Note : un récapitulatif des personnages de cette fiction est disponible sur le blog dédié aux chroniques (lien dans mon profil). Il sera mis à jour au fur et à mesure des chapitres.
La Chronique VII se déroule presque deux mois après la chronique VI.
Chronique VII : Prélude au désastre (1/2)
Italie, Venise, mai 1348
Sylvenius regardait d'un œil distrait les faibles reflets d'une torche danser dans le liquide rougeâtre et sombre du verre qu'il tenait à la main.Des cris dans le couloir menant à la salle du trône le tirèrent brusquement de ses pensées.Ses hommes ? Oui, c'était bien eux qui hurlaient de douleur et de terreur. Sylvenius observa plus attentivement ses trois gardes : ceux-ci étaient nerveux et avaient la main sur leurs épées, prêts à les dégainer.
Une longue plainte leur parvint, puis un bruit sourd résonna contre la porte. Le bois craqua, puis se fendit au milieu du battant droit, laissant apparaître deux casques ensanglantés. La porte s'entrouvrit légèrement, mais la barre en bois, qui la maintenait fermée de l'intérieur, teint bon malgré la fissure créée sous la puissance du coup.
D'un geste de la main, Sylvenius intima à ses gardes de ne pas quitter leur poste, ni pour attaquer, ni pour s'enfuir.
Les deux casques furent brusquement désincarcérés de leur gangue de bois. Pas pour très longtemps, car ils servirent de bélier une seconde fois contre la porte, dont la barre de renfort céda.Deux corps roulèrent sur le tapis rouge, à quelques mètres de l'entrée désormais béante.
Sylvenius contempla d'un œil indifférent les visages écrasés de ses dragons. Seul un sourcil levé prouvait son agacement.
« Allons, rentre donc… Ne me dis pas que tu attends mon invitation, Marius ! Cela ne te ressemble pas de te faire prier ! » hurla-t-il soudain.
Un ricanement malfaisant lui fit écho, puis des bruits de pas lourds résonnèrent sur le dallage sombre.Marius le terrible fit son apparition : grand, puissant et terrifiant dans son armure noire ornée de deux têtes de mort, une sur chaque épaule. Son crâne lisse était peint d'inscriptions latines, et un mélange de détermination et de cruauté s'affichait sur son visage aux traits taillés à la serpe.
« Cela fait longtemps, Sylvenius...
– Comment m'as-tu retrouvé ? »
Marius éclata d'un rire sonore.
« Ishara et son cher Gàbor discutent beaucoup lorsqu'ils sont ensemble. Et puis Bàlint, Lùitgard, Adorjàn, Lôrinc, Wolrad... Tous n'ont que ton nom à leurs lèvres, ou dirais-je plutôt, dans leurs esprits.
– Je vois, ils n'ont pas su garder le secret de nos tractations. »
Les rires de Marius redoublèrent, puis il dégaina son épée et trancha la tête de l'un des deux cadavres qui gisaient à ses pieds. Celle-ci roula contre un meuble, en même temps qu'une marre de sang assombrissait le rouge du tapis.
« Oh ! Mais que voilà donc devant moi ? Un vampire qui se sert des mortels comme des gardes ! Je pensais que tu savais mieux que moi que les humains sont de la nourriture pour nous autres vampires, rien de plus !
– Pour l'instant. Bientôt ils seront là pour servir les desseins de mon peuple. »
D'abord amusé, le rire de Marius devint franchement moqueur. D'un geste précis, il trancha la tête du deuxième garde. D'un air condescendant, il planta son épée en plein milieu du visage difforme, et la brandit au-dessus de lui.Le sang ruisselait le long de la lame bleutée.
« Tu veux me dire à quoi ces misérables vont bien pouvoir vous servir, à toi et ton peuple ? »
Sylvenius le dévisagea d'un air méprisant et haineux.
« À quoi bon te donner des explications ? Tu auras déjà disparu de ce monde lorsque les portes de ma dimension s'ouvriront, et que mes semblables déferleront sur cette planète. »
Marius ricana, et d'un geste sec expédia le trophée sanguinolent au bas du trône de Sylvenius.
« La dernière fois que nous nous sommes vus, cela s'est terminé très mal pour toi. Enfin, pas aussi mal que je le pensais, car tu es toujours en vie… si j'ose l'expression. »
Le visage de Sylvenius se contracta. Il ressemblait à une panthère prête à bondir sur sa proie.
« Tu ne me vaincras pas cette fois-ci, Marius ! »
Le général vampire écarta les bras, prenant une pose théâtrale.
« Mais je ne demande qu'à voir la véritable étendue de tes pouvoirs ! Vas-tu m'empêcher de boire une nouvelle fois ton sang ? Bien que pour tout t'avouer, la première fois, j'ai apprécié...
– Tu t'es octroyé mes pouvoirs, sans ma permission ! » rétorqua Sylvenius d'une voix blanche.
Marius passa une langue serpentine sur ses lèvres.
« Et aujourd'hui, je vais te faire disparaître… une fois de plus, sans ta permission. »
Italie, Venise, 28 mai 2004, 1h30 (May 27, 11:30 PM GMT +2 :00)
« Stronso ! » hurla le bateleur à l'encontre du jeune conducteur du hors-bord qui volait plutôt qu'il ne naviguait sur le Grand Canal, tout près du Pont du Rialto.
L'embarcation créa sur son passage un tel remous que la gondole faillit chavirer. La partie basse du quai, affleurant l'eau, s'effondra.
« Mama Mia, les jeunes maintenant n'ont-ils aucun respect pour cette vieille dame qu'est notre belle cité ? » maugréa l'homme, en poussant sur sa perche pour se rapprocher des pilotis en bois. Il soupira : ce genre de bateau était pourtant interdit dans les canaux.
Une fois la gondole accostée, il commença à l'arrimer à un poteau émergeant des flots. Il avait à peine fait le deuxième tour avec la corde qu'il sentit l'eau s'agiter autour de sa frêle embarcation.
« Encore ce jeune imbécile ! » marmonna-t-il en réajustant sa casquette sur son crâne à moitié chauve.
Le frémissement se fit sentir de nouveau, plus fort que le précédent. Intrigué, le bateleur s'approcha du bord de sa gondole, et contempla avec étonnement le bouillonnement à la surface de la lagune.
« Qu'est-ce que... ? »
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il vit une sorte d'aile noire émerger de l'eau et agripper l'arrière de la gondole. Celle-ci bascula, envoyant le bateleur par-dessus bord.
Il ne refit pas surface.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 28 mai 2004, 8 h 30 (May 27, 11:30 PM GMT +9 :00)
Salle d'entraînement du Quartier Général
Camus et Shura se faisaient face sur le ring, tenant leurs épées en garde. Ils étaient aussi immobiles que des statues, à la pose gracieuse et noble.
« Camus, débarrasse-toi de lui, et sur-le-champ ! hurla Milo. Ne fais pas regretter de faire équipe avec toi ! »
Camus ne répondit pas à son injonction, et se contenta de mouliner habilement son épée en guise d'avertissement à son adversaire.
