Chronique VIII : Cauchemars (2/4)

Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 22h30 (May 29, 1:30 AM GMT +9 :00)

Près du petit étang

Kanon s'approcha du petit étang et s'assit sur un banc perdu au milieu des joncs, des iris et des narcisses. Les révélations de Sorrento l'avaient quelque peu ébranlé, le replongeant dans ses souvenirs de l'époque. Il faisait alors preuve d'une arrogance assez difficile à égaler, ouvertement méprisant envers ses pairs et tyrannique avec la classe de ceux qu'il considérait comme ses "subordonnés", dont faisait partie Thétis. Cette époque lui semblait pourtant si loin à la vue de ce qui lui était arrivé depuis. La confrontation avec Milo, son passage en enfer puis l'épreuve de son retour à la vie l'avaient remis dans le droit chemin : restait à savoir s'il parviendrait à en convaincre Thétis.

« Kanon ! »

Une voix murmurant à son oreille le fit sursauter. Il tourna la tête dans toutes les directions, essayant d'apercevoir la personne qui l'avait appelé, mais il n'y avait pas âme qui vive autour de lui. La petite clairière où se trouvait l'étang était plongée dans l'obscurité et seule la faible clarté de la lune permettait de discerner la forme d'une pierre ou d'un arbre.

« Kanon ! »

Le Grec se leva et s'approcha de l'étang, car il lui semblait que la voix venait de ces eaux noires et apparemment calmes. Il fit un pas de plus, s'apprêtant à apercevoir son reflet, mais à sa grande surprise, ce fut le visage d'une petite fille qui apparut, comme si elle se trouvait de l'autre côté du miroir liquide. Sous l'eau.

Kanon se souvint de la description qu'avait faite Angelo de cette gamine. La première fois qu'il l'avait entendu en parler, il s'était moqué de lui, en le traitant de schizophrène – ce qui lui avait valu les remontrances de Saga – mais maintenant, il comprenait qu'Angelo avait dit vrai. La fillette fantôme existait bel et bien, et en plus, elle se trouvait devant lui ! Conscient soudainement du danger, Kanon tenta de reculer, mais son corps refusa de lui obéir. Au lieu de cela, il se pencha en avant et tendit la main vers l'apparition. Leurs doigts semblèrent se frôler à la surface du miroir noir, puis le visage de la fillette changea : la tristesse fit place à la cruauté tandis que des phalanges glacées et bleuies saisirent le poignet de Kanon. Celui-ci glissa dans l'étang sombre et froid en hurlant jusqu'à ce que l'eau pénètre dans sa gorge et étouffe son cri.

Forêt Morishita

« Anton ! » appela de nouveau la jeune femme.

Camus posa une main à terre, terrassé par une émotion trop forte pour être contenue et venant du plus profond de lui-même. Sa mère se tenait à quelques pas devant lui, si belle et alors âgée de seulement vingt-deux printemps. Elle lui souriait du même charmant sourire que trente ans auparavant, avant d'ouvrir la porte de sa masure et de sortir d'un pas déterminé pour se diriger vers le château des de Grandfort, tenant son petit Anton par la main.

« Gabriel ! » l'appela une voix masculine.

Camus tourna la tête et vit avec stupeur Philippe de Grandfort débouler d'entre deux arbres. Immédiatement le loup aux yeux jaunes s'approcha de lui, crocs en évidence, comme prêt à mordre. La mère de Camus recula légèrement, visiblement contrariée de voir un nouveau personnage entrer en scène. Mais le comte ne prêta attention ni au canidé, ni à la femme dont le visage était caché désormais par l'ombre d'un grand sapin. Il s'avança d'un pas sûr, et s'arrêtant juste derrière Camus, posa sa main sur son épaule d'un geste protecteur.

« Gabriel, venez. C'est une illusion : le loup n'existe pas, et cette femme non plus ! Réveillez-vous... »

Camus battit des paupières et fouilla l'obscurité devant lui : le loup s'était volatilisé, de même que la femme.

Il se mit doucement debout et dévisagea le comte avec une stupeur non feinte.

« Mais que m'est-il arrivé ? »

Partie Nord du Parc

Angelo s'assit sur le muret et ouvrit la flasque de whisky. Il but une grosse gorgée et s'essuya la bouche d'un revers de la main, avant de tourner un regard furieux vers l'esplanade d'où les rires lui parvenaient.

« J'en ai marre... Passe encore qu'ils se foutent de mon prénom et de ma chaîne, mais j'en ai plus qu'assez qu'on remette sans cesse mon passé sur le tapis ! » Il but une nouvelle rasade avant de continuer sa litanie : « Ça fait des mois que je fais des efforts pour me racheter, et voilà le résultat ! Quand est-ce qu'on va enfin reconnaître mes efforts ! » Une autre gorgée : le liquide lui brûla la gorge, ce qui le fit grimacer. « Ah ! Lorenzo, aide-moi, qu'est-ce que je dois faire ? » gémit-il en levant les yeux au ciel.

« Tu parles tout seul, maintenant ? »

Angelo sursauta lorsque cette voix féminine lui parvint.

« Non, je me soûle tout seul... nuance. Qui est là ?

– Du calme, c'est moi... »

Ambre fit un pas, se découvrant à la faible clarté de la lune. Elle était vêtue d'une longue robe noire à la coupe sobre, à l'exception de son décolleté légèrement provocateur.

« Ambre ! Tu n'es pas avec ton cher et tendre Camus ? » railla Angelo, affectant l'ennui. Mais en réalité, son cœur battait à lui rompre la poitrine.

La Française s'assit sur le muret, non loin d'Angelo, et croisa les bras d'un geste énervé.

« Non, j'ignore où il est passé. Je suis descendue sur l'esplanade une fois mon service terminé, et j'ai interrogé Aphrodite, Milo, Mu… Personne ne l'a vu depuis deux heures au moins !

– Il a le droit d'aller où il veut sans te demander la permission, tout de même », rétorqua Angelo sur le ton de la moquerie.

Ambre haussa les épaules, l'air un peu vexée.

« Effectivement, il fait ce qu'il veut : nous ne sommes pas ensemble, après tout, avoua-t-elle. Et toi, que fais-tu ici à boire tout seul ?

– J'aime bien être seul quand j'ai besoin de réfléchir, répondit-il en baissant la tête.

– Dis tout de suite que je suis de trop et que tu veux que je m'en aille ! »

Angelo soupira et fut brièvement tenté de lui demander effectivement de s'en aller, sentant la dispute couver. Ambre avait la répartie facile, tout comme lui, et il n'avait pas envie que cela dégénère comme la veille. Mais non, tout bien réfléchi… Il voulait qu'elle reste avec lui : ils se ressemblaient trop, tous les deux, et il avait attendu cet instant depuis très longtemps.

