Chronique V : Précipice (3/4)
Japon, Tokyo, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 16h30 (March 7, 7 :30 AM, +9 :00)
« Qu'est-ce que tu cherches, au fait ? » demanda Aldébaran, visiblement intrigué par les agissements de Mu, et plutôt mécontent de se retrouver dans le silo à livres de l'Ordre d'Ermengardis. Il regarda autour de lui : sur cinq niveaux, des étagères dégorgeaient de papiers jaunis et de couvertures en cuir patiné. Des particules de poussière flottaient dans l'atmosphère.
Aldébaran sentit son nez le picoter et éternua.
« Bless you! répondit Mu, sans se retourner.
– Thanks! » Le géant se gratta la tête, visiblement mal à l'aise de se trouver là, et s'assit sur une table. « Que cherches-tu, au juste ?
– Je ne sais pas trop… des renseignements sur l'Ordre. J'ai encore du mal à me faire une opinion sur cette organisation, et encore moins à prendre une décision.
– Ça, je peux le comprendre. Moi-même, je n'arrive pas à faire clairement un choix. » Aldébaran se frotta nerveusement le menton. « A priori, je serais tout de même plus tenté de rester ici que de m'enrôler dans l'armée américaine à la place de Joao…
–Je dois t'avouer que j'aime bien les livres, mais jouer aux rats de bibliothèque comme Pema ne m'enchante pas non plus… » Mu se hissa sur la pointe des pieds, tentant d'attraper un vieux grimoire. Sa main effleura une forme ovale et glacée. Sous son toucher, il devina la paume d'une main, puis cinq doigts de petite taille.
« Une main d'enfant… posée sur l'étagère ! » songea-t-il avec horreur. Il recula en poussant un cri et se heurta à la table derrière lui. Le livre vacilla avant de basculer dans le vide, retombant sur sa tête.
« Qu'est-ce qu'il t'arrive ? demanda Aldébaran, bondissant de son siège improvisé pour lui venir en aide.
– Sur l'étagère... une main d'enfant ! » bégaya Mu.
Aldébaran s'approcha du meuble et regarda les rayons un à un.
« Il n'y a rien...
– Mais c'était si réel !
– C'est cette poussière ! Athéna seule sait ce qu'il y a dedans ! Allez vient on sort ! »
Aldébaran allait attraper Mu par l'épaule lorsque des applaudissements le firent tressaillir.
« Très belle scène, digne de "Blair Witch project" ou de l'"Exorciste» ! » commenta Kanon d'un air amusé.
« Ne te moque pas ! Cela avait vraiment l'air réel ! s'insurgea Mu, légèrement vexé.
– Je ne me moque pas... C'est peut-être une hallucination due à toute cette poussière !
– Tiens ! Tu vois : je te l'avais dit ! triompha Aldébaran. Cet endroit n'est pas sain : on ferait mieux de sortir. »
Le Tibétain secoua la tête et s'empara du grimoire qu'il avait voulu attraper. A son soulagement, la chose qu'il avait touchée ne semblait plus là.
« Ce n'est rien, je me suis juste trompé. Au fait, que fais-tu là ? » demanda Mu, un peu confus.
Le visage de Kanon retrouva toute sa gravité.
« Je vous cherchais : j'aurais besoin de votre aide.» Mü et Aldébaran dévisagèrent l'ancien général : quémander de l'aide n'était pas vraiment son genre. « C'est Camus : il est en train de s'enfoncer dans l'autisme le plus complet. Je ne sais pas trop comment le forcer à en sortir et l'obliger à faire face à Milo.
– Camus et Milo ? Très honnêtement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de s'en mêler. » Mü glissa un regard nerveux à Aldébaran, qui hocha la tête en guise de soutien. « Leur relation a toujours été très forte ; il n'y a qu'eux qui peuvent surmonter leurs différends.
– Très honnêtement, j'en doute. Je viens de parler aux deux, sans succès. Ils se défilent complètement… Moi-même, je les connais très peu : alors, je me disais que si l'un de vous deux essayait... après tout, vous viviez au Sanctuaire à la même époque qu'eux.
– J'avoue que je n'étais pas très proche de Camus », avoua Aldébaran. « Milo un peu plus, mais ce serait me venter que de dire que j'étais son ami.
– Idem pour moi. J'ai quitté le Sanctuaire en 1982, à l'époque où Milo et Camus ne se souciaient pas de socialiser avec leurs pairs et passaient tout leur temps ensemble. » Le Tibétain prit un air préoccupé. « À vrai dire, je pense qu'une personne serait beaucoup plus indiquée que nous, car il a traversé les mêmes épreuves que Camus.
Une lueur d'espoir sembla se raviver dans les yeux du Grec.
« Puis-je savoir qui c'est ? »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 17h00 (March 7, 8 :00 AM, +9 :00)
Shion toqua vigoureusement à la porte. Aucun son ne parvenait du bureau, et à son plus immense agacement, aucune voix ne l'invita à entrer. Le loquet était également fermé à ce qu'il put constater en tirant frénétiquement dessus. Le Grand Maître était visiblement absent en ce début d'après-midi.
« Damn it ! » jura t'il en anglais, envoyant un coup de pied rageur dans le battant.
Shion bouillait de plus en plus de rage, et ressentit le besoin impérieux de sortir de ce lieu, et de calmer sa colère autrement qu'en s'en prenant aux objets. Il repartit en sens inverse, et prit la direction de l'entrée principale du pavillon.
L'air était devenu plus sec et frais que la veille, et la lumière du soleil se montrait beaucoup plus timide et pâle. Shion nota ce détail en observant l'ombre des arbres, alors qu'il s'engageait dans la forêt à l'ouest du parc. Son esprit était bien trop occupé par ses sombres réflexions et sa colère pour se rappeler que la nuit serait tombée d'ici deux heures. Il marcha droit devant lui, ignorant les arbres qui l'entouraient et les branchages qui semblaient vouloir l'agripper. Seul une chose lui importait ; sa confrontation avec James Gladstone.
