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Chronique VI : Tabula Rasa (2/2)

Japon, Tokyo — Roppongi — 8 mars 2004, 0 h 25 (March 7, 3 :25 PM, +9 :00)

Shina parvint à se hisser sans trop de mal sur le toit de l'immeuble, et ne prit même pas la peine d'épousseter son pantalon, maculé de longues traces grises dues aux frottements contre le béton. Elle avisa immédiatement les cheveux cuivrés d'Ambre, ou plutôt du polymorphe qui essayait de se faire passer pour elle.

« Tu n'as aucun moyen de retraite. Un bon conseil : n'essaie pas de fuir !

– Qui te dit que j'ai l'intention de m'enfuir ? »

La créature se retourna, offrant à la vue de Shina son visage à la ressemblance troublante, puis recula lentement jusqu'à se trouver dos à la petite balustrade qui défendait l'accès au vide.

« C'est quoi ton problème, à la fin, polymorphe ? » cria Shina, craignant soudainement un geste désespéré de la part du clone d'Ambre. « Tu es suicidaire, c'est cela ? »

Pour toute réponse, la jeune femme baissa les yeux et prit cette expression amère que Shina connaissait à Ambre dans les mauvais jours.

« Sais-tu ce que c'est de naître et vivre polymorphe ? lâcha-t-elle. Depuis que notre race est apparue, nous devons cacher notre apparence, décrétée monstrueuse par la race humaine, en empruntant celle d'autres hommes et nous conformer à votre société. » Elle lâcha un ricanement plein de désillusions. « Si au début, je trouvais cela supportable – tuer ceux qui jetaient l'opprobre sur nous – mais j'ai de plus en plus de mal à absorber les modes de vie décadents et les pensées tordues de tes contemporains.

– Si tu voulais trouver des personnes décentes, ce n'était pas à Roppongi qu'il fallait venir, rétorqua Shina, peu impressionnée par son discours.

– Oh, vraiment ? Désolée de te décevoir : si ce quartier n'est que la décharge où échouent les pires ordures de Tokyo, le reste de la ville ne vaut pas mieux. » Le polymorphe balaya d'un geste le paysage de buildings et d'autoroutes. « Partout ici, c'est la même chose : l'égoïsme et l'individualisme règnent en maîtres, et la loi du plus fort est la règle. Il faut se taire et rester dans le rang, oublier l'essentiel pour se goberger de futilités. »

Le polymorphe poussa un long soupire et recula encore, son talon butant dans la basse partie de la rambarde. Maintenant, Shina était à peu près certaine de ses intentions, et cela ne lui plaisait pas.

« Écoute, ne fais pas de bêtises et accompagne-moi gentiment. Si tu désires parler de tes problèmes, je suis prête à t'écouter. »

La proposition déclencha un grand éclat de rire de la part de l'intéressée. Elle s'arrêta subitement, et toisa Shina du regard vert si caractéristique d'Ambre.

« Tu lui fais entièrement confiance à cette fille, n'est-ce pas ? » Le polymorphe eut un sourire méchant. « Et pourtant, elle va le trahir, ton précieux Ordre… Elle s'y active déjà, d'ailleurs.

– Quoi ? » Shina écarquilla les yeux, ne sachant trop quoi penser de ces accusations. Puis, elle commença à s'énerver. « Écoute, j'en ai marre de tes histoires. Maintenant tu vas me suivre bien tranquillement sans faire d'histoire ! »

Le polymorphe eut un sourire moqueur et escalade la palissade pour se retrouver derrière, pratiquement dans le vide.

« La Milice Noire, le bras armé de l'Ordre fondé par le Général Adémar, son ancêtre… C'est ce que j'ai vu dans ses pensées quand je me suis approprié son identité. » Le polymorphe se laissa basculer en arrière, s'accrochant d'une main au guide de fer. « Et moi, je ne veux ni de ses pensées ni de ses horribles secrets de famille ! »

Le polymorphe lâcha prise sans que Shina ne puisse le rattraper.

O

Ambre arriva en courant à l'endroit indiqué par Thétis, qu'elle aperçut au bas d'un immeuble. Celle-ci lui fit signe de se dépêcher de la rejoindre, ce qu'elle fit.

« Où est Shina ? demanda-t-elle, haletante.

– Là-haut, sur le toit, à la poursuite du polymorphe. Il a pris ton apparence.

– Quoi ? C'est une blague ? » Ambre resta bouche bée d'horreur et de surprise mêlées. « Mais comment a-t-il pu faire cela ?

– Je ne sais pas, mais viens, il faut… »

La Suédoise suspendit sa phrase alors qu'un bruit sourd leur parvint de l'autre côté de l'immeuble. Leurs gorges se serrèrent lorsqu'elles reconnurent un corps féminin, priant que ce ne fut pas Shina. Ambre fut la première à réagir, et s'approcha pour vérifier : elle fut soulagée de voir des cheveux cuivrés dans la flaque de sang qui s'agrandissait. Une sorte de curiosité morbide la saisit et elle fit ce qu'elle savait être une erreur : elle retourna la morte.

Et contempla le visage défoncé : le sien.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 8 mars 2004, 0h30 (March 7, 3 :30 PM, +9 :00)

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

Saga balaya l'assemblée d'un regard circulaire et constata que l'heure était à la gravité. À l'exception d'Aphrodite, Shaka, Shion et Angelo, tous ses anciens pairs avaient répondu à l'appel. Il lut le malaise et le désespoir sur le visage d'Aiolia, et décida de ne pas insister sur l'incident de la soirée : Dohko avait dû suffisamment lui remonter les bretelles.

« Messieurs, je vous ai convoqué ici... » Il s'arrêta, trouvant le ton inadéquat : il était à leur tête. Il s'agissait donc de le montrer. « ... Je vous ai convoqué, car vous m'avez désigné comme votre leader, et qu'il est de mon devoir de prendre les rênes de ce groupe. »

Il y eut un hochement de tête approbateur de la part d'Aldébaran et quelques murmures.

« Je sais que certains d'entre vous ne me pardonneront jamais ce que j'ai fait au Sanctuaire. Que certains d'entre vous éprouvent du ressentiment envers d'autres membres de notre groupe. Mais il est temps de tirer un trait sur le passé... Nous nous sommes vus offrir une chance que peu d'hommes peuvent se targuer d'avoir eue : celle de revenir à la vie. Ne la gâchons pas ! »

Saga s'interrompit pour vérifier si ses paroles faisaient échos. La gravité s'affichait toujours sur les visages, mais il était certain d'avoir toute l'attention de l'assistance.

