Note: par soucis de réalisme, j'ai volontairement vieilli Camus et Milo de cinq ans lors de l'attaque du Sanctuaire. Je les voyais mal obtenant leur armure à l'âge de six ans...
Chronique V : Précipice (2/4)
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 mars 2004, 20 h 30 (March 6, 6 :30 PM, GMT +2 :00)
Temple d'Apollon
Apollon s'assit sur l'un des bancs en marbre du jardin, entouré de rosiers aux fleurs couleur azur qu'il avait fait planter le matin même. Ce magnifique clos était fin prêt à recevoir la visite de la plus belle fleur qu'Apollon n'ait jamais vue... Il avait attendu ce tanagra la veille, mais celle-ci ne s'était pas montrée. Apollon en avait conçu de la déception, et s'était mis à douter : Ishara avait-elle compris le message qu'il lui avait discrètement adressé en portant la rose bleue lors de leur entrevue avec Perséphone. Si elle ne venait pas ce soir aussi, il faudrait qu'il affiche ses intentions plus explicitement.
Un bruissement de soie lui parvint, lui laissant espérant l'apparition de la frêle silhouette à l'entrée du jardin. Deux lacs d'émeraude étincelèrent près de son visage : Ishara s'était assise à ses côtés, sans qu'il ne l'ait entendu arriver, tellement proche que leurs corps se touchaient presque.
« Ishara, as-tu oublié la règle que je suis venue rappeler hier matin ? » gronda-t-il, plus pour cacher son trouble d'avoir été trompé de la sorte que pour vraiment la réprimander.
La femme vampire laissa échapper un rire flûté, baissant timidement ses longs cils. Le Dieu en profita pour la déshabiller du regard, appréciant combien sa chevelure noire s'éparpillait sur son cou de porcelaine et mourrait au creux de ses seins. Et ce parfum ? Il reconnut les senteurs de rose, de jacinthe et de lys.
« Ô Dieu Apollon, m'accordez-vous le droit d'entrer en ce lieu ? »
Réponse pleine de charme, presque désarmante et… un peu tardive : Apollon sentit son désir se raviver comme les flammes d'un volcan. Il y avait dans cette relation qui pourrait se tisser entre eux quelque chose de terriblement noir et de défendu qui l'excitait au plus haut point. Les occasions de se distraire au Sanctuaire devenaient rares : Athéna évitait les conflits par tous les moyens, et l'Ordre d'Ermengardis ne tendait pas si facilement le bâton pour se faire battre. Alors une femme vampire aux formes si tentantes… il ne pouvait décidément pas manquer d'en profiter.
« Je crois t'avoir fait comprendre que ta présence était souhaitée ici… »
O
La réponse laconique d'Apollon ne surprit pas Ishara. Il était un dieu, rempli de fierté de surcroît : son langage était l'expression de son rang au Sanctuaire Terrestre. Il lui faudrait juste un peu de temps pour s'y habituer et décrypter le vrai sens de ses mots.
« Merci, Ô Dieu Apollon ! »
Ishara se leva avec grâce, s'assurant que ses voiles volaient autour d'elle, observant discrètement le regard attentif et brillant que lui porta Apollon. Un pan de sa toge effleura la main du Dieu, dont le sourire s'épanouit en réponse. Durant des siècles et des siècles, elle avait séduit des hommes pour mieux les mettre à mort, aucun d'entre eux ne pouvant résister à son charme surnaturel. Apollon était peut-être une divinité, mais la partie humaine de sa réincarnation n'échappait pas à la règle.
« Dieu Apollon, à vrai dire… Je pensais vous égayer ce soir avec ma musique...
– Ai-je donc besoin d'être égayé ? » Apollon fronça les sourcils, d'un air faussement fâché. Sans doute cherchait-il à garder sa contenance.
« Vous semblez préoccupé, en effet, Monseigneur... Esseulé, peut-être.
– Le suis-je ? »
Apollon jeta un regard interrogateur à Ishara, signe que son discours le plongeait dans la confusion. C'était exactement ce qu'elle recherchait : le surprendre pour mieux le séduire et obtenir ses faveurs. Elle baissa les yeux avec ce charme qui n'appartenait qu'à elle, et osa enfin dévoiler au regard du Dieu de la Musique son instrument, qu'elle avait caché dans son dos.
« Ou peut-être lassé de ne pas pouvoir entendre d'autres mélodies que celles jouées sur des harpes, le seul instrument que vos muses sachent maîtriser, si je ne me trompe.
– Tu ne te trompes point, Ishara...
– Alors, permettez-moi de vous jouer quelques morceaux sur cette modeste mandoline...
– Je t'en prie... »
Apollon s'assit un peu plus confortablement, son regard enflammé embrassant la silhouette d'Ishara. Celle-ci releva les yeux, lui adressa un sourire, puis ajustant son instrument contre elle, commença à jouer.
O
Apollon était comme transporté par les sons mélodieux qui s'échappaient de cet instrument. Il ferma les yeux, et laissa libre cours à ses fantasmes, s'imaginant flotter dans les nuages, dans un crépuscule rose, plus près de l'astre qu'il incarnait. Il devait avouer qu'il ne s'était pas attendu à ce que leur rencontre se passe de cette façon ; il avait prévu des activités plus terre-à-terre, qui incluait de faire sienne ce joyau immortel. Peut-être cela valait-il la peine de ne pas brusquer les choses, et prendre le temps de la séduire… pour mieux l'asservir à ses fantaisies par la suite.
Mais la douce mélodie cessa abruptement. Lorsqu'Apollon rouvrit les yeux, Ishara se tenait tremblante devant lui, fouillant l'obscurité d'un regard inquiet.
« Pourquoi as-tu cessé de jouer ? »
Ishara s'inclina profondément pour s'excuser, visiblement aux abois.
« Je suis désolée, je dois rentrer maintenant, s'excusa-t-elle d'une voix tremblante.
– De qui as-tu peur ?
– De personne... »
Ishara s'inclina une nouvelle fois, et allait quitter le lieu lorsqu'Apollon la héla :
« Attends ! »
Ishara se retourna vers lui, à la fois surprise et obéissante.
