Chronique IX: Catharsis (2/2)
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2010, 21 h 40 (29 May 6:40 PM GMT +3 : 00)
Temple d'Élision
« Où est-ce que vous m'emmenez ? » Aiolos s'arrêta net, agrippant Darius par la manche. « Où est Bàlint ? » demanda-t-il.
Darius lâcha un profond soupir avant de se retourner sur le Grec.
« Bàlint est sur le point d'être mis à mort par des Spectres sur ordre de Perséphone. Il ne pourra plus rien te faire, mais ce n'est pas pour autant que tu es en sécurité ici. Il te faut fuir… rejoindre l'Ordre d'Ermengardis. Ils te protégeront. »
La nouvelle laissa Aiolos un brin abattu. Il n'avait certes pas apprécié la façon dont Bàlint l'avait séquestré durant plusieurs mois. Cependant, à force de le côtoyer et de l'écouter raconter le récit de sa si longue vie, Aiolos s'était sincèrement attaché au personnage, essayant de voir au-delà du cruel buveur de sang assoiffé de pouvoir. Il en était même arrivé à la conclusion que le vampire pouvait encore être sauvé de ses ambitions.
« On ne peut pas l'abandonner à son sort ! » s'insurgea Aiolos.
Darius l'empoigna par le bras, le forçant à le suivre. Le Grec tenta de se libérer, en vain la main qui l'emprisonnait était de fer.
« Darius… je t'en prie !
– Cela c'est déjà vu auparavant… Des prisonniers qui finissent par éprouver de la sympathie pour leur ravisseur. Cela s'appelle le syndrome de Stockholm.
– Je n'ai pas ce problème-là ! » Aiolos se dégagea d'un geste rageur puis empoigna Darius par une épaule, le forçant à se retourner. « Bàlint peut encore être sauvé. Tout n'est pas mauvais en lui : la preuve en est qu'il fait tout cela pour sauver son frère. Le ramener à la vie ! »
Ce fut le tour de Darius de repousser sèchement le Sagittaire.
« S'il peut être sauvé, ce ne sera pas par toi… en tout cas pas maintenant, assena-t-il froidement. Il a provoqué la colère des Spectres, et il doit faire face aux conséquences de ses actes. Tu n'arriverais à rien en te pointant là-bas, à part te faire tuer.
– Mais…
– Inutile d'insister, Aiolos. Tu dois quitter ce Sanctuaire Terrestre… Maintenant ! »
Aiolos serra la mâchoire, gardant ses protestations pour lui-même. Très clairement, il était totalement inutile d'essayer de négocier avec Darius : celui-ci voulait le voir loin de ce lieu sacré où tant d'intrigues, de traîtrises et de drames se déroulaient. Il se laissa guider jusqu'aux frontières invisibles du Sanctuaire : les collines abruptes séparant les temples de la plaine de Rodorio. Aiolos connaissait fort bien cette étendue verdoyante qu'il avait jadis parcourue avec Kanon et Saga. Les larmes lui montèrent presque aux yeux lorsqu'il se revit en train de courir dans les oliveraies avec les jumeaux.
« Aiolos… Gagne le village de Rodorio et rend toi à l'Auberge du Centaure. »
Le Grec cligna des yeux : ce nom lui disait quelque chose.
« C'est une maison de passe ! s'indigna-t-il.
– C'est surtout tenu par une personne résolue à m'aider : Phylistos, le patron de l'établissement. Demande à le voir : il trouvera un moyen pour t'acheminer jusqu'à Athènes. Je lui ai laissé mes instructions. »
Aiolos balaya les collines du regard : elles représentaient la liberté, l'espoir d'une nouvelle vie tout autant qu'elles symbolisaient une époque révolue à jamais.
« Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Pour quelle raison restes-tu ici ? » demanda-t-il en posant une main sur une joue en acier. « Pourquoi caches-tu ton identité ?
– Parce qu'il y a encore des personnes à sauver de cette cage dorée pour divinités déchues », répondit Darius en repoussant Aiolos. « Bàlint… les Spectres… ils méritent leur chance. Mais si mon identité était révélée, je suppose que quelques dieux ou déesses chercheraient à s'approprier mes pouvoirs ou tout simplement, à me supprimer.
– Tu dois te sentir bien seul parfois, Darius.
– Oui, seul, je le suis… Mais je sais que ce n'est pas pour durer. Maintenant, va ! »
Aiolos ne sut quoi répondre. Son regard se porta de nouveau sur les collines verdoyantes où les oliviers se disputaient la place avec les orangers. Lorsqu'il chercha Darius, celui-ci avait disparu.
« Oh, oui, jeune apprenti du Bélier… Tu dois te sentir bien seul », murmura-t-il.
Temple de Sounion
Bàlint recula lorsqu'il se vit barrer la route par un homme à la longue chevelure blanche. Son aspect lui rappela immédiatement Rune, le menant à la conclusion qu'il se trouvait en face de Minos du Griffon. Le regard furieux et le petit sourire pervers de celui-ci prouvaient qu'il était là pour réclamer vengeance. Minos n'était pas seul d'ailleurs : quatre autres noirs cosmos faisaient vibrer l'atmosphère dans des accords annonciateurs de sa fin prochaine.