Il dut pourtant interrompre le cours de ses pensées lorsque le sentier qu'il suivait s'arrêta au bord d'un étang. Shion grimaça en voyant que les berges du plan d'eau étaient délimités d'un côté par une butte rocailleuse, apparemment difficile à escarper, et de l'autre, par un épais taillis de buissons, formant un mur infranchissable. Songeant qu'il valait mieux pour lui faire demi-tour, il se retourna et constata que le chemin disparaissait sous un épais brouillard. Il se mordit les lèvres, comprenant son imprudence ; il s'était aventuré dans cette forêt, sans prendre le soin de mémoriser l'itinéraire qu'il avait suivi. En quelque sorte, il était perdu.
Une constatation qui lui glaça le sang, d'autant plus qu'il se trouvait désormais totalement entouré par le brouillard, qui enveloppait de son voile fantomatique toute la clairière et l'étang. L'eau de celui-ci paraissait de plus en plus noire, à mesure que le pâle soleil disparaissait dans le ciel. L'atmosphère oppressante qui y régnait lui rappelait infiniment une nuit très précise : celle de la première rencontre avec James Gladstone et Eleny de Wessex.
« Tout le monde fait des erreurs… Toi-même, tu as commis des erreurs, Shion ! »
Il sursauta en entendant cette voix enfantine qui semblait provenir de l'étang. Il s'approcha lentement de la surface de l'eau qui se fondait avec la brume en un effet vaporeux des plus fascinants. Il tressaillit lorsqu'il crut apercevoir le visage d'un enfant à côté de sa propre réflexion. Il recula vivement et se retourna pour vérifier que personne n'était derrière lui. Son regard n'entrevit que les ombres quasi spectrales des arbres se découpant dans le brouillard.
Et pourtant, ce visage, Shion l'avait cru si réel.
O
L'enfant avait pénétré dans le Palais du Pope sans se faire repérer des gardes, et avait filé droit en direction des appartements du premier dignitaire du Sanctuaire. C'est en tout cas ce qu'il raconta à Shion, entre deux halètements, alors qu'il se prosternait aux pieds du Grand Maître. Shion s'était levé de son trône, avait promptement remis son masque et avait accouru pour relever l'enfant. Il s'aperçut alors de l'état pitoyable de celui-ci ; ses bras, ses mains et son visage étaient couverts d'ecchymoses, et une coupure lui avait entaillé la joue droite. Ses yeux étaient gonflés par les larmes, qu'il devait déverser depuis quelques heures déjà.
« Petit, que fais-tu là ? Comment t'appelles-tu ? » demanda-t-il d'une voix la plus rassurante possible.
Mais ces questions, bien loin de mettre le jeune apprenti en confiance, firent redoubler ses pleurs. Il se mit à se démener, pris par une soudaine crise d'hystérie, et Shion du le prendre fermement dans ses bras pour l'empêcher de rouler à terre. Il le garda contre lui jusqu'à ce que l'enfant se calme et cesse de se débattre, seul un gémissement plaintif s'échappant de ses lèvres. Shion le souleva doucement de terre, et le déposa sur le grand triclinium qui ornait son salon. Il couvrit l'enfant d'une légère couverture, puis s'assit à côté de lui. Le gamin suivait ses mouvements de ses yeux cobalt, comme s'il venait de découvrir devant lui une créature mystérieuse. Shion se contenta de le bercer jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il était calmé.
« Bien, maintenant, veux-tu me dire ton nom ? »
L'enfant se mordit une lèvre, puis répondit d'une voix à peine audible où dominait toutefois un fort accent italien.
« Angelo... Angelo Baldassare.
– Bien, Angelo... Je suis content de te connaître. Maintenant, dis-moi qui t'as frappé de cette façon ? » demanda Shion, continuant de bercer l'enfant afin de prévenir toute nouvelle crise de larmes.
« Clavenius... »
La main de Shion se crispa légèrement sur la petite épaule, mais il réprima vite ce geste pour ne pas inquiéter Angelo.
« Maintenant, j'aimerais que tu me montres ton torse et tes jambes... Je veux juste vérifier quelque chose. »
L'enfant hocha la tête, et sans mot dire, releva légèrement le vêtement de toile qui lui servait de T-shirt. Shion maudit une nouvelle fois le nom de Clavenius à la vue des multiples ecchymoses brunes et des deux coupures – certainement faites à l'épée – qui ornaient le menu torse. Les jambes n'étaient guère dans un meilleur état. Shion sentit davantage la colère l'envahir alors que les yeux du petit Angelo se brouillaient de nouveau de larmes. Il se réprima de crier à l'un de ses gardes de lui ramener Clavenius sur-le-champ, mais préféra bercer l'enfant et attendre qu'il s'endorme pour aller demander à son capitaine de convoquer le chevalier du Cancer.
Celui-ci se présenta une heure plus tard à la porte des appartements de Shion, et y pénétra les mains dans les poches, et un sourire moqueur au coin des lèvres. Shion refoula une nouvelle fois sa colère devant le comportement provocateur du chevalier du Cancer, et lui fit signe d'approcher. Celui-ci s'exécuta de mauvaise grâce, comme à son habitude. Il s'arrêta pourtant devant le triclinium, et ricana en voyant qui y dormait.
« Alors, c'est là qu'il avait filé ? Ce môme ne manque pas d'audace décidément... » Son sourire narquois s'élargit encore plus.
La coupe était pleine pour Shion.
« T'ai-je donné l'autorisation de t'arrêter, ou de parler ?
– Non, votre seigneurie... »
Les mains de Shion se crispèrent sur son accoudoir, si fortement qu'il griffa de ses ongles la surface dure et dorée. Ce monstre, mais pourquoi le gardait-il donc à son service ?!
Il observa avec dégoût Clavenius s'approcher de son trône. Mais au lieu de s'incliner devant lui, le Cancer se contenta de le narguer de son fascinant regard bleu vert de séducteur.
« Le protocole veut que tu me salues bien bas, Clavenius ! remarqua Shion d'une voix aux accents meurtriers.
– Quel manque de courtoisie impardonnable de ma part... » ricana Clavenius, en s'agenouillant finalement devant le trône.
Il baissa la tête en signe de soumission, mais Shion pouvait toujours apercevoir son rictus.