« Oui, Seigneur ? »
Apollon fit un geste en direction du rosier aux magnifiques fleurs bleues. L'une des plus belles roses fut coupée nette sur sa tige comme par une invisible lame, puis vola dans les airs jusqu'à se poser délicatement dans la main du Dieu de la musique. Il s'approcha d'Ishara, qui le dévisageait avec ses grands yeux pareils à deux lagons dans lesquels Apollon se sentait prêt à se noyer dès que possible.
Il disposa la fleur dans les cheveux d'Ishara, arrangeant méticuleusement les mèches autour d'elle. La femme vampire le regardait sans oser mot dire, trop heureuse de ce qui arrivait. Lorsqu'il eut terminé, Apollon laissa courir ses doigts le long de la chevelure puis de la joue d'Ishara, et traça ses lèvres avec une douceur et une lenteur diaboliques.
« Belle Ishara, je serais heureux que tu reviennes jouer de la mandoline demain. »
O
La main d'Apollon abandonna Ishara, la tirant de sa rêverie. Elle releva les yeux vers lui, son regard rencontrant les deux iris rouges, irradiant tels deux soleils. Pour une fois qu'elle pouvait contempler l'astre solaire sans peur d'être réduite en poussière…
« Je vous le promets, Ô Apollon... Mon Dieu. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 15 h (March 7, 6 :00 AM, +9 :00)
Shion descendit à pas feutrés au rez-de-chaussée et se dirigea vers le salon. Il avait une fois de plus passé une nuit d'insomnie et de cauchemars, où les scènes de son passé lui étaient revenues, le désignant comme accusé de sa propre négligence ou de ses mauvais choix. Toute la matinée, il avait réfléchi aux décisions qu'il allait devoir prendre, et celles-ci ne se bornaient pas à répondre à l'ultimatum de James. Il se demandait également s'il devait avouer ses erreurs aux trois hommes dont il avait probablement ruiné une partie de la vie.
Sa main s'agrippa au loquet et il ouvrit la porte sans bruit, ne voulant pas attirer l'attention sur son entrée. Il passa la tête dans l'encadrement et reconnut aussitôt les silhouettes familières de Milo et de Camus. Appuyé contre une vitre, le Français était perdu dans la contemplation d'un objet qu'il était seul capable de voir. Milo quant à lui était assis sur l'un des confortables divans, et faisait semblant de lire un journal. De là où il était, Shion se rendait parfaitement compte que Milo ne pouvait détacher ses yeux de l'homme qui avait été son meilleur ami. Shion sentit son cœur se serrer, alors que les désespoirs des deux anciens chevaliers, différents dans leur manifestation, mais tout aussi forts, lui parvinrent comme une onde puissante et effrayante.
« Mes erreurs… Mes fautes… Oui, ils ont eu à souffrir de mes erreurs et de mes fautes, tous les deux… »
Ses yeux se fermèrent, lui laissant se remémorer les images d'un passé où il portait le masque et la toge du Grand Pope du Sanctuaire d'Athéna.
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Ce matin-là, de nouveaux souvenirs d'Ariadna l'avaient assailli durant son sommeil, et il s'était retrouvé sur la plage la plus proche de son palais, errant comme une âme en peine, faisant de son mieux pour chasser de son esprit la seule femme qu'il n'ait jamais aimée. Pourquoi pensait-il toujours à elle ? Deux cents ans s'étaient écoulés depuis qu'elle lui avait été retirée à son amour, et pourtant la sensation de ses douces caresses sur ses épaules, de ses lèvres pleines, pressées contre les siennes, était encore si présente. Bien sûr, il avait eu d'autres maîtresses depuis cette tragédie, des servantes ou des femmes chevaliers pour la plupart. Mais il n'avait jamais tenté d'en garder une près de lui, et encore moins d'éprouver des sentiments envers elles. Non, il ne pouvait plus s'attacher à qui que ce fût, car cela impliquait inéluctablement de souffrir le martyre à la séparation. Son sort était de vivre des siècles et des siècles…mieux valait pour lui rester seul.
Shion était englué dans ses réflexions lorsqu'il aperçut une forme couchée sur la plage. Il songea tout d'abord à un vagabond ou à un touriste, égaré là après une nuit trop arrosée. En plissant les yeux, il comprit que la forme était bien trop petite pour être celle d'un adulte ; c'était celle d'un enfant. Il fronça les sourcils, alors que l'hypothèse d'une fugue avortée d'un apprenti émergea dans son esprit. Il marcha d'un pas plus rapide en direction du corps, et remarqua les débris de bois et de ferraille flottant dans l'eau ou éparpillés sur la plage. "Un naufrage ? "songea-t-il avec inquiétude. Cette fois-ci, il courut vers l'enfant, son premier réflexe étant de se baisser et de prendre son pouls pour vérifier s'il était toujours en vie. Il n'eut guère à attendre, car le gamin s'éveilla en sursaut et bondissant sur ses jambes, tenta de lui envoyer un bon coup de poing à l'estomac. Malgré sa surprise, Shion bloqua le poignet de son jeune assaillant sans aucune difficulté, puis voyant que le petit se débattait de plus belle, le ceintura complètement.
« Du calme, petit, je ne te veux pas de mal ! »
Entre ses bras, l'enfant continua à se débattre pendant quelques secondes, puis s'immobilisa, vaincu par la force de l'adulte. Lorsqu'il fut complètement certain que le petit s'était calmé, le Bélier desserra son étreinte et fit se tourner le gamin vers lui. Il devait avoir cinq ou six ans et était assez grand pour son âge. Cette vigueur tranchait d'ailleurs avec son visage : délicat, orné de deux yeux d'un turquoise profond, et encadré de boucles blondes.
« C'est bien, petit… Qui es-tu ? Est-ce que tu comprends le grec ? » demanda Shion, d'un ton qui se voulait rassurant.
L'enfant ne répondit pas, mais se contenta de hocher la tête. Son regard était rivé à celui de Shion, et ne manifestait aucune peur. "Il est fort", songea Shion. "Il peut devenir l'un des nôtres, il en a déjà l'aura".
