Chronique VIII : Cauchemars (3/4)
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 23h20 (May 29, 2:20 PM GMT +9:00)
La plus grande panique régnait lorsqu'Ambre et Angelo arrivèrent en courant sur le parterre en plastique bleu. Ils trouvèrent une foule amassée autour d'un enfant dont le corps était secoué de spasmes ressemblant à ceux d'une crise d'apoplexie. Ils reconnurent progressivement Milo, Aiolia, Mü, puis Camus et Hyoga, et comprirent qui était l'enfant dans les bras du jeune Russe : son fils, Camú.
« Mais que se passe-t-il ? » s'inquiéta Angelo.
Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers eux, mais seuls Camus et Mü semblèrent vraiment remarquer leur présence.
« Le petit Camú est possédé ! répondit Mü.
– Ambre ! » s'écria Camus, en se levant.
Il s'approcha de la jeune femme tout en jetant un regard interrogateur à Angelo, un peu surpris de le trouver à ses côtés. Ambre rougit légèrement, ce qui acheva d'intriguer Camus. Quant à l'Italien, il n'était guère plus à l'aise. Le Français fronça les sourcils, mais n'eut pas le temps de leur demander ce qui se passait.
À l'autre bout de la grande pelouse, des cris de terreur s'élevèrent et un mouvement général de panique fit refouler les participants de la soirée vers les barrières en métal.
« Mais, qu'est-ce que c'est que ça ? »
Tous dirigèrent leur regard vers la colonne de vent que Mü pointait du doigt. Celle-ci venait de s'élever comme par magie, faisant tournoyer à plusieurs mètres au-dessus du sol des bâches, des branches, tous les objets trop légers pour résister à ces puissantes bourrasques. Les gens devant elle s'enfuyaient le plus vite que leurs jambes le leur permettaient, hurlant à l'aide.
« Venez ! Il faut essayer de virer ces maudites barrières ou il va y avoir des morts ! »
Sans vérifier que ses compagnons le suivaient, Aldébaran s'élança sans plus d'hésitation dans les bourrasques.
« Attends-moi ! » cria Mü.
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Shaka leur emboîta le pas sans plus de commentaire, de même que Dohko et Shion. Angelo hésita à suivre son mentor, mais Shion lui faisant signe de rester là où il était, son regard retomba sur l'enfant qui haletait dans les bras de son père. Relevant les yeux, il fut horrifié de découvrir la silhouette de la gamine, perchée sur le toit les surplombants et qui le fixait de ses yeux blancs. Un frisson le parcourut lorsqu'une main invisible vint caresser sa joue.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 16 h30 (29 May 2:30 PM GMT +2:00)
Temple d'Élision
Rhadamanthe fut à peine surpris de trouver un comité d'accueil dans la pièce principale lorsqu'il revint de son entrevue avec Perséphone. Il n'avait prévenu personne de ses intentions, mais Valentine ou Sylphide, de nature très observateurs, avait certainement noté qu'il s'était discrètement éclipsé de leurs appartements.
« Alors… quelles sont les nouvelles ? » lui demanda nerveusement Éaque.
« Bien meilleures que ce à quoi je m'attendais », répondit Rhadamanthe tout en se servant une rasade d'ouzo. Les trois autres Spectres le regardaient avec attention, littéralement suspendus à ses lèvres. « Perséphone est décidée à se débarrasser de Bàlint de Szeged », poursuivit-il après avoir bu une gorgée. « Elle nous enverra ses ordres dans les heures qui suivent et nous rendra nos pouvoirs.
– Voilà une excellente nouvelle en effet », se réjouit le Garuda, qui retrouva immédiatement son petit sourire sadique.
Valentine et Sylphide hochèrent la tête en silence, gardant leurs pensées pour eux-mêmes, comme à leur habitude.
« Où est Minos ? Toujours avec Rune ? » s'enquit Rhadamanthe.
« Bien entendu… Tant que Rune ne se décidera pas à passer de vie à trépas ou à se transformer en buveur de sang, il y a peu de chance que Minos se décroche de son chevet. »
Rhadamanthe fronça les sourcils, appréciant peu la remarque vindicative d'Éaque. Si l'attachement suspect que Minos entretenait pour son procureur le laissait songeur, il avait également du mal à comprendre le ressentiment qu'éprouvait le Garuda pour Rune. Le subordonné de Minos avait toujours été un bon élément même si sa grande froideur et sa grâce condescendante pouvaient en froisser certains.
« Je vais prévenir Minos », informa-t-il Éaque.
Mieux valait garder le Garuda loin du malade.
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Minos sursauta lorsqu'il entendit quelqu'un toquer à la porte. Il se raidit, craignant qu'Éaque ne revienne à la charge pour s'en prendre à Rune. Ce fut pour lui un soulagement de voir le visage de la Vouivre passer dans l'encadrement.
« Comment va-t-il ?
– Ce n'est pas brillant. Sa fièvre ne tombe pas et il est inconscient. Je ne sais vraiment plus que faire.
– Hum… » Rhadamanthe fronça ses sourcils broussailleux avant de demander : « As-tu cinq minutes ? J'ai une nouvelle à t'apprendre. »
Minos hésita à le suivre : il n'avait pas envie de s'éloigner du chevet de Rune dans la crainte que quelque chose de fâcheux n'arrivât à son Procureur.
« D'accord. On peut sortir dans le couloir », concéda-t-il.
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Rune entendait des brides de voix autour de lui, mais se retrouvait bien incapable de les reconnaître. À peine avait-il ouvert les yeux qu'il les referma, ébloui par la faible lumière qui filtrait de la fenêtre. Il inhala un peu d'air, et gémit lorsque ses poumons semblèrent s'enflammer. Puis il se sentit partir dans les ténèbres, comme si le lit s'ouvrait en deux pour l'aspirer dans un puits sans fond.
Des images commencèrent à défiler devant ses paupières closes, sans qu'il ne puisse les refouler ou s'en prémunir.
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Stockholm, un mois auparavant.
Alvàr Theländer se retourna dans la rue pour vérifier s'il n'était pas suivi. Personne n'était sensé connaître ses activités ni celles de son frère, mais mieux valait être prudent. La mission dont sa famille avait été investie il y a de cela près de six cents ans était suffisamment sensible pour qu'ils redoublent de précaution.
Certain qu'il était seul dans cette ruelle, Alvàr tourna la clef dans la serrure plusieurs fois centenaire et poussa l'énorme porte en bois qui faisait office de remparts au reste du monde. La porte grinça sur elle-même avant de se refermer d'un claquement sec. Le jeune Suédois promena son regard sur l'immense hall encombré d'objets pour le moins moyenâgeux : une armure du XVème siècle, plusieurs hallebardes et de lourdes commodes en chêne. N'importe quel visiteur s'étonnerait d'une telle décoration et se poserait la question de savoir ce que ces deux frères de vingt-deux et vingt-cinq ans faisaient dans un musée poussiéreux. Pour Alvàr, cette ambiance était familière – il baignait dedans depuis sa plus tendre enfance –, mais également rassurante.