« Cela suffit, Clavenius, relève-toi, et cesse de jouer à l'imbécile ! lâcha-t-il. Toi et moi savons très bien pourquoi je t'ai convoqué ici ce soir ! »
Clavenius se remit lentement sur ses jambes et épousseta son pantalon d'un air dédaigneux. Il se redressa de toute sa haute taille, et croisa ses bras sur sa poitrine.
« Tu veux me parler du môme, c'est bien cela ? Il...
– Il porte un nom : Angelo », coupa Shion d'une voix tranchante.
« Et il le porte très mal, ce si joli nom : il est indiscipliné, incapable de se concentrer plus de cinq minutes, et en plus, il a le culot de me tenir tête lorsque je le réprimande ! » riposta le Cancer. Ses poings se crispèrent, alors qu'une expression de fureur, si familière à Shion, se peignait sur son visage,
« C'est un enfant... Tous les chevaliers, qu'ils soient d'Or, d'Argent ou de Bronze ont à s'accommoder du fait que leurs disciples sont jeunes, et livrés à leurs instincts d'enfant. Cela ne justifie pas que tu battes tes disciples de la façon dont tu as battu Angelo.
– Il n'est pas très doué en entraînement. Je fais mouche à tous les coups… » répliqua Clavenius, prenant un air ennuyé.
« Il a sept ans... Mais son corps est déjà marqué comme celui d'un guerrier du triple de son âge. Peux-tu me dire quel genre d'entraînement tu as pu lui faire subir ? Je te rappelle que deux de tes disciples sont morts durant les douze derniers mois. »
Clavenius partit dans un ricanement fort désagréable aux oreilles de Shion.
« Mais qu'attends-tu pour m'arrêter, si tu trouves cela si horrible ? » demanda-t-il en ouvrant ses bras d'un geste théâtral.
« Quoi ?
– C'est tellement facile de m'accuser d'être un monstre ! Mais que fais-tu pour m'arrêter au juste ? »
Shion se leva de son trône, les poings serrés. La désinvolture et la familiarité dont faisait preuve le Cancer étaient exaspérantes.
« Que veux-tu dire par là ? Mais vas-tu donc cesser tes allusions et m'expliquer où tu veux en venir, à la fin ! » hurla-t-il.
Il se mordit les lèvres d'avoir élevé la voix : il venait d'éveiller le petit Angelo, qui se releva doucement du triclinium, frottant ses yeux embués de sommeil. Il eut un geste de peur lorsqu'il aperçut l'homme tant redouté : son maître.
« Tiens, le petit ange est réveillé... » railla le Cancer en jetant un regard mauvais à Angelo. Celui-ci se figea telle une statue de pierre, osant à peine respirer.
« Clavenius ! Laisse-le tranquille, et répond-moi ! » hurla de nouveau Shion, alors qu'il descendait les escaliers de son piédestal.
Comme il l'attendait, l'attention de Clavenius se reporta sur lui.
« Salem... »
Ce fut le seul nom que lâcha Clavenius, résonnant douloureusement aux oreilles de Shion : celui du successeur d'Ariadna.
« Salem ? Pourquoi me parles-tu de Salem ? Elle est morte il y a de cela plus de deux siècles... » grogna Shion, fâché de devoir se remémorer cette époque.
Clavenius éclata d'un rire si moqueur qu'il provoqua une série de frissons extrêmement désagréable le long de la colonne vertébrale de Shion. Le pope sentait son calme s'échapper de seconde en seconde, et son instinct lui commandait de faire taire définitivement cet assassin. Mais seule sa raison l'empêchait de perpétrer cet acte : tuer le Cancer sous le coup de la colère ne ferait que l'abaisser au niveau de celui-ci.
« Salem n'est pas morte... Oh, malheureusement non ! Elle est toujours là ! » répondit Clavenius en appuyant l'index de sa main droite sur sa tempe. « Elle est là, en moi... Tout comme elle était dans l'âme de son successeur... Puis du successeur de son successeur...
– Quoi ? Qu'est-ce donc que cette histoire? »
Cette fois-ci, la voix de Shion trahissait sa surprise.Le sourire de Clavenius s'élargit encore plus, puis se mua en un triste rictus.
«Tu ne comprends toujours pas, Shion ? Salem dans son enseignement a inclus sa folie. Tous les chevaliers d'or du Cancer qui lui succèdent deviennent «Elle».
L'explication de Clavenius lui parut vraiment tirée par les cheveux. "Les affabulations d'un homme à l'esprit malade ! " pesta Shion en son for intérieur.
« Cesse donc cette mascarade, Clavenius ! Je sais très bien comment était Salem, et ô combien son esprit était perverti. Mais en tout cas, pas assez pour clouer aux murs de son temple les têtes de ses victimes ! Alors, ne te cherche pas d'excuses, et encore moins, d'aussi... ridicules que celle-ci ! » rétorqua Shion.
Clavenius s'approcha de lui, réduisant l'espace entre eux à un minimum presque inacceptable.
« Tu n'aurais jamais dû consentir à ce que Salem succède à ta douce Ariadna… Tu n'aurais jamais dû fermer les yeux sur ses agissements. Désormais chaque génération de chevalier du Cancer perpétue la conception de la vie et de la guerre de Salem. Et moi, je suis en quelque sorte devenu son vaisseau… Et si Angelo survit à son entraînement, il le deviendra à son tour ! »
Shion recula vivement, son masque cachant l'expression de dégoût qui ornait désormais son visage.
« Tu es fou Clavenius ! Tes paroles n'ont aucun sens ! hurla-t-il. Je devrais te faire enfermer dans une prison et faire jeter la clé de ta geôle ! »
Clavenius éclata d'un rire surfait, son corps secoué légèrement par son hilarité. S'arrêtant brusquement, Clavenius jeta un regard félin chargé de haine à celui qu'il était sensé respecter tel un Dieu. Shion eut l'impression qu'une panthère le regardait, prête à se jeter sur lui et le déchirer de ses griffes et crocs.
« Tu ne le feras pas... Jamais ! lança le chevalier du Cancer sur un ton de défi. Et tu veux savoir pourquoi ? »
Shion se sentit blêmir sous son masque. Personne n'avait jamais osé le défier de cette façon... Personne, à part Salem, deux-cents ans auparavant.
