humaine. S'il y a un accessoire à ne pas oublier ce soir, ce sont bien ces lunettes. Le verre a été spécialement traité pour faire apparaître le jaune des prunelles d'un polymorphe. Vous le repérerez tout de suite. »

Thétis se saisit de l'accessoire, les posant sur son nez.

« Pas trop mon style, mais je ferai avec ! » soupira-t-elle. « Et quelle est notre feuille de route pour ce soir ?

– Nous attaquons à partir de onze heures. » Shina fit un sourire entendu. « Il faudra s'habiller en conséquence… »


Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 6 mars 2004, 13 h 45 (March 6, 4:45 AM +9 : 00)

Parc du Pavillon Bishamonten

Angelo s'étendit en soupirant dans l'herbe, et tira nerveusement une bouffée de sa cigarette. Quelques heures plus tôt, il s'était décidé à appeler son bienfaiteur et ami Tognazzi pour vérifier la véritable identité de Christina Castiglione. Mais maintenant, il avait peur de savoir. Que se passerait-il si le vieil inspecteur mettait à jour qu'elle était en fait Maria Baldassare ? Sa raison vacillait déjà, ébranlée par tous les cauchemars qui peuplaient ses nuits, où Masque de Mort faisait invariablement couler le sang avec la complicité de Salem. L'Italien frissonna : ne risquait-il pas de perdre définitivement les pédales s'il découvrait qu'il avait commis un horrible fratricide ? Est-ce que connaître la vérité n'éveillerait-elle pas le meurtrier qui sommeillait en lui ?

En tout cas, Angelo faisait tout pour préserver ses compagnons de sa possible folie. La tâche n'était pas si difficile, il fallait le dire : en dehors de Shura et Aphrodite et Camus – l'aventure Onimura les avait rapprochés – tous les autres anciens chevaliers ne l'appréciaient pas et gardaient une bonne distance avec lui. Ils avaient raison après tout : Masque de Mort avait été un tel monstre dans le passé… Angelo ferma les yeux, tentant de chasser ses noires pensées, se laissant bercer par les rayons de soleil qui caressaient son visage et réchauffaient son corps.

Un craquement de bois le fit sursauter. Il se redressa vivement, cherchant l'origine du bruit : son regard se posa presque instantanément sur un des pins du jardin, taillé en un rond parfait. Il se détendit en voyant une petite fille assise à son pied, qui l'observait d'un air triste.

« Que fais-tu là ? Es-tu perdue ? » La fillette inclina la tête de côté, lui jetant un regard interrogateur, mais resta muette. « Allons, N'aie pas peur… Que fais-tu là ? » insista-t-il, intrigué. À sa connaissance, il n'y avait pas d'autres locataires que les anciens chevaliers d'or dans cette partie du Quartier Général.

« Je cherche papa ! » répondit la jeune intruse.

Sa voix avait un son cristallin un peu surnaturel qui fit frissonner Angelo. Cette étrange présence, il la connaissait…

« Sais-tu où il est ? »

La petite fille recula d'un pas et secoua la tête.

« Non. Monsieur, il y a quelqu'un qui vient vers vous ! » l'informa la gamine en s'écartant.

Angelo se retourna et vit Kanon qui se dirigeait vers lui, le sourire aux lèvres.

« Tiens, Angelo, mais tu fumes ? Ce n'est pas bon pour la santé... » héla joyeusement le Grec.

Angelo fronça les sourcils, pas très heureux de s'être fait débusquer par le frère de Saga, d'autant plus qu'il avait pris soin de bien se cacher des regards.

« Je sais, je suis en train de raccourcir mon espérance de vie », répondit-il d'un air narquois, « Au fait que fais-tu ici ?

– Je me promène. Et toi, Angelo ? »

L'Italien ne put s'empêcher de lui jeter un regard dubitatif : Kanon faisait rarement les choses au hasard, d'après ce qu'il avait entendu dire. À coup sûr, il l'avait abordé sciemment.

« Tu le vois, je suis en grande conversation avec cette petite fille ! » répondit-il en se retournant, montrant de la main le pin. À son grand désarroi, l'intéressée avait disparu, réveillant en lui la peur de perdre la raison. « Je te jure, il y avait une gamine, juste là ! » balbutia-t-il.

Kanon croisa les bras, l'observant avec attention.

« Tu ne devrais pas rester tout le temps seul, Angelo. Tu t'isoles de plus en plus sans nous en donner la raison », l'ancienne marina lui fit remarquer. « Nous sommes tous dans le même bateau, tu sais. N'hésite pas à demander de l'aide. »

Angelo baissa la tête, hésitant à déverser le fond de ses pensées et partager son désespoir.