Sans faire de bruit, il se dirigea vers la salle d'armes, certain qu'Esbjörn s'y trouverait. Se fabriquer un arsenal était pour son aîné une véritable passion, et un passe-temps utile étant donné leur lourde tâche. Il marcha d'un pas tranquille vers l'huis bardé de fonderies, et s'étonna de la voir entre-ouverte. Se doutant qu'un événement inhabituel était en train de se produire, il avança prudemment, armant la dague qui était attachée à son poignet gauche. La porte s'ouvrit un peu plus en grinçant sur une pièce totalement mise à sac.
« Esbjörn ? » appela-t-il le cœur battant.
Il aperçut son frère près de sa table de travail et courut vers lui, affolé par la longue traînée de sang qui coulait de sa lèvre fendue.
Esbjörn rouvrit les yeux, mais la lueur qu'il y vit briller dans les prunelles bleu-violet glaça Alvàr de stupeur. C'était comme si ce n'était pas son aîné qui le regardait avec fixité et froideur. Il frémit lorsqu'une main tremblante vint caresser sa joue.
« Rune… Alors toi aussi, tu es revenu ? » murmura le blessé.
Alvàr arqua un sourcil, ne comprenant pas un traître mot de ce qu'il disait.
« Comment m'as-tu appelé ? »
Esbjörn garda le silence, ses yeux se fixant sur un point derrière Alvàr. Celui-ci sentit une présence dans son dos et se retourna, laissant la dague surgir de sa cachette. Il plongea de côté avec une agilité féline, portant son poing armé à son adversaire qui ne dut son salut qu'à sa rapidité de réaction.
« Qu'est-ce que tu lui as fait ? » gronda-t-il tout en actionnant le mécanisme à son poignet droit. Une autre lame jaillit des profondeurs de sa manche.
« Sur la défensive, hum ? » rétorqua l'intrus, qui ne fit même pas mine de se mettre en garde. « À vrai dire, je préfère cela.
– Répond à ma question !
– Je lui ai fait changer de… façon de penser, dirions-nous. »
Le regard d'Alvàr se posa immédiatement sur la femme aux longs cheveux noirs dont la silhouette fine venait d'apparaître dans les ténèbres de la salle d'armes. À côté de son gigantesque compagnon, elle semblait aussi frêle qu'une brindille perdue dans une tempête.
« Qui êtes-vous ?
– Tu n'as pas besoin de le savoir. De toute façon, dans quelques minutes, tu seras un autre homme », répliqua la brunette.
« Je vous préviens, je ne vais pas me laisser faire ! »
Alvàr jeta un regard de défi aux deux inconnus, s'apprêtant à bondir sur la femme avec la ferme intention de s'en servir comme bouclier humain contre le géant. Il révisa son jugement lorsqu'Esbjörn saisit l'une de ses chevilles d'une main tremblante.
« Rune… Tu dois laisser Rune revenir. C'est important, autant que le tombeau que vous gardez. »
Alvàr dévisagea l'homme qui ressemblait tant à son frère, mais ne trouva rien dans ce regard si étrange qui lui rappelât Esbjörn.
« Qui es-tu ?
– Minos du Griffon, Juge des Enfers au… service d'Hadès. »
Le jeune Suédois se sentit trembler des pieds à la tête alors qu'il réalisait qui habitait désormais le corps de son frère aîné.
« Qui est Rune ?
– Le Procureur des enfers. Mon fidèle serviteur. »
Alvàr ferma les yeux, et inspira longuement avant de prendre la décision de ne pas résister à ses agresseurs.
« Faîtes ce que vous avez à faire », décréta-t-il en soulevant légèrement les paupières, ignorant le géant qui s'était rapproché.
Ses parents lui avaient toujours dit qu'il était né avec un destin à accomplir. Il ferait son devoir jusqu'au bout.
Le coup qui lui fut porté à la nuque l'envoya directement au sol. Sa vue se brouilla très rapidement, lui laissant à peine apercevoir l'entrée du passage secret menant à l'objet de leur garde.
« N'oublie pas Rune… Tu es désormais l'un des gardiens du tombeau. »
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Rune laissa échapper un long gémissement, une horrible migraine lui vrillant le cerveau comme si le coup l'atteignait de nouveau.
« N'oublie pas Rune… Tu es désormais l'un des gardiens du tombeau. »
Les paroles d'Alvàr lui revinrent de nouveau en mémoire.
« Pitié, il faut que cela cesse ! sanglota-t-il.
– Du calme, Rune. Ne t'agite pas ! »
La voix du Seigneur Minos. Le Balrog fit ses meilleurs efforts pour rouvrir les yeux, son regard s'accrochant à celui de son maître. Une larme roula le long de sa joue lorsque la douleur l'assaillit de nouveau.
« Les hommes… ceux dont nous empruntons le corps », commença-t-il, sa bouche trop sèche l'empêchant presque de parler. « Ils étaient frères, n'est-ce pas ?
– Oui, ils étaient frères », avoua le Griffon en remplaçant la serviette humide sur son front.
Rune lui saisit fébrilement le poignet, comme pour se raccrocher à lui et éviter de succomber à l'évanouissement.
« Est-ce que c'est pour cela que vous me protégez… parce que ce lien perdure en nous ? »
Minos se pencha sur lui et prit de longues minutes à l'observer.
« Peut-être que cela m'influence en effet… mais ce n'est pas quelque chose dont tu doives te soucier pour l'instant. Repose-toi », lui demanda-t-il avec une douceur totalement inaccoutumée. « Et surtout, ne parle de ce lien à personne, ni du tombeau. Il y a trop d'éléments qui m'échappent encore... »
Rune se contenta d'obtempérer d'un battement de paupières: de toute façon, ses forces et sa conscience lui échappaient de nouveau.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 Mai 2004, 23h30 (May 29, 2:30 PM GMT +9:00)
La colonne avait traversé la pelouse, balayant les toiles cirées bleues, et s'était arrêtée devant le Pavillon Bishamonten. Au centre de la tourmente, le petit Camú défiait l'assistance de ses yeux de braise, un rictus haineux et cruel déformant ses lèvres. Les tourbillons, dignes des pires ouragans, empêchaient quiconque de s'approcher de lui.
« Il faut l'arrêter, et vite ! » hurla Candelas tout en s'accrochant tant bien que mal à une barrière.
Il était celui qui se tenait le plus près de l'enfant. Camus, de Grandfort, Shina, Shura... tous les autres avaient été renvoyés à une dizaine de mètres par la tempête. Il tenta de se rapprocher encore du possédé, mais une bourrasque prodigieuse le plaqua contre la clôture.
« Adrian, restez où vous êtes, c'est trop dangereux ! » hurla Shina, que Shura maintenait fermement contre lui de peur qu'elle ne s'envole.
Adrian acquiesça mentalement. De toute manière, il ne pouvait pas bouger, au risque d'être violemment rejeté en arrière. Il regarda de nouveau l'enfant, recherchant désespérément un moyen de l'atteindre, lorsqu'il aperçut une ombre dévaler à toute vitesse la colline. Il plissa les yeux et vit qu'effectivement une silhouette s'approchait du petit possédé, apparemment nullement gênée par les bourrasques de vent qui soufflait sur le parc.