Il tendit la flasque de whisky à la jeune femme.

« Tiens, prends une gorgée, ça te mettra de bonne humeur ! »

Près du vieux puits

Shura vacilla sur ses jambes puis tomba à genoux, contemplant avec une certaine terreur le visage juvénile d'Aiolos qui, tout d'or vêtu, le toisait en affichant un large sourire. Il se remit lentement debout, les yeux rivés aux iris bleus chargés de haine de son ancien camarade d'entraînement. Avant qu'il n'ait pu dire quoique ce fût, Shina vint s'interposer entre lui et le Sagittaire, qui restait figé dans une posture d'attaque.

« Écarte-toi, Shina, il est dangereux ! » protesta Shura en l'attrapant par l'épaule.

La jeune femme posa sa main sur celle de l'Espagnol et la retira doucement.

« Tu n'es pas encore prêt à combattre ce genre de créature, Shura... Laisse-moi faire.

– Quoi ?

– Ce n'est pas Aiolos qui se trouve devant toi, mais un démon ou une illusion », poursuivit Shina sans se retourner.

Shura fixa son attention sur "Aiolos". Une étrange aura froide se dégageait en effet de lui, en rien comparable à la chaleur du cosmos d'un chevalier d'Or. Shina avait raison : ce n'était pas le frère d'Aiolia, mais un quelconque démon qui essayait de le piéger en empruntant l'apparence du Sagittaire. Shura abrégea son observation lorsqu'il vit la créature faire un pas de côté, restant toujours en garde. Shina en fit de même tout en serrant les poings.

« Shura, va-t-en, c'est trop dangereux pour toi de rester ici ! »

L'ordre que lui lança Shina piqua au vif le tempérament latin et le machisme latent du Capricorne.

« Hors de question : je ne laisserai pas une femme prendre ma défense ! » s'indigna-t-il, en faisant un pas en direction de la créature.

Shina ne put s'empêcher d'éclater de rire.

« Shura, abandonne ta fierté masculine cinq minutes, et regarde la vérité en face : tu es redevenu un humain sans pouvoir. Alors que moi, je suis toujours un chevalier ! » lança-t-elle.

C'était mal connaître l'Espagnol : bien loin de le faire céder, ces paroles achevèrent de le braquer.

« Il n'empêche... Je peux me défendre tout seul ! »

Shina fit un pas de côté, afin de se maintenir en face du faux Aiolos.

« Écarte-toi ! Tu vas juste arriver à être blessé en restant ici ! »

Shura s'avança jusqu'à la hauteur de Shina et se mit en garde.

« C'est bien ce que nous allons voir », lança-t-il sur le ton du défi.

O

Shina n'insista pas : l'hidalgo ne l'écouterait sans doute pas, il était donc inutile de continuer à essayer de le convaincre. Elle se concentra sur son adversaire et se promit de l'abattre le plus rapidement possible afin de limiter les dégâts. Elle fit plusieurs pas rapides de côtés pour se dresser derrière le faux Aiolos, la créature se retrouvant ainsi à mi-distance entre Shura et elle.

Près du petit étang

La gamine serrait son poignet avec une force incroyable. Kanon se débattit comme un beau diable pour la faire lâcher prise, mais celle-ci ne desserra pas l'étau, l'entraînant un peu plus dans les profondeurs. Il l'aperçut dans les tourbillons qu'il créait autour de lui : des cheveux noirs fantomatiques, des yeux blancs sans iris, une peau bleutée. Une morte, c'était une morte qui était rivée à son poignet ! Redoublant de panique, Kanon se démena encore plus, agitant l'eau sombre et râpant de ses pieds le fond de l'étang. Le marigot se troubla jusqu'à devenir noir, cachant le corps flottant du petit fantôme. Il sentit l'étreinte sur sa peau faiblir puis disparaître. Rassemblant ses forces et son sang-froid, il nagea rapidement à la surface et se hissa tant bien que mal sur la berge boueuse en cherchant son souffle.

Il songea alors qu'il était vulnérable ainsi, et se força à se remettre à quatre pattes, puis tenta de repérer son assaillante, mais ne trouva nulle trace d'elle. Des silhouettes étaient visibles au loin, dansant au son d'une musique japonaise traditionnelle rythmée par les applaudissements des fêtards. Kanon fut tenté de penser qu'il avait rêvé, ou chuté dans l'eau parce qu'il avait trop bu, mais il repoussa l'idée sans hésiter. Les sensations avaient été trop réelles pour une simple illusion.

Quelque chose de terrible était en train de se produire.

Au nord du parc

« Tiens, prends-en encore une goutte ! » fit Angelo en tendant la flasque.

« Je crois que tu devrais mettre la pédale douce… Tu as bu la moitié de la bouteille », objecta Ambre en secouant la tête.

« Ce n'est pas une bouteille… mais une flasque », corrigea l'Italien en avalant encore une gorgée.

« Oui… peu importe. Mais tu devrais arrêter de boire pour ce soir », insista-t-elle avant d'ajouter : « Mais que t'est-il arrivé pour que tu cherches à t'enivrer de la sorte ? »

Angelo reposa la flasque dont il allait boire une nouvelle gorgée et ne put cacher davantage son amertume.

« Je fais tout pour changer, faire oublier mon passé de criminel et de tueur, mais c'est inutile… » Il baissa la tête, ayant du mal à dissimuler sa tristesse. « C'est comme si le sang que Masque de Mort a répandu me collait à la peau. Je ne peux pas me débarrasser de mon passé.

– Mais pourquoi dis-tu cela ? Personne parmi tes pairs ne te reproche quoi que ce soit », s'insurgea Ambre. « Ils ont tous envie que tu t'en sortes !

– Ce n'est pas eux, mais des femmes que j'ai entendues. » Angelo but une nouvelle gorgée et grimaça. « Je n'aime pas le goût, mais au moins c'est efficace… »

Il poussa un long soupire, l'ivresse qui était en train de le gagner ne suffisant pas à surmonter le spleen qui l'étouffait. C'est à peine s'il vit qu'Ambre se rapprochait de lui et lui retirait doucement la flasque à moitié vide des mains.

« Allez, dis-moi ce qui s'est passé ce soir… » insista-t-elle.

Angelo la dévisagea, réalisant soudain qu'il se retrouvait dans la situation dont il avait rêvé depuis des jours et des jours : être en tête à tête avec Ambre. Et dire qu'il était en train de tout gâcher en se montrant sous ses mauvais jours : il fallait qu'il se reprenne, et vite.