« J'ai toujours fait bande à part, tenta-t-il de se justifier. C'est dans ma nature : les crabes aiment se cacher sous un rocher… seul.

– Il n'est jamais trop tard pour changer. » Kanon lui tendit la main, l'incitant à se lever. « D'ailleurs… Saga et moi étions justement en train de nous entraîner. Viens avec nous, cela te changera les idées et te fera faire un peu d'exercice. »

Angelo hésita, la peur de perdre le contrôle de lui-même le tenaillant, puis il finit par céder. Il est vrai que la solitude commençait à lui peser.

O

Kanon jeta un regard par-dessus son épaule, s'assurant qu'Angelo le suivait toujours. L'ancien chevalier du Cancer lui paraissait passablement dérangé. Il ne lui avait jamais semblé être totalement sain d'esprit, mais pas au point de parler avec une enfant imaginaire... Son frère avait eu raison de l'envoyer le chercher, car il y avait du travail à faire pour empêcher l'Italien de sombrer dans la schizophrénie. Une maladie que les jumeaux connaissaient bien puisque Saga en avait souffert pendant des années, et en avait fait profiter tout le Sanctuaire par la même occasion.

Ils arrivèrent enfin sur un terrain de tennis où Saga dépliait de leurs étuis de longues épées en bambou.

« Tiens, regarde qui j'ai trouvé dans un bosquet, s'écria Kanon en jouant la fausse surprise. Un candidat à l'entraînement de Kendo !

– Parfait, il me fallait justement un adversaire qui sache manier une épée. » L'aîné des jumeaux lança l'une des épées à Angelo, qui la rattrapa avec une évidente réticence. « Tu t'entrainais bien avec Shura lorsque tu étais enfant, n'est-ce pas ?

– C'était il y a longtemps, et je suis loin d'être un aussi bon bretteur que lui.

– Cela devrait convenir. De plus, tu as eu l'occasion de manier le sabre à Onimura… »

O

Saga vit sans surprise le visage d'Angelo se fermer au rappel de cet épisode malheureux. Il s'était passé quelque chose dans cet enfer, un événement qui avait fragilisé celui qui avait été jadis l'un de ses plus redoutables complices. Angelo devait être repris en main, et vite, tout comme Camus, Shura et Aphrodite… Saga était convaincu qu'il devait garder ces quatre-là dans le giron de l'Ordre, pour leur propre sécurité.


Pavillon Bishamonten, Uma no Ma

Shura s'éveillait lentement, la tête lourde et migraineuse. Sans nul doute était-ce l'une de ces céphalées causée par le rituel de résurrection ? Ou peut-être était-ce un signe d'Armando, lui signalant qu'il était toujours là, quelque part dans ce corps. Ou tout simplement le manque de sommeil...

L'Espagnol se frotta les yeux et s'assit sur le bord de son lit. La lumière qui lui provenait de l'extérieur était vive et l'obligea à plisser les paupières. Il glissa un regard sur le réveil matin posé sur son chevet : deux heures de l'après-midi. Lui qui avait jadis l'habitude de s'éveiller en même temps que le soleil et s'entraîner jusqu'à la tombée de la nuit… la déchéance n'était pas loin !

Il se leva lentement et allait se diriger vers sa penderie lorsqu'il remarqua une enveloppe sur la moquette, près de la porte. Certainement quelqu'un l'avait glissée pendant son sommeil. Il se pencha et la ramassa, tirant un dossier cartonné, sur la couverture de laquelle était accroché un post-it jaune.

« Adrian Candelas est plus qu'un parent éloigné, il me semble. Si tu veux en parler, fais-moi signe. Ambre. »

Shura déglutit avec difficulté. Ainsi, Ambre avait compris...Il ouvrit le dossier d'une main fébrile, et décrypta le texte avec labeur.

« Adrian Candelas, né le 19 mars 1939, à Lisbonne, Portugal. Fils unique de Josepho Candelas, médecin, originaire de Salamanca et de Maria Alvario, originaire de Lisbonne. »

Shura sentit sa respiration se couper. Nul doute qu'il s'agissait de son père, il était effectivement né d'un mariage espagnolo-portugais.

