Chronique VII : Prélude au désastre (2/2)

Italie, Venise, 28 mai 2004, 7h00 (May 28, 5:00 AM GMT +2:00)

Le soleil dardait depuis quelques heures ses rayons sur les eaux verdâtres de la lagune lorsque les gardes étaient venus prévenir Giuliano Visconti que la porte secrète du palais, enfouie sous les eaux, avait été brisée. Immédiatement, il comprit que son maître, celui que sa famille servait depuis près de neuf siècles, était enfin sorti de son sommeil.

Accompagné de deux gardes armés – il fallait être prudent avec sa Seigneurie –, Visconti se hâta dans les soubassements de l'immense hôtel privé, se dirigeant vers l'alcôve où le vampire se reposait certainement. Ses yeux habitués à l'obscurité repérèrent immédiatement le corps de son maître, si reconnaissable lorsqu'il était dans sa forme originelle. Ses deux longues ailes à la membrane dentelée étaient déployées autour de lui, et se rétractaient lentement dans son dos. Regardant à deux fois, Visconti remarqua qu'un autre corps gisait à ses côtés : celui d'une femme, dont la longue chevelure noire trempée cachait le visage. Visconti, que ses sens aiguisés ne trompaient jamais, ne décela aucun battement de cœur : elle devait être morte, ou transformée en vampire.

« Monseigneur, soyez le bienvenu en votre demeure. La famille Visconti a toujours su que vous reviendrez ici », annonça-t-il d'une voix claire et sans émotion. « Je suis Giuliano Visconti, votre serviteur. »

O

Sylvenius releva la tête et darda son regard jaune sur l'homme qui venait de se présenter. Non, ce n'était pas un homme : il décela le battement de deux cœurs dans la poitrine de celui-ci. Le trait caractéristique de la lignée Visconti, qui lui avait donné un bon nombre de chambellans.

« Conduis-moi à la Salle du Trône, Giuliano », répondit-il de sa voix caverneuse. « J'aspire à un peu de repos. »

Il se sentait épuisé, mais néanmoins soulagé : après des siècles et des siècles, il était enfin de retour dans son domaine. Marius avait échoué à le supprimer, une fois de plus.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 28 mai 2004, 14h00 (May 28, 5:00 AM GMT +9 :00)

Pavillon Bishamonten, salle informatique

Angelo avait l'œil rivé sur l'écran d'ordinateur et consultait attentivement ses e-mails, en l'occurrence ceux envoyés par Tognazzi et sa famille. Déjà éprouvée par les railleries de Shura et Aphrodite qui lui avaient rapporté ses clefs, son humeur ne s'était pas améliorée après sa douche, qu'il avait expédiée pour venir ici. Il sentait sa chemise coller à sa peau encore humide.

« J'en ai marre ! Ils pourraient installer Internet dans les chambres ! » ronchonna-t-il intérieurement. « Ah ! Je me fumerais bien une clope pour me calmer ! »

Un bruit de pas se fit entendre dans le couloir, mais l'Italien n'y prêta pas attention tout de suite. Puis il y eut comme un grattement, et le loquet tourna. Le jeune homme glissa un coup d'œil à l'entrée, s'attendant à voir entrer l'un de ses compagnons ou quelque autre personne du centre. Au lieu de cela, la porte s'entrouvrit sur une petite fille aux grands yeux tristes et au teint cadavérique, dont le visage était encadré de longs cheveux noirs. Un frisson d'angoisse parcourut la colonne vertébrale d'Angelo à l'instar de la première fois où il l'avait aperçue dans le jardin, trois mois plus tôt.

« Encore toi ! Que fais-tu là ? Mais qui es-tu à la fin ? » demanda-t-il en se levant.

La fillette recula et claqua la porte derrière elle. Angelo sortit dans le couloir, mais la gamine avait déjà disparu, et seuls ses bruits de pas résonnaient en direction du bâtiment principal.

O

Ambre se dépêchait tant bien que mal, pestant intérieurement sur son mauvais sort avec les compagnies aériennes. Sans ce maudit retard au départ de Paris – une fois de plus – elle aurait dû être arrivée bien en avance sur la réunion avec les Grands Maîtres.

« Shina et James vont encore bien rire avec mes histoires d'avions », rouspéta-t-elle avant de se raviser. Non, peut-être que Shina ne se moquerait pas d'elle. L'Italienne était devenue un peu froide et distante ces derniers temps.

Malgré le parquet si bien astiqué qu'il en était glissant, la jeune femme se mit à courir. Au croisement avec un autre corridor, elle se heurta à un homme de haute stature si violemment qu'elle faillit tomber à la renverse. Celui-ci la retint en la rattrapant par la taille.

« Excusez-moi ! » s'écrièrent-ils tous les deux d'une même voix.

O

Angelo se mordit les lèvres : espérons qu'il ne lui avait pas fait trop mal. Au creux de ses bras, la jeune femme rousse releva la tête, ses yeux verts se posant sur lui.

« Angelo ! »

L'Italien ouvrit des yeux ronds en découvrant qui il tenait dans ses bras.

« Ambre ! Depuis quand es-tu revenue ? » s'écria-t-il, pas mécontent finalement de cet incident. C'était plutôt agréable de la sentir contre lui.

« Je suis arrivée ce matin à l'aéroport et me suis dépêchée de venir ici. Je suis convoquée à une réunion par James et Eleny. » Ambre posa sa main sur l'épaule d'Angelo et lui jeta un air interrogateur. « Et toi, que fais-tu là ? Il va bientôt falloir installer des panneaux de signalisation dans ces couloirs ! »

Angelo ne releva pas la boutade, savourant la sensation de leurs poitrines s'effleurant.

« Angelo ?

– Ah… Et bien je courrais après une petite fille. »

La réponse fit éclater de rire la jeune femme.

« Tiens, tu t'intéresses aux petites filles maintenant ?

– Non ! Ce n'est pas ça... s'exclama Angelo, vexé de la plaisanterie.

– Euh... Angelo...

– Quoi ?

– Tu peux me lâcher maintenant, glissa Ambre d'un air malicieux.

– Euh… oui ! Désolé… » s'excusa-t-il en relâchant son étreinte sur la taille de la Française.

Celle-ci sourit devant l'air subitement gêné du jeune Italien.

« Bon, ce n'est pas tout, mais il faut que j'y aille, ou James va me passer un savon ! A plus... Je viendrai vous voir après la réunion ! »

Elle s'élança de nouveau, laissant un Angelo étrangement songeur et silencieux. Il se ressaisit pourtant bien vite.