« Nous avons également la chance de pouvoir servir une nouvelle fois la justice, en rejoignant les rangs de l'Ordre d'Ermengardis, et nous ne pouvons pas nous permettre de la gâcher non plus. » Ses yeux brillèrent de colère. « Au nom de ce que nous avons été auparavant, je vous demande de vous ressaisir et de reprendre la défense de la justice !

– Il a raison ! s'écria Dohko.

– Et pour cette raison, je ne peux plus tolérer que certains d'entre vous se laissent aller à la vengeance, à la violence ou au désespoir. Me suis-je bien fait comprendre ? »

Une rumeur d'approbation parcourut l'assemblée.

« Très bien... Nous nous reverrons demain à 15 heures, avant de donner une réponse à James. Je compte sur vous pour prendre la bonne décision. » Saga inspira une goulée d'air, et conclut : « Messieurs, la réunion est levée pour ce soir ! »

Les murmures fusèrent en face de lui, en même temps chaque membre de l'assistance se dirigeait vers la sortie. Seul Kanon s'approcha de son frère avec un sourire amusé en coin.

« Beau discours frérot. Je pense que tu les as convaincus.

– Je ne suis pas certain que tous soient prêts à rester. J'ai des doutes sur Shura », répondit Saga en voyant le peu d'enthousiasme de l'Espagnol, qui sortait en traînant les pieds.

« Je m'en charge : je sais exactement ce qu'il faut lui dire pour qu'il prenne la bonne décision. »

Kanon fit un clin d'œil complice à son frère avant de se précipiter à la poursuite de Shura.

O

Il rattrapa vite le Capricorne dans les escaliers. Shura, perdu dans ses pensées, n'était pas allé très loin.

« Je vois que tu es en pleine réflexion. » L'Espagnol releva la tête, surpris d'être pris à partie par Kanon. « On dirait que les paroles de mon frère ont plus semé le doute que de te tirer les idées au claire », ajouta le Grec.

« C'est juste que… » Shura laissa échapper un long soupire. « Je ne suis pas certain que ma place soit ici.

– Tu te dis cela à cause de l'agression d'Angelo, qu'Aiolia a pris pour toi ? Ou à cause de ce que tu as appris sur ton père ? »

L'Espagnol le dévisagea avec méfiance.

« Comment sais-tu pour mon père ?

– Je t'ai entendu en discuter avec Camus, aux bains. Alors, dis-moi ce qui cloche exactement…

– Mon père, cet assassin, est un Chef d'Escadron aux ordres d'Ermengardis. » La voix de Shura vibrait sous l'effet d'une colère retenue trop longtemps. « Comment puis-je servir un Ordre qui emploierait un tel meurtrier ? »

Kanon cligna des yeux et se tordit la bouche avant de lancer sa contre-offensive.

« Si j'ai bien compris, tu en veux à ton père, c'est cela ? Alors si tu désires te venger de lui, je te conseille de rester à l'Ordre d'Ermengardis. » Il se rapprocha légèrement de Shura et le regarda droit dans les yeux. « C'est en restant ici que tu as le plus de chance de l'approcher et de lui dire ses quatre vérités, ou même de lui régler son compte… Tu auras toutes les informations nécessaires et les armes adéquates à portée de main. »

Le Grec adressa un sourire narquois au jeune homme, qui affichait ouvertement sa confusion.

« Penses-y bien avant de prendre une décision », conclut Kanon avant de redescendre les marches.

Shura le regarda partir puis reprit sa longue ascension de l'escalier, plus hésitant que jamais.


Chambre Kani-no-Ma

Dohko toqua à la porte avant de la pousser, et fut légèrement surpris de trouver Angelo endormi dans les bras de Shion. Voir le Cancer dans une telle position de faiblesse était surprenant, et même inquiétant.

« Comment va-t-il ?

– Pas fort. Il s'est finalement endormi et a cessé de pleurer, mais il reste très agité », répondit Shion en caressant le visage de l'endormi. « Tu as pu raisonner Aiolia ?

– Oui, et je pense qu'il a bien compris son erreur et qu'il ne recommencera pas. Cela ne sert à rien de ressasser le passé comme il le fait. »

La dernière réflexion acheva de semer le trouble dans l'esprit de Shion : elle semblait en totale contradiction avec ce que Dohko lui avait dit l'avant-veille. « Rappelle-toi tes erreurs, mais fais abstraction du passé ? »

« Dohko… Je suis désolé pour mon comportement de ce soir. Je me suis laissé emporter par mes émotions et je ne me suis pas montré très rationnel. Je n'ai pas compris ce que tu voulais me dire… » balbutia Shion, presque étonné de la sincérité et de la franchise de ses propres paroles.

« Shion, qu'est-ce qui ne va pas ? répondit Dohko en s'approchant de lui. Tu agis de façon étrange ces derniers temps... »

Shion baissa la tête : son comportement était incompréhensible à ses propres yeux. Inutile de le nier.

« Je me sens plonger dans la plus profonde confusion. De vieux souvenirs me sont revenus à l'esprit, me faisant douter de mes actes en tant que Pope. »

Dohko hocha la tête, avant de demander :

« Ariadna ? Salem ? » Les yeux de Shion s'agrandirent de surprise lorsque les noms lui parvinrent. Une réaction qui n'échappa pas à Dohko. « Ne t'étonne pas… Je me rappelle très bien combien tu souffrais à cette époque, et j'aurais aimé ne plus te voir dans cet état. »

Une solide poigne vint ébranler l'épaule de Shion. Jamais il ne se serait attendu à ce que Dohko lise aussi facilement son esprit.

« Je n'ai vraiment pas compris le sens de tes paroles. En fait, je ne comprends pas ce qu'il m'arrive… »

Avec ce dernier aveu, Shion se sentit définitivement pitoyable. Une sorte de malaise que Dohko perçut parfaitement bien.

« Mon but n'était pas de te faire culpabiliser, Shion, mais de te faire réfléchir sur ta colère. Bien sûr qu'il ne faut pas vivre dans le passé, mais être conscient que tout le monde commet des erreurs, tout simplement. Il ne faut pas non plus se laisser séduire par la voix de la vengeance. Tu as bien vu où cela a mené Salem.

– Je comprends mieux maintenant. »

Shion baissa la tête, visiblement las de sa journée.

« Tu as l'air fatigué, Shion. Honnêtement, tu devrais mettre de côté tes réflexions et prendre du repos. Je vais veiller sur Angelo, ne t'inquiète pas. »

La voix de Dohko exprimait la sagesse même. Shion obtempéra d'un hochement de tête et reposa délicatement Angelo sur son lit. L'Italien protesta par des paroles incohérentes et s'agrippa à son pull, et finit par lâcher prise lorsque Dohko étreignit sa main.

« Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, mais il est totalement bouleversé », murmura Dohko, attristé de le voir dans cet état.

Le Tibétain prit congé de son ami en jetant un dernier regard sur Angelo.

O

Shion pénétra sans un bruit dans sa chambre, qui était restée allumée depuis qu'il était sorti. Il s'assit sur son lit, puis se laissa basculer en arrière.

Étrangement, il se trouvait presque mieux. Comment dire... En phase avec lui-même ? Pour la première fois depuis quelques jours, il se trouvait investi de ce calme et de cette confiance qui le caractérisaient lorsqu'il était pope, et qui lui avait fait cruellement défaut ces derniers jours. Mais une partie de lui-même seulement se sentait « de retour », et une autre partie errait de nouveau dans les terrains obscurs de sa mémoire.

Shion ferma les yeux, se jurant que cette fois, cette partie faible ne ferait que se souvenir...

Sanctuaire, juillet 1743

Sa main caressa doucement l'épaule nue de la jeune femme, écartant délicatement les boucles châtain. Ses lèvres rencontrèrent la peau douce et dorée, tirant un soupir de satisfaction à la belle endormie. Shion s'absorba dans l'exploration du dos laissé à nu jusqu'à ce qu'un coup donné à la porte ne lui signale que quelqu'un désirait s'entretenir avec lui.

« Je croyais que tu avais demandé à ce qu'on ne te dérange pas. » chuchota Salem, réveillée en sursaut. D'un geste prompt, elle rabattit la couverture, disparaissant à la vue de Shion.

Le Pope sourit devant la légère panique qui s'emparait de Salem. En deux mois d'exercice de sa fonction de chevalier d'Or, elle avait pourtant acquis la réputation d'être une redoutable combattante. La voir battre en retraite comme une innocente jeune fille prise en flagrant délit avec son amant avait un côté assez inattendu… et presque comique.

« Je vais voir ce dont il s'agit, ne crains rien, je ne laisserai entrer personne », répondit-il en se levant du bord du lit.

« Je ne crains rien ni personne ! » rétorqua Salem, dont la voix était légèrement étouffée sous les couvertures.

Ce commentaire fit rire Shion, et il ne retrouva son sérieux que lorsqu'il fut devant la porte de ses appartements. Son chambellan s'inclina respectueusement dès qu'il l'ouvrit.

« Monseigneur, je vous prie de m'excuser de vous déranger, mais j'ai une information de première importance à vous communiquer. »

Shion fronça les deux points qui lui servaient de sourcils ; à part l'annonce d'une nouvelle guerre, ou de la traîtrise d'un chevalier à juger, il ne voyait pas d'où pouvait provenir une telle urgence.

« Je t'écoute…

Nous avons découvert le dénommé Farsen, Monseigneur. »

Le chambellan tendit cérémonieusement un dossier cacheté du sceau du chef de la garde. Shion le décacheta fébrilement, et ressentit comme un coup de poignard à la simple lecture des quelques lignes concluant l'enquête.

« Dois-je la faire arrêter, Monseigneur ? » s'enquit le dignitaire.

Shion releva un regard dur du document.

« Pas tout de suite. Attendez mon ordre. Il viendra dans l'heure », glissa-t-il d'une voix blanche.

Il indiqua d'un geste de la main à son chambellan qu'il pouvait se retirer.

« Il est parti ? » demanda Salem, toujours cachée sous les tissus brodés d'or.

N'entendant aucune réponse lui parvenir, hormis les bruits de pas du Pope qui se rapprochait du lit, Salem prit d'elle-même l'initiative d'émerger de sa cachette. Elle réapparut aux yeux de Shion, vêtue des seuls habits que lui faisaient le drap remonté jusqu'à sa taille, et les gracieuses boucles retombant sur ses épaules, cachant à peine ses seins.

« Que voulait-il ? continua-t-elle en faisant la moue. Je me demande ce qu'il…

Pourquoi as-tu fait cela ! » hurla Shion, lui jetant un regard haineux.

Le sourire de Salem se figea : sa bouche s'ouvrit, mais aucun son ne filtra. Elle réprima un tremblement lorsque son regard s'accrocha à celui noir de colère de Shion.

« Je ne comprends pas… Que se passe-t-il ? Ai-je fait quelque chose de mal ? balbutia-t-elle.

Quelque chose de mal ? Tu me demandes si tu as fait quelque chose de mal ? répéta Shion, tremblant de rage. Et bien, je vais te le dire : oui ! Tuer pour s'approprier le rang d'un autre, c'est quelque chose de mal ! »

Le désarroi et la peur se peignirent sur le visage de la jeune femme. D'une main tremblante, elle remonta le drap jusqu'à sa poitrine, comme soudainement honteuse de sa nudité.

« Shion, je t'en prie, ne te met pas en colère. Je ne comprends pas ce que tu veux dire… » supplia-t-elle, au bord des larmes.

Mais la supplique n'apaisa pas Shion, bien au contraire. Il lança le dossier sur le dessus de lit, juste devant Salem.

« La Garde du Sanctuaire a retrouvé le corps de Farsen, le successeur désigné à l'Armure d'Or du Cancer, au fond d'une crique. Il ne s'est jamais enfui : il a été assassiné. »

Salem baissa les yeux sur le dossier ouvert devant elle. Son visage parut se décomposer à la lecture de son contenu.

« Mais son assassin a signé son crime ; l'attaque avec laquelle il l'a mis à mort. Je suppose que tu ne seras pas surprise de celle incriminée, puisqu'il s'agit des Vagues d'Hadès. »

Les yeux de Salem disparurent derrière l'épais rideau de ses boucles brunes. Shion crut qu'elle pleurait.

« Tu vas me châtier, c'est cela ? » demanda-t-elle d'une petite voix.

Shion se sentit légèrement désarmé par le spectacle que Salem offrait. Elle semblait si fragile, si vulnérable.

« Comment veux-tu qu'il en soit autrement ?

Il pourrait en être autrement. Tout dépend de toi… »

Shion s'approcha du lit, sa haute silhouette légèrement penchée sur celle de la coupable.

« Je suis le Pope, Salem, mon devoir est de faire respecter la justice, et non de couvrir l'injustice. » Salem garda la tête baissée, et ne répondit pas. Malgré lui, Shion caressa une boucle brune qui retombait devant son visage. « Salem, pourquoi as-tu fait cela ?

Parce que l'armure me revient de droit ! répondit-elle d'une voix étrangement calme.

