Chronique VIII : Cauchemars (1/4)

Grèce, Sanctuaire Terrestre, 28 mai 2004, 10 h 30 (May 29, 10:00 AM GMT +3 :00)

Minos se précipita sur Rhadamanthe dès qu'il aperçut l'imposante carrure de la Vouivre dans l'immense pièce qui leur servait de salon.

« Où est Rune ? » cria-t-il au bord de la panique.

Rhadamanthe le dévisagea avec étonnement : s'emporter de la sorte était une réaction peu habituelle de la part du Griffon.

« Que se passe-t-il ? » Éaque quitta le coin sombre où il s'était retranché pour ruminer et jeta à son tour un regard surpris au Juge. « Ne me dis pas que tu as perdu ton petit protégé ? » railla-t-il.

« Silence ! » Minos répondit sèchement en serrant les poings.

Il allait invectiver le Garuda lorsque le bruit des portes s'ouvrant derrière lui le fit se retourner. Il écarquilla les yeux en découvrant le corps inerte de Rune dans les bras d'un inconnu masqué, habillé d'un vêtement de cavalier beige et d'une cape du même ton. Le Balrog gisait tel un pantin désarticulé, la tête pendant dans le vide, sa longue chevelure touchant presque le sol. Il avait un bras placé autour des épaules de l'intrus, l'autre étant posé sur sa poitrine.

« Mais qu'est-ce que… ? » Minos s'élança sur l'inconnu pour lui arracher Rune, lorsqu'une vigoureuse poigne le tira en arrière.

« Qui êtes-vous ? Qu'avez-vous fait à Rune ? » gronda Rhadamanthe en s'avançant vers le visiteur. « Éaque, appelle Sylphide et Valentine », ordonna-t-il au Garuda.

Pour une fois, celui-ci ne se fit pas prier et s'empressa de sortir.

« Je ne lui ai rien fait, rassurez-vous », répondit l'homme masqué. « Mon nom est Darius. Je vaquais à mes occupations lorsque j'ai surpris votre ami en train d'agoniser sur les dalles du pavillon Ouest. »

Ledit Darius s'interrompit lorsque réapparut, suivi de Sylphide et Valentine.

« Prenez Rune », ordonna Rhadamanthe à ses deux fidèles Spectres avant de jeter un regard farouche à Darius. « Je te déconseille de faire un geste malheureux, prévint-il.

– Loin de moi cette idée. »

Il ne fit effectivement aucune résistance quand Sylphide réclama le corps de Rune, tirant au passage une légère plainte à l'évanoui. Il recula avec précaution, continuant à fixer l'intrus tandis qu'à ses côtés, Valentine ne lâchait pas sa position défensive. Lorsque le Basilic fut assez près de lui, Minos s'aperçut des marques de morsure dans le cou de Rune et des traces de sang rougissant ses lèvres.

« Un vampire, il a été mordu par un vampire ? » songea-t-il avec horreur.

Il aurait donné n'importe quoi pour suivre Sylphide et Valentine qui emmenait son procureur en sécurité, mais il devait d'abord comprendre les circonstances de l'agression.

« Qui a fait cela ? » rugit-il, passant outre le geste de Rhadamanthe qui lui faisait signe de rester en arrière. « Est-ce toi ?

– Non, je ne suis pas un vampire. Mais je peux vous livrer le nom du coupable : Bàlint de Szeged.

– Où est-ce que je peux le trouver ?

– Dans les appartements privés de Perséphone. Bàlint est son amant. »

Minos sentit une bouffée de haine monter dans sa poitrine, dirigée contre la déesse qui trahissait ses valeurs avec un buveur de sang.

« Je ne te crois pas, lâcha Rhadamanthe. Tu blasphèmes contre Perséphone, épouse de notre Seigneur Hadès.

– Je crains que les choses aient un peu évolué durant votre mort, insista Darius. Si vous voulez éliminer Bàlint, je vous conseille d'en référer à votre déesse. Je suppose que vous ne voulez pas vous la mettre à dos en vous attaquant à son amant, et ce, alors que vous n'avez pas récupéré vos pouvoirs.

– Qui es-tu pour connaître tant de choses sur nous ? » gronda Éaque, dont la nature sanguine reprenait le dessus. « Tu nous espionnes ?

– En quelque sorte… C'est mon rôle après tout. Mais vous n'avez rien à craindre de ma part : vous n'êtes plus un danger pour Athéna. »

Les trois Juges se tendirent devant cette remarque qui avait des relents de provocation.

« Es-tu un ennemi ou un allié ? » gronda Rhadamanthe.

Darius laissa échapper un petit rire amusé à la question.

« Je suppose que vous m'êtes plutôt sympathiques, comme tous ceux qui ont à souffrir des agissements de Bàlint de Szeged. » L'espion pivota sur lui-même, faisant voler sa cape autour de lui, et leur lança un dernier regard d'acier par-dessus son épaule. « N'ayez crainte, je vais garder un œil sur vous, surtout après ce que Bàlint vient de faire à votre ami.

– Qu'est-ce qu'il lui a fait exactement ? demanda Minos d'une voix rauque.

– Il lui a fait boire son sang. Pas assez pour le transformer dans l'immédiat, mais peut-être dans quelques jours, à moins qu'il ne succombe au poison qui coule désormais dans ses veines. Il peut aussi s'en sortir, mais rien n'est moins sur. »

Darius s'éloigna, prenant soin de refermer la porte derrière lui, laissant les trois Juges dans un silence de mort face à cette écrasante révélation. Finalement, Minos tourna lui aussi les talons et se hâta d'aller retrouver Rune.

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Sylphide posa aussi délicatement que possible Rune sur son lit, mais pas assez pour le maintenir endormi. Le Balrog s'éveilla avec un gémissement et tourna la tête de côté en se raidissant. Ses doigts griffèrent le tissu de draps alors qu'il se mit à se tordre de douleur.

« Ma poitrine… j'étouffe. Cela me brûle », haleta-t-il en repoussant Sylphide.

« Du calme, Rune, cela ne serre à rien de te débattre. Tu es en sécurité désormais », le Basilic tenta de lui expliquer, en vain. Rune continua à gémir et à s'agiter si bien que Sylphide commençait à ne plus pouvoir le tenir.

« Il est brûlant de fièvre », nota Valentine en posant une main sur son front. « Je vais chercher de l'eau et de quoi le rafraîchir. »

La Harpie quitta la pièce en hâte pour revenir moins de cinq minutes plus tard avec une bassine d'eau et des linges, ainsi qu'une cruche et des verres. Placer une serviette humide sur le front brûlant de Rune fut une véritable gageure, car il s'agitait de plus en plus violemment à mesure que son délire s'accentuait. Sylphide finit par prendre son visage entre ses mains, le forçant à ne plus bouger.

« Il faut que tu te calmes, Rune », murmura-t-il le plus sereinement possible, ce qui sembla attirer l'attention du blessé. Il attrapa le verre que Valentine lui tendait, et soulevant légèrement Rune, l'aida à boire quelques gorgées. La fraîcheur du liquide dut soulager le Balrog, car il s'agita un peu moins après.