« Vas-y Shura, montre-lui que tu es meilleur bretteur à ce freluquet ! » renchérit Angelo.
Shura ne daigna même pas dire un mot, imitant le geste de son compagnon d'entraînement.
Milo et Angelo se foudroyèrent du regard tandis qu'à leur côté, Aphrodite observait silencieusement les deux combattants, les coudes appuyés sur les cordes du ring. Ce dernier redoubla d'attention lorsque Shura bondit de côté et abattit son épée sur Camus. Celui-ci para le coup aisément, et allait attaquer à son tour, mais Shura l'attrapa à la gorge.
« Oh ! Stop ! Ce n'est pas du jeu ! Ce n'est pas dans les règles de l'escrime ça ! » protesta Milo en tendant un doigt accusateur en direction de l'Espagnol qui essayait de battre son coéquipier par traîtrise.
« Milo, nous devons nous entraîner dans des conditions réelles. Les vampires ne respectent aucune règle : nous devons être prêts à en faire de même ! » répliqua Angelo d'un ton sec.
Ignorant leur prise de bec, Camus renvoya un coup de poing à Shura, l'obligeant à reculer. Le coup avait été fort, mais sans trop, juste pour permettre à Camus de se dégager. Son poing allait s'abattre de nouveau sur l'épaule de Shura, lorsque celui-ci le bloqua d'une main. Vif comme l'éclair, Camus le frappa une seconde fois, le cueillant à l'estomac.
Shura se plia en deux.
« Oh ! Camus, tu vas un peu loin là ! cria Angelo, c'est un entraînement, pas un combat réel !
– Quoi ! Ca ne te dérangeait pas tout à l'heure de le voir se faire étrangler à moitié ! protesta Milo.
– Tout à l'heure, c'était tout à l'heure !
– Espèce d'hypocrite !
– Petit joueur ! »
Aphrodite soupira : Angelo et Milo recommençaient à se chamailler... Il se demandait vraiment pourquoi Saga, lorsqu'il avait décidé de répartir les anciens chevaliers d'or en deux groupes d'entraînement, avait choisi de les mettre ensemble. Milo et Camus, cela se comprenait : ils étaient unis comme les doigts de la main. Par contre, associer Angelo et Shura à ces deux là était plus discutable : ils ne s'étaient guère fréquentés au Sanctuaire. Quant à Aphrodite, il ne voyait pas trop pourquoi on l'avait mis dans le même panier : même si jadis il avait forgé des liens d'amitié avec le Capricorne et le Cancer, ils avaient été rompus à l'adolescence. Mais le plus incongru restait certainement l'idée d'obliger Milo et Angelo à se supporter toute la journée. Cela crevait les yeux qu'une sorte de rivalité subsistait toujours entre les deux, bien que leurs mauvais caractères se soient grandement émoussés depuis l'époque du Sanctuaire. Ils n'en venaient certes plus aux poings, comme cela s'était de nombreuses fois produit au Domaine Sacré. C'était désormais à celui qui se ferait le plus remarquer. Leurs fréquentes disputes viraient invariablement en joutes verbales où l'humour le plus grinçant était un facteur décisif de victoire. Et ne parlons pas de Kanon qui s'amusait à jeter de l'huile sur le feu pour le plaisir de voir les deux hommes s'insulter de plus belle. Heureusement qu'il n'était pas dans leur équipe, celui-là.
Aphrodite reporta son attention sur ce qui se passait sur le ring. Shura reprenait la main sur le duel : Camus était désormais sur le dos, et son adversaire, assis à califourchon sur lui, le tenait immobilisé à terre, lui tordant un bras. Aphrodite sentit les cordes du ring bouger et vit que Milo était passé par-dessus, accourant au secours de Camus. Les cordes vibrèrent une nouvelle fois, et Angelo retomba souplement dans l'arène. Il bondit sans hésiter sur Milo et le plaqua au sol.
Le Suédois regarda la mêlée, un sourire apparaissant sur ses lèvres.
« Efficace, certes… Mais il n'y a pas à redire, on avait plus de style lorsqu'on était des chevaliers d'Or. » Il appuya sa tête contre les cordages, l'air songeur. « Je me demande combien de temps nous serons capables de faire face à de vrais vampires. »
Italie, Venise, 28 mai 2004, 3 h 30 (May 28, 1:30 AM GMT +2:00)
« Alors ! Comment trouves-tu la ballade ? » demanda le jeune homme à sa compagne, tout en glissant un regard sur la trajectoire du hors-bord. « Pas mal pour un after, non ? »
La jeune Chinoise haussa les épaules, et rabattit ses lunettes de soleil sur son visage. Pur effet de style, car il faisait nuit noire.
« Je me demande si tu es capable de faire les mêmes acrobaties à deux heures de l'après-midi, au milieu des gondoles et des vaporetto », répliqua-t-elle d'un air ennuyé.
« Je peux le faire ! Et non seulement sur le Grand Canal, mais aussi sur ton cher Yang Tsé Kiang, au milieu de tous les bateaux possibles et imaginables, Lu Wa !
– Magnifique, Gustavo.... Alors, ramène-moi à quai et refais tes prouesses demain, à deux heures de l'après-midi, au milieu des gondoles. Là, ce n'est pas très excitant comme ballade : cela manque d'une bonne poussée d'adrénaline. Après, on verra pour le Yang Tsé Kiang ! »
Gustavo regarda la jeune Chinoise qui venait de le mettre au défi. Ses lèvres à l'expression méprisante, mais ô combien désirables. Son doigt dressé en sa direction, accusateur et agressif. « Ma garce de voleuse, je trouverai bien un moyen de te mettre dans mon lit un de ces soirs ! » se promit l'Italien tout en redirigeant son hors-bord vers le Grand Canal.
Le bateau vira de bord devant San Giorgio Maggiore et fit cap sur la baie deSaint Marc. Il s'y était à peine engagé que Gustavo se retourna vers Lu Wa.
« Tu veux venir chez moi cette nuit ? »
Pour toute réponse, Lu Wa se mit à hurler. Gustavo se retourna de nouveau, et sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Devant lui se trouvait la plus horrible de toutes les visions qu'un homme puisse avoir : un monstre se tenait appuyé contre le pare-brise du bateau. Seul son visage émacié semblait être humain, son corps tirant plus sur la chauve-souris. En étaient pour preuve les deux grandes ailes aux membranes déchirées.
La créature pesa de tout son poids sur le pare-brise, l'éclatant en mille morceaux. Ses immenses ailes se déployèrent de part et d'autre de son corps, alors qu'elle poussait un hurlement effrayant. N'y tenant plus de terreur, Gustavo rétropédala en tremblant tout en continuant à fixer le prédateur avec des yeux exorbités.
Celui-ci, s'apercevant que l'une de ses proies manœuvrait pour s'enfuir, allongea l'un de ses bras noueux, et trancha la gorge du jeune homme avec l'une de ses griffes. Gustavo s'effondra sur les genoux, agrippant son cou éventré, puis bascula face contre le plancher dans une marre de sang.