« À grandit à Salamanca, où il a résidé jusqu'à l'âge de 20 ans. Il partit pour ses études de médecine à Madrid en février 1957, puis, jeune diplômé, en octobre 1962, s'établit à Santa Cruz, un petit village à 100 km au nord de Grenade. Épouse Alexandra Cavanillas, une jeune fille de bonne famille, en mars 1963. Naissance de leur fils, Joaquin, le 12 janvier 1964. »

Shura crut qu'il allait laisser échapper le dossier de ses mains. C'était toute l'histoire de sa famille qui était écrite noir sur blanc, résumant dans un langage administratif le destin tragique d'un foyer détruit depuis si longtemps.

« Demande D008101 : demande d'enquête sur les origines de la famille de son épouse, Alexandra Cavanillas. Lors de son entretien avec Giulio Hernandez, chef d'escadron de Séville, le 14 mai 1968, Adrian Candelas a déclaré que sa femme était une sorcière, et que son fils était possédé par un démon. L'enquête fut close par Hernandez en février 1969, faute de preuve avérant les accusations de Candelas fondées.

Incident I017693 : le 3 février 1969, Adrian Candelas est secouru par le corps des pompiers de Grenade, le tirant des flammes de sa demeure. Le corps calciné de son épouse est retrouvé dans les décombres de l'incendie. Plus tard, Adrian Candela affirmera avoir été assommé par un agresseur, et s'être évanoui. Les enquêtes poursuivies par la police de Grenade, puis par Ermengardis confirmeront ses dires ».

« Mensonges ! » Les doigts de Shura se crispèrent sur le papier. « Mensonges ! Comment a-t-il pu ? » répéta-t-il, la voix chargée d'émotion. Puis il réalisa l'horreur qui se camouflait derrière les mots : son meurtrier de père avait survécu.

« À partir de 1970, s'investit totalement dans l'aide à Ermengardis. Rejoint l'escadron de Séville en mars 1974. Devient lieutenant de Hernandez en juin 1976. À la mort de Hernandez en 1978 (dossier C00187373), le supplée à la tête de l'escadron de Séville. Nommé officiellement chef de l'escadron en décembre 1979. Toujours en poste. »

« Non ! » hurla Shura. Il jeta le dossier contre le mur et resta planté là à fixer la tapisserie, haletant et hagard. La colère, autant que le dégoût, monta inexorablement en lui. Il était désormais hors de question qu'il jurât fidélité à un ordre qui avait érigé un tel meurtrier au rang de dignitaire !


Japon, Tokyo - Roppongi - 6 mars 2004, 22 h 30(March 6, 1:30 PM +9 : 00)

La bouche de métro de la station Roppongi crachait sans relâche son flot de passagers venus s'encanailler dans les boîtes de nuit du quartier. Les touristes de toutes les nationalités ouvraient de grands yeux devant le spectacle des écrans géants illuminant la voie rapide qui lacérait le carrefour tel un ruban de béton. De jeunes autochtones, légèrement vêtues, bottées et chapeautées comme si elles partaient au Far West, dévoilaient sans vergogne une large partie de leurs quilles de sauterelles à la peau tannée par l'abus d'UV. Beaucoup s'agglutinaient autour de la devanture rose fluo de Wendy's, observant d'un air mi-amusé et mi-dubitatif les pâtisseries, plus colorées qu'appétissantes. Sur la chaussée, les rabatteurs afro-américains de boites de strip baratinaient les visiteurs les plus « chauds », tandis que les danseuses – pour la plupart philippines – mettaient une touche finale à leurs maquillages et fixaient leurs porte-jarretelles.

« Make a Suntory time ! »

Sur l'écran géant, Bill Murray n'en finissait plus de tomber amoureux de son verre de Whisky Hibiki. Plus loin dans l'artère principale, les portes des bars et discothèques étaient grandes ouvertes, inondant les trottoirs de musiques discordantes et de clients soûls. Détails qui ne dérangeaient en rien les petits vendeurs à la sauvette, dont les fragiles étals regorgeaient de montres déguisées en Rolex et de fausses pilules d'Extasy.

Roppongi, le ventre pourri de Tokyo, s'éveillait lentement, se préparant à une nouvelle nuit blanche qui ne laisserait au matin que des détritus et des épaves humaines, cuvant sur le bas côté. Malgré tout, non loin de Wendy's, trois jeunes femmes s'apprêtaient à sauter dans cet enfer… et attiraient l'attention de la gent masculine.

« Nous nous retrouverons ici vers cinq heures trente : le polymorphe n'a jamais tué au-delà de cette heure. Et n'oubliez pas : nous resterons en liaison permanente. Pas question que l'une d'entre nous n'engage le combat s'en en informer les deux autres, rappela Shina d'un ton péremptoire.

