Chronique VI : Tabula Rasa (1/2)
Grèce, Sanctuaire Terrestre – Temple d'Élision – 7 mars 2004, 15h (March 7, 1 :00 PM, +2 :00)
« Échec et mat ! »
Pour la quatrième fois consécutive, Ishara venait de battre Perséphone aux échecs. La déesse soupira et glissa un coup d'œil discret sur la psyché posée non loin de là : seul son reflet apparaissait. Ishara ne semblait pas exister dans le monde parallèle du miroir.
« Votre Majesté ? »
Et pourtant, la femme vampire était bien réelle, et la dévisageait de ses grands yeux d'émeraude.
« Toutes mes félicitations. C'est un plaisir de jouer face à quelqu'un de ton niveau », se força-t-elle à répondre avec un sourire. « Je veux bien faire une autre partie.
– Bien, maîtresse. »
Ishara s'empressa de remettre tous les éléments en place pour qu'une autre partie puisse commencer. Dans le miroir, les pièces glissaient toutes seules sur le tablier, comme mues par des mains fantômes. La déesse trembla, réalisant une fois de plus qui elle avait en face d'elle : un buveur de sang. La morsure que Bàlint lui avait faite dans le cou la nuit précédente la tirailla, et elle se sentit prête à fondre en larmes. Qu'arrivait-il donc à son amant ? Il ne faisait plus montre de passion et de douceur, mais de violence et de domination. L'aimait-il vraiment, ou se servait-il d'elle pour accomplir sa vengeance et ses ambitions ? Perséphone n'était plus certaine de rien, et commençait à avoir peur de lui.
« Votre Majesté ? »
Ishara avait fini de remettre les pièces en place et attendait le bon vouloir de la déesse pour commencer.
« Dans cinq minutes, Ishara. »
Perséphone se leva, se sentant prête à étouffer et se dirigea vers l'une des fenêtres.
« Est-ce que vous vous sentez bien ? » s'enquit la Babylonienne, inquiète de son silence.
Perséphone se contenta de hocher la tête et poursuivit ses réflexions. Elle avait réalisé il y a quelques jours qu'aucun de ses gardes n'était vraiment qualifié pour arrêter l'un des vampires qu'elle abritait. Qui pourrait tenir en respect Bàlint, Ishara ou Glaucus si l'un des trois décidait de prendre le pouvoir dans son temple et l'éliminer ? Personne. Il était inutile de compter sur Apollon : il applaudirait certainement sa disparition, le connaissant. De plus, il était hors de question de s'en remettre au maître du Sanctuaire : Zeus la punirait pour avoir permis à des créatures de la nuit de résider chez elle.
Il lui fallait des guerriers, qu'elle manipulerait à sa guise comme garde-fous de ces dangereux hôtes. Et pour cela, il ne lui restait plus qu'une seule solution.
« Ishara… J'ai l'intention de t'envoyer en mission avec Glaucus dans quelques jours », lâcha-t-elle. Elle sentit immédiatement un poids se dégager de sa poitrine. « Pour refaire ce que vous avez fait il y a quelques mois avec les chevaliers d'Or. »
La femme vampire se leva, interdite.
« Mais, Votre Majesté, avez-vous l'intention de faire revenir d'autres chevaliers d'Athéna ?
– Pas des chevaliers, Ishara. Mais des généraux et des soldats de mon époux… des Spectres. » Elle s'approcha d'Ishara et la regarda droit dans les yeux, se montrant pour une fois intimidante. « D'ici là, je veux que tu gardes le silence. Tu ne dois rien dire à personne : ni à Bàlint, ni à Apollon, ni même à Glaucus. Il sera informé au dernier moment. Me suis-je faite comprendre ? »
La femme vampire hocha la tête silencieusement, ses magnifiques yeux exprimant sa grande surprise.
« Bien. Nous pouvons reprendre la partie. »
Perséphone se rassit : elle se sentait mieux, sortie d'un dilemme qui l'avait empoisonnée depuis plusieurs jours. Maintenant tout était clair : Ishara et Glaucus ramèneraient à la vie ceux qui, un jour peut-être, seraient amenés à les éliminer.
Japon, Tokyo — Roppongi — 7 mars 2004, 22h45 (March 7, 1 :45 PM, +9 :00)
Thétis était déjà repartie au Velfarre, l'établissement où elle avait initialement aperçu le polymorphe. Shina et Ambre, quant à elles, se dirigeaient vers leurs destinations finales, deux boites de nuit proches l'une de l'autre. Elles étaient sur le point de se séparer lorsque Ambre agrippa Shina par le bras.
« Regarde… Non, mais je rêve ! » Ambre pointa le doigt vers un homme qui se trouvait de l'autre côté de la rue et les fixait avec un air mi-amusé, mi-dédaigneux. « Il nous nargue ou quoi ?
– J'en ai bien l'impression. Allez, viens ! Il faut que nous l'attrapions. »
Le polymorphe se mit en mouvement dès qu'il vit les deux femmes bondir dans sa direction, avalant très rapidement les quelques mètres qui les séparaient. Agile comme un lézard, il grimpa au mur du bâtiment le plus proche avec une facilité déconcertante et s'infiltra à l'intérieur par une fenêtre mal fermée du quatrième étage.
« Tu as vu comme il a grimpé au mur ? » Ambre jeta un regard incrédule à sa consœur. « C'est un gecko ou quoi, ce type ?
– Ou quelque chose s'en approchant. Viens, il faut le suivre. »
Les deux femmes se ruèrent dans l'escalier moquetté menant à l'entrée de la discothèque et se heurtèrent au videur à la peau d'ébène qui leur barrait le passage.