« Je sais comment guérir ton cher procureur », s'empressa-t-il d'informer Minos, conscient que c'était la dernière carte qui lui restait à jouer pour sauver sa vie.
Les traits de Minos se crispèrent puis il leva une main. Aussitôt, Bàlint sentit que son corps était enserré par des dizaines de fils se fixant souplement autour de ses membres. Avant qu'il ne puisse réagir, il se retrouva complètement attaché, réduit à l'état de marionnette manipulée par Minos. Il poussa un grondement de frustration lorsque le Juge l'obligea à écarter les bras, le crucifiant contre un mur.
« Rune est totalement guéri… Inutile donc d'essayer de me berner », rétorqua le Griffon en le foudroyant de son regard rempli de malveillance.
« Tu crois qu'avoir retrouvé son cosmos suffira à le sauver ? Détrompe-toi : en lui faisant boire mon sang, je l'ai quasiment fait mien ! »
Bàlint gémit lorsque Minos tira violemment sur l'un de ses fils, forçant son bras gauche à prendre un angle impossible.
« Que veux-tu dire par là ? » demanda Minos d'une voix menaçante.
« Si tu crois que Rune va s'en sortir juste parce qu'il a retrouvé ses pouvoirs de Spectre, tu fais une grossière erreur. Je l'ai marqué à vie de mon sceau de vampire. Je suis le seul à pouvoir renverser le processus de transformation. »
Minos plongea son regard bleu-violet dans celui de Bàlint, ce que le vampire justement attendait. Il sentit avec bonheur les fils se détendre sur lui, le rendant presque libre de ses mouvements.
« Tu fais le bon choix, Juge… C'est l'unique solution pour sauver ton cher Rune », répéta-t-il en jouant de son pouvoir de suggestion et de séduction, propre aux buveurs de sang. Essayer d'envoûter un Juge des Enfers était extrêmement audacieux, voir sacrilège, mais Bàlint n'en était plus à un blasphème près.
« Ne le laisse pas te mystifier, Minos. Il ment. »
La voix, froide et sentencieuse, claqua comme un coup de fouet ou une sentence de mort à ses oreilles. Un jeune homme blond aux cheveux courts et à la carrure impressionnante se dégagea de l'ombre d'une colonne. Bàlint s'empressa de chercher son nom en lisant dans son esprit, et connut l'appréhension à son énoncé : Rhadamanthe du Wivern. La Vouivre, l'un des trois Juges d'Hadès, et certainement le plus redoutable.
« Je ne mens pas… Si vous désirez donner une chance de survie à Rune et empêcher sa mue définitive, il va vous falloir me laisser la vie sauve ! » répliqua Bàlint, bien décidé à aller jusqu'au bout de sa supercherie.
« Pathétique… Vous autres vampires êtes vraiment dépourvus d'honneur », railla Rhadamanthe. Il leva les bras au-dessus de lui, une lumière bleue violacée dessinant progressivement les contours de l'animal mythique qu'il représentait. « Tu as proféré suffisamment de mensonges comme cela, Bàlint de Szeged. Maintenant, reçois la punition que tu mérites ! » ajouta-t-il, jetant un regard farouche à Minos.
Les fils autour de son corps se tendirent de nouveau, déchirant sa chair comme de milliers de petites aiguilles perforant sa peau. Bàlint hurla, son cri s'étouffant soudainement dans sa gorge alors qu'une autre douleur vint lui vriller le cerveau.
O
Jabu s'effaça derrière une colonne. Il ne comprenait pas très bien ce qui se passait, mais il avait l'impression que les deux divinités avaient piégé le vampire et se servaient des Spectres pour les exécuter. Aux deux hommes était venu se rajouter un troisième, qu'il identifia à Éaque, et qui fit apparaître deux halos de lumière dans chacune de ses mains. L'une des boules luminescentes piqua sur Bàlint et plongea dans sa poitrine, tirant à celui-ci un hurlement de douleur. Empêtré dans les fils de Minos, il se débattit faiblement puis s'immobilisa, ayant perdu connaissance.
Le deuxième cercle lumineux s'enfonça dans le sol et disparut.
O
Ishara se leva de son banc de pierre, et regarda de nouveau autour d'elle. L'un des gardes de Perséphone l'avait interceptée alors qu'elle sortait du tunnel secret et l'avait conduite dans cette salle souterraine et sombre du Temple de Sounion, la priant d'attendre ici qu'Apollon vienne la chercher.
Une étrange lumière perça soudain du plafond. Fragile comme le flambeau d'une torche exposée au vent, elle vola un moment au-dessus d'elle, avant de fondre sur sa poitrine. Ishara tenta de se protéger en plaçant ses mains devant elle, mais la flamme la percuta, son intensité déchirant son corps de douleur.