« Comment va-t-il ? » La voix de Minos fit se retourner les deux hommes sur le Juge qui venait d'entrer dans la chambre. « Est-ce qu'il est conscient ?

– Hélas, il est en proie au délire », répondit Sylphide en se levant promptement du bord du lit pour laisser sa place à Minos. Reculant au milieu de la pièce, il s'aperçut que Rhadamanthe et Éaque se trouvaient sur le pas de la porte et regardaient la scène avec gravité.

« Nous devons l'éliminer », chuchota le Garuda à la Vouivre. « Il est un danger pour nous désormais. »

Rhadamanthe dévisagea Éaque avec stupéfaction. Quant à Minos, il se leva comme mu par un ressort et se dirigea sans hésiter sur le Juge avec un regard meurtrier.

« Dans le couloir ! » gronda-t-il en poussant Éaque et Rhadamanthe dehors.

La porte se referma sans claquer, et des éclats de voix fusèrent à travers le bois épais. Valentine et Sylphide se dévisagèrent, tous deux choqués par les paroles du Garuda. Tuer Rune ? Mais pourquoi ? Et où allaient-ils s'ils commençaient à se supprimer les uns les autres ?

« Ah… Je brûle ! »

Rune commençait de nouveau à s'agiter, s'arquant violemment dans les draps froissés. L'une de ses mains était plaquée contre la morsure, maculant de vermillon sa peau blanche.

« Il faut qu'on soigne sa plaie. Manquerait plus qu'il se vide de son sang » fit remarquer Sylphide.

Valentine acquiesça d'un signe de la tête.

« Occupe-toi de la nettoyer. Je vais tâcher de trouver de quoi désinfecter sa blessure. »

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« Il est hors de question que tu lui fasses quoi que ce soit ! » rugit Minos en pointant un doigt agressif en direction d'Éaque. « Il faudra me passer sur le corps ! »

L'attention des trois hommes se détourna en direction de Valentine, qui émergea de la chambre. La Harpie les ignora froidement et se hâta de disparaître à l'autre bout du couloir, visiblement peu enclin à les informer de ses activités.

« Il y a une chance sur trois pour qu'il se transforme en vampire dans les jours qui viennent. On ne peut pas courir le risque de se retrouver avec un buveur de sang dans nos murs. Il nous tuera un par un », rétorqua Éaque. Il accrocha son regard à celui-ci de Rhadamanthe. « Enfin, dis-le-lui ! C'est malheureux, mais son protégé est perdu. »

L'intéressé arqua un sourcil et allait donner son point de vue lorsque Minos agrippa Éaque par le col de sa tunique.

« Rune n'est pas perdu ! » La voix de Minos ressemblait plus à un grondement de bête blessé qu'au ton calme et posé qu'on lui connaissait. « Depuis le début, tu l'attaques et lui cherches querelle pour je ne sais quelle raison. Ne compte pas sur moi pour te laisser l'abattre alors qu'il est affaibli. »

Rhadamanthe se tut, hésitant à intervenir : peut-être valait-il mieux que ces deux-là vident leurs sacs une bonne fois pour toutes. Il se ravisa lorsque Valentine revint avec une bouteille d'alcool et jeta un regard réprobateur à la scène avant de s'engouffrer sans un mot dans la chambre de Rune.

« Ca suffit vous deux, ce n'est pas le moment de vous battre… Un peu de dignité ! Nous avons suffisamment de problèmes comme ça », décréta-t-il en séparant les deux belligérants. « Éaque, il est hors de question que nous supprimions Rune pour l'instant. Attendons de voir comment son état évolue. »

Ses ordres semblèrent déplaire avec une égale intensité à Minos et à Éaque.

« Ne viens pas te plaindre si Rune finit par planter ses crocs dans ton cou ! » aboya Éaque en faisant volte-face pour quitter les lieux d'un pas rageur.

« Pour l'instant ? Parce que si son état empire, tu comptes le tuer ? » rugit Minos. Il pointa un doigt accusateur juste devant le visage de Rhadamanthe, ses yeux brillant à travers ses longues mèches claires. La Vouivre crut voir la pointe d'une dague contre son poignet. « Ce que j'ai dit à Éaque tient également pour toi. Tu es prévenu. »

Le Griffon ne laissa pas à Rhadamanthe le temps de répliquer et s'engouffra dans la chambre, l'abandonnant dans un profond sentiment de solitude.

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Sylphide et Valentine achevaient de panser le cou de Rune lorsque Minos pénétra dans la pièce. Les deux Spectres s'écartèrent respectueusement pour le laisser approcher.

« Il s'est un peu calmé, et nous avons pansé la morsure. Il ne reste plus qu'à attendre maintenant », l'informa Sylphide.

Minos hocha la tête avant de s'asseoir sur le bord du lit. La souffrance qu'il lut sur le visage aux paupières closes lui fit aussi mal qu'une flèche qui se serait plantée dans sa poitrine.

« Seigneur Minos, que se passe-t-il ? » demanda Valentine. « C'est une morsure de vampire… et je pense que Rune a bu son sang. »

D'une voix morne, Minos leur raconta tout. Les deux Spectres blêmirent, réalisant soudainement le danger.

« Pouvons-nous nous retirer ? »

La voix de Sylphide avait perdu de son assurance. Minos acquiesça, conscient qu'ils en avaient déjà fait beaucoup. La porte se referma quelques secondes plus tard, laissant le Griffon en tête-à-tête avec son précieux Balrog. Sa main se referma sur celle, moite, de Rune, tandis qu'il changeait le linge qui tentait de rafraîchir son front brûlant.

« Seigneur Minos… » Le murmure fut suivi par une lueur violette alors que Rune ouvrit avec peine les yeux. « Je suis désolé… de vous causer tant de tracas.

– Tais-toi, idiot, et repose-toi. Tu en as besoin.

– Monseigneur… Il y a une chose que vous devez savoir… » Rune s'interrompit et tenta de réprimer un gémissement, en vain. « Les chevaliers d'Or… Ils sont comme nous. Ils ont dû faire face à un rite de résurrection. L'Ordre d'Ermengardis les protège. »

La nouvelle aurait pu étonner Minos, mais la quinte de toux qui secoua Rune l'inquiéta plus. Il caressa le visage de son Procureur, tentant de le calmer.

« Pour l'instant, ce n'est pas une chose dont nous devons nous inquiéter. Repose-toi, c'est tout. »

Vaincu par l'épuisement et la douleur, Rune ferma les yeux et sombra dans un sommeil enfiévré. Une fois qu'il fut certain qu'il dormait, Minos releva sa manche droite et vérifia son poignet : les deux "M" apparurent en noir sur la peau luisante de sueur.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 21 h 30 (May 29, 00 :30 PM GMT +9 :00)

Esplanade centrale du parc

Angelo pénétra dans la zone réservée aux festivités et aperçut Aphrodite, Milo et Camus assis non loin de l'un des stands vendant des plats aux formes et aux couleurs étranges. Tentant d'oublier les diverses escarmouches de la journée, Angelo se dirigea vers eux, forçant un sourire à s'afficher sur ses lèvres.