Quoi ? »

Shion retira doucement sa main, ne s'attendant pas à une réplique de la sorte. Sa surprise s'accrut lorsqu'il découvrit le visage que Salem releva vers lui. Toute douceur s'était envolée de ses pupilles noires de colère, et sa bouche dessinant une courbe moqueuse.

« L'Armure d'Or du Cancer me revient de droit, et je l'aurais eu depuis longtemps si Ariadna n'avait pas été la préférée de notre maître. Elle n'était pas plus forte que moi, bien loin de là ! » Shion la regarda, abasourdi par l'assurance qu'elle mettait dans ses propos. Un frisson le parcourut lorsque Salem éclata d'un rire strident. « Et j'en ai donné la preuve, non ? » conclut-elle en lui jetant un sourire narquois.

Shion blêmit et recula contre le mur. La vérité s'imposait à lui avec tant de force que son premier réflexe fut de nier à lui-même qu'elle était réalité.

« Ariadna a tout eu dans sa vie : la préférence de notre maître, l'admiration des autres chevaliers et des apprentis, l'attention des hommes…Alors que moi, tout le monde m'a toujours ignorée ! Je n'ai été que le fantôme caché dans l'ombre de son aînée, et Athéna seule sait combien elle a fait en sorte que j'y reste ! »

Shion regarda Salem, abasourdi par la métamorphose subite par son visage. Même sa voix semblait celle d'une autre personne.

« Elle a toujours tout obtenu : l'Armure d'Or, ton amour. Elle m'a tout pris, jusqu'à me dépouiller du moindre espoir. »

Dans un geste enragé, Salem fit se matérialiser une dague dans sa main droite.

« Alors, quand j'ai eu l'occasion de frapper et de rétablir le juste ordre des choses, je l'ai fait. J'ai terminé le travail que ces imbéciles de Spectres avaient manqué d'achever ! » Salem ricana, telle une démente livrée à sa folie. « Un coup d'épée a suffi… Oh ! Bien sûr, j'ai dû abîmer légèrement mon armure au passage, mais je savais bien que tu me la réparerais... Mon amour. »

Salem se tut, fixant Shion d'un air diabolique.

Le Pope était pétrifié. Le décor dansait autour de lui, en même temps qu'une litanie s'égrenait dans sa tête : « Salem a tué Ariadna…Salem a tué celle que tu aimais !» Ce ne fut que lorsqu'il réalisa que sa maîtresse se dressait devant lui, prête à lui enfoncer la courte lame en plein cœur, qu'il réagit. Il s'effaça vivement, évitant de justesse le coup mortel. La dague se planta dans le mur en pierre avec un bruit métallique, faisant gronder de rage la meurtrière. Shion profita de cette seconde de déconcentration pour la frapper au visage. Salem poussa un hurlement avant d'heurter violemment un meuble. Ses yeux se fermèrent doucement à mesure qu'elle perdait connaissance, et son corps glissa lentement au sol.

O

Shion s'avança silencieusement près des barreaux en fer de la cellule de Salem. Son masque refléta un instant un rayon de lune alors qu'il s'arrêtait en face de la silhouette appuyée contre le mur.

« Bonsoir Salem… » prononça-t-il d'une voix grave.

Salem releva la tête et lui adressa un sourire carnassier.

« Bonsoir Shion. Je suppose que tu viens me lire ma sentence de mise à mort, répliqua-t-elle d'un ton ironique.

Tu n'es pas condamnée à mort. »

Salem jeta un petit rire, et avança à son tour jusqu'à la grille. Elle saisit les barreaux à deux mains et approcha son visage le plus près possible.

« Tu as peur de ne plus voir mon joli minois ? C'est vrai que je te donne l'impression que ta chère Ariadna est en vie. »

La réplique était cinglante. Shion se tut, refoulant la tristesse et la colère que provoquaient en lui ces paroles.

« Non. Je veux juste éviter un scandale dans les rangs du Sanctuaire. Une exécution publique ne ferait qu'exposer à la lumière tes agissements. »

Salem appuya son front contre l'un des barreaux.

« Et ta vie sentimentale mouvementée… Il est vrai que beaucoup de chevaliers risqueraient de se poser des questions sur leur bien-aimé leader », lança-t-elle sur le ton de la plaisanterie. « Se faire les deux sœurs du Cancer, ce n'est pas élégant. »

Shion choisit d'ignorer cette nouvelle attaque verbale. Il soupçonnait fortement Salem de le provoquer, peut-être dans le but de lui faire commettre l'irréparable. Une façon de se venger de à titre posthume en faisant de lui un meurtrier.

« Comment un cœur aussi noir a-t-il pu se cacher sous tant d'apparente douceur », se demanda-t-il avant de poursuivre :

« J'ai demandé et obtenu de tes pairs ta destitution. »

Salem haussa les épaules.

« Je me moque bien de l'avis de ces gamins… répondit-elle d'une mine boudeuse.

L'Armure d'Or du Cancer sera remise en jeu entre deux de tes anciens compagnons d'entraînement. »

Cette dernière nouvelle, aux contraires des précédentes, fit violemment réagir la captive. Agrippant fermement les barreaux, Salem se mit à secouer la porte comme si elle avait eu la volonté de l'arracher de ses gonds.

« Tu n'as pas le droit de m'enlever l'armure. Elle est à moi ! Tu entends… À moi ! » hurla-t-elle.

Shion resta de marbre face à ce déchaînement aussi subit que violent.

« Les Armures d'Or n'appartiennent à personne. Elles sont là pour servir ceux qui ont prouvé leur mérite et leur valeur. Je me demande d'ailleurs par quel maléfice tu as réussi à te faire accepter d'elle. »

Salem, toujours accrochée aux barreaux, lui jeta un regard méprisant.

« Aucun maléfice… L'Armure m'obéit tout naturellement. Cela te prouve combien elle m'appartient ! » siffla-t-elle.

Shion soupira profondément.

« Regrettes-tu au moins ce que tu as fait ? À Ariadna ? À moi ? Au Sanctuaire tout entier ?

Non. Et si je devais le refaire, mes actions seraient les mêmes ! » Elle sourit, son visage prenant une expression de plus en plus démente. « Ou plutôt pour être précise, si je devais refaire les choses, je m'arrangerais pour me faire revenir de droit ce qui m'appartient de son vivant, avant de l'achever. Et ces choses, ce sont toi et l'Armure d'Or du Cancer ! »

Le regard de Salem était devenu noir comme de l'encre, tout comme au moment où elle l'avait attaqué. Shion comprit que la peine était perdue. Il recula, puis tourna le dos à la cellule.