« J'ai entendu des femmes qui parlaient de moi… enfin de Masque de Mort », commença-t-il, baissant les yeux lorsque le regard d'Ambre le mit mal à l'aise. « Elles disaient que j'avais été un monstre et un fou dangereux – elles n'ont pas tort sur ce point. Mais je n'ai jamais couché avec des mortes ! »

La colère qui couvait en lui s'apaisa aussitôt qu'il sentit la main de la Française effleurer la sienne.

« Ce ne sont que des racontars… tu ne dois pas y faire attention », assura-t-elle.

Près du vieux puits

Le visage d'Aiolos se décomposa jusqu'à ne plus ressembler qu'à un crâne putride et repoussant. Le zombie bondit sur Shura, menaçant de décocher une flèche à tout moment. L'Espagnol recula instinctivement, mais se reprit bien vite, se remettant en garde aussitôt.

« Shura, écarte-toi ! » hurla Shina.

Voyant que l'entêté refusait de bouger d'un centimètre, elle s'élança à son tour, le poing tendu en direction de la créature. Elle allait atteindre la nuque du faux Aiolos au moment où celui-ci se volatilisa dans les airs. Shina, prise dans son élan, se vit fondre sur Shura et réalisa que le visage du jeune Espagnol se trouvait dans sa ligne de mire. Elle détourna son poing in extremis, mais ne put éviter de retomber sur lui, le faisant basculer dans l'herbe. L'Italienne se mordit les lèvres, craignant d'avoir blessé le Capricorne sous le choc, mais fut soulagée lorsque ses mains s'arrimèrent l'une à son épaule, et l'autre coula dans son dos.

« Shina, tu n'es pas blessé ? »

Elle leva la tête pour lui répondre, ses yeux rencontrant les deux prunelles noires où se lisaient à la fois la détermination et l'inquiétude. Elle s'abîma dans leur contemplation, les trouvant beaux et expressifs. La situation elle-même lui semblait…étrangement agréable.

« Shina, attention ! » entendit-elle hurler le jeune homme.

Shura la renversa sur le dos, sa silhouette lui cachant presque la créature qui était repartie à la charge. Comprenant le danger qui les guettait, elle inversa les positions, se retrouvant à califourchon sur l'Espagnol.

« Laisse-moi faire, tu n'es pas de taille contre ce démon ! » rugit-elle.

Peine perdue : Shura se trouva de nouveau en position dominante grâce à un souple mouvement du bassin.

« Je t'ai déjà dit que je n'ai pas besoin d'une femme pour me défendre ! »

Au nord du parc

Angelo se sentit apaisé par le contact de la main d'Ambre sur la sienne et il répondit d'une voix presque calme :

« Je sais… ce sont des purs ragots. D'ailleurs, j'avais une petite amie, bien vivante, à l'époque du Sanctuaire.

– Ah oui ? »

Sans ôter sa main de celle d'Angelo, Ambre se rapprocha encore un peu plus de lui, afin de mieux entendre ce qu'il disait. Ils se trouvaient désormais assis tout près l'un de l'autre.

« C'était une fille paumée du mauvais quartier de Rodorio, un village tout proche du Domaine Sacré... Avec elle, je n'étais pas Masque de Mort, le tueur sanguinaire à la solde d'un imposteur qui se faisait passé pour le Pope. J'étais juste Angelo, un mauvais garçon en quête d'affection, un homme qui pouvait éprouver des sentiments, mais que tout le monde ignorait. Je me demande où elle est maintenant, si elle est encore en vie... »

O

Angelo soupira et baissa la tête, semblant si malheureux qu'Ambre se sentit coupable de ne pouvoir rien faire pour lui remonter le moral. Elle ne s'était pas attendue à recevoir de telles confidences de la part de l'Italien, le faisant apparaître sous un jour totalement nouveau, à mille lieues de sa réputation de tueur ou de ses caprices de la veille. Sa main, toujours posée sur celle d'Angelo, glissa jusqu'à ses doigts, qu'elle entrecroisa avec les siens.

« Angelo, je suis désolée, je ne voulais pas réveiller de douloureux souvenirs, ni être indiscrète. Pardonne-moi. »

Il lui jeta un regard triste. Ambre fut surprise par l'expression de son visage, et sentiment très étrange, elle le trouva même séduisant ainsi, avec ses cheveux bruns en bataille, ses grands yeux légèrement brillants, et sa bouche fine exprimant son désarroi. Elle sentit soudain une main caresser sa joue. Doucement, presque tendrement.

« Qui pourrait te tenir rigueur Ambre ? »

Les battements de son cœur s'accélérèrent brusquement, et elle réalisa soudain le côté équivoque de la situation.

« Belle Ambre... » murmura Angelo en rapprochant son visage du sien.

Elle ne pouvait plus détacher ses yeux des deux lacs bleus qui l'observaient avec tendresse et trembla légèrement lorsque la main d'Angelo glissa de sa joue en feu à son cou, et passa derrière sa nuque.

Ils étaient désormais l'un contre l'autre : la chaleur du corps de l'Italien contre le sien lui fit comprendre qu'elle était en train de perdre le contrôle, de s'abandonner à l'attraction qu'il exerçait sur elle. Une petite voix cria au fin fond de son esprit que les choses s'emballaient et que c'était une erreur d'allez si vite. Elle était tout de même venue ici dans l'espoir de trouver Camus, et non de tomber dans les bras d'un autre homme !

« Angelo... Je... » bégaya-t-elle, ayant du mal à rassembler ses idées.

La petite voix se tut lorsque des lèvres tièdes l'empêchèrent de continuer sa phrase. Elle retrouva sur celles-ci l'amertume de l'alcool, s'enivrant presque de sa saveur.

Elle perdait pied.

« Attends, je crois que nous sommes en train de faire une bêtise... » murmura-t-elle en interrompant le baiser.

Angelo appuya son front contre celui d'Ambre, et plongea son regard dans les yeux émeraude, sa main continuant à caresser la nuque de la jeune femme.

« Vraiment ? »

Ambre se sentit faiblir. Sa main, appuyée contre la robuste poitrine, remonta jusqu'au cou, puis glissa sur l'une des épaules musclées. Ce fut elle qui revint goûter aux lèvres du jeune Italien.

O

La petite fille observait les deux jeunes gens enlacés, qu'elle avait parfaitement identifiés comme deux des quatre envoyés d'Ermengardis qui avaient causé la perte d'Onimura. Elle songea d'abord à quelques illusions bien senties pour terroriser ces deux tourtereaux : faire croire au jeune homme qu'en fait il embrassait son rival, cet homme aux cheveux roux qui occupait l'esprit de sa compagne. Ou bien à donner l'illusion que l'homme était en fait un repoussant cadavre en décomposition. Cependant, éliminer de façon isolée ces deux-là ne serait pas suffisamment jouissif à son goût. Non, elle voulait que les anciens chevaliers d'Or assistent chacun à l'agonie de leurs compagnons. Et pour cela, elle utiliserait un autre moyen pour les disposer tels des pions sur un échiquier.