« Bon sang, la gamine ! Où est-elle passée ? ! »

Pavillon Bishamonten, Salon Hokuto

Shura s'était écarté du salon où ils s'apprêtaient à déjeuner avec ses compagnons d'entraînement. Ni Angelo ni Camus n'étant encore revenus, il songea qu'il avait le temps de « s'en griller une ». Il tira un paquet de la poche de son pantalon, prit une cigarette qu'il porta à ses lèvres et l'alluma de son briquet. Il soupira de contentement et eut une pensée de remords, mais très brève : il avait repris au moins une mauvaise habitude de sa vie antérieure, le tabac, mais après tout, personne n'est parfait. Il s'appuya contre le mur, contemplant le jardin japonais qui s'étalait en dessous du balcon. Il tourna la tête, en direction de la terrasse voisine et sursauta : une petite fille pâle le regardait de ses grands yeux noirs. Ses longs cheveux frémissaient à peine dans la douce brise de ce mois de mai. Shura resta bouche bée, si bien que sa cigarette tomba à ses pieds. Une sueur froide et un frisson d'angoisse le parcoururent : il n'avait pas ressenti le même malaise depuis... quelques heures à vrai dire, lorsque ce matin il était passé dans le salon et avait vu la poupée japonaise posée sur la cheminée.

La fillette continua à le fixer, ses grands yeux brillants mangeant son petit visage triste et blanc. Shura fit un pas en avant et tendit la main, lui faisant signe de venir.

« Shura ! »

L'Espagnol sursauta de nouveau en entendant son nom et se retourna vers celui qui l'avait appelé. Aphrodite passa la tête dans l'entrebâillement de la porte vitrée pour le héler.

« Eh... Shura ! Tu rêves ou quoi ? Ça fait trois fois que je t'appelle !

– Quoi ! Qu'est-ce qu'il y a ?

– On passe à table, et Camus nous a ramené des invités, alors viens !

– J'arrive tout de suite. »

Shura se tourna de nouveau vers le balcon voisin, mais la petite fille avait disparu.

Avait-il rêvé ?


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 28 mai 2004, 8h30 (May 28, 5:30 AM GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Aiolos reposa sa plume pour plonger son regard dans le calme paysage qui s'étendait au-delà des murs du temple. Il huma avec délectations les embruns qui parvenaient du port lointain de Rodorio ; comme cela lui avait manqué durant sa captivité souterraine ! Il soupira, chassant de sa mémoire le souvenir de sa cellule exigüe et de la lumière blafarde des torches. C'était une chance pour lui que Bàlint ait consenti à l'amélioration de ses conditions de détention en lui permettant de rester dans cette pièce confortable, attenante à ses propres appartements.

Il faut dire qu'il avait bien manœuvré et avait réussi à gagner la confiance du buveur de sang. Le premier pas avait été de ravaler sa fierté et d'accepter d'appeler Bàlint « maître ». Le seigneur vampire aimait qu'on flatte son égo, et cette tendance n'allait qu'en s'accroissant à mesure que son pouvoir sur ce temple s'affirmait. Aiolos avait également eu l'excellente idée de lui proposer ses services pour rédiger ses mémoires. Outre que cela lui permettait de s'occuper l'esprit, coucher sur le papier les souvenirs du vampire lui donnait l'occasion d'appréhender plus finement la personnalité ô combien complexe de Bàlint. Au bout d'un mois à écouter ses récits de gloire passée et de combats médiévaux, Aiolos commençait à percevoir les failles de l'armure dans laquelle Bàlint s'était caparaçonné.

Il baissa de nouveau les yeux sur le texte qu'il venait d'écrire et le relut à voix basse.

« Aix-la-Chapelle, an 950.

L'attente des ordres de Marius se prolonge depuis bientôt une semaine. Notre vénérable chef de guerre ne semble pas décidé à réunir ses troupes et déclencher la bataille contre les armées d'Othon Ier. Il prétend que les troupes de l'Empereur sont bien trop nombreuses pour être attaquées sans préparation, et qu'il lui faut mettre en place une stratégie efficace. En attendant, la pression monte dans nos rangs et l'atmosphère se dégrade.

Comme d'habitude, les relations sont tendues entre Amalric, Lùitgard, Adorjàn et Lôrinc. Ces derniers affichent ouvertement leur mépris envers mon maître et son cousin, et n'hésitent pas à jouer la carte de la provocation. En est pour preuve la conversion récente de deux cavaliers allemands, Wolrad et Ethelwold, presque sous les yeux de Lùitgard. Si on considère que les deux hommes étaient frères et de même nationalité que mon maître, les transformer en vampire est une façon symbolique de se venger de notre conversion, à moi et Gàbor, qui sommes Magyars, par les deux cavaliers germaniques que sont Lùitgard et Amalric.

Mon maître n'a pas cédé à la provocation est nous a demandé à Gàbor et à moi de nous méfier encore plus de Lôrinc et Adorjàn, mais aussi de leurs nouvelles créatures. Je n'ai eu l'occasion de parler qu'une fois avec Wolrad : je l'ai trouvé assez vif et intelligent de prime à bord. Quelque part, je trouve qu'il me ressemble de caractère : je vais donc m'en méfier comme suggéré par Lùitgard.

Les attaques de mes deux compatriotes ne sont pas les seuls piques que Lùitgard doit éviter. L'attitude d'Amalric est également préoccupante. Tout à sa passion pour Ishara, cette catin babylonienne, il s'est beaucoup éloigné du clan que nous formions, Lùitgard, Gàbor et moi. Je n'en suis pas totalement peiné, car je ne pense pas qu'Amalric soit le parfait mentor pour Gàbor. Mon frère est vaillant au combat, mais il reste bien trop influençable. Je préfère ainsi qu'Amalric s'éloigne de lui et que Lùitgard et moi prenions le relai. »

Aiolos interrompit brièvement sa lecture et hocha la tête.

« Son amour pour son frère… il est là, son point faible », murmura-t-il avant de reprendre le fil du texte.

« Glaucus fait également partie des vampires de Marius qui se complaisent à jouer les troubles fête. Je ne connais pas ses réelles motivations, mais il semble en avoir particulièrement après Gàbor et moi. Je supporte de moins en moins ses sous-entendus concernant notre valeur de combattants. Je sais très bien qu'il cherche à me provoquer en duel, et j'ai toute la peine du monde à ne pas lui offrir satisfaction. Une fois de plus, c'est Lùitgard qui m'encourage à ne pas céder à la colère. Je ne sais pas comment mon maître parvient à rester calme face à tout cet antagonisme. C'est ce qui chez lui force mon admiration. »

Aiolos fit une autre pose, se demandant si cette dernière phrase reflétait bien ce que Bàlint lui avait dit. Aussi étrange que cela puisse paraître, l'orgueilleux vampire semblait en effet admirer son créateur, Lùitgard Von Reik, et le lui avait décrit comme un immortel doté d'un certain sens de l'honneur et d'une parfaite maîtrise de soi. Tout le contraire de son cousin, Amalric.

Tout à sa réflexion, Aiolos porta un regard absent au paysage, baigné par le soleil de fin de printemps, puis se remit à l'écriture. Il sursauta lorsque la porte s'ouvrit en grand et alla cogner contre le mur de l'entrée.

« Ah, Aiolos ! Tu ne devineras jamais qui je viens de rencontrer et surtout, de mettre au pas ! » lança Bàlint sur un ton satisfait et enthousiaste.

Le Grec lui répondit par un regard interrogateur et surpris.

« À vrai dire, je ne vois pas trop », glissa-t-il d'une voix calme et posée. « Mais je serais ravi de l'apprendre.