« Alors, dans ce cas, réponds-moi… Ou ne peux-tu parler ? »
L'enfant hocha de nouveau la tête en signe d'assertion. Shion soupira : il devait être sous le choc, et avait perdu l'usage de la parole, temporairement, il était à espérer. "Mais un Saint n'a pas besoin de parler pour utiliser ses pouvoirs."
« Viens avec moi, petit, je vais te montrer un endroit ou tu pourras développer tes talents... »
Trois jours plus tard, l'enfant avait retrouvé l'usage de la parole, et avait expliqué à Shion les circonstances du naufrage, et comment il avait erré des heures et des heures sur la plage, à hurler les noms de ses parents et de son frère cadet, Elek, ce qui avait été la cause de son aphonie. Ce dernier tenait particulièrement à cœur à Milo, car tel était le nom du rescapé. Milo semblait se faire une raison concernant le sort de sa famille, faisant preuve d'une maturité et d'un courage que Shion jugea exceptionnels. Il le présenta à plusieurs chevaliers, dont Agaros, le chevalier du Scorpion, et eut vite confirmation de ce qu'il soupçonnait : le garçonnet avait toutes les qualités requises pour suivre l'entraînement de chevalier d'Or. Agaros lui-même proposa de le prendre sous son aile dès qu'il aurait atteint ses sept ans.
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Milo fixait toujours Camus avec un désespoir évident, que Shion avait rarement vu peint sur son visage avec une telle intensité.
« Qu'attends-tu pour lui parler, Milo ? Tu as pourtant toujours été un battant, et n'a jamais reculé devant les obstacles. Pourquoi laisses-tu Camus t'isoler de son monde et se couper de la réalité ? Tu l'as toujours considéré comme ton frère, remplaçant celui qui avait disparu. »
Un étrange sentiment de gâchis lui donna pratiquement la nausée : il abandonna l'idée de rentrer dans le salon et d'affronter le regard des deux hommes, ou tout au moins celui de Milo. Au lieu de cela, il se retrouva immobile, fixant d'un air apathique le bois blanc de la porte.
« Milo… Seriez-vous devenus si proches si tu avais retrouvé ton frère, et Camus, son père ? » murmura-t-il.
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Une semaine après l'arrivée de Milo, un garde trouva un autre enfant errant dans les sous-bois, non loin de la plage. Ses blessures laissaient à penser qu'il était lui aussi une victime du naufrage qui avait rejeté Milo au même endroit. Shion se déplaça lui-même à l'hôpital du Sanctuaire pour voir le malade. À sa plus grande tristesse, il découvrit un enfant à moitié autiste et qui roula des yeux effrayés lorsque la haute silhouette du Pope se pencha sur lui. Shion ne s'en formalisa pas, sachant que le petit avait dû errer pendant près d'une semaine, livré à lui-même, se nourrissant comme il pouvait. Sans doute, la faim, la peur, la douleur avaient anéanti une partie de sa raison. Mais pour l'heure, son attention était concentrée sur un autre point : sa ressemblance avec autre enfant.
« Je devrais amener Milo ici... Il le reconnaîtra peut-être... »
Cette idée lui parut tout de suite absurde alors que son regard interrogeait celui du petit être qui bavait devant lui. Et en un sens, ce qu'il y vit, ou plutôt n'aperçut pas, le terrifia. Les yeux du gosse étaient sans expression, vides de sentiment, de vie, de raison. De tout...
« Non, Milo a tant à apprendre, et il appartient au Sanctuaire et à Athéna. Alors que pour celui qui gît dans ce lit, la vie n'apportera malheureusement plus grand-chose... »
Partagé entre son devoir de Pope et celui d'être humain, Shion laissa parler sa foi en sa charge et en Athéna : il ordonna que le garçon soit transféré dans un hôpital d'Athènes, sous un nom qu'il choisit lui-même. Il fit une lettre de recommandation, expliquant que l'enfant avait été blessé à un entraînement et resterait sous la tutelle du Sanctuaire durant l'intégralité de son internement. Il savait que cette requête ne soulèverait aucune question de la part des responsables des hôpitaux d'Athènes, Shion ayant pris soin de développer des « accords » avec certaines autorités du pays.
Elek fut transféré le lendemain dans l'établissement.
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Shion songea qu'il avait scellé le destin de Milo en même temps que cette lettre. Il n'avait jamais considéré cette décision comme un mensonge envers le jeune apprenti, mais comme un acte nécessaire au bon fonctionnement du Sanctuaire. Mais désormais qu'il n'était plus Pope, ce choix prenait un autre sens à ses yeux.
« Je n'ai fait que mon devoir... »
Alors pourquoi se sentait-il soudain coupable d'avoir interférer aussi fortement dans la destinée d'une tierce personne ?
« Parce que j'ai outrepassé mes droits en agissant sur la destinée de Milo ? »
Son sentiment de culpabilité s'accrut encore davantage, et il s'enfuit du couloir alors que des bruits de pas lui signalaient qu'une personne venait dans sa direction.
« Non, je ne veux pas être vu... Pas comme ça... »
O
Camus était appuyé contre le mur, dans l'embrasure de la fenêtre. « Mais que voit-il ?», se demanda Milo. Durant la semaine qui s'était écoulée depuis leur arrivée, Milo avait souvent aperçu Camus à cet endroit, le visage tourné vers la baie vitrée. Regardait-il vers l'extérieur ? Ou était-il simplement perdu dans ses pensées ? Jamais il ne l'avait vu avec une expression si triste, Camus faisant toujours un point d'honneur à dissimuler ses sentiments.
Milo aurait aimé pouvoir se lever de ce divan, s'approcher de son meilleur ami, et lui demander pardon. Mais il resta clouer à sa place, et ne put que soupirer.