« Désolé, mais cet endroit est réservé aux Japonais uniquement ! Pas d'étranger ! »
Ambre le toisa d'un air narquois, et allait lui faire remarquer sur un ton acerbe qu'il n'était pas non plus japonais, lorsque Shina la poussa légèrement de côté.
« Laisse-moi négocier l'entrée ! »
Elle attrapa le videur par la cravate, et tirant sur le pli inférieur et le pli supérieur, entreprit de l'étrangler. Le jeune homme, paniqué, saisit l'un des poignets de Shina et tenta vainement de le tordre. Mais la fragilité de Shina avait toujours été trompeuse. Le géant finit par plier les genoux, et leva une main en signe de reddition. Shina relâcha les deux bouts de tissus, et lui tapota gentiment sur l'épaule.
« Sage décision qui m'évitera d'avoir à te tuer », s'amusa-t-elle avant de pousser la porte métallique du bar, et d'entrer d'un pas décidé.
« Un bon conseil : si j'étais toi, je m'en irais avant qu'elle ne revienne… Elle est un peu sur les nerfs ces temps-ci », plaisanta Ambre en lui jetant un regard suggestif. Elle porta la main à son cou. « Couic ! »
Affolé, le videur dévala en courant les escaliers et s'enfuit dans la nuit sans demander son reste.
« Voilà une bonne chose de faite. »
--—
« Alors, tu l'as trouvé ? » demanda Ambre en faisant irruption dans la place, à la suite de Shina. Elle comprit immédiatement pourquoi celle-ci restait dans l'entrée, bouche bée, et observait les lieux avec étonnement. Dans une partie réservée à la restauration, plusieurs jeunes femmes portant en tout et pour tout un masque vénitien sur le visage étaient étendues sur les tables, avec des sushis et des sashimis posés sur le ventre et les seins. Les convives – tous masculins et âgés – se servaient au fur et à mesure et en discutant agréablement comme si de rien était. L'autre partie des lieux était également étonnante : un aquarium géant trônait sur ce qui devait être la scène, et une splendide naïade aux cheveux blonds nageait dans son plus simple appareil, au milieu des coraux rouges et des pierres bleues. Une pseudo ambiance jazzy tentait de redonner bon goût à cet antre de luxure.
Shina et Ambre se regardèrent, ébahies.
« Mais dans quel enfer sommes-nous tombées ? »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 22h55 (March 7, 2 :00 PM, +9 :00)
Pavillon Bishamonten, chambre Kani no Ma
Angelo s'allongea sur son lit et soupira, heureux d'avoir enfin un moment de répit. Il venait juste de terminer de résumer à Saga les récits sur le passage de Marius à Venise. Il devait dire que cette histoire l'intriguait, de même que l'intérêt que Saga y portait. Le Gémeau devait certainement avoir une idée derrière la tête pour insister à ce point sur la traduction des chapitres concernant Bàlint et Gàbor de Szeged : par contre, lui faire avouer ce qu'il cherchait exactement serait une autre paire de manches. En cela, Saga n'avait pas changé depuis l'époque du Sanctuaire : il avait toujours le goût pour les secrets et la manipulation.
Il ferma les yeux et entreprit de se détendre lorsque la sonnerie du téléphone le fit sursauter. Il s'empara du combiné et se mit à trembler en entendant la voix de son ami, le commissaire Tognazzi.
« Comme je suis heureux d'entendre ta voix, figlio-mio ! » Angelo ne put s'empêcher de sourire ; cela lui manquait, ce terme affectueux. « J'ai les informations que tu m'as demandées... »
L'Italien sentit les battements de son cœur s'accélérer.
« Et alors? Qu'as-tu appris ?
– Maria Baldassare : née le 12 juillet 1960, d'Umberto Baldassare et Rosa Morricone, tous deux résidents de Palerme. Trois frères et sœurs : Anna, Fabiolo et… Angelo. »
La voix de Tognazzi traîna sur le dernier prénom. Le sien. Une étrange angoisse saisit Angelo à la gorge : le vieil inspecteur avait-il compris qu'il s'agissait de lui et de sa famille ?
« Les corps d'Umberto et Rosa Baldassare, ainsi que d'Anna et Fabiolo, furent retrouvés le 12 juin 1970, criblés de balles. L'enquête conclut à un règlement de compte du clan Castiglione. Les corps de Maria et de son frère cadet, le petit Angelo, ne furent jamais retrouvés. »
Nouveau blanc. Angelo entendit un bruissement dans l'appareil : sans doute Tognazzi feuilletait le dossier en même temps qu'il lui parlait.
« On peut penser que Maria a été recueillie par le clan Castiglione après la tuerie, car un an après ces assassinats, en mars 1971, apparaît dans l'état civil de la famille mafieuse une certaine Christina Castiglione, sans qu'on sache d'où elle sorte. Parents inconnus. »
Angelo sentit sa gorge se serrer d'un cran supplémentaire, comme si une main invisible tentait de l'étrangler.
« La petite Maria a très vite fait parler d'elle, sans jamais avoir été arrêtée pour autant. Sa première participation à une opération familiale remonterait à mars 1975, où elle aurait été formellement reconnue comme l'exécutrice de deux chefs d'un clan rival. Sa carrière s'est arrêtée début juin 1980, lorsqu'un rôdeur s'introduisit dans la résidence des Castiglione, et massacra vingt-deux membres du clan. Christina fut celle sur laquelle le tueur s'est le plus acharné : il lui a arraché le visage. » Tognazzi poussa un profond soupir de dégoût avant de lâcher : « Seul un monstre aurait pu commettre de telles horreurs. »
Les mots de Tognazzi eurent l'effet d'un coup de poignard. Angelo resta muet de douleur, un étrange malaise l'envahissant et le happant dans le néant. Le visage de Maria, blanc, contre le sol crasseux de la cuisine familiale lui apparut, puis il se revit adolescent, faisant face à la famille Castiglione. « Mon Dieu, tout ce sang. »
« Angelo? Est-ce que tu es toujours là ? Que se passe-t-il ? » cria Tognazzi au téléphone.