– Le dieu Apollon lui-même ! » Bàlint s'installa sur le grand triclinium qui trônait au centre de la pièce et se mit à son aise. « Si tu avais vu son air décontenancé lorsque, bien loin de m'agenouiller devant lui, je lui ai fait comprendre qui détenait le pouvoir désormais ! »

Bàlint éclata d'un rire sonore qui blessa les oreilles d'Aiolos. Le buveur de sang ne lui avait jamais paru aussi diabolique qu'à cet instant présent. Il n'était plus ce jeune noble cherchant à venger la mort de son frère, mais une créature de la nuit assoiffée de pouvoir et rongée par l'ambition.

« Je croyais que vous préfériez rester discret quant à votre présence dans ce Sanctuaire », glissa Aiolos. « Ne serait-ce pas dangereux que de vous attaquer à Apollon ? »

Bàlint lui adressa un regard méchant et se releva souplement avant de se diriger vers son bureau. Aiolos pouvait clairement discerner ses canines saillant sur ses lèvres minces.

« Que veux-tu insinuer ? » demanda-t-il sur un ton menaçant. « Que je dois plier devant lui ?

– Il n'est jamais anodin de se dresser contre les Dieux : il faut s'attendre à en payer le prix. J'en sais quelque chose… »

Aiolos n'avait pas anticipé la réaction de Bàlint et émit un faible gémissement lorsque le vampire l'attrapa à la gorge et le força à basculer la tête en arrière. Le Grec sentit les crocs du monstre effleurer sa gorge, l'entaillant légèrement. Avec une lenteur terrifiante, Bàlint promena ses canines le long de la mâchoire d'Aiolos puis lui glissa à l'oreille :

« Un bon conseil : ne mets jamais en doute mes pouvoirs et mes capacités à imposer ma volonté, même à un Dieu. » Il ricana méchamment. « D'ailleurs, je suis presque un Dieu désormais.

– Je n'en ai jamais douté », souffla Aiolos, conscient que le spectre de la mort ne s'était jamais autant approché de lui depuis son retour à la vie.

« Parfait… J'aime mieux cela. »

Bàlint se dégagea d'Aiolos, le laissant plus mort que vif, et sembla apprécier la terreur qu'il lut sur son visage. D'un geste nonchalant, il lui fit un signe d'adieu et se dirigea vers la sortie, refermant derrière lui la porte, qu'il cadenassa.

Aiolos osa enfin respirer et porta une main à son cou, effleurant du bout des doigts l'éraflure que Bàlint avait imprimée. Il ne devait pas se leurrer : même si le récit de la vie de Bàlint l'interpelait quelque part, ce dernier restait un prédateur redoutable, sans pitié et sans âme, et désormais égaré sur le chemin de l'ambition.

Un peu plus loin dans le temple

« Il n'est jamais anodin de se dresser contre les Dieux : il faut s'attendre à en payer le prix. J'en sais quelque chose… » Bàlint grimaça alors que le commentaire d'Aiolos lui revenait en mémoire. « L'impudent… Pour qui se prend-il ?! »

Le Magyar poussa la porte et pénétra dans les appartements de Perséphone sans s'annoncer ni demander la permission de son occupante. La déesse était assise devant une psyché au cadre richement décoré, et lui tournait le dos, absorbée dans la coiffure de sa longue chevelure. Bàlint eut l'idée d'une farce que seuls les vampires pouvaient réaliser et qu'il jugeait intéressante de tester sur sa divine maîtresse. « Dieu ou pas Dieu, je fais exactement ce qu'il me plaît », se jura-t-il avec irritation. Il ôta ses gants silencieusement.

O

Perséphone tira sur une mèche qui résistait avec toute la délicatesse possible pour ne pas briser les fins cheveux châtains. Soudain, elle sentit son cœur s'arrêter : des lèvres de glace embrassaient son cou. Une main s'était posée sur sa hanche droite, une autre sur son ventre s'égarait entre ses cuisses. Mais dans le miroir en face d'elle, seuls son visage effrayé et son corps crispé se reflétaient.

O

Bàlint sentit avec déplaisir le corps de sa maîtresse se raidir sous ses doigts. Il jeta un regard à la psyché et vit le visage empli de crainte. La déception l'envahit, puis la colère, encore plus forte que celle qu'il avait ressentie lorsque Aiolos lui avait fait la morale.

Le monstre enfoui en lui montra son vrai visage.

« Non ! » hurla Perséphone en tentant de se lever. Elle retomba sur son siège, terrorisée par l'apparence de son amant. « Non, je t'en prie, ne me fais pas de mal ! »

Les cris de Perséphone déchirèrent les tympans de Bàlint, le tirant de l'emprise de sa sauvagerie naturelle. Son visage retrouva sa sérénité habituelle, mais loin d'éprouver du remords – sentiment dont il était de toute façon incapable – il regarda Perséphone avec amusement.

« Allons ma douce, ce n'était qu'une plaisanterie... »

Perséphone était tremblante malgré ses efforts pour reprendre le contrôle d'elle-même. Bàlint se pencha pour déposer un baiser affectueux, mais la déesse écarta son visage au moment où les lèvres de Bàlint allaient effleurer les siennes.

« Va-t-en... Je t'en prie, laisse-moi. »

Les yeux de Bàlint brillèrent d'une lueur haineuse, qui s'éteignit presque aussitôt qu'elle était née. Il se redressa et toisa sa maîtresse d'un air condescendant.

« Soit, je reviendrai lorsque tu seras calmée, mon amour... »

Il tourna les talons sans lui lancer un regard, bien décidé à trouver un moyen de lui faire payer ce revers.

O

Perséphone le vit quitter la pièce et claquer la porte derrière lui. « Mon amour... Ma terreur... Mon ennemi. » Non, elle ne savait plus qui il était désormais. Ne l'avait-elle donc jamais su ? Elle laissa tomber à terre sa brosse, puis enfouissant son visage entre ses mains, elle ne fit rien pour retenir les larmes qui inondèrent silencieusement ses joues.

C'était inéluctable : elle allait devoir redonner leurs pouvoirs aux Spectres pour qu'il la protège contre Bàlint. Voir peut-être l'éliminer.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 28 mai 2004, 15h00 (May 28, 6:00 AM GMT +9 :00)

Pavillon Bishamonten, salon Hokuto

Hyoga glissa un coup d'œil gêné en direction d'Angelo. Décidément, il n'arrivait pas à se faire à l'idée de voir le "tueur numéro un" du Sanctuaire assis en face de lui, ni à l'entendre gazouiller gaiement avec Milo ou avec son ancien maître depuis le début du repas. Il reporta son attention sur Aphrodite et ensuite Shura, et ressentit le même trouble. C'était tellement étrange de déjeuner avec les hommes que ses compagnons et lui avaient affrontés il y a plus de dix-sept ans, lors de combats acharnés dans les temples du Domaine Sacré.

« Un peu de dessert pour le petit ? Gâteau au chocolat... Glace ? s'enquit Milo.