Lu Wa porta sa main à sa bouche et détourna ses yeux de l'horrible spectacle, fixant l'eau de la lagune sur laquelle l'embarcation filait à toute vitesse. Elle vit la jetée de la Place Saint Marc qui se rapprochait de seconde en seconde, et songea que si elle ne réagissait pas très vite, elle mourrait, décapitée par la créature ou pulvérisée dans le crash du bateau. Elle tourna de nouveau la tête pour vérifier si cette vision tout droit venue de l'enfer était toujours là, et se retrouva nez à nez avec deux yeux injectés de sang.
L'immense chauve-souris la contemplait de la même façon qu'elle avait regardé Gustavo avant de lui trancher la gorge. Lu Wa frémit de peur et tomba à genoux :
« Ô créature de la nuit, je suis votre humble servante. Ordonnez, et je ferai ce que vous voudrez ! »
La créature la regarda, puis éclata d'un rire indéniablement humain.
Quelques secondes plus tard, le hors-bord percutait la jetée de la Place Saint Marc dans une explosion digne des meilleurs feux d'artifice du Carnaval, embrasant la façade du Palais des Doges.
France, Lyon, 28 mai 2004, 4h00 (May 28, 2:00 AM GMT +2:00)
Ruines du théâtre romain de Fourvière, quelques pieds sous terre
L'un des deux hommes approcha sa lampe électrique du mur en briques rouges. Des inscriptions en lettres noires, à demi effacées par le temps, se découvrirent à ses yeux.
« Ci-gît celui dont le nom doit être effacé de la mémoire des hommes, et dont le sommeil ne doit pas être dérangé, lut-il à haute voix.
– Tu l'as trouvé ? s'écria son compagnon.
– Non ! soupira l'homme, absorbé dans sa lecture.
– Comment ça non ? Ober, tu te fiches de moi ou quoi !?
– Non. C'est juste l'épitaphe d'un soldat romain qui a été enterré là. C'est ce qui est écrit sur le mur », expliqua Ober. La remarque tira un long soupir à son compagnon. « Il va falloir que nous trouvions quelque chose, sinon notre Déesse Perséphone nous condamnera à des tourments éternels ! Cela fait deux mois que nous cherchons la tombe de Lùitgard, sans résultat. »
Grèce, Temple d'Apollon, 28 mai 2004, 6 h 30 (May 28, 4:30 AM GMT +2 :00)
Temple d'Apollon
Un rayon de lumière vint frapper les jambes d'Ishara, cachées sous les draps de soie pourpres.
Apollon s'arracha à la contemplation de sa silhouette parfaite et se leva prestement. Il se dirigea vers les épais rideaux de la chambre qu'il avait fait installer depuis qu'Ishara lui avait fait la grâce de partager sa couche. Refermés d'un coup sec, ceux-ci plongèrent la pièce dans la pénombre.
Apollon se retourna : la vision de la chevelure brune et ondulée répandue autour du visage angélique suffit à faire s'envoler ses regrets de cacher le soleil. Son astre... Il s'allongea de nouveau auprès de sa maîtresse, et caressa d'une main douce les courbes exquises, songeant avec bonheur que jamais Ishara n'était restée aussi longtemps. D'habitude, elle s'enfuyait alors que la nuit régnait encore sur le Sanctuaire, où à l'aube naissante, utilisant les souterrains qui reliaient les anciens temples des chevaliers d'Or entre eux.
Il devait bien être plus de six heures, mais Ishara était toujours endormie, si belle. Laissant parler sa nature humaine, Apollon décida de l'éveiller… dans la volupté. Ses caresses devinrent de plus en plus insistantes, glissant le long des hanches d'Ishara pour s'établir aux creux de ses reins, s'aventurant finalement entre ses cuisses. Ses lèvres se fixèrent à son cou, esquissant un sourire lorsque soupirs et gémissements s'échappèrent de la femme vampire.
« Apollon, haleta-t-elle.
– Ce n'est qu'un petit cadeau pour te remercier d'être restée ce matin. »
Le charme fut rompu net lorsqu'Ishara se redressa sur le lit.
« Je dois m'en aller... Il est tard ! » fit-elle en ramassant sa toge qui trainait au bord du lit.
Apollon la retint par le poignet, la forçant à se rasseoir malgré le regard suppliant qu'elle lui jeta.
« Apollon, mon Dieu, laisse-moi partir...
– De qui as-tu peur ?
– Je n'ai peur de personne ! » répondit-elle d'une voix faussement assurée.
Apollon l'attira doucement à lui, les deux soleils de ses iris rivés aux lacs vert émeraude de sa maîtresse.
« Ne me mens pas : je le lis dans tes yeux. Tu as peur d'un homme ou d'une créature, et c'est ce qui t'éloigne de mes bras lorsque le matin vient. »
Ishara sembla se décomposer. Au bord des larmes, elle s'approcha du visage de son amant et déposa un baiser sur ses lèvres.
« Bàlint de Szeged est fort... Il me punira s'il découvre que j'ai désobéi à ses ordres ! »
Les iris rouges jetèrent des flammes.
« Qui est Bàlint de Szeged ? Je ne le laisserai pas te toucher, encore moins te faire du mal ! » déclama d'une voix vibrante Apollon, tout en caressant l'épaule dénudée d'Ishara.
« Un ancien lieutenant de l'armée de Marius. Je ne sais pas où il a acquis ses pouvoirs, mais ils sont terrifiants... Maintenant, je dois y aller ! »
Ishara se libéra de l'étreinte de son dieu, et s'enfuit de la chambre. Apollon la regarda partir avec tristesse, mais surtout de la colère envers ce dénommé Bàlint de Szeged. Il se promit de découvrir qui il était, et de mettre fin à son emprise sur celle qu'il aimait.
O
Ishara courut dans les galeries souterraines, aussi vite qu'elle le pouvait. Les murs gris défilaient autour d'elle, sans qu'elle y prêtât attention. La peur l'étreignait à chaque pas.
Elle poussa la porte de sa chambre avec empressement, et s'adossa à celle-ci, comme pour la bloquer, fouillant avec angoisse la pénombre. Les rideaux noirs volaient au vent apporté par la mer Égée, projetant leurs ombres sombres sur une frange de rayons orangés. Ishara soupira : il n'y avait personne d'autre qu'elle.
« Où étais-tu ? » demanda une voix chargée de colère.
Ishara sursauta. Son regard scruta de nouveau l'obscurité, et découvrit avec horreur la silhouette si familière et tellement redoutée : Bàlint s'approchait d'elle, baigné dans la lumière du matin, que les rideaux battant au vent ne cachaient plus. Ishara se demanda comment il pouvait supporter ne serait-ce que les faibles rayons qui caressaient ses épaules et son dos. Elle-même pouvait à peine contempler cette clarté.
Elle fut tirée de ses réflexions par une main qui empoigna sans ménagement ses mèches brunes.