« Tiens, voilà le bel Italien avec sa chemise ouverte, comme d'habitude ! » s'écria Aphrodite en perchant sa voix le plus haut possible.

Angelo savait que le Suédois le faisait exprès pour l'agacer, mais il ne put s'empêcher de grimacer. Il était évident que Milo et Aphrodite allaient encore essayer de le chambrer durant la soirée. Peut-être valait-il mieux pour lui de retrouver Shion et Dohko ? D'un autre côté, s'il s'incrustait dans le groupe de ces trois affreux, il était quasiment assuré de croiser Ambre… vu que Camus était là. Et Angelo tenait à défendre ses chances à tout prix.

« Je peux m'asseoir ?

– Bien-sûr, mais à côté de moi, mon ange », renchérit Aphrodite en poussant Milo, qu'un énorme fou rire guettait.

« Jamais de la vie !

– Allez Angelo… Tu ne veux vraiment pas te mettre à côté de moi ?

– Non, merci ! Je ne tiens pas à me faire peloter toute la soirée », répondit Angelo, en s'asseyant à côté de Camus, en face d'Aphrodite.

O

Mais le jeune Suédois n'avait pas encore dit son dernier mot. Taquiner Angelo était devenu pour lui – et pour bien d'autres – une sorte de sport, d'autant plus qu'il était à peu près sûr de faire mouche à tous les coups. Il se pencha soudain en avant et attrapa la chemise d'Angelo par le col.

« Mais, c'est une chemise de marque, ça », fit-il en tirant sur le tissu gris clair, avant de s'exclamer : « Putain, Gucci ! Ce soir, monsieur se la frime en Gucci ! Mais c'est pour qui que tu t'es fait si beau, dis-moi ?

– Cela ne te regarde pas.

– Allez, dis-moi ! » insista Aphrodite en s'accrochant à son col impeccablement repassé.

« Non !

– Allez, soit sympa ! »

Angelo le repoussa sans ménagement, visiblement au bord de perdre son calme.

« Aphrodite, quelle partie du mot « non » tu n'arrives pas à comprendre ? »

Le Suédois prit un air faussement fâché. Camus et Milo, quant à eux, s'accrochaient à leurs dernières fibres de sérieux pour ne pas sombrer dans la plus profonde hilarité.

« Puisque le bel Italien à la chaîne en or et à la chemise Gucci ne veut pas de moi, je redeviens hétéro ! »

Joignant le geste à la parole, Aphrodite attrapa une des bouteilles de vin qui se trouvaient en réserve dans un grand panier, se leva et s'approcha d'une des toiles voisines, où étaient assises quatre jeunes japonaises.

« Hello! Konban wa! Suwaremasu ka? Afuro desu !

Hai! » répondirent en chœur les quatre femmes.

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Angelo regarda la scène d'un air surpris, voire presque dubitatif.

« La poiscaille parle japonais, maintenant ?

– Oui, je lui ai appris quelques expressions de base, avoua Camus.

– Expressions de base, hein ! ?

– Oui, enfin surtout pour ce soir... Aphrodite semble très intéressé par la gent féminine locale. »

Angelo fit un sourire entendu.

« Ouais, je vois... Va falloir que tu me les apprennes aussi, les expressions de base pour la soirée !

– Pas de problème. Je vais chercher Ambre et après je t'apprends les phrases magiques », assura Camus en se remettant debout.

Angelo se raidit à ces mots : il sentit sa relative bonne humeur, déjà mise à mal par Aphrodite, s'envoler. Il regarda d'un œil morne Camus se lever et leur faire un signe avant de s'éloigner d'un pas rapide. Mais après tout, s'il ramenait Ambre… ça serait à lui de jouer !

« Angelo !

– Hum… quoi ? marmonna l'Italien en se tournant vers Milo.

– Bon, moi je vais rejoindre Aphrodite. Hors de question que le Suédois se taille la part du lion ! » maugréa Milo en se levant à son tour. « Angelo... Tu gardes la toile jusqu'à ce que Camus revienne ? Shura non plus ne devrait pas tarder. »

Sans attendre la réponse de l'intéressé, il se dirigea vers la toile voisine où Aphrodite était en grande conversation avec ses quatre «nouvelles amies».

« Konban wa ! Milo desu !

Hai ! »

Angelo regarda la scène avec envie, teintée de jalousie. Lui aussi, il aurait bien aimé de la compagnie féminine, et de préférence, celle d'une jeune Française à la chevelure cuivrée et au caractère effronté. Il ne restait plus qu'à espérer que son plan fonctionne. Il jeta un coup d'œil aux vivres amassés dans un coin de la toile cirée et tira une bouteille de vin rouge du grand panier en osier.

« Bon, en tout cas, je devrais survivre en les attendant. »


Entre l'esplanade et la zone V.I.P.

Camus déambulait entre les stands et les bâches en plastique, cherchant désespérément des yeux Ambre, mais la jeune femme restait invisible. Il avait croisé Thétis, mais celle-ci ne savait pas où sa collègue se trouvait. Peut-être était-elle occupée à accueillir les maîtres d'escadrons qui arrivaient dans le carré V.I.P. au fur et à mesure que la soirée avançait ? Elle-même étant attendue là-bas, elle proposa à Camus de le guider. Il refusa, Ambre lui ayant quasiment intimé l'ordre de ne pas s'en approcher pour une raison qu'il ignorait. Il se ravisa pourtant sur le chemin du retour et décida de se rendre dans la direction indiquée par Thétis.

Ladite zone V.I.P. se trouvait sur une butte légèrement à l'écart de la grande pelouse où les stands avaient été installés. Plusieurs cerisiers saupoudraient de délicats pétales rosés les tentes blanches qui avaient été dressées pour accueillir l'élite de l'Ordre. Des ballons avaient été également suspendus aux branches des arbres.

Camus commença l'ascension du tertre et reconnut la haute silhouette de Saga ainsi qu'un peu plus loin, celle de Kanon. Le Gémeau avait été convié au cocktail des Maîtres d'Escadrons, en tant que représentant des treize anciens chevaliers d'or (leur titre officiel à Ermengardis, mais Camus, comme la plupart de ses pairs, préférait nettement le nom de «Cercle des chevaliers disparus»). Kanon, lui, n'était pas sensé être là, mais nul doute que le jumeau comploteur avait réussi à s'incruster, certainement avec la complicité de son aîné.

Saga discutait avec l'un des invités près d'une tente, légèrement en retrait de la zone. Son interlocuteur était de haute taille, presque aussi grand que le Grec, avec des cheveux brun roux. Camus se surprit à se moquer de cette couleur, qui lui rappelait celle de sa propre chevelure, se disant qu'il n'était pas le seul à souffrir de cette tare.