Elle décida de les laisser à leur intimité… pour l'instant.

Entre le vieux puits et l'esplanade centrale

Shura suivait à contrecœur Adrian Candelas. Il aurait préféré lui sauter dessus, et lui cracher à la figure toute la haine qu'il avait pour lui. Mais Shina était également présente, et Shura n'avait nullement envie de se donner en spectacle devant elle. De plus, Candelas leur avait sauvé la vie en arrivant juste au moment où la réplique du faux Aiolos se promettait d'être sanglante. Il avait été capable de faire disparaître l'illusion sans que Shura ne parvienne à comprendre comment.

L'Espagnol détourna le regard de la toison grisonnante du vieil homme et vit que Shina frottait son poignet droit en grimaçant.

« Est-ce que ça va ? Es-tu blessée ?

– Ce n'est rien, je me suis juste mal réceptionnée tout à l'heure », répondit-elle d'un air évasif. Sans lui demander la permission, Shura saisit sa main pour vérifier la gravité de la blessure. Shina se dégagea d'un geste vif. « Je t'ai dit que ça allait », fit-elle en cachant un léger rougissement.

Sa réaction ne passa pas inaperçue auprès de l'Espagnol, qui éprouva un certain contentement : au moins, Shina ne semblait pas insensible à son charme. Cela compensait les événements de la soirée, qui s'annonçait particulièrement pourrie.

« Je voulais juste vérifier si tout allait bien, assura-t-il.

– C'est fini les deux tourtereaux, oui ! » interrompit une voix impatiente.

Shura fixa de nouveau les cheveux grisonnants d'Adrian Candelas avec une lueur de sauvagerie dans les yeux. La colère qu'il essayait de dominer depuis les "retrouvailles" avec son père, il y a moins d'un quart d'heure, était en train de rompre ses dernières défenses de patience.

« En quoi notre conversation vous regarde-t-elle ? »

Candelas ricana, lui hérissant un peu plus le poil.

« Elle me regarde, car j'apprécierais que vous gardiez le silence. Des esprits rôdent autour de nous. Ils ont suffisamment de pouvoirs comme cela, inutile que vous leur signaliez en plus notre position !

– Des esprits ?

– Oui. Je dirais qu'il y a une bonne dizaine d'esprits maléfiques croisant dans les parages, mais l'un semble surpasser les autres de par sa puissance. »

Shura s'arrêta net et stoppa Shina au moment où elle allait le dépasser.

« De quoi parle ce vieux fou ?

– Adrian a des pouvoirs occultes qui lui permettent de détecter et parfois de communiquer avec les esprits ou les démons. » Shina attrapa Shura par le poignet et tenta de l'entraîner à sa suite, mais il refusa de bouger. La main de l'Italienne glissa le long de son bras et se referma sur son poing. « Viens, il faut le suivre. Il a sans doute raison concernant les esprits, et rester ici ne risque que de nous exposer davantage au danger. »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 14h30 (May 29, 1 :30 PM GMT +3 :00)

Palais d'Élision

Rhadamanthe entrouvrit discrètement la porte, et glissa un œil à l'intérieur. Il ne fut malheureusement pas surpris de reconnaître la silhouette de Minos, penché légèrement sur le corps allongé de Rune. Il n'avait pratiquement pas bougé de là depuis que le mystérieux Darius avait ramené le Balrog agonisant, il y avait de cela une longue journée. L'état de Rune ne laissant entrevoir pour l'instant peu d'espoir : oscillant entre un sommeil agité et un délire fiévreux, le jeune homme semblait être inexorablement entraîné vers une issue fatale. Rhadamanthe craignait qu'il n'y ait pas de solution, et qu'il doive donner raison à Éaque. Mais il ne servirait à rien de tenter de raisonner Minos : il n'écouterait pas et se battrait jusqu'au bout pour son procureur. Pourquoi tant d'acharnement ?

O

Minos se sentait épuisé, mais par compassion pour Rune qui affrontait bien pire, il garda sa fatigue pour lui. Il ne pouvait de toute façon pas quitter le chevet du Balrog : Éaque tenterait certainement quelque chose pour l'éliminer.

Son regard coula sur le visage endormi, lui rappelant la première fois qu'il avait rencontré sa future Étoile du Talent. À l'échelle de la longue vie – jadis éternelle – de Minos, leur rencontre était assez récente.

Saint Empire Romain-germanique, Rhénanie du Nord, 1205

Perché sur un renfort du frontispice de l'abbaye comme un vautour sur une branche d'arbre, le Griffon observait avec attention les moines dresser un bûcher à grand renfort de branchages et de rondins en bois. Il avait prévu de mettre à sac ce lieu de culte et le village l'entourant, s'accordant ainsi une petite récréation avant l'arrivée des premiers chevaliers d'Athéna. Minos fit une grimace hautaine, maudissant silencieusement ces empêcheurs de tourner en rond et leurs grands principes d'amour, d'amitié et d'autres bons sentiments dégoulinants de mièvrerie. Il décida pourtant d'attendre que les moines immolent leur victime avant de leur régler leur compte : le Juge des Enfers ne refusait jamais d'assister à une exécution.

Moins d'une heure plus tard, alors que Minos commençait à perdre patience et avait de plus en plus de mal à calmer ses envies de génocide, des cris de terreur ravivèrent son sourire.

« Enfin, il était temps… »

Il croisa les bras sur son surplis avec un air satisfait et suivit de son regard bleu-violet la petite forme qui était traînée par deux moines. La gamine aux cheveux clairs fut hissée sur le bûcher et solidement attachée à la potence, puis un prélat lut les chefs d'accusation reprochés à l'enfant.

« Sorcellerie, hérésie… Comme c'est original : lorsque ces misérables mortels ne comprennent pas quelque chose, il faut toujours qu'ils invoquent les mêmes dogmes. Les incultes ! » gronda-t-il.

Définitivement lassé par cette cérémonie, Minos décida de passer à l'attaque dès que le feu prit sur le bûcher, alimenté par les livres que deux moines jetaient avec enthousiasme dans les flammes. Le Griffon n'aimait pas qu'on brûle les livres : il se montra donc sans pitié. Des cris de terreur couvrirent le ronronnement du brasier à mesure que les ecclésiastiques étaient soulevés de terre et précipités contre les murs de l'abbaye.

Il s'amusait énormément avec ses nouveaux pantins lorsque le prélat se posta au bas du frontispice en agitant dans sa direction un vieux grimoire que Minos identifia à une Bible.

« Vade Retro, Satanas ! Monstrum Horrendum, informe, ingens… 1 »

Le Juge ricana devant l'invective avant de prendre un air las.