« Je t'en prie, pardonne-moi ! » sanglota Ishara tout en agrippant le poing ganté qui tirait vigoureusement sur sa chevelure.
« Je ne te laisserai pas contrecarrer mes plans, Ishara... Je croyais que la dernière correction que je t'avais infligée avait suffi !
– Je ne recommencerai plus ! Bàlint, je t'en prie... »
Le Magyar la repoussa d'un geste méprisant. Ishara se heurta à la porte et glissa à genoux. Elle jeta un regard effrayé à son bourreau.
« Vraiment, je ne reconnais plus là la fière princesse vampire qui séduisit mon frère et l'humilia avec tant d'acharnement.
– Non, écoute Bàlint, je l'aimais vraiment... Je...
– Silence, assez de mensonges ! Tu es un vampire, tu es incapable ni d'aimer, ni de respecter qui que ce soit ! »
Ishara n'osa pas répliquer et se contenta de lui jeter un regard désespéré.
« Alors, écoute-moi bien, princesse infidèle : je te défends de quitter ce temple sans ma permission. Je te l'ai déjà dit, et en ai assez de te le répéter. Notre survie dans ce Sanctuaire tient à notre discrétion, et je te jure sur la mémoire de mon frère, Gàbor de Szeged, que si tu enfreins une fois de plus cette règle, je t'enverrai rejoindre ton cher Amalric aux pays des âmes statufiées. Est-ce clair ? »
Et ce disant, Bàlint frappa la porte, à quelques centimètres au-dessus du visage d'Ishara, enfonçant son poing dans le bois comme dans du carton. Ishara approuva de la tête, tout en tremblant.
« Très bien. Ne me mets pas en colère une troisième fois. De toute façon, je vais ordonner à ton fidèle Glaucus de te surveiller. N'espère aucune aide de sa part, il est acquis à ma cause. » Il jeta à Ishara un dernier regard mêlé de haine et de mépris. « Et c'est celle du plus fort ! »
Il disparut dans les ombres du rideau.
Ishara éclata en sanglots.
« Gàbor, il a tort. Je t'aimais ! Si seulement je pouvais te faire revenir... »
O
Jabu s'effaça dans l'ombre du pilier derrière lequel il était caché, et observa le jeune homme brun-roux qui sortait des appartements d'Ishara, claquant la porte d'un geste rageur. Il avait d'abord suivi Apollon et sa compagne à bonne distance. Après maintes hésitations, il avait pénétré dans la chambre d'Apollon, un peu gêné de violer l'intimité du Dieu et de son « invitée », et songeant qu'il serait certainement exécuté sur-le-champ s'il se faisait prendre. Puis ce matin, il avait suivi la jeune femme dans les souterrains, tant bien que mal, car celle-ci se déplaçait très vite... Trop vite pour un être humain.
« Ishara, tel est le nom de la maîtresse d'Apollon. » La voix résonna tout près de son oreille, de même qu'une lame tranchante vint se placer sous sa gorge. « Lui, c'est Bàlint de Szeged, seigneur vampire et amant de Perséphone.
– Darius, est-ce toi ? » demanda Jabu, avec l'impression de reconnaître la voix.
« Encore heureux pour toi ! » La lame se dégagea progressivement du cou de Jabu. « Sinon tu serais déjà mort.
– Que fais-tu ici ? » s'enquit Jabu en se retournant, soulagé de découvrir le masque anthracite et la tenue beige clair du meilleur espion du Sanctuaire à la solde d'Athéna.
« Notre déesse m'a appelé en renfort… Espionner un dieu n'est pas une mince affaire.
– Je vois.
– Je file Bàlint depuis hier. Je peux te dire qu'il a beaucoup de secrets à cacher. » Les orbes d'acier du masque s'accrochèrent au regard de Jabu. « Nous allons nous répartir la tâche : tu suivras Ishara, moi je m'occupe de Bàlint. C'est lui le plus dangereux : je préfère m'en charger moi-même. »
Jabu hocha la tête. Il n'était pas mécontent que le talentueux Darius s'en mêle, étant donné l'objet de la filature.
« Parfait, nous ferons un point de la situation ce soir. » Le mystérieux personnage recula dans un coin sombre de l'immense hall et disparut à la vue de Jabu. « Et fais attention à qui se trouve dans ton dos », lança-t-il avant de quitter discrètement les lieux.
La Licorne soupira, conscient qu'il aurait très bien pu se faire prendre sur le fait par un garde de Perséphone. Il était loin de maîtriser toutes les ficelles de l'espionnage comme Darius. Il faut dire que le personnage était doué de facultés télépathiques assez exceptionnelles, qui laissaient penser à Jabu qu'il s'agissait de l'ancien apprenti d'un chevalier d'Or. Jabu avait même trouvé un nom à mettre sur lui, mais se garda de le prononcer : après tout, celui qui se cachait sous ce masque était censé être mort depuis quelques années déjà.
Grèce, Temple d'Élision, 28 mai 2004, 6h45 (May 28, 4:45 AM GMT +2 :00)
L'atmosphère était pesante dans cette pièce au charme dépouillé dans laquelle les six hommes s'étaient réunis. Une fois de plus, les six Spectres tentaient de trouver une explication à leur présence dans ces lieux. Ils avaient reçu de la déesse Perséphone le minimum d'informations, se résumant à la localisation géographique (le Sanctuaire Terrestre, jadis le siège du sanctuaire d'Athéna) et le retrait temporaire de leurs pouvoirs. Le reste n'était que mystère, conduisant les guerriers d'Hadès à s'interroger sur les nombreux points obscurs de leur retour.
Le plus agaçant était qu'après un mois et demi, ils en étaient toujours au même point : ils n'y comprenaient rien.
Rhadamanthe glissa un coup d'œil à Éaque et vit que celui-ci s'était appuyé contre l'accoudoir, la tête dans la paume de sa main. Il devina que le Garuda devait être assailli par l'une de ces curieuses, mais douloureuses migraines, et que son humeur devait être massacrante. Comme d'habitude.
« Magnifique… cela va encore dégénérer. »
Son voisin direct, Minos, semblait plus calme bien qu'un léger froncement de ses sourcils – d'un blond si clair qu'il paraissait blanc – trahissait que quelque chose le préoccupait. Il avait abandonné ses airs de salle gosse sadique qui cassait ses jouets en les démembrant avec ses fils. En face de lui, le silencieux Rune était le seul de la pièce à se montrer vraiment égal à lui-même : froid et rigide, il s'était assis avec grâce dans un fauteuil, un livre sagement posé sur les genoux. Nul doute que son impassibilité – qui avait un côté à la fois stressant et désespérant – allait encore faire sortir le Garuda de ses gongs.
« J'espère qu'Éaque ne va pas encore chercher à l'attaquer. J'en ai assez de ces querelles stériles. »
Valentine et Sylphide se tenaient un peu à l'écart, le premier accoudé à une console et le deuxième affalé sur un triclinium. La Harpie ne s'était pas départie de son air comploteur – c'était rassurant – tandis que le Basilic semblait nettement moins à l'aise.