– Ne t'inquiète pas, Chef ! répondit joyeusement Ambre. Nous ne sommes pas des débutantes. »

Thétis quant à elle laissa échapper un large soupir en contemplant son reflet dans une vitre.

« Je n'arrive pas à croire que vous m'ayez convaincu de m'attifer ainsi ! »

Sous son manteau, la jeune Scandinave portait un corsaire en cuir noir, des bottes chaînées et un T-shirt ultra-moulant rouge, au décolleté plus que provocateur. Shina n'était pas gâtée non plus : elle était vêtue d'un pantalon blanc et d'un minuscule haut turquoise qui lui couvrait juste la poitrine, laissant à nu le nombril, où brillait un faux diamant. La pire était sans nul doute Ambre. Elle avait enfilé un jeans noir, déchiré en plusieurs endroits stratégiques, et un gilet en filet doré, faisant parfaitement ressortir son soutien-gorge pailleté. Thétis se demandait d'ailleurs comment elle parviendrait à échapper aux agressions durant les prochaines heures.

Le Gas Panic, vingt minutes plus tard

Ambre pénétra dans le lieu envahi par la fumée de cigarette et les relents de Corona mélangés à la transpiration. L'établissement avait la sulfureuse réputation d'être le repère des G.I. en permission de week-end, venus exprès des bases de Yokosuka et Chōfu pour « lever de la Japonaise ». L'ambiance saturée de testostérones faisait honneur à la légende : les jeunes soldats étaient effectivement de sortie, se trémoussant sur des rythmes technos tout en couvrant du regard leurs futures acquisitions qui frétillaient du croupion, alignées sur le bar. Bientôt, les hommes à l'état d'ébriété le plus avancé commenceraient à faire leur marché, comme d'autres vont à la criée de Tsukiji. La bonne vieille loi de l'offre et de la demande… sauf que ces thons-là ne finiraient pas en sushi dans un restaurant raffiné de Ginza, mais dans un love hotel pouilleux.

La Française n'avait cure de ce genre d'endroits et des pratiques douteuses qui y avaient lieu. Elle avait une mission à remplir. Elle inspecta méticuleusement la piste de danse principale, puis la loggia du premier. Il ne restait qu'un salon à vérifier, mais gardé par une armoire à glace, qui n'hésita pas à lui proposer des étreintes illicites dans les toilettes en guise de droit de passage. Elle décida de battre en retraite, jugeant qu'il ne lui restait plus qu'une alternative honorable…

« Enfin… presque honorable. »

Cinq minutes plus tard, la jeune femme escaladait le bar pour se planter droit sur le zinc de celui-ci, et commença à remuer des hanches pour cacher sa véritable activité. Elle avait une vue parfaitement dégagée sur la dernière loggia, lui permettant de détailler chaque personne qui l'occupait. Mais aucun œil jaune n'était visible… Elle s'aperçut alors que l'une des Japonaises se trémoussant à côté d'elle lui faisait les gros yeux. Ambre prit partie de l'ignorer, et tourna sur elle-même pour vérifier une nouvelle fois que le suspect ne se trouvait pas sur la piste de danse principale. Son pied buta dans quelque chose, et elle rétablit in extremis son équilibre, évitant de tomber du côté de la fosse.

« Non, mais je rêve, elle a essayé de me faire un croche-patte ! »

Ambre sentit son sang ne faire qu'un tour : elle avait une sainte horreur de ce genre de manœuvre. Et le sourire satisfait de la petite garce lui donnait envie de lui donner une bonne leçon.

Elle se remit en celle dans la minute qui suivit, faisant semblant d'ignorer la coupable, qui la foudroya du regard. Comme elle s'y attendait, la jeune Japonaise retenta sa chance, esquissant un coup de pied dans le talon. Ambre s'écarta promptement, jubilant intérieurement lorsque la fille partit en un vol plané arrière pour retomber sur le barman.

« Oups, mais que je suis maladroite ! » Ambre s'excusa-t-elle d'un air faussement désolé. « Elle ne s'est pas fait mal au moins ? »

Pendant ce temps, au Vanilla

Dès qu'elle était arrivée dans la salle, elle l'avait repéré. Un vampire... Il se trouvait à quelques mètres d'elle, tripotant « gentiment » une adolescente. Ce n'était pas exactement la créature qu'elle cherchait, mais elle ne pouvait pas décemment l'ignorer, laissant la gamine aux prises avec le buveur de sang.