« Tu es irrécupérable, Salem, et te condamner à mort n'aurait contribué qu'à me rabaisser à ton niveau. Pourtant, Athéna seule sait combien je te méprise et même te hais en ce moment même. Et pourtant, si tu n'avais pas fait cela, avec le temps, j'aurais pu en arriver à t'aimer.

M'aimer ? Ou plutôt aimer la femme que tu croies voir à travers moi ? railla Salem. Ah ! Je te maudis Ariadna ! Même par-delà de la mort, tu me nuis, maudite sœur ! »

Shion sentit le poil se hérisser à cette déclaration.

« Tu resteras enfermée ici, jusqu'à ta mort, Salem. Tu ne mérites guère mieux ! J'espère pourtant que tu prendras conscience de tes fautes, et que tu parviendras à te repentir. »

Il fit quelques pas en direction de la sortie lorsqu'il entendit un froid ricanement dans son dos.

« Alors, c'est cela ta vengeance. Me tenir enfermée ici ? » Shion se refusa à répondre. « Une douce vengeance. Celle d'un homme envers la femme qu'il n'aime que parce qu'elle ressemble à son défunt amour ! »

Cette fois, Shion estima la coupe pleine. « Elle veut me blesser, mais elle en a assez fait comme ça !» songea-t-il. Il se retourna, décider à lui rendre la monnaie de sa pièce.

« Au début, peut-être... Mais j'étais prêt à te donner ta chance ! répondit-il d'une voix rauque.

Quelle chance ? »

Trahissant sa résolution de quitter cette pièce, Shion se rapprocha malgré lui de la cellule de Salem. Près, trop près... Sa main se referma d'une façon inattendue sur celle de sa captive, toujours rivée à un barreau. Son autre main, tout aussi audacieuse, ôta son masque, découvrant un visage déterminé.

« Celle de t'aimer ! »

Le visage de Salem marqua une légère surprise.

« Tu te moques de moi ?

Non. Si tu m'avais donné le temps, et n'avais pas commis ces deux meurtres, mes sentiments auraient certainement changé. J'aurais fini par oublier Ariadna, pour ne penser plus qu'à toi. » Shion approcha son visage autant qu'il le put des barreaux. Salem en fit de même. Leurs lèvres allaient se toucher, lorsque le Pope recula. « Mais tu t'es montrée indigne de recevoir une quelconque chance. Tu n'es qu'une meurtrière. »

Salem retira sa main, rageuse. Elle recula de quelques pas, semblant prête à se laisser submerger par une nouvelle crise de violence. Elle parvint pourtant à contenir sa rage, et se contenta de jeter un regard furieux à Shion. Celui-ci s'était éloigné et prenait cette fois-ci le chemin de la sortie.

« Très bien, soit. Je vais t'apprendre ce qu'est la vraie vengeance, celle d'une femme privée de son bien et de l'homme qu'elle aime par sa propre sœur ! » Shion s'arrêta sur le pas de la porte, et laissa entendre un soupir de profonde lassitude. « Tu ne m'arrêteras pas ainsi, Shion. L'armure d'Or du Cancer est à moi, et je resterai pour l'éternité le seul et unique chevalier d'Or du Cancer ! Tu es prévenu… »

Shion tourna la tête et la toisa par-dessus son épaule. Salem le regardait avec méchanceté, et paraissait en ce moment précis la parfaite représentation du mal.

« Tu es folle ! Folle à lier !

Oh ! Mais tu n'as pas idée à quel point ! ricana-t-elle. D'ailleurs, je te promets qu'un jour, un homme parviendra à faire ce que j'ai échoué : te plonger une dague dans le cœur. » Elle recula doucement, son regard ne quittant pas Shion, jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans les ténèbres du fond de sa cellule. « Et ce jour-là, tu me rejoindras et tu seras à ma merci… minauda-t-elle. Oui, tu seras entièrement et uniquement à moi, "mon amour ". »

O

Shion était assis dans son jardin privé, et méditait sur les paroles énigmatiques et menaçantes de Salem. Et sur son propre aveuglement ; pourquoi n'avait-il pas vu la véritable nature de cette femme ? Pourquoi s'était-il contenté de la façade qu'elle lui avait offerte ? Tout cela pour sa ressemblance avec Ariadna ?

« Monseigneur ? »

Shion sursauta légèrement en découvrant son chambellan agenouillé dans un profond salut près du banc où il était assis.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-il d'une voix fatiguée.

J'ai une triste nouvelle à vous annoncer, Monseigneur. »

Le cœur de Shion fit un bond dans sa poitrine, alors qu'un mauvais pressentiment l'étreignit.

« C'est Salem, n'est-ce pas ?

Oui, Monseigneur.

Elle a dirigé sa propre attaque contre elle, c'est cela ? » murmura Shion, interdit.

Le chambellan baissa la tête d'un air navré.

« Nous avons essayé de l'en empêcher, mais elle était trop forte. »

Shion laissa reposer son dos contre le dossier du banc. Une étrange sensation de vide l'envahit.

« Salem, pourquoi en es-tu arrivée à cette extrémité ? »

Il ne répondit pas au salut de son chambellan quand celui-ci se retira, et resta prostré un temps qu'il ne parvint pas à définir. Seul un cri de hibou parvint à le tirer de ses réflexions.

O

Le même hululement morbide que dans la forêt... Shion tourna la tête, et rencontra les yeux de l'oiseau nocturne, qui le scrutait de ses deux orbes d'une étrange couleur.

« Comme ils semblent humains... » ne put s'empêcher de penser Shion.

Il passa une main sur son visage, comme soudain conscient de sa fatigue, qui lui faisait prendre le regard d'un hibou pour un celui d'un humain. Il réalisa que l'ambiance de sa chambre était plutôt lugubre. Shion se saisit de la télécommande et appuya sur le bouton « play », ignorant totalement quel CD pouvait être chargé dans sa chaîne. Quelques notes de piano le rassurèrent pourtant.

Come and hold my hand

I wanna contact the living

Not sure I understand

This role I've been given*

Sourire. La chanson n'était pas gaie, mais tellement en phase avec ses pensées actuelles.... Cette réalité le frappa, alors que Shion commençait à fredonner très doucement les paroles, qu'il connaissait par cœur.

I sit ans talk to God

And he just laughs at my plans

My head speaks a language

I don't understand*

Le rapace ulula de nouveau, attirant de nouveau son attention.