Le Sicilien battit des paupières, mais ne parvint pas à chasser le malaise qui le tenaillait et le poids qu'il ressentait sur sa poitrine, comme s'il était en train d'étouffer.
« Oui ? dit-il d'une voix mourante.
– Est-ce que tu vas bien ? Veux-tu en discuter ? »
La voix de Tognazzi était caressante, interrogatrice. Angelo sentait qu'il avait compris ses liens avec cette affaire.
« Non.
– Veux-tu que nous raccrochions ? Je peux te téléphoner plus tard.
– Oui, s'il te plaît. »
Angelo reposa le combiné dans un état second et se mit à trembler comme une feuille. La sensation d'étouffement s'accentua alors que des larmes commencèrent à rouler sur ses joues. La vérité s'imposait lentement à lui dans toute son horreur : il avait massacré sa propre sœur.
« Non… dîtes-moi que ce n'est pas vrai, que je ne l'ai pas fait. »
Il leva les mains devant lui, les contemplant avec horreur comme si elles étaient couvertes du sang de sa sœur. Les mains d'un assassin, d'un homme abject guidé par la folie la plus destructrice.
« Je ne mérite pas de vivre. » Il secoua la tête, révolté contre lui-même. « Je mérite la mort pour ce crime. »
Après la tristesse, ce fut la colère qui monta en lui.
« Il ne fallait pas me ramener à la vie ! Je ne le mérite pas ! »
Il saisit le téléphone et le projeta contre le mur, près de la fenêtre. L'appareil éclata en deux morceaux, qui retombèrent sur la moquette, laissant contre le mur des traces grisâtres au point d'impact.
« Tu ne changeras jamais... Tu es né pour la violence ! hurla-t-il. Masque de Mort ! »
Malgré tous ses efforts pour les contenir, ses larmes roulèrent de plus belle sur ses joues et dans son cou. Il cacha son visage dans ses mains.
« Non ! Je ne suis plus lui ! Je ne suis plus Masque de Mort ! Je ne suis plus lui ! »
Japon, Tokyo — Roppongi — 7 mars 2004, 23 h (March 7, 2 :00 PM, +9 :00)
Ambre para le coup de poing en se protégeant de ses avant-bras, puis riposta d'un coup de pied. Le polymorphe recula d'un bond, faisant frémir la passerelle et les projecteurs au-dessus de l'aquarium. Un tonnerre d'applaudissements éclata soudain dans la salle : en dessous des deux combattants, la naïade blonde avait terminé son show et esquissait un salut aquatique… et toujours aussi dénudé.
Ambre ne quittait pas des yeux le visage de son adversaire, essayant de prévoir ses mouvements. Tous deux se déplaçaient à pas calculés sur la fragile plateforme, observant les failles éventuelles de l'autre.
Un éclair aveuglant déchira les ténèbres du bar, et une sorte de mini feu d'artifice explosa au plafond. Aveuglée, Ambre recula et se sentit propulsée en arrière, le souffle coupé, son opposant lui ayant balancé un magistral coup de pied au ventre. Elle vit trente-six chandelles et eut toutes les peines du monde à rester consciente. Elle allait péniblement se remettre debout lorsqu'une douleur formidable au poignet droit la fit hurler. Elle essaya de repousser le polymorphe, mais celui-ci avait solidement planté ses dents dans sa chair et ne voulait pas lâcher prise. La douleur s'amplifia en même temps que son sang se mit à couler de la morsure.
« Mais lâche-moi espèce de monstre ! »
Ses efforts pour se débattre finirent par payer : le polymorphe lâcha sa proie, et lui adressa un sourire sanguinolent avant de la frapper à nouveau au visage, l'expédiant par-dessus bord. Ambre se sentit couler dans un liquide frais et comprit qu'elle venait de tomber dans l'aquarium où quelques minutes plus tôt la sirène se trouvait. Elle reprit rapidement ses esprits et regarda au-dessus d'elle. Shina tentait d'attraper le polymorphe, mais celui-ci bondit par-dessus la balustrade, atterrissant quelque part devant la scène, dans un grand fracas d'applaudissements. Sans doute les clients du bar prenaient-ils ce combat pour un divertissement.
Ambre s'accrocha au sommet de l'une des vitres de l'aquarium, qui n'était fort heureusement pas trop profond, et essaya de se hisser hors de son bocal. Malheureusement, elle glissa... Sa lamentable prestation fut immédiatement saluée par une troisième salve d'acclamations. Un japonais d'une cinquantaine d'années, cravate nouée autour de la tête et visiblement éméché, leva sa petite coupe de saké et hurla :
« Hadaka ni ! Hadaka ni ! (1) »
Il fut bientôt imité par ses collègues, puis par d'autres convives, aux tables voisines, qui se levèrent en brandissant leurs verres :
« Hadaka ni ! Hadaka ni ! »
Quelque part entre honte et douleur, Ambre parvint finalement à s'extirper de cette embarrassante position.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 23 h 05 (March 7, 2 :05 PM, +9 :00)
Dans le Grand Salon
« Camus ! » Milo s'approcha de Camus et sans hésitation, posa sa main sur son épaule. « Maintenant qu'il savait ce que Camus lui reprochait, il ferait tout pour regagner sa confiance. Mais le Français ne fit aucun geste, ni ne tourna même la tête. « Je sais que tu m'entends, alors écoute-moi bien : je viens te dire que je suis profondément désolé de ce que je t'ai fait lors de la bataille d'Hadès. Dans mon cœur, je te considère toujours comme mon meilleur ami, mon frère, celui que je ne veux plus perdre. »
Camus n'esquissa aucun mouvement, restant de marbre malgré la sincérité dans le ton de la voix de Milo.