Elle fendit la foule, écartant d'abord un couple d'autochtones, qui se démenaient sur le dernier tube de Killy Minogue. Un spot lumineux de couleur violette l'aveugla, l'obligeant à s'arrêter quelques secondes. Le faisceau dévia de sa trajectoire, permettant à Shina de recouvrir son champ de vision. Le vampire et sa proie étaient toujours assis sur un divan, à quelques pas de là, lui tournant le dos.

Shina se retourna, ayant senti un tapotement sur son épaule : un charmant blondinet se tenait devant elle, un verre à la main. Elle le congédia d'un geste, fronçant les sourcils pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas venue pour des bagatelles. Un nouveau spot, bleu celui-ci, l'aveugla une seconde fois, tandis que la foule bougeait de plus en plus vite autour d'elle. Tous entonnaient le couplet en chœur, les bras levés, saisis par une transe quasi religieuse.

« I just can`t get U out of my head »

« Boy your loving is all I think about ».

La lumière cessa de l'aveugler, et elle vit que le vampire s'était transformé, tenant prisonnière dans ses bras la jeune fille, qui hurlait de terreur. Pas assez fort pour couvrir la sono poussée à fond, malheureusement. Shina ne pouvait pas permettre de trainer davantage si elle voulait sauver la gamine : elle écarta deux clients, dont elle aperçut à peine les traits de visages, son attention de prédateur fixée sur le monstre. Elle arrivait enfin à la hauteur du divan, où le buveur de sang et sa proie étaient assis.

Le vampire se dégagea du cou de sa victime, qu'il était prêt à mordre, en voyant Shina se diriger droit vers lui. Il se leva d'un bond et se jeta sur l'Italienne, ignorant à qui il avait réellement à faire.

« La la la
La la la la la »

Shina esquiva le coup du vampire avec une facilité déconcertante, l'attrapa par un poignet et lui tordit violemment le bras dans le dos. Elle l'aurait volontiers achevé, mais il y avait beaucoup trop de témoins autour d'elle. Elle se contenta donc de l'expédier dans les escaliers menant au deuxième étage, dans lesquels il débaroula sous les cris d'effroi des autres clients.

« Un bon conseil : ne remets pas les pieds ici », lui lança-t-elle. « Je sais ce que tu es ! »

Encore commotionné par sa chute, le vampire se releva tant bien que mal et s'enfuit sans demander son reste. Quant à Shina, les clients s'en écartèrent promptement, craignant sans doute de subir le même sort.

Shina jeta un regard sévère au couple qui se trouvait juste à côté d'elle, avant de retourner auprès de la jeune fille qui sanglotait sur le divan, le visage enfoui dans ses mains.

« Ça va, il est parti. Tu ne risques plus rien… »

Bien loin de se calmer, la gamine redoubla de sanglots. Shina, cédant soudain à un instinct presque maternel, s'assit à côté d'elle et la prit dans ses bras.

« Ça va aller ! Tu es hors de danger maintenant », murmura-t-elle avant d'extraire son téléphone portable d'une poche arrière de son pantalon. « Les filles… j'ai un imprévu de dernière minute… Ne comptez plus sur moi ce soir », prévint-elle ses deux complices.

Cinq minutes plus tard, au Velfare

Thétis se trouvait cachée derrière un des palmiers décorant le bar tropical et observait tour à tour la piste de danse, la scène, et les balcons. Elle aurait pu investir l'estrade centrale et filtrer plus efficacement les clients qui s'y pressaient, mais l'idée de s'afficher dans cette tenue la répugnait franchement.

Une gerbe de lumière suivie d'une explosion attira son attention. La scène était envahie par la fumée et traversée par des lasers orange et blancs, puis bleus et violets. Des silhouettes émergèrent lentement du sol, se découpant sur ce décor. L'immense écran s'alluma sur le visage d'Ayumi Hamasaki, star adulée par la jeunesse japonaise. Les cris s'élevèrent dans la salle pour saluer l'idole, engoncée dans des vêtements futuristes en vinyle transparent. La lumière convergea sur les danseurs, habillés des mêmes collants et tenues plastifiées que ceux du clip qui se déroulait derrière eux.

Thétis ne prêta pas attention à l'attraction : elle venait juste de voir briller dans le coin droit de sa paire de lunettes deux orbes jaunes. Regardant à deux fois, elle repéra un couple aux manières assez suspectes, à quelques mètres au-dessus d'elle, dans l'un des salons des mezzanines intérieurs. L'homme était sans aucun doute celui de la photo, et la femme, une étrangère de type caucasien. Celle-ci tentait de repousser tant bien que mal son compagnon, une sorte de tentacule battant ses joues.