« Grand Maître ? »
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James bondit sur l'enfant et l'attrapa à bras le corps. Une formidable bourrasque faillit le faire tomber en arrière, mais il réussit à rétablir son équilibre. Il serra fermement Camú contre lui et se campa sur ses jambes pour résister aux tourbillons qui l'assaillaient. Ceux-ci faiblirent petit à petit, laissant à Candelas la possibilité de voler en direction de James et de son prisonnier. Il posa une pièce de monnaie sur le front du petit possédé qui se fit mine de le repousser, et se mit à proférer des incantations en latin.
Une fumée ocre se dégagea de la pièce tandis que le corps de l'enfant se tordit, puis se raidit. Enfin, sa tête bascula en arrière, signe qu'il avait perdu connaissance.
« Grand Maître, vous feriez mieux de vous éloignez... » souffla Candelas.
James lui jeta un regard hagard, tant il semblait surpris de ne pas avoir été broyé par la tempête.
« Quoi ?
– Grand Maître, confiez-moi l'enfant. L'esprit risque se manifester de nouveau et mes incantations ne le retiendront pas très longtemps.
– Oui, vous avez raison. »
Italie, Venise, 29 Mai 2004, 16h40 (May 30, 2:40 PM GMT +2:00)
Sylvenius glissa un regard vide en direction de la fenêtre. Le soleil brillait dans un ciel sans nuage et ne se coucherait pas avant quatre ou cinq heures. Il soupira, se reposant les mêmes questions qui l'obsédaient depuis des millénaires, depuis le jour où il avait échoué sur cette planète, via une porte dimensionnelle. Pourquoi était-il immortel ici, alors qu'il était bel et bien mortel dans son monde ? Pour quelle raison ne supportait-il pas la lumière du soleil ? Était-ce dû au fait que dans sa dimension, deux astres comparables à la lune brillaient en permanence sur des contrées arides ? Et pourquoi ses pouvoirs s'affaiblissaient-ils au fur et à mesure que son séjour se prolongeait ?
Le bruit familier de l'encensoir le ramena à sa préoccupation principale: l'Ordre d'Ermengardis. Lorsqu'il était sorti de sa prison de pierres et avait émergé des eaux du Grand Canal sous sa forme originelle, seule lui avait compté une chose : retrouver Marius et se venger de sa dernière humiliation. Quelle n'avait été sa surprise d'apprendre que les cartes avaient été redistribuées sur Terre : Marius avait été vaincu et gisait dans un cercueil en platine depuis plus de cinq siècles. L'instigateur de sa chute se trouvait être l'Ordre d'Ermengardis, que Sylvenius se remémorait comme un groupement mineur de guerriers et de mages, constamment menacé de disparition par l'armée du cruel vampire. Cette organisation avait grandi – trop à son goût – pour désormais étendre sa suprématie à tous les continents et s'opposer avec insistance aux créatures de la nuit. Chose plus incroyable, il avait supplanté les différents sanctuaires divins dans le rôle de défenseur de la planète.
Cet Ordre était un danger pour lui et viendrait vite contrecarrer ses projets, Sylvenius le sentait. Mais avant de s'en débarrasser, il devait trouver un moyen de récupérer les dépouilles de Marius et de ses généraux : chacun d'entre eux possédait une pièce importante de son puzzle.
« Maître Sylvenius, puis-je vous parler ? »
Les paroles de Giuliano Visconti le tirèrent de ses réflexions et de la torpeur dans laquelle elles l'avaient plongé. Il reporta son attention sur l'homme qui se tenait bien droit devant lui et le fixait d'un regard exempt de peur. Sylvenius vit pourtant un frisson d'appréhension parcourir son conseiller lorsque soudain deux mains joueuses enserrèrent sa taille, remontèrent le long de son torse, caressèrent ses épaules puis s'immobilisèrent dans son cou.
« Lu Wa, laisse-le tranquille ! C'est mon premier conseiller, je te le rappelle ! gronda Sylvenius. Interdiction de le mordre ! »
La belle Chinoise lâcha le cou de sa proie en affectant un air boudeur et s'écarta de lui avec une pirouette qui fit voler les pans de sa longue robe noire.
« Ne m'en voulez pas... J'adore les beaux mâles, surtout à la quarantaine bien conservée », répliqua-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
Sylvenius lui fit signe de s'éloigner de son serviteur d'un geste de la main. Lu Wa s'effaça dans la pénombre d'une colonnade en riant.
« Parle, Giuliano, tu es en sécurité...
– Merci Maître. J'ai trois informations qui pourraient vous intéresser : l'une concerne l'Ordre d'Ermengardis, et les deux autres, le Sanctuaire Terrestre. Néanmoins, je pense que l'information au sujet d'Ermengardis vous intéressera en priorité, car vous voudrez peut-être intervenir... »
Sylvenius fronça les sourcils, impatienté par tant de mystères. Giuliano Visconti était le digne descendant d'Ernesto Visconti et Francesco Visconti, qui l'avaient servi aux treizième et quatorzième siècles, et comme ses deux illustres ancêtres, il avait la fâcheuse tendance à éprouver ses nerfs en distillant les informations au compte-gouttes.
« Continue, Giuliano, ne me fais donc pas languir davantage...
– Notre satellite d'observation stationnant au-dessus du Japon a envoyé il y a quelques minutes les photos de la célébration de la création de l'Ordre d'Ermengardis. Celles-ci montrent un quartier général dévasté, fui par des habitants apeurés. »
Les yeux de Sylvenius brillèrent d'un éclat mauvais, ce qui parut remplir de contentement Visconti.
« Avez-vous une idée de ce qu'il s'y passe ? demanda le vampire d'une voix qui trahissait son enthousiasme.
– Selon notre première analyse, il semblerait le résultat de la manifestation d'un ou plusieurs démons... Le phénomène a commencé il y a à peu près une heure, et se poursuit à l'heure où nous parlons. »
Sylvenius ne put se retenir de sourire en entendant ces mots.
« C'est effectivement une nouvelle très intéressante... Il serait dommage que l'Ordre soit détruit avant de m'avoir délivré certaines informations. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 23h40 (May 29, 2:40 PM GMT +9:00)
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Le petit Camú avait été amené à l'intérieur du Pavillon Bishamonten, le plus proche du théâtre des évènements. James, Eleny, Julian Candelas, Philippe de Grandfort, ainsi qu'Ambre, Camus, Angelo, Milo, Aphrodite, Shura, Saga, Kanon, Shina et bien sûr Hyoga, se trouvaient à son chevet. Les autres membres du "cercle" étaient restés dehors pour aider la garde du quartier général à diriger les invités en dehors du domaine, ou le cas échéant, à les abriter dans les pavillons voisins.