Ishara poussa un hurlement de bête blessée et s'effondra à terre, se recroquevillant sur elle-même en tremblant. Ses oreilles bruissaient, mais elle put entendre un grondement, qui devenait de plus en plus fort. Les pierres du mur et des colonnes commencèrent à s'effriter, puis se fendirent, tout comme le sol et le plafond. Alors qu'elle s'évanouissait, Ishara aperçut des blocs de granite se détacher et tomber autour d'elle. Mais elle se sentait incapable de bouger pour se mettre à l'abri. Elle porta la main à son visage, qui n'avait de cesse de se transformer avant de redevenir humain, d'une façon incontrôlable.
Une chaleur intense et une lumière rouge accélérèrent sa chute dans les ténèbres.
O
Apollon observait d'un air satisfait l'énorme cratère de plusieurs mètres de largeur et de profondeur que l'attaque conjointe des trois Juges avait créé, détruisant une grande partie du temple. L'explosion avait été si violente qu'elle avait percé le sol sur plusieurs étages, jusqu'à atteindre une petite rivière souterraine qui coulait au fond de cet abysse.
« Venez ma tante, nous voilà débarrasser de cet intrigant, remarqua Apollon avec satisfaction.
– Et d'Ishara... »
Perséphone releva lentement son voile pour découvrir son visage. Apollon était devenu blême et la fixa, incapable de rassembler ses pensées ou d'articuler un mot. Puis la colère monta en lui, et explosa, telle l'éruption d'un volcan.
« Quoi ! Qu'avez-vous fait ! » hurla-t-il.
Perséphone lui tourna le dos et se dirigea vers les escaliers menant au tunnel secret. Elle s'arrêta sur la plus haute marche et se retourna.
« J'ai fait conduire Ishara dans la salle en dessous de celle-ci. Elle s'y trouvait lorsque les Juges ont lancé leur attaque, mon cher neveu.
Apollon resta interdit. Une douleur, inconnue jusqu'alors, enserrait sa poitrine et sa gorge, éteignant sa colère divine comme le vent souffle une bougie.
« Pourquoi ? bégaya-t-il.
– Parce que ce Sanctuaire est désormais lavé de toute présence de vampires ! »
O
La stupeur et la douleur qui se lisaient sur le visage d'Apollon firent presque sourire Perséphone. Comme il était doux de voir le puissant dieu du soleil perdre pied de la sorte et paraître aussi désemparé et faible qu'un enfant. Elle avait ainsi atteint la moitié des objectifs que son nouvel allié lui avait fixés. Il était temps de passer à la seconde partie de son plan. Laissant Apollon en proie à son chagrin, elle s'éloigna légèrement pour s'intéresser à ses Spectres. Les cinq hommes se trouvaient toujours en contrebas, à côté du cratère qu'ils avaient créé, attendant respectueusement ses ordres.
« Et maintenant, murmura-t-elle en levant une main dans le vide, il est temps de vous rétribuer comme il se doit. »
Ailleurs dans le temple d'Élision
Les minutes s'égrenaient lentement, rendant Rune plus fébrile à chaque fois qu'une nouvelle vision d'horreur lui venait à l'esprit. Ce Darius, qui qu'il soit, avait fait mention de la même scène que celle qu'il avait vue lorsque les souvenirs d'Alvar Theländer lui étaient revenus en mémoire. Rune ne prêtait pas foi au hasard – il n'y avait jamais cru d'ailleurs – et était certain que quelque chose de terrible était en train de se produire. Un événement si horrible qu'il aurait des répercussions sur ce Sanctuaire, et peut-être au-delà.
« Je ne peux pas rester ici sans rien faire », murmura-t-il.
Son regard se porta sur les portes donnant sur le long corridor. La dernière fois qu'il l'avait emprunté, ses pas l'avaient funestement amené dans les griffes de Bàlint. Pourtant, ce n'était pas tant ce triste souvenir qui faisait hésiter Rune à franchir les limites de ces appartements, que les paroles de Minos du Griffon. Son maître lui avait enjoint de rester ici et de ne pas sortir. Avait-il le droit d'enfreindre ses ordres, même si c'était pour lui porter secours ou le prévenir d'un hypothétique danger ? La question était devenue un vrai problème de conscience pour Rune, qui avait toujours vénéré le Juge des Enfers au même titre qu'Hadès.
« Je dois faire quelque chose… »
Lentement, le jeune homme se leva, s'appuyant sur un meuble pour ne pas retomber sur le triclinium. Il était conscient que dans son état de faiblesse, c'était pur folie que d'essayer de rejoindre son maître, et que Minos serait certainement mécontent de le voir enfreindre les règles. Cependant, Rune était prêt à affronter son courroux : sauver la vie de celui à qui il devait tout n'avait pas de prix.
xxx
Saint-Empire romain-germanique, Rhénanie du Nord, 1205
Manoir de Lörsfeld
« Assieds-toi là. »
Le Seigneur Minos désigna une partie du parquet, à côté du tapis richement brodé. Rune se contenta de hocher la tête et prit docilement la place qui lui était désignée. Il jeta un furtif regard à son reflet dans un miroir et comprit combien il détonnait dans ce décor raffiné. Il était toujours couvert de la suie du bûcher, ressemblant à une misérable petite branche de bois calcinée qui aurait glissé de l'immense cheminée où brûlait un ronflant brasier. Rune détourna immédiatement les yeux, toutes les sensations qu'il avait pu ressentir au milieu des flammes lui revinrent en mémoire, le faisant trembler des pieds à la tête.