« Favete Linguis ! 2 » lança-t-il en faisant un geste condescendant de la main, envoyant promener la tête de l'impudent dans le bûcher.

Une fois la place nettoyée de ces insectes, Minos bondit de son perchoir pour se réceptionner avec grâce devant le brasier. Les suffocations de la petite suppliciée ne l'émurent guère, en tout cas moins que les deux livres enluminés qui se consumaient à moitié. Il les tira des flammes, et y jeta un coup d'œil par pure curiosité.

« S'y je m'attendais à cela… »

Les deux ouvrages étaient rédigés dans une langue morte que Minos croyait oubliée depuis des siècles : celle utilisée dans l'ancienne Babylone. Comment étaient-ils arrivés ici, il l'ignorait, mais ils avaient certainement un rapport avec l'exécution du jour. Finalement, la gamine qui se tortillait au milieu des flammes lui parut plus intéressante qu'au premier chef. D'un geste de la main, ses fils tranchèrent les liens de la prisonnière et l'amenèrent aux pieds du Juge.

« Est-ce que ces livres t'appartiennent ? » demanda Minos dans la langue locale.

La rescapée le regarda craintivement, puis hocha sa tête barbouillée de cendres tout en se recroquevillant sur elle-même.

« D'où les tiens-tu ? »

Un petit doigt noirci de suie pointa en direction de l'abbaye, ce qui fit froncer les sourcils au Griffon. Quel trésor se cachait-il donc là-bas ?

« Pourquoi ces hommes voulaient-ils te brûler, gamine ? » demanda le Spectre en se penchant d'un air sévère sur la petite. Celle-ci hésita un peu, impressionnée par la noirceur de son aura.

« Parce que je sais lire les textes. Les moines ont dit qu'ils avaient été écrits de la main du diable, et que si j'étais capable de les lire, c'était que j'étais un démon moi aussi. »

À cette réponse, Minos comprit qu'il avait fait une toute petite erreur de jugement : ce n'était pas une gamine, mais un gamin. Qu'importe… le fait que l'enfant soit capable de lire cette langue éteinte l'intriguait au plus haut point.

« Comment t'appelles-tu ? »

Le gosse gratta un caillou de son pied avant de répondre d'une toute petite voix :

« Rune.

Très bien, Rune. Tu vas me conduire à ces ouvrages écrits par... » Minos ne put retenir un ricanement. « …le diable lui-même. »

Quelques heures plus tard, et à sa grande stupéfaction, Minos en vint à la conclusion que Rune était capable de lire beaucoup d'autres langues (incluant le sumérien et le hittite). Impressionné par ce petit érudit en herbe, Minos commença à développer l'espérance folle que l'étoile du Talent, esseulée depuis près de cinq siècles, trouverait de nouveau une âme à gouverner.

Il emmena l'enfant aux Enfers.

« Ce jour-là, je dois dire que tu as vaincu toutes mes hésitations, Rune... », avoua Minos à mi-voix, tout en remplaçant le linge sur le front du malade. Il se laissa choir contre le dossier, preuve de son impuissance à sauver son fidèle serviteur. « Je n'aurais jamais dû te laisser errer dans ce temple… Si seulement j'avais su que des vampires rôdaient. Ce n'est pas la première fois que l'un d'eux s'attaque à toi. »

Il laissa échapper un long soupire, qui ne passa inaperçu auprès de Rhadamanthe. Celui-ci referma la porte aussi discrètement qu'il l'avait ouverte, et se dirigea vers la porte principale de leurs appartements.

Le devoir l'appelait.

Dans une autre partie du temple

Aiolos tentait de s'appliquer du mieux qu'il le pouvait, mais il avait du mal à se concentrer depuis le départ de Bàlint. Le comportement arrogant, dominateur et sa cruauté grandissante le mettait extrêmement mal à l'aise, l'empêchant de rassembler ses idées et de venir à bout de son nouveau texte.

Il soupira longuement, puis réessaya de noircir la page sur laquelle il bloquait depuis une bonne heure.

« Danemark, 1215.

Parfois, Marius oubliait que ses troupes pouvaient être défaites. Et parfois, les mortels s'appliquaient à le lui rappeler en lui infligeant une cuisante déroute. C'est ce qu'il arriva en cette nuit de printemps 1245, durant laquelle les soldats de Valdemar II nous repoussèrent des environs de Skagen, au nord de l'île de Vendsyssel-Thy. Marius sembla légèrement surpris par la résistance qui s'opposa à son clan. Il aurait dû prévoir que les descendants des Vikings, ces fiers guerriers ayant écumé toute l'Europe du Nord pendant des siècles, ne se laisseraient pas égorger sans défendre chèrement leur vie.

J'avoue que cette défaite m'importe peu : tout ce qui compte pour moi, c'est d'avoir enfin retrouvé Gàbor. Nous avions été séparés durant le combat, et selon ses dires, il a dû se cacher dans les sous-bois pendant deux longues journées avant de rallier le campement de Marius. Son état m'inquiète cependant : il est très agité et fait preuve d'une sensibilité totalement exagérée, comme si quelque chose le tourmentait. J'ai également vu que ses bras et son torse étaient entaillés en plusieurs endroits d'une curieuse façon, comme s'il avait été pris dans la toile d'une araignée géante dont les fils auraient labouré sa chair. Cependant, malgré mon insistance, Gàbor s'entête à ne rien révéler de ce qui lui est arrivé durant ces deux longues journées. »

Aiolos reposa sa plume et parcourut de nouveau le texte avant de lâcher un profond soupir de lassitude, puis de froisser la page entre ses mains. La boule de papier finit dans la poterie servant de corbeille, comme les quatre autres auparavant. Non, décidément, il n'était pas inspiré.

« Mais comment Bàlint a-t-il pu changer à ce point ? » s'interrogea-t-il à voix haute.

« Parce qu'il s'est laissé tourner la tête par le pouvoir, sans doute. Mais surtout parce qu'il n'a pas d'âme. »

Aiolos sursauta, conscient qu'il n'était pas seul. La voix provenait de la fenêtre à barreau donnant sur une butte rocailleuse et escarpée, totalement inaccessible.

« Qui est là ?

– Un allié. »

Le Grec s'avança prudemment près des barreaux, mais eut un geste de recul lorsqu'un visage masqué apparut de l'autre côté.

« Mais comment avez-vous fait pour venir jusqu'ici… C'est un véritable précipice en dessous ! s'étonna Aiolos.

– J'ai une méthode particulière pour atteindre les endroits inaccessibles », rétorqua le mystérieux visiteur. « Maintenant, écoutez-moi bien. Bàlint de Szeged a commis une erreur fatale ces derniers jours, et il va certainement bientôt le payer de sa vie.