« Je t'en prie, dis quelque chose ! » Il sentit alors que le corps de son ami tremblait.
« Camus ? »
Milo le força à se retourner.
« Camus ! »
Le Scorpion sentit l'angoisse l'envahir lorsqu'il découvrit le visage baigné de larmes de son ami.
« Oh, Milo ! Je... »
Ce fut tout ce que Camus parvint à dire, avant de réprimer un sanglot qui secoua son corps entier. Touché au plus profond de lui-même par tant de désespoir, Milo ouvrit ses bras, accueillants.
« Camus, je suis là, avec toi ! Il ne pourra plus rien t'arriver de mal. »
Hésitant, Camus fit un pas vers lui avant d'être littéralement happé dans les bras de Milo. Celui-ci le serra contre lui, murmurant les paroles les plus réconfortantes que possible alors que les sanglots redoublaient sur son épaule.
« Vas-y. Pleure un bon coup : il faut que cela sorte. »
Milo eut l'impression de tenir son frère Elek dans ses bras, comme le soir précédent le naufrage du bateau, il y avait cela tant d'années. Puis ses souvenirs le ramenèrent à ce jour peu de temps avant la bataille du Sanctuaire où Camus s'était effondré en larmes, horrifié par son passé et cherchant son seul salut en celui en qui il accordait toute sa confiance.
« Je suis là, Camus... » Milo resserra son étreinte et soupira de soulagement : il venait de retrouver celui auquel il tenait le plus au monde. « Plus rien de mal ne pourra t'arriver... J'y veillerai personnellement. »
Japon, Tokyo — Roppongi — mars 2004, 23 h 10 (March 7, 2 :10 PM, +9 :00)
Shina dévala l'escalier à la suite du polymorphe, sans trop se soucier d'Ambre, qui barbotait toujours dans son aquarium.
« Arrête-toi ! » hurla-t-elle à l'adresse du fuyard.
Mais celui-ci ne s'arrêta pas, se faufilant de plus en plus vite entre les usagers des bars et boîtes qui longeaient la rue. Le fugitif atteint rapidement le carrefour de Roppongi et sans prendre le soin de vérifier si le feu était rouge ou vert, traversa la Roppongi Dori, sautant sur le capot d'un taxi qu'il ne put éviter. Mais cela n'entrava même pas sa course. En moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, il avait tourné au coin d'Almond, et continuait sa folle cavalcade sur Gaien Higashi Dori, puis dans une rue transversale.
« Attends un peu, toi ! Tu ne vas pas me lâcher comme ça ! » maugréa Shina, toujours à sa poursuite, quelques mètres derrière lui.
Le vampire traversa brusquement la route, pour s'engouffrer dans une étroite ruelle mal éclairée. Moins d'une minute plus tard, Shina s'y précipitait et constata avec surprise que le cul-de-sac était vide. Elle tourna sur elle-même à la recherche d'une porte dérobée, mais il n'y en avait aucune. Les façades étaient également borgnes, réduisant à zéro les chances de s'infiltrer dans l'un des bâtiments par une fenêtre.
« Mais où a-t-il pu bien passer ? »
Ce petit tour de passe-passe l'agaçait fortement : elle décida de repartir sur ses pas, dans l'espoir de voir ressurgir le polymorphe, ou en tout cas, lui barrer toute retraite. Elle ne s'était pas aperçue que l'une des plaques d'égout avait été déplacée.
O
Quelques mètres en dessous de la civilisation, dans les conduits nauséabonds des égouts tokyoïtes, le polymorphe savourait sa victoire. Il avait bien cru que la deuxième femme allait finir par le rattraper. Elle était plus rapide que la normale, celle-là, mais ce n'était pas pour lui déplaire. Il avait besoin de cette montée d'adrénaline que provoque une bonne traque pour trouver goût à la vie.
« Ça y est, cela commence. »
La douleur familière de la transformation l'enveloppa entièrement, lui tirant un râle guttural. Déjà, il pouvait sentir sa peau se décoller dans son dos et ses côtes se déplacer dans sa cage thoracique. Une de ses dents tomba, puis une autre. Bientôt sa bouche fut envahie de sang et il n'eut plus qu'à recracher toute sa dentition, ses nouvelles dents poussant déjà de sa mâchoire déformée.
Chaque mue était plus douloureuse que la précédente, mais seul le résultat comptait : une nouvelle identité. Celle-ci serait-elle la bonne ?
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 23 h 20 (March 7, 2 :20 PM, +9 :00)
Angelo tourna d'une main tremblante le loquet de la porte. Il s'engagea dans le couloir, effaçant d'un revers de la main les vestiges de sa tristesse, et prit résolument la direction des appartements de Saga. L'ancien chevalier des Gémeaux saurait certainement ce qu'il devait faire. Et il lui devait bien son aide : l'usurpateur n'avait fait qu'exacerber ses penchants meurtriers, après tout. Angelo ne s'était jamais autant senti au bord d'un gouffre de désespoir que ce soir-là et avait besoin que quelqu'un le rattrape avant qu'il ne soit trop tard.
Quelques mètres plus loin, il se heurta à une haute silhouette et chuchota quelques mots d'excuse avant de reconnaître Aiolia, visiblement ivre.
« Shura ! »
Angelo recula prudemment. : Aiolia le prenait pour Shura ? Connaissant le contentieux qui existait entre les deux hommes – la mort d'Aiolos – il céda encore du terrain, conscient que le pire pouvait se produire. Non pas qu'il tînt à la vie…
« Shura, reste là ! On a deux mots à se dire ! » rugit Aiolia, en l'attrapant par le col de chemise.