« Tu ne dois pas avoir peur… Ces imbéciles de moines ne reviendront pas te prendre. »
Le petit Rune leva la tête sur l'hôte des lieux. Minos se tenait devant lui, débarrassé de son armure sombre qu'il avait remplacée pour une longue robe noire brodée d'or et de rouge. Comme un prêtre… ou alors un magistrat de l'Inquisition. L'enfant ne savait pas trop : de toute façon, après tout ce qui lui était arrivé, il avait pris le parti de ne plus se poser de questions. Il n'était pas supposé être toujours en vie.
« Bien. Maintenant, lève-toi que je t'inspecte un peu. »
Rune fit ce qui lui était demandé. Avait-il le choix d'ailleurs ? Malgré les flammes qui l'avaient entouré, il avait parfaitement vu comment le Seigneur Minos s'était débarrassé des moines. Il était très certainement doté de pouvoirs surnaturels. Rune n'en concevait aucune peur : au contraire, il était fasciné.
« Tiens-toi droit. »
La voix calme, mais ferme de Minos lui fit l'effet d'un coup de fouet : l'enfant se redressa du mieux qu'il put, ignorant ses ecchymoses et diverses brûlures. Il frémit pourtant lorsque l'homme blond se mit à tourner autour de lui, portant son regard inquisiteur sur sa misérable personne. Rune finit par baisser la tête, honteux d'être aussi… dégoûtant.
« Ne baisse plus jamais la tête de honte, Rune. Je te l'interdis. »
Une main l'empoigna fermement par le menton, le forçant à lever son visage vers son sauveur. Rune fut déconcerté lorsqu'il vit que Minos était penché sur lui, un genou à terre, pour mieux l'observer. Et c'était aussi la première fois que ce chevalier noir le touchait directement : jusqu'à présent, il l'avait fait à distance, par un stratagème que l'enfant ne comprenait pas encore. Des fils invisibles, peut-être ?
« C'est mieux. » Minos se releva puis frappa dans ses mains. « Kartaly ! »
Une femme brune au visage avenant, assez grande et vêtue d'une armure noire bien moins majestueuse que celle de Minos, entra dans la pièce. Elle s'agenouilla devant le maître des lieux avec un profond respect.
« Vous désirez, Monseigneur ?
– Je veux que tu t'occupes de Rune, ici présent. À commencer par un bon bain pour le rendre plus présentable. »
Kartaly jeta un regard désintéressé sur Rune, qui fit de son mieux pour se conformer aux ordres de Minos.
« Pardonnez-moi mon indiscrétion, Seigneur. Forgeriez-vous des desseins pour cet enfant ?
– Je le destine à devenir la future Étoile du Talent. »
À ces mots, le visage de Kartaly s'anima d'une franche hostilité. Le regard qu'elle porta à Rune n'augura rien de bon. Le gamin allait rompre ses vœux d'obéissance au Seigneur Griffon lorsque celui-ci se saisit une nouvelle fois de son menton, avec un peu plus de douceur, faisant fi de la suie qui macula ses doigts, et le força à garder tête haute.
« Je sais pertinemment que ton frère était allié à cette étoile, Kartaly. Mais il faut en venir à l'évidence : il y près de cinq cents ans qu'il a été détruit, son âme expédiée dans une dimension on ne sait où par le chevalier des Gémeaux de l'époque. Il nous faut trouver un remplaçant », dit-il d'une voix ferme en empoignant Rune par un bras pour le conduire devant la femme aux yeux de braise. « Il est son remplaçant. Je ne sais pas l'expliquer, mais cet enfant a les capacités en lui pour réussir. Il est… talentueux. »
De l'animosité, le regard de Kartaly exprima de l'intérêt. Elle scruta longuement Rune, qui cette fois-ci resta bien droit. Lentement, ses lèvres esquissèrent un sourire mauvais.
« Très bien, Monseigneur… Je vais m'occuper de lui. »
Kartaly le prit par le bras. Inexplicablement, Rune essaya de s'échapper : il sentait plus ou moins que la femme lui voulait du mal. Mais sa tentative de retraite fut stoppée net par Minos lui-même, qui plaça ses deux mains sur ses épaules.
« Rune est mon protégé… Garde bien cela à l'esprit, Kartaly de l'Étoile de la Majesté.
– Vos désirs sont des ordres. »
Un peu plus serein, Rune prit la main de la femme, et fut assuré d'une chose : elle lui voulait toujours du mal, mais ne lui ferait rien. Minos y veillerait. D'ailleurs, lorsqu'il se retourna, il put voir le sourire amusé que lui adressa le Griffon. Celui-ci s'était saisi de l'un des livres qu'il avait ramenés de l'abbaye.