« Tu as besoin d'hommes comme moi pour faire respecter le Sanctuaire... Allons, Shion, reconnais-le ! Je sais si bien remettre les brebis égarées dans le droit chemin ! »
Clavenius lui jeta un sourire narquois en conclusion de ses paroles.
Shion aurait voulu rétorquer qu'il avait tort, qu'il allait se débarrasser de lui en le jetant au fond d'un cachot. Mais il devait reconnaître que Clavenius disait la vérité : sans lui, le Sanctuaire aurait connu plusieurs périodes de troubles et de rébellion durant les derniers mois. La prochaine Guerre Sainte approchait, et les défections et trahisons de toutes sortes recommençaient à accabler la Terre Sacrée, tout comme deux siècles auparavant.
Il regarda avec rage Clavenius se diriger vers la porte des appartements et s'arrêter au niveau du petit Angelo. Le chevalier du Cancer fit signe à l'enfant de le rejoindre ; celui-ci hésita, et voyant que Shion ne bougeait pas, s'approcha craintivement de son maître.
« Tu vois, tu n'empêcheras pas Salem de prendre cet enfant, tout comme tu ne l'as pas empêchée de me prendre moi ! » railla Clavenius avant de sortir, traînant Angelo derrière lui.
O
Shion cligna des yeux ; cette scène qu'il venait de revoir en rêve, il l'aurait aimé l'occulter totalement de son esprit, de même que le nom de Salem.
Il passa une main nerveuse dans ses cheveux, tirant une mèche qui lui résistait. Puis sa main se crispa sur son front, où une douleur lancinante retranscrivait le chaos actuel de ses pensées. La vision qu'il avait eue l'avait détourné momentanément de ses réflexions sur James, pour l'entraîner vers des souvenirs tout aussi noires.
« Salem !... »
Il se mordit les lèvres alors que son esprit commençait à lui rappeler cette infortunée rencontre.
O
La main de Shion effleura la surface marbrée et grise du tombeau d'Ariadna.
« Mon amour, sais-tu que j'ai été nommé Grand Pope par notre bien-aimée Déesse ? »
Une bourrasque de vent souleva sa longue chevelure, mugissant doucement à ses oreilles. Il sourit, se refusant à prendre ce phénomène comme une réponse d'Ariadna. Pourtant, une partie de lui-même priait secrètement pour que ce fût une manifestation de l'amour disparu.
« Ariadna, tu me manques tellement ! soupira-t-il.
– Shion ! Grand Pope ! »
Cet appel fut la seule chose qui empêcha Shion de laisser ses larmes rouler le long de ses joues. Il se retourna, et vit Dohko qui accourait vers lui. Il se saisit de son masque et s'apprêtait à cacher son visage, lorsqu'il songea que cette précaution était inutile : le Chinois était son plus proche compagnon. Le protocole pouvait s'accommoder de cet état de fait.
Il se releva et attendit calmement que la Balance se poste devant lui, son visage marqué par une expression entre reproche et gêne. Combien de fois l'avait-il retrouvé sur la tombe d'Ariadna durant les derniers dix jours ? Shion en était arrivé à se demander si Dohko ne le surveillait pas, et éprouva brièvement de la rancœur à son encontre. Mais il se doutait que son ami s'inquiétait pour lui, et se reprocha aussitôt cette mauvaise pensée. D'autant plus qu'il connaissait très précisément la raison pour laquelle Dohko venait l'arracher à cet endroit qui était devenu son seul et véritable Sanctuaire.
« Tous les candidats aux armures sont arrivés, Shion... Nous n'attendons plus que toi. »
Shion ferma les yeux ; la cérémonie d'intronisation des nouveaux chevaliers, celle où il devait nommer officiellement les successeurs des combattants disparus. La preuve définitive qu'une génération s'était éteinte, aussitôt remplacée par une autre...
'Ariadna, ne sommes-nous donc que des pions sur le vaste échiquier des Dieux ?' se demanda-t-il, sentant la solitude et la douleur l'assaillir de nouveau.
« Shion, arrête cela, tu veux... Elle ne reviendra pas ! »
Shion dévisagea Dohko, choqué par ses paroles. Celui-ci le regardait fixement, une expression plus que réprobatrice dans les yeux.
« Quoi ? bégaya-t-il.
– Ariadna ne reviendra pas... Tout est fini... Mais toi, tu dois continuer à vivre », répéta Dohko d'une voix tranchante.
Les deux hommes échangèrent un regard étincelant, chargé de sentiments contradictoires ; tristesse et résignation pour Shion, reproche pour Dohko. Celui-ci baissa finalement les yeux, et tourna le dos à son ancien frère d'armes.
« Nous t'attendons, Grand Pope ! » ajouta-t-il avant de soupirer profondément.
Shion regarda son ami de toujours s'éloigner de lui, et ne le quitta pas des yeux jusqu'à ce que sa silhouette ne disparaisse derrière le mur du cimetière. Il replaça le masque de pope sur son visage, et se tourna de nouveau vers la tombe d'Ariadna.
« Je ne serai pas long, Ariadna... Je reviendrai bientôt te voir. »
----
Shion rentra dans la salle du Pope, la mort d'en l'âme. Il vit comme dans un brouillard la silhouette des onze jeunes gens qui se tenaient devant son piédestal, agenouillés dans le plus profond recueillement. Shion cligna les yeux pour chasser le léger malaise qui l'habitait, et se força à regarder le visage de chacun des apprentis alignés devant lui. Tous étaient jeunes, douze ou treize ans, et n'avaient pas encore achevé la totalité de leur entraînement. Les règles du Sanctuaire voulaient que chaque armure soie octroyée à son nouveau propriétaire à condition que celui ne batte en combat singulier son maître, ou tout autre candidat désigné par celui-ci. Mais la quasi-totalité des chevaliers d'Or ayant été tués pendant la bataille contre Hadès, Shion n'avait d'autres choix que de bouleverser ces règles et de nommer les héritiers de ses compagnons d'armes défunts parmi leurs disciples, même si ceux-ci n'étaient pas encore totalement prêts. La paix était revenue, et aucun conflit contre une quelconque divinité n'était attendu avant deux-cents quarante trois ans. Cette génération de Saints d'Or aurait le temps de parfaire ses pouvoirs et de transmettre son savoir à leurs successeurs. L'avenir de cette confrérie serait ainsi assuré.