Le Grec devait avoir remarqué sa présence, car il lui fit signe de s'approcher.

« Alors, tu te promènes ? » lui lança Saga, avant de rajouter d'un air entendu. « L'amoureux transi est à la recherche de sa belle? »

Camus ne put s'empêcher de piquer un phare et maudit intérieurement Milo et Aphrodite. Qu'est-ce que ces deux pipelettes avaient bien pu colporter comme rumeur dans son dos ?

« Non... Enfin, je veux dire... oui...

– En tout cas, tu tombes bien, je vais pouvoir te présenter à l'un de tes compatriotes », poursuivit Saga en lui désignant l'homme avec lequel il discutait.

Celui-ci se retourna lentement, dévoilant un visage ridé mais harmonieux, rehaussé de ses yeux bleu-glacier brillant de détermination. Camus crut que ses jambes se dérobaient sous lui lorsque le regard de l'homme se posa sur lui. C'est à peine s'il entendit Saga prononcer le nom de celui-ci, que de toute façon, il connaissait déjà.

« Le comte Philippe de Grandfort... »

Camus resta interdit, fixant d'un regard mi-étonné mi-effrayé le comte. Son père. Se rappelant que celui-ci ignorait qui il était véritablement, il parvint à regagner partiellement son sang froid, une part de lui-même se troublant sous le regard insistant de cet inattendu invité. Celui-ci tendit la main à Camus, dans le but évident de la lui serrer. Mais le jeune homme se contenta de la fixer comme il aurait observé un serpent ramper sur l'herbe.

« Camus, la politesse voudrait que tu lui serres la main toi aussi ! » s'offusqua Saga.

Cette remarque tira Camus de sa torpeur, l'obligeant à lui rendre la poignée de main. Celle-ci était aussi moite que la sienne. Camus leva les yeux et rencontra les iris bleus du comte, parcourus des mêmes troubles qui devaient agiter son propre regard.

« Enchanté, Monsieur... ? Il me semble vous avoir déjà rencontré quelque part », demanda poliment de Grandfort.

Camus crut que son cœur allait s'arrêter.

3 Janvier 1985. France, Château de Grandfort, près de Lyon.

Camus regardait Mathilde de Grandfort, qui s'était éloignée pour accueillir de nouveaux invités. Il songea qu'en effet, elle avait l'allure et la classe que l'on s'attendait à trouver chez une comtesse, mais qui ne justifiait pas que pour elle, son père ait abandonné sa mère à sa triste mort.

Il sentit une présence derrière lui et se retourna, se retrouvant nez à nez avec l'hôte des lieux :le comte Philippe de Grandfort. Celui-ci le toisa d'un air sévère, puis sembla se radoucir.

« Enchanté, Monsieur... ?

Camus... Albert Camus. »

Le comte étouffa un rire distingué.

« Le fameux écrivain?

Malheureusement, non, bien que je voue un certain intérêt à l'œuvre de ce grand homme. Je ne suis qu'un homonyme.

Étudiant, je présume…

– Oui, je suis étudiant en littérature grecque, à la Faculté de Lyon.

Vous connaissez donc les grands classiques.

Bien entendu. »

Camus fronça les sourcils, ne sachant pas trop où le comte voulait en venir.

« Je comprends pourquoi Mathilde n'a que des éloges pour vous, poursuivit de Grandfort d'une voix légèrement agacée.

Vraiment ?

Vraiment. Cependant, j'aurais une faveur à vous demander...

Laquelle ?

Le visage de Philippe de Grandfort reprit sa sévérité, ses yeux jetant des éclairs.

« Jeune homme, je ne connais pas vos véritables intentions, mais je pense que vous devriez rester à l'écart de mon épouse ! »

Camus se sentit blêmir. Avait-il compris ses intentions ?

« Monsieur, je suis navré que vous m'ayez prêté des pensées impures. Je vais quitter ces lieux, si tels sont vos désirs, s'excusa-t-il.

Oui, merci. » Un discret sourire se peignit sur les lèvres du comte. Il esquissa un geste d'adieu, légèrement méprisant, puis s'arrêta. « Au fait, étrange couleur que celle de vos cheveux : du bleu… Y-a-t-il une raison à cela ? »

Camus s'efforça de ne rien montrer de la colère qui montait en lui face à tant de condescendance.

« Rien qui vous intéresse d'entendre, je suppose... »

Le comte haussa les épaules, pris au dépourvu par ces paroles énigmatiques et lui tournant le dos, s'éloigna pour accueillir de nouveaux invités.Camus le regarda s'en aller, le cœur lourd de ce dernier affront. Il eut l'impression que son père le rejetait une fois de plus. Une idée germa alors dans sa tête : horrible, certes, mais elle lui permettrait de se venger de Philippe de Grandfort, ce père qui l'abandonnait une fois de trop.

« Excusez-moi, mais… vous allez bien ? » s'enquit de Grandfort.

Camus s'aperçut qu'il serrait la main du comte depuis un certain moment.

« Euh, oui… » Camus retira sa main d'un air gêné et rechercha avec un désespoir une quelconque porte de sortie.

« J'ai l'impression de vous avoir rencontré quelque part, insista son interlocuteur.

– Je ne pense pas.

– Votre nom ? Vous ne me l'avez toujours pas dit. »

Camus ravala sa salive avec difficulté : de Grandfort devait soupçonner quelque chose pour insister aussi lourdement. Mais il était hors de question qu'il lui avoue qu'il était son fils. Il n'était pas prêt pour cela.

« Gabriel... Gabriel de Rivaux. »

Le comte fronça les sourcils, de même que Saga, mais pour des raisons bien différentes.

« Les de Rivaux, originaires d'Orléans si je ne me trompe pas ? interrogea de Grandfort d'un un air songeur.

– C'est exact... Vous connaissez ma famille ? demanda Camus, troublé par sa réaction.

– J'ai vu votre mère récemment, alors qu'elle était de passage dans notre bonne vieille ville de Lyon. Elle s'inquiète de ne pas avoir de nouvelles de vous. »

Camus baissa la tête, sentant le scenario qu'il bâtissait depuis quelques minutes prêt à s'effondrer.

« J'ai été très occupé avec mon arrivée à l'Ordre d'Ermengardis, et...

– N'oubliez pas de lui donner des nouvelles, car les parents sont une chose sacrée.

– Je n'y manquerai pas. Je vous remercie de ce conseil », balbutia Camus, une pointe de colère montant en lui : son père était bien le dernier à pouvoir donner des conseils en matière de famille ou des leçons de morale !

« Je vous en prie... »

Camus comprit qu'il fallait mettre un terme à cette discussion, et vite, où il allait être démasqué. Le comte posait de plus en plus de questions, et Saga, sentant son trouble grandir et bien conscient du mensonge quant à son identité, le regardait d'un air de plus en plus inquisiteur.

« Je dois m'en aller : mes amis doivent se demander où je suis passé », s'excusa-t-il.

Sans attendre la réaction de ses interlocuteurs, Camus battit en retraite du côté des stands enfumés et des bâches bleutées.

