Chronique V : Précipice (4/4)
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 19 h00 (March 7, 10 :00 AM, +9 :00)
Les sources d'eau chaude occupaient le Nord du parc du Quartier Général, qu'on atteignait en suivant un petit chemin de pierres, puis en montant des escaliers escarpés, éclairés par des lanternes japonaises. Le bassin se trouvait dans une bâtisse qui ressemblait à un temple, construit à cheval sur une rivière et sa berge.
Camus se plongea dans le onsen avec un peu d'appréhension. Le contraste avec la température extérieure lui sembla douloureux pendant quelques secondes, puis il sentit avec délice la chaleur envahir son corps et détendre ses muscles. À part la serviette de bain, qu'il devait resserrer autour de sa taille et empêcher de flotter dans l'eau pour éviter de dévoiler quelque partie intime de sa personne, ce bain était un vrai régal.
Il s'assit dans l'eau, qui lui arrivait jusqu'aux épaules, et soupira. Il n'en était pas certain, mais il lui avait semblé que l'agitation régnait depuis quelques heures parmi les anciens chevaliers d'Or. Il avait vu Saga envoyer son poing dans un mur, visiblement enragé, mais il ignorait la cause de sa colère. L'un de ses pairs aurait-il fait des reproches à l'ancien Gémeau ? C'était à craindre. Il serait bien allé demander à Saga ce qu'il s'était passé, mais toute réflexion faite, il ne préférait pas s'en mêler. Lui-même était trop englué dans sa propre mélancolie pour prétendre à démêler les affaires des autres.
Un bruit de clapotis le ramena à la réalité, et lui signala que quelqu'un approchait. Puis une silhouette se dessina dans la brume créée par la vapeur, près de la statue d'un dieu japonais qui trônait au centre du bassin.
« Camus ? » Le Français reconnut immédiatement cette voix aux forts accents espagnols.
« Ah ! C'est toi Shura ! » Camus se releva légèrement, et rajusta de justesse le minuscule bout de tissus qui entourait sa taille et ses reins.
« Est-ce que cela te dérange si je viens ?
– Non, non, je t'en prie. »
Shura s'assit à côté de Camus, en faisant très attention de ne pas laisser échapper sa serviette lui aussi. Les deux hommes restèrent silencieux pendant quelques instants, fixant droit devant eux.
« Camus, je peux te poser une question ?
– Oui, je t'écoute...
– Lorsque nous étions à Onimura, tu n'as pas eu des visions étranges ?»
Camus dévisagea Shura : lui-même n'avait parlé à qui que ce soit de son expérience dans l'antre de Lilith.
« Si, comment le sais-tu ?
– J'ai eu des visions également, l'un se rapportant à un événement douloureux de mon existence, et l'autre semblant être une pure fiction qui mettait en scène mon père décédé. Sauf que… » Shura se racla la gorge ayant visiblement du mal à poursuivre. « Sauf que j'ai eu la preuve que mon père est toujours en vie alors que je le croyais mort depuis longtemps. » Il posa son regard d'ébène sur Camus, dont le visage exprimait la plus grande gravité. « Cela n'a aucun sens...
– Moi aussi, j'ai eu le même type de vision à Onimura : j'ai appris un secret sur mon père. Et j'ai pu vérifier : il est vrai.
– Tu crois que cela a une signification ? Lilith essayait-elle simplement de nous tuer en usant de nos points faibles ? Ou alors…» Shura secoua la tête, comme s'il récusait l'idée. « Ou alors, c'était un message pour nous pousser à les retrouver ?
– Je n'en sais rien... » Camus jeta un regard absent au reflet de la lune dans l'eau vaporeuse. « Lilith est un démon. Je ne pense pas que ses intentions aient été pures. »
Un nouveau clapotis se fit entendre, signal qu'une troisième personne venait d'entrer dans le bain. Une silhouette se découpa de nouveau près de la statue du dieu, et s'approcha de Shura et de Camus.
« Bonsoir ! Puis-je me joindre à vous ? »
Le visage souriant de Milo émergea d'un nuage de vapeur, alors qu'il était arrivé à quelques mètres de Shura et Camus.
« Milo ! s'exclama Camus, surpris, mais aussi choqué de le voir apparaître sans crier garde.
– Ah ! Désolé ! Je ne savais pas que tu étais là. Je ne voulais pas te déranger, répondit l'intéressé, dépité par le regard glacial du Français.
– Tu ne me déranges pas, d'ailleurs je m'en vais ! » rétorqua Camus, se levant d'un bond de son étuve.
Bien mal lui avait pris, car la petite serviette qu'il avait jusqu'alors tenue nouée autour de sa taille ne suivit pas son mouvement brusque, et resta au fond du bassin. Camus se retrouva donc dans son plus simple appareil. Le comique de la situation fit éclater de rire Shura, qui fut bientôt imité par Milo. Camus, lui, se sentit bouillir de rage : un sentiment qu'il ne croyait d'ailleurs plus connaître depuis bien longtemps.
« Qu'avez-vous à rire, ce n'est pas drôle ! » tonna-t-il à l'adresse de ses deux compagnons de bain, dont le rire nerveux avait du mal à s'estomper.
D'un geste rageur, il récupéra cette maudite serviette et la renoua autour de lui, avant de s'éloigner d'un pas non moins énervé. Il trébucha malheureusement sur une pierre, légèrement enfoncée dans l'eau, et qui n'était pas visible à cause de la vapeur. Shura repartit dans un grand éclat de rire, tandis que Milo s'approchait de Camus, un peu inquiet de ne pas le voir réapparaître tout de suite.
« Ça va Camus ? Tu ne t'es pas fait mal ? »
L'ancien chevalier du Verseau réapparut dans une gerbe d'écume chaude, le visage ravagé par la colère.
« Tu me demandes si ça va!? Et bien, je vais te dire ! Non, ça ne va pas du tout ! »
Shura se tut, rejoignant Milo dans le silence. Jamais ils n'avaient entendu parler Camus avec une pareille voix, qui claqua tel un coup de tonnerre dans un ciel de tempête.
« Comment veux-tu que cela aille après ce que tu m'as fait au Sanctuaire ! » hurla Camus en avançant sur Milo. « Je te croyais mon frère, mon meilleur ami… Et tu n'as même pas été capable de me faire confiance durant la bataille ! » Il s'arrêta à moins d'un mètre de Milo, fixant son regard bleu sombre aux orbes turquoise. « Tu n'as pourtant pas hésité à me jeter à la face que j'étais un traître, et à me frapper de l'aiguille écarlate !