– Euh, pardon ? demanda Hyoga, un peu perdu dans ses pensées.

– Un dessert pour le petit ? » répéta le Grec en faisant un sourire à l'enfant. « Camú, qu'est-ce qui te ferait plaisir ? »

Le gamin tourna de grands yeux vers son père, puis sa bouche se fendit d'un large sourire.

« Voudrais un gâteau au chocolat !

– Bien, je prends commande ! Si quelqu'un désire autre chose, c'est le moment de le dire : je suis d'humeur à jouer les garçons de café », annonça Milo.

Angelo ne put s'empêcher de glousser d'amusement.

« Oh, l'invertébré qui se montre serviable ! Il faut en profiter. »

Les sourcils de Milo formèrent deux accents circonflexes alors qu'il foudroya le Cancer du regard. Bien loin d'effrayer Angelo, cela renforça son air goguenard : Hyoga comprit que ces deux-là adoraient se balancer des piques.

« Bon, j'attends… siffla Milo.

– Une glace s'il te plaît ! ajouta Hyoga.

– C'est parti ! Je vais en cuisine, voir ce qu'il y a à grappiller et je reviens ! »

Milo se leva et s'éloigna en sifflotant, faisant semblant d'ignorer au passage le ricanement provocateur d'Angelo.

Il y eut un court silence, durant lequel les convives fixèrent le vide, sauf le petit Camú, qui s'occupait à faire des pliages avec sa serviette.

« Tiens, au fait, j'ai croisé Ambre tout à l'heure ! » glissa Angelo en toute innocence. « Elle venait juste de rentrer de sa mission en France. Il y a fort à parier que Shina doit être également dans le coin. »

Hyoga eut l'impression que Camus rosissait légèrement en entendant le nom d'Ambre.

« C'est vrai ? » demanda le Français si bas qu'on aurait cru qu'il se parlait à lui même.

« Ouais, c'est vrai... Ta future copine est de retour ! Je suppose que tu vas en profiter pour conclure », renchérit Angelo avec un sourire amer au coin des lèvres.

« Euh… oui, peut-être », répliqua Camus en rougissant davantage.

Nouveau blanc. Décidément, Angelo était doué pour rafraîchir l'atmosphère en conclut Hyoga.

« Je passe du coq à l'âne, mais… vous n'avez pas l'impression qu'il se passe des choses bizarres ces temps-ci ? murmura Shura.

– Comme quoi ?

– Une sorte de fantôme qui rôderait dans les couloirs de ce pavillon à toute heure du jour et de la nuit.

– À part les fantômes qui sont attachés à chacune de nos petites personnes, pas vu grand monde. Lorenzo va bien... Et toi, Aphrodite, t'as vu Garn récemment ? Vous parlez toujours chiffons ? » se moqua Angelo. « Comment va Armando au fait ? »

Shura et Aphrodite lui lancèrent un regard courroucé, signe qu'il n'appréciait pas la plaisanterie.

« Non, je te parle d'une petite fille ! bougonna Shura. Une gamine avec de longs cheveux noirs et un air triste. Elle m'est apparue avant que je vous rejoigne. »

Angelo se redressa sur son siège, et reprit un air sérieux.

« Alors toi aussi, tu l'as vue ? »

Quelque part dans les couloirs du deuxième étage

Milo marchait d'un pas lent, tenant le plateau posé à plat sur sa main, et observait avec gourmandise les parts de gâteaux au chocolat qu'il avait réussi à obtenir aux cuisines. Il arriva à l'ascenseur et appuya sur le bouton d'appel. Il profita du petit délai d'attente pour s'admirer dans la glace.

« Pas mal, le garçon de café ! » fit-il en s'envoyant un clin d'œil.

Il se retourna dans la direction opposée et sursauta, sentant un frisson d'appréhension remonter le long de sa colonne vertébrale. Une poupée japonaise, en tout point semblable à celle qui était posée sur la cheminée du Grand Salon, trônait sur une commode et le fixait de ses yeux de porcelaine.

L'ascenseur arriva à l'étage et émit une sonnerie pour signaler son arrivée. Milo fut distrait quelques secondes par le bruit, et dirigea son regard sur la porte. Lorsqu'il se tourna de nouveau vers le troublant objet, celui-ci avait disparu.

Milo décida de ne pas s'attarder plus longtemps dans ce couloir qui ne lui semblait plus aussi hospitalier qu'avant.

Salon Hokuto

« Ah, vous êtes là ! Cela fait bien vingt bonnes minutes que nous vous cherchions. »

Camus sursauta en entendant cette voix si familière, et surtout si attendue depuis qu'Angelo avait annoncé son retour. Il se retourna, légèrement cramoisi.

« Quel plaisir de vous revoir ! » Camus se leva d'un bond et vint à la rencontre de Shina et Ambre. Il salua l'Italienne de la tête, puis posant une main sur l'épaule de sa compatriote, l'embrassa sur les joues. Il ne s'était pas aperçu que derrière lui, ses compagnons le regardaient dans un silence quasi religieux. Même Hyoga fronça les sourcils, peu habitué à voir son maître faire preuve de signes d'affection.

« J'aime bien cette coutume française pour dire bonjour, soupira Angelo. Dommage qu'on n'y est pas droit.

– Je suis d'accord : on devrait même l'instaurer au Quartier Général », renchérit Aphrodite. Les regards se posèrent sur lui, inquiets. « ... entre hommes et femmes uniquement, bien sûr », compléta-t-il.

Shina s'approcha de la table et adressa un salut général. Shura se leva et lui présenta galamment une chaise pour qu'elle puisse prendre place.

« Merci !

– Toi, tu ne salues pas à la française ? glissa Angelo avec un sourire charmeur.

– Non, puisque je suis italienne, tout comme toi. »

La réponse était courte et sans appel. Angelo n'insista pas et reporta son attention sur Camus et Ambre, qui s'approchaient en discutant gaiement. Il attrapa une chaise libre à une autre table, et la posa entre la sienne et celle de Camus. Comme il s'y attendait, Ambre s'assit entre lui et son compatriote. Elle adressa un signe de tête à Hyoga, et fit un coucou de la main au petit Camú.

« Vous vous connaissez ? demanda Camus.

– Oui, Hyoga rend visite à l'Ordre d'Ermengardis assez fréquemment. »

Hyoga hocha la tête d'approbation.

« C'est vrai... Même si je ne suis pas un membre actif, je tiens à rester au courant des différents problèmes avec le Sanctuaire Terrestre, se justifia-t-il.

– Et donc quoi de neuf depuis notre départ ? enchaîna Ambre.

– Il y a un fantôme qui se balade dans les couloirs de notre pavillon, l'informa Angelo. Une petite fille… »

L'annonce fit partir Ambre dans un grand éclat de rire.

« Alors, c'est vrai, tu cours vraiment après les petites filles !

– Mais non, pas du tout. Ce matin, lorsque tu m'as croisé, j'essayais de coincer ce maudit Casper ! » se renfrogna l'Italien.