Son regard s'arrêta soudain sur la quatrième silhouette qui était agenouillée devant lui, celle d'une femme, nettement plus âgée que ses compagnons. Ces cheveux bruns et lisses cascadaient sur ses épaules, et cachaient une partie de son masque, que Shion reconnut immédiatement. La jeune femme avait dû sentir le regard métallique du masque du Pope posé sur elle, car elle releva la tête et regarda dans sa direction. Celui-ci sentit presque ses jambes se dérober sous lui tant la stupeur et l'émotion le saisirent. Ariadna semblait être là, à ses pieds, et le regardait, comme si elle venait de revenir du combat contre Hadès, arborant son masque d'or craquelé durant la bataille, preuve de sa bravoure et de son courage.
« Shion, Grand Pope, nous attendons vos paroles ! »
La voix de Dohko le rappela à l'ordre. Shion fit de son mieux pour retrouver son calme, et marcha d'un pas rapide vers son trône. Mais une fois assis, son regard se reporta immédiatement sur le seul élément féminin du groupe : l'apprentie du Cancer. La ressemblance presque parfaite avec Ariadna le frappa de nouveau, faisant battre son cœur à tout rompre.
« Grand Pope ? »
Shion tourna la tête en direction de Dohko, et vit le pli soucieux qui barrait le front de son ami. Il se força à ne pas regarder la jeune femme, et à faire le vide en lui.
« Je vous remercie à tous d'être venus... » commença-t-il.
---
La réunion était achevée, et ce n'est plus onze apprentis, mais onze chevaliers d'Or que Shion congédia. Tous se retirèrent silencieusement, après un profond salut au Grand Pope. Shion resta de marbre devant leurs saluts, observant discrètement le chevalier du Cancer, qui semblait peu pressé de quitter les lieux.
« Salem... Quel nom étrange ! Étrangement mélodieux... »
Salem semblait traîner les pieds et fermait le groupe des chevaliers d'Or qui se retiraient. La porte de la salle s'ouvrit, laissant filtrer les rires de joie des lauréats déjà sortis. Salem fut la dernière à quitter la place. Au moment de franchir le pas de la porte, elle se retourna et lui adressa ce que Shion prit pour un salut de la tête. Salut qu'il rendit presque inconsciemment, comme s'il l'avait reconnue.
Il regarda d'un œil distrait la Balance converser avec l'un des gardes. Il sembla à Shion que celui-ci remettait un objet à Dohko, avant de s'incliner respectueusement et de se retirer. Il vit le regard anxieux de son ami se poser sur lui, alors qu'un soupir échappait de ses lèvres.
« Shion, ce n'est pas elle... »
La voix de Dohko trancha douloureusement le silence de la salle, où seuls lui et le Chinois restaient désormais. Shion tressaillit et porta la main à son visage. Une fois libérés de son carcan d'airain, ses deux iris violets posèrent un regard interrogateur sur Dohko.
« Ce n'est pas Ariadna.
– Je sais, mais qui est-elle ? Elle lui ressemble tant.
– Salem est la sœur cadette d'Ariadna... »
Le regard interrogateur de Shion se teinta cette fois-ci d'incompréhension.
« La sœur cadette d'Ariadna ? C'est impossible ! Elle ne m'a jamais dit qu'elle avait une sœur cadette... Pourquoi me l'aurait-elle cachée ? »
L'expression du visage de Dohko s'assombrit alors qu'il s'approchait du trône où siégeait Shion. Arrivé à ses côtés, Dohko posa une main sur l'épaule du Pope, et le regarda droit dans les yeux. Un comportement qui, selon le protocole du Sanctuaire, aurait valu la peine de mort immédiate à son auteur. Mais le Tibétain estimait que le protocole n'avait pas lieu d'être lorsqu'il s'agissait de Dohko. Son ami, et celui à qui il devait la vie.
« Shion, je te le demande, destitue Salem de son titre de chevalier du Cancer...
– Quoi ! Mais pourquoi ? As-tu une raison à m'avancer pour m'expliquer cette requête ? »
Shion se sentit en fait scandalisé par la demande. Était-ce la ressemblante troublante de Salem avec Ariadna, et les étranges sensations qu'elle avait créées, qui le faisait réagir ainsi ?
« Elle s'est présentée ici, à l'aube, arguant que le successeur désigné par Ariadna s'était enfui... Tu n'étais pas là, alors j'ai pris la liberté de lancer un avis de recherche. Un peu avant que tu n'arrives, j'ai eu la confirmation que Farsen, l'apprenti sensé succéder à Ariadna, était manquant, et qu'une lettre, signée de sa main, avait été retrouvée dans ses appartements. »
Dohko extirpa un papier de sa tunique et le tendit à Shion. Celui-ci le lut évidemment, et ne put s'empêcher de froncer les sourcils.
« Je ne me sens pas digne de succéder à mon maître bien-aimé, Ariadna... » Couard ! Comment oses-tu t'enfuir devant l'honneur qu'Ariadna t'a fait ? » s'insurgea Shion, jetant la lettre à terre.
La main de Dohko quitta l'épaule de Shion, pour ramasser le papier à terre. Il le plaça sur les genoux du Pope, et croisa les bras sur sa poitrine.
« Shion, je vais être très franc avec toi : je n'ai pas confiance en Salem…
– Quoi, tu soupçonnes la sœur d'Ariadna ! Mais pour quelle raison !
– Je trouve la disparition de Farsen extrêmement étrange et subite. J'ai donc ordonné que l'enquête se poursuive jusqu'à ce qu'on l'ait retrouvé. Je t'engage vivement à suspendre Salem de ses nouvelles fonctions pendant cette période. »
Shion n'aimait pas le ton sur lequel Dohko s'adressait à lui ; il avait l'impression d'être traité comme un enfant par son ami de toujours. Il se leva de son trône, et toisa la Balance de toute sa hauteur.
« Dohko, il me semble que je suis capable de prendre une décision, seul.
– Shion, ne le prends pas mal. Je ne remettais pas en cause ton autorité, bien au contraire… C'est juste que… »
Le visage du Pope prit une expression agacée.
« C'est juste que quoi ?