– Toi non plus, cela ne t'a pas trop dérangé de m'envoyer un coup d'Athéna Exclamation. »
Camus frappa l'eau de son poing, et hurla :
« Justement, si tu m'avais fait confiance, nous n'aurions jamais dû en arriver là !
– Saga, Shura et toi veniez d'assassiner Shaka, et tu voulais que je te fasse confiance ! » Milo éclata d'un rire presque moqueur. « Tu n'es pas tout blanc dans cette histoire ! »
Shura était toujours immobile, accoudé au bord du bassin, mais se tenait prêt au cas où la conversation dégénérerait.
« Décidément, tu ne comprends rien à rien ! cria Camus.
– Mais qu'est-ce que je ne comprends pas ! Hein ! Dis-le-moi... »
Le timbre excédé de sa voix fit sortir Camus de ses gongs. Il s'approcha de Milo et l'agrippa à la gorge, sans toutefois y appliquer une trop grande pression.
« Mais ce que je te pardonne le moins Milo, c'est d'avoir passé ta rage sur moi, alors qu'Athéna venait de suicider, pour aller combattre Hadès sur son domaine. Elle avait compris, elle… mais toi, non ! Tu ne voyais qu'une chose : tuer l'ennemi que j'étais ! »
Camus lâcha la gorge de Milo et recula, haletant.
« Camus, je... balbutia Milo.
– J'avais raison de croire qu'il ne fallait s'attacher à qui que ce soit : les amis vous trahissent toujours un jour ou l'autre ! »
Camus regarda Milo, puis Shura avec tristesse. Il leur tourna le dos, ramassa sa serviette qui était une fois de plus tombée dans les profondeurs du bassin, et commença à s'éloigner.
« Je suis désolé, Camus. » La voix de Milo était rendue roque par l'émotion qui étouffait presque ses paroles. « C'était la guerre et j'ai agi en soldat, comme un chevalier d'Or du Scorpion se devait d'agir et avec toute la violence qui caractérise mon signe. C'était mon devoir. Mais rappelle-toi, Camus : n'est-ce pas toi qui me disais lorsque nous nous entraînions, enfants, qu'un chevalier doit toujours agir en fonction de ce que dicte son signe ? »
Camus continua à tourner le dos à Milo et restait silencieux. Shura s'était assis sur une pierre, à l'écart, et fixait la scène avec attention. Il se tenait toujours prêt à intervenir, inquiet du comportement inédit et assez violent du Français.
« Camus, je suis désolé, je veux toujours être ton ami, comme je l'ai toujours été ! » supplia Milo, en faisant un pas vers lui. « Mais tu dois faire des efforts, toi aussi ! »
Camus se retourna enfin : son visage était redevenu calme, empreint non de froideur, mais d'une relative sérénité malgré les larmes qui roulaient sur ses joues.
« Je suis désolé de mettre mis en colère de la sorte. Accepte mes excuses, Milo, et bonne nuit.»
Il lui tourna le dos avant de disparaître dans la brume.
O
De sa cachette, Kanon avait pu suivre toutes les conversations depuis que Shura avait rejoint Camus. Les informations concernant Onimura seraient précieuses pour raisonner Shura s'il manifestait une quelconque envie de partir. Quant à Camus, sa volonté de rester à l'Ordre dépendait de sa réconciliation avec Milo.
« Bon, ce n'est toujours pas la panacée, mais au moins, l'abcès est crevé », conclut-il, satisfait du guet-apens qu'il avait tendu aux trois hommes.
Grèce, Sanctuaire Terrestre - Temple d'Élision - 7 Mars 2004, 12h00 (March 7, 10 :00 AM, +2 :00)
Bàlint se tenait appuyé contre l'un des énormes piliers de la grande salle du trône du temple de Perséphone, contemplant de loin les blanches marches baignées d'un soleil meurtrier. Tout était silencieux en cette fin de matinée. Perséphone s'était retirée dans ses appartements avec Ishara, qui lui avait proposé de jouer un morceau de musique sur sa mandoline. La déesse avait accepté, un peu surprise par la gaieté de la belle femme vampire. Celle-ci avait totalement changé de comportement en quelques jours. La princesse mentalement dérangée avait fait place à une jeune courtisane à la vivacité surprenante. Peut-être que la malédiction d'Adalbert avait elle été levée ? Bàlint soupçonnait plutôt Apollon d'être à l'origine de ce brusque changement. Coûte que coûte, il devait découvrir qu'elle était leur relation et s'en servir.
Bàlint soupira malgré lui, laissant son esprit vagabonder vers des souvenirs lointains. Il porta la main à sa poitrine, et tira des plis de ses riches vêtements le médaillon. Il ne put s'empêcher de sourire en le voyant.
C'était une idée de Gàbor...
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Venise, 1347
« Allez viens ! Je t'assure qu'on va s'amuser », lui cria Gàbor du bout de la barque.
Bàlint plissa les yeux, tentant de deviner la silhouette de son frère, qui était masquée dans l'épais brouillard de Venise.
« Je ne vois pas à quoi cela sert de faire nos portraits. C'est tout juste bon pour les humains qui veulent immortaliser leur passage sur terre. Nous, nous sommes immortels : nous n'en avons pas besoin ! » répliqua Bàlint, agacé de ce contretemps.
Le bateleur devant lui tremblait de peur, et faillit laisser échapper sa perche.Bàlint lui jeta un regard mauvais.
« Si tu recommences, je te saigne ! » déclara-t-il en faisant saillir ses canines.
Le pauvre homme fit de son mieux pour ne pas laisser glisser la perche malgré la terreur qui le taraudait. Pourtant, Bàlint le saigna une fois arrivé devant la demeure du peintre, la faim ayant été plus forte que sa volonté. Son frère le regarda faire tranquillement avec un charmant sourire aux lèvres, puis le guida dans l'immensité du palais et de son labyrinthe de pièces et de couloirs. Les lieux étaient étrangement sombres et une atmosphère pesante y régnait.
« Où sommes-nous ? » demanda Bàlint, intrigué.
Gàbor lui jeta un regard amusé.