Camú s'était endormi, mais son sommeil ne présageait rien de bon : il haletait, tel un animal qui aurait trop couru. Hyoga tenait la main de son fils, couvrant de baisers le front moite, faisant fi des recommandations de prudence de son ancien maître et du comte de Grandfort. Candelas approcha son visage de celui de l'enfant, puis tourna la tête en direction de la cheminée.
« D'où sortez-vous cela ? » demanda-t- il d'un ton inquisiteur en désignant la boîte en verre du menton.
Aphrodite suivit son regard et haussa les épaules.
« Aucune idée, c'était déjà là quand nous sommes arrivés. Quelqu'un a dû amener la boite d'une cave ou d'un brocanteur quelconque. Il y en a qui n'ont point de goût, vraiment !
– Qu'y avait-il dedans ? Elle est vide…
– Tiens, c'est vrai... Qui a eu la bonne idée de virer cette horreur ? » murmura Saga, frottant son menton de la main d'un air songeur.
« Cette horreur ?
– Une poupée japonaise. » Camus secoua la tête avec dégoût. « Je n'avais jamais vu un tel regard pour une poupée : on aurait dit qu'il était vivant tant il était expressif.
– Sans compter que j'avais l'impression que ses cheveux poussaient. » Milo grimaça à son tour avant de poursuivre : « Les cheveux d'une poupée ne peuvent pas pousser que je sache ! »
Candelas ne put s'empêcher de froncer ses sourcils grisonnants.
« Autre chose ?
– La petite fille... souffla Angelo.
– Quelle petite fille ? demanda Candelas en se plantant devant lui.
– Celle qui hante cet endroit...
– Tu me sembles bien au courant de ce qui se passe ici ! »
L'Italien prétendit détourner le regard pour ne pas avoir à soutenir celui du vieil Espagnol.
« Non, pas plus que les autres, répondit-il à voix basse.
– Alors comment sais-tu que cette petite fille est une revenante ? Peux-tu communiquer avec elle ? »
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Angelo prit un air gêné, ne sachant visiblement que répondre. Selon ce qu'il avait avoué à demi-mot à Shura, la gamine lui était apparue presque toutes les heures depuis la veille.
« Eh bien... »
L'embarras d'Angelo était palpable, frisant le désespoir. Shura décida de lui donner un coup de main avant qu'il ne s'effondre. Le sentant proche du point de rupture, Shina saisit son poignet pour l'empêcher d'avancer, mais il se dégagea d'un geste sec pour venir s'interposer entre Candelas et Angelo.
« Foutez-lui la paix, ou plutôt… foutez-nous la paix et allez-vous-en !
– Du calme Shura… Je peux tout expliquer ! » rétorqua Angelo, surpris de la réaction agressive de son compagnon.
Shura s'aperçut alors que tous les regards étaient posés sur lui, certains teintés de stupeur et d'incompréhension, ce qui le poussa à regagner son calme. Il s'éloigna du groupe sans un mot et s'approcha de la baie vitrée, à laquelle il s'adossa. Il continua cependant à toiser Adrian Candelas avec des yeux où flottaient les spectres de la colère et du ressentiment.
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Sans se formaliser de cette réaction, Candelas s'approcha de la boîte en verre, qu'il détailla avec minutie.
« Je crois que je commence à comprendre ce qui se passe ici », marmonna-t-il avant d'étendre la main et pousser la boîte dans le vide.
Celle-ci se brisa à terre avec un bruit étrange, différent de celui du verre cassé, auquel le petit Camú répondit par des gémissements.
« Qu'avez-vous fait ? » demanda Hyoga d'un ton accusateur.
Candelas se retourna, offrant un visage quasi illuminé à ses compagnons d'infortune.
« J'ai compris !
– Qu'avez-vous compris, Adrian ? demanda James d'un ton inquiet.
– La poupée et le fantôme... sont liés. »
Un silence suivit cette assertion, durant lequel Adrian Candelas sembla inspecter du regard chaque recoin du salon. Il se figea soudain, son visage affichant la plus pure frayeur.
« Elle va bientôt quitter le corps de l'enfant, et elle cherche quelqu'un d'autre... Quelqu'un de plus fort, qui pourra la recevoir, lui servir de vaisseau.
– Non ! Nous ne la laisserons pas faire ! s'exclama James.
– Oh que si ! » s'indigna Hyoga.
James tourna les yeux vers le chevalier du Cygne.
« Hyoga, je sais ce que...
– Ce que je ressens ? Non, j'en doute. C'est mon fils aîné qui est en danger de mort ! répliqua le Russe d'une voix altérée.
– Sais-tu ce que tu demandes ainsi ? Que l'un d'entre nous se sacrifie pour « héberger » le fantôme en lui ?
– Non, il n'y a qu'une seule et unique personne qui va se sacrifier ici, et c'est moi ! » répondit Hyoga.
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Camus bondit en entendant ces paroles. Il allait lui servir son meilleur discours sur les sacrifices inutiles, et le danger qu'il ferait courir à tous en étant possédé, lorsqu'il une main ferme se posa sur son épaule et le reteint. Il se retourna et se retrouva face aux yeux glacés du Comte de Grandfort.
« Gabriel, laissez-le...
– Mais je ne peux pas le laisser faire.
– Vous ne pouvez pas l'empêcher de sauver son enfant. »
Camus baissa malgré lui la tête, avouant son impuissance : en effet, que pouvait-il dire ? Que pouvait-il avancer à Hyoga pour l'empêcher de donner sa vie pour son fils. Rien, sans doute.
« Je... balbutia-t-il.
– Vous feriez sans doute la même chose si vous aviez un enfant.
– Sans doute, mais là n'est pas question.
– Je suis désolé, mais je ne comprends pas le sens de vos paroles. Il est vrai que je ne connais pas ce jeune homme aussi bien que vous. Il vous a appelé maître. »
Camus baissa les yeux, troublé par cette remarque.
« Oui, je le connais très bien. Il a le pouvoir de geler tout être ou toute matière jusqu'à sa destruction. C'est pour cette raison qu'il ne doit pas se laisser posséder par l'esprit. Qui sait ce qu'il serait conduit à faire ? »
Les yeux du comte s'agrandirent de surprise.
« Geler tout être ou toute matière jusqu'à sa destruction», répéta-t-il.
Camus comprit trop tard qu'il venait de se trahir lorsque son père posa un regard pénétrant sur lui.
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James se sentit à court d'arguments : que répondre à un homme prêt à donner sa vie pour son enfant ? Mais ce fut Adrian qui prit l'initiative de rétorquer à sa place.
« L'esprit ne viendra pas à vous : vous n'êtes pas prédisposé. Il faut quelqu'un de plus réceptif, un homme dont l'âme a déjà côtoyé celles des morts », annonça-t-il en glissant un regard sur Angelo, qui blêmit.
« Qu'est ce que c'est que ces élucubrations ! » rugit Shura.
Angelo resta à fixer le vide, une chape de plomb s'étant abattue sur ces épaules.
« Qu'est-ce qui vous permet de dire que le fantôme veut posséder le corps d'Angelo ? protesta Kanon.