Thétis n'hésita pas davantage et s'élança dans les escaliers menant aux balcons. En quelques secondes, elle fut en haut, se dirigeant vers le canapé où le couple était assis. Les yeux du blondinet étincelèrent d'or en réponse à son intrusion et il se leva, laissant retomber sa victime. Sa rapidité surprit l'ancienne marina, alors que d'un bond il lui passa par-dessus et atteignit sans effort la balustrade derrière elle. Elle se retourna juste pour recevoir un coup dans le ventre, qui la déconcentra plus qu'il ne lui fit réellement mal. Agile comme un singe, le polymorphe agrippa l'un des nombreux câbles pendant du plafond, et disparut dans la forêt de projecteurs.

« A woman never shows her tears

A woman never shows her fears »

In order to survive...»

Thétis se pencha par-dessus la balustrade et essaya de repérer le fuyard, mais n'aperçut rien d'autre que des néons et des projecteurs. S'était-il échappé ou était-il toujours suspendu quelque part dans le dédale de tubes et de câbles ? Elle étudia de nouveau les moindres recoins, mais la lumière jaune était absente.

« Il a dû réussir à s'enfuir… Et flûte ! »

Se retournant, elle posa son regard sur la femme qui gisait sur le divan, ne donnant pas cher de sa peau. Elle vérifia son pouls, qui était clairement perceptible, puis commença à vérifier tout signe de blessures. N'en trouvant aucune visible, elle attrapa un serveur qui passait par là, le terrorisant à mort en lui montrant l'évanouie, et l'envoya appeler des secours. Elle excava ensuite son portable de la poche de son étroit corsaire et joignit Ambre.

« Je suis tombée sur le polymorphe, mais il a réussi à s'en sortir. Par contre, il n'a pas réussi à tuer sa victime, et j'ai comme l'impression qu'il n'a pas réussi à lui piqué son ADN. » Par superstition, elle déboutonna le chemisier de la jeune femme, mais ne trouva aucune marque. « Non… Toujours rien. Tu sais ce que cela veut dire ?

– Oui, que je vais pouvoir quitter ce lieu de perdition. Sans blague… Si jamais un G.I. me met encore la main aux fesses, je le descends ! » Ambre laissa échapper un rire nerveux. « Bon, plus sérieusement… Cela veut dire que le polymorphe n'a pas pu s'approprier une nouvelle identité, et qu'il va rester tranquille pour ce soir. Il va certainement recommencer dès demain.

– Exact. On est en piste dès demain soir. Même suspect. » Thétis jeta un œil d'où provenaient les cris des ambulanciers déjà dépêchés sur place. « La partie s'annonce serrée. Il va falloir prévenir Shina, et préparer notre coup. » Elle s'écarta pour laisser passer les équipes de secours, montrant au passage son autorisation délivrée par la préfecture de police. « D'ailleurs… Je me demande où elle est passée… »


Japon – Ville de Musashino, banlieue de Tokyo - 6 mars 2004, 23h30(March 6, 2:30 PM +9 :00)

« Arrêtez-vous là ! » ordonna Shina d'une voix légèrement excédée. Cela faisait vingt minutes que le taxi tournait en rond dans le quartier de Kichijoji, sans arriver à repérer l'école. Shina avait compté qu'ils avaient déjà fait deux fois le tour du parc Inokashira. Une mésaventure typique des taxis tokyoïtes.

« Hai, arigatou gozaimashita ! » cria le vieux conducteur en encaissant la course.

Shina et la gamine sortirent du véhicule. Un dernier salut, et la porte se referma d'elle-même. La Toyota partit en trombe, laissant les deux femmes seules dans la rue sombre et déserte. L'Italienne boutonna son manteau jusqu'en haut. Ce n'était que début mars, et les nuits étaient fraîches, voire froides.

« C'est par là! » informa-t-elle l'adolescente qui se contenta de hocher la tête.

Shina aurait voulu connaître son nom, mais n'insista pas. La gamine était probablement encore sous le choc, et avait plus besoin de longues heures de sommeil que d'une séance d'interrogatoire. Elle la regarda attentivement, une nouvelle fois : quinze ans, elle n'avait certainement pas plus de quinze ans...