« Pourquoi les choses ne peuvent-elles pas être comme avant ? »
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Mars 1973
Un gamin rouquin à la mine désenchantée s'était assis à sa place préférée du réfectoire des jeunes apprentis. Milo, entouré de sa bande de voyous en herbe, s'était planté devant lui et lui avait enjoint de s'en aller. Le morveux l'avait regardé d'un air méprisant et avait continué à manger comme si de rien n'était. Milo avait maintes et maintes fois entendu son maître lui répéter qu'il fallait privilégier le règlement des conflits à l'amiable, plutôt que l'usage des poings. Mais l'esprit d'un enfant a parfois du mal à saisir ces concepts d'adulte... Et autant l'avouer : au Sanctuaire d'Athéna, la loi du plus fort prévalait. Emportée par la colère, la mini terreur ordonna un passage à tabac en règle du jeune impudent. Celui-ci se défendit bec et ongle, au point de surprendre Milo, mais fut abandonné en sang dans la poussière.
Le soir même, Milo, impressionné ou plutôt fasciné par la résistance et la force du gamin, se glissa dans le dortoir où celui-ci résidait. Il n'eut aucune difficulté à le trouver, se laissant guider par des pleurs. Le nouveau venu était allongé sur le ventre, le visage enfoui dans ses bras. Son dos à nu, couvert d'hématomes, était secoué de temps à autre au rythme des sanglots et des plaintes discrètes qui s'échappaient de sa gorge.Il devait souffrir énormément.
« Euh ! Tu m'entends ? »
Le gamin cessa immédiatement ses pleurs et se redressa lentement. Il essuya ses larmes avant de se retourner, offrant à Milo un visage triste, mais dépourvu de toute peur ou d'animosité. Comme son dos, celui-ci était couvert d'ecchymoses brunes ou violettes. Seules ses prunelles saphir apportaient une lueur d'espoir à sa mise.
« Qu'est-ce que tu me veux, racaille ? »
Milo décida d'ignorer l'insulte – quelque part il la méritait – et lui tendit de grandes feuilles d'une plante médicinale.
« Tiens, si tu mets ça sur tes blessures, ça te fera moins mal ! »
Le rouquin se recoucha à plat ventre, cachant de nouveau son visage dans ses bras.
« Laisse-moi ! Je n'ai pas besoin de ton aide... Je peux me débrouiller tout seul ! » Milo ne se laissa pas décourager. Il posa les feuilles sur le dos du récalcitrant, qui se crispa au toucher. « Je t'ai dit de me laisser ! Qu'est-ce que ça peut te faire que je souffre, après tout ! ronchonna le rouquin.
– T'es un dur, toi ! Bon… je suis désolé pour ce qui s'est passé à midi. Je me suis laissé emporter... » Silence. « Comment tu t'appelles ? » Silence. « Moi c'est Milo... Et toi ? » Silence, toujours. « Tu ne veux pas me dire ton nom ?
– Anton... Anton de Grandfort.
– Oh ! C'est compliqué ! Je vais te donner un autre nom, parce que le tien ne convient pas du tout au Sanctuaire ! Il faut quelque chose de plus court... Voyons. ».
Milo se mit à réfléchir, ce qui ne lui arrivait pas si souvent. Il avisa alors un livre glissé sous l'oreiller d'Anton et tendit la main. Une poigne de fer s'abattit sur celle-ci.
« Ne touche pas à ça ! C'était à ma mère ! » rugit Anton.
Milo dégagea sa main d'un geste sec.
« Oh ! Du calme ! Je voulais juste voir... C'est quoi comme livre d'abord ?
– Un livre...
– De qui... ? insista Milo, de plus en plus vexé.
– Albert Camus... »
Milo claqua des doigts.
« Et bien voilà ! Désormais, je vais t'appeler «Camus» ! » Silence. « Tu n'aimes pas ? » Silence « Mais… dis quelque chose à la fin ! »
Le rouquin tourna légèrement la tête, et regarda Milo d'un air désespéré.
« Tu n'abandonnes jamais, toi ?
– Non !
Ultime soupir du rouquin.
– Bon, d'accord pour Camus.
– Bien ! » se réjouit le petit Milo, tendant une feuille à son nouvel ami. « Mets ça contre ta joue, ça devrait calmer la douleur. »
Le lendemain, au petit déjeuner de six heures, « Camus » trônait fièrement à la place qui lui avait valu la veille ecchymoses et hématomes.Il avait été bombardé à trois heures du matin «bras droit» de Milo !
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Milo sourit à l'évocation de ce souvenir tout en écrasant discrètement une larme.
Par la suite, les deux gamins ne s'étaient pas quittés. Milo trouvait que Camus ressemblait à Elek, son petit frère disparu. De plus, malgré son air sage, le Français n'était certainement pas le dernier à imaginer des espiègleries et tours pendables. On les vit donc toujours ensemble, jusqu'à ce qu'on les envoie sur leurs lieux d'entraînement respectifs : l'île de Milos, pour Milo, et la Sibérie Orientale pour Camus. Six ans plus tard, à l'âge de quatorze ans, ils étaient revenus tous deux avec une armure d'or, et dès qu'ils s'étaient installés dans leurs temples, avaient repris leurs « petites habitudes ». Les cinq années suivantes furent un tourbillon d'amusement et de folies. Milo avait vu de Camus ce que tous au Sanctuaire croyaient le chevalier du Verseau incapable : rire aux éclats jusqu'à en pleurer, boire et s'enivrer au point d'en oublier son propre nom, courtiser fougueusement la jeune fille dont les attraits lui avaient plu. Le Scorpion éprouvait une fierté incroyable d'avoir été choisi comme meilleur ami par le prince des glaces lui-même. Et plus que quiconque, il savait que Camus était telle l'eau dormante, cachant des tourbillons auxquels nul ne pouvait résister. Y compris Camus lui-même...
Mais vers ses dix-huit ans, le caractère de Camus avait changé et il s'était complètement refermé sur lui-même. Finies les soirées et adieux les rires. Il ne l'avait pas rejeté comme ami, mais refusait de le suivre désormais dans ses sorties, écartait tout amusement, toute distraction, s'enfermant inexorablement dans un monde de tristesse et de contrition dont il ne semblait plus vouloir sortir. Jusqu'à ce soir là, celui de son vingt-cinquième anniversaire, où il était venu le voir en pleur, sans toutefois lui fournir d'explication. L'attaque du Sanctuaire s'était produite quelques jours plus tard. Milo s'était demandé si Camus n'avait pas choisi le suicide et perdu volontairement devant Hyoga. Et puis, il y avait eu son retour en tant que supposé Spectre…
Milo soupira et tourna son regard vers Camus, toujours absorbé dans ses pensées, là-bas, adossé à la baie vitrée.