« Nous en discuterons après. »
Rune hocha la tête : le seigneur Minos aurait toutes les explications qu'il voudrait.
xxx
Rune posa une main sur la porte, sa paume caressant doucement le bois comme s'il voulait en apprécier la texture. Avait-il le droit d'enfreindre les ordres de son maître, même si c'était pour le protéger ? Il devait trancher la question, maintenant. Finalement, sa main glissa jusqu'au loquet, qu'il tourna. L'air qui lui parvint du couloir était glacial, et l'atmosphère, inhospitalière. Qu'importe : il avait été habitué à pire aux enfers. Rune s'engagea d'un pas décidé dans le long corridor lorsqu'une douleur effroyable à la poitrine lui tira un gémissement. C'était comme si une flèche s'était plantée dans son cœur, distillant de la lave en fusion dans son corps. Il se rattrapa à la porte, mais n'arriva pas à refermer ses doigts, un profond engourdissement paralysant ses mouvements. Il tomba au sol, le choc à sa tête l'assommant presque. Cette sensation il la connaissait : c'était l'agonie qu'il avait vécu avant que ses pouvoirs ne lui soient rendus.
« Perséphone... déesse… pourquoi ? », murmura-t-il, les larmes lui montant aux yeux alors qu'une vague brûlante de fièvre le submergeait de nouveau.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 30 mai 2004, 4 h30 (29 May 7:30 PM GMT +9 :00)
Pavillon Bishamonten, les couloirs du quatrième étage
« Tu as mal mon fils ? » répéta la voix.
Le regard de Camus croisa une nouvelle fois celui de De Grandfort. « Si elle montre son visage, il va savoir... Il va comprendre que je suis son fils. Il ne faut pas qu'il la voie ! » réalisa-t-il avec angoisse.
Camus était prêt à faire voler son poing dans l'estomac de De Grandfort, lorsque celui-ci s'effondra sur ses genoux sans un mot, puis bascula face contre terre. Camus recula, ne s'attendant pas à cette chute si brusque, puis leva les yeux vers l'auteur du coup. Son regard rencontra avec surprise les prunelles saphir de celui qu'il avait appris à reconnaître comme son ange gardien.
« Gabriel ! Tu es là ! Tu es venu me sauver, cette fois-ci aussi ? » s'exclama-t-il avec espoir.
Le bruit sec d'une décharge électrique le frappant en pleine poitrine fut le seul écho à ses paroles. Camus s'effondra à terre au côté du vieil homme, assommé sur le coup.
« Je suis venu me débarrasser de cette ignoble créature… et régler quelques comptes », murmura Gabriel, tout en caressant d'une main translucide le front de Camus. Le jeune homme se releva lentement, puis se tourna vers la femme, qui était restée à l'entrée du couloir, et avait observé la scène sans mot dire.
« Cela suffit, Lilith… Tu en as assez fait comme cela ! »
Un rire cristallin lui fit écho alors que la femme se dévoilait à ses yeux : l'image de la mère de Camus se troubla pour se figer sur celle de la démone couverte d'écailles.
« Tiens donc, un nouveau fantôme qui croit qu'il va m'imposer ses lois. Très amusant, ricana-t-elle.
– Tu riras bien moins dans quelques minutes !
– C'est ce que nous allons voir !
– Tiens, tiens… Mais qui va là ? Quelle amusante coïncidence ! »
Gabriel ne put s'empêcher de tressaillir lorsque cette voix grave raviva en lui de très vieux souvenirs. Il se retourna pour toiser avec froideur le sorcier vampire, flanqué d'une femme donc l'évanescente silhouette trahissait sa nature de fantôme.
« Sylvenius… Que fais-tu ici ?
– Je te retourne la question, Gabriel… ou plutôt devrais-je dire, Gàbor. »
Pavillon Bishamonten, les caves
« Ne bouge pas ! hurla Milo.
– Mais on va se faire tuer si on ne bouge pas maintenant ! » rétorqua Aphrodite, luttant contre les bourrasques que le nuage rouge faisait souffler dans le corridor déjà dévasté. Les copeaux de bois, les gravillons de béton voletaient en tout sens, donnant à cette scène éclairée par des ampoules rendues clignotantes par les courts-circuits, l'air tout bonnement apocalyptique.
« Pas encore !
– Mais Milo ! Le nuage est à cinq mètres de nous. Que veux-tu attendre ?
– Maintenant ! » hurla Milo en poussant Aphrodite vers l'étroit couloir.
Le Suédois ferma les yeux, l'une de ses épaules frottant durement le béton. Il comprit que Milo était passé devant et l'avait saisi par la main. Reprenant un peu de courage, il jeta un coup d'œil derrière lui : le nuage était toujours là, broyant la porte et la cage d'escalier où ils avaient trouvé refuge auparavant.
Devant eux, le couloir était entièrement noir et on distinguait à peine les contours du décor dans les ténèbres. Aphrodite devinait la silhouette de Milo, mais guère plus. Soudain, il sentit que le Grec ralentissait puis s'arrêta.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
– Une porte... »
Milo posa ses mains contre le métal, puis partit à la recherche d'un loquet. Celui-ci s'abaissa dans un grincement rouillé, puis la porte gémit sur ses gongs, s'ouvrant sur une pièce totalement obscure.