« Non, il dit vrai. J'ai vu cette gosse apparaître et disparaître en un clin d'œil il n'y a pas une heure », ajouta Shura. « J'avoue que cela m'a fait froid dans le dos… Je ne suis pas mécontent de vous voir ici. Vous allez pouvoir nous déloger ce revenant. » Il fit un discret clin d'œil à Shina, décrochant un sourire à celle-ci, tandis qu'Ambre souriait devant la tentative de séduction de l'Espagnol.

O

Angelo surveillait très attentivement Camus et Ambre, guettant le moindre signe de rapprochement entre les deux. Pour l'instant, la conversation allait bon train, et la jeune femme semblait plus intéressée par la séance de drague à peine voilée que Shura infligeait à Shina, que par son compatriote. Parfait, il était temps de passer à l'attaque : il avait le droit de défendre ses chances, lui aussi, d'autant plus qu'il avait suffisamment réfléchi sur le sujet. Ambre lui plaisait, aussi bien physiquement que du point de vue du caractère.

« Je crois que nous avons trouvé notre prochaine mission : débusquer ce fantôme », décréta Shina, cachant le rose qui lui montait aux joues.

Ambre hocha la tête et attrapa un verre de jus de fruit posé entre Angelo et Aphrodite. C'était l'occasion rêvée qu'Angelo attendait : il en profita pour se baisser et ramasser sa serviette – tombée à terre par magie – bousculant le verre au passage. Le liquide orangé gicla sur la magnifique chemise bleu indigo.

« Ah non, mais fais un peu attention », cria Angelo pour la forme en faisant semblant de découvrir l'énorme tâche qui ornait sa chemise du col à la ceinture.

« Je suis vraiment désolé ! »

Sans prêter attention aux excuses d'Ambre, Angelo déboutonna sa chemise et l'enleva, sous le regard étonné de ces amis.

« Qu'est-ce que tu fais, là ? Ce n'est pas le moment de faire un striptease, il y a un enfant à table », remarqua Shura, en désignant du menton le petit Camú, qui se débattait avec un couteau et une fourchette.

« Ça ne se voit pas? Je suis trempé et je vais me changer. Je reviens dans dix minutes ! » gronda à Angelo en jetant un regard séducteur à Ambre, qui se tassa un petit peu sur sa chaise.

O

« C'est moi ou… » murmura-t-elle en se retournant vers Camus. « …il l'a fait exprès ? »

Celui-ci vit avec un certain déplaisir que les joues d'Ambre étaient empourprées.

« On va encore avoir droit à son show... »

Dans les couloirs

Encore un peu retourné par cette mystérieuse apparition de la poupée japonaise, Milo eut en plus la surprise de voir un Angelo torse nu et tout sourire s'avancer dans les couloirs.

« Qu'est-ce que tu fais encore à moitié à poil ?

– Rien, je vais me changer... »

Milo regarda d'un air perplexe Angelo s'engouffrer dans l'ascenseur et disparaître derrière les battants en fer.

« Non, mais celui-là... Il a vraiment besoin d'une thérapie ! »

O

Angelo s'approcha de sa chambre, un sourire de satisfaction s'épanouissant sur son visage. Au moins, il avait trouvé moyen d'impressionner Ambre. Peut-être qu'à l'avenir, elle ferait peut-être un peu plus attention à lui et un peu moins à Camus ?

Il posa sa main sur le loquet et sentit une présence derrière lui. Il se retourna et crut apercevoir une ombre s'enfuir au fond du couloir. Il resta là, la main agrippée au bout de métal, partagé entre l'envie de partir à la poursuite de l'apparition, et l'autre, indescriptible, de se réfugier dans sa chambre.

Il opta pour la deuxième solution, et ouvrit la porte.

Retour au salon Hokuto

L'ensemble de la tablée regardait d'un air attendri le petit Camú qui dévorait bout par bout son gâteau. Le tour de sa bouche se teintait de minute en minute d'une couleur brune, que Hyoga finit par faire disparaître par un bref coup de serviette.

« Merci Milo, Camú adore le chocolat... »

La remarque créa un fou rire général : le fait que le fils et l'ancien maître de Hyoga portent des noms homonymes amenait des quiproquos comiques.

« Hyoga, ne révèle pas mes points faibles ! » gronda Camus pour la forme.

« Mais qu'est-ce qu'il prend à Angelo ? » murmura Ambre, encore surprise par la petite comédie du jeune Italien.

« Oh… Monsieur nous fait tout simplement une crise de j'existe, mais personne ne me voit, commenta Milo, l'air ennuyé. C'est comme ça toute la sainte journée. » Le Grec se rembrunit. « Il finit même par me concurrencer !

– Pour faire simple, il nous fait une crise de métro sexuel qui s'énerve parce qu'on ne remarque pas sa chemise ouverte sur sa belle chaîne en or et ses pectoraux bien marqués », précisa Shura d'un air blasé.

Shina et Ambre se regardèrent et pouffèrent à cette idée.

« Métro sexuel ! Mais ou est-ce que tu as pêché ce mot ? Sais-tu ce que ça veut dire au moins ? » demanda Ambre en s'étranglant à moitié avec le fond de son jus d'orange.

« Oui, je l'ai trouvé sur Internet », fit Shura, ne pouvant s'empêcher de jeter un nouveau regard à Shina.

Celle-ci lui sourit, à la plus grande joie de l'Espagnol.

« Qui est-ce qui est un machin-chose sexuel ? »

Angelo réapparut, une chemise bleue azure à moitié déboutonnée sur son torse bronzé et sa rutilante chaîne en or. Avec son sourire charmeur et sa pose de séducteur – main dans les poches, dos appuyé nonchalamment contre la baie vitrée – il aurait pu faire la couverture de Playboy Men.

« Un métro sexuel ! corrigea Aphrodite.

– En bref, toi ! » s'exclama Milo.

Angelo prit un air courroucé, ne connaissant visiblement pas le sens de ce mot.

« Y à pas plus hétéro que moi ! »

Toute l'assemblée partit dans un franc éclat de rire, sauf Angelo, qui sentait que ses camarades se payaient sa tête, et le petit Camú, qui se fichait bien de la conversation, qu'il ne comprenait pas d'ailleurs. Angelo allait s'énerver lorsque l'un des majordomes affectés au Pavillon Bishamonten se présenta sur la terrasse.

« C'est pour Monsieur Aphrodite.

– Oui ? répondit l'intéressé en reposant sa tasse de café.

– Monsieur, votre voiture vient d'arriver au garage. »

Aphrodite blêmit et se leva lentement sous le regard de ses compagnons.

« Veuillez m'excuser, je reviens... »

O

Aphrodite arriva en courant dans le garage et avisa tout de suite la petite sportive de Garn, rangée entre l'Alfa 156 de Lorenzo Mastroianni (maintenant celle d'Angelo) et le cabriolet flambant neuf de Gabriel de Rivaux, désormais propriété de Camus. L'Ordre avait récupéré toutes les possessions des treize hommes dont les chevaliers d'Or occupaient le corps et utilisaient l'identité. C'est ainsi qu'entre autres choses, les meubles ainsi que les voitures avaient été rapatriés au quartier général, leur nouvelle demeure et le seul endroit où ils en auraient l'usage.