« Ne peut-on donc pas redevenir amis ? Camus, ne peux-tu pas redevenir ce que tu étais jadis ? »
Japon, Tokyo — 7 mars 2004, 15 h 30 (March 7, 6:30 AM, +9:00)
Shina s'assit sur l'un des bancs de l'esplanade de Roppongi Hills, et jeta un regard vide sur l'araignée géante qui trônait juste à côté d'elle. Sombre et dégingandée, la bestiole en métal était plus disgracieuse qu'effrayante. L'Italienne, qui avait bien du mal à se détacher de ses souvenirs de la veille, entreprit de se concentrer sur la mission du soir pour finir par observer d'un œil absent les passants. La plupart des visiteurs du dernier lieu à la mode affichaient avec enthousiasme leur rang de Fashion victimes, la plupart ressortant du salon commercial ultra-chic et cher avec des paquets. Prada, Dior, Yves-Saint-Laurent, Dolce & Gabana… C'était un vrai défilé de marques.
Un peu lassée par cet étalage de consommation, Shina décida de faire quelque pas vers le jardin construit dans le béton, près du complexe de cinéma. La vue était presque dégagée sur la Tour de Tokyo, fausse Tour Eiffel blanche et rouge qui semblait flotter sur une mer chaotique d'immeubles multicolores et de poteaux électriques ébouriffés de câbles. Une rumeur indistincte, enflée par les bruits de moteurs provenant de la voie rapide toute proche, tournait autour d'elle, tel un battement de cœur géant. Tokyo, cette mégalopole de près de douze millions d'habitants, grouillait d'activités, comme à toute heure du jour et de la nuit.
Pourtant, Shina ne s'était jamais sentie aussi seule que ce jour là.
Elle avait laissé Ambre et Thétis à l'hôtel, déclinant leur offre de shopping. Elle n'avait pas la tête à cela, rejouant sans cesse sa rencontre inopinée de la veille avec Seiya. Plus elle y pensait, et plus elle avait l'impression qu'un trou noir s'agrandissait dans sa poitrine.
Elle s'appuya sur le rebord, et soupira, fixant avec désintérêt un dirigeable qui venait d'apparaître à côté de la tour, faisant de la publicité pour la bière Kirin.
« Si seulement je pouvais trouver quelqu'un qui me fasse oublier Seiya… »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 15 h 45 (March 7, 6 :45 AM, +9 :00)
Kanon se dirigea vers le grand salon en sifflotant, presque certain qu'ils trouveraient ceux qu'il cherchait à cet endroit-là. Il était bien décidé à accomplir la mission dont il avait été investi. De son côté, Saga s'arrangeait pour occuper Angelo toute la journée, essayant de lui tirer les vers du nez sur son expérience d'Onimura. Dohko avait décidé de garder un œil sur Aiolia et Shura, persuadé qu'un incident finirait par éclater tôt ou tard entre les deux. Quant à Shaka, il avait à charge de faire sortir Aphrodite de sa chambre – ce qui tenait en gros de la gageure. Recoller les morceaux entre certains n'était pas une mince affaire, mais c'était nécessaire. Kanon donnait de plus raison à Saga dans son analyse de la situation : aucun des anciens chevaliers d'Or n'était fait pour la vie civile. Ils avaient vu et participé à trop de combats relevant du surnaturel pour prétendre à la vie de Monsieur Tout-le-Monde.
Il poussa la porte, scrutant la vaste pièce et trouva les deux hommes comme il l'avait supposé. La scène était d'ailleurs un peu surréaliste avec Camus, appuyé contre la vitre, ignorant totalement Milo qui le dévorait du regard. Il était vraiment temps pour lui d'intervenir.
O
Milo sortit de sa rêverie lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule. Se retournant, il se retrouva face au visage souriant de Kanon.
« Tiens, Milo. Ça va aujourd'hui ?
– Oui... Oui... »
Milo baissa les yeux, pour cacher son trouble. Kanon glissa son regard sur la silhouette de Camus, immobile comme une statue, abîmée dans une quelconque contemplation.
« Ne penses-tu pas qu'il serait temps pour toi de lui parler ? Ce n'est pas en le regardant toute la sainte journée que tu vas te réconcilier avec lui », remarqua le cadet des Anthaliès. Milo secoua la tête vivement, repoussant silencieusement l'idée. « Je peux savoir pourquoi tu te dégonfles de la sorte ?
– Je veux redevenir son ami... son frère. Mais je ne trouve pas les mots... Je ne trouve pas les mots. »
Il sentit les larmes lui monter aux yeux sans qu'il puisse les retenir. Il fit un signe d'adieu à Kanon et se dirigea vers la porte, qu'il quitta la pièce précipitamment en étranglant un sanglot.
O
« Kanon contre la dépression de Milo : O à 1. » Le Grec soupira, comprenant que sa tâche serait bien plus difficile que prévu. Il posa son regard sur le Français, qui n'avait pas bougé d'un centimètre depuis son arrivée. « Espérons que j'aurais plus de chance avec lui… »
Il s'approcha silencieusement de Camus, pensant que celui le remarquerait et se retournerait, mais celui-ci ne quitta pas son immobilité.
« Camus, est-ce que tu as quelques minutes à m'accorder ? » demanda-t-il. Peine perdue : l'interpellé l'ignora totalement, le regard toujours rivé sur un point d'horizon inconnu. « Eh ! Camus ! Tu m'entends ! »
Kanon avait crié assez fort pour tirer le Français de sa rêverie. Camus se retourna en paniquant légèrement, comme s'il s'éveillait en sursaut.
« Kanon, je suis désolé, je ne t'avais pas entendu arriver », bredouilla le Français, visiblement paumé.
« Tu ne m'avais pas entendu ? J'ai pourtant discuté avec Milo il n'y a pas cinq minutes.
–Milo était là, lui aussi ? »
Le Grec fronça les sourcils, trouvant l'attitude de Camus extrêmement étrange.