– C'est juste que lorsqu'il s'agit d'Ariadna, tu es incapable d'impartialité.
– Tu as tort, Dohko. Je suis totalement impartial. Et n'oublie pas à qui tu as à faire ! »
Dohko soupira de nouveau et s'approcha de Shion.
« Écoute-moi. Dans quelques heures, j'aurai quitté ce Sanctuaire, et me retirai aux cinq pics, en Chine, comme me l'a demandé notre déesse. Nous ne nous reverrons peut-être jamais, mon ami. Mais la dernière chose que je te demande, Shion, c'est de ne pas perdre pied avec la réalité, comme tu le fais en ce moment. Ariadna est morte, mais toi, tu es en vie. Tu dois vivre, Shion. Pour ce Sanctuaire, mais aussi pour toi-même !
Les traits de Shion se crispèrent sous l'effet de la semonce.
« Est-ce tout ce que tu as à me dire ? demanda-t-il sèchement.
– Oui. Et je pense avoir fait ainsi mon devoir… En tant que ton ami !
– Vraiment ? Pour ma part, je pense que tu peux te retirer ! »
Enjoignant le geste à la parole, Shion pointa de l'index la porte de la salle du trône. Dohko ne protesta pas : il baissa la tête et s'éloigna de son ami. Il ne se retourna pas en quittant la salle, laissant Shion à ses remords et à ses souvenirs.
O
Shion cligna des yeux, s'apercevant qu'il se trouvait toujours devant l'étang, dont il observait la surface vaporeuse d'un air absent. Il eut soudain l'impression qu'une main féminine effleurait son cou, et que deux lèvres traçaient délicatement sa mâchoire. Il se leva en sursaut et recula d'un pas, le cœur battant. L'endroit et la situation lui paraissaient de plus en plus étranges, à la mesure de ce brouillard épais qui s'était levé en quelques minutes autour de lui...
« Qui est là ? » lança-t-il.
Mais aucune voix ne lui répondit. Seul un craquement vint interrompre le silence lugubre qui s'était installé. Shion recula d'un pas ; son pied rencontra soudainement le vide, et il bascula en arrière. Sa tête heurta le sol d'un bruit sourd.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 17h30 (March 7, 8 :30 AM, +9 :00)
Le médecin se pencha légèrement sur Aphrodite et vérifia d'abord ses pupilles.
« C'est satisfaisant », assura-t-il, avant de sortir de sa sacoche un tensiomètre. Il mesura scrupuleusement la tension artérielle, et hocha la tête avant de lever un visage rassurant sur les trois hommes qui l'observaient. « Il va s'en sortir, moyennant une bonne douzaine d'heures de sommeil. Il a apparemment abusé du médicament que je lui ai prescrit.
– Vous nous en voyez rassurés. » Shaka baissa la tête, se sentant honteux de ne pas avoir vu l'accident arriver. « Mais pourquoi lui avez-vous procuré cet antidépresseur ? »
Le médecin se racla la gorge, visiblement gêné.
« Il est venu me voir en se plaignant d'insomnies et d'angoisses. J'avoue que c'est un excellent comédien : j'ai eu une formation de psychologue, et je suis habitué à desceller les déprimés lorsqu'il vient à mon cabinet. Votre ami m'a complètement bluffé. »
L'aveu ne fit que renforcer l'inquiétude de Shaka. Saga et Dohko ne semblaient guère plus rassurés.
« Est-ce que vous voulez dire… qu'il pourrait recommencer ? » Les sourcils de Dohko formèrent deux accents circonflexes sur son front.
« Il vaudrait mieux le surveiller, effectivement. Je pense qu'il déprime à cause de sa cicatrice. »
Les trois anciens chevaliers se regardèrent, la consternation s'affichant clairement sur leurs visages.
« Et on a rien vu. » La voix de Dohko exprimait toute sa culpabilité et celle de ses compagnons d'armes.
« Docteur, est-ce que vous pouvez rester quelques instants de plus ? » demanda Shaka, soudainement nerveux. L'accident d'Aphrodite était fâcheux, mais il se devait de révéler ce que Calden lui avait dit. « Saga, Dohko, j'ai quelque chose d'important à vous dire. »
Les deux hommes hochèrent la tête et suivirent le jeune homme dans le couloir, puis sa chambre.
« C'est au sujet d'Aphrodite, je suppose ? » demanda Saga. « Tu ne dois pas culpabiliser : ce n'est pas de ta faute s'il a eu cet accident. Personne n'a rien vu venir. »
Shaka s'appuya contre la porte et baissa la tête, visiblement triste.
« Je culpabilise parce que c'était moi qui étais en charge de le surveiller et de le sortir de sa solitude. Mais je ne voulais pas vous parler de cela : il s'agit d'autre chose. Calden m'a révélé des choses inattendues.» Shaka releva les yeux sur son audience et se mordit la lèvre inférieure, hésitant de toute évidence à poursuivre.
« Shaka ? demanda Saga.
– Il m'a dit qu'Aiolos était lui aussi revenu à la vie, et qu'il était retenu prisonnier par « Bàlint, le frère de Gàbor ». Je ne sais pas trop qui sont ces personnes : il ne m'en a pas dit plus. »
Dohko et Saga le dévisagèrent pendant une longue minute, ne trouvant visiblement pas quoi lui répondre. Ce fut finalement Saga qui surmonta sa surprise le plus vite.
« Cela se serait produit dans d'autres circonstances, je douterais de ta santé mentale, Shaka. Mais étant donné ce qui s'est déjà produit à Onimura, je veux bien te croire. Cependant… » Le Grec baissa la voix comme s'il avait peur d'être entendu. « … je vais vous demander de garder cette information pour vous, tout du moins provisoirement. »
Dohko le regarda, interloqué par la requête.
« Mais pourquoi ? Nous devrions en informer Aiolia. Son comportement agressif est uniquement dû à la perte de son frère. Il serait considérablement apaisé s'il venait à apprendre qu'il était envie.
– Dohko a raison : je pense qu'il faut prévenir Aiolia. Cela résoudrait beaucoup de problèmes », plaida Shaka.