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Saga le regarda partir, ou plutôt, s'enfuir. Camus cachait un secret, et la meilleure preuve était qu'il n'avait pas donné son vrai nom. De toute évidence, il connaissait de Grandfort. Il ignorait ce qu'il en était, mais en attendant de le découvrir, il valait mieux le couvrir.

« Charmant jeune homme, mais un peu trop jeune pour faire partie de votre fameux cercle », murmura de Grandfort.

Saga regarda le comte d'un œil soudainement méfiant, sentant poindre les questions et quelques ennuis.

« Jeune, mais très volontaire...

– Oh, je n'en doute pas. Mais si je ne me trompe, Gabriel est né en 1975...

– Vous le connaissez donc ? demanda Saga, de plus en plus suspicieux.

– Sa famille seulement... » De Grandfort adressa un sourire surfait à Saga « Ce que je trouve étrange, ou intéressant – comme vous voulez – c'est qu'il aurait eu douze ans lorsqu'il a combattu dans vos rangs. A quel âge a t'il obtenu son armure ? »

Saga fit un sourire, plus pour cacher son agacement que parce qu'il trouvait la remarque amusante. Ses talents de menteur professionnel ne l'ayant pas quitté, il posa une main sur l'épaule du comte.

« Au Sanctuaire d'Athéna, la valeur n'a jamais attendu le nombre des années. Le chevalier du Verseau a obtenu son armure à huit ans. Un cas vraiment exceptionnel, assura-t-il.

– Le chevalier du Verseau… Pourquoi ne l'appelez-vous pas par son nom ? »

Saga se rembrunit, commençant à trouver la conversation plus qu'énervante et la pugnacité du Français, dérangeante.

« Est-ce un interrogatoire que vous conduisez là ? » demanda-t-il.

De Grandfort se contenta de sourire à cette remarque, laissant penser à Saga qu'il avait affaire à un fin renard pouvant rivaliser avec ses propres talents.

« Vous venez de me donner la réponse que j'attendais », se répondit-il avant de s'éloigner, abandonnant un Saga perplexe.

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Pendant que Saga jouait aux relations de Presse et faisait connaissance avec divers maîtres d'Escadron, Kanon, lui, commençait à s'ennuyer ferme. Certes, quelques convives n'avaient pas pu s'empêcher de le confondre avec son frère et lui avait fait la conversation, certains étant plus intéressants que d'autres. Il en avait retenu que les attentes de l'Ordre étaient grandes quant à leur retour à la vie et leur adhésion à cette organisation millénaire. Il se garda bien de préciser qu'ils étaient tous bien loin d'être au point, et finit par se retirer dans un coin, son troisième verre de whisky coke à la main. Il allait se résigner à retrouver ses camarades sur le terre-plein – titiller Milo et Angelo l'égaillerait un peu – lorsqu'il remarqua la présence de Thétis à quelques pas de lui. Leurs regards se croisèrent, mais comme d'habitude, elle s'empressa de détourner les yeux et s'éloigna.

« Bon, j'en ai assez de ces simagrées », marmonna-t-il, décidé à lui parler.

Il n'avait pas fait un pas qu'une main se posa sur son épaule, le freinant dans son élan.

« Si j'étais toi, j'éviterais d'aller la voir. »

Kanon soupira, reconnaissant la voix de Sorrento.

« Tu peux me dire pourquoi à chaque fois que j'essaie de parler à Thétis, ou même de la regarder, elle me glisse entre les doigts comme une anguille ? » gronda Kanon en se retournant. Il se ravisa : « Désolé, l'expression est malheureuse… mais j'aimerais bien comprendre. »

L'ancien général de Poséidon l'observa une longue minute sans rien dire, les sourcils froncés.

« Je ne te cacherai pas qu'elle éprouve du ressentiment envers toi. Tu ne vois vraiment pas pourquoi ?

– Non, je n'en ai aucune idée. »

Sorrento le toisait maintenant avec un regard soupçonneux.

« Kanon, il était parfaitement connu de tous les généraux des mers que tu profitais de ta position dominante pour mettre toutes les néréides dans ton lit », commença-t-il d'une voix tranchante. « Et que Thétis a fait partie de tes maîtresses. »

Kanon pâlit au souvenir de ses années de débauche et d'égarement sous-marin.

« Je pensais qu'elle avait compris que cela ne pouvait pas être sérieux avec un type comme moi, avoua-t-il.

– Il se trouve que, non malheureusement, à seize ans, elle ne l'avait pas compris. Tu as été son premier chagrin d'amour, et elle a du mal à accepter ton retour à la vie. »

Kanon écarquilla les yeux de surprise puis sentit des sueurs froides couler dans son dos à mesure qu'un sentiment de honte montait en lui.

« Tu… tu plaisantes, n'est-ce pas ?

– Non, Kanon, je ne plaisante pas. Laisse à Thétis le temps de t'accepter de nouveau dans son entourage », ajouta Sorrento avec gravité. Il lui donna une tape d'encouragement sur l'épaule. « Excuse-moi, j'ai des invités à accueillir. »

Kanon resta le regard fixé sur la silhouette de Sorrento qui s'éloignait, puis glissa un œil à Thétis, qui baissa immédiatement les yeux et lui tourna le dos. Sa gorge se noua, lui faisant éprouver l'urgent besoin de quitter les lieux pour s'isoler et réfléchir sur ses erreurs passées.

Le regard battu, il prit le chemin de la sortie, mais se vit barrer la route par un homme d'une soixantaine d'années.

« Kanon, n'est-ce pas ? Vous êtes le frère de Saga ? » lui demanda l'inconnu en lui serrant d'autorité la main. « Je suis le comte Philippe de Grandfort. J'ai discuté avec votre frère tout à l'heure, et l'un de vos camarades, un jeune Français… j'ai oublié son nom.

– Camus, il s'appelle Camus. »

Kanon avait lâché le nom machinalement. Tout ce qui lui importait était que le Comte le laisse s'en aller tranquillement.

« Quelle est son année de naissance ? »

Malgré sa lassitude et son trouble, le Grec leva un regard suspicieux sur son interlocuteur.

« Il doit avoir huit à neuf ans de moins que moi… 1967 ou 1968, je suppose. Pourquoi toutes ces questions ? »

Les yeux du comte brillèrent d'une étrange lueur qu'il ne sut interpréter et qui le mit encore plus mal à l'aise.

« Merci pour votre aide. »

De Grandfort s'éloigna, laissant Kanon avec un doute : lui en avait-il trop dit ?


Esplanade centrale du parc

Angelo slalomait du mieux qu'il pouvait entre les autres participants de la fête. L'assiette qu'il tenait étant en papier, et les brochettes bouillantes, elles commençaient à lui brûler les doigts. Il accéléra le pas afin de regagner au plus vite son pré carré et se heurta dans sa hâte à deux jeunes femmes qui cherchaient leur toile cirée.