Le garage était encombré, outre des véhicules de Camus et d'Angelo, du Harrier de Aison Kheiron (donc d'Aiolia), du Spider de Keleus Dioskouroi (Milo avait déclaré qu'il adorait le nom du modèle), du 4x4 de Joao Del Toro, monté sur d'énormes roues et tenant deux places de parking (Aldébaran avait toutefois enlevé le crâne de taureau ornant le pare-buffle, trouvant la décoration déplacée). On comptait également une mini, celle de Pema Thorkmay (malheureusement, Mu n'aimait pas la bannière étoilée peinte sur le toit), la Z4 de Sonam Kalsang (revenant désormais à Shion), la Fairlady de Calden Murray (mais Shaka ne semblait pas s'y intéresser).

Aphrodite s'approcha de la Porsche et sentit des picotements parcourir sa colonne vertébrale, en même temps qu'une vague panique le saisissait à la gorge. Il regarda la vitre du siège conducteur: celle-ci avait été réparée, et le cuir du siège, changé. Il ne restait nulle trace de l'agression dont Garn Olgers avait fait l'objet. N'y tenant plus, Aphrodite s'éloigna du véhicule, et l'angoisse décrut à mesure que la distance avec celui-ci grandissait. Angelo lui avait confié qu'il n'avait pas pu s'approcher de « sa voiture », sans doute parce que Lorenzo avait été attaqué près de celle-ci. Milo avait été le seul à essayer son speed racer, et s'était vu infliger une bonne amende par la police locale pour avoir confondu les routes de Gunma pour une piste de Monte-Carlo.

Aphrodite jeta un dernier coup d'œil à la belle sportive, certain qu'il lui faudrait beaucoup de temps pour remonter dans "son véhicule", ou plutôt celui de l'homme dont il usurpait le corps.

Lorsque ses pas le ramenèrent au salon, les rires de ces compagnons le firent sortirent du vide qui avait envahi son esprit. Shion s'était semble-t-il joint à l'assistance pendant sa courte absence et observait avec amusement son protégé se défendre des plaisanteries de ses camarades. Comme d'habitude, Angelo prenait plutôt mal la moindre des réflexions qui lui étaient faites.

O

« Mais foutez-moi la paix avec cette histoire de chaîne en or ! rugit-il.

– Eh, bien c'est-à-dire que… glissa Camus.

– Quoi ?

– Cela fait un peu caricature de rital, vois-tu. »

Angelo jeta à Ambre un regard meurtrier, vexé de la remarque.

« Ah oui ? Eh bien, heureusement qu'elle est en or, cette chaîne, ça l'empêchera de rouiller après la douche au jus d'orange que tu m'as fait subir ! »

Ambre leva les bras aux ciels, d'un air si faussement exaspéré et tellement au bord de l'explosion de rire, qu'elle fit sourire ses voisins de table.

« Je t'ai déjà demandé pardon, je ne vais pas me mettre à genoux non plus !

– Je n'ai pas entendu tes excuses ! s'insurgea Angelo.

– Mais qu'il est capricieux et lunatique, pire qu'une fille ! Pas étonnant qu'il soit Cancer : un crustacé qui ne sait même pas marcher droit. »

Angelo abattit son poing sur la table et hurla encore plus fort.

« Oh ! Mademoiselle Langue-bien-pendue ! Je ne te laisserais pas insulter les cancers plus longtemps ! Et puis d'abord, de quel signe es-tu pour insulter les cancers de la sorte ? Scorpion ? Tient, ça, ça m'étonnerait pas : ces sales bêtes, faut toujours qu'elles essaient de piquer !

– Angelo, tu laisses les scorpions en dehors de la conversation, merci ! riposta Milo.

– Du calme, Angelo. Ils te font juste marcher », l'encouragea Shion.

Angelo ignora son mentor et déplaça son regard meurtrier vers Milo, qui venait de parler.

« Tu as raison, elle est peut-être gémeau, comme Kanon, murmura-t-il d'un air dégoûté.

– Non mon cher, je suis cancer, tout comme toi, annonça-t-elle. Je parle donc en connaissance de cause.

– Pff ! Qu'est-ce que tu connais aux hommes cancers, d'abord ? maugréa Angelo en se levant. Je m'en vais, de toute façon c'est bien connu, deux cancers ensemble, ça devient vite un panier de crabes ! »

Et alors que ses compagnons s'étranglaient de nouveau de rire devant le jeu de mots involontaire de l'Italien, celui-ci s'éloigna de la table sans se retourner. Il continua en direction de la porte vitrée donnant sur le jardin lorsqu'il entendit Milo siffler et crier dans son dos :

« Oh ! Il est en forme notre angelot aujourd'hui ! »

Angelo serra les poings en entendant ce pitoyable. Il serrait bien allé mettre une bonne baffe à Milo, voir plus selon inspiration... Mais il s'était promis de calmer ses pulsions violentes et comptait se tenir à cette nouvelle ligne de conduite. Déjà qu'il s'était laissé emporter et était l'objet de ridicule de ce déjeuner…

Il s'aperçut qu'Aphrodite attendait près de la porte, et que visiblement, il n'avait pas perdu une miette de la conversation. L'ancien chevalier des poissons avait posé pudiquement sa main sur sa bouche, cachant à moitié son hilarité.

« Quoi ? » aboya Angelo, furieux.

« Rien ! » parvint à prononcer Aphrodite entre deux hoquets.

Il ouvrit la porte, laissant le passage à Angelo. Celui-ci sortit sans lui jeter un regard.

O

Aphrodite ferma la porte et ne put retenir davantage son amusement. Il savait exactement ce qui arrivait à Angelo, et le souvenir de la dernière fois où cela « s'était produit » lui revint en mémoire. Ses rires augmentèrent si bien que c'est presque en pleurant qu'il rejoignit la table.

« Il est en forme, hein, l'angelot ! railla Milo.

– Tu m'étonnes ! fit Aphrodite, écrasant une larme.

– Mais c'est un numéro, celui-là ! acquiesça Shura. On lui fait une remarque, et il part au quart de tour. »

Un nouveau rire secoua nerveusement toute l'assemblée. Même Shion se laissa aller cette fois-ci.

« Je préfère le voir tout feu tout flamme comme aujourd'hui plutôt que déprimé, avoua-t-il.

– Au fait, c'est quoi tous ces travaux dans le parc ? demanda Camus.

– Les préparatifs de la fête de demain soir », répondit Shina. « Elle célèbre la création de l'Ordre d'Ermengardis il y a de cela presque neuf cents ans. Elle a été instaurée il y a une centaine d'années par James. Au début, c'était une soirée assez fermée, restreinte aux membres du Grand Conseil et aux hauts dignitaires de l'ordre, mais après la dissolution du Conseil, James l'a étendue à tous les collaborateurs de l'Ordre, et depuis que le quartier général s'est établi ici, c'est devenu une sorte de fête locale.