« Que fait-on ? Milo ?
– On rentre et on se cache... »
Milo tira Aphrodite à l'intérieur. Celui-ci n'opposa pas de résistance, trop heureux de ne pas avoir à prendre de décision, alors que son cerveau était paralysé par la peur. Quelle honte ! Lui, un chevalier… ? Mais où était donc passé son courage ?
« Que se passe-t-il ? Pourquoi n'avances-tu plus ? »
Le Grec posa un doigt devant sa bouche, lui faisant signe de se taire, ce qu'Aphrodite finit par faire. Il s'aperçut alors du silence qui régnait : les mugissements de la tempête s'étaient arrêtés aussi brusquement qu'ils avaient commencé.
Pavillon Benten
Légèrement éberluées, Marine et Shina observaient le ballet mortel des deux véhicules qui heurtaient de façon brutale chaque Marilith ayant le malheur de traîner devant leurs capots. La présence du crâne de buffle sur le pare-chocs avant du monstrueux Hummer noir laissait peu de doutes quant à l'identité du conducteur, qui poussait d'ailleurs des cris sauvages et enthousiastes à chaque fois qu'un grand corps verdâtre faisait un vol plané et s'écrasait lourdement dans l'herbe.
« Non, mais… pincez-moi où je rêve ! » murmura Marine, à la fois choquée et amusée.
Balayant de nouveau le domaine du regard, elle s'aperçut de l'étrange lumière bleutée qui parvenait du rez-de-chaussée du Pavillon Bishamonten.
« Regarde, Shina, il se passe quelque chose là-bas. »
L'Italienne tourna son regard vers la direction indiquée, un mauvais pressentiment la saisissant lorsqu'elle aperçut également la lumière surnaturelle qui filtrait du Grand Salon.
« Viens… l'espace est dégagé : il faut aller voir ce qu'il se passe. »
Les deux femmes bondirent de la fenêtre qu'elles avaient brisée, se réceptionnant souplement dans le terre-plein en contrebas, déserté par les Mariliths, trop occupées à se mettre à l'abri des deux monstrueux véhicules. En quelques foulées, elles se retrouvèrent devant les baies vitrées, écarquillant les yeux en constatant que le bas du bâtiment s'était transformé en aquarium.
« Il faut les sortir de là ! » annonça Shina en se saisissant du loquet de l'une des portes d'entrée, le tournant fébrilement, en pure perte. Grognant d'insatisfaction, elle finit par balancer un coup de poing dans le haillon en hêtre, qui ne se brisa pas. « Lilith doit toujours tenir ce pavillon en son pouvoir. Est-ce que tu peux les voir ?
– Attends, il me semble que j'aperçois des silhouettes sur la mezzanine », répondit la Japonaise, en collant son visage contre une vitre. Quelques mètres au-dessus de cet enfer liquide, elle repéra effectivement les trois hommes réfugiés dans un petit espace non encore immergé. « Ils sont bien là… Je crains qu'Angelo, Shura et Candelas soient toujours les prisonniers de ce démon ! »
Pavillon Bishamonten, le Grand Salon
Il ne restait guère plus que vingt centimètres entre l'eau et le plafond de la mezzanine. Angelo, Shura et Candelas étaient obligés d'incliner la tête en arrière pour pouvoir garder leur visage au sec.
« On va y passer ! murmura Angelo.
– Non, ne dis pas cela... En tout cas, moi, je n'ai aucune intention de me laisser tuer ainsi, en tout cas pas après ce que j'ai pu goûter de cette nouvelle vie ! » déclara Shura, comme s'il se parlait à lui même.
Candelas, un peu en retrait des deux hommes, poussa un gémissement et s'affaissa subitement dans l'eau. Shura fut le premier à avancer son bras pour le rattraper, mais le visage de Candelas disparut avant qu'il ne puisse le saisir. Le Capricorne plongea et remonta presque aussitôt, serrant le vieil homme contre lui tout en maintenant sa tête hors de l'eau.
« Merci... Merci... Mon... » balbutia le sexagénaire.
La main de Shura s'abattit sur sa bouche, l'empêchant de continuer sa phrase.
« Ne vous méprenez pas... Nous avons fait face à trois, et nous repartirons à trois... C'est tout ! »
Angelo jeta un air interrogateur à Shura, qui baissa les yeux pour éviter son regard. L'Italien allait lui demander ce qui se passait lorsqu'un effroyable choc fit vibrer le bâtiment entier, suivi d'un deuxième. La troisième secousse ébranla la charpente, la faisant craquer violemment. Angelo songea tout d'abord à un tremblement de terre, mais cela n'y ressemblait pas : les vibrations n'avaient rien à voir avec celles créées par une secousse sismique. Elles ne provoquaient pas cette angoisse rappelant que l'existence de l'homme est fragile sur cette terre, pouvant disparaître d'une seconde à l'autre à cause d'un mauvais frisson de la croûte terrestre. Elles n'étaient pas marquées de l'inéluctable, de l'imparable... du vraiment incontrôlable. Elles étaient le fait d'humains.