« Une migraine, lui aussi ? Enfin, je me moque, mais je ne fais pas plus le fier… »
Rhadamanthe jeta un œil au miroir qui ornait le mur à sa droite et vit avec soulagement qu'il renvoyait l'image d'un jeune homme à l'air mal commode et à la mine renfrognée. Quelque part, il était la même brute qu'il avait toujours appréciée d'être.
« Est-ce que vous avez pu avancer sur vos recherches ? » demanda-t-il enfin à Minos, qu'il avait chargé de réfléchir au problème.
« Oui… Mais je pense que les conclusions ne vont plaire à personne. » Il fit signe à son fidèle procureur de se lever. « Rune, expose les faits. »
Le longiligne Rune se leva lentement et s'avança au milieu de la pièce non sans avoir remis en place un pli de sa longue veste, comme il avait coutume de le faire avec sa robe de magistrat. Un soupire agacé d'Éaque informa que celui-ci n'appréciait pas sa maniaquerie.
« Après avoir bien réfléchi au problème et comparé les symptômes qui nous accablent quotidiennement – migraines, l'impression d'entendre des voix, des visions d'une vie antérieure et surtout, la sensation d'habiter un corps inconnu – avec les écrits existants et mes connaissances sur le sujet, je pense que nous avons été les victimes d'un rite de résurrection babylonien. »
Des regards surpris s'échangèrent entre non-initiés, tandis que Minos hochait la tête, approuvant silencieusement son protégé. Il devait savoir ce que cela voulait dire.
« En d'autres termes ? demanda Rhadamanthe. Rune, ne tourne pas autour du pot, pour une fois.
– Bien Seigneur. À une époque dans l'ancienne Babylone, des prêtres corrompus ont développé une technique consistant à transférer une âme dans un corps receveur, moyennant l'élimination complète ou partielle de l'âme de l'hôte, expliqua-t-il de sa voix régulière et sentencieuse.
Rhadamanthe arqua un sourcil d'irritation et fixa le livre que Rune tenait à la main. « Crimes et Châtiments », déchiffra-t-il sur la couverture. Sans doute le Balrog se croyait-il encore dans le tribunal de la Première Prison.
« Où veux-tu en venir ? rugit Éaque. Est-ce que tu es en train de nous dire que nous sommes revenus à la vie par le biais d'un honteux rituel utilisé par ces pitoyables mortels ?
– Actuellement… Nous sommes redevenus mortels. »
Éaque se leva d'un bond, repoussant sa chaise avec violence. Les quatre pieds crissèrent sur la dalle en marbre.
« C'est du blasphème ! gronda-t-il en pointant un index accusateur sur Rune. Dois-je te rappeler que nos âmes intègrent leurs vaisseaux respectifs à la naissance de ceux-ci, et sont réveillées à la destruction du sceau retenant prisonnier Hadès !? Il est inenvisageable qu'elles soient… incorporées à des non élus !
– Avec tout le respect que je vous dois, Seigneur Éaque, c'est la seule explication plausible que j'ai pu trouver, rétorqua Rune sur son ton docte si dérangeant.
– Et bien, cherche mieux, Procureur ! » Éaque était visiblement sur le point de perdre toute maîtrise de lui-même. « Ne reviens pas avec une hypothèse qui remet en cause le fondement même de notre appartenance à l'armée d'Hadès.
– Reste à savoir si nous faisons toujours partie de cette armée. Seulement dix-sept années se seraient écoulées depuis la défaite de notre Empereur. Il n'y est pour rien dans cette résurrection, car il est de nouveau en sommeil. »
Rhadamanthe bondit de son fauteuil, comprenant l'erreur tactique que venait de commettre Rune en évoquant la débandade de la dernière Guerre Sainte et leur possible déchéance de l'armée des Spectres. Éaque réduisit la distance avec le Balrog pour l'agripper par le cou, ses doigts se refermant sans merci sur la gorge nue. Rune émit un léger gémissement d'inconfort, mais ne cilla pas pour autant, ne voulant sans doute pas se déjuger devant son supérieur hiérarchique. Minos n'était d'ailleurs pas loin de bondir sur le Garuda.
« Éaque, lâche-le. » Rhadamanthe agrippa le bras du Juge, mais celui-ci refusa de lâcher sa proie, laquelle, bien que restant digne, commençait à étouffer. « C'est une hypothèse que nous devons envisager, même si elle est déplaisante. » N'obtenant aucune réponse, il accentua la pression sur le bras qu'il tenaillait. « Aiacos ? » insista-t-il.
L'intéressé lui adressa un regard furieux et relâcha son étreinte, permettant à Rune de respirer un peu mieux. Celui-ci fut littéralement happé par Minos qui l'installa d'autorité à côté de lui, loin du dangereux Garuda.
« Il m'a présenté le résultat de ses recherches hier soir, et bien que cela m'ait déplu également, je suis entièrement d'accord avec ses conclusions, rétorqua sèchement Minos.
– Oh ! Bien sûr ! Il faut toujours que tu soutiennes ce petit prétentieux !
– Non, Éaque. Si je suis d'accord avec lui, c'est que j'ai déjà eu l'occasion de châtier des petits malins qui utilisaient ce rite pour prolonger de façon éhontée leur vie. » Minos baissa légèrement la voix. « Il y a de cela deux mille ans… Ce rituel n'est pas une nouveauté pour moi. »
Éaque se rembrunit, visiblement vexé d'avoir un second Juge prendre position contre lui, et foudroya du regard Rune. Le Balrog comprit qu'il valait mieux ne pas insister et baissa les yeux.
« Qui est Perséphone exactement ? » Toute l'attention se reporta sur Valentine, qui ne se démonta pas pour autant. « Je voulais dire… Je connais la légende de l'épouse de notre Empereur. Mais était-elle réincarnée lors de la dernière guerre ?
– Elle l'était, mais comme à son habitude, elle est restée discrète. Comme au 18ème siècle, elle s'est complètement effacée devant Pandore et l'a laissée manipuler Hadès sans dire mot. » Minos secoua la tête d'un air réprobateur. « Non, vraiment, je n'ai jamais vu une déesse avec si peu de caractère ou d'ambition.
– Et bien on dirait qu'elle a décidé de changer. » Rhadamanthe passa une main nerveuse dans sa courte chevelure. « Je suppose qu'Elle a bien une idée derrière la tête pour aller nous chercher au fin fond des enfers, nous ramener à la vie, mais nous priver de nos pouvoirs. »
Les six hommes se laissèrent emprisonner dans leurs réflexions durant de longues minutes, comme dans la plupart de leurs réunions.
« Nous devons être patients. » Une fois de plus, Rhadamanthe décida d'endosser le rôle de meneur. « Attendons de voir ce qu'elle veut de nous. De toute façon, sans pouvoir, nous ne sommes pas de taille à lui tenir tête. »
Il fut soulagé de voir que tous l'approuvaient, y compris l'ombrageux Éaque.