« Oh, désolé ! » bredouilla Angelo, en rattrapant de justesse son plat qui menaçait de choir à terre.

« Il n'y a pas de mal ! » répondit l'une des jeunes femmes d'un ton joyeux.

Elle fit un clin d'œil à un Angelo passablement décontenancé, dont le premier réflexe fut de tourner la tête de droite et de gauche pour vérifier que ce signe lui était bien adressé. Il reprit un semblant d'assurance et regarda les deux femmes s'éclipser derrière un petit buisson. Angelo attendit qu'elles s'assoient et disparaissent de sa vue pour s'agenouiller sur la toile cirée. Il essaya de glisser un œil à travers le feuillage de la haie, mais ne parvint pas à apercevoir la jeune femme qui l'avait remarqué. Déçu, il colla son oreille contre le feuillage et tenta de suivre la conversation qui s'animait un peu.

O

« Mais que fait Angelo ? » s'exclama Aphrodite en donnant un coup de coude à Milo.

Celui-ci jeta un regard désintéressé à l'Italien, qui semblait se dandiner contre une haie de buissons.

« Avec lui, il ne faut même pas chercher à savoir », déclara-t-il sentencieusement avant de gober le sushi que sa charmante voisine lui tendait.

Aphrodite hocha la tête, légèrement intrigué.

O

Écartant quelques branches, Angelo finit par se trouver à une distance assez rapprochée des quatre Occidentales dont il voulait à tout prix écouter la conversation.

« Qui est-ce ? demanda la première.

– Qui ? L'homme qu'on a croisé à l'instant ?

– Oui ! Il n'est pas mal... Pas mal du tout même ! »

Un petit sourire de satisfaction s'épanouit sur le visage d'Angelo.

« J'étais sûr que tu allais sortir ça, Lisa.

– Les grands bruns ténébreux aux yeux bleus, c'est tout à fait mon type ! En plus, il est vraiment bien foutu… »

Le sourire d'Angelo gagna encore quelques centimètres. Il se cala plus confortablement contre la haie, pour mieux entendre.

« Oui, et bien celui-là, oublie-le ! » répondit une troisième femme.

– Mais pourquoi ? »

« Oui, pourquoi ! » s'insurgea silencieusement Angelo.

« Il fait partie des chevaliers qui viennent du Sanctuaire d'Athéna. J'ai entendu dire que c'était un vrai monstre, un malade qui décorait les murs de son temple en y accrochant la tête de ses victimes. » La quatrième femme baissa la voix pour continuer sur un ton confidentiel : « il paraît même qu'il ne couchait pas avec les femmes vivantes, mais qu'avec des mortes.

– Non ! Mais quelle horreur ! »

Angelo se recula lentement de la haie, le cœur battant et un vague goût nauséeux dans la bouche. Il sentit une boule se former dans sa gorge, et jeta des regards désespérés autour de lui. Tous les gens qui l'entouraient en ce moment même, connaissaient-ils eux aussi son passé ? Colportaient-ils d'affreux bruits à son sujet ? Il se leva en tremblant, abandonnant son assiette de brochettes qu'un gamin d'une toile voisine lorgnait de façon non voilée. Il n'avait qu'une envie : s'enfuir loin de ce lieu. Il pensa d'abord rejoindre Shion, mais se ravisa : il l'avait déjà suffisamment mis à contribution comme cela. Que dirait son mentor s'il voyait que malgré tous ses efforts, Angelo n'arrivait pas à faire face à ses vieux démons ?

Son regard échoua sur la flasque de whisky qui trônait au milieu des bouteilles de vin. Il s'en saisit vivement et referma le panier, puis quitta la toile, se dirigeant loin de la prairie surpeuplée.

O

« Angelo ! Où vas-tu ? cria Aphrodite, en voyant passer le jeune Italien près de lui.

– Tu ne vas pas laisser notre place sans surveillance, tout de même ! » s'insurgea Milo.

Mais Angelo ne prêta pas attention à ses amis et passa devant eux, le visage fermé et le regard morne, pour s'enfoncer rapidement dans les ténèbres du parc. Milo et Aphrodite, qui avaient aperçu la flasque dans la main d'Angelo, se dévisagèrent avec la même interrogation dans les yeux.

« Qu'est-ce qu'il lui prend encore ? » s'étonna le Grec.

Aphrodite secoua la tête d'un air préoccupé.

« Je ne sais pas… Je l'ai peut-être un peu trop taquiné tout à l'heure. »


Pavillon Bishamonten

Droites sur le toit du bâtiment principal le plus proche de la pelouse où avaient lieu les festivités, Salem et sa petite complice observaient avec grande attention les vivants rire, manger et boire.

« Regarde les bien, ma petite chérie. Ils ont annexé la propriété de ton père sans vergogne, et s'y amuse en faisant fi des esprits qui résident encore ici. Tu dois leur donnée une leçon, qu'ils respectent le repos éternel auquel ta famille aspire. »

Fière de son discours, Salem glissa un regard faussement attendri sur la fillette fantôme. Celle-ci acquiesça d'un geste du menton, bien qu'elle ne semblait pas rassurée.

« Parfait, je te laisse donc ouvrir le bal. Je t'appuierai depuis d'autres lieux de la propriété. Nous ferons plus d'effets si nous attaquons en plusieurs points. »

O

L'appréhension peinte sur le visage de la gamine disparut en même temps que le spectre de Salem, remplacée par un sourire diabolique à en faire trembler de peur un démon.

« L'idiote, elle croit toujours que je suis un fantôme », ricana-t-elle d'une voix qui n'avait rien d'enfantin. Elle se pencha plus en avant, couvrant avec un regard avide et sanguinaire la foule bruyante. « Salem a juste raison sur un point : je vais tous leur donner une bonne leçon… à laquelle personne ne survivra ! »

Elle sauta du toit, son corps translucide flottant lentement jusqu'au sol dans lequel elle plongea sa main.

« Ô créatures des enfers, mes serviteurs, venez à moi. Mariliths et Succubes, il est temps de venger ceux que les envoyés d'Ermengardis ont fait tomber ! »


Esplanade centrale du parc

Philippe de Grandfort se laissa légèrement distraire par la forte bourrasque qui souffla soudain sur la prairie, et qui suscita quelques cris parmi les convives lorsque des bâches s'envolèrent. Une fois le vent retombé, il balaya du regard le paysage fumant des yatai, recherchant la chevelure rousse si caractéristique, mais en vain. Il plongea la main dans la poche de sa veste et retira une chevalière, qu'il fit tourner entre ses doigts, puis immobilisa l'anneau dans sa paume.

« Céline et Aristide de Rivaux sont morts dans un accident de voiture en octobre 1994, si je ne me trompe. Laissant leur fils unique, Gabriel, orphelin… »

De Grandfort releva les yeux, essayant désespérément d'apercevoir le jeune homme qui ressemblait si étrangement à celui qu'il cherchait depuis tant d'années : son fils.