Angelo saisit les poings qui se crispaient un peu trop près de son cou et força Aiolia à lâcher prise.
« Laisse-moi tranquille ! »
Le Grec se moqua éperdument de cette déclaration et agrippa de nouveau Angelo par le col, lui coupant toute retraite.
« Je t'ai dit de rester là ! »
Angelo décrocha de nouveau les poings de sa chemise et cette fois-ci repoussa Aiolia.
« Laisse-moi... »
L'Italien n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'un coup de poing le cueillit à la mâchoire. Il recula jusqu'au mur, abasourdi, mais le flottement fut de courte durée. Comme à chaque fois qu'il était physiquement agressé, Angelo se sentit animé d'une haine incontrôlable et bondit sur Aiolia, serrant ses doigts autour de la gorge de son assaillant. Il stoppa pourtant net son geste et poussa un cri de désespoir.
O
Aiolia sentit les doigts autour de sa gorge se dénouer d'eux-mêmes. Devant lui, Shura vacilla puis tomba à genoux, se tenant la tête de douleur, et murmura des plaintes incohérentes. Aiolia n'hésita pas une seconde, et frappa de nouveau au visage celui qui avait tué son frère. L'heure de la vengeance avait sonné, bien qu'il fût conscient que cela ne ramènerait jamais son frère à la vie.
O
La tête d'Angelo heurta le sol. Il vit trouble pendant quelques secondes, puis roula sur le côté. Il se releva, haletant, et bloqua le coup de poing d'Aiolia, tenant prisonnière la main de celui-ci dans la sienne.
« Tu as de la force ! rugit Aiolia, mais cela ne sera pas suffisant. L'heure de payer pour ton crime a sonné ! »
Il frappa son adversaire de son poing libre, faisant reculer Angelo contre le mur. Celui-ci sentit l'évanouissement le guetter alors que sa tête heurtait durement une surface dure pour la seconde fois. Il pensa perdre connaissance lorsqu'une fureur implacable le saisit. Il eut l'impression l'espace d'un instant d'être capable de redevenir Masque de Mort et de tuer Aiolia.
O
Aiolia recula d'un pas : Shura le regardait avec une fureur indescriptible au fond des yeux. Cela ne fit qu'accroître la sienne propre. L'assassin de son frère ne ressortirait pas vivant !
O
Angelo serra les poings et se décrocha du mur en chancelant. Sa tête lui faisait mal à cause de toute la confusion qui l'agitait et des coups qu'il avait reçus. Dans un dernier élan de lucidité, il tenta de se calmer et de refouler la bête féroce qui ne demandait qu'à se déchainer.
« Je ne suis plus Masque de Mort… Je dois faire cesser cette folie. »
Dans un tremblement, il contint sa rage et desserra les poings, s'exposant aux foudres de son adversaire. Aiolia en profita pour le plaquer contre le mur, ses mains se resserrant sur sa gorge.
« C'est la fin… et c'est mieux ainsi. »
La pression sur sa gorge se fit de plus en plus forte et il chercha sa respiration. Aiolia avait visiblement l'intention de régler le contentieux une bonne fois pour toutes. Les lumières autour d'Angelo se mirent à valser. Abandonnant définitivement l'idée de recevoir de l'aide, il laissa errer son regard une dernière fois et aperçut une petite fille aux longs cheveux noirs qui les observaient avec délectation avant de perdre connaissance.
Japon, Tokyo — Roppongi — 7 mars 2004, 23h25 (March 7, 2 :25 PM, +9 :00)
Ambre descendit quatre à quatre les escaliers de la boîte de nuit. Elle avait fait un petit tour dans la loge de la naïade et lui avait emprunté son jeans, son pull et sa veste. Elle ne lui avait pas trop laissé le choix, il faut le dire... Elle avait réussi également à se faire un pansement de fortune à son poignet, qui avait enfin arrêté de saigner.
« Faudra que je pense à me faire faire une piqûre contre le tétanos… Bon sang ! Pourquoi est-ce qu'il m'a mordue, ce malade ? »
Ambre avança dans la rue, furieuse, avec l'impression d'avoir été la risée de cette boîte de nuit, doublée d'une bête de foire. Le fait que sa supérieure hiérarchique ait été témoin de sa déconvenue n'arrangeait pas sa mauvaise humeur.
« Y'en a marre ! » cria-t-elle en donnant un grand coup de pied dans une canette vide qui traînait là. Celle-ci échoua au pied d'une statue de lion en or, qui gardait l'entrée d'un club affichant clairement son soutien au football. Elle s'approcha de la porte vitrée de l'entrée et grimaça à la vue des hématomes qui commençaient à apparaître sur son visage. Elle allait devoir ressortir son fond de teint avant de se repointer au quartier général…
« Bon, ce n'est pas tout. Il faut que je retrouve Shina maintenant. »
Elle sortit son téléphone portable et poussa un long soupire de défaite.
« Génial… Il est noyé. Comment je vais faire pour la retrouver maintenant ? » Elle jeta des coups d'œil circulaires, dans l'espoir de trouver une solution dans cette ruelle peu éclairée et peu fréquentée. Au loin, sur la rue Gaien Higashi , un flot incessant de badauds défilait. « Mais oui… je trouverai bien une bonne âme pour me prêter son téléphone. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis — 7 mars 2004, 23h25 (March 7, 2 :25 PM, +9 :00)
Dohko arriva le premier sur Aiolia et le tira en arrière pour le faire lâcher prise. Le Lion se retourna sur lui, furieux, et allait l'invectiver lorsque celui-ci lui envoya un bon coup de poing à la mâchoire. Le Grec recula, étonné et comme douché par cette réaction. Il n'eut pas le temps de faire un geste que Milo arriva derrière lui et le ceintura. Aiolia se débattit, puis finit par s'immobiliser sous la pression qui s'exerçait contre lui.