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« Tu devrais surveiller tes paroles, Rune », gronda Minos en entraînant son procureur loin de la salle où ils s'étaient réunis. « Éaque n'est pas facile à vivre en temps normal, mais dans cette situation, il est comme un lion en cage.
– Pardonnez ma maladresse, Monseigneur. »
Minos prit quelques instants pour scruter le visage sérieux de son subordonné et la trace rouge marquant son cou, puis observa le Garuda par-dessus son épaule. Éaque sortait à son tour, et comme Minos s'y attendait, il jeta un regard oblique à Rune, chargé de ressentiments.
« Tiens-toi le plus possible éloigné de lui, surtout lorsque je ne suis pas là. Je ne sais pas pourquoi, mais il t'en veut spécialement. »
Silencieux et grave, Rune se contenta de baisser d'abord la tête avant de se lancer :
« Pourquoi me protégez-vous, Seigneur Minos ? Vous avez toujours dit que seuls les faibles ont besoin de protection. » Il fronça les sourcils, de la même couleur que ceux du Griffon. « Je ne suis pas un faible.
– Je le sais fort bien, sinon je ne t'aurais jamais nommé à ta charge. Maintenant, cesse de discuter, et suis-moi. Nous avons encore du travail. »
À son grand soulagement, le Balrog n'osa rien répliquer. Le tirant par le poignet, Minos garda pour lui-même la réponse qu'il avait trouvée face à son irrépressible et dérangeant besoin de veiller sur Rune. Cette obsession qui le rongeait depuis son retour à la vie.
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Rune se laissa entraîner par Minos sans rien dire, cachant la confusion que créait le contact sur son poignet. Du temps où ils étaient aux enfers, le Griffon n'avait jamais ne serait-ce qu'effleurer qui que ce fut – mis à part avec ses fils mortels. Mais depuis son retour à la vie, Minos avait profondément changé : plusieurs fois, il avait posé une main protectrice sur son épaule, ou comme maintenant, lui avait attrapé le poignet pour l'entraîner derrière lui. C'était sans aucun doute un effet du rite de résurrection.
Le jeune homme laissa errer son regard sur les murs sombres du temple, et, au détour d'un tournant, rencontra leur reflet dans un lourd miroir appuyé contre le mur. Plus que l'inquiétant monde parallèle qui semblait s'ouvrir, la vision de leurs doubles perdus dans ce dédale mal éclairé le fit tressaillir. Il s'arrêta pour fixer leur image, obligeant Minos à faire de même. Il eut soudainement l'impression que ce n'était pas la première fois qu'ils se voyaient tous les deux ainsi dans un lieu obscur et sinistre, à la croisée des dimensions. Mais ce n'était pas l'un de ses souvenirs : c'était celui de l'homme dont il occupait le corps, et dont il ne parvenait pas à se rappeler le nom.
« Rune, que fais-tu ? » s'impatienta Minos en reculant d'un pas. Il saisit le menton de son subordonné et le força à détourner le regard du miroir. « Que se passe-t-il ? » ajouta-t-il en suédois, cette langue qui leur était désormais commune.
Le ton inquiet de son supérieur et le toucher de sa peau sur son visage achevèrent d'accroître sa confusion. C'était étonnement… agréable et rassurant.
« Rien… rien du tout. Je pensais », balbutia Rune, son regard améthyste s'accrochant aux pupilles bleu-violet du Griffon.
« Hum… Je crois surtout qu'Éaque y est allé un peu fort avec toi. Tu vas te reposer un peu, puis tu me rejoindras dans la bibliothèque », ordonna Minos de ce ton si étrangement protecteur.
Rune acquiesça de la tête puis suivit Minos sans mot dire. Mais il était maintenant sur d'une chose : les deux hommes dont ils occupaient le corps partageaient un lien qui perdurait par de là leur mort, et cela les affectaient tous les deux. Mais de quel lien pouvait-il s'agir ? L'explication finirait par ressurgir tôt ou tard d'un coin obscur de cette mémoire dormante qui n'était pas la sienne.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 28 mai 2004, 13h35 (May 28, 4:35 AM GMT +9 :00)
Pavillon Bishamonten, terrasse
Shaka profitait de la pause de midi pour s'octroyer un moment calme au soleil. Il s'allongea sur un relax et prit son livre, s'absorbant dans les secrets du Vatican à la sauce Dan Brown. Il fut interrompu dans sa lecture par un bruit de martèlement, l'informant que quelqu'un grimpait à toute vitesse les escaliers. Il ne fut pas surpris de voir débouler Angelo, torse nu et chaîne en or s'agitant à son cou à chacun de ses mouvements.
« Ciao ! » L'Italien lui fit un signe désinvolte de la main avant de se ruer à l'intérieur du Pavillon, claquant la porte d'entrée derrière lui.
« Oui, c'est ça… salut. »
Shaka ne se formalisa pas plus que cela, habitué aux manières délicates d'Angelo. Il esquissa toutefois un sourire en songeant combien il revenait de loin. Début mars, Angelo avait bien passé quinze jours enfermé dans sa chambre, n'acceptant que la présence de Shion. Celui-ci avait fini par réussir à le convaincre de ne pas s'isoler, et c'était un Cancer amaigri et pâle qui était réapparu un jour au salon. Il avait doucement remonté la pente, sous l'œil attentif de Shion, qui veillait sur lui. L'ancien Pope semblait être le seul à connaître les raisons de la brutale descente aux enfers d'Angelo.
« Eh, Shaka… toi aussi tu as fini l'entraînement ? »
Le jeune homme allait replonger le nez dans son bouquin lorsque la voix d'Aphrodite lui parvint.
« Comme tu le vois… Je profite un peu du soleil avant d'aller m'enfermer dans la bibliothèque.
– Ah, bonne idée… je peux m'asseoir, également ?
– Vas-y. »
Le Suédois tira en arrière la deuxième chaise longue de façon à ce qu'il n'ait pas le visage au soleil et s'y installa, s'étirant avec délectation et félinité.
« Ah, cela fait du bien », murmura-t-il en fermant les yeux.
Shaka ne put s'empêcher de sourire, songeant combien il avait été difficile de remonter le moral au Poisson. Enlisé dans la plus profonde dépression à cause de sa cicatrice, Aphrodite s'était laissé dépérir durant une bonne semaine avant que Shaka ne décidât à passer à la vitesse supérieure.
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« Aphrodite, lève-toi ! »
Le Suédois ne réagit pas à l'injonction de Shaka et resta couché sur le flanc, lui tournant le dos. Mais Shaka était bien décidé à mettre fin à cette torpeur dans laquelle Aphrodite s'était enfermé.
« J'ai dit, lève-toi ! »
Cette fois-ci, le ton étant plus ferme : Aphrodite se retourna sur le dos, offrant son visage mangé par les cernes à celui qui le veillait depuis son abus de tranquillisants.
« Quoi ?