« Accrochez-vous à ce que vous pouvez ! » ordonna-t-il, reprenant espoir.
Il savait au fond de lui que ces compagnons n'abandonnaient pas. Mais il était loin d'imaginer ce qui se passait à l'extérieur...
O
Le Hummer commençait à entamer les deux vitres de son pare-chocs métallique, les faisant plier légèrement. Aldébaran fit un signe à Aiolia, dont le Harrier poussait au cul l'énorme 4X4, et celui-ci accéléra. Les deux vitres cédèrent davantage, l'inclinaison gagnant degré en degré de seconde en seconde. Shina et Marine, quant à elle, frappèrent pour la quatrième fois la partie juste au-dessus du point de contact. Une fontaine finit par jaillir sur le capot du Hummer, signe que les deux véhicules étaient très près de mettre à genou leur adversaire de verre.
Cette fois-ci, Aldébaran passa le buste à travers sa portière, et hurla :
« Accroche-vous à ce que vous pouvez ! On va bientôt se prendre une méga douche de 800m3 ! »
Aiolia acquiesça, et appuya encore sur le champignon. Les roues de son véhicule crissèrent de plus belle.
« Il est complètement allumé, Aldé », fit-il en souriant. « Et moi aussi, d'ailleurs ! » ajouta-t-il mentalement.
Les vitres devant eux explosèrent soudainement. Des vagues furieuses déferlèrent dans un grondement terrifiant. Aiolia écarquilla les yeux, voyant le Hummer et son occupant disparaître dans le raz-de-marée. Marine et Shina s'écartèrent juste à temps pour éviter d'être emportées. Il s'accrocha de toutes ses forces à son volant, se disant que plus jamais il n'accepterait de suivre un plan d'Aldébaran.
Pavillon Bishamonten, couloirs du premier étage
Une énorme secousse ébranla le bâtiment tout entier. Surpris, James ne prit pas garde au loup-garou, qui le balaya d'un revers de la main. Sa tête heurta violemment le mur, le choc lui faisant presque perdre connaissance.
« Voyons James, ce n'est pas le moment de partir... Tu sais bien qu'un seul coup de griffe de ce monstre, et tu vas voler en poussière ! » s'encouragea-t-il à se remettre debout sans délai.
Il se releva légèrement pour se retrouver nez à truffe avec le loup-garou. Celui-ci semblait inspecter le meilleur angle pour le mordre, l'écume débordant de sa gueule pestilentielle. Un frisson de haine parcourut James : rassemblant ses forces, il leva une main. Son index et son majeur fondirent sur les yeux jaunes, et s'enfoncèrent dans les deux orbites. Le monstre hurla, roula sur le côté et se mit à convulser frénétiquement en griffant le parquet et le mur proche de lui.
James voyait cette tempête de douleur se rapprocher de lui, mais était de nouveau incapable de bouger. Une patte griffue s'abattant à côté son visage lui rappela que le spectre de la mort était prêt à le faucher.
« James, attrape ! » entendit-il crier non loin de lui.
Il battit des cils, se sentant revenir peu à peu à lui. Des griffes raclèrent le parquet, passant très près de sa joue, le faisant sursauter. Sa main se crispa sur le pommeau de l'épée qu'Eleny lui avait lancée. Puis il releva le buste et d'un mouvement bref et précis, trancha la gorge du loup-garou.
Il bascula de côté pour éviter que le corps immense ne s'effondrât sur lui.
Pavillon Bishamonten, silo de la bibliothèque
Kanon et Ambre étaient désormais dos à dos, faisant face aux deux griffons, ou plutôt à ce qu'il en restait. Ambre avait réussi à arracher les deux ailes, la moitié de la gueule et une épaule en mitraillant sans relâche la créature de pierre. L'adversaire de Kanon s'en tirait mieux, mais la hallebarde avait eu tout de même raison d'une aile et d'une patte. Malgré tout, elles continuaient à charger, mues par une volonté totalement implacable.
« On continue sur le même rythme ! lança Ambre à Kanon.
– On n'a pas le choix de toute façon… »
La jeune femme appuya de nouveau sur la gâchette. L'arme émit un cliquetis alors que le chargeur tournait dans le vide.
« Et m¨§*#/*! » hurla-t-elle, relevant la tête et voyant avec terreur son adversaire mutilé bondir sur elle.
Elle recula, et poussa Kanon de côté pour qu'il échappe lui aussi aux griffes acérées. Elle entendit soudain un hurlement de bête blessée qui fit remonter un frisson d'angoisse le long de son échine, puis des pierres volèrent autour d'elle. Elle porta la main à ses yeux pour se protéger de la poussière et des projectiles.
Un bruit métallique résonna, puis le silence fit place. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle aperçut une hache gisant au milieu des débris de la statue, puis Saga, haletant, qui contemplait lui aussi les restes de leur ennemi de marbre.