Forêt Morishita

Camus posa le pied sur une branche, qui céda avec un craquement sec. Il n'y fit nullement attention et continua à avancer dans la sombre végétation. Depuis sa rencontre imprévue avec Philippe de Grandfort, les images de sa vie défilaient une à une devant ses yeux. L'angoisse qui avait cessé de l'étreindre depuis quelque mois avait également refait surface, lui donnant une fois de plus l'impression qu'il errait dans un monde qui n'était pas le sien, trop vivant et joyeux alors que lui-même se sentait si triste et perdu. Il lui avait ainsi fallu quitter la pelouse, sa fête, ses bruits, ses odeurs, et se retrouver seul avec lui-même. Ses souvenirs et ses cauchemars...

Il leva les yeux : une pleine lune embrumée éclairait un ciel coloré d'un bleu d'encre. Son pied buta contre une racine et il rétablit son équilibre de justesse. Il constata aussi qu'il s'était vraiment beaucoup avancé dans la forêt et se retournant, ne reconnut pas son chemin.

Camus sentit l'angoisse resserrer un peu plus sa gorge. Il songea brièvement aux démons qu'il avait croisés à Onimura et s'aperçut soudain combien l'étendue boisée était sombre. Il fit quelques pas dans la direction d'où il pensait venir, mais se retrouva bientôt face à deux yeux jaunes, surmontant une bouche carnassière.

Février 1975, Sibérie Orientale.

C'était le deuxième mois d'entraînement de Camus en ce lieu gelé. La période des humiliations... Son maître lui avait ordonné d'aller chercher de quoi alimenter le feu de la cheminée dans la forêt voisine. Le gamin avait obéi sans dire mot, conscient que cela faisait partie des «tests» que son maître lui imposait, afin de vérifier s'il était digne de prétendre à l'armure d'or du Verseau. C'était un vrai suicide également, car ours et loups croisaient dans cette zone hostile, à la recherche de nourriture, rendue rare à cette poque de l'année. Et pour eux, un enfant n'était qu'un gibier comme un autre...

Saisi par la peur, Camus laissa tomber ses bûches à terre. Les oreilles rabattues le long de son crâne et le poil hérissé, le loup le fixait de ses yeux jaunes, un long grognement ne finissant plus de grandir dans sa gorge. La lumière du crépuscule, teintant le paysage enneigé d'un bleu vif, rendait l'animal encore plus effrayant. Le lendemain, ce serait son huitième anniversaire, mais le gamin n'était plus certain d'être en vie pour cette célébration... Pourtant, son instinct de survie prit le dessus il se baissa pour ramasser l'une des bûches qu'il avait fait tomber.

En venant en Sibérie, il s'était dit prêt à se battre jusqu'à la mort pour sa future armure. Mais pour l'instant, c'était tout simplement pour sa vie qu'il allait devoir livrer bataille.

Camus ne détacha pas son regard des orbes jaunes qui l'observaient. Il s'agenouilla, et comme il l'avait des années auparavant, chercha de la main une branche ou une pierre, en tout cas quelque chose qui puisse lui servir d'arme contre cet animal sauvage. Il effleura un étrange objet enfoncé dans la terre qui sembla s'agripper à lui. Camus recula avec appréhension, entraînant l'objet avec lui.

Une main, puis un bras saillirent de terre. Frappé de stupeur, Camus vacilla puis bascula en arrière, témoin horrifié de cette scène surnaturelle. Puis apparurent une épaule, et des cheveux noirs mi-longs. Un visage féminin et délicat au teint blanc comme neige émergea du sol humide. Enfin, le corps entier se libéra de sa gangue brune.

« Anton, mon fils, viens à moi ! » murmura l'être sorti de terre.


Près du vieux puits

Shura tira une bouffée sur sa cigarette et regarda les lumières de la fête qui scintillaient au loin. Il s'adossa à la structure en fer du puits, se laissant aller à ses pensées qui s'étaient considérablement teintées de noir. Son père était certainement en train de serrer les mains de ses pairs, de boire à leur santé et de jouir de toute la reconnaissance due à son rang. Shura l'avait repéré tout de suite lorsque, poussé par la curiosité, il était passé près de la zone V.I.P. Maintenant il comprenait pourquoi Ambre lui avait enjoint de ne pas s'en approcher. Dire que ce meurtrier vivait en pleine lumière, respecté comme un justicier ! Shura en avait la nausée.

Il tira une nouvelle bouffée, et rejeta la fumée doucement tout en observant le scintillement du tabac embrasé qui brûlait au bout de sa cigarette.

« Shura ? »

Il leva les yeux et rencontra un regard émeraude perçant. Le Maître de l'escadron de Paris se tenait devant lui, habillée d'un ensemble pantalon noir qui mettait en valeur sa silhouette.

« Shina… » Shura se sentit honteux d'être découvert par la belle Italienne en train de broyer du noir. Dire qu'il s'était fait une joie de cette soirée, parfaite occasion pour discuter avec elle en privé. « Tu voulais me voir ? demanda-t-il.

– L'un de mes collègues m'a réclamé ta présence. »

Shura fronça les sourcils ayant soudainement peur de comprendre de qui il s'agissait.

« S'il s'agit d'un certain Adrian Candelas, tu peux lui dire d'aller se faire voir ! rétorqua-t-il.

– Il s'agit bien de lui. »

Shura secoua la tête en se mordant les lèvres, puis donna un coup de pieds dans le muret du puits. Son père l'avait reconnu, lui aussi, et en plus, il osait réclamer sa présence. Mais que croyait-il ? Qu'ils allaient discuter comme si de rien n'était ! Voyant que Shina le regardait, impassible, Shura se calma tant bien que mal et desserra les poings.

« Désolé... Je suis désolé, mais c'est une personne que j'ai connue dans le passé, et que je n'ai pas l'intention de revoir », expliqua-t-il de la façon la plus posée possible.

Shina hocha la tête et esquissa même un sourire pour le réconforter.

« Je vais lui dire que tu ne te sentais pas bien et que tu es rentré. Cela devrait le décourager de t'approcher pour ce soir.

– Oui, s'il te plaît...

– Ne t'inquiète pas, je vais faire le nécessaire. »

Shura se laissa bercer par cette beauté souriante…Un court instant seulement, car le charmant visage prit une expression dure.

« Shura… Derrière toi ! »

Il se retourna et eut juste le temps d'apercevoir le visage haineux d'Aiolos avant de sentir un poing rageur s'enfoncer dans son estomac.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 16 h 30 (29 May, 1 :30 PM GMT + 3 :00)

Palais d'Élision

Légèrement échaudé par la colère du vampire la veille, Aiolos tendit nerveusement à Bàlint le dernier texte qu'il avait écrit. Celui-ci retraçait un épisode particulièrement violent de la vie du clan de Marius, et il n'était pas certain d'avoir pu y apporter toute l'intensité nécessaire. Il s'imaginait d'ailleurs très bien en train de se faire égorger par Bàlint parce que le récit ne lui plaisait pas. Athéna, qu'il aurait aimé se trouver ailleurs !