« Au contraire, cela ne ferait qu'en créer de nouveau. » Saga accompagna son début d'explication par un geste catégorique de la main. « Je connais Aiolia aussi bien que je connaissais Aiolos. Que croyez-vous qu'il va faire dès qu'il saura que son frère est en vie ? Il va se jeter dans la gueule du loup et se faire tuer ! »
Dohko et Shaka apparurent de plus en plus troublés, et s'abîmèrent dans le silence. Saga lui-même parut hésitant, et baissa la tête, la mâchoire crispée.
« Saga, tu n'as tout de même pas l'intention d'abandonner Aiolos ? » demanda Dohko, dont les yeux brillaient d'une lueur de reproche. « Tu n'as pas de ressentiment envers lui, n'est-ce-pas ? »
O
Saga eut l'impression que l'une des flèches du Sagittaire s'était plantée dans sa poitrine et lui transperçait le cœur. Bien sûr, les autres anciens chevaliers d'Or ne lui faisaient pas totalement confiance. Mais il fallait s'y attendre : Shaka avait d'ailleurs bien résumé l'opinion générale qu'on portait sur lui. À part ses ex-complices – Angelo et Aphrodite – ainsi que son frère, il était toujours soupçonné d'être un traître potentiel.
« Je n'ai pas l'intention d'abandonner Aiolos, si toutefois il est toujours en vie. » Saga se sentait la bouche sèche, presque douloureuse. « Vous ne pensez pas qu'avant de dire quoi que ce soit à Aiolia et le voir se mettre en danger, il serait bon de vérifier l'information, de savoir où il se trouve réellement, et de découvrir qui sont Gàbor et Bàlint ? »
Le Chinois baissa de nouveau la tête, comprenant certainement qu'il l'avait heurté. Shaka resta appuyé contre la porte, puis semblant sortir d'un rêve, l'ouvrit et s'engouffra dans le couloir.
« Je retourne auprès d'Aphrodite », informa-t-il sans se retourner.
La porte claqua derrière lui, laissant les deux hommes s'affronter muettement du regard.
« Je ne voulais rien d'insinuer à ton sujet », s'excusa Dohko. « Tu marques un point avec ton raisonnement.
–Tu ferais mieux de retourner surveiller Aiolia », rétorqua sèchement le Grec, avant de quitter les lieux.
---
Saga remonta silencieusement les escaliers qui menaient à l'étage de ses appartements. Arrivé au sommet, il ne put contenir davantage sa rage et abattit son poing contre le mur, faisant trembler un tableau. Il resta haletant, ignorant la douleur qui sourdait dans ses phalanges avant de se décider à retourner à sa chambre.
Il y trouva Angelo à l'endroit où il l'avait laissé : assis sur le canapé du salon, le livre qu'il lui avait confié entre les mains. L'Italien abandonna sa pose studieuse et releva la tête, posant ses lunettes sur la table basse devant lui.
« Un problème? tu me sembles bien déconfit...
–Oui. Aphrodite a abusé de ses médicaments et s'est évanoui. »
Les yeux de l'Italien se plissèrent, une lumière d'inquiétude brillant dans les prunelles cobalt.
« Rien de grave ? Il va s'en sortir ?
–Il va s'en sortir, mais Shaka va le surveiller attentivement. »
Les deux hommes se turent quelques minutes, durant lequel Saga sentit le regard inquisiteur posé sur lui. La scène lui parut familière, vu le nombre incalculable de fois que Masque de Mort s'était retrouvé convoqué dans la salle du Pope et attendait silencieusement qu'Arlès et Saga finissent leur combat intérieur pour recevoir ses ordres.
« Autre chose ?
–Dohko m'a fait comprendre qu'il ne me faisait pas confiance. » Saga se mit à mordiller nerveusement l'un de ses ongles avant que le rire sonore d'Angelo ne parvienne à ses oreilles. Il n'était plus aussi inquiétant, mais toutefois désagréable. « Quoi ?
–Tu t'attendais à quoi ? » Angelo baissa de nouveau les yeux lorsque Saga le foudroya du regard et reprit ses lunettes. « Sinon, passionnant ce bouquin, sauf que c'est en italien du dix-septième siècle. »
Le Grec ravala tant bien que mal la remarque d'Angelo pour s'intéresser à la conversation.
« Et qu'est-ce que cela raconte ? James me l'a donné en se contentant de me dire que c'était les informations les plus pointues que l'Ordre possédait sur Marius et ses vampires.
–Ce sont des chroniques racontant le passage de Marius à Venise, en 1347. Apparemment, il a mis à feu et à sang tout un quartier pour mettre à mort un sorcier qui essayait de corrompre certains de ses lieutenants. Et le bougre n'y allait pas de main morte ! » Angelo gloussa puis fit un sourire entendu. « Cela inclut également des biographies de ses principaux lieutenants. Il y a même des esquisses d'eux. »
Saga se pencha sur l'Italien, vivement intéressé par les informations.
« Est-ce qu'il y aurait eu des dénommés Bàlint et Gàbor dans son armée ?
– Cela me dit effectivement quelque chose… » Angelo tourna quelques pages avant de pointer un paragraphe. « Cela doit être eux : Balint è Gabriele di Saghedino. Deux frères Hongrois, vampirisés au septième siècle. »
Non, décidément, les informations étaient plus qu'intéressantes et il avait eu raison d'occuper Angelo de cette façon. Saga posa sa main sur l'épaule de l'Italien, plongeant son regard dans celui d'Angelo.
« J'ai besoin que tu me lises ce qu'on dit sur eux », dit-il de la voix la plus solennelle.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 18h00 (March 7, 9 :00 AM, +9 :00)
Les yeux du Tibétain papillonnèrent mais restèrent clos. Shion dodelina de la tête, gémissant légèrement alors que se rejouèrent dans sa tête les images d'un lointain passé.
O
Shion fit comprendre d'un geste à ses gardes qu'il désirait être seul pour recevoir la personne qui attendait à la porte de ses appartements privés. Ceux-ci obtempérèrent avec empressement, et quittèrent la place sans faire de bruit. La porte principale se referma derrière eux, avant de s'ouvrir de nouveau sur une gracieuse silhouette féminine. Shion lui fit signe d'approcher d'un discret signe de la main, puis reprit la pose majestueuse qu'il s'était accordée à prendre. Il se félicita de porter un masque, celui-ci empêchant de laisser montrer tout l'intérêt qu'il portait à la personne qui venait d'entrer. Une fois de plus, il ne put s'empêcher de comparer les attraits physiques de Salem avec ceux de sa douce et regrettée Ariadna. Il en arriva rapidement à la conclusion qu'elle partageait toutes deux une incroyable ressemblance, ce qui n'était pas très étonnant, vu qu'elles étaient sœurs.