Shina ne se trompa pas trop de chemin. Il fallait entrer dans le Parc, côté Mitaka, puis se diriger vers le petit temple rouge qui trônait au bord du Lac Inokashira. Prendre à droite, puis monter des escaliers en bois, s'enfonçant dans les bambous et les cèdres. Il y avait d'ailleurs un sapin planté en haut inexplicablement, en plein milieu de la dernière marche.

Elle n'était venue qu'une fois dans ce lieu, il y a cinq ans, pour l'inauguration de la nouvelle école Hoshi-no-ko. L'ancien orphelinat, se trouvant dans le quartier portuaire de Shinagawa, était devenu trop petit, et avait été transféré ici, dans la ville de Musashino. C'est à cette époque que Seiya avait rejoint l'équipe d'éducateurs financée par la Fondation Graad, pour s'occuper des enfants abandonnés.

Shina était perdue dans ses pensées quand elle s'aperçut qu'elles étaient déjà en haut des marches, et avaient dépassé le cèdre pour s'enfoncer dans une tranquille rue d'un quartier résidentiel. Elle vit l'entrée de l'école, à quelques mètres, marquée par un pilier en briques rouges, orné d'une plaque où était écrit son nom.

« Nouvelle École Hoshi-no-ko... » répéta-t-elle tout en se sentant glisser dans sa mémoire. Elle refoula ses souvenirs qui ne demandaient qu'à l'assaillir. À côté d'elle, la gamine dodelinait de la tête, comme prête à s'endormir debout. « Bon ! Ne restons pas là ! » décréta-t-elle en la prenant par le bras.

Elle aperçut une lumière allumée dans une des pièces de l'immense bâtisse. Quelqu'un devait veiller. Tant mieux ! Comme ça, elle n'aurait pas à réveiller tout le monde, ou à casser une vitre pour faire rentrer sa protégée. Elle accéléra le pas, traînant presque la pauvre fille derrière elle. Elle se retrouva devant la porte d'entrée sans trop le réaliser, et allongea la main pour frapper aux carreaux, mais la retira aussitôt.

« Et si c'était lui qui ouvrait ? » songeaShina avec une certaine appréhension avant de toquer finalement à la vitre.

« Oui ! Qui est là ? » répondit une voix masculine, si familière à l'oreille de Shina. Elle recula, le cœur battant. « Qui est là ? insista la voix.

– C'est Shi... Shina ! »

Elle eut l'impression qu'une étrangères avait prononcé son nom, tant il lui semblait qu'elle glissait dans un autre monde : celui où IL existait de nouveau.

Une ombre se profila derrière la vitre, puis la porte s'ouvrit lentement sur un homme de taille moyenne. Shina sentit ses jambes se dérober sous elle : ces yeux bruns, ces cheveux en bataille, cet air mutin et rieur...

« Shina ! »

« Seiya... »

O

« Elle est en sécurité maintenant. Nous nous occuperons d'elle jusqu'à ce qu'elle retrouve l'usage de la parole, ou qu'elle puisse nous indiquer où est sa famille, si toutefois elle en a une », expliqua calmement Seiya en s'asseyant sur la balançoire, à côté de Shina.

« Bien… Je savais que tu saurais t'occuper d'elle.

– Tu ne veux pas rentrer ? Il ne fait pas chaud ici, tu serais mieux à l'intérieur... »

Shina s'empressa de secouer la tête.

« Non. De toute manière, je dois repartir pour le centre-ville... »

Seiya hocha la tête, l'air visiblement amusé.

« Oh ! Je vois... Roppongi ?

– Comment as-tu deviné ?

– Il n'y a qu'un endroit à Tokyo où une étrangère peut sortir maquillée comme tu l'es en ce moment et à cette heure-ci... » Il jeta un regard sur les jambes de Shina, et sourit avant d'ajouter: « Et avec un pantalon à pattes d'eph', fendu jusqu'aux genoux comme celui que tu portes en ce moment... »

Shina se sentit rougir. Heureusement que son manteau cachait son bandeau et son faux diamant. Qu'aurait-il pensé sinon ? !

« Je te le répète, je suis en mission... Ce n'est qu'une tenue de camouflage ! » se justifia-t-elle, légèrement rougissante de honte.

« Mais je ne mets pas ta parole en doute Shina ! Tout le monde est libre de sa vie privée après tout...

– Écoute Seiya ! Je t'ai dit que… »

Shina lui jeta un regard courroucé, auquel Seiya répondit par un nouveau sourire.