– Quoi ? Comment… savez-vous cela ? » Aiolos ne put s'empêcher de dévisager le masque sombre avec incrédulité.

« Peu importe… Lorsqu'il ne sera plus, je viendrai vous libérer et vous aiderai à vous enfuir de ce Sanctuaire. Votre détention a plus que durer. »

Aiolos cligna des yeux puis s'agrippa au barreau, et tenta de passer son visage à travers.

« Attendez ! Qui êtes-vous ? Comment savez-vous que je suis prisonnier ici ?

– Je suis un espion d'Athéna, connu sous le nom de Darius. Ce n'est évidemment pas mon vrai nom. J'ai tout simplement suivi Bàlint ces derniers jours, et ai été le témoin impuissant de ses exactions. » L'espion avança également son visage près des barreaux. « Je sais qui vous êtes, Aiolos. Il est temps de recouvrir la liberté et vos pairs. »

Le Grec se recula, sentant son cœur s'emballer dans sa poitrine. La perspective de revoir son frère relançait en lui tous les espoirs.

« Quand puis-je quitter ce lieu ? » demanda-t-il, tentant d'apercevoir le masque de fer, alors que Darius avait disparu à sa vue.

« Le moment venu. »

Aiolos colla tant bien que mal son visage contre les barreaux, mais ne put apercevoir l'étrange silhouette de cavalier, comme si Darius s'était évaporé dans les airs.

« Utiliserait-il la téléportation ? »


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 23h00 (May 29, 2 :00 PM GMT + 9 :00)

Forêt Morishita

Un affreux doute taraudait Camus depuis l'intervention inopinée de Philippe de Grandfort. Le comte avait-il vu le visage de la femme ? Avait-il reconnu celui de sa maîtresse, morte depuis plus d'une trentaine d'années ? Si tel était le cas, il ne manquerait pas de faire le rapprochement avec lui, Camus, ou plutôt Anton de Grandfort.

« Monsieur le comte, avez-vous remarqué le visage de la femme? osa-t-il enfin demander.

– Non, elle était dans la pénombre. Pourquoi ? Était-elle si effrayante ? » demanda de Grandfort sans se retourner.

Camus sentit un poids se dégager de ses épaules : le comte n'avait rien remarqué. Il avait encore une chance de lui cacher son identité.

« Oui, elle était terrifiante, à vous glacer d'effroi », murmura-t-il malgré lui.

Un craquement retentit, puis d'autres suivirent. Camus crut voir briller furtivement deux yeux jaunes à travers l'épaisse végétation.

« Le loup ! Il nous suit ! »

De Grandfort secoua la tête d'un air catégorique.

« Il n'y a pas de loup, Gabriel, juste un démon qui essaie de nous chasser et qui pour cela utilise nos peurs, nos cauchemars ou nos pires souvenirs.

– Vous en êtes sûr ?

– Oui, croyez-en mon expérience... Mais ne perdons pas de temps en bavardage : il nous faut hâter le pas, mon enfant. »

La voix du comte était à la fois douce, ferme et calme, telle celle d'un maître s'adressant à son élève ou celle d'un père conseillant son fils. Camus se prit à ressentir un étrange sentiment de respect envers celui qu'il pensait pourtant haïr.

Esplanade du parc

Le fils de Hyoga profita de l'inattention de son père, qui discutait avec le grand blond efféminé – Milo ou Aphrodite, déjà ? – pour rejoindre la petite fille, qui lui faisait des signes d'en dessous d'un tréteau. Comme la première fois, la gamine disparut à son approche, se cachant derrière un pan de la nappe. Camú souleva le bout de tissus rose et jeta un coup d'œil à la cachette.

« Viens ! On va s'amuser ! entendit-il la petite fille murmurer d'un coin obscur.

– Euh, oui ! »

Camú se glissa sous la table et s'agenouilla devant l'inconnue. Celle-ci était immobile et le regardait de ses grands yeux noirs.

« Comment t'appelles-tu ? »

Pour toute réponse, la fillette tendit la main vers lui.

Zone V.I.P.

Saga écarquilla les yeux en voyant son frère revenir trempé jusqu'aux os. La première pensée qui traversa son esprit fut qu'il aurait dû le rationner au niveau de l'alcool. Mais ne laissant rien paraître de ces réflexions, il se contenta de demander d'une voix faussement calme :

« Kanon, est-ce que tout va bien ? Que t'est-il arrivé ?

– Je viens de croiser la gamine dont Angelo nous rabâche les oreilles à longueur de journée. » Kanon s'interrompit pour reprendre son souffle, mais sa fébrilité était palpable. « Elle m'a entraîné au fond de l'étang et j'ai bien cru que j'allais y passer !

– Tu es bien certain de ce que tu as vu ? » demanda Saga en fronçant les sourcils. « Je ne mets pas tes dires en cause, mais je te signale que tu as déjà avalé trois whiskeys d'affilés ce soir… »

Kanon regarda son frère d'un air fâché : se moquait-il de lui ?

« Je suis en possession de toutes mes facultés, si c'est ça que tu veux insinuer. Et d'ailleurs, j'ai déjà vu Milo dans des états pires que cela », rétorqua-t-il avec humeur. « Trêve de bavardages : on a un problème. Si ce macchabée s'est attaqué à moi, il peut très bien récidiver sur quelqu'un d'autre. Il vaudrait mieux en toucher deux mots à James. Où est-il ?

– Je l'ai vu discuter avec des invités près de la tente d'honneur. » Saga pointa du doigt une lourde tenture beige à l'autre bout de la zone aménagée. « Viens, on va voir si on peut lui parler. »

Ils ne firent pas deux pas qu'un hurlement les fit se retourner.

Esplanade du parc

Le petit Camú avait bondi d'en dessous du tréteau, se heurtant à l'un des yatai (3), et se traînait maintenant à terre, agité de convulsions. Les personnes se trouvant sur les bâches voisines se levèrent en criant de surprise, affolées par le spectacle.

« Camú ! » hurla Hyoga en s'élançant vers son fils.

L'enfant le repoussa violemment en grognant tel un animal. Il se remit à se convulsionner de plus belle, tout en émettant des gémissements mi-humains, mi-bestiaux. Marine couru vers Camú, suivi d'Aiolia et Shaka, tandis que Mu rejoignait Hyoga, que son fils avait bousculé suffisamment fort pour qu'il se heurte à la cloison de bois du yatai.

« Vite, il faut le tenir ! C'est une crise d'apoplexie ! » cria Marine en attrapant l'enfant par les épaules.