« Tu ne vas tout de même pas me dire que tu n'avais pas remarqué sa présence ni entendu sa voix ? » Camus baissa la tête, visiblement gêné. « Qu'est-ce qui peut donc te garder si préoccupé que tu ne remarques même plus qui t'entoure?
–Je suis désolé, je ne veux pas en parler. » Camus se tourna de nouveau vers la vitre, montrant ostensiblement son refus de communiquer. « Je t'en prie, Kanon, j'aimerai rester seul. »
Kanon se mordit la langue pour ne pas dire au Français combien il trouvait son attitude d'autiste stupide et stérile. Houspiller Camus ne servirait sans doute à rien : il semblait totalement enfermé dans son propre monde, bien décidé à ne pas en sortir. La partie s'annonçait serrée.
Le Grec quitta le Grand Salon en fulminant, se demandant par quel stratagème il allait pouvoir forcer Camus et Milo à se parler.
Sakana no Ma
Aphrodite battit des paupières, et jeta un regard à son réveil matin. Il soupira lorsqu'il déchiffra qu'il était presque quatre heures de l'après-midi.
Il s'assit sur son lit, tentant de remettre de l'ordre dans sa chevelure. Il se sentait le ventre creux et songea qu'il était temps de sortir et de déjeuner. Cela faisait depuis la veille qu'il n'avait pas mangé. Pourtant, l'angoisse le saisit à la gorge à cette idée : quitter cette chambre, cela voulait dire montrer son visage balafré aux autres. Supporter leurs regards gênés ou compatissants. Leur pitié.
Ne pouvant plus faire face à cette appréhension, il se leva et pénétra dans sa salle de bain. Il ouvrit l'armoire vitrée au-dessus du lavabo, évitant soigneusement de contempler son reflet dans la glace, et attrapa le petit flacon qui se trouvait sur l'un des rayons. Le docteur lui avait prescrit ce médicament pour calmer la douleur, mais également ses angoisses. Aphrodite, devait-il se l'avouer, avait largement absorbé le matin même, à son premier réveil, les doses conseillées. Mais son mal-être était trop fort : sans hésiter, il avala deux pilules avec un grand verre d'eau, puis il referma la porte d'un coup sec.
La tête lui tournait déjà lorsqu'il retourna à sa chambre, et dû s'appuyer à une petite commode pour continuer à avancer. Des gerbes lumineuses balayèrent son champ de vision puis tout se mit à se brouiller autour de lui. Il sentit un poids sur sa poitrine, comme si un étau géant était en train de le broyer. Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge. C'est à peine s'il réalisa qu'il s'effondrait au sol avant de perdre connaissance.
O
Shaka était en train de relire les notes qu'il avait couchées sur papier lorsqu'il entendit un bruit mat provenant de la chambre voisine d'Aphrodite. Il s'inquiéta immédiatement, ayant essayé plus tôt dans la matinée de faire sortir le Suédois de sa tanière. Le jeune homme lui avait paru extrêmement fatigué, et avait d'ailleurs demandé quelques heures de sommeil supplémentaires. Et depuis plus rien. Shaka aurait volontiers insisté une nouvelle fois, mais il n'avait pas envie que ce soit pris pour du harcèlement par Aphrodite.
Il soupira, et griffonna d'autres remarques sur son bloc note.
« Ton ami est en danger. »
Shaka releva la tête, un peu surpris que quelqu'un s'adressât à lui, étant certain d'être seul dans sa chambre. Il laissa échapper son stylo de ses mains lorsque ses yeux se posèrent sur son image. Ce n'était pas son reflet dans un miroir, mais bien Calden.
« Mais qu'est-ce que ?
– Aphrodite est en danger. Tu dois le sauver. » Calden fit un pas vers Shaka, qui resta bouche bée en le voyant s'approcher. « Maintenant ! »
Pour une raison qui le dépassait, Shaka obéit et sortit en trombe dans le couloir, courant jusqu'à la chambre du Suédois. Il tourna le loquet, en vain : la porte était verrouillée de l'intérieur.
« Aphrodite, est-ce que tu m'entends ? » Seul le silence lui fit échos. « Aphrodite, ouvre-moi ! »
Il cessa de tambouriner à la porte et collant son oreille contre le bois, crut entendre un gémissement. Désormais convaincu que quelque chose de fâcheux était en train d'arriver à Aphrodite, Shaka décida de passer à un moyen plus radical d'ouvrir la porte. Il se jeta contre elle, grimaçant quand le choc se répercuta dans son bras et son épaule. Il recommença quatre ou cinq fois, jusqu'à ce que la serrure cède, lui laissant découvrir le Suédois inerte étendu sur le sol.
« Aphrodite ! Réponds-moi ! »
Shaka s'agenouilla à côté de lui et lui releva la tête, et se sentit soulagée lorsque les yeux du Suédois papillonnèrent. Il avisa alors le flacon qui avait roulé au sol en s'échappant des mains d'Aphrodite. Il l'attrapa et fronça les sourcils en voyant ce que c'était : un antidépresseur violent.
« Shaka. » Aphrodite avait réussi à ouvrir les yeux, d'où de chaudes larmes se mirent à couler. « Shaka… Je... »
L'ancien chevalier de la Vierge le souleva avec précaution et le porta sur son lit, arrangeant le plus confortablement possible le Suédois.
« Ne t'inquiète pas Aphrodite, tu n'es pas tout seul. Je suis avec toi », assura Shaka en caressant doucement son visage pour le réconforter. Il le prit finalement dans ses bras lorsque ses sanglots redoublèrent, et le berça comme un enfant. « Shhh ! Là, ça va aller. Tu n'es plus tout seul maintenant. » Relevant les yeux, il s'aperçut que Calden était toujours là, les observant tous les deux depuis l'autre côté du lit. « Merci… Merci de m'avoir prévenu.
– J'ai autre chose à te dire, Shaka. » Le visage de Calden était empreint de la même gravité. « Aiolos est en vie, et il est retenu prisonnier au Sanctuaire par le vampire Bàlint, frère de Gàbor.
– Quoi ?! » Shaka jeta un regard incrédule à Calden, dont la silhouette devenait de plus en plus translucide. « Non, attends ! Ne t'en va pas ! Tu dois m'en dire plus !