Camus s'approcha d'Angelo qui reprenait doucement conscience, et l'adossa avec précaution au mur.
Dohko regarda Aiolia et Angelo avec effarement, réalisant à retardement la gravité de l'altercation, lorsque la porte derrière lui s'ouvrit.
« Que se passe-t-il ? Quel est ce raffut ? »
Intrigué par les cris, Shion s'était tout naturellement rendu dans ce couloir pour vérifier ce qu'il se passait. Il balaya du regard la scène, l'expression de son visage traduisant toute la stupéfaction qu'elle lui inspirait.
Une demi-heure plus tard
Milo glissa un discret coup d'œil à Camus et se sentit rassuré : le Français semblait être définitivement tiré des limbes de son autisme et avait lui-même insisté pour l'accompagner chez Saga. Avouer à Milo ce qu'il avait fait à sa belle-mère lui avait enfin permis de sortir du carcan de honte, de culpabilité et de dégoût dans lequel il s'était enfermé.
« Tu ne m'en veux pas ? » Camus regarda Milo presque timidement. « Je veux dire… ce que j'ai fait, c'est détestable. J'ai utilisé mes pouvoirs contre une personne qui ne pouvait pas se défendre, tout cela pour me venger. Je comprendrais très bien que tu ne veuilles d'un type comme moi pour ami. »
Milo laissa échapper un petit rire amusé.
« Camus, même si je n'approuve pas ce que tu as fait, je te veux comme ami. » Il lui donna une légère tape sur son épaule. « Et fais-moi plaisir : la prochaine fois que tu auras une idée aussi tordue, tu viens me voir. » Milo lui jeta un regard paternaliste. « Non… en fait, si tu as un problème, tu viens me voir. Promis ?
– Promis. » Un sourire apparut sur le visage du Français, qui exprima sa gratitude par un hochement de tête.
O
Saga parcourut toutes les notes qu'il avait prises au fur et à mesure qu'Angelo lui avait traduit les passages sur Bàlint et Gàbor de Szeged. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à trouver le fil conducteur entre les deux vampires et Aiolos. Gàbor n'étant plus de ce monde, la seule hypothèse qu'il pouvait avancer était que Bàlint avait utilisé Ishara et Glaucus pour les ramener à la vie, mais il n'en comprenait pas le mobile. En quoi la résurrection des Chevaliers d'Or pouvait-elle servir le vampire ? Et pourquoi retenir Aiolos au Sanctuaire ? Il lui manquait trop d'éléments pour appréhender les intentions de Bàlint, et encore moins pour échafauder un plan pour secourir le Sagittaire.
Un léger bruit contre la porte lui indiqua qu'il avait des visiteurs. Il abandonna à contrecœur ses notes pour aller vérifier qui venait le déranger à une heure aussi tardive. Telle ne fut pas sa surprise de découvrir Milo et Camus côte à côte ; une scène qu'il ne pensait plus revoir de si tôt.
« Saga, désolé de te déranger, mais il faut que nous te parlions, Milo l'informa sur le ton de l'urgence.
– Entrez. » Saga s'effaça pour laisser pénétrer ses deux visiteurs, se demandant ce qui pouvait les pousser à venir le voir.
« Saga, il y a eu un incident grave ce soir : Aiolia s'en est pris à Angelo et l'a blessé en se battant avec lui. »
L'aîné des Gémeaux fronça les sourcils, prenant immédiatement la mesure du problème.
« On sait pourquoi il a fait cela ?
– Aiolia l'aurait pris pour Shura. » Camus baissa légèrement la tête. « Je pense qu'il était un peu ivre.
– Où sont-ils maintenant ?
– Shion s'occupe d'Angelo, et Dohko surveille Aiolia. Je pense qu'il doit être en train de le raisonner. »
Saga plissa les yeux, redoutant intérieurement que le Chinois ne vende la mèche au sujet d'Aiolos. Comme il le craignait, Aiolia était proche du point de rupture et pouvait exploser à tout moment. Et la prochaine fois, cela pourrait être plus grave qu'une simple bagarre.
« Dohko, j'espère que tu tiendras parole. »
Il croisa les bras, et tenta de rassembler ces idées pour faire face à cette nouvelle crise qui secouait leur groupe de rescapés.
« Saga, nous devons donner notre réponse à James demain. J'ai un peu peur que certains d'entre nous se sentent perdus à ce sujet. »
Saga accrocha son regard à celui de Camus, saisissant très bien ce que le Français tentait de lui dire à demi-mot. Nombre de ses pairs étaient en proie à la confusion : à quelques heures du choix crucial, il s'agissait de remettre tout le monde dans le droit chemin et leur faire comprendre où étaient leurs intérêts.
« Rassemblez les autres, à l'exception d'Angelo et Aphrodite. Je ne pense pas qu'ils soient en état. Dans une heure, dans le grand salon. Je vais leur parler. »
Les deux hommes acquiescèrent silencieusement et prirent congé tout aussi discrètement. Saga entendit à peine la porte se refermer derrière eux, perdu dans ses pensées. Son regard se posa sur son reflet dans le miroir accroché au mur près de la cheminée. Il regarda cet homme à la haute stature, aux longs cheveux blonds, et aux yeux bleus, s'attendant à le voir changer. À voir ses yeux se teinter de rouge, sa chevelure devenir d'un gris argenté. À voir se peindre sur son visage serein une expression de méchanceté et de folie.
Un bruit dans le couloir le fit sursauter, et il posa son regard sur la porte, s'attendant à ce qu'elle s'ouvre d'un moment à l'autre. Puis il reporta son attention sur le reflet dans le miroir : l'homme l'observait toujours de ses grands yeux tristes.