I just want to feel real love

Feed the home that live in*

Le Tibétain évita le regard de l'oiseau, mais se sentit presque obligé malgré lui de se lever et de s'approcher de la fenêtre. Attentif aux mouvements de Shion, le hibou quitta sa branche pour se poser d'un souple battement d'ailes sur le rebord extérieur.

Shion appuya son front contre la vitre, et contempla l'oiseau de nuit. Celui-ci l'observait de ses yeux si captivants. Les orbites désormais brunes se fermèrent durant quelques fractions de secondes. Le Tibétain tressaillit, se jurant une nouvelle fois que les orbes étaient devenus humains. Contre toute attente, le rapace se mit à picorer la glace, comme s'il frappait au carreau pour entrer.

Shion sourit devant cette réaction et pressa sa main contre la vitre. L'oiseau suivit attentivement la trajectoire de sa palme contre la surface transparente, et continua à donner de légers coups de bec.

Se lassant finalement de ce petit jeu, Shion tira le rideau.

« Désolé, little one, mais j'ai décidé que les créatures de la nuit n'avaient plus le droit de cité auprès de moi. »

I just wanna feel real Love

In a life ever after

There's a hole in my soul...*

Le hibou poussa un dernier hululement de protestation, puis s'envola du balcon.


Grèce, Sanctuaire Terrestre de l'Olympe - 7 mars 2004, 20h40 (March 7, 6 :40 PM, +2 :00)

Temple d'Élision

Comme à son accoutumée, Bàlint posa le plateau devant l'entrée préparée à cet effet, et jeta un coup d'œil à son prisonnier. Aiolos était calmement assis sur son lit, plongé dans la lecture de l'anthologie qu'il lui avait apportée. Il s'attendait à ce que le livre vole contre les barreaux, comme d'habitude, mais rien ne se produisit. Et Aiolos continua à l'ignorer durant de longues minutes, ce qui finit par agacer le seigneur vampire, habitué à ce qu'on lui témoigne un minimum de respect.

« Aiolos, tu pourrais au moins accueillir ton maître.

–Tu n'es pas mon maître, mais mon ravisseur et mon geôlier », corrigea posément l'interpellé.

Bàlint plissa les yeux, pariant sur le vol plané de l'ouvrage, mais contre toute attente, Aiolos ferma calmement son livre pour le poser sur son lit. Puis il fixa le buveur de sang avec des yeux et un visage vides d'expression.

« Bien, je vois au moins que tu as décidé à être plus coopératif, se réjouit Bàlint. C'est toujours cela de pris, à défaut de respect. »

Toujours silencieux, Aiolos se leva lentement et vint se poster près de la grille et s'agrippa à l'un des barreaux.

« J'ai une faveur à te demander », commença-t-il en accrochant son regard à celui gris acier de Bàlint. « Quitte à être prisonnier, je préférerais être enfermé dans une cellule d'où je puisse au moins voir la lumière du jour. Je n'ai droit qu'à la lumière des torches ici. » Sa voix se mit à trembler, comme s'il étouffait. « Et de savoir que je suis entouré que de rochers, pris au piège comme un rat… Comment veux-tu que je n'explose pas en permanence lorsque je te vois ?! »

L'argument se tenait. Bàlint scruta avec amusement le visage du Grec, notant le désespoir qui s'était incrusté dans chacun de ses traits, jusque dans la petite ride au coin de sa bouche. « Ah, ces mortels… qu'ils sont délicats. » Cependant, il n'avait pas l'intention de céder sans contrepartie.

« J'examinerai ta requête, à une condition : que tu me montres tout le respect qui m'est dû et de la docilité. » Il passa une main gantée à travers le barreau pour caresser délicatement une joue de son prisonnier, appréciant le tremblement de peur et la confusion qu'il provoqua. « Je suis ton maître, ne l'oublie pas. »

Sans plus attendre de réponse, Bàlint laissa Aiolos empêtré dans le trouble que son geste avait créé et prit le chemin de la sortie. Mais ce jeu du chat et de la souris l'amusait énormément : il se ferait un plaisir de le continuer.

O

Bàlint lui faisait froid dans le dos : cette créature ne recherchait qu'à dominer et humilier les mortels tels que lui, il en était certain. Comment osait-il parler de respect ? Mais dans sa triste position, il n'avait pas d'autres choix que de jouer le jeu que lui imposait le vampire. L'essentiel pour lui était de remonter à la surface, même s'il serrait toujours enfermé dans une cellule. Qui sait ? Peut-être trouverait-il un moyen de s'échapper, ou demander de l'aide à une bonne âme capable de contrer Bàlint ?

Temple d'Apollon

Apollon caressait nerveusement l'un des boutons de rose de l'arbuste qui se trouvait près du banc en marbre où il avait désormais coutume de s'asseoir. Il glissait de temps à autre un coup d'œil inquiet à l'entrée du jardin, espérant voir apparaître celle qui hantait ses pensées. Un bruissement de soie familier et tant attendu lui fit relever les yeux : il aperçut Ishara, vêtu d'une superbe toge parme, qui se tenait là dans l'espoir d'être invitée à entrer.

« Qu'attends-tu, Ishara. Entre et vient me rejoindre ! »

Il eut toutes les peines du monde à contenir son sourire, tant la joie de l'avoir une fois de plus à ses côtés, dévouée à sa seule distraction – et concupiscence – le submergeait.

O

Ishara s'avança, la tête baissée, jetant de temps à autre de timides coups d'œil en direction d'Apollon : le Dieu de la musique la couvrait de son regard de braise si significatif. Elle battit des paupières, sachant très bien qu'Apollon appréciait ce jeu de séduction qu'ils pratiquaient tous deux à perfection.

« Apollon, Ô mon Dieu. Je suis navrée de ce retard.

– Ce n'est pas grave. Approche un peu plus de moi. »

Ishara obéit docilement et s'inclina profondément devant lui, tenant sa mandoline d'une main, un pan de sa robe parme de l'autre. Bien qu'elle ne puisse pas le voir, elle était certaine que le regard du divin hôte des lieux s'attardait sur son corsage, qu'elle avait arrangé pour l'occasion.

« Avec votre permission, je voudrais commencer, monseigneur. »

Ishara ajusta la mandoline contre elle, et en caressa les cordes : les accords jaillirent entre ses mains, joyeux et chaleureux. Elle jeta un regard à Apollon, afin de voir s'il appréciait le récital autant que la veille. L'expression du Dieu de la musique la surprit : autant la dernière fois, il avait été envoûté par les mélodieux sons de l'instrument, autant cette fois-ci il semblait l'ignorer. Il continuait à la regarder, des flammes dansant dans ses yeux. Ishara se sentit pousser des ailes : ses doigts se mirent à danser d'une fièvre effrénée sur les cordes de la mandoline.