« Chez un ami... D'ailleurs, tu vas pouvoir le voir, car nous sommes arrivés ! »
Gàbor poussa une énorme porte, richement sculptée et parée de dorures. Celle-ci s'ouvrit sur une vaste pièce que Bàlint devina somptueusement décorée malgré l'obscurité qui l'enveloppait.
« Soit le bienvenu, Ô beau Gàbor ! » murmura une voix caverneuse.
Gàbor s'arrêta au milieu de la salle, devant ce qui paraissait être un trône et fit une brève révérence.
« Ô noble Sylvenius, permets-moi de te présenter mon frère, le grand Bàlint de Szeged ! » dit-il en désignant d'un geste gracieux son ainé.
Celui-ci, ne distinguant pas le mystérieux interlocuteur dans les ténèbres de la pièce, fit un pas et se rapprocha de son frère.
« Mais enfin, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Où est donc ton peintre ?
– En face ! Sylvenius est le peintre dont je te parlais. »
Gàbor avait lancé la réponse d'un ton joyeux, ses yeux bleu saphir pétillant d'amusement. Bàlint ne put s'empêcher de s'émerveiller devant son frère, qui décidément le surprendrait toujours. Sa froideur et sa beauté faisaient qu'il était autant admiré que jalousé par les autres vampires de Marius, qui l'appelaient "la statue". Il se tenait constamment sur ses gardes, et se montrait distant, sauf avec Bàlint et Lùitgard, auxquels il réservait sa gaieté et sa bonne humeur.
Bàlint posa une main sur l'épaule de Gàbor.
« Nous n'avons pas besoin de ce peintre, ni de portrait. Allez viens Gàbor, rejoignons Lùitgard !
– Voyons Bàlint, je suis sûr que tu changeras d'avis en voyant mon œuvre. »
Une ombre se leva du trône et s'avança près des deux vampires. Bàlint, qui avait gardé sa main posée sur l'épaule de son frère, le tira derrière lui. Il dégaina son tranchoir de son baudrier et le brandit avec la ferme intention de l'utiliser.Gàbor lui attrapa pourtant le poignet et s'interposa entre lui et l'inconnu, dont les traits anguleux se découvraient un peu plus à chaque pas.
« Arrête Bàlint, je te dis que c'est un ami ! Un vampire, comme nous !
– Un vampire ? Est-ce ton œuvre ? » demanda Bàlint en abaissant son épée.
« Non, il était déjà vampire quand je l'ai rencontré... Certainement une connaissance de Marius ! »
Bàlint rengaina son tranchoir, bien que les paroles de Gàbor ne l'aient pas totalement convaincu.
« Gàbor, je te le répète, nous n'avons pas besoin de ce portrait ! »
Gàbor allait protester lorsque la voix caverneuse s'éleva.
« En es-tu sûr, Bàlint le Magyar ?
– Certain, sinistre inconnu !
– Pourquoi ce refus ?
– Nous sommes des vampires : nous vivons éternellement ! Nous n'avons pas besoin de portrait pour immortaliser notre image ! »
Bàlint avait jeté ses paroles comme un défi à la silhouette noire qui se tenait devant lui.L'homme fit un pas, laissant apparaître un visage aux traits réguliers, légèrement ridés par les années.
« Crois-moi, Bàlint, un jour tu seras heureux de contempler le visage de ton frère sur mon œuvre. »
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« ... contempler encore le visage de Gàbor. » Bàlint ouvrit le médaillon, l'objet qui lui était devenu le plus cher à son cœur : le frais visage de Gàbor lui apparut.
Qu'il était donc jeune lorsque leur destin avait tourné !
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Plaines de Hongrie, 646
Le siège de la forteresse du clan de Bàlint et Gàbor avait tourné en faveur des hordes de créatures sanguinaires. Durant trois jours, dès le crépuscule, les buveurs de sang attaquaient, inlassables et sans pitié. La deuxième nuit retentit un hurlement que Bàlint et Gàbor identifièrent à celui de leur père. Ils comprirent que celui-ci n'était plus des vivants et versèrent leurs larmes ensemble. La troisième nuit, les monstres fracassèrent la bastille et déferlèrent dans le château, tuant hommes, femmes et enfants qui se trouvaient sur leur chemin.
Les deux frères combattirent bravement, mais durent reculer jusqu'au donjon. Leurs soldats restèrent à l'extérieure pour les protéger de l'assaut des créatures qui s'approchaient inexorablement. Mais le massacre continua, comme en témoignèrent les hurlements de leurs hommes, mis à mort par leurs ennemis.
L'armée de vampires brisa finalement la porte de la tour. Les héritiers du Seigneur de Szeged montèrent sur le toit, en quête d'une échappée qui n'existait pas. Ils dégainèrent leurs épées et se mirent dos à dos, le souffle court. Deux silhouettes se découpèrent dans l'épais brouillard. L'une en face de Bàlint, l'autre de Gàbor.
« Ils sont parfaits ! fit une voix.
– Magnifiques ! » renchérit une autre.
Bàlint sentit son jeune frère trembler de peur. Il lui saisit son poignet, qu'il serra de toutes ses forces.
« Courage, Gàbor !
« Courage ? Bàlint, notre clan est décimé ! Nous sommes les derniers ! Nous allons mourir ! »
Des sanglots s'élevaient dans la voix de Gàbor.
« Nous les vengerons, tous ! » répondit Bàlint, pressant encore plus fort le poignet de son frère pour lui donner courage.
« Lequel veux-tu, Amalric ? s'éleva de nouveau l'une des voix.
– Le plus jeune me convient... Je lui apprendrai à combattre au-delà de la peur, au-delà de tout sentiment !
– Très bien, je prends donc l'aîné. Je lui montrerais les voies de la gloire et du pouvoir. »
Des bruits de pas résonnèrent sur les dalles du donjon à mesure que les deux créatures s'approchaient de leurs proies.Devant Bàlint, un homme de haute stature aux longs cheveux blonds émergea du brouillard. Son visage était jeune et avenant, presque rassurant. Seuls ses yeux gris acier brillaient d'une lueur cruelle.Bàlint jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, et constata qu'un vampire s'était aussi planté devant Gàbor. Son jeune frère ajusta sa position, prêt à parer toute attaque. Bàlint en fit de même.
« Une minute ! s'exclama la voix d'un troisième homme.
– Vous êtes sur notre territoire, ces deux là nous reviennent ! » ajouta un autre.
Bàlint cligna des yeux, tentant d'apercevoir les créatures qui venaient de parler. Le vampire devant lui se retourna en direction de leurs invisibles interlocuteurs.