« Saga, espèce d'âne bâté, je t'avais dit de partir ! » le gronda Kanon, tout en reprenant une pose défensive devant le dernier griffon, qui oscillait la tête de haut en bas, lorgnant d'un œil sans expression les fragments de son double.
Son aîné s'avança parmi les morceaux de la créature, et ramassa la hache. Il la prit fermement en main, et se mit également en posture d'attaque au côté de son cadet.
« Kanon… Il va vraiment falloir que je t'apprenne la politesse un de ces quatre ! », rétorqua-t-il d'une voix extraordinairement sûre et calme.
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Ambre cligna des yeux : elle aurait juré que les jumeaux souriaient malgré la situation peu réjouissante. Elle sursauta en entendant deux cris sauvages raisonner, et observa, incrédule, les deux hommes charger le griffon, armes aux poings.
Une secousse terrifiante fit s'ébranler les dernières étagères qui tenaient encore debout. La charpente gémit d'un long craquement plaintif. Ambre s'agenouilla, et porta ses mains à sa tête, s'attendant à voir tout s'écrouler autour d'elle.
Pavillon Bishamonten, couloirs du quatrième étage
Lilith observait avec grande attention la scène quelque peu étrange et rare qui se déroulait sous ses yeux : ce n'était pas tous les jours que deux fantômes et un sorcier vampire, tout trois venus pour l'abattre, se prenait de bec devant elle. Décidément, l'attaque du Quartier Général d'Ermengardis était pleine de rebondissements savoureux, même pour elle.
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« Gabriel... Ou plutôt Gàbor, n'est-ce pas ? Cela faisait longtemps... » murmura Sylvenius, un sourire amusé au coin des lèvres.
« Pas assez à mon goût, imposteur ! » répondit l'intéressé d'une voix neutre.
Le sorcier éclata d'un rire sonore et plein de dérision, qu'il interrompit brusquement.
« Tu étais beaucoup plus respectueux à mon égard lorsque je t'ai connu, jeune seigneur de Szeged.
– Oui, car j'ignorais qui tu étais vraiment. Et surtout, j'avais un pendentif enchanté autour du cou, qui faisait de moi l'un de tes fidèles serviteurs, un espion chargé de te livrer les secrets de Marius. Maintenant, je suis libre... » répondit Gàbor, affichant un sourire de satisfaction.
« Et alors ? demanda Sylvenius, d'un ton moqueur. Il me semble surtout que tu sois dans une singulière situation. Si je me fie à ton état de fantôme, plutôt incompatible avec ton état initial de vampire… je dirais que l'un des Juges des Enfers a ramené ton âme, mais que tu es mort par la suite.
– Cela ne me gêne pas... Et je ne vais pas t'apprendre ce dont est capable un revenant, non ? »
Sylvenius sourit d'un air moqueur.
« Je sais, mais tu seras certainement plus peiné d'apprendre que ton frère porte désormais le fameux médaillon enchanté autour de son cou. J'ai bien l'intention d'utiliser ses pouvoirs pour mettre à genoux ton fougueux aîné, et faire de lui mon futur jouet : une poupée docile entre mes mains, une arme parfaite... »
Le visage de Gàbor vira cette fois-ci à la colère la plus totale.
« Ne touche pas à lui, ou je te promets que...
– Des menaces ? Intéressant, mais je doute que tu parviennes à te dresser contre moi.
– Ne me sous-estime pas ! »
Gàbor bondit sur lui, mais traversa le corps de Sylvenius. Il se retourna sur son adversaire, le visage tendu, cherchant par quel moyen il pourrait l'abattre. Les meubles du couloir se mirent soudainement à osciller, puis deux tableaux volèrent en direction de Sylvenius. Celui-ci éleva une main, stoppant net les deux objets dans leur vol.
« Gàbor, il me semble que tu vas avoir du mal à tenir ta promesse… Tu n'es pas de taille contre moi. »
L'interpellé ne répondit pas, se concentrant à l'extrême. Deux lourdes commodes derrière le sorcier commencèrent à se soulever du sol, puis retombèrent lourdement lorsqu'une décharge électrique rejeta en arrière le fantôme du Magyar.
« Il ne faut jamais promettre, à moins d'être sur de pouvoir tenir sa parole... » commenta Sylvenius, esquissant un sourire diabolique en voyant Gàbor se dématérialiser dans le mur. « Bien, à nous », poursuivit-il en posant un regard noir sur Lilith.
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Salem n'avait pas perdu une miette de la discussion et de la confrontation entre Sylvenius et le fantôme de ce Gàbor. Ce qui l'intriguait plus particulièrement était la ressemblance frappante entre ce nouveau venu et le chevalier du Verseau, de même que les promesses de domination sur un certain Bàlint.
« Je sens que les choses pourraient devenir spécialement intéressantes dans les prochains temps », songea-t-elle avec un intérêt non dissimulé.
Mais avant toute chose, il fallait se débarrasser de la concubine de Lucifer, qui continuait à les narguer avec un odieux petit sourire