Elle jeta de nouveau un regard à Apollon et sourit devant la passion et le désire qui émanaient de lui. Elle se força à se concentrer sur le buisson de roses bleues pour ne pas se troubler davantage. Se sentant de nouveaux maîtres de ses émotions, elle releva les yeux vers celui qui occupait désormais ses pensées, et poussa un cri d'effroi.

O

Apollon se leva d'un bond, étonné par le cri d'Ishara. Elle tremblait, les yeux exorbités, le regardant avec frayeur.

O

« Non ! C'est impossible ! s'écria Ishara. Tu ne peux pas être là ! »

Devant elle, se dressait Amalric, qui la toisait de son regard sombre avec un sourire cruel sur les lèvres.

« De quoi as-tu peur, mon aimée ? Es-tu surprise ? Tu ne pensais pas me revoir devant toi de si tôt, n'est-ce pas ? ricana Amalric, en attrapant Ishara par la taille. Es-tu surprise ? Heureuse ? » Ishara continuait à le regarder, roulant des yeux ronds et effrayés. « Ou alors te sens-tu coupable... Il est vrai qu'en termes d'infidélités, tu as été remarquable ! »

Ishara secoua la tête alors que ses larmes commencèrent à rouler sur ses joues.

« Non, c'est faux, je n'aimais que toi !

Vraiment ? Tu as la mémoire courte. Te souviens-tu de ce soir-là ? » Amalric la serra contre lui, lui faisant mal lorsqu'il la saisit par le bras puis l'obligea à se retourner. Il lui désigna l'horizon, qui prit une teinte orangée. « Regarde... et souviens-toi... » susurra-t-il à son oreille.

Ishara chercha désespérément du regard Apollon, mais ne le trouva pas. En lieu et place du jardin apparut le décor d'une salle d'un château.

---

Ishara se dégagea de l'étreinte de Gàbor, incapable de lui cacher ses larmes.

« Je suis désolée Gàbor. C'est la malédiction... Tu ne seras jamais heureux avec moi. »

Mais Gàbor ne voulut rien entendre et planta un tendre baiser sur ses lèvres.

« Oublie cette malédiction, Ishara. Tu es là... Je suis là... Il n'y a que nous qui comptons désormais. »

Il caressa les joues de la Babylonienne, avant de déposer un nouveau baiser sur ses lèvres. Lorsqu'il se dégagea, pour admirer sa promise, celle-ci souriait.

« Amalric, comme je suis heureuse d'être dans tes bras ! » murmura-t-elle, le regard brouillé par les larmes.

Le visage de Gàbor sembla se décomposer, et il la repoussa violemment contre la cheminée. Serrant les poings, il tenta de contenir sa rage, mais celle-ci bouillait trop fortement dans ses veines.

« Amalric ! répéta Ishara, le regard perdu dans le vague. Que se passe-t-il ? »

Cela en était trop ! Gàbor saisit l'un des vases posés sur le rebord de la cheminée, et l'expédia à terre. Puis, comme grisé par le bruit de poterie cassée, il balaya du poing tous les objets qui se trouvaient sur son passage, forçant la Babylonienne à reculer avec un cri de terreur.

« Mais ne m'aimeras-tu donc jamais? Ne cesseras-tu donc jamais de penser à lui ? Il est perdu !!! Perdu !!! » Gàbor s'approcha d'Ishara, qui tremblait en voyant la colère de son amant. « Il a disparu... Pour toujours ! Il ne reviendra pas. Est-ce que tu le comprends ? » Il secoua Ishara, qui semblait doucement revenir à elle. « Il ne reviendra pas... Mais moi je suis là ! Je suis là ! » Il entoura sa maîtresse de ses bras, alors que ses propres larmes commençaient à rouler sur ses joues. « Ne me vois-tu donc point, Ishara ? Je n'existe désormais que pour te servir... Voir ton sourire... Sentir ta présence auprès de moi... Ne le vois-tu donc point, Ishara ? »

La femme vampire se blottit contre la poitrine de son amant.

« Pardonne-moi, Gàbor, mon amour... La malédiction. »

Reprenant ses esprits, elle ne protesta pas lorsque l'étreinte du Magyar se fit plus intime, ses caresses plus osées et leur baiser, plus passionné. Ce fut sans regret qu'elle se donna à lui, oubliant le nom d'Amalric.

---

«Damnés... Je vous condamne à être damnés pour l'éternité...Que les amoureux immortels que vous êtes restent liés l'un à l'autre pour l'éternité, l'un figé, dans la pierre, l'autre, figé dans la douleur de la perte de l'être cher. »

Les paroles d'Adalbert raisonnant dans cette ruelle sombre du Paris médiéval revinrent à la mémoire d'Ishara. Ce soir fatidique où...

« Le soir où notre destin a été scellé : moi au néant et toi, à la vie... » murmura Amalric à l'oreille d'Ishara.

« Non, c'est faux ! Ma vie n'a été que douleur et folie sans toi !

Oh ! Pas de mensonge ! Car si je ne semblais plus être de ce monde, je pouvais te voir Ishara... Je pouvais vous voir, Gàbor et toi ! »

Ishara enserra ses mains dans celles d'Amalric.

« Je t'en supplie, j'ai essayé de lui résister. Mais il était si malheureux... et moi j'étais si seule. Gàbor était le seul à essayer de me tirer de ma folie. »

Amalric eut un rire moqueur.

« Je me demande avec combien d'hommes tu aurais fini s'il n'y avait pas eu la malédiction pour t'arrêter !

Un seul ! Un seul ! » jeta Ishara entre deux sanglots.

Les lèvres d'Amalric se crispèrent, formant un pli cruel.

« Oui, et je crois malheureusement connaître son nom... » Prenant le visage d'Ishara d'une main, il la força à tourner la tête vers l'endroit où se trouvait Apollon précédemment. Ishara vit la silhouette du Dieu émerger d'un halo orange. « Gàbor est sur le point de revenir parmi les vivants, Ishara, et nul doute qu'il y parviendra. Quant à moi, seules quelques lunes me séparent de ma résurrection, murmura Amalric d'une voix langoureuse.

Ce n'est pas possible !

Oh que si ! Et quand le jour de mon retour viendra, je vous ferai payer, à toi, mon amour, et à Gàbor, mon sang, le prix de votre trahison !

Non, je t'en pris !

En attendant, je vais me délecter de tes petits jeux avec le Dieu de la musique. Combien de temps mettras-tu à le détruire, celui-là ?