– Je dirais même plus : c'est la soirée où on peut voir vers deux heures du matin James un peu ivre danser avec Eleny, ivre elle aussi », renchérit Ambre avec un brin de malice.

« Ma fois, cela nous permettra de nous détendre un peu. » Shura se fit plus songeur avant d'envoyer un ultime sourire à Shina, ce qui lui valut un bon coup de coude dans les côtes de la part de Milo.

« Je vous trouve bien chahuteurs tous, aujourd'hui », gronda Shion avec peu de conviction. Il reprit son air sérieux. « Au fait, j'étais venu vous demander : c'est moi, ou il y a une drôle de gamine qui rôde dans le pavillon ? »

O

« Non, Shion, tu ne te trompes pas », susurra Salem, perché avec sa complice sur le toit dominant la terrasse où les anciens Chevaliers achevaient bruyamment leur déjeuner.

« Est-ce que j'ai été à la hauteur ? » demanda anxieusement la gamine.

Salem lui offrit un gentil sourire et caressa affectueusement une joue translucide.

« Tu as été parfaite. Il suffira de recommencer demain, pour que leur soirée soit inoubliable », minauda-t-elle avant de rajouter mentalement : « Oui, transformons leur mascarade en parfait cauchemar. »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 28 mai 2004, 10h00 (May 28, 7:00 AM GMT +3 :00)

Rune s'arrêta sur le pas de la porte, avisant immédiatement la silhouette familière d'Éaque, affalé sur l'un des triclinia du salon principal. Prenant très au sérieux les mises en garde de Minos et le comportement violent du Garuda à son encontre, il préféra ressortir, reculant son retour à ses appartements à plus tard.

La porte refermée sans bruit, il réfléchit à ce qu'il pouvait faire pour tuer le temps, et décida d'explorer l'aile la plus proche. Après tout, si la déesse leur avait interdit de quitter le temple d'Élision, elle n'avait pas mentionné qu'il était prohibé de s'aventurer dans les autres parties de celui-ci.

Glissant silencieusement dans les couloirs, Rune se saisit du carnet qu'il gardait dans sa veste et prit des notes détaillées sur la topographie des lieux. Le temple tenant plus d'un labyrinthe sombre que d'un palais, cela pouvait être utile pour ne pas s'égarer. Tout à ses observations, il ne s'aperçut pas qu'un prédateur de la nuit suivait tous ses faits et gestes avec grande attention.

O

Bàlint errait dans l'aile abandonnée du palais, pestant contre l'attitude de Perséphone, lorsqu'il entrevit cette miraculeuse apparition. D'où sortait ce beau jeune homme, il n'en avait aucune idée, mais il comprit tout de suite l'utilité qu'il pouvait en tirer. Le Magyar esquissa un sourire machiavélique, échafaudant un plan pour se venger de Perséphone. Après tout, un nouveau vampire totalement dévoué à sa cause démontrerait à la déesse qui était le maître à bord, et de surcroît, ferait enrager Apollon. Bàlint glissa un nouveau coup d'œil à l'inconnu : sa longue chevelure claire, son corps mince et élancé, et surtout son visage délicat aux traits presque féminins... Toutes ses qualités physiques en faisaient un parfait candidat.

Il s'approcha sans bruit, les yeux rivés sur sa proie, et allait bondir lorsqu'un rire qu'il connaissait bien l'interrompit dans sa traque.

« Glaucus ? Qu'est-ce que ce sombre crétin fait ici ? » Il plissa les yeux d'irritation. « En tout cas, qu'il n'essaie pas de me souffler ce bijou… Je l'ai vu en premier ! »

O

Rune recula lorsque la haute silhouette sortit d'un coin sombre de l'immense couloir où il s'était engagé, et se planta devant lui, lui barrant le passage. De très grande taille et bâti tout en puissance, l'inconnu semblait venir d'une lointaine époque que le Procureur, malgré son érudition, ne parvint pas à identifier. Mais son esprit était centré sur autre chose : un moyen de retraite. Il ne savait pas pourquoi, mais il se sentait vaguement menacé par ce béhémoth.

« Tiens donc, je vois que tu t'es remis de notre petite intervention… » L'homme lâcha un rire moqueur qui lui donna froid dans le dos. « La dernière fois que je t'ai vu, il m'a fallu qu'une petite pichenette pour te mettre hors d'état de faire quoi que ce soit. »

Rune écarquilla les yeux, ne saisissant pas tout de suite le sens de ces paroles énigmatiques.

« Comment me connaissez-vous ? osa-t-il demander. Je ne vous ai jamais vu auparavant !

– Oh que si. En Suède », répondit l'homme en tournant autour de lui. « Tu ne t'en souviens pas peut-être, mais c'est ma maîtresse qui a ramené ton âme dans ce corps. »

Tout devenait clair dans l'esprit de Rune.

« Le rite de résurrection… C'est vous qui l'avez pratiqué sur nous.

– Oui, bravo. Tu as enfin compris. » L'homme laissa échapper un nouveau ricanement désagréable. « J'avoue que vous m'avez déçu : je m'attendais à ce que les Spectres se montrent plus combatifs que les chevaliers d'Or. Pourtant, vous avez eu droit à plus de douceur de ma part… Mais non, rien. Le rite accompli, vous êtes tous restés au sol à geindre comme un nouveau-né sorti du ventre de sa mère… tellement décevant ! »

La remarque laissa Rune interdit : cet inconnu était-il en train de lui dire que leurs ennemis étaient également vivants ?

« Est-ce que vous avez… utilisé ce rite pour ramener les chevaliers d'Or à la vie ?

– Tout à fait. Il y a quelques mois. Ils sont maintenant protégés par l'Ordre d'Ermengardis. »

Rune resta bouche bée à cette révélation, ce qui amusa énormément le géant. Celui-ci se pencha sur lui, dardant ses prunelles noires dans le regard clair du Procureur.

« Un bon conseil, évite de te promener dans cette partie du temple. Je ne te ferai rien, car je sais très bien que Perséphone vous protège – c'est elle qui a commandité votre retour à tous les six, après tout. » Il se pencha davantage, rendant Rune franchement mal à l'aise. « Mais il y a ici un autre démon qui à mon avis n'hésitera pas à planter ses crocs dans ton cou et à te mettre à mort. »

La sensation de danger était désormais bien présente. Rune n'était pas un couard, mais il décida de rebrousser chemin sans plus attendre.

O

Toujours caché dans la pénombre, Bàlint écumait de rage : Perséphone était en train de le trahir. Si cette garce avait demandé à Ishara et Glaucus de ramener des Spectres, cela ne voulait dire qu'une chose : elle se constituait une garde privée.

« Tu vas me le payer, Perséphone… Ça, je te le garantis ! » Il suivit du coin de l'œil la silhouette du jeune homme qui s'enfuyait à l'autre bout du couloir. « Et pour commencer, je vais faire un exemple. Spectre ou pas Spectre… celui-là, il est à moi ! »

Il s'élança à la poursuite de sa proie.