– Le temps viendra où tu auras les réponses que tu cherches. »
Calden avait totalement disparu lorsque sa voix résonna une dernière fois.
Dans le parc du Quartier Général d'Ermengardis
Les pas de Shion le guidèrent rapidement à l'extérieur du pavillon ; l'air était frais, mais un pâle soleil apportait sa douce chaleur à ce paysage d'une netteté parfaite. Il marcha en direction d'un petit lac, occupant la surface centrale de cette portion de parc, la tête soudainement vidée de toute pensée. Il s'arrêta au bord de l'eau, et se pencha, contemplant sa propre réflexion.
« Qui es-tu, Shion ? Mais qu'es-tu devenu ? Pourquoi se poser toutes ces questions inutiles ? »
Les paroles de Dohko lui revinrent en mémoire, et lui parurent encore plus terribles que lorsque cette vérité lui avait été assénée par son ami de toujours. « Oui, j'ai fait des erreurs, sous prétexte de faire mon devoir... » concéda-t-il silencieusement.
Ne pouvant supporter de contempler son reflet dans l'eau, il se leva, épousseta son pantalon et entreprit de retourner vers le pavillon. Son regard se posa sur la grande baie vitrée du salon, et il n'eut aucun mal à reconnaître la silhouette de Camus, appuyée contre l'une des vitres. Shion se força à regarder ailleurs, et surtout, à ne pas se remémorer ce souvenir-là. Mais au fur et à mesure que ses pas le guidaient vers l'entrée principale du bâtiment, il ne put éviter de braquer de nouveau les yeux sur la statue de chair. Il était désormais assez près pour deviner les traits de l'ancien chevalier du Verseau, et capter ce regard si mélancolique qui l'avait si souvent caractérisé.
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L'enfant leva des yeux tristes sur Shion, qui ne put s'empêcher de tressaillir derrière son masque ; toute la peine du monde semblait se concentrer dans les deux iris bleu-violet.
« Je vous présente Anton, monseigneur… » déclara Aganon en s'inclinant profondément devant le pope. Salut auquel Shion répondit d'un léger hochement de tête, avant de se lever de son trône.
Il descendit avec solennité les marches du piédestal, et s'arrêta lorsqu'il fut à moins d'un mètre de l'enfant. Celui-ci continuait à le fixer avec la même expression figée sur son visage, la tristesse faisant lentement place à la curiosité. La lueur qui y dansait fascinait totalement Shion, et il s'agenouilla devant son petit visiteur pour mieux l'examiner. Les secondes puis les minutes s'égrainèrent, mais ni le représentant d'Athéna ni Anton ne bougèrent.
Aganon se retira contre l'une des immenses fenêtres de la salle du Pope, épiant avec admiration les deux statues de chair s'observer. Il avait l'impression que les deux protagonistes jaugeaient leurs forces respectives. Il ne fut étonné qu'à moitié par la réaction de son petit protégé. Ne l'avait-il d'ailleurs pas découvert dans la neige, grâce à l'aura qu'il dégageait alors ?
Ce fut Shion qui brisa ce « jeu d'observation » ; il se releva puis se dirigea vers Aganon, qu'il prit par l'épaule et l'entraîna un peu à l'écart.
« Il a du potentiel... Je dirais même que je ressens un début de cosmos. Il pourrait devenir puissant, si on l'y aide », chuchota Shion pour que l'enfant ne l'entende pas. Il glissa un regard discret à Anton : celui-ci avait braqué ses yeux sur eux avec un intérêt non dissimulé.
« Oui, c'est ce que j'ai pensé en le trouvant. C'est la force que j'ai ressentie émaner de lui qui m'a fait prendre la décision de l'amener ici, Monseigneur.
– Excellente initiative, Aganon. J'aimerais que tu portes un message au chevalier du Verseau, de ma part. J'aimerais qu'il rencontre Anton... » poursuivit Shion. « Il est tant qu'il prenne un apprenti. »
Aganon ouvrit des yeux ronds, trop conscient de ce que cette déclaration impliquait.
« Vous le destinez à devenir chevalier d'Or ?
– Il me semble qu'il peut y parvenir... » répondit Shion d'une voix détachée.
Il ne put réprimer un sourire sous son masque : il avait ressenti devant cet enfant la même sensation que lorsqu'il avait trouvé Milo. Le potentiel. Le pouvoir.
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Les yeux de Camus se fixèrent sur Shion, mais ce dernier eut l'impression que l'ancien chevalier du Verseau ne le voyait pas. Il reconnut la même expression vide que celle qu'il avait lue dans les prunelles du petit Elek, il y a de cela bien longtemps.
« Que t'est-t-il arrivé, Camus, pour que tu deviennes si étranger à la vie ? »
Et dans son for intérieur, il pria pour que ce ne soit pas l'une de ses décisions dictées par le devoir qui ait engendré cette situation.
Pourtant, un horrible doute l'assaillit soudainement.
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Trois mois après l'arrivée d'Anton au Sanctuaire, Aganon sollicita une entrevue « extraordinaire » avec Shion. Le Pope s'en étonna légèrement, étant donné que la Licorne était un homme assez secret, et peu enclin à se mêler de l'administration du domaine sacré. Il en était d'ailleurs très souvent absent, préférant séjourner dans son pays natal, la France. La curiosité de Shion fut piquée au plus haut degré lorsqu'il vit le front d'Aganon plissé par la contrariété.
« Je vous remercie de m'accorder cette entrevue, Monseigneur », fit le chevalier en s'inclinant.
La réponse de Shion fut comme d'habitude un léger salut de la tête. Il attendait avec impatience les explications sur la présence du chevalier en ces lieux, et vue l'anxiété de celui-ci, comprit que celles-ci ne tarderaient pas à venir.
« Monseigneur, je suis venu vous parler d'Anton... Je veux dire de Camus, puisque tel est son nom désormais… »
Shion tressaillit sous son masque, bien que ce sujet de conversation fasse partie de ses hypothèses quant à la raison de cet entretien.