"Je me demande si, sous ce masque, son visage ressemble lui aussi à celui de mon aimée." Shion réprima bien vite cette pensée : voir le visage d'une femme chevalier représentait pour un homme un grand danger, étant donné que celle-ci avait le droit de se faire justice elle-même.
"Reprends-toi Shion, ses pensées sont indignes du Pope d'Athéna", se gronda-t-il. "De plus, je l'ai convoquée ici parce qu'on la soupçonne d'avoir fait disparaître l'autre prétendant à l'armure du Cancer."
L'affaire ayant été soulevée par Dohko, Shion avait décidé de poursuivre l'enquête. Et étant donné que les accusations concernaient Salem, il lui semblait tout à fait normal d'interroger la principale intéressée et de lui donner au moins une chance de se défendre.
---
Salem s'arrêta à quelques mètres du trône de Shion, et s'agenouilla respectueusement devant lui. Celui-ci admira une dernière fois la silhouette parfaitement dessinée de Salem, que la légère provocation de ses vêtements – et en particulier de son corsage – rendait encore plus captivante.
« Salem, sais-tu pourquoi je t'ai demandé de venir ? » demanda Shion d'une voix solennelle.
L'intéressée releva la tête, et Shion reconnut une nouvelle fois le masque d'Ariadna. Salem le portait, tout comme à la cérémonie de son adoubement.
« Oui, Monseigneur. J'ai entendu dire que de vilaines rumeurs couraient à mon sujet. »
Le Pope sentit son cœur bondir dans sa poitrine. La voix était légèrement plus cristalline, mais ô combien proche de celle d'Ariadna.
« As-tu des informations qui pourraient les infirmer ?
– Non, Monseigneur. Mis à part mon honneur de chevalier d'Or, et l'honneur d'être la sœur d'Ariadna, qui a vaillamment donné sa vie pour défendre le Sanctuaire et notre Déesse. Je déshonorerais son nom si je me conduisais de la façon qui m'est reprochée. »
Shion ne répondit pas tout de suite : l'évocation du nom d'Ariadna avait troublé son esprit et il avait toutes les peines du monde à trouver le fil de ses pensées.
« Je crains que l'évocation de l'honneur ne suffise pas à te laver des soupçons qui pèsent sur toi, Salem. J'aurais besoin de preuves plus tangibles pour ordonner la fin de l'enquête... » répondit-il presque à contrecœur.
« Je suis navrée de voir que la mémoire de ma chère sœur ne vaille guère plus à vos yeux... » dit-elle en portant une main à son visage.
Shion retint son souffle : Salem décrocha le masque qui cachait son visage, dévoilant des traits d'une exquise familiarité. Shion remercia Athéna de ne pas être debout, tant son corps était parcouru de tremblements. Il avait l'impression sue son grand amour se tenait agenouillée devant lui, et le regardait de ses magnifiques yeux noirs.
« J'aimais également beaucoup ma sœur, Grand Pope... acheva-t-elle en baissant les yeux.
– Silence, Salem ! »
Il se leva, légèrement tremblant, et réduisit la distance qui le séparait du Cancer. Il l'attrapa par les épaules, et l'obligea à se relever, cachant le beau visage de ses mains.
« Puis-je savoir qu'elle est ce comportement ? demanda-t-il. Tu connais la règle : une femme chevalier n'a que deux choix lorsqu'un homme aperçoit son visage ; le tuer, ou l'aimer. Puis-je savoir dans quel but tu me montres le tien ? »
La voix de Shion trahissait autant sa surprise que sa colère et son inquiétude.
« Car ainsi, je suis en droit de vous attaquer et de me faire tuer de vos mains. Mourir est la seule alternative qui me reste, devant l'affront des accusations, étant donné que vous ne semblez pas croire en ma bonne foi et en mon sens de l'honneur. Vivre sans honneur n'a aucun sens pour moi. »
Shion sentit sous ses doigts des larmes rouler des yeux de Salem. Son cœur se fendit en deux, lorsque, écartant ses mains, il découvrit les traits bouleversés de la jeune femme. Mais plutôt que Salem, c'est Ariadna qu'il eu l'impression de voir pleurer.
« Le même sens d'honneur que toi, mon amour... » murmura-t-il, alors qu'il laissait inconsciemment ses mains caresser les joues légèrement empourprées.
Salem ne dit rien, ni ne fit aucun mouvement pour s'écarter. Elle ne montra aucun signe de surprise lorsque Shion ôta à son tour son masque d'une main fébrile, et darda de ses prunelles violettes dans celles de la jeune femme.
« Je crois en toi... Je ne te laisserai jamais tuer, ni par moi, ni par aucun autre chevalier. »
La pression sur l'épaule de Salem se fit plus forte, et Shion l'attira contre lui. Dans ses yeux, se reflétait le visage d'Ariadna.
« Jamais je ne laisserai qui que ce soit te faire du mal ! »
Salem esquissa un léger sourire, la faisant ressembler d'une façon encore plus criante à la chère disparue. Shion se remémora ce sourire, lorsque lui et Ariadna s'abandonnaient à leur intimité. Totalement pris par cette vision, il se pencha, recueillant les lèvres de Salem contre les siennes.
Deux vigoureux bras entourèrent la belle femme chevalier, la retenant prisonnière de l'étreinte du Pope.
O
Une main translucide se posa sur le front de Shion, avant de descendre plus bas, traçant avec lenteur et sensualité la courbe d'une joue puis d'une mâchoire, avant de remonter sur les lèvres légèrement entrouvertes du Tibétain.
Salem approcha doucement son visage, s'octroyant un long baiser avec l'homme évanoui.
« Et bien, on dirait que tu commences à te souvenir de moi. »
À suivre dans la Chronique V : Précipice (4/4)