« C'est loin derrière moi, il faut que les autres le comprennent », murmura-t-il. « Et qu'ils le veuillent ou non, c'est moi qui suis leur chef désormais. À moi de leur montrer la voie. »
Chambre Kani no Ma
Shion se pencha sur l'Italien et appliqua sur sa lèvre fendue une compresse pour stopper le saignement. Angelo poussa un faible gémissement et rouvrit les yeux, puis les referma aussitôt, ne supportant pas la lumière du lustre.
« Pourquoi ne me laisses-tu pas tranquille ? Je ne mérite pas qu'on s'occupe de moi. »
La voix de l'Italien était presque inaudible, mais Shion y perçut très nettement les notes de désespoir.
« Dans l'état où tu es, je ne peux décemment pas te laisser te débrouiller seul. » Shion appliqua un coton imbibé d'alcool sur une nouvelle plaie du visage tuméfié, faisant grimacer Angelo. « Pourquoi n'as-tu pas essayé de te défendre ? Aiolia aurait pu te tuer.
– C'est dommage qu'il n'ait pas réussi à le faire. »
Shion dévisagea l'homme échoué sur le lit, et s'aperçut que des larmes roulaient sur les joues brunies par les ecchymoses. Quelque chose s'était produit ce soir ; un drame qui avait plongé Angelo dans le plus profond désarroi.
« Angelo, regarde-moi. »
L'Italien rouvrit lentement ses yeux baignés de larmes. Il était visiblement à bout, prêt à craquer.
« J'ai tué ma propre sœur. »
L'aveu claqua comme une gifle. Shion resta silencieux de longues minutes, laissant les sanglots d'Angelo emplir la chambre. Soudainement, il eut un effroyable sentiment de déjà vu, se remémorant cette soirée où le petit Angelo était venu le supplier de le sauver, et où il l'avait abandonné à son triste sort.
« Angelo… viens. » Shion força l'Italien à s'asseoir et le guida contre lui. Angelo ne protesta même pas, posant sa tête sur l'épaule du Tibétain, et donna libre cours à son désespoir. « Shh, Angelo. Calme-toi, tu n'y es pour rien.
– Je l'ai tuée… non je l'ai massacrée. Je lui ai arraché le visage. Je… »
De nouveaux sanglots étouffèrent sa voix. Shion caressa ses épaules et se mit à le bercer tout comme il l'avait bercé enfant, murmurant des paroles rassurantes et réconfortantes.
« Angelo. Ce n'est pas ta faute, mais celle de Salem. Tu n'as rien à te reprocher : tu n'es plus Masque de Mort. Laisse ce passé derrière toi et ne pense plus qu'à l'avenir. »
Épuisé, Angelo sembla se calmer un peu, sombrant dans une torpeur rythmée par des sanglots de plus en plus rares. Shion jeta un coup d'œil à son visage et vit que l'Italien commençait à être gagné par un léger sommeil, la violence de ses émotions ayant sapé ses dernières forces.
Il s'était complètement endormi lorsque Camus et Milo vinrent s'enquérir de son état.
« Est-ce qu'il va bien ? » s'inquiéta Camus, peu habitué à surprendre le Cancer dans une telle faiblesse.
« Il a besoin de repos et de calme. Il risque de mettre un peu de temps à se remettre.
– Saga veut nous voir dans un peu moins d'une heure, pour mettre les choses au point. »
Shion installa plus confortablement Angelo contre lui, sentant le jeune homme s'accrocher inconsciemment à lui.
« Je vais rester avec Angelo : il a besoin de moi. Dîtes à Saga que j'ai déjà pris ma décision et que je reste à l'Ordre d'Ermengardis. Il comprendra. »
Camus et Milo acquiescèrent avant de sortir, jetant un dernier regard inquiet à l'Italien. Shion attendit d'être de nouveau seul pour caresser les épaules d'Angelo, et continua à le bercer doucement. Cela ne suffirait pas à sa rédemption, mais c'était un début.
O
Salem observait les deux hommes avec une expression dégoûtée.
« Vous êtes pathétiques ! » gronda-t-elle de sa voix inaudible à l'oreille des vivants. « Mais je n'ai pas dit mon dernier mot : il vous faudra bien reconnaître mon existence à un moment ou à un autre ! »
Chambre Shishi no Ma
« Alors… tu es calmé ? » demanda Dohko, qui était appuyé contre la porte de la chambre. En face de lui, Aiolia était assis sur son lit, le regard perdu dans le vide.
« Je suis désolé, Dohko. Ma conduite est inqualifiable.
– Je sais... Mais ce n'est pas à moi qu'il faudra faire des excuses, mais à Angelo. Tu l'as sérieusement amoché. »
Aiolia soupira et baissa la tête, honteux.
« Oui, je lui ferai des excuses.
– Bien. Maintenant, tu veux me dire ce qu'il t'a pris ? »
Le Grec cacha son visage dans ses mains.
« J'avais bu... Voilà tout.
– Voyons, ce n'est pas la première fois que tu montres de l'animosité, envers Angelo, mais aussi envers Shura, Aphrodite et même Camus... Alors, que se passe-t-il ?
– J'ai du mal à accepter qu'eux soient revenus, et pas mon frère, avoua Aiolia d'une voix tremblante.
– C'étaient des chevaliers d'Athéna, comme toi et moi, et qui ont combattu bravement durant la dernière Guerre Sainte. Ils étaient de notre côté, même si les apparences étaient contraires ! »
Aiolia releva la tête et acquiesça, sa honte commençant à lui faire monter les larmes aux yeux.