– J'ai quelque chose à te montrer. »
Aphrodite soupira et se leva avec lenteur, tirant sur ses membres engourdis. Il se laissa attraper par le bras et guider par Shaka devant un grand miroir. Son premier réflexe fut de tourner la tête, mais Shaka posa ses mains de chaque côté de son visage, et le força à observer son propre reflet.
« Que vois-tu ?
– Une loque humaine avec une balafre sur son visage. »
La réponse fit grimacer Shaka.
« Eh bien, pas moi. Je vois un jeune homme qui est certes déprimé, mais surtout qui refuse de voir tous les atouts dont la nature l'a doté. Et je ne parle pas que des atouts physiques, car tu ne te résumes pas qu'à cela. »
Aphrodite repoussa les deux mains et lui jeta un regard désespéré.
« Je ne suis plus que l'ombre de ce que j'étais ! Moi, jadis, le plus beau guerrier du Sanctuaire, je ne suis plus que…
– Ta conception de la beauté était exagérée et erronée. Tu étais narcissique à l'époque, rétorqua Shaka. Ne retombe pas dans tes erreurs passées : tu sais comment à terminer Narcisse dans la mythologie grecque ? »
Aphrodite baissa la tête.
« Il est tombé amoureux de son propre reflet, et est resté à l'observer jusqu'à en dépérir et mourir.
– Exact… Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de l'imiter. Peut-être que cette cicatrice est une bonne chose... » Shaka posa une main sur son épaule en signe de réconfort. « Habille-toi, Aphrodite, et descends déjeuner avec nous. Tout le monde s'inquiète pour toi. »
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Aussi insensé que cela avait pu paraître, Aphrodite était venu déjeuner ce jour-là, osant affronter enfin les regards de ses pairs.
« Ah, Aphrodite ! » Cette fois-ci, ce fut Shura qui apparut sur la terrasse. « Salut Shaka », ajouta l'Espagnol avant de continuer : « Aphrodite, tu sais où est Angelo ?
– Non, pourquoi ? »
Shura agita un trousseau de clés avec un sourire narquois.
« Le crabe a laissé ça aux vestiaires. Il n'est pas prêt de retourner sous son rocher.
– Faut le retrouver avant qu'il n'essaie d'ouvrir sa chambre, sinon cet enquiquineur va râler toute la journée ! couina le Suédois.
– Il est passé ici il y a dix minutes », les informa Shaka, se replongeant dans son livre.
Les deux hommes s'engouffrèrent dans le Pavillon, laissant ce dernier se concentrer de nouveau sur sa lecture, ce qu'il ne fit pas. Il revoyait encore la scène de l'ultime réunion avec James, où chacun avait exposé ses choix quant à son entrée dans l'Ordre, ou son retour à la vie civile. Seuls deux d'entre eux avaient demandé à partir : Shura et Aiolia. Ils s'étaient d'ailleurs retrouvés le lendemain sur le perron principal, attendant le taxi avec armes et bagages. Nul ne sut ce que les deux s'étaient dit, mais ils avaient discuté calmement pendant une longue demi-heure, si bien que Kanon avait fini par annuler le taxi et Saga était allé les chercher, les persuadant de revenir sur leurs décisions grâce à un quelconque stratagème.
Un mois s'était écoulé depuis la fin des problèmes pour les chevaliers rescapés, et tous semblaient commencer à trouver leur équilibre.
« Pourvu que cela dure ! »
Shaka finit par rouvrir son livre : les secrets du Vatican n'allaient bientôt plus avoir de secrets pour lui.
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Lorsque Camus pénétra dans le salon, le grand écran de télévision était allumé, projetant les informations d'une chaîne américaine. Toujours curieux de savoir ce qui se passait dans le monde, Camus posa ses affaires à terre, et s'assit sur l'un des canapés. Il s'y enfonça plus confortablement, sentant avec bonheur une douce langueur le saisir.
« Bon sang, ces entraînements sont un enfer ! » songea-t-il alors que les muscles de son dos se rappelèrent à son bon souvenir.
Ils s'entraînaient six heures par jour, puis passaient quatre à cinq heures enfermés à la bibliothèque à étudier leurs ennemis les vampires et autres créatures de la nuit. Et pourtant, ce cocktail composé par Saga et Dohko n'était qu'un centième des entraînements qu'il avait subis au Sanctuaire. Ne parlons même pas de ceux de Sibérie Orientale !
Camus soupira, et laissa couler son regard vers la cheminée. Il s'aperçut que la vitrine contenant la poupée japonaise était vide.
« Quelqu'un a donc eu le bon goût d'enlever cette horreur ! » remarqua-t-il, se disant qu'il n'aurait plus à supporter le regard cristallin de la petite fille en porcelaine.
Il reporta son attention sur les nouvelles télévisées.
« Camú ! Ne cours pas dans le couloir ! » Le Français sursauta au son de cette voix. Se pouvait-il que... ? « Je t'ai dit de ne pas courir... Camú ! » ronchonna la voix si familière.
Le cœur de Camus se mit à battre la chamade.
« Mais... je veux le voir ! » répondit un enfant dont la voix provenait du couloir.
Camus retint sa respiration, alors que la porte s'ouvrait lentement. Une petite tête blonde apparut dans l'entrebâillement, et le fixa de ses grands yeux bleus.
« Euh... C'est toi, Grand Camus ? » demanda-t-il en russe.
L'interpellé écarquilla les yeux devant ce petit bout de chou qui ne pouvait que lui rappeler Hyoga enfant, lorsqu'il était arrivé en Sibérie pour son entraînement, il y a de cela quelques vingt-cinq années.
« C'est toi, Camus ? » répéta le gamin, qui finit par ouvrir grand la porte et pénétra en trottinant dans la pièce, jusqu'au canapé, où Camus restait assis, l'air interdit.
« Mais qu'est-ce que… ? bredouilla-t-il.
– Tu es le maître de papa, c'est ça ? » continua l'enfant en se plantant devant lui. « Je le sais ! Papa m'a parlé de toi, et il m'a montré tes dessins de Sibérie. Dis ! Tu me feras un dessin, à moi aussi ? »
Camus ne sut que répondre. La voix de Hyoga le fit sursauter.
« Camú, viens, n'embête pas mon Maître !
– Oui papa ! » s'écria l'enfant en courant vers son père.
« Camú… Papa ? » se répéta Camus, tout en regardant le gamin s'élancer vers l'adulte qui venait d'entrer. Il fit mine de se cacher derrière son père, tout en continuant à observer le Français avec des yeux pétillants de malice.
« Camus, mon maître, je suis si heureux de te revoir ! »
L'ancien chevalier d'Or regarda l'homme qui venait de prononcer ces mots et eut du mal à reconnaître Hyoga, tant il avait changé. Il avait toujours les cheveux blonds coiffés en bataille, certes, mais il avait perdu le visage adolescent dont il se souvenait. Les joues s'étaient creusées, les traits s'étaient masculinisés et étaient plus anguleux. Hyoga avait également pris de la stature, et devait rivaliser en taille avec Camus désormais.