« Bien, voyons cela », murmura le vampire avant de parcourir avidement les pleins et déliés couvrant le papier :

« Mai 1349.

L'ambiance était lourde sous la tente de Marius, lorsque Gàbor et moi-même pénétrâmes dans cet antre presque sacré. Je compris immédiatement qu'elle en était la cause : assis sur son trône en or, Marius était couvert d'un sang noirâtre des pieds à la tête. Ce qui signifiait qu'il avait supprimé un membre de notre propre race.

"Avancez, frères de Szeged" ordonna-t-il de sa voix caverneuse et menaçante. "Au premier rang, car vous êtes on ne peut plus concernés par ce que je vais dire."

Je jetai un regard à Lùitgard, qui hocha la tête pour m'encourager à obéir, ce que je fis. Gàbor et moi-même nous dressâmes à ses côtés, non loin de Lôrinc et Adorjàn qui, à ma grande surprise, oublièrent de nous foudroyer du regard. Ishara se tenait dans le rang également, les yeux rivés au sol comme si elle avait peur de les lever sur Marius. Que craignait-elle ? Qu'il les lui arrachât ?

Marius se leva avec lenteur et se saisit de son épée appuyée contre son trône, qu'il posa nonchalamment sur son épaule. Il marcha jusqu'à nous, puis nous dévisagea un par un avant d'esquisser son si unique rictus de bête enragé.

"Sylvenius n'est plus : je l'ai détruit et me suis baigné dans son sang ", annonça-t-il avec fierté. "Cependant, je ne peux clore l'affaire sans mettre en garde ceux qui se sont laissés séduire par ses sirènes. "

Un vampire ressent rarement de la peur : pourtant, nos visages se parèrent du spectre de la terreur. Et l'horreur s'y ajouta lorsque l'épée vint se planter dans la poitrine de Lùitgard, non loin de son cœur. Mon maître vacilla, sa main cherchant un appui que je m'empressai de lui offrir.

"Pourquoi faites-vous cela ?"hurlai-je.

"Pourquoi, Bàlint ? Parce que vous étiez tous prêts à me trahir ! Je me dois de faire un exemple pour vous rappelez que votre seul maître en ce bas monde, c'est moi et nul autre !" gronda Marius en enfonçant un peu plus son épée. Lùitgard gémit sous la douleur, et pour la première fois depuis longtemps, je sentis des regards de compassion se poser sur nous. "J'ai droit de vie ou de mort sur chacun d'entre vous, tâchez de vous en souvenir !" siffla le tyran.

Je crus un instant que son intention était bel et bien de tuer Lùitgard, et contemplai mes chances de pouvoir le sauver en me jetant sur Marius. Finalement, l'épée se retira de la poitrine de mon maître, laissant une plaie ensanglantée. Lùitgard s'effondra contre moi, et je le sentis prêt à perdre connaissance. Gàbor s'empressa de venir m'aider à le soutenir, tandis qu'un silence de mort régnait.

"Sortez tous d'ici, et que cela vous serve de leçon !" annonça Marius.

Personne ne se fit prier, y compris Gàbor et moi-même. Nous emportâmes Lùitgard loin de ce boucher, mais pour la première fois, j'éprouvais de la haine pour celui que j'étais sensé servir aveuglément. »

Bàlint releva les yeux sur Aiolos, qui y vit avec soulagement un sourire s'épanouir sur le visage d'ivoire.

« Bravo, je n'aurais pas fait mieux. Tu fais parfaitement ressortir la cruauté de ce despote et ô combien je le détestais. » Les traits du Magyar se durcirent avant qu'il n'ajoute d'une voix chargée de colère : « C'est à cause de lui que Gàbor est mort. Que le diable l'emporte ! »

Aiolos observa sans mot dire le vampire et fut surpris par l'intensité de la colère qui montait en lui. Chaque évocation de son frère disparu suffisait à catalyser en lui toute une palette de sentiments, allant du profond désespoir à la fureur la plus dévastatrice.

Une question taraudait pourtant le Grec.

« J'espère que vous excuserez ma curiosité, maître… » Aiolos se tut, alerté par le regard étincelant que Bàlint lui jeta, avant de poursuivre : « …pourquoi ne pas utiliser le rite de résurrection pour ramener Gàbor à la vie ?»

L'amertume chassa la colère sur le visage de Bàlint.

« Si ce rite fonctionnait sur l'âme d'un vampire, crois-moi, j'en aurais déjà usé, » répondit Bàlint en reposant la feuille jaunie sur le bureau. « La légende veut que les âmes des vampires soient envoyées dans un endroit bien spécial de l'enfer, et que seul l'un des juges d'Hadès puisse les rappeler dans le monde des vivants. Toute autre tentative… est futile. »

Aiolos hocha la tête et se remit silencieusement à l'écriture. Il était inutile de risquer d'énerver davantage le dangereux Seigneur de Szeged.

O

Bàlint se rassit silencieusement sur le triclinium et s'enferma dans ses réflexions, à peine perturbé par le cri d'un oiseau à l'extérieur ou le léger crissement de la plume sur le papier. Oh, bien sûr qu'il avait longtemps songé à utiliser le rite de résurrection pour ramener Gàbor d'entre les morts, avant d'abandonner à regret l'idée. Mais celle-ci était de nouveau d'actualité.

En buvant le sang de Rune, Bàlint en avait profité pour lire ses pensées comme dans un livre ouvert. Il y avait ainsi compris que Minos, Rhadamanthe et Éaque faisaient partie des six Spectres ramenés à la vie sur ordre de Perséphone. Il avait également percé à jour tous leurs secrets, leurs dissensions et leurs affiliations.

« Les trois Juges d'Hadès… c'est justement eux qu'il me fallait. »

Son esprit machiavélique avait vite fait d'élaborer un plan : il forcerait Perséphone à redonner temporairement ses pouvoirs à Minos, puis persuaderait celui-ci de ramener l'âme de Gàbor en échange du salut de Rune. Le Juge, portant un amour trouble à son Procureur, accepterait sans sourciller. La subtilité étant que Bàlint n'avait aucune intention de guérir ou de laisser mourir Rune, au contraire : il achèverait de vampiriser le jeune homme et ferait de son corps le vaisseau idéal pour Gàbor grâce au rite de résurrection.

Bien loin de punir Rune, Bàlint n'avait fait que mettre une option sur lui. Il sourit en songeant à la fourberie et à la cruauté de son plan. Le Spectre agonirait pendant quatre ou cinq jours avant de se retrouver réellement en danger de mort : il agirait d'ici là.

O

Aiolos leva discrètement les yeux de son texte pour observer Bàlint du coin de l'œil. Le sourire sanguinaire qu'il vit se peindre sur son visage le fit frémir d'horreur. Il avait du mal à croire qu'il s'agissait du même vampire, si protecteur envers son frère et respectueux de son créateur, qu'il décrivait dans les mémoires.

« Serait-il en train de devenir le diable incarné ? »

A suivre dans Chronique VIII : Cauchemars (2/4)