« C'est leur passé que j'ai du mal à leur pardonner. Shura a tué mon frère. Aphrodite et Masque de Mort se sont comportés d'une façon ignoble au Sanctuaire. Saga et Kanon, eux, en ont fait leur champ de bataille pour régler leurs querelles personnelles. Quant à Camus, il n'a jamais été capable de la moindre humanité, de faire montre du moindre cœur...
– Aiolia, le passé est le passé, on ne peut rien y changer. Mais il faut savoir composer avec lui, pour pouvoir construire son futur. Et vu la situation dans laquelle nous sommes, il n'y aura guère qu'un sombre futur si nous n'y mettons pas plus du nôtre ! »
Aiolia soupira. Une larme roula sur sa joue.
« Je comprends. »
Quelqu'un toqua à la porte. Dohko se dégagea de celle-ci, et l'ouvrit, découvrant Camus et Milo.
« Nous sommes venus vous prévenir : Saga a convoqué tout le monde pour une réunion dans une demi-heure, dans le Grand Salon.
– C'est une sage décision. Dites-lui que nous serons présents. Et Angelo, comment va-t-il ? »
Milo et Camus échangèrent un regard triste.
« Il ne va pas fort, mais je ne pense pas que ce soit à cause de la bagarre avec Aiolia. Cela a l'air d'être plus profond », murmura le Scorpion.
O
Une fois Camus et Milo partis répandre l'information au sujet de la réunion aux autres pensionnaires du Pavillon, Dohko envoya Aiolia prendre une bonne douche, histoire de définitivement le dégriser. Il avait tenu la parole qu'il avait donnée à Saga, bien qu'il restait dubitatif quant au bien-fondé de sa stratégie. Comme Aiolia l'avait lui-même expliqué, il ne digérait pas que son frère ne soit pas revenu parmi les vivants.
Tôt ou tard, il faudrait bien lui avouer qu'Aiolos était en vie.
Japon, Tokyo — Roppongi — 8 mars 2004, 0 h 25 (March 7, 3 :25 PM, +9 :00)
« Tu l'as trouvé ? demanda Shina.
– Non ! » Thétis donna un coup de pied dans une marche d'escalier, commençant à être agacée par cette petite partie de cache-cache. « Mais où a-t-il bien pu passer ? Il ne s'est pas volatilisé tout de même !
– Non, mais c'est un expert pour se dérober dans les coins sombres et escalader les façades. Je n'ai pas quitté des yeux cette ruelle et il n'en est jamais ressorti. » Shina hocha la tête d'un air catégorique. « Il est toujours là, mais je ne sais pas où. »
Thétis lui fit signe d'attendre lorsque son portable sonna et s'écarta un peu pour répondre à son interlocuteur. Shina, quant à elle, resta plantée à l'entrée de la ruelle, fixant avec intensité la pénombre de ce petit enclos.
« Alors, vous l'avez trouvé ? »
Shina se retourna presque en sursautant lorsqu'elle sentit quelqu'un lui tapoter sur l'épaule. La voix était familière, mais elle n'aimait pas être prise par surprise.
« Ambre, je te l'ai déjà dit : c'est le genre de chose qu'il ne faut pas faire avec moi si tu ne veux pas te prendre un mauvais coup au passage », prévint-elle.
La Française laissa échapper un petit rire amusé et darda ses prunelles vertes sur Shina. Celle-ci constata qu'elle avait pu se sécher et se changer. Pourtant, quelque chose l'intrigua : une étiquette dépassait de la manche gauche de sa veste, ce qui tentait à prouver qu'elle s'était servie dans une vitrine. Sa peau avait également une blancheur étonnante, presque surnaturelle. Vérifiant de nouveau son poignet droit, elle vit qu'il ne portait aucune trace de morsure. Or, elle n'avait aucun doute là-dessus : elle avait bien vu le polymorphe mordre Ambre avant de la pousser dans la piscine.
« Tout va bien, Ambre ? » demanda-t-elle d'un air soupçonneux.
Le coup de poing qui siffla près de sa joue ne l'étonna même pas, de même que l'éclair jaune qui brilla dans les yeux d'Ambre, ou plutôt, de la créature qui essayait de se faire passer pour elle. Ce n'est pas elle qui avait retrouvé le polymorphe, mais bien le contraire.
« Qu'elle est ton problème ? gronda-t-elle. Pourquoi m'attaquer au lieu de fuir ? Tu n'as aucune chance contre moi.
– Mais c'est là tout le sel de la vie : se retrouver en danger de mort ! »
Ambre éclata de rire avant de se rapprocher des murs d'un immeuble en quelques bons et de s'atteler à l'escalade de la paroi.
« Shina ! »
Thétis accourut vers elle, les yeux rivés à la jeune femme qui grimpait à une vitesse époustouflante le mur à la verticale.
« Mais… que ses passe-t-il ? J'ai Ambre en ligne en ce moment même. » La blonde jeta à Shina un regard dégoûté. « Le polymorphe… il a pris son apparence.
– Oui. Donne à Ambre les coordonnées de cet endroit puis rejoins-moi. Moi, je vais tâcher de le rattraper ! »
Sans attendre la réponse de Thétis, Shina courut jusqu'à la paroi et sauta suffisamment haut pour s'accrocher au rebord d'une fenêtre du deuxième étage.
Puis l'agilité et la force qu'elle avait acquises durant son entraînement de chevalier firent le reste.
À suivre dans la Chronique VI : Tabula Rasa (Partie 2/2)
Notes :
(1) Pourrait se traduire par : « A poil ! »
Le concept de « polymorphe » ne vient pas de moi, mais de la série « Supernatural », avec la petite différence, que dans cette série TV, le polymorphe n'est pas capable de grimper aux murs comme un lézard. Ici, il tient vraiment du caméléon.