– Parce qu'il a été le témoin privilégié de ses apparitions. L'esprit a choisi votre ami comme son messager : c'est vers lui qu'il se tournera en priorité. »
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Accablé par cette annonce, Angelo jeta un regard désespéré à Ambre. Celle-ci détourna les yeux, pour rencontrer ceux, vides de toute expression, de Camus qui semblait en proie à d'intenses réflexions. Il aurait voulu parler à la jeune femme, lui dire combien il l'aimait, mais il connaissait d'avance sa réponse : « Je pense que nous faisons une bêtise ». Les mots qu'elle avait prononcés, après avoir mis un terme définitif à leur baiser, raisonnaient toujours dans sa tête.
Il glissa un regard triste à l'enfant que Hyoga tenait dans ses bras.
« S'il n'y a pas d'autre solution... »
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« Que fait-on maintenant ? demanda Kanon.
– Quelqu'un connaîtrait-il l'origine du bâtiment ? » interrogea Candelas.
Il y eut un bref silence.
« Autant que je sache, avoua James, le site a été bâti par la fondation Graad entre 1980 et 1982, comme centre de recherche. Au démantèlement de la fondation, l'Ordre d'Ermengardis a tout repris en bloc, ce site m'ayant paru adéquat pour établir le quartier général, car relativement neuf et très avancé technologiquement. »
Candelas hocha la tête d'un air approbateur.
« Je ne puis que saluer votre choix, Grand Maître, mais je pense que ce bâtiment-ci est antérieur aux années 1980... Début du siècle, peut-être ?
– Où voulez-vous en venir ? interrogea Saga, impatient.
– Je pense que la fillette qui est apparue à Angelo devait vivre ici, et est morte dans ces lieux. Pour une raison qui m'échappe encore, elle ne peut pas s'en éloigner et hante cette bâtisse, attendant qu'on retrouve son cadavre. Quant à la poupée, c'est très certainement la forme qu'elle revêt pour se fondre parmi les vivants.
– En êtes-vous sûr ? répliqua James. J'ai pourtant fait vérifier ce site par les meilleurs spécialistes des sciences occultes de notre ordre ! Ils n'auraient certainement pas manqué de repérer sa présence.
– Je suis certain de ce que je dis, affirma Candelas. Elle ne s'est peut-être pas manifestée au moment où vos spécialistes sont passés.
– Comment le savoir ? murmura Saga.
– Il faudrait vérifier l'historique de ce lieu dans la base de données de l'ordre, pour peu que l'on puisse accéder au bureau de James, suggéra Eleny.
– Et il y a également les archives de notre bibliothèque, dans le bâtiment C, renchérit James. Les coupures de presse concernant les évènements à caractère anormal survenus sur le Kantô depuis le début du dix-neuvième siècle y sont répertoriés. S'il y a eu un incident ici, il est forcément visé dans les archives. »
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Angelo s'approcha sans bruit de Hyoga, notant avec quelle douceur le père berçait son enfant.
« Est-ce qu'il va mieux ? »
Hyoga releva la tête et regarda Angelo, un peu étonné que celui-ci montrât autant d'inquiétude envers son fils.
« Il est calme, mais il ne s'est pas encore réveillé.
– Je suis sûr qu'il va aller bien vite mieux », assura Angelo en tendant une main pour caresser le front de l'enfant.
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Saga commençait à se lasser de toutes ces discussions : la vie du fils de Hyoga, et potentiellement celle d'Angelo, étaient en jeu. Il fallait donc cesser de parler et agir.
« Je pense qu'il faudrait nous séparer en plusieurs groupes : l'un se rend aux archives, l'autre va vérifier la base de données. Et les plus courageux peuvent commencer à chercher la dépouille de la gamine, histoire de ne pas perdre de temps, suggéra-t-il d'une voix ferme.
– C'est une bonne idée, en effet ! l'appuya Kanon.
– Une bonne idée ? Je dirais plutôt une idée dangereuse, objecta de Grandfort.
– Nul ne sait comment le fantôme de la fillette va réagir s'il découvre que nous cherchons à la débusquer, compléta Candelas.
– Mais c'est pour l'aider ! protesta Camus.
– Je ne pense pas qu'elle puisse le comprendre. Pour elle, nous ne sommes que des envahisseurs et elle cherche à nous chasser. S'aventurer davantage dans son domaine risque de provoquer chez elle de la colère, du même type que la tempête que nous venons d'essuyer.
– Il n'y a donc aucun moyen de communiquer avec elle, de lui faire comprendre que nous ne sommes pas des ennemis ? insista Milo.
– Non aucun, fit Candelas en hochant la tête négativement. Et je le répète, c'est très dangereux et peut-être lourd de conséquences.
– Je ne peux que vous donner raison, Adrian, mais le temps presse, interrompit James, il faut libérer le petit Camú de l'emprise de l'esprit, et trouver un moyen de le contenir. Nous n'avons que trop discuter, il est temps de passer à l'action. Je me propose de rejoindre mon bureau, et d'aller vérifier la base de données avec Eleny. Saga, Kanon et Ambre, vous irez vérifier les archives.
– C'est comme si nous étions déjà partis, Grand...
– Angelo, non ! »
Toute l'assemblée se retourna en direction de Hyoga qui venait de pousser ce cri. Angelo se trouvait agenouillé près du sofa où reposait le petit Camú, et avait tendu ses bras devant lui, tentant d'attraper un objet chimérique. Puis son corps retomba brusquement en arrière, et sa tête heurta le sol avec un bruit sec.
« Angelo ! »
Pavillon Benten
« Du calme, je vous en prie, du calme... vous êtes en sécurité ici ! » criait Dohko, s'efforçant de rassurer tant bien que mal la quinzaine de personnes qui s'étaient amassées dans le salon du Pavillon.
La foule sembla s'apaiser enfin, lorsque les pleurs d'un enfant retentirent au fond de la salle. Les murmures inquiets reprirent aussitôt.
« Ils sont terrorisés, je ne sais pas comment on va les calmer ! constata Shion.
– Non, moi non plus... »
Dohko jeta un regard désespéré à la foule, puis vers la baie vitrée. Il ne put réprimer un sourire, qui n'échappa pas à Shion. Celui-ci tourna les yeux à son tour vers la vitre, dans laquelle se reflétait une lune voilée par un nuage gris.
« La tempête a cessé », murmura-t-il, soulagé de voir que l'atmosphère s'était enfin apaisée.
Shion se dirigea vers une fenêtre, qu'il ouvrit pour passer la tête à l'extérieur. Les mugissements du vent avaient fait place à un relatif silence, perturbé seul par le chant des grillons. Il soupira, trouvant plaisant ce petit concert annonciateur de l'été.
Mais les insectes se turent soudainement, leur crissement remplacé par un sifflement de serpent. Shion écarquilla les yeux lorsqu'il vit se projeter une ombre sur la façade du pavillon Bishamonten. Il recula instinctivement, et referma la porte-fenêtre.
« Que se passe-t-il ? Tu es devenu tout pâle…, s'étonna Mü.