« Hyoga ? » s'exclama-t-il, comme pour vérifier qu'il n'était pas en train de vivre un rêve ou une illusion.
« Oui, c'est bien moi ! »
Ils se regardèrent pendant une minute qui sembla une éternité, puis Hyoga s'avança vers son maître, se pencha sur lui et le prit dans ses bras. Camus eut un temps de surprise durant lequel il n'osa pas bouger, puis lui rendit son étreinte.
« C'est un miracle ! » s'exclama Hyoga, dévisageant son mentor sans pouvoir retenir ses larmes.
« On peut appeler ça comme ça... » répondit Camus en esquissant un sourire.
L'enfant s'approcha de son père, et tira sur son pull-over.
« Papa ! Pourquoi tu pleures !?
– Papa ? demanda Camus.
– Eh oui ! Laisse-moi te présenter Camú, mon fils aîné. Il a cinq ans... » Hyoga poussa l'enfant devant son maître avec une lueur de fierté dans les yeux. « Je lui ai donné ce nom en ton hommage.
– Eh bien… ça pour une surprise ! »
O
« Pathétique ! » Les yeux de Salem brillèrent de colère lorsque son regard se posa sur les deux hommes, qui pleuraient de joie devant le gamin, dont la voix s'apparentait à des couinements. « Tant de mièvrerie… c'est tout bonnement écœurant ! »
Elle jeta un regard en coin à la gamine fantôme qui se tenait à ses côtés et qui observait avec tristesse la scène. Elle se ravisa, jugeant inopportun de révéler ses pensées à son allié.
« Ne fais pas cette tête, ma petite chérie », roucoula-t-elle de sa voix la plus enjôleuse. « Tu le retrouveras bientôt, ton papa, et lui aussi te prendra dans ses bras. »
La petite fille hocha la tête.
« Est-ce que je peux leur faire peur ? demanda-t-elle.
– Non, pas tout de suite. » Salem leva un index, faisant un signe négatif. « Il faut y aller par petite touche : prendre le temps de semer le doute dans les esprits et instiller progressivement la peur. » Elle afficha un sourire diabolique. « Ça sera la leçon du jour: je vais t'expliquer la théorie, puis on passera au cas pratique. »
Grèce, Temple d'Élision, 28 mai 2004, 6h50 (May 28, 4:50 AM GMT +2 :00)
Temple d'Élision
S'étant un peu calmé depuis la scène dans les appartements d'Ishara, Bàlint marchait d'un pas assuré dans les couloirs déserts du temple d'Élision. Il était somme toute dans son domaine, le nouveau Dieu des enfers en quelque sorte.
Sa bonne humeur s'étiola lorsqu'il sentit un cosmos flamboyer tel un volcan en éruption. Bàlint recula prudemment.
« Qui est là ? » Dans les ténèbres des colonnades mal éclairées, il devina une silhouette de haute stature. « Plaît-il? Qui êtes-vous ? » rugit-il.
L'homme s'avança à pas calculés, révélant progressivement des cheveux cuivre et un visage pâle, aux traits réguliers. Bàlint éclata de rire, puis esquissa un semblant de révérence.
« Monseigneur, toi ici ? Perséphone était-elle au courant de ta venue, Ô Dieu de la Musique, du Soleil, et j'en passe... »
Apollon se raidit devant la raillerie de Bàlint et son aplomb à fouler au pied le protocole.
« Alors, c'est donc toi qui tires les ficelles en coulisse ? » demanda-t-il.
Bàlint le fixa avec insolence.
« Oh ! Bravo. Tu as réussi à faire parler Ishara.... Confidences sur l'oreiller je suppose. »
Il s'avança vers Apollon, ses yeux gris ne quittant pas les iris brun-rouge du Dieu.
« Je te déconseille de faire un pas de plus, vampire, menaça la divinité.
– Alors, toi aussi, tu n'as pas résisté à ses yeux, si beaux, pareils à des émeraudes… Ses magnifiques yeux qui perdent tous les hommes, les vampires et les dieux dont le regard les croise. »
Apollon suivait du regard les mouvements de Bàlint. Celui-ci se déplaçait de plus en vite autour de lui, créant progressivement un tourbillon.
« Elle a perdu Amalric, puis mon frère, Gàbor. Elle te perdra, toi aussi... »
Apollon sentit l'air tourbillonner autour de lui, alors que les mouvements de Bàlint étaient devenus trop rapides pour être saisis. Soudain, une main se referma sur sa gorge et le visage du vampire se rapprocha du sien.
« Alors, Apollon, tu la désires tant que ça ? Qu'est-ce qui te fait vibrer en Ishara ? Ses pouvoirs ? Sa beauté ? »
Bàlint sourit, alors qu'il rapprochait son visage encore plus près de celui d'Apollon, si bien que leurs lèvres se touchèrent presque. Le dieu retenait son souffle, comme hypnotisé par l'audace du buveur de sang.
« Je vais te dire ce qui te charme en elle, Dieu Apollon, mais aussi en nous autres, vampires : notre vie éternelle. Toi, tu dois te réincarner tous les deux cent cinquante ans. Nous, nous vivons éternellement, dans le même corps, tout comme ton père, le grand Zeus. »
Bàlint abaissa son visage jusqu'au cou du Dieu du soleil. Ses lèvres effleurèrent la peau blanche, en dessous de laquelle battait une artère.
« Désires-tu que je t'offre la vie éternelle, Dieu Apollon ? Plus de réincarnation : tu vivrais éternellement dans le même corps. Tel ton père... Tel un vampire... Tel un VRAI dieu ! » Bàlint releva la tête. « Si tu veux, je peux demander à Ishara de le faire. Elle sera peut-être plus douce, y mettra plus de sentiment, si tant est qu'elle puisse éprouver des sentiments, malgré son manque cruel d'âme. »
Bàlint éclata de rire, dévoilant ses canines. Apollon le repoussa de toutes ses forces d'un air dégouté.
« Monstre !
– Oh ! Oui, appelle-moi comme tu le voudras. Mais je sais que j'ai touché juste, Apollon : ton seul désir est d'égaler ton père.
– Silence !
– Parce que tu crois que j'ai peur de toi et vais me taire ?
– Comment oses-tu me parler ainsi ? Il me suffit de te dénoncer à mon père pour que tu sois exécuté ! hurla Apollon.
– Et moi, de dévoiler ton complot avec Perséphone pour que vos âmes soient emprisonnées dans une urne, tout comme Arès il y a quelques années ! persifla Bàlint.
– Tu perdrais Perséphone...
– J'en ai perdu bien d'autres… »
Apollon recula d'un pas, un affreux doute le taraudant : rien ne pouvait donc faire plier cette créature ?
Sûr de son avantage psychologique sur la divinité, Bàlint le regarda d'un air suffisant.
« Apollon, réfléchis bien à ma proposition. Quand le temps sera venu pour moi de régner, seuls mes alliés trouveront grâce à mes yeux. »
A suivre dans la Chronique VII : Prélude au désastre (2/2)