« Allez, Shina, je te taquine... Je te sens un peu tendue. »

Shina soupira, trouvant la remarque un peu incongrue.

« Tendue ? Oui, je le suis ! Est-ce que tu sais que les chevaliers d'or sont revenus à la vie ? »

Le sourire de Seiya se figea.

« Oui.

– Comment ?

– James Gladstone. »

Shina leva les yeux au ciel.

« Je l'aurais parié ! s'exclama-t-elle, contrariée.

– Quoi donc ? »

Shina le foudroya du regard, prête à déverser les reproches qu'elle avait gardées pour elle lors de leur dernière entrevue, cinq années auparavant.

« Pourquoi as-tu refusé de rejoindre l'Ordre d'Ermengardis ? Pourquoi ne gagnes-tu pas nos rangs ? Alors que ça ce voit très bien que tu te soucies toujours de ce qui concerne le Sanctuaire. »

Cette question eut l'air d'affecter Seiya. Il se leva d'un bond de la balançoire, et fit quelques pas en avant. Shina l'entendit soupirer.

« Ma vie est ici, désormais... lâcha-t-il.

– Ne veux-tu pas redevenir un chevalier de l'espoir ? »

Seiya se retourna vers Shina. Son visage était grave.

« Mais je suis toujours un chevalier de l'espoir ! Mais d'une autre façon... Tu sais Shina, au cours de tous ces combats, j'ai compris une chose très importante : je n'ai pas besoin d'armure pour combattre pour la justice et l'espoir. Tout dépend de ma volonté... Et en cet instant même de ma vie, toutes mes forces, ma volonté, mon intelligence ne tendent qu'à un but : aider ces enfants qui sont abrités sous mon toit ! » Seiya pointa son index vers le bâtiment des dortoirs de l'école, plongé dans l'obscurité. « Tu as vu combien la gamine que tu as ramenée était traumatisée. Et bien, dis-toi que chaque mois, j'en vois une dizaine de ces gamins, qui me sont amenés comme elle par des gens qui les ont sauvés des griffes de malades ou de démons. Et mon combat désormais, c'est de ranimer un sourire sur leurs visages... » Seiya s'approcha de Shina. Il s'agenouilla devant elle, et prit ses mains dans les siennes. « Regarde-moi, Shina ! »

Shina ne put s'empêcher de baisser les yeux vers celui pour lequel son cœur ne cesserait sans doute jamais de battre.

« Quoi ?

– Ceci est ma contribution à l'Ordre d'Ermengardis...

– Je comprends. Mais est-ce ta seule raison pour rester à l'écart de l'Ordre ? »

Seiya esquissa un sourire, puis s'abima dans la contemplation du jardin plongé dans l'obscurité. Shina baissa les yeux, ayant conscience d'avoir posé une question indiscrète. Elle les releva aussitôt lorsqu'elle vit Seiya tourner son visage vers elle.

« Je ne veux pas avoir à me battre contre elle...

– Elle ?

– Saori... Athéna ! »

Shina cacha sa déception derrière un sourire.

« Les guerres saintes ne se reproduiront plus... Les hostilités avec les dieux de l'Olympe sont terminées !

– Non, pas encore. Il risque d'y avoir quelques batailles avant que les hostilités ne prennent vraiment fin... Combien d'anicroches entre le Sanctuaire Terrestre et l'Ordre d'Ermengardis ces derniers mois, tu veux me le dire ? Des dizaines et des dizaines ! Un jour, cela finira bien par des affrontements beaucoup plus graves ! Et je ne veux pas avoir à me battre contre Saori. Elle est une divinité de l'Olympe, désormais. »

Shina soupira :

« Tu l'aimes donc à ce point ? »

Seiya baissa la tête, le regard un instant perdu. Une longue minute s'écoula avant qu'il ne fasse de nouveau attention à Shina.

« Il fait froid... Je vais rentrer. Est-ce que tu veux rester là pour la nuit ? »

Shina sentit la tristesse l'envahir : elle n'avait pas de place à ses côtés, ni dans son cœur.

« Non. Je vais prendre un taxi et rentrer à l'hôtel... Une dure journée m'attend encore demain.

– Je comprends. » Seiya lui sourit, puis se relevant légèrement, embrassa son front.

« Seiya ? » balbutia Shina, au comble du trouble et de la surprise.

« Je comprends pourquoi tu ne veux pas rester. Prends soin de toi, Shina. Je te souhaite de trouver celui qui saura t'apporter ce que tu cherches. »

À suivre dans la Chronique V : Précipice (2/4)