Non ! » hurla Ishara. Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds. Devant elle, la silhouette d'Apollon vacillait. « À l'aide ! »

O

« Ishara ! Ishara ! » La voix d'Apollon la tira doucement de son inconscience et elle rouvrit les yeux. Elle sentit le regard du Dieu de la musique se poser sur elle, teinté d'inquiétude. « Ishara ?

– Oui, mon Dieu », répondit Ishara d'une voix éteinte. Elle se rendit alors compte qu'elle était étendue sur le sol, soutenue par Apollon. « Que s'est-il passé ?

– Tu es tombée, t'es débattue et tu as appelé à l'aide... Ce serait plutôt à moi de te demander des explications. »

Ishara ferma les yeux, contrite de la situation.

« Je suis désolée de vous avoir causé du souci, Ô Dieu Apollon », bredouilla-t-elle.

Elle se sentit soudain soulevée de terre, puis des lèvres ravirent les siennes. Elle rouvrit les yeux et se vit dans les bras d'Apollon. Le Dieu l'embrassait avec douceur, retenant la fougue qui caractérisait son tempérament de feu.

Il se dégagea de ce baiser, et la contempla de son regard de braise.

« Je pense qu'il n'est pas sage de repartir vers le temple de Perséphone après ce qui vient de se passer. Tu vas rester dans mon temple cette nuit. »

Ishara le regarda d'un air surpris, puis balaya avec angoisse le jardin, à la recherche d'un regard accusateur, celui d'Amalric. Mais elle ne le vit point. Avait-elle donc été la proie d'une illusion ou des réminiscences de sa folie ?

« Oui, mon Dieu », répondit-elle d'une voix brisée.

O

Apollon sentit son cœur bondir dans sa poitrine : enfin, il obtenait ce qu'il voulait. Un léger sourire détendit ses traits lorsqu'Ishara passa ses bras autour de ses épaules et cacha son visage dans son cou.

« Ishara... »

Ses lèvres se posèrent sur celle qu'il considérait déjà comme son amante, d'un baiser aussi tendre que lui permettait d'exprimer son cœur, soudainement assailli par des émotions jusqu'alors inconnues.

O

Caché derrière une colonne, Jabu ne perdait rien de la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il vit le Dieu du Soleil soulever de terre la frêle jeune femme, et se diriger vers son temple. Qui pouvait-elle bien être ?

Jabu enfonça sa capuche sur son visage et s'éloigna à pas feutrés, prenant soin de vérifier que personne ne l'avait aperçu : demain, il reviendrait surveiller Apollon et sa mystérieuse maîtresse.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis - 8 mars 2004, 7h30 (March 7, 10 :30 PM, +9 :00)

Pavillon Bishamonten

Shion se dirigea à pas feutrés vers la chambre d'Angelo. La courte discussion qu'il avait eue la veille avec Dohko lui avait en quelque sorte remis les idées en place, et il avait passé une nuit exempte de cauchemars. Comme il s'y attendait, il n'y avait personne dans les couloirs, la plupart de ses anciens pairs s'accordant certainement un peu de repos après cette nuit mouvementée.

Il poussa la porte, et vit que Dohko s'était endormi dans le fauteuil près du lit. Angelo quant à lui dormait toujours d'un sommeil agité, roulé en boule sous sa couverture. Shion grimaça, constatant que les ecchymoses sur le visage d'Angelo avaient foncé, ce qui renforçait son air pitoyable.

« Dohko, réveille-toi ! » Shion secoua doucement son vieil ami, qui papillonna des paupières avant de le contempler d'un regard embué.

« Quelle heure est-il ? » coassa le Chinois en réprimant un bâillement.

« 7 h 30. Va te reposer dans ta chambre, je prends le relai. »

Dohko hocha la tête et bailla à sans décrocher la mâchoire avant de quitter la pièce. Shion prit sa place et s'enfonça confortablement dans le cuir noir, le regard rivé sur le visage endormi de l'Italien. L'expression souffreteuse du jeune homme l'inquiéta en même temps qu'il le peina. Il se pencha sur Angelo et lui murmura à l'oreille :

« Ne t'inquiète pas, Angelo. Nous sommes tombés dans le précipice, mais maintenant, nous allons tous en sortir. Tous, y compris toi. »

Le jeune homme émit un long soupir, comme s'il voulait lui répondre, mais resta endormi.

O

Un bruit de battement d'ailes fit tressauter la petite fille. Elle s'aperçut alors qu'une femme venait d'apparaître à ses côtés, sur la terrasse, observant intensément les deux hommes qui se trouvaient dans la pièce. Son regard se posa sur la vitre, qu'elle étudia avec soin, et constata que tout comme elle, la nouvelle venue n'avait pas de reflet.

« Vous aussi, vous êtes comme moi ? » demanda-t-elle d'une voix timide.

La femme se détourna de son observation pour arrêter son regard sur la petite fille, et lui adressa un gentil sourire. Elle s'agenouilla d'un geste gracieux et lui fit signe de s'approcher d'elle.

La gamine trottina jusqu'à elle et se posta à quelques centimètres, l'examinant de ses grands yeux.

« Oui je suis comme toi, répondit la jeune femme tout en caressant le visage de l'enfant.

– Toi aussi, tu attends quelqu'un ?

L'inconnue sourit.

– En quelque sorte… Est-ce qu'ils peuvent te voir ? demanda-t-elle en désignant les deux hommes.

– Seulement l'un d'entre eux… Il sent ma présence », fit la petite fille en montrant l'homme qui était endormi. « Mais je m'en moque, tout ce que je veux, c'est retrouver mon papa… »

La jeune femme hocha la tête, et rapprocha la petite fille d'elle.

« Ne t'inquiète pas, je suis certaine que tu le reverras très bientôt. Si tu le désires, je peux même t'aider… Nous allons bientôt pouvoir nous montrer au grand jour, et faire ce que nous voulons. » La fillette sourit à son tour, et se pressa dans les bras de l'inconnue. Celle-ci étreignit le petit corps, la berçant doucement. « Et bientôt, ils auront de nouveau l'occasion de se souvenir de moi. Si toi, Shion, tu persistes à repousser mon souvenir, Angelo, lui, se rappellera pour toi… »

La petite fille se libéra doucement de cette étreinte et plongea ses grands yeux noirs dans les lunes marron de la jeune femme.

« Comment t'appelles-tu ? »

Le regard de l'intéressée se perdit de nouveau sur le visage des deux hommes.

« Salem… »


Note :

* Paroles de « Feel », extrait de l'Album Escapalogy, de Robbie Williams (2002)

À suivre dans la Chronique VII : Prélude au chaos