O

Rune ne courut pas bien loin avant de se voir barrer la route par un autre homme qui surgit de nulle part. Celui-ci était beaucoup plus avenant que le précédent, et lui rappelait vaguement l'un des chevaliers d'Or dont il avait été obligé de rechercher l'âme dans l'une des prisons au début de la guerre sainte : le Verseau. Mais malgré son aspect lisse et séduisant, il semblait à Rune qu'une certaine sauvagerie habitait le personnage.

« Tiens, que voilà donc ? Un Spectre égaré en ces lieux… » L'inconnu ricana en voyant la surprise apparaître sur le visage de Rune. « Je suis Bàlint, le démon dont t'a parlé Glaucus il y a quelques minutes… »

Rune recula et chercha instinctivement du regard de quoi se défendre. Cette fois-ci, nul doute n'était permis : il était en danger de mort. Il avisa un grand candélabre qui brûlait près de lui et s'en saisit, jetant au loin la bougie.

« Ne vous approchez pas de moi ! » rugit-il en brandissant le lourd objet en direction de Bàlint.

« Hum… La beauté a du mordant à ce que je vois. C'est tout indiqué lorsqu'on s'attaque à un démon comme moi. » Bàlint fit saillir ses canines, lui faisant clairement comprendre qui il était. « Ainsi…, tu veux danser ? Eh bien…, dansons ! »

Bàlint n'eut qu'à esquisser un geste pour qu'un deuxième chandelier vole dans les airs et vienne se placer devant Rune. Les doigts du Balrog se crispèrent sur le pied en bronze, tandis qu'il suivait les mouvements aériens de l'objet, dont la bougie incandescente pointait dangereusement vers sa tête. Il attaqua le premier : le métal rencontra le métal avec un bruit sourd. À son grand désarroi, l'autre candélabre ne bougea pas d'un centimètre et le repoussa même. Décidé à défendre sa vie coûte que coûte, Rune chargea de nouveau, mais n'obtint un guère meilleur résultat : non seulement le chandelier le bloqua aisément, mais il pivota sur lui-même, s'approchant suffisamment près pour le brûler à son bras gauche, la flamme s'embrasant de façon totalement inattendue. Rune se mordit les lèvres, s'efforçant de rester concentré sur ce maudit candélabre flottant qui dansait devant lui.

« Un peu de nerf, voyons, beauté… Je commence à me lasser. »

La moquerie de Bàlint piqua Rune au vif : revigoré par la colère, il attaqua une fois de plus, ne se souciant plus des mouvements erratiques du maudit objet, seul lui important de frapper. Il avait presque repris confiance en lui lorsque la bougie le brûla de nouveau. Cette fois-ci, il ne put réprimer un cri de douleur. Il se sentit soudainement soulevé de terre, et propulsé contre le mur derrière lui. Rendus à la volonté de Bàlint, les deux candélabres vinrent emprisonner ses poignets, le crucifiant contre la pierre froide. En un clin d'œil, le vampire fut sur Rune et plaça une main sur sa poitrine.

« Un cœur robuste, qui ne demande qu'à vivre, ma foi… Palpitant, tressautant… Si agréable à sentir. »

Bàlint approcha son visage du sien, si près que Rune, croyant que le vampire allait l'embrasser, détourna la tête de côté.

« C'est justement ce que je voulais que tu fasses… », susurra le monstre en posant ses lèvres glacées sur son menton.

Bàlint traça sa mâchoire avec une volupté dérangeante et plongea dans son cou, s'enivrant de son odeur tout en caressant sa chevelure. Le trouble de Rune s'effaça pour laisser place à la douleur alors que le buveur de sang y planta ses crocs, aspirant avec délectation son essence de vie. À chaque nouvelle gorgée, Rune avait l'impression d'étouffer, de perdre davantage ses sens et de tomber dans un gouffre sans fin. Il réalisa à peine lorsque Bàlint cessa son festin et le guida lentement jusqu'au sol, l'emprisonnant dans ses bras tel un amant maléfique.

« Laissez… moi… tranquille. »

Son pathétique murmure tira un sourire au vampire, qui porta son poignet à sa bouche. Il trancha sa propre chair de ses crocs et approcha la plaie ouverte. Rune aurait voulu serrer les dents, mais son corps ne semblait plus lui obéir. Le sang coula dans sa gorge : le goût salé lui souleva d'abord le cœur, puis à sa grande terreur, il commença à y trouver de la saveur. Son cœur heurtait sa poitrine, prêt à exploser lorsque le calice lui fut retiré.

« Tu es maintenant à l'Équilibre. » La voix de Bàlint était étonnement claire, lui parvenant à travers le brouillard de son esprit. « Je ne t'ai pas fait boire suffisamment de mon sang pour que tu te transformes tout de suite. Maintenant, tu fais face à trois possibilités : soit tu te transformeras en vampire dans quelques jours, perdant ton âme par la même occasion… » Bàlint s'interrompit pour caresser son visage et chasser une mèche qui lui cachait un œil. « Soit tu mourras… Soit tu t'en tireras sans aucune séquelle. »

Rune voulut protester, mais il fut incapable de formuler un son. Bàlint l'allongea sur le sol et s'empara de l'une de ses longues mèches, la humant presque amoureusement. Une fois de plus, sa voix lui parvint, claire et distincte.

« Personnellement, j'espère que tu te transformeras… Quelle ironie : le Procureur de la Première Prison des Enfers d'Hadès devenant un immortel buveur de sang, abhorré de son propre clan. » Des lèvres glacées se posèrent sur les siennes, le précipitant un peu plus dans l'horreur. « Mais surtout… tu ferais un magnifique vampire. »

Son bourreau cessa enfin ses tourments, laissant Rune sur le dallage dont la froidure contrastait douloureusement avec le feu qui commençait à dévorer son corps.

O

Dans la bibliothèque de l'aile qui leur avait été attribuée, Minos achevait d'attacher à son poignet droit l'arme qu'il avait conçue : un poignard rétractable à volonté grâce à un ingénieux système de coulissement équipant le harnais. Il laissa couler son regard sur la marque qui ornait son avant-bras : un entrelacs de lettres gothiques – deux "M" – dont il ne parvenait pas à se souvenir de la signification. Le tatouage et sa connaissance des armes étaient tous deux un héritage d'Esbjörn Theländer, l'homme dont il empruntait le corps. Sans doute, Rune possédait la même marque et un savoir identique. Minos soupira et rabaissa sa manche, s'assurant que le dispositif restait invisible sous le tissu.

Il se rassit et se saisit d'un carnet et d'une plume dans l'intention de consigner des notes, mais il les laissa échapper tous les deux. Une horrible angoisse s'empara de lui, si bien qu'il crut suffoquer. S'appuyant au bureau, il lutta contre le vertige qui montait en lui et ce ne fut que lorsqu'il fut certain de l'avoir chassé qu'il se précipita vers la porte.

Nul doute n'était permis : Rune était en danger.


A suivre dans la Chronique VIII : Cauchemars (1/4)

Note : un récapitulatif des personnages de cette fiction est disponible sur le blog dédié aux chroniques (lien dans mon profil). Il sera mis à jour au fur et à mesure des chapitres.

18