« Adorjàn ! Lôrinc ! Il n'est nulle question de territoire ici ! Nous les avons vus en premier ! hurla-t-il d'une voix rauque.
– Je te conseille de me parler sur un autre ton, Lùitgard le Germain ! Ces deux hommes sont des Magyars comme nous, et ils nous reviennent de droit ! répliqua l'une des voix.
– Ils vous reviennent de droit ? Moi, Amalric, cousin de Lùitgard, je vais te montrer le contraire ! ricana le vampire qui se trouvait devant Gàbor. »
Bàlint sentit soudain que Gàbor était happé par une force incroyable. Il se retourna pour retenir son jeune frère, mais Amalric l'attira à lui brusquement. Gàbor essaya de le frapper de son épée, mais son adversaire esquiva avec rapidité et dextérité. Il saisit le poignet du jeune homme et l'obligea à lâcher son arme.
Bàlint s'élança en direction de son cadet pour lui venir en aide, mais deux bras puissants le ceinturèrent fermement. Il tenta de pourfendre celui qui l'emprisonnait ainsi, mais ne parvint pas à esquisser ne serait-ce qu'un geste.
« Trop tard, ils sont à nous ! » rugit Lùitgard.
Amalric plaqua brusquement Gàbor contre lui. Son visage se déforma et se transforma en un horrible masque anguleux et aux dents saillantes. Le Magyar hurla de terreur, puis de douleur alors que le vampire avait plongé le visage dans sa chevelure cuivrée, et déchirait la chair de son cou.
« Arrêtez ! Laissez-le, prenez ma vie, mais laissez Gàbor ! hurla Bàlint en se débattant.
– Mais nous prendrons ta vie aussi, Bàlint, ne t'inquiète pas ! » lui murmura Lùitgard.
La tête de Gàbor pencha en arrière alors qu'il perdait doucement connaissance. Son visage était devenu blanc comme la mort.Amalric se dégagea du cou du jeune homme, les lèvres et les joues barbouillées de sang, et contempla sa victime avec satisfaction. Il posa le corps tremblant à terre et s'agenouilla auprès de lui. D'un geste vif, il trancha de ses dents son propre poignet gauche et le porta aux lèvres de Gàbor. Celui-ci sembla revenir progressivement à la vie à mesure que le précieux liquide coulait dans sa gorge. Il agrippa le poignet, le pressant de plus en plus contre sa bouche pour mieux boire à cette fontaine vermeille.
« Assez, Gàbor, tu en as eu assez !» cria Amalric en retirant son poignet meurtri de la bouche affamée de son nouveau discipline.
Le corps de Gàbor fut secoué de violents spasmes, et sa tête retomba en arrière, heurtant brutalement le sol. Le jeune homme se tordit de douleurs pendant une longue minute, hurlant comme un animal blessé, puis s'immobilisa, comme mort.
« Gàbor ! » supplia Bàlint.
Comme répondant à son appel, le corps de son jeune frère frémit. Gàbor releva doucement la tête, puis le buste et se mit en position assise. Amalric s'approcha de lui, et lui tendit la main, l'aidant à se lever, puis le poussa vers son aîné.
Gàbor marcha jusqu'à son frère avec un grand sourire aux lèvres. Bàlint écarquilla les yeux devant la vision que lui offrait son cadet : il rayonnait, sa peau blanche resplendissant sous les cheveux roux. Et ses prunelles bleu saphir brillaient d'un éclat sans pareil.
« C'est ton tour, Bàlint le Magyar ! Tu vas rejoindre ton frère… Tu vas nous rejoindre ! » lui souffla Lùitgard.
Bàlint sentit à peine les crocs de son futur maître déchirer la chair de son cou. Il garda les yeux rivés sur le visage de son frère, qui lui semblait être à ce moment là celui d'un ange.
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Un cliquetis d'armure ramena Bàlint à la réalité : une patrouille passait dans la salle du trône. Le capitaine salua de la tête Bàlint, très vite imité par ses soldats. Le seigneur vampire ne répondit pas à leur salut et les regarda s'éloigner d'un air absent. Puis son regard se reporta sur le médaillon.
« L'attaque de la gorge du loup, sur l'île de Telemny... » C'est en voulant le protéger que Gàbor avait été détruit : il avait pris en plein cœur la flèche empoisonnée qui était destinée à son aîné. Il était retombé à genoux, et lui avait adressé un dernier regard... Il se souviendrait toujours de son visage dévoré par les brûlures, alors que son corps entier se consumait jusqu'à n'être plus que poussière.
Bàlint referma le médaillon et le cacha dans les plis de sa tunique. Non ! Il ne pouvait pas se laisser aller à la mélancolie si près du but : se venger de l'Ordre, pour l'attaque de Telemny. Punir le Sanctuaire, pour l'aide qu'il avait apportée à Ermengardis. Et surtout, régler son compte à Marius et aux vampires qui les avaient envoyés à la mort, Gàbor et lui-même.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 20h00 (March 7, 11 :00 AM, +9 :00)
Forêt du Parc du Quartier Général
Le hululement lugubre d'un oiseau nocturne lui fit rouvrir les yeux. Shion porta une main à sa tête douloureuse, et constata qu'il était allongé à terre. La forêt autour de lui était sombre et silencieuse, de même que le ciel, où seules quelques étoiles scintillaient. Le mystérieux brouillard, quant à lui, s'était levé.
Il se releva lentement pour ne pas aggraver la migraine qui sourdait sous son crâne. Il tenta de se souvenir de ce qu'il s'était passé, mais tout ce qui lui vint d'abord en mémoire fut la brume et le nom de Salem.
« Ces souvenirs vont me rendre fou ! »
Il s'approcha de l'endroit où il avait basculé en arrière, et constata avec surprise qu'il n'y avait aucune dénivellation du terrain. Pourtant, il se rappelait très clairement que son pied avait rencontré le vide en reculant.
« Étrange », murmura-t-il.
Il entendit les buissons s'agiter non loin de lui, et dirigea immédiatement son regard vers l'endroit d'où provenait le bruit. Il crut distinguer la silhouette d'une jeune femme qui l'épiait à travers le verdure, et s'élança dans sa direction.