– Je crains que nous ne soyons pas seuls », répondit Shion en lui faisant signe de se baisser. Il siffla entre ses doigts puis pointa la fenêtre du doigt lorsqu'il fut certain d'avoir l'attention de Dohko. « Il va falloir trouver le moyen de barricader ces gens quelque part. »
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Saga et Milo déposèrent Angelo sur le deuxième sofa sous les yeux inquiets de leurs compagnons. Candelas s'approcha du jeune homme qui semblait plongé dans un profond sommeil, et tendit sa main pour vérifier son pouls.
Son père, agenouillé auprès du corps de sa mère, une bûche incandescente à la main. Les flammes léchant les vêtements, puis les cheveux, et la peau blanche. Lui, enfant, le suppliant d'arrêter. Les images défilèrent devant les yeux de Shura, si réelles qu'il s'imagina Candelas faisant subir le même sort à Angelo.
« Lâchez-le, ne le touchez pas ! » hurla-t-il en s'élançant sur le chef de l'escadron de Séville.
Comme elle avait déjà tenté de le faire, Shina s'interposa et stoppa Shura avant qu'il ne bouscule le vieil homme.
« Arrête maintenant et laisse-le faire ! La situation est grave, et il semble être le seul à pouvoir aider Angelo.
– Mais qu'en sais-tu ? C'est un criminel ! Un tueur ! Un assa... »
L'Italienne plaqua sa main contre la bouche de l'Espagnol, l'empêchant de poursuivre.
« Arrête ! Je ne sais pas pourquoi tu te comportes ainsi, mais je t'en prie, arrête et fais-lui confiance ! »
O
Candelas ne prêta pas attention à la nouvelle colère de Shura et continua son inspection. Il souleva l'une des paupières et contempla l'iris bleu, d'une fixité inquiétante.
« Il est en catatonie, annonça-t-il en relevant la tête vers James et Saga.
– Que lui est-il arrivé ? demanda le Grec, inquiet.
– Est-ce qu'il est... ?
– Mort ? Non. » Candelas secoua la tête d'un air catégorique. « Je pense plutôt que votre ami a décidé d'affronter l'esprit, seul.
– Et on dirait que son choix a porté ses fruits : la tempête a cessé », murmura Eleny en s'approchant de la baie vitrée.
Elle contempla avec étonnement le calme qui régnait : les arbres étaient de nouveau immobiles, projetant leurs hautes silhouettes sur le parc dévasté.
« C'est Angelo qui a réussi cela ? s'interrogea Aphrodite.
– Oui, sans doute, répondit Candelas en se remettant debout. Mais j'ignore combien de temps il pourra retenir l'esprit en lui.
– Que voulez-vous dire ? demanda Camus.
– Le fantôme de la gamine cherchait un vaisseau pour l'abriter et non une prison. Il y a de grandes chances qu'elle tente de s'évader du corps de votre ami. Et quand elle y parviendra, elle risque de se retourner contre nous, à moins qu'on ne lui donne ce qu'elle réclame...
– Mais justement, que veut-elle ? murmura Milo en se grattant la tête.
– Ça, cela va être à nous de le découvrir, conclut le vieil Espagnol. Il nous faut fouiller ce bâtiment pour trouver ce qui la retient ici. Son corps est peut-être enterré là, qui sait ?
– S'il y a un cadavre inhumé dans ce pavillon, je ne vois que deux endroits possibles pour cela, l'interrompit James. Les caves, car beaucoup n'ont pas été aménagées, et le quatrième étage. Comme les deuxième et troisième étages suffisaient à nos besoins en espace, j'ai demandé à ce que le dernier soit laissé en l'état. Il est donc resté tel qu'il l'était au temps de la fondation Graad.
– Ou tel qu'il était avant la fondation Graad, corrigea Candelas.
– Très bien, j'irai fouiller le quatrième étage avec Gabriel ! » annonça de Grandfort.
Camus voulut protester vigoureusement, mais il se contenta de glisser un regard à Ambre, implorant son aide. Celle-ci allait intervenir lorsque Milo lui coupa tous ses effets :
« Tu te fais appeler Gabriel, main... ? »
Camus pressa sa main devant la bouche de son ami pour l'empêcher de continuer. Aphrodite dévisagea le Français, mais n'osa pas lui demander à quoi il jouait. Saga et Kanon quant à eux se contentèrent de froncer les sourcils.
Camus jeta un regard angoissé à de Grandfort, qui ne semblait pas avoir remarqué son étrange comportement.
« Je suis d'accord. Le pavillon est vaste, autant envoyer également une autre équipe pour le chercher... Milo et Aphrodite, vous fouillerez les caves », ordonna James.
Les deux intéressés soupirèrent de concert, visiblement peu enthousiastes de leur affectation.
« Et moi ? demanda Shura en se rapprochant du groupe, Shina sur les talons.
– Tu restes avec Angelo, et Adrian... »
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Shura sentit un frisson plus que désagréable parcourir son corps. Il voulut protester contre la décision de James, mais ce fut Shina qui le fit à sa place.
« Grand Maître, je me propose de rester ici. Shura sera certainement plus utile à ses compagnons qu'à monsieur Candelas.
– Je pense qu'au contraire la place de Shura est ici, aux côtés d'Angelo et de Candelas. » Le regard de James glissa sur le jeune homme, puis se concentra de nouveau sur Shina. « Et j'ai d'ailleurs une autre mission pour toi, Shina : celle d'organiser nos amis qui sont restés à l'extérieur, dans le Palais Benten.
– Oui maître. »
Shina évita de regarder Shura, qu'elle sentait envahi soudain d'une profonde détresse.
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Camus jeta un regard à Hyoga, qui caressait le visage de son fils tout en le berçant doucement.
« Est-ce qu'il va mieux ? »
Hyoga acquiesça de la tête.
« Oui, il s'est calmé et semble s'être endormi. C'est grâce à Angelo, je suppose.
– Oui... Grâce à Angelo. »
Camus reporta son regard sur l'Italien qui gisait sur le divan, les bras le long de son corps, aussi immobile qu'un mort. Il leva légèrement les yeux, et aperçut Ambre qui observait le Cancer avec une étrange expression de tristesse peinte sur son visage.
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Invisible à l'œil des habitants de ces pavillons qu'elle bernait si bien depuis quelques heures, la gamine sourit en baissant le regard sur l'homme évanoui. Lui, comme tous les autres, continuaient à croire qu'elle était un fantôme. Il faut dire que le vieux fou lui facilitait la tâche avec ses élucubrations.
« Oui, parfait. Diviser pour mieux régner », approuva-t-elle en voyant les hommes se disperser dans le bâtiment, avant de ricaner en détaillant l'évanoui avec envie. « Et maintenant… à nous !»
Italie, Venise, 29 mai 2004, 16h50 (May 29, 2:50 PM GMT +2:00)
C'était la pièce la plus obscure de son palais. Les murs et le dallage étaient en marbre anthracite, et les fenêtres en vitraux sombres ne laissaient filtrer pratiquement aucune lumière. Un antre parfait qu'il avait choisi pour exercer ses pouvoirs les plus noirs et conduire ses expériences les plus effrayantes.
Sylvenius s'approcha d'un objet haut et plat, recouvert d'un drap gris foncé. Il ôta celui-ci, faisant voler un nuage de poussière autour de lui, dévoilant une psyché dont le miroir était teinté de rouille. Sylvenius ne fut nullement surpris de ne point voir son reflet, car il n'en avait jamais eu dans cette dimension. Il caressa délicatement le verre luminescent qui se voila par ondes, telle la surface de l'eau effleurée par une brise légère.
« Je pense effectivement que je vais intervenir... »
Il plongea sa main dans la glace mouvante, et comme il s'y attendait, la vit disparaître dans la surface opaque. Sans hésiter, Sylvenius fit un pas en avant et laissa son corps entier être avalé par ce mystérieux objet.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 29 mai 2004, 23h50 (May 29, 2:50 PM, GMT +9:00)
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Angelo cligna des yeux comme pour se prouver que ce qu'il voyait n'était pas une illusion. Qu'il regardât à droite ou à gauche, tout n'était que bois lustré et brillant. Il reconnut un Ikebana, puis un écran géant de télévision, les sofas, la cheminée... Il semblait toujours se trouver dans le Salon du Pavillon Bishamonten, mais sans ses compagnons. Il baissa la tête et contempla le visage crispé de la gamine démoniaque, qu'il tenait fermement dans ses bras, à califourchon sur sa hanche droite.
« Tu crois vraiment pouvoir me retenir prisonnière ?
– À ton avis ? » Angelo resserra son étreinte sur la petite fille. Celle-ci, loin d'être effrayée, le regardait de ses grands yeux noirs. « Tu vas rester ici avec moi, poursuivit plus doucement Angelo. Comme ça, tu ne feras plus de dégâts. »
La gamine ne dit mot, mais lui adressa un sourire carnassier. Angelo sentit une onde de terreur parcourir son corps, mais il ne la lâcha pas. « Du calme, elle essaie de te faire peur pour que tu la relâches », se raisonna-t-il.
« Comment t'appelles-tu ? »
La petite sourit encore plus largement, sa bouche atteignant une proportion trop grande par rapport à son visage.
« Regarde devant toi, Masque de Mort... Souviens-toi de ce que tu es vraiment », finit-elle par répondre.
Angelo sentit le vent se lever dans le salon, puis une bourrasque balaya l'intérieur feutré en lambris et papiers japonais. À sa place, il découvrit un décor très familier.
Le campement des apprentis du Sanctuaire.
« Arrête, tu me fais mal ! cria une voix suppliante.
– La ferme ! »
Angelo écarquilla les yeux devant la scène qui s'ouvrait à lui.
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« Non, mais regardez-moi ça : on dirait une fille ! » s'exclama le petit Angelo en tirant sur l'une des boucles blondes du gamin qui était à genoux devant lui. Celui-ci tremblait de peur, retenant tant bien que mal ses larmes.
« Va falloir lui mettre un masque ! cria un autre garnement.
– Et l'envoyer chez les filles ! persifla un second.
– Comment tu t'appelles, mademoiselle ? » se moqua Angelo en poussant sa victime, qui glissa sur son postérieur.
Celui-ci se mit à sangloter puis étouffa ses pleurs, sans doute de peur que celles-ci ne déchaînent plus de sévices de la part de ses camarades.
« Alors, ça vient... Ton nom ?
– Sven ! »
Angelo partit dans un grand éclat de rire.
« Sven ? C'est bien trop masculin pour toi. Je vais te rebaptiser moi ! » Il fit semblant de réfléchir, prenant presque aussitôt un air moqueur. « Je vais t'appeler Aphrodite... Un nom de fille, ça te va très bien ! Allez, debout Aphrodite ! » s'écria Angelo en empoignant le pauvre gosse par les cheveux.
Cette fois-ci, Sven ne put retenir ses sanglots.
« Lâche-le ! »
Angelo s'immobilisa, mais ne lâcha pas Sven, qui était de nouveau à genoux et avait saisi à deux mains le poignet de son agresseur, tentant d'atténuer la pression sur sa crinière.
« Qui es-tu ? » demanda Angelo, tout en dévisageant d'un air de défi le gamin efflanqué et inconnu qui venait de se poster droit devant lui.
« Je m'appelle Shura, et je t'ordonne de le laisser !
– Ah oui ! ? Et pourquoi je le relâcherais ? D'ailleurs, t'es au courant ? C'est moi qui commande ici !
Ledit Shura sembla perdre patience.
« Écoute, l'Italien... Primo, tu vas le relâcher, parce que je te le dis. Secundo, je sais que tu te prends pour un caïd ici, mais ça ne va pas tarder à changer ! »
Angelo ne se démonta pas pour autant.
« Si tu veux que je le lâche, il va falloir te battre avec moi. Et si tu veux prendre ma place, tu vas devoir me tuer.
– Ça ne serait pas une grosse perte ! »
Shura marcha droit vers Angelo puis, arrivé à sa hauteur, lui envoya un coup de poing à l'estomac. Enragé, Angelo lâcha les cheveux de Sven pour rendre la pareille à son jeune adversaire. Celui-ci recula, et une fois l'étourdissement passé, sauta sur Angelo, l'attrapant à la gorge. Les deux gamins roulèrent dans la poussière, tandis que Sven s'écartait du théâtre des affrontements en hurlant sous le coup de la panique.
Les enfants entourèrent les deux combattants dans un brouhaha infernal, qui dura jusqu'à ce qu'une haute silhouette se dessine derrière l'attroupement. Aux cris de haine et d'excitation succédèrent les murmures et la peur. Seuls Angelo et Shura, trop occupés à se frapper, se griffer et se mordre, ne s'étaient pas rendu compte que Clavenius, chevalier d'Or du Cancer, s'approchait d'eux.
« Angelo ! Shura ! Cela suffit ! »
Les deux gamins ne cessèrent pas pour autant leur bagarre. Clavenius les empoigna donc par les cheveux, les forçant à se relever. Shura et Angelo hurlèrent, portant leurs mains écorchées à leur chevelure malmenée. Furieux, Angelo décocha un coup de pieds à Clavenius, puis frappa le poignet qui le retenait fermement. Le chevalier, stupéfait par la vindicte de son disciple, le lâcha.
Angelo, non content d'avoir regagné sa liberté, agrippa l'une des jambes de son maître et se mit à la boxer de ses petits poings.
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« Regarde ce que tu es depuis l'enfance : une brute, un animal sauvage ! » répéta la petite fille.
Angelo la regarda avec froideur.
« Tu lis dans mes souvenirs, n'est-ce pas ? » La gamine ne répondit pas, mais ses yeux se plissèrent de méchanceté. « Dans ce cas, pourquoi ne lis-tu pas jusqu'à la fin ?
– Jusqu'à la fin ?
– Oui, jusqu'à la fin, pour savoir comment cela s'est terminé ce jour-là... Car ce fut un jour important pour moi. »
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Le petit Angelo était couché sur le sol, le visage et le dos en sang. Tout ce dont il se souvenait, c'est que Clavenius l'avait battu à mort. Ses ecchymoses lui faisaient tellement mal qu'il se mit à prier pour que son maître lui donne le coup de grâce. Des bribes de conversation le ramenèrent à une pensée un peu moins morbide.
« Il a l'air mal en point... Tu crois qu'il va survivre ?
– Je ne sais pas, Clavenius l'a sérieusement amoché. Angelo porte mal son nom et c'est une vraie brute, mais il ne méritait pas cela.
– Je vais éponger son dos, cela le soulagera peut-être... »
Angelo sentit qu'on posait un objet doux, mais froid sur ses plaies, et gémit. Puis la douleur s'apaisa, en même temps qu'une sensation de fraîcheur plutôt plaisante l'envahit. Il ouvrit les yeux pour voir qui était son guérisseur.
« Toi !? »
Devant lui, était agenouillé Sven, qui le regardait avec de grands yeux interrogateurs. Il y avait posé près de la cage où était enfermé Angelo un panier contenant des linges, des fruits et du pain. Derrière Sven, il aperçut Shura, encagé comme lui dans une prison aux barreaux en bois. L'apprenti du chevalier du Capricorne avait la bouche pleine d'une grosse pomme qu'il engloutissait avec avidité.
« Qu'est-ce que tu fais là ? Va-t-en ! Si Clavenius te trouve, il te tuera et accrochera ta tête sur l'un des murs du Temple du Cancer, tel un nouveau trophée macabre », articula Angelo avec peine.
Il se força à se lever, faisant rouler le linge le long de son dos. Sven secoua la tête et tenta de l'obliger à se rasseoir.
« C'est bon, Clavenius a été convoqué par le Grand Pope et il ne sortira pas de l'audience d'ici deux à trois heures. Je crois que le Maître de Shura a réclamé la libération de son disciple, mais Clavenius a refusé. Il va certainement y avoir négociation.
– Je vais me faire passer un de ces savons au retour, moi ! » s'exclama Shura, en croquant à belles dents dans le fruit.
« Et puis d'ici, je peux voir facilement qui vient de la route, et m'enfuir à temps », compléta Sven.
Celui-ci prit une nouvelle serviette humide et entreprit d'éponger le visage d'Angelo, qui eut un mouvement de recul.
« Je n'en ai pas besoin !
– Je ne te veux pas de mal, je veux juste t'aider un peu.
– Tu perds ton temps, Sven, Angelo a la réputation d'être une vraie bête sauvage, comme tous les apprentis de Clavenius, d'ailleurs », soupira Shura en engloutissant le trognon de pomme. Il attrapa un morceau de pain avec avidité.
Vexé par ses paroles, Angelo prit le linge des mains de Sven et le passa sur ses joues en feu avant de le contempler en tremblant: il était maculé de sang.
« En voilà un autre ! Et une pomme aussi ! fit Sven en lui tendant le linge et le fruit.
– Pourquoi fais-tu tout cela ? » demanda Angelo en les prenant, grimaçant de douleur à chaque mouvement.
« Parce que vous êtes les deux seuls gamins de mon âge que je connaisse », répondit Sven en baissant la tête d'un air triste, avant de rajouter : « Bien que j'aurais préféré vous rencontrer dans d'autres circonstances. »
Angelo ne répondit rien, mais il se sentit soudain honteux d'avoir malmené le garçon. Il croqua dans sa pomme, dont il trouva le goût étrangement amer.
« Sven, cache-toi ! Je vois un garde qui monte vers nous ! hurla Shura.
– Vite… les linges ! Passe-les-moi ! Je te les ramène dès qu'il est reparti ! » cria Sven.
Il ramassa en hâte les serviettes qu'Angelo lui tendait, les fourra dans l'énorme panier et courut se cacher derrière de gros rochers en criant :
« Finit ta pomme avant qu'il n'arrive ! »
---
« Je venais d'avoir sept ans. C'est ce jour-là que j'ai rencontré Shura et Aphrodite et qu'ils sont devenus mes amis. »
Angelo regarda la petite fille, qui lui souriait toujours.
« Tu veux me prouver que tu n'es pas un monstre ? Je saurai bien faire remonter à la surface des souvenirs prouvant le contraire, Masque de Mort ! siffla-t-elle. Je n'ai que l'embarras du choix ! »
Angelo fronça légèrement les sourcils en entendant le nom tant détesté par lequel la petite fille l'avait appelé.
« Mais cherche, mon enfant, cherche ! » répliqua Angelo d'une voix calme. « Oui, vas-y, fouille dans ma mémoire. Pendant que tu t'acharnes sur mes souvenirs, je te tiens et tu ne t'attaques à personne d'autre ! »
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 17h00 (May 29, 3:00 PM GMT +2:00)
Temple d'Élision
Le soleil était encore haut dans le ciel lorsqu'Ishara ouvrit les paupières, tirée du sommeil par des coups donnés contre la porte de sa chambre. Elle mit quelques secondes à réaliser que quelqu'un lui signifiait son désir de lui parler avant de s'éveiller complètement, en proie à un profond sentiment de panique. Elle se rassura pourtant presque aussitôt, songeant que ce ne pouvait pas être Bàlint, celui-ci ne prenant que très rarement la peine de signaler son arrivée au préalable.
Elle se leva lentement, balayant du regard cette chambre qu'elle n'avait pas quittée depuis la veille. Un autre coup donné à la porte la fit tressaillir de nouveau.
« Oui, qui est là ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
– Votre serviteur, Glaucus. »
Ishara ouvrit la porte en soupirant et se trouva face à son fidèle gladiateur, dont la haute stature occupait l'encadrement.
« Que se passe-t-il, Glaucus ? Que me vaut cette visite en cette heure si hâtive ? s'étonna-t-elle.
– Maîtresse, Bàlint m'a demandé de vous conduire, vous et Amalric, en un lieu sûr…
– Un lieu sûr ? Mais ne sommes-nous donc point en sécurité ici ? »
Ishara s'aperçut alors que le Romain avait délaissé sa cuirasse et arborait une tenue beaucoup plus moderne.
« Non, il se pourrait que nous ne soyons plus en sécurité ici. J'ai reçu ordre de Bàlint de vous conduire à Rodorio, le village le plus proche, et de l'y attendre. »
Ishara recula à ses paroles, tremblante à l'idée que Bàlint était en train de manigancer quelque mauvais coup. N'était-ce point là une manœuvre de sa part pour l'éloigner définitivement de ce sanctuaire, et donc d'Apollon ? Ou peut-être même de l'éliminer ?
« Non, je refuse de m'en aller ! » répliqua-t-elle d'un ton ferme.
Glaucus l'attrapa par un bras, sans toutefois y appliquer trop de force.
« Je suis désolé, Maîtresse Ishara, mais je crains que vous n'ayez pas le choix… »
À suivre dans la Chronique VIII : Cauchemars (4/4)