Aiolia s'agenouilla devant le petit forcené et l'agrippa par les pieds, essayant de l'empêcher de se convulsionner. Et c'est alors qu'il vit son visage : les yeux étaient révulsés et rouges, le teint cireux. Et surtout sa bouche était déformée par un rictus effrayant, laissant apparaître des dents pointues et noirâtres.

« Non, il est possédé ! Tenez le bien ! » hurla Aiolia.

Camú se mit à s'agiter de plus en plus violemment, renversant Aiolia d'un coup de pied. Mu rattrapa les jambes de l'enfant et essaya tant bien que mal de l'immobiliser.

« Écoutez-moi, habitants du Pavillon du Dieu Bishamonten ! » commença le gamin d'une voix effrayante et d'outre-tombe. « Le moment de payer pour vos crimes a sonné !

– Qui es-tu ? » cria Shaka, qui s'appliquait à éloigner les gens de cette scène.

« Votre pire cauchemar ! »

L'enfant se mit à gémir d'une voix de plus en plus humaine, répétant inlassablement « Papa ! Papa ! ». Puis il éclata en sanglots, appelant toujours son père. Celui-ci, ayant retrouvé ses esprits, s'approcha en boitant légèrement et s'agenouilla à côté de son fils, dont le corps n'était plus agité qu'au rythme de ses pleurs.

« C'est bon Camú, je suis là, tout va bien », dit-il en prenant le petit être dans ses bras.

Hyoga regarda l'autre Camus, qui arrivait en courant, accompagné d'un homme d'une soixantaine d'années, à la chevelure aussi rousse que lui. Son ancien maître lui rendit un regard tout aussi alarmé. Autour d'eux, les invités, visiblement sous le choc, murmuraient à voix basse.

O

Quelques choses gênaient Salem dans l'intervention de sa complice. Celle-ci parvenait sans aucune difficulté à se matérialiser en plusieurs endroits à la fois, créant des illusions très puissantes. Elle avait commencé à se poser des questions avec la mise en scène du faux Sagittaire, mais maintenant… une possession ? La gamine était très certainement autre chose que ce qu'elle voulait bien laisser entendre.

« Je vois que tu as fini par comprendre ton erreur… »

Salem sursauta lorsqu'une voix d'adulte lui parvint et se retourna sur la fillette, qui s'était matérialisée dans son dos sans qu'elle ne s'en aperçoive.

« Qui es-tu exactement ? Pas le fantôme d'une mioche, en tout cas !

– Réfléchis bien… Tu m'as déjà rencontrée dans un passé pas si éloigné que cela. »

Salem rechercha quelle pouvait être cette créature et quand leurs chemins s'étaient croisés. Et elle se souvint de ce nid de succubes où elle avait fini par émerger de nouveau des souvenirs d'Angelo.

« Par tous les démons de l'enfer, tu es Li… »

O

La gamine démoniaque vit avec une certaine satisfaction la silhouette éthérée de la femme fantôme être littéralement happée par la statue d'un ange de pierre ornant un bosquet.

« Tu es renvoyée, Salem. Tes conseils ne porteront pas leurs fruits, car vois-tu, je n'ai pas l'intention de prendre mon temps. Je vais rependre la terreur en ce lieu, et je les mettrai tous à mort avant l'aube, comme j'aurais dû le faire à ce moment-là », minauda-t-elle avant de rajouter sur le ton de la plaisanterie : « Profite du spectacle… Oh, et petit détail : je vais me faire un plaisir de torturer ton précieux Angelo. »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 15h20 (May 29, 2:20 PM GMT +3 :00)

Palais d'Élision

Bàlint décacheta le pli avec agacement. Sur le papier au toucher d'une finesse incroyable, un texte écrit en lettres de feu s'embrasait sans fin.

« Je pense que nous avons des intérêts en commun. Nous pouvons en discuter dès ce soir au temple de Sounion. Viens seul, ce soir au coucher du soleil. »

La lettre n'était pas signée, mais Bàlint n'avait pas besoin de signature pour comprendre qui était l'auteur de cette missive. Il sortit, le pli à la main, et se dirigea d'un pas décidé vers d'autres appartements. Il s'arrêta devant l'une des portes, qu'il ouvrit sans délicatesse.

« Glaucus ! » appela-t-il d'une voix faussement contrariée.

« Oui, maître ? »

Le centurion émergea docilement des ténèbres de son appartement. Une docilité toute relative, car ses yeux s'animèrent d'une certaine animosité lorsque son regard se posa sur Bàlint.

Le Seigneur de Szeged tendit le bras, montrant une forme qui se détachait d'un coin sombre de la pièce.

« Prends Amalric et Ishara, et emmène-les jusqu'à Rodorio. Là, attendez-moi jusqu'à ce soir, minuit. Si je ne viens pas...

– Oui, maître ?

– Part pour la France, pour un lieu que tu connais bien. »

Bàlint laissa échapper un sourire démoniaque que Glaucus ne manqua pas de noter.

« Et quel est ce lieu ? demanda le géant.

– Lugdunum, sur la colline qui domine la ville, pile à l'endroit où ton maître a jadis planté sa tente... Enfin, quelques mètres sous terres, pour être plus précis. » Le sourire de Bàlint s'agrandit, dévoilant les canines de la mâchoire supérieure. « Quelques deux millénaires plus tard, sauras-tu retrouver l'endroit ?

– Bien entendu... Ce lieu est gravé dans ma mémoire ! » répondit Glaucus d'une voix solennelle.

Bàlint eut un rire moqueur et se dirigea vers la porte.

« Que se passe-t-il au juste ? interrogea Glaucus. Devons-nous nous considérer en danger et fuir ?

Bàlint s'immobilisa.

– Apollon désire me rencontrer ce soir, mais je n'arrive pas à savoir si c'est un piège ou une réelle volonté de sa part de s'allier avec moi.

– En d'autres termes... ?

– Il se peut que nous ne soyons plus les bienvenus en ce sanctuaire dans quelques heures », lâcha Bàlint. Il se retourna et contempla Glaucus de ses yeux gris. « Une dernière chose : Ishara refusera sans doute de te suivre. Ne lui laisse pas le choix. J'ai besoin de ces pouvoirs pour la suite des événements. »

Il quitta la pièce, laissant Glaucus méditer sur le sens de ses dernières paroles.

Ailleurs dans le temple d'Élision

Rhadamanthe s'attendait à un refus pur et simple lorsque le capitaine de la garde l'informa que malgré la soudaineté de sa requête, la déesse Perséphone était disposée à le recevoir. Il fut introduit sans plus tarder dans la froide salle du trône, occupée par un dais immense dont les voiles noires flottaient autour de la divine présence.

« Approche, Rhadamanthe», l'invita Perséphone d'une voix tranchante.