« Et attendez ! Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ? »
Mais l'intruse détala devant lui, sans se retourner, se lançant à pleine vitesse entre les branches d'arbres et de sapins. Elle n'était nullement incommodée par les divers obstacles végétaux qui se dressaient devant elle, alors que Shion peinait à la suivre, sa chevelure s'emmêlant dans les branchages. Il se sentait griffé et piqué par les multiples brindilles l'entourant, mais continua son chemin vaille que vaille. Elle accéléra brusquement et le distança de telle façon qu'il la perdit bientôt de vue. Pourtant, il maintint le cap, jusqu'à aborder une petite clairière. L'endroit lui semblait vaguement familier, mais il se trouvait encore trop loin pour se rendre compte. Écartant les branches dénudées d'un saule, il découvrit une scène qui le pétrifia de terreur.
« Gladstone, Eleny de Wessex et… la petite fille ? »
Shion recula contre un arbre, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Il ferma les yeux, et tenta de retrouver un tant soit peu de calme, priant pour que cette scène ne soit que le fruit de son esprit fatigué et de sa rancœur envers James Gladstone.
Effectivement, lorsqu'il rouvrit les yeux, la clairière était calme et paisible, très légèrement éclairée par la lune.
« Ce n'était qu'un rêve, une hallucination… Je suis fatigué, et énervé contre Gladstone, c'est pour cela que je fais tous ces cauchemars ! » se raisonna-t-il.
Il tomba à genoux, sentant sa raison vaciller en même temps que son corps. Sa main se referma sur une touffe d'herbe, et ses ongles griffèrent la terre mouillée, comme s'il essayait de s'ancrer le plus profondément possible à une prise qui lui permettrait de résister à ce tourbillon de folie qui semblait vouloir le happer. Il tenta d'éclaircir ses idées en se concentrant sur une seule à la fois. Il s'accrocha à celle qu'il trouva la moins nocive pour lui ; James Gladstone était un monstre, qui ne méritait pas d'être le chef d'Ermengardis. Il vida totalement son esprit des noms de Camus, Milo, Angelo, Dohko, Ariadna et Salem.
Quelques minutes passèrent, permettant à son cœur de reprendre un rythme normal, et son esprit, le contrôle de lui-même. Il se décida alors à affronter de nouveau la forêt. En regardant de plus près, il s'aperçut que la petite clairière s'échappait dans un sentier boisé, qui lui parut familier. Peut-être l'avait-il suivi pour s'aventurer dans cette partie de la forêt ? Qu'importe, il semblait praticable…
Pavillon Bishamonten, 20h30
C'est avec la plus grande surprise que Dohko vit un Shion couvert d'égratignures revenir au Pavillon. Il fut surtout étonné par la fatigue qu'il lut dans les yeux de son ami.
« Shion, est-ce que tu vas bien ? Je t'ai cherché partout ce soir. »
Mais son ami ne prêta aucune attention au Chinois, et lui passa devant sans un regard, se dirigeant droit vers les escaliers.
« Shion ! Je te parle ! » l'interpella fermement Dohko.
La soudaine agressivité de la voix de son vieil ami eut au moins pour effet de stopper net l'ascension de Shion. Il ne se retourna pourtant pas.
« J'aimerais bien savoir ce qu'il t'arrive ! Tu sais que tu es mon ami, et que tu peux te confier à moi… » poursuivit Dohko plus doucement.
Shion jeta enfin un regard par-dessus son épaule.
« Pas ce soir Dohko, pas ce soir… » répondit-il avec lassitude.
Et il escalada les marches le plus rapidement possible, laissant Dohko dans la plus grande expectative.
Le lustre japonais de sa chambre s'alluma lentement, révélant tout d'abord les débris de la petite commode sur laquelle Shion avait passé sa colère plus tôt dans l'après-midi. Shion n'y prêta guère attention. Il piqua droit sur l'armoire, prit un pantalon et un pull-over et partit dans la salle de bain. Il se changea en hâte, se débarrassant de ses vêtements tâchés de boue. Seul un léger tremblement dans ses mains rendait compte du bouillonnement intérieur qui agitait son esprit, tendant vers un unique but : régler son différend avec Gladstone. Pour Shion, tout était clair : il ne trouverait pas le repos sans avoir eu le cœur net sur la présence de Gladstone à un poste si élevé dans l'Ordre d'Ermengardis.
Une fois prêt, il sortit directement dans le couloir, sans s'occuper de remettre de l'ordre dans sa chambre.
Japon, Tokyo - Roppongi - 7 mars 2004, 20h45 (March 7, 11 :45 PM, +9 :00)
« Tu es certaine que le polymorphe va retenter le coup ce soir ? Si c'est le cas, soit il est stupide, soit il est suicidaire… peut-être les deux.»
Ambre n'attendit pas que Shina ne lui donne une réponse pour enfourner l'énorme crevette qu'elle tenait au bout de la baguette. Elle toussa nerveusement lorsque la sauce épicée lui prit la gorge.
« Je t'avais dit que c'était fort, » se moqua Thétis avant de se tourner vers l'Italienne. « Ambre marque un point. On a failli le pincer hier : il y a peu de chance qu'il frappe de nouveau ce soir, sachant que nous serons certainement là pour l'attendre. »
Shina se contenta de baisser les yeux sur son plat puis se pencha vers la fenêtre. En bas, dans l'immense artère Gaien Higashi Dori, la faune particulière à Roppongi commençait à se réapproprier les lieux, chassant les employés de bureau et les amateurs de restaurants hors de prix. Juste en face, l'enseigne du Donquichotte clignotait en jaune et rouge, de même que l'aquarium géant rempli d'ignobles mérous à son entrée.
« C'est une intuition, mais je pense effectivement qu'il va revenir ce soir », dit-elle finalement en avalant une gorgée de son alcool de prune. « Nous l'avons dérangé la dernière fois. J'ai eu confirmation de l'hôpital que sa victime n'avait aucune égratignure : il n'a pas pu lui prendre de sang, tout juste de la salive en l'embrassant. Ce n'est pas assez pour qu'il se transforme. »
« Mouais, je ne suis pas convaincue. » Ambre reprit une crevette et jeta un regard soupçonneux à la sauce vermillon, dans laquelle elle trempa le crustacé. « Il peut très bien avoir tué quelqu'un d'autre entre-temps et s'être approprié son identité.
–J'ai eu confirmation de la préfecture de police : aucun corps n'a été retrouvé dans le secteur aujourd'hui.
–Le polymorphe a peut-être décidé de jeter ses poubelles plus loin, pour une fois. »
Shina ne put s'empêcher de sourire : Ambre jouait très bien son rôle d'avocat du diable. C'était une qualité qu'elle appréciait chez son lieutenant : elle n'obéissait jamais à un ordre sans avoir essayé d'en trouver les failles.
« Dans les arrondissements voisins non plus… » ajouta-t-elle. « Non, il viendra ce soir, parce qu'il a besoin de changer d'identité et il est attiré par cet endroit pour une raison que je ne saisis pas encore. » Shina glissa de nouveau un œil à la rue : une Cadillac rose passait à vive allure, sautant littéralement sur ses suspensions. « La folie et la décadence ambiantes, peut-être ? »
Ambre haussa les épaules et avala sa crevette qui patientait au bout de ses baguettes. L'effet ne se fit pas attendre : une larme roula sur sa joue alors qu'elle virait au même rose que ce qu'elle venait d'ingérer.
« Non, là, j'abandonne. » Ambre repoussa la tasse où la sauce fautive resplendissait d'un rouge vermillon et donna une tape sur l'épaule de Thétis lorsque celle-ci la traita de « petite nature ».
Shina sourit, heureuse de se retrouver à partager ces quelques moments de répit avec ses amies. Pour un peu, elle en oubliait sa déconvenue avec Seiya.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 7 mars 2004, 21h00 (March 7, 0 :00 PM, +9 :00)
Ses pas l'amenèrent rapidement devant le bureau de Gladstone. Comme Shion le craignait, le Grand Maître n'était pas encore de retour dans son antre. « Qu'importe ! » Shion se convainquit de rester à l'attendre là. Il s'appuya dos à la porte, croisa les bras sur sa poitrine, et ferma les yeux, tentant de retrouver cette paix intérieure qui lui faisait cruellement défaut depuis quelques jours.
Une bonne demi-heure passa avant que Gladstone ne fasse son apparition à l'autre bout du couloir. Le Grand Maître affecta un air surpris en le voyant.
« Shion ! Que me vaut l'honneur de ta visite… ou plutôt, du siège de mon bureau ? »
Le ton était trop dégagé au goût de Shion, qui lui jeta un regard haineux.
« Comment êtes-vous arrivé ici, chevalier James Gladstone ?
– Ici ? Que veux-tu dire, je ne comprends pas... »
Shion se dégagea de la porte, et fit un pas en avant dans la direction de James, vibrant de colère. Comment le Grand Maître pouvait-il ignorer l'horreur de ce qu'il avait commis ce soir-là ?
« Je me souviendrai toujours de la nuit où je vous ai rencontrés, Eleny de Wessex et vous, chevalier Gladstone, et de l'innocente victime que vous avez mise à mort, monstres que vous étiez... Et êtes toujours ! » Il serra les poings et avança de nouveau d'un pas. « Alors… J'attends ! Par quel miracle vos crimes ont-ils été absous ? Comment avez-vous pu devenir Grands Maîtres de l'Ordre d'Ermengardis ? »
James soupira et lui fit signe de le suivre dans son bureau. Shion obtempéra de mauvaise grâce, mais refusa de s'asseoir lorsque James l'invita à prendre place sur le canapé. Le maitre des lieux décida donc de rester debout et s'appuya contre la porte.
« Cela s'est passé quelques semaines après cette nuit... Celle dont tu parles. »
Mai 1742, Écosse, Château de Lindworm
Eleny et James saignèrent les quatre gardes qui tenaient la poterne ouest, sans aucune pitié. Puis ils s'infiltrèrent dans la cour du château, se dirigeant droit vers le bâtiment où devaient se trouver les appartements privés. L'idée de planter leurs crocs dans le cou des châtelains et de boire leur noble sang attisait leur appétit. Ils arrivèrent bien vite aux dits-appartements, dont la porte était surveillée par deux dragons.
« Halte-là !
– Du calme, l'ami... Nous sommes des invités du Sieur de Lindworm ! Lady Eleny de Wessex, et le Chevalier James Gladstone, tout droit venu de Londres ! répondit James d'une voix ferme.
– Nous n'avons aucun ordre vous concernant... » balbutia le chef des gardes, légèrement impressionné.
Eleny s'approcha de lui, un sourire timide aux lèvres.
« Ne nous laisserez-vous point entrer ? Je suis si las de ce long voyage... »
Le chef des gardes hésita, mais inquiet de la pâleur d'Eleny et tombé sous son charme surnaturel, céda bien vite, un geste d'hospitalité accompagnant sa parole :
« Je vous en prie, Lady de Wessex et chevalier Gladstone, veuillez entrer... »
Eleny et James se regardèrent, un sourire satisfait sur les lèvres, puis égorgèrent les gardes, et pénétrèrent dans les nobles appartements.
Au bout de quelques minutes, James et Eleny arrivèrent enfin à la chambre du châtelain. Une porte richement décorée d'armes étranges qu'ils ne connaissaient pas en protégeait l'accès. Ils brisèrent le loquet et s'infiltrèrent silencieusement dans la pièce. Une atmosphère sombre et angoissante y régnait.
« Je pense qu'on devrait quitter ce lieu ! » dit Eleny, en s'arrêtant brusquement. « Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais j'ai un mauvais pressentiment. »
James la prit par le bras, la caressant légèrement pour lui faire reprendre courage.
« N'aie crainte, ce n'est qu'un mortel qui dort ici...»
Il la poussa pour l'encourager à avancer vers le lit où reposait un corps endormi.
« As-tu vu cette chose ? »
Eleny lui désigna une forme dressée au milieu de la pièce. James s'approcha et ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux de surprise : devant lui se tenait une sorte d'armure, à la forme reproduisant vaguement celle d'un animal mythique. Mais lequel ? Il ne s'en souvenait plus...
« James ! Nous devrions partir ! » insista Eleny, reculant de peur.
Le vampire effleura l'armure et trouva son toucher étrange : un mélange entre la pierre, le fer, et le marbre. Il crut entendre des voix murmurer autour de lui et retira vivement sa main.
« Tu as raison Eleny, partons ! » dit-il en se retournant. Sa compagne était hors de vue. « Eleny ? »
Un léger froissement de tissus détourna son attention, le forçant à se retourner sur le lit lourdement paré de tentures sombres. Il aperçut le corps d'Eleny, inerte, étendu sur la couverture en soie.
« Eleny ? »
James porta sa main à son épée, mais s'aperçut que celle-ci manquait. Il entendit un rire derrière lui, et se retourna juste pour sentir une main de fer s'abattre sur sa gorge.
« Bienvenue dans ce château, chevalier Gladstone. »
James saisit le poignet d'airain, tentant de desserrer l'étreinte qui tenaillait son cou et menaçait de le broyer.
« Qui… qui es-tu ?
– Whilhard, Seigneur de Lindworm (1), pour te desservir, vampire ! »
James tenta de discerner les traits de son opposant. Il crut apercevoir des cheveux bruns et courts, un visage pointu, presque en lame de couteau, planté sur un cou musculeux.
Une douleur déchira soudain sa poitrine : Whilhard y avait planté l'épée qu'il avait soustraite au baudrier. James hurla de douleur, ses cris emplissant la pièce.
« Intéressant… Alors, vous autres vampires, vous êtes capables de ressentir la douleur ?
– Nous pouvons souffrir, certes… Mais nous savons surtout faire souffrir ! »
James serra son poing et frappa de toutes ses forces Whilhard en plein visage. Celui-ci recula sous le coup, plus surpris que blessé, et le lâcha. James arracha le fer qui était planté dans son épaule et bondit sur son opposant, plantant ses crocs dans son cou. Il lui sembla être happé dans un tourbillon sombre, l'amenant au plus profond des ténèbres du Royaume des morts.
Contre lui, Whilhard se débattit de plus en plus faiblement. James resserra son étreinte, de même qu'il aspirait de plus en plus rapidement le fluide vital de son adversaire. Il fut soudain assailli par la vision d'étranges images : celle de la salle d'un temple aux murs absorbant la lumière. Un homme était assis sur un trône, surmonté d'un dais décoré de scènes macabres. Whilhard était agenouillé devant lui, en retrait d'un homme blond à l'armure noire ailée : tous deux rendaient hommage à la ténébreuse figure du trône.
James ne put soutenir davantage ses visions et repoussa violemment son adversaire, qui tomba mollement au sol.
« Mon maître, Rhadamanthe du Wivern… Il te fera payer cet affront», souffla Whilhard dans un dernier sursaut de haine.
Le vampire fit tous ses efforts pour ne pas s'effondrer sur ses genoux, et perdre connaissance, lui aussi. Il s'approcha du lit, prit Eleny dans ses bras, puis sauta par la fenêtre dans la cour du château. Il réussit à s'éloigner de quelques lieues, avant de s'écrouler à l'orée d'un bois, sa compagne dans ses bras.
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« Tu crois que je vais avaler ça ? » gronda Shion. Tu es en train de me dire que tu t'es attaqué à Spectre affilié à Rhadamanthe et qu'il t'a puni pour cela ? »
James ignora cette nouvelle manifestation de colère et poursuivit :
« Lorsque je rouvris les yeux, je me trouvais dans une calèche roulant à bride abattue vers Londres. Eleny se trouvait à mes côtés, tentant de me tirer du délire dans lequel cette confrontation m'avait plongé. La calèche allait enfin sortir de cette zone inhospitalière de l'Écosse lorsqu'elle a littéralement explosé en milles morceaux, comme si elle s'était heurtée à un mur invisible ou avait été déchiquetée par les griffes d'un dragon. »
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Complètement sonné, James abandonna vite l'idée de bouger ses membres : sa jambe droite et ses deux bras étaient brisés, et plusieurs fragments de bois s'étaient fichés dans son épaule droite et son ventre. Occultant la douleur qui le dévorait, il tourna la tête pour apercevoir le corps d'Eleny, gisant à quelques mètres de lui. Une large plaie déchirait la poitrine de sa compagne, qui baignait dans son sang.
« Eleny… Tu m'entends ? »
Celle-ci ne donna aucun signe de réveil, son visage blanc tâché de sang ressemblant à celui d'une morte.
James tenta de bouger, mais ses tentatives infructueuses furent coupées court lorsqu'il fut brutalement soulevé de terre. Il mit un certain temps à réaliser qu'un chevalier en armure noire le tenait par le cou, et encore plus à comprendre qu'il s'agissait de l'homme qu'il avait vu en mordant Whilhard.
« Fais tes prières, vampire, l'heure pour toi de disparaître à jamais a sonné », gronda l'homme, levant sa main au niveau de son cœur. Le gantelet griffu s'enfonça dans la poitrine de James, lui tirant un gémissement et un peu de sang.
Le bourreau, lui, grogna d'insatisfaction en voyant que cela n'avait pas plus d'effet.
« Rhadamanthe, voyons… Tu ne t'y prends pas de la meilleure façon pour châtier cette détestable créature ! Tu sais très bien que seul la morsure du soleil ou le poison mis au point par l'Ordre d'Ermengardis est efficace… »
L'interpellé tourna un visage contrarié vers celui qui venait de lui parler d'une voix rogue et enjôleuse. Du coin de l'œil, James crut apercevoir un autre chevalier en armure noire dont les longs cheveux blancs flottaient au vent.
« Minos… Ne te mêle pas de cela. C'est une affaire personnelle : ils s'en sont pris à l'un de mes Spectres.
–Cela, je l'ai bien compris. C'est juste que je connais une punition bien plus cuisante à appliquer à ces êtres contre nature que sont les vampires… Je l'ai déjà testée il y a quelques siècles sur un spécimen Magyar.» L'homme à la chevelure blanche força James à tourner la tête vers lui, sans pourtant le toucher, comme si des fils invisibles guidaient ses mouvements. « Où allons-nous si nous tolérons que des vampires se permettent de s'attaquer à nos troupes ? »
Ledit Rhadamanthe sembla hésiter puis finalement acquiesça et laissa son prisonnier tomber à terre.
« Tu as raison. Je ne sais pas pourquoi Sa Majesté Hadès ne veut pas que nous pourchassions ces créatures qui nous narguent avec leur soi-disant éternité, et les exterminions jusqu'au dernier. Mais il ne nous a pas interdit de leur faire regretter leur arrogance… »
Le vampire ne se faisait pas d'illusion : le pire était à venir. En effet, il ne vit pas le coup arriver : un flot d'images se déversa dans son esprit et un torrent de voix murmura à ses oreilles. Ses victimes, toutes les personnes qu'il avait tuées depuis qu'il était devenu vampire, venaient lui réclamer vengeance.
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« Je ne comprends pas : qu'elle est donc cette punition que tu prétends avoir subie ?
– Minos – j'appris bien plus tard que c'était l'un des juges de l'enfer – nous a tout simplement rendu notre âme.
– En quoi est-ce un châtiment ?
– En même temps que notre âme, toute la palette des sentiments humains nous est revenue ; le remords, la compassion, l'amour. Tous ces sentiments dont nous étions dépourvus depuis notre transformation faisaient de nouveau partie intégrante de nous. »
Shion cligna des yeux, comme abasourdi par ce récit.
« Et alors, que vous est-il arrivé par la suite ? » demanda-t-il d'une voix plus posée.
James croisa les bras et s'appuya contre un meuble, le regard perdu dans le vide.
« Il nous a fallu plusieurs jours pour parvenir à bouger, et encore plus pour rallier Londres. Nous fûmes capturés presque immédiatement par l'escadron local. Ils hésitèrent à nous mettre à mort, puis décidèrent de nous rapatrier au quartier général de l'Ordre, étant donné notre état et l'histoire étrange que je leur contais, dans un semi-délire.
Au Quartier Général, nous fumes étudiés, observés par des spécialistes d'Ermengardis durant des semaines et des semaines. Leur verdict fut que nous étions les premiers vampires dotés d'une âme, et qu'il fallait ainsi nous garder en vie, au sein de l'Ordre. Que nous pourrions être utilisés plus tard... Le Grand Conseil entérina cette proposition, et ordonna qu'on nous éduque aux principes d'Ermengardis.
Cette éducation, ou plutôt rééducation, dura plus d'un siècle. Eleny et moi restâmes enfermer jusqu'en 1850, dans un des pavillons du quartier général de Londres, nos journées étant consacrées essentiellement à lire les chroniques de l'Ordre, et à méditer sur notre future place dans le monde. Nos geôliers - il n'y a pas d'autres mots pour les décrire – étaient sévères et nous punissaient pour la moindre faute. Mais nous finîmes par trouver la lumière...
Lorsque nous recouvrîmes la liberté, nous étions devenus de parfaits sujets de l'Ordre d'Ermengardis, désireux de servir la justice et combattre les forces maléfiques. Après bien des hésitations, le Grand Conseil, et le Grand Maître de l'Ordre de l'époque décidèrent de nous laisser entrer dans l'escadron de Londres... Nous montrâmes Eleny et moi autant de zèle à détruire vampires et loups-garous que les autres membres de l'escadron. Mais avec la force des vampires en plus.
À peine vingt ans s'écoulèrent, et je fus nommé chef de l'escadron de Londres... Enfin, à la fin du dix-neuvième siècle, le Grand Maître de l'Ordre, Sir William Morchwood, m'appela sur son lit de mort, et me demanda de prendre sa suite. Il voulait que soit nommé un Grand Maître dont la longévité de vie permettrait d'assurer la pérennité de l'Ordre durant des siècles et des siècles.
J'acceptai, pourtant certain que cette candidature serait refusée par le Grand Conseil. Mais contre toute attente, la majorité des douze Grands Conseillers entérinèrent, à l'unanimité, ma nomination. C'est ainsi qu'en 1895, Eleny et moi accédions à la plus haute distinction de l'Ordre...
Mais sache Shion, que ma conviction en Ermengardis ne m'est pas venue de la peur des coups de fouet de mes geôliers, ou de la lassitude de ma prison. Elle est venue du tréfonds de mon âme... Celle que j'avais enfin regagnée. »
O
La colère de Shion décrut lentement à mesure que James Gladstone racontait comment il avait regagné son âme : l'intrusion dans le château de Lindworm, l'affrontement contre Whilhard, la punition par Minos, puis la rééducation au sein de l'Ordre d'Ermengardis, la montée vers les marches du pouvoir. Le Tibétain n'eut même plus l'idée de l'interrompre, tant le récit du Grand Maître le fascinait et provoquait d'étranges sentiments en lui. Il éprouvait désormais une dérangeante sympathie envers Gladstone ; tout comme Shion, James avait été puni par les Dieux. Tout comme lui, il avait été assigné à la plus haute fonction de son « Sanctuaire». Tout comme lui jadis, James devait faire face au caractère écrasant de sa tâche. Il se sentit brusquement honteux.
« Je ne savais pas... Je suis désolé de mon comportement, s'excusa Shion en s'approchant de lui.
– J'espère que tu as saisi que nous étions du même côté, toi et moi... Es-tu donc prêt à rejoindre Ermengardis, et à me faire confiance ?
Shion hocha la tête.
– Je peux essayer. »
Il tourna le dos à James, et repartit tranquillement en direction de ses appartements.
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La première chose qu'il fit en regagnant sa chambre fut de remettre en place la petite commode qu'il avait renversée dans sa rage, et de jeter les deux poteries qui s'étaient brisées en tombant.
Puis il se coucha sur son lit, tout comme il l'avait fait la veille. Mais cette fois-ci, il n'avait pas l'intention de s'endormir. Bien au contraire ; les paroles de James résonnaient dans sa tête, de même que sa promesse d'essayer de servir Ermengardis. Il comprit alors pourquoi il n'avait pas trouvé moyen d'interrompre James pendant que celui-ci se justifiait de sa position actuelle au sein de l'Ordre. Et surtout, son récit parlait de rédemption, un concept que Shion avait appris à appliquer lorsqu'il était Pope, mais qu'il était incapable de manipuler quand il s'agissait de lui-même.
« Tout le monde fait des erreurs. Et moi-même j'en ai faites », murmura-t-il. « Moi aussi, je veux ma rédemption. Moi aussi, je veux qu'on me pardonne pour avoir irrémédiablement changé la vie de Camus et de Milo, pour ne pas avoir pu sauver Angelo, pour mon aveuglement envers Ariadna et Salem… »
Il ferma les yeux, cherchant à remettre de l'ordre dans le flot de ses idées.
(1) Lindworm/Wivern : le premier est un dragon bipède dépourvue d'aile, issue en majorité du folklore et de la mythologie montagnarde d'Europe centrale et de Scandinavie. Le Wivern est une sorte de dragon ailé qui porte une escarboucle sur le front mais ne possède pas de bras. C'est pourquoi j'ai affublé Whilhard du titre de Lindworm, idéal pour l'un des hommes de main de Rhadamanthe du Wivern.
A suivre dans la Chronique VI : Tabula Rasa (1/2)