« Poserait-il des problèmes ? demanda-t-il. J'en serais pourtant fort étonné ; les rapports que j'ai eus sur son évolution montrent qu'il a progressé remarquablement, et ce, surtout depuis sa rencontre avec Milo. Je savais que ces deux enfants avaient un fort potentiel, et s'entendraient à merveille. »
La voix de Shion dénotait d'une certaine fierté.
« Non, il n'y a aucun problème avec Camus. Le problème vient plutôt de... » L'hésitation perceptible chez Aganon fit froncer les sourcils à Shion : où voulait-il donc en venir ? « Le problème, c'est son père... »
Shion cligna des yeux sous son masque, tellement l'information lui semblait inattendue et... déplacée.
« Son père ? Tu sais qui est son père ?
– Oui, depuis peu... J'habite en fait non loin de la ville d'où vient Camus. C'est un bourg tranquille, où les rumeurs se répandent comme une traînée de poudre au gré des commérages. C'est ainsi que j'ai appris que le père faisait rechercher son fils par des détectives professionnels, et faisait retourner le moindre centimètre carré de la campagne alentour pour retrouver trace de son fils, mort ou vivant.
– Je vois... »
Shion devinait parfaitement la suite de la requête d'Aganon et hésitait sur la décision à prendre. Devait-il accepter de signaler au père de Camus sa présence au Sanctuaire ? D'un point de vue purement moral, la réponse était sans aucun doute : « oui ». Mais sur le plan des intérêts du domaine sacré, cette action pouvait avoir des conséquences plus que fâcheuses. Comment réagirait la famille ? Ne risquait-elle pas de réclamer l'enfant, voire d'engager des poursuites contre le Sanctuaire ? Priver la garde d'Athéna du potentiel de Camus, tout comme exposer le Sanctuaire aux feux médiatiques, était totalement hors de question. Et comment Camus le prendrait-il ? Serait-il au moins heureux de retrouver un père dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'à présent ? Cette nouvelle pouvait le perturber gravement, ou pire, freiner le développement de ses pouvoirs.
"Soit humain, ou soit Pope, mais prends une décision !" se morigéna-t-il.
« En conséquence, Monseigneur, je vous demande la permission de contacter le père de Camus et de lui signaler que son fils est au Sanctuaire, demanda humblement Aganon.
– Il en est tout à fait hors de question ! »
La réponse de Shion cingla le silence de la salle, faisant baisser la tête d'Aganon. Shion lui-même restait stupéfait par l'impact de ses paroles. « Ainsi, le pope a pris le pas sur l'être humain », soupira-t-il en lui-même.
« Mais Monseigneur ! »
Shion leva une main du bras de son trône, et lui fit signe de ne plus prononcer un mot.
« Ma décision est prise et ne souffre nullement d'être contestée. Elle tient compte du bien d'Athéna comme de celui de Camus. Son passé a été triste, mais son avenir sera brillant, tout comme l'or de l'armure qu'il obtiendra sans nul doute.
– Mais...
– Pour ma part, le problème est réglé. Je te remercie pour cette information, Aganon, mais cette réunion est terminée. J'ai à faire... » trancha Shion d'un ton sans appel.
Il se leva sans attendre les protestations du chevalier de la Licorne, et se dirigea d'un pas rapide dans ses appartements privés, lui-même étonné de l'agacement qu'il éprouvait. Pourquoi cette réaction ?
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« Parce que tu n'étais pas certain de la décision que tu prenais ? » s'interrogea Shion. « Parce qu'une fois de plus tu avais l'impression d'outrepasser tes droits en décidant du destin d'une personne ? Aurais-tu été plus heureux si je t'avais remis à ton père, Camus ? Es-tu d'ailleurs capable d'être heureux ? » se demanda-t-il en regardant une fois de plus et malgré lui en direction de la baie vitrée.
Cette fois-ci, les yeux de Camus semblèrent se fixer sur Shion, et celui-ci eut l'impression que le Français esquissait un vague sourire en sa direction, ce qui ne fit qu'accroître son sentiment de culpabilité. Il gagna rapidement l'entrée principale, vola dans les escaliers qui menaient aux appartements privés, et s'enferma dans sa chambre.
Ce ne fut que lorsqu'il entendit le claquement derrière lui qu'il sentit la tension baisser en lui. Il glissa le long du bois poli, et s'assit, le dos à la porte.
«Toi-même, tu as commis des erreurs et des fautes dans ta vie, Shion… Qui n'en commet pas ? »
Les paroles de Dohko refirent surface malgré lui. Mais cette fois-ci, bien loin de s'interroger sur la véracité de cette déclaration, Shion sentit la colère monter de nouveau en lui. Il frappa d'un poing rageur le flanc d'une petite commode qui se trouvait non loin de lui, la faisant vibrer et craquer.
« Qu'est-ce que tu connais de mes erreurs et de celles de Gladstone, Dohko ? Les miennes ne sont pas comparables à celles de Gladstone ! Je ne suis pas un monstre ! J'ai toujours agi par devoir, et non par penchant déséquilibré ou totale absence de sentiment humain ! »
Un second coup vint ébranler la petite commode, qui vacilla légèrement.
« Je ne suis pas responsable de ce qui arrive à Camus, ou à Milo, ou à qui que ce soit d'autre d'ailleurs ! Je n'ai jamais demandé à revenir à la vie ! À me retrouver dans ce corps que je ne connais pas ! À me lamenter sur ce que j'aurais dû faire ou ne pas faire ! Ce n'est pas moi le monstre, c'est lui ! »
Un troisième coup eut cette fois-ci raison de la commode japonaise, qui bascula à terre, renversant son contenu sur la moquette.
« Le monstre c'est Gladstone, et personne d'autre ! » Shion se leva, et balaya les larmes qui perlaient à ses yeux. « Je ne sais pas pourquoi il a été pardonné... Je ne sais pas pourquoi il est devenu Grand Maître d'Ermengardis, mais il va devoir me donner de bonnes explications ! »
Il sortit en claquant rageusement la porte derrière lui, et prit la direction du bureau de James Gladstone.
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Dans la glace de l'armoire, Salem esquissa un sourire cruel : son plan marchait à merveille.
À suivre dans la Chronique V : Précipice (3/4)