Le Juge avança d'un pas assuré, cachant la nervosité qu'entraînait sa situation. Jamais dans le passé il ne s'était présenté à Pandore ou au Seigneur Hadès sans être revêtu de son surplis ou dépourvu de ses pouvoirs. Sa vulnérabilité actuelle avait un côté effrayant auquel il n'avait pas été préparé. Il était cependant hors de question de laisser paraître une quelconque gêne à la divinité : montrer sa faiblesse pouvait lui être fatal.

Arrivé aux bas des escaliers montant au trône de Perséphone, Rhadamanthe esquissa un profond salut puis mit un genou à terre, comme il avait coutume de le faire devant Pandore. Très au fait du protocole, il attendit patiemment que la déesse lui adressât la parole pour relever la tête.

« Je t'écoute, Rhadamanthe. Il semblerait que tu aies une requête urgente à m'adresser.

– Votre Majesté, je tiens vous informer d'un infortuné drame qui frappe notre petite communauté de Spectres », commença la Vouivre, ne sachant pas trop comment tourner ses phrases pour ne pas paraître trop direct. « Hier matin, Rune du Balrog, rattaché à l'Étoile céleste du Talent, a été victime d'une agression bien particulière, puisqu'elle est du fait d'un vampire. »

Relevant les yeux sur Perséphone, Rhadamanthe remarqua qu'elle avait porté une main à sa poitrine, son visage prenant une expression douloureuse. Craignait-elle d'entendre la suite, ayant peut-être déjà compris de quoi il retournait ?

« D'après ce que Rune a été capable de dire, son agresseur n'est autre que… Bàlint de Szeged. »

Perséphone blêmit et ferma les yeux, ce signe de faiblesse redonnant confiance à la Vouivre. Retrouvant son éloquence, Rhadamanthe continua à asséner son réquisitoire sur le même ton qu'il employait lors des jugements en enfer.

« Selon la loi édictée par le Seigneur Hadès, toute créature se rendant coupable d'atteintes à l'intégrité d'un Spectre ou de tout autre soldat de l'armée des enfers doit le payer de sa vie ! » Sans en demander la permission, Rhadamanthe se leva lentement et poursuivit d'une voix calme, mais ferme : « Votre Majesté, Rune est à l'agonie par la faute de ce buveur de sang, et nul ne sait s'il en réchappera. Il se peut qu'il devienne lui-même un vampire… Je vous en conjure, rendez nous nos pouvoirs et laissez-nous rendre justice, au nom de tout ce que votre époux a bâti et en honneur de tout ce en quoi il croyait !

– Assez ! »

Rhadamanthe recula instinctivement et s'empressa de s'agenouiller, conscient qu'il avait poussé sa chance un peu loin. Élever la voix en présence d'une déesse était assimilable à un crime, dont la Vouivre se rendait sciemment coupable. Mais il en allait de l'honneur des Spectres en général : si Rune ne pouvait se faire justice lui-même, Rhadamanthe et ses compagnons s'assureraient que Bàlint paie pour son outrage.

O

Perséphone se rassit sur son trône, trop tremblante pour rester debout. Le Juge gardait la tête baissée, mais nul doute que cette position apparemment soumise n'était qu'un leurre : Rhadamanthe réclamait la tête de Bàlint, et ne renoncerait pas tant qu'il n'obtiendrait pas satisfaction. Le pire de cette situation était qu'elle ne pouvait pas lui donner tort. Bàlint était allé trop loin cette fois-ci en s'attaquant au Spectre du Balrog. Il avait très certainement compris que celui-ci était à son service, mais cela n'avait pas empêché le vampire de l'agresser et de tenter de le transformer. C'était un outrage évident envers son autorité, un acte d'hostilité qu'elle ne pouvait pas laisser impuni.

Elle aimait Bàlint, mais ne pouvait plus continuer à fermer les yeux sur ses agissements.

« Rhadamanthe, préviens tes compagnons qu'ils doivent se tenir prêts à accomplir ma sentence divine », déclara-t-elle d'une voix tremblante. « Vos pouvoirs vous seront rendus, afin que vous puissiez punir Bàlint de Szeged comme il se doit.

– Ordonnez, et nous vous obéirons ! »

Perséphone baissa les yeux, consciente que les cinq spectres ne laisseraient à Bàlint aucune chance de s'en sortir. Elle sourit amèrement, songeant ô combien Apollon serait satisfait de sa décision d'éliminer son immortel amant. Mais quitte à souffrir, elle ferait en sorte que son neveu ait lui aussi sa part de désespoir.

« Mon ordre viendra dans les heures qui viennent. À l'heure qu'il est, Bàlint a déjà du recevoir une missive d'Apollon lui fixant rendez-vous au temple de Sounion. C'est là que sera sa tombe. »

D'un geste de la main, elle congédia le Juge. Les portes se refermèrent sur sa haute silhouette, laissant Perséphone dans le silence et l'obscurité, dévorée par le chagrin d'avoir condamné à mort son amant.

O

Rhadamanthe attendit que la porte se refermât derrière lui pour laisser filtrer un petit sourire de satisfaction. La déesse n'avait opposé aucune résistance à la condamnation de Bàlint. Dans quelques heures, ses compagnons et lui-même retrouveraient leurs pouvoirs et pourraient régler son compte à l'intrigant buveur de sang. De plus, Rune se rétablirait certainement très vite une fois de nouveau investi de son cosmos. Pour ces raisons, la Vouivre avait préféré garder le silence sur le cas des chevaliers d'Or pour ne pas braquer la déesse plus qu'elle ne l'était déjà.

« All in good time… (4) » songea-t-il, à moitié étonné de réfléchir en anglais.

Une fois Bàlint rayé de la surface de la terre, il serrait toujours temps de demander des explications sur la résurrection de leurs ennemis, et accessoirement, réclamer le droit de les mettre à mort.


A suivre dans la Chronique VIII : Cauchemars (3/4)

Notes :

1. "Monstrum Horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum" : expression latine signifiant "Monstre horrible, affreux, énorme, privé de la lumière" (VIRGILE, Énéide, liv. III, v. 658). Quant au célèbre "Vade Retro Satanas", il signifie "Retire-toi Satan !".

2. "Favete Linguis": expression latine signifiant "Faîtes silence". On trouve dans le cinquième livre de l'Énéide "Ore favete omnes", expression qui a le même sens. C'était la formule que prononçait le prêtre avant de commencer le sacrifice pour ordonner un silence absolu ou, du moins, l'abstention de toute parole profane.

3. yatai 屋台: mot japonais désignant une petite roulotte, la plupart du temps en bois, vendant de la nourriture à emporter ou à consommer sur place. La plupart sont équipées de sièges et de bâches permettant de déguster leurs plats en toute tranquillité.

4. "All in good time": expression anglaise signifiant "chaque chose en son temps".