Chronique VIII : Cauchemars (4/4)

Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 17 h 05 (May 29, 3:05 PM GMT +2 :00)

Glaucus poussa Ishara dans sa chambre, avec une force toutefois contenue. Celle-ci se retrouva au milieu de la pièce et jeta un regard angoissé autour d'elle.

« Maîtresse, je vous en supplie, ne m'obligez pas à utiliser la force pour vous contraindre à me suivre ! »

La Babylonienne le dévisagea avec effarement avant de s'emporter contre lui.

« Mais pourquoi obéis-tu à Bàlint ? Tu le hais pourtant… Il ne veut que nous détruire ! »

Glaucus baissa la tête, un semblant de honte se peignant sur son visage.

« Je le hais certes, mais il est trop fort pour que je m'oppose à lui. »

Ishara ne sembla pas satisfaite de cette réponse et se dirigea d'un pas ferme vers la sortie, devant laquelle Glaucus restait posté.

« Il est hors de question que je te suive ou que j'obéisse aux ordres de Bàlint. »

Glaucus fit un pas à sa rencontre. L'expression de détermination peinte sur son visage l'étonna, et elle se mit à reculer, appréhendant légèrement la suite. Elle se retrouva vite acculée au mur, et sentit un objet pointu meurtrir son flanc.

Ishara se retourna et constata qu'elle se trouvait presque contre la statue d'Amalric, et que l'objet en question était l'une des mains de pierre de son ancien amant. Son regard glissa avec frayeur le long du bras, puis remonta jusqu'au visage. Celui-ci était parcouru de fissures plus qu'apparentes.

« Il est en train de revenir à la vie ! » songea-t-elle avec horreur.

Une main se posa sur son épaule, achevant de la terroriser. Animée d'un vif instinct de survie que la situation avait réveillé, elle bondit sur Glaucus et lui entailla la joue d'un coup de griffe. En dessous d'elle, le centurion ne riposta pas, trop surpris de la violence de sa réaction.

Reprenant un peu ses esprits, Ishara ne chercha pas lui faire davantage de mal. Elle vola au-dessus de son serviteur et s'enfuit dans le couloir.

Glaucus caressa l'entaille qu'Ishara venait de lui offrir en guise de cadeau d'adieu. Il retira sa main de sa joue et contempla le sang vermillon qui la maculait.

« Elle a choisi son camp », soupira-t-il.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 30 mai 2004, 0 h 35 (May 30, 3:35 PM GMT +9 :00)

Pavillon Bishamonten, quatrième étage

« Pourquoi avez-vous insisté pour que nous fassions équipe ensemble ? » demanda Camus en glissant un œil méfiant au Comte. ll redoutait la réponse, mais devait pourtant en avoir le cœur net.

« Parce que je vous apprécie... Je suis sûr que mon fils devait vous ressembler lorsqu'il avait votre âge. »

Camus se figea.

« Vous avez un fils ? » demanda-t-il d'une voix étouffée, faisant du mieux qu'il pouvait pour contenir l'émotion qu'avaient créée ces paroles.

De Grandfort s'arrêta à son tour.

« Oui, enfin j'avais un fils...

– Que lui est-il arrivé ?

– Il a disparu le soir de Noël, il y a de cela près de vingt-cinq ans. Sa mère me l'avait amené pour que je leur accorde refuge, mais mes parents les ont faits chassés à mon insu. Sa mère fut retrouvée morte au petit matin, mais mon fils était introuvable. Il l'est toujours d'ailleurs, malgré mes recherches. »

Camus sentit sa résolution vaciller à ces mots : il avait terriblement envie d'avouer à de Grandfort qu'il était son fils, mais il était incapable d'ouvrir la bouche et de prononcer ces paroles qui pourtant se pressaient sur ses lèvres : « Père, je suis Anton ».

« Venez mon garçon, nous devons continuer nos recherches. Nous devons savoir si le corps de cet enfant existe bien et le cas échéant, comprendre ce qu'il se passe. »

Camus acquiesça silencieusement, et se remit en route.

Pavillon Bishamonten, bureau de James

« Non, je ne trouve rien de spécial sur les origines de notre quartier général », soupira James en parcourant le texte qui s'était affiché à l'écran. « Les pavillons ont été construits dans les années 20 par un riche médecin, qui les a finalement revendus à la fondation Graad de Mitsumasa Kido. Aucun drame ne s'est produit en particulier », ajouta-t-il avant de froncer les sourcils. « Cette histoire de fantôme ne tient pas la route.

– Peut-être que nous avons fait fausse piste, acquiesça Eleny. Ce n'est peut-être pas un revenant qu'il faut chercher, mais autre chose.

– Oui, mais quoi ? »

Les deux vampires échangèrent des regards interrogateurs, cherchant quelle pouvait être la réelle cause de l'attaque contre le quartier général. Ils n'eurent pas à creuser bien loin : le moniteur de James s'éteignit soudainement, comme si l'électricité avait été débranchée.

« Que se passe-t-il ? » s'étonna James, tapotant sur le clavier dans l'espoir de rallumer l'ordinateur. Celui-ci se relança d'un coup, s'ouvrant sur un écran gris où un texte s'écrivait de lui-même en lettres de sang.

« Mais qu'est-ce que ? » James se pencha pour mieux décrypter avec stupeur les lignes vermillon : « Souvenez-vous d'Onimura », lut-il à voix haute.

« Lilith… C'est Lilith qui nous attaque, et non pas un fantôme ! » conclut Eleny.

Les lumières autour d'eux vacillèrent, puis s'éteignirent. Seul l'ordinateur resta allumé, projetant son faible halo sur le pâle visage de James. Les phrases s'effacèrent presque aussitôt de l'écran, pour être remplacées par de nouveaux mots de menace :

« J'ai un invité pour vous. Même les vies éternelles peuvent toucher à leur fin. »

Un grognement fauve se fit entendre du coin opposé au bureau de James. Eleny recula instinctivement, devinant la forme menaçante de l'invité. Celui-ci se dressa de toute sa taille, révélant un corps poilu et une massive tête de loup.

« James ! appela Eleny. Il nous faut fuir ! »

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

« On va voir si tu vas continuer à fanfaronner longtemps ! » siffla la petite fille.

Angelo sentit soudain sa vision se troubler, en même temps qu'une lumière l'aveugla. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Ambre le regardait d'un air inquiet.

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Sa main, toujours posée sur celle d'Angelo, glissa jusqu'à ses doigts, qu'elle saisit et entrecroisa avec les siens.

« Angelo, je suis désolée, je ne voulais pas réveiller de douloureux souvenirs, ni être indiscrète. Pardonne-moi. »

Angelo lui jeta un regard triste, navré de s'être emporté contre elle et désolé de ne pas arriver à trouver les mots et le courage de lui dire qu'elle l'attirait. Il se hasarda tout de même à caresser une joue. Doucement. Tendrement.

« Qui pourrait te tenir rigueur, belle Ambre ? » murmura-t-il en se rapprochant d'elle, le cœur battant.

Il n'en pouvait plus. Il lui fallait au moins un baiser pour apaiser le feu qui était en train de naître en lui. Sa main abandonna la joue rougissante pour glisser dans le cou, et passer derrière la nuque de la jeune femme.

Ils étaient désormais l'un contre l'autre.

« Angelo... Je... » dit Ambre d'une voix tremblante.

Angelo ne la laissa pas continuer. Il voulait ce baiser. Ses lèvres se posèrent sur celles frémissantes de la belle rousse, les savourant avec passion. Si frais, si délicieux...

Pourtant, la Française repoussa doucement Angelo de sa main libre.

« Attends, je crois que nous sommes en train de faire une bêtise », murmura-t-elle.

Angelo appuya son front contre celui d'Ambre, et plongea son regard dans les yeux émeraude. Il caressait toujours la nuque de la jeune femme.

« Vraiment ? » demanda-t-il, affectant l'assurance, mais priant intérieurement pour que la belle ne le rejette pas.

Elle parut hésiter: sa main, posée contre la poitrine d'Angelo, remonta jusqu'à son cou, puis glissa sur l'une de ses épaules, accélérant dangereusement les battements de son cœur, et faisant parcourir un frisson de désir le long de sa colonne vertébrale.

Il ferma les yeux, et à son plus grand bonheur, Ambre revint goûter à ses lèvres.

Angelo s'abandonnait totalement à ce baiser lorsqu'il sentit un objet pointu déchirer son abdomen. Il se dégagea légèrement de la jeune femme en hurlant de douleur.Elle éclata de rire, puis porta sa main ensanglantée à la joue d'Angelo, qu'elle caressa d'un sourire cruel.

« Tu ne crois tout de même pas que je puisse tomber un jour amoureuse de toi ! » susurra-t-elle.

Angelo gémit sous l'effet d'un violent élancement, mais ne relâcha pas la pression sur celle qui venait de le poignarder. Comprenant que celle-ci n'était pas celle qu'il croyait, il dégagea sa main de celle de sa compagne et enserra la taille fine.

« Tu n'es pas Ambre ! »

La jeune femme éclata de rire.

« Si, je suis Ambre, Masque de Mort !

Non ! Ce n'est pas mon nom !

Je ne t'aime pas, et jamais je ne pourrais aimer un être aussi vil que toi ! Maintenant, lâche-moi, et laisse-moi rejoindre Camus! » hurla-t-elle en posant ses mains contre sa poitrine et en le poussant de toutes ses forces.

« Non, tu n'es pas Ambre, mais ce démon avec lequel je me bats depuis tout à l'heure. Tu essaies encore de m'abuser pour que je te laisse partir, mais cela ne marchera pas ! » murmura Angelo en enlaçant encore plus fortement la jeune femme. La blessure à l'abdomen le lança si douloureusement qu'il crut défaillir.

« Je suis Ambre ! Et je te déteste !

Non, tu n'es pas Ambre ! Elle ne me ferrait jamais de mal ! Et quand bien même elle ne m'aimerait pas, quand bien même elle aimerait Camus ou un autre, j'essaierai tout de même de ravir son cœur ! »

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Angelo sentit le même malaise qui avait précédé la vision l'envahir, et la lumière l'aveugla de nouveau. Lorsque celle-ci décrut, il vit le visage de la petite fille, marqué par l'exaspération. Il glissa un œil sur son abdomen, s'assurant qu'il était vierge de toute blessure.

« Je t'avais dit que cela ne marcherait pas sur moi ! fit Angelo d'un ton sec. Ne recommence plus jamais cela. »

La petite fille eut un sourire terrible, encore plus effrayant que les toutes les expressions que son visage avait pu prendre depuis le début de ce «duel».

« Ou sinon quoi ? Masque de Mort va s'énerver ? »

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

« Hyoga, nous pouvons y aller ! »

Hyoga acquiesça silencieusement à l'ordre de Shina, lorsque le téléphone de celle-ci sonna. Elle lui fit un signe de la main de patienter quelques secondes, et s'écarta du centre de la pièce. Hyoga la regarda marcher jusqu'à la grande baie vitrée, puis reporta son attention sur son fils, qui dormait paisiblement dans ses bras. Il déposa un baiser sur le front de son enfant, et soupira de soulagement en voyant que celui-ci tournait légèrement la tête, réceptif à ce contact. Il caressa délicatement la chevelure blonde, lorsqu'un gémissement lugubre le fit se retourner.

« Angelo, est-ce que tu m'entends ? »

Shura était penché au-dessus du jeune homme, scrutant avec inquiétude le moindre signe d'amélioration de son état. Hyoga s'approcha presque timidement.

« Est-ce qu'il va mieux ? demanda-t-il, une anxiété certaine voilant sa voix.

– Non, aucun signe d'amélioration. »

Hyoga soupira, et embrassa de nouveau le front de son fils.

« Je suis désolé. J'aurais été le premier à me sacrifier pour Camú.

– Ce n'est rien... De toute façon, Angelo avait fait son choix, et personne n'aurait pu l'empêcher de faire ce qu'il avait prévu », répliqua Shura, en attrapant la main de son ami, espérant susciter un sursaut de vie.

« Je... Je pense que tu devrais faire confiance à Candelas.

– Tu plaisantes ? » s'écria Shura, en jetant un nouveau regard vindicatif en direction de l'intéressé.

Hyoga n'osa pas ajouter un mot devant tant de rancœur. Shura devait avoir ses raisons, mais lesquelles ? Il commençait à élaborer diverses hypothèses lorsque Shina revint vers eux, rangeant son téléphone portable dans la poche de sa veste.

« Du nouveau ? » demanda-t-il en la voyant s'approcher du divan et de Shura.

« C'était Marine : elle s'est réfugiée dans le Pavillon Komokuten avec Aiolia et Aldébaran. Elle me prévient d'être extrêmement prudente dehors. Elle a repéré plusieurs silhouettes suspectes près de notre pavillon.

– Des silhouettes suspectes ?

– Oui. Mais elle n'a pas été très claire à ce sujet. »

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

Angelo sentit la tête lui tourner de nouveau. Il ferma les yeux pour chasser l'étourdissement.

O

Masque de Mort se tenait devant lui, caparaçonné dans son armure d'or aux formes anguleuses. Sa terreur augmenta alors qu'il comprit dans quel endroit il se trouvait acculé. Il se retourna et aperçut le trou béant du Puits des Âmes. Un vent froid soufflait depuis ses profondeurs insondables, de même qu'un grondement sourd et effrayant montait de ses entrailles sans fond. Mais il n'eut guère le temps de se demander par quelle nouvelle sorcellerie il avait été renvoyé ici qu'il se sentit attrapé à la gorge puis violemment jeté à terre. Sa tête heurta une pierre et il vit trente-six chandelles. Lorsque sa vue redevint normale, il s'aperçut que Masque de Mort s'était penché sur lui et le regardait avec mépris.

« C'est impossible ! » balbutia Angelo en tentant de se relever.

Une main de fer s'abattit sur son épaule et le maintint au sol.

« Oh ! Mais si c'est possible, mon ange... Je n'ai jamais cessé d'exister en toi ! » ricana Masque de Mort en augmentant la pression sur son épaule comme s'il voulait la broyer.

« Non ! Je ne suis plus toi ! » hurla Angelo, autant de rage que de douleur.

« Détrompe-toi… Enfin, tout cela a peu d'importance, car dans quelques secondes, tu ne seras plus, tout simplement ! » siffla Masque de Mort tel un serpent.

Sa main se dégagea de l'épaule d'Angelo, pour venir se resserrer autour de son cou. La tenaille étouffa davantage l'Italien lorsque l'autre main de l'assassin rejoignit la première. Angelo tenta de repousser les deux bras d'airain, en vain. Il suffoquait et sentait sa vision s'assombrir en même temps que des grésillements emplissaient ses oreilles.

« Et non, je suis trop fort pour toi. Regarde ce que tu es devenu : un insecte sans pouvoir ni force... Je vais te dire un secret... » Masque de Mort se pencha sur Angelo, et darda ses prunelles bleues sur ses jumelles. Ses doigts se desserrèrent légèrement de la gorge de son double, lui permettant de respirer. « Tu veux lui ressembler ? Tu veux devenir comme Lorenzo, c'est cela ? Mais tu ne le deviendras jamais... Tu n'es pas fait pour devenir un bon garçon. Et d'ailleurs, oublie Lorenzo. Cela fait longtemps qu'il a décidé de franchir le pas et de sauter dans le Puits des Âmes !

Non, tu mens ! »

L'air, qui s'était raréfié un long instant dans les poumons d'Angelo, le fit tousser en pénétrant dans sa trachée, l'écorchant de l'intérieur. Il eut un haut-le-cœur. Un sursaut qui amusa Masque de Mort.

« Tu as mal ? Oh, désolé... Où en étions-nous déjà ? Ah, oui ! Ta nouvelle personnalité... Une plaisanterie, oui ! Tu veux que je te rappelle ce que tu étais ? » Masque De Mort se penchant encore plus bas, caressant de ses lèvres la joue d'Angelo. « Le monstre que tu étais... Combien de têtes décapitées ornaient ton temple ? Le sais-tu au moins ? »

Angelo ferma les yeux, s'efforçant de ne plus entendre la voix qui le ramenait à cette horrible vision, qui le hantait depuis son retour à la vie : un cauchemar, réminiscence de son passé.

« Arrête ! supplia-t-il, c'est Clavenius ! C'est lui qui m'a rendu ainsi ! Il ne m'a pas donné le choix !

Inutile de te chercher des excuses, Angelo. On a toujours le choix », poursuivit Masque de Mort. « Tu es et restera une âme damnée, un monstre. Jamais, tu n'aurais du revenir à la vie. »

Il partit d'un grand éclat de rire, puis sa main se resserra de nouveau sur le cou d'Angelo.

« Non, j'ai changé !

Voyons ! Tu ne peux pas changer, ricana Masque de Mort. Et tu le sais très bien ! »

O

Masque de Mort s'écarta du corps qu'il regarda d'un air satisfait. Angelo ne bougeait plus et fixait son bourreau de ses yeux embués de larmes. La silhouette du chevalier se troubla pour prendre sa véritable apparence : celle d'une femme à la longue chevelure de jais, qui aurait pu être belle si ce n'est qu'elle avait la peau couverte d'écailles. Ses vêtements, d'un noir absolu brodé d'or, rappelaient une époque lointaine tenant plus des légendes que de la réalité.

« Un de moins… Aux autres maintenant ! »

Son sourire démoniaque s'effaça lorsque le jeune homme disparut dans une gerbe de lumière, comme s'il s'évaporait dans les airs.

« C'est très bien vu, le confronter à son pire démon : lui-même possédé. Mais il se trouve que ce lieu n'est pas le Puits des Âmes, mais tout simplement les limbes de son esprit », fit remarquer une voix caverneuse.

« Qui est là ? » La démone gronda d'irritation lorsqu'une silhouette efflanquée se matérialisa presque sous son nez.

« Sylvenius, vampire et alchimiste », rétorqua le nouveau venu avec nonchalance.

Celle-ci le toisa avec un air moqueur, avant d'allonger une main au centre de laquelle un feu bleuté se mit à crépiter.

« Oui, le créateur de ce buveur de sang sans foi ni loi qu'était Marius. Sauf que tu l'as créé à ton insu », minauda-t-elle. « Tu n'es pas de taille contre moi, Lilith, fidèle servante de Lucifer.

– Vraiment ? En es-tu certaine ? »

Le même feu s'alluma dans la paume de Sylvenius. Les deux énergies explosèrent soudain, libérant l'esprit d'Angelo de la présence de ces deux figures.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 18h00 (May 29, 4:00 PM GMT +2:00)

Palais d'Élision

Les paupières de Rune frémirent, seule preuve qu'il était toujours en vie. Une fois de plus plongé dans un sommeil rempli de cauchemars, il s'était vu plusieurs fois en train de se noyer dans la mare de sang de la Sixième Prison. Les souvenirs d'Alvar le ramenèrent dans la vieille bâtisse de Stockholm, dans une pièce reculée que Rune identifia à une bibliothèque.

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« Fais très attention en ouvrant ce passage : il y a souvent un garde posté en faction dans le Palais de Lucifer », le prévint Esbjörn d'un ton sentencieux.

« Pourquoi dois-je faire ce test ? Ce pouvoir n'est en rien utile à notre mission », protesta Alvar en fronçant les sourcils. « C'est inutile et dangereux.

Cela fait partie de notre héritage. Ne discute pas et ouvre ce passage. »

Âlvar soupira et reporta son attention sur le miroir devant lequel il se tenait, certain que son frère ne céderait pas. Il posa sa main à plat sur la surface glacée, se concentrant sur un point invisible en son milieu. Il lui sembla que celui-ci virait progressivement au rouge, comme si un feu intense brûlait de l'autre côté. Puis il ressentit la chaleur étouffante le frapper en plein visage et agresser sa peau. Des silhouettes apparurent autour de lui, monstres grimaçants aux crânes ouverts, grouillant dans des flammes atteignant plusieurs mètres.

« Ne te déconcentre pas et ne panique pas. Fais très attention à ce que l'un des démons ne t'approche pas de trop près. »

Excellent conseil que l'invisible Esbjörn lui donna, mais malheureusement un peu tard : l'une des horribles créatures s'était perchée sur une crête au-dessus de lui et tenta de le plaquer au sol après un superbe vol plané. Alvar bondit de côté, évitant de justesse d'être pris au piège. Souple comme un chat, il pivota sur ses talons et fit jaillir l'une des dagues attachées à ses poignets.

« Mememto Mori », lança-t-il avant de planter son arme en plein visage du monstre.

Tout ce qu'il comprit, c'est que le décor autour de lui se mit à tourner, les flammes s'estompant progressivement pour laisser place à l'intérieur cossu de la bibliothèque. Il vacilla et faillit retomber en arrière, fort heureusement rattrapé par son frère.

« Doucement… cela étourdit toujours un peu au début », le rassura Esbjörn.

Alvar rouvrit les yeux, sentant sa tête lourde. Il aperçut les morceaux du miroir à ses pieds, et la marque de la dague au centre du panneau en bois. Son arme était toujours sortie, brillant au milieu des vestiges de sa manche. Sans qu'il s'en rende compte, le démon était arrivé à le griffer, laissant deux entailles au-dessus des deux lettres « MM » tatouées sur son poignet.

« Ce n'est pas grave… tu t'en es bien sorti », le félicita Esbjörn en vérifiant la plaie. Il lui adressa un petit sourire amusé : « Et puis en tant que tout membre de la Milice Noire qui se respecte, tu as maintenant une jolie cicatrice. »

Alvar baissa les yeux sur son poignet tailladé et se rappela de la signification des deux lettres.

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« Memento Mori… Souviens-toi que tu n'es que poussière », murmura Rune en ouvrant les yeux.

Son regard fatigué se posa sur son maître, qui se pencha sur lui avec inquiétude.

« Qu'est-ce que tu as dit ?

Memento Mori. C'était le moto de l'organisation à laquelle Esbjörn et Alvar appartenaient : la Milice Noire. C'est le sens des deux lettres tatouées sur nos poignets. » Il s'arrêta pour reprendre sa respiration. « Ils avaient un pouvoir : ils étaient capables d'ouvrir des passages sur un monde ressemblant aux Enfers, mais ce n'était pas le monde du Seigneur Hadès », poursuivit-il, haletant.

« Calme-toi, tu dois avoir de la fièvre », rétorqua Minos, ne le croyant visiblement pas.

« Mais je dis la vérité !

– Je n'en doute pas. De toute façon, Perséphone va bientôt nous rendre nos pouvoirs, et je suis certain que tu iras beaucoup mieux. » Le Griffon se pencha sur lui avec bienveillance. « Et même si les deux hommes dont nous occupons les corps avaient des pouvoirs, je suis certain qu'ils n'étaient pas comparables avec les nôtres. Ce n'est même pas la peine de s'en soucier. »

Rune hocha la tête, bien qu'il ne fût pas convaincu par les paroles de Minos.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 30 mai 2004, 1 h 15 (May 30, 4:15 PM GMT +9:00)

Dans le jardin, entre le pavillon Bishamonten et le Pavillon Benten

Sylvenius ne put s'empêcher de ricaner en voyant qu'il était étendu de tout son long dans l'herbe, non loin de l'un des temples du quartier général d'Ermengardis. Il se releva doucement, époussetant avec amusement son long vêtement et sa cape. Se retournant, il fit quelques pas en direction de la statue d'un ange qui émettait une aura particulièrement noire.

« Oh, Lilith, non seulement tu n'as pas réussi à m'enfermer dans l'esprit de ce chevalier, mais en plus tu m'as dirigé droit sur ton ennemi », s'égaya-t-il.

Posant ses mains sur la surface en granite, il fut à peine étonné de voir émerger le corps évanescent et translucide d'une femme en costume de cavalier du XVIIIème siècle.

« Ah la catin, où est-elle ? » rugit la nouvelle venue, tournant sur elle-même en quête de la silhouette de la démone. « Où est cette gueuse ?

– Qui ? Lilith ? » s'enquit Sylvenius, de plus en plus amusé par la situation.

« Bien sûr ! Lilith ! Qui d'autre ?

– Elle est partout et nulle part ici », répliqua Sylvenius en balayant la place d'un vaste geste de la main. « J'allais justement partir à sa recherche, dans le but de l'en déloger, évidemment », ajouta-t-il avant de poser un regard intéressé sur la revenante. « À qui ai-je l'honneur, au fait ?

– Salem. »

O

« Pff, vieux fou, qui te dit que je l'ai fait par inadvertance ? » gronda Lilith en voyant le sorcier et l'esprit vengeur converser. Elle passa une langue serpentine sur ces lèvres noires. « Il faut bien que je me distraie pendant que mes mignons massacrent tout le monde », ajouta-t-elle avant de disparaître en un tourbillon de fumée.

O

Shina jeta un coup d'œil inquiet en direction du pavillon qu'elle quittait. Elle se dit une fois de plus que ce n'était pas une bonne idée de laisser Shura et Candelas ensemble. Shura semblait connaître son compatriote et lui vouer une haine implacable. Pour quelle raison, elle l'ignorait, mais c'était certainement une affaire sérieuse, suffisamment pour qu'ils s'entretuent pendant son absence.

Elle jeta un coup d'œil à Hyoga, qui la suivait avec son fils dans ses bras, puis au parc dévasté et enfin au pavillon Komokuten. Marine devait s'y trouver normalement. Elle accéléra le pas pour se retrouver devant la vitre du salon et reconnut aussitôt le chevalier de l'aigle, Aiolia et Aldébaran qui discutaient ensemble.

« Ils sont là ? » demanda Hyoga.

Shina acquiesça et frappa au carreau, faisant se retourner les trois personnes. Elle sursauta lorsqu'elle vit l'horreur se peindre sur leurs visages, puis ils se mirent à faire de grands gestes en leur direction.

« Mais qu'est-ce que… ?

– Shina, il faut rentrer dans le pavillon, et vite ! »

Elle sentit la chair de poule courir sur sa peau lorsqu'elle avisa l'origine de la panique de Hyoga. Le Russe, tenant toujours fermement son fils contre lui, fonça sur elle et la poussa contre la porte. Celle-ci céda dans un grand fracas de bois cassé et de verre brisé. Shina ne ressentit pas vraiment de douleur en particulier, les années d'entraînement au Sanctuaire ayant endurci son corps au point que ce genre de chute était totalement anodine pour elle. Elle perçut les voix de Marine et Aiolia, puis celle de Hyoga, qui lui plaça d'autorité Camú dans les bras.

« Prends-le, je m'occupe de cette chose. »

Shina obtempéra sans un mot, se remettant lentement en position assise en prenant soin de ne pas réveiller et surtout effrayer Camú. La première chose qu'elle remarqua fut le mur de glace que Hyoga avait créé : de forme circulaire, il barrait la baie vitrée qu'ils avaient défoncée, mais également l'accès au couloir et au salon. Seul restait accessible l'escalier menant au premier étage et la pièce d'où accouraient Marine et ses deux compagnons.

« Rien de cassé ? » s'inquiéta Marine en l'aidant à se remettre debout.

« J'ai déjà vécu pire », répondit-elle en rendant l'enfant à son père, qui s'empressa d'étreindre son précieux trésor.

« C'était quoi au juste ces serpents géants ? s'enquit Aldébaran en secouant la tête. Je ne pense pas que c'était prévu aux festivités.

– Des femmes serpents géantes à six bras… il me semble avoir déjà lu quelque chose à leur sujet, s'étonna Aiolia en secouant la tête. Leur nom m'échappe pourtant.

– Ce sont des Mariliths, les fidèles soldats de Lilith, répondit Marine.

– Fantôme mon œil ! tempêta Shina. C'est tout bonnement la concubine de Lucifer qui nous attaque avec son armée de démones ! »

Les deux femmes se dévisagèrent, partageant inopinément la même pensée.

« Onimura, commença Marine.

– Oui, Onimura. C'est à cause de l'Ordre que le repère de Lilith a été englouti dans la boue. Elle cherche à se venger », compléta Shina.

Des bruits de verre cassé et de meubles broyés, accompagnés de sifflements lugubres, les informèrent que les Mariliths avaient réussi à s'infiltrer dans les lieux.

« Montez à l'étage et barricadez-vous, décréta Shina. Marine et moi allons les retenir.

– C'est hors de question ! »

Aiolia agrippa fermement Marine par un bras, mais celle-ci se dégagea aussitôt.

« Shina a raison, répliqua-t-elle. Nous allons les retenir pendant que vous trouvez un refuge.

– Venez avec nous dans ce cas. Nous n'allons pas vous laisser derrière nous ! » rétorqua Hyoga.

Les deux femmes échangèrent un regard de connivence qui tira un soupir à Aldébaran.

« C'est leur choix, dit-il avec fermeté. Faisons leur confiance. De toute façon, Aiolia et moi-même n'avons aucune chance contre ces Mari-machin-choses, et Hyoga, tu dois ne penser qu'à la survie de ton fils », ajouta-t-il avant de sourire aux deux femmes. « Essayez tout de même de rester en vie !

– Compte sur nous : après tout, nous en avons vu d'autres ! » rétorqua Shina en lui tournant le dos pour faire face à l'entrée d'où les sifflements se faisaient plus persistants.

« Mais…

– Allez viens », conclut Aldébaran en agrippant Aiolia par le bras, le trainant presque dans les escaliers.

Le Chevalier de l'Aigle adressa un signe d'encouragement à Hyoga, qui hésitait toujours à les abandonner.

« C'est bon, Hyoga… On va se débrouiller », assura-t-elle.

Le Russe soupira avant d'emboîter le pas aux deux anciens chevaliers d'Or, laissant Marine et Shina face à face à deux Mariliths dont les hautes silhouettes se dressèrent devant elle.

« Tu prends celle de droite ou celle de gauche ? » demanda Shina sur le ton de la plaisanterie.

Déjà, de nouveaux sifflements se faisaient entendre derrière les deux démones.

« Cela n'a pas d'importance : quelque chose me dit qu'on va avoir l'embarras du choix », répondit Marine sur le même ton.

Dans le pavillon Bishamonten

Le corps d'Angelo fut prit de tremblements dont le plus violent le fit se cambrer contre Shura. L'Italien se figea dans une pose alarmante : souffle presque inexistant, yeux ouverts, une main pendant dans le vide. L'Espagnol, pris de court par la soudaineté et la brutalité de la crise, le serra contre lui.

« Angelo, réponds-moi... Est-ce que tu m'entends ? Mais que t'arrive-t-il ? »

Il releva la tête et regarda d'un air paniqué Candelas. Celui-ci s'approcha et se pencha à son tour sur le jeune Italien.

« Elle l'a vaincu, et elle est sortie de son corps. Il faut prévenir les autres. »

Sans que Shura n'ait le temps de glisser un mot de plus, Candelas se dirigea vers la porte du salon. Il tenta d'actionner le loquet, et de faire coulisser la porte, en vain. Celle semblait désormais soudée à l'armature métallique de la baie vitrée.

« Nous sommes enfermés ! » rugit-il.

Pavillon Bishamonten, bibliothèque principale

« Allons bon, que se passe-t-il maintenant ? » s'interrogea Ambre à voix haute lorsque les néons clignotèrent puis s'éteignirent, plongeant le silo à livres dans l'obscurité.

« Une panne de courant peut-être ? glissa Kanon en sortant son briquet pour avoir un peu de lumière.

– Magnifique… Comment je vais sortir de là, maintenant ! » ronchonna Saga qui s'était le plus avancé dans le dédale des étagères.

« Eh, eh…Grand frère, utilise ton imagination, ou ton téléphone portable.

– C'est cela, moque-toi de moi, rétorqua l'aîné des Anthaliès.

– Shut, tous les deux. J'ai l'impression d'avoir entendu un drôle de bruit ! »

Ambre porta un doigt devant sa bouche, faisant signe à Kanon de se taire. Le Grec haussa les épaules, mais se figea lui aussi, alarmé par le léger crissement qui se faisait entendre. Son regard fut soudain attiré par la silhouette du chevalier peint sur le vitrail devant lequel se trouvait la Française. La lune se reflétait à travers les panneaux colorés, projetant un spectre arc-en-ciel. Kanon était prêt à concéder que cet effet de lumière était admirable, lorsqu'il aperçut l'ombre du chevalier de verre bouger sur la surface plate de la table de lecture.

Kanon plongea sur Ambre et la plaqua à terre. À côté d'eux, la table se fendit en deux, envoyant valser copeaux de bois et livres à la ronde.

« Mais qu'est-ce que... ? » balbutia la jeune femme.

Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase que Kanon l'attrapa par un poignet et l'entraîna dans les ténèbres des allées de la bibliothèque. Derrière eux, les rayonnages explosaient un à un.

« Saga, planque-toi ! hurla Kanon. On a un gros problème. »

Pavillon Benten

« Dépêchez-vous… Pas une seconde à perdre ! » encouragea Shion en pressant un jeune homme et sa compagne dans les escaliers. « Dohko, il ne reste personne derrière ? » demanda-t-il au Chinois.

Celui-ci jeta un dernier regard au salon qu'ils venaient tous de quitter avant de secouer la tête.

« Non, tout le monde est à l'étage. Tu es sûr de ce que tu fais ?

– Pas vraiment, mais on n'a pas le choix. Il faut barricader tous ces gens et faire distraction si possible », assura le Tibétain en s'emparant d'un tison accroché à la cheminée de décoration. « Essaie de trouver de quoi te défendre.

– Si on a affaire à des femmes serpents géantes, je ne vois pas trop comment on peut les repousser avec nos faibles moyens.

– Il faut que nous gardions confiance », répondit Shion avant de rejoindre Mu et Shaka dans le nouveau refuge, où les deux hommes tentaient de faire garder leur calme aux civils.

« Shion, que faites-vous avec Dohko ? Il faut nous barricader, et maintenant ! » s'alarma Mü en accourant vers son ancien maître.

« Mü, je reste dehors. Dohko et moi allons essayer de faire diversion. Il y a de fortes chances que ces créatures essaient de forcer la porte. Shaka et toi vous restez ici et vous essayez de garder la place », ordonna Shion en posant une main sur l'épaule de son compatriote.

« C'est de la folie… Vous allez vous faire tuer si vous tentez de les affronter. » Mü s'accrocha de toutes ses forces au bras de Shion. « N'y retourne pas.

– C'est la seule solution. Si on peut les éloigner de cet endroit, vous avez une chance de vous en sortir. »

Shion lui donna une vigoureuse tape sur l'épaule avant de se dégager de l'étreinte nerveuse de Mü. Celui-ci tenta de le retenir, mais Shaka le tira en arrière.

« Il a raison, Mü. »

Le Tibétain baissa la tête, vaincu, laissant Shion envoyer un regard reconnaissant à Shaka et retourner dans le couloir. La porte se referma dans son dos avec un claquement lugubre, puis il entendit des bruits de grattement et de craquement alors que Shaka et Mü poussaient des meubles pour obstruer le passage.

« Shion, elles arrivent. »

Dohko, perché au beau milieu des escaliers, observait avec angoisse une première Marilith ramper dans sa direction, ses six bras raclant le sol et heurtant les meubles qui se trouvaient sur son passage. Il brandit le sabre de collection qu'il avait réussi à dénicher et hocha la tête en direction de Shion. Celui-ci répondit de la même façon : le moment de se battre était arrivé.

Pavillon Bishamonten, bibliothèque

Saga se cala contre le mur, serrant contre lui le recueil de journaux qu'il consultait avant la «panne d'électricité». Il s'accroupit, se cachant complètement dans la pénombre des hautes étagères. Il retint son souffle et vit la silhouette de son assaillant se découper dans le clair de lune : un centimètre d'épaisseur tout au plus. L'apparition fantomatique se tourna lentement dans sa direction, et Saga reconnut sans peine le chevalier peint sur le vitrail de la salle de lecture. Il posa sa main sur sa bouche, conscient que le moindre son ou manifestation de sa part pourrait engendrer des conséquences très fâcheuses pour lui. Comme une décapitation en règle, par exemple. Il en était arrivé à cette conclusion lorsque l'épée du chevalier de verre tourbillonna au-dessus de son filiforme propriétaire et s'abattit sur deux malheureuses étagères, qui volèrent en éclats de bois et neige de papier.

Saga se dit qu'il aurait aimé être capable de maîtriser les dimensions : envoyer cet enfoiré de verroterie en haut du Cap Sounion, le pousser dans le vide et le voir se fracasser en contrebas. Mais voilà... Il n'était plus Saga des Gémeaux, mais simplement Saga Anthaliès ou plus officiellement, Salmakis Gregoriades.

Une autre étagère vola en éclat, le tirant de sa rêverie : le chevalier semblait avoir repéré sa présence. Saga se plaqua encore plus contre le mur et entreprit de se ménager une fenêtre de sortie en déplaçant un meuble.

« Eh ! Viens un peu par ici, la baie vitrée ! » cria une voix qu'il identifia à celle d'Ambre.

Le vitrail ambulant se retourna puis se désengagea de l'allée. Saga entendit ses pas marteler le sol en résonance avec les battements de son cœur, prêts à lui rompre la poitrine.

« Saga ! Quitte cette pièce ! » hurla Kanon, sentant que son frère se trouvait encore pris au piège.

Un vacarme assourdissant lui provint : des étagères qui volaient en éclat, des cris, certainement ceux de Kanon et d'Ambre qui se défendaient.

Puis, le silence... Implacable.

Saga se décida à se lever et avança lentement dans la principale allée, totalement dévastée. Il évita avec soin le coin éclairé par un rayon de lune, craignant qu'ainsi exposé, une autre créature de la nuit ne lui tombât dessus. Il se retourna et constata avec effroi que l'armée peinte sur les vitraux s'animait. Un petit archer, pas plus haut que vingt centimètres, sauta devant lui, suivi par un chevalier et un dragon. Le Grec balaya d'un vif coup de pied les soldats de verre, qui déjà portaient leurs mains à leurs carquois ou à leurs baudriers. Mais quatre autres attaquants miniatures repartirent à la charge.

Saga se dit qu'il était temps d'abandonner sa fierté et de s'enfuir : il n'avait aucune arme, aucun pouvoir, la partie était perdue d'avance. Avant que son cerveau ne prenne la décision finale, ses jambes se mirent à avaler les quelques mètres le menant à la travée centrale, et le rapprochèrent de l'entrée. Il eut juste le temps de voir une statue de gargouille s'agiter, et plongea sous la tête du carnivore de pierre qui fit claquer son bec à quelques centimètres au-dessus. Saga roula à terre puis buta contre le mur du couloir, mais se releva d'un bond, ignorant la douleur. Il entre-aperçut le chevalier de verre frapper frénétiquement une porte en bois, tout au fond de la salle de lecture, puis vit la gargouille passer la tête à travers l'entrebâillement. Une patte puissante griffa le chambranle boisé et le mur bétonné. Non contente de son effet, la statue animée poussa un rugissement strident, qui fit oublier au Gémeau ses dernières hésitations à fuir.

Pavillon Bishamonten, sous-sol

Aphrodite et Milo poussèrent la porte rouillée de l'une des caves de la demeure, qui grinça sinistrement en s'ouvrant sur un fatras de malles et de papiers divers. Ils se regardèrent en soupirant.

« Ne me dis pas qu'il va falloir se coltiner tout ça. De toute façon, je n'y crois pas à cette histoire de fantôme ! ronchonna Aphrodite. Je vais voir à côté ! »

Milo lui jeta un sourire narquois alors que le Suédois faisait mine de se diriger vers la porte.

« Comment cela ? Mademoiselle Aphrodite aurait-elle peur de se casser un ongle et n'essaierait-elle pas de se défiler ? »

L'interpellé se retourna sur lui, ses yeux projetant des éclairs dont l'agressivité surprit Milo. Celui-ci fit un geste d'apaisement à l'encontre de son compagnon.

« Du calme, je plaisantais…

– Écoute, Milo, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. J'en ai assez de tes allusions perfides sur mes orientations sexuelles. Je ne suis ni une fille, ni homo !

– Je n'ai jamais insinué quoi ce soit. Je m'excuse », répondit Milo en grattant un caillou de son pied avec ennui.

« Tu l'as pensé tellement fort que je l'ai entendu sans problème », rétorqua Aphrodite en sortant dans le couloir.

Milo le regarda s'éloigner avec un air contrarié, puis se tourna vers le tas de vieilles malles qui se tenaient devant lui et se demanda comment on pouvait accumuler tant de choses inutiles. Puis une image lui revint en mémoire : celle de son temple, et surtout du lieu qui lui servait d'appartement. Ou de capharnaüm, pour être précis : le rangement n'avait jamais été son fort. Il sentit soudain quelqu'un reculer contre lui. Tournant la tête, il s'aperçut que son compagnon s'était mis dos à dos avec lui, et grimaça.

« Si tu n'es pas homo, Aphrodite, qu'est-ce que tu fabriques ventousé contre moi ?

–Milo, je crois que nous ne sommes pas seuls ! » répondit le Suédois d'une voix chevrotante.

Milo regarda par-dessus l'épaule d'Aphrodite, et découvrit la petite fille qui les observait de ses grands yeux noirs, l'air visiblement courroucé.

« Écoute petite, on ne te veut pas de mal. On veut juste... » bégaya Milo.

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'ils furent projetés contre les malles et les vieux détritus de la cave. La porte se referma avec fracas et l'unique lampe s'éteignit. Milo et Aphrodite se relevèrent péniblement et se remirent dos à dos, prêts à contrer toute attaque de quelque direction qu'elle provienne. Un ricanement sinistre les fit frissonner d'angoisse. Lorgnant en direction de la sortie, Milo et Aphrodite virent qu'une petite silhouette se découpait dans l'obscurité.

Pavillon Bishamonten, bureau de James

James bondit de sa chaise, et vint se placer entre Eleny et le monstre, dont la taille exceptionnelle – il devait dépasser allégrement les deux mètres – obstruait la vue sur toute une partie de la pièce. Le loup-garou s'approcha, se découvrant aux rayons de la pleine lune qui filtraient au travers de la fenêtre opposée. Il pencha sa tête et son torse puissant pour se retrouver à moins de vingt centimètres du visage de James, ses yeux jaunes fixant les deux iris bleus qui se forçaient à ne pas ciller.

Eleny tira brusquement James de côté. Une main griffue tenta de le rattraper et s'abattit sur le bureau, le coupant en deux.

Le prédateur poussa un hurlement de rage et fouilla de son regard injecté de sang la pièce. Il entrevit la porte qui était ouverte, et perçut un bruit de course effrénée. Il s'élança à la poursuite des deux fuyards, brisant le battant en bois au passage.

Pavillon Bishamonten, silo de la bibliothèque

Ambre et Kanon poussèrent la lourde étagère remplie de livres poussiéreux contre la porte. Le meuble bascula soudainement contre celle-ci, déversant son précieux contenu sur le sol.

« Là, elle doit être bloquée comme cela », observa Ambre en se frottant les mains pour en chasser la poussière.

Un coup de boutoir fit frémir la porte, qui sembla vouloir s'ouvrir. Mais le meuble qui ployait contre elle fit son office et la garda close.

« Oui, mais ça ne va pas retenir ce monstre très longtemps, soupira Kanon. En tout cas, on la notre réponse : ce n'est pas un fantôme qui peut générer de tels problèmes !

– C'est clair : on doit avoir à faire à un démon, et pas un de seconde zone. » Ambre se tut, se plongeant dans ses pensées jusqu'à ce qu'un autre coup fasse vibrer la porte. « Le seul démon assez puissant pour cela, et que nous avons croisé ces derniers mois, c'est Lilith », ajouta-t-elle en posant un regard inquiet sur Kanon. « Et si elle était revenue se venger ?

– C'est très possible. »

Le Grec se retourna, son regard embrassant la pièce. Ce qu'il y vit ne lui plut pas du tout : sur les vitraux étaient peints des scènes de l'enfer avec des animaux plus effrayants les uns que les autres, et deux griffons en pierre, sculptés dans le haut de deux piliers, semblaient garder les lieux tels les jumeaux de Cerbère.

« Oh, non ! murmura-t-il. Nous avons choisi le mauvais endroit pour nous barricader… »

Pavillon Bishamonten, Grand Salon

Adrian Candelas secoua de toutes ses forces la baie vitrée, qui refusa de céder à ses attaques. Furieux, il allongea un grand coup de pied dedans, sans résultat.

« Bon sang, tu vas t'ouvrir ! »

Shura jeta un regard étonné à Candelas, ne pouvant s'empêcher de pensée qu'il aurait réagi de la même façon, et grimaça à l'idée. Une sensation de froid contre ses genoux et ses chevilles le fit sursauter. Ses yeux se détachèrent du visage inconscient d'Angelo pour fixer le parquet, qui lui renvoya son reflet.

« Mais d'où elle sort cette eau ? » s'écria Shura en se levant, constatant que ses chaussures pataugeaient dans un véritable marais.

« C'est la gamine... C'est l'un de ses tours ! »

Shura dévisagea le vieil homme puis secoua la tête.

« Arrête avec ton histoire de fantôme : ce n'est pas un revenant qui peut faire cela. On a affaire à un plus gros poisson », rétorqua-t-il, la lassitude commençant à prendre le pas sur la colère.

Il écarquilla les yeux, ayant l'impression que l'eau avait gagné plusieurs centimètres en moins d'une minute. Le regard de Candelas suivit le sien : ce que le vieil Espagnol vit le fit visiblement paniquer.

« Vite, il ne faut pas rester là ! Elle va essayer de nous noyer... Il faut monter à l'étage. Prends ton ami ! »

Shura s'approcha d'Angelo, le fit basculer en position assise, puis passa son épaule en dessous du bras du jeune italien, et entreprit de le lever. Il y parvint, mais Angelo étant totalement inconscient, c'était un poids mort de plus de quatre-vingts kilos que Shura portait au milieu de cet étang, qui lui arrivait désormais aux genoux. Candelas s'aperçut de ses difficultés et redescendit les escaliers, sautant dans l'eau claire. Il passa son épaule sous le bras libre d'Angelo et regarda Shura. Celui-ci eut un franc mouvement de recul.

« Je n'ai pas besoin de toi !

– Joaquin… Préfères-tu laisser ton ami mourir sous prétexte que tu me détestes ? »

Shura détourna le regard, soudainement mal à l'aise d'entendre son père l'appeler par son vrai nom.

« Non, je veux le sauver, avoua-t-il à contrecœur.

– Alors, allons-y et sans plus attendre. Mais je te donne raison sur un point : ce n'est certainement pas un fantôme qui peut déclencher de tels phénomènes. Nous avons à faire à un démon, et je dirais même, un haut gradé de l'armée de Lucifer. »

Pavillon Benten

Perchés sur le toit, Sorrente et Thétis observaient avec horreur et dégoût les Mariliths glisser avec ce sifflement si caractéristique, investissant les allées, la pelouse, enroulant leur corps noueux autour des colonnes des péristyles, griffant les façades boisées de leurs ongles acérés, épiant chaque fenêtre et chaque lucarne à la recherche d'une brèche où se faufiler. Ce Pavillon lui-même était déjà envahi par ces créatures constituant l'élite fidèle de la favorite de Lucifer, le roi des anges déchus.

« Comment avons-nous pu être aussi stupides, maugréa Thétis. Toutes ces apparitions étranges qu'Angelo nous relatait, c'était certainement Lilith, ou l'un de ses soldats, qui en était l'origine. Nous n'avons rien vu venir, nous faisant berner comme des débutants.

– Se plaindre de notre aveuglement ne servira à rien, Thétis », répondit calmement Sorrento en tirant sa flûte de l'étui pendant à sa ceinture. « Je vais essayer de les repousser, ou tout au moins de gagner du temps. Par contre, je ne sais pas par quel miracle nous allons pouvoir nous en sortir. » Il posa ses lèvres sur le bec de son instrument enchanté. « Reste à mes côtés : il se peut que le démon tente de m'arrêter. Je vais avoir besoin de toute ma concentration.

– Compte sur moi pour faire barrière. »

La Suédoise se mit en position défensive, et resta de marbre lorsque le son délicat d'un requiem résonna dans la nuit, couvrant le sinistre sifflement des Mariliths.

À l'intérieur du Pavillon Benten

« Tu as entendu ? »

Aiolia s'arrêta, en alerte, et fit signe à Aldébaran de faire de même. Le Brésilien stoppa sur la marche derrière lui et fronça ses sourcils broussailleux.

« Que se passe-t-il ?

– Les Mariliths… On ne les entend plus. Par contre, cette douce mélodie… On dirait de la flûte. »

Les deux hommes échangèrent un regard surpris.

« Sorrento. C'est lui qui joue ! Il essaie certainement de les arrêter, murmura Aiolia.

– Oui, il tente de les envoûter avec son requiem », acquiesça le géant en s'approchant d'une fenêtre. Il l'ouvrit et se pencha à l'extérieur, tentant d'apercevoir le théâtre des événements. Deux des femmes serpents se tenaient immobiles au pied du pavillon, comme paralysées par le chant de la sirène.

« Alors, est-ce que cela fonctionne ?

– On dirait bien. Elles ne bougent plus. » Aldébaran recula et jeta un regard nerveux au Grec. « Je crois qu'il va falloir que nous aussi nous donnions un coup de main. Ce n'est pas en fuyant qu'on va se débarrasser de ces créatures infernales.

– Tu penses à quelque chose ? »

Le Brésilien hocha la tête avant de faire un petit sourire malicieux.

« Il se pourrait bien… On a besoin de récupérer nos voitures pour cela. Mais je te préviens : ce n'est pas une méthode très catholique. »

A suivre dans la Chronique IX – Catharsis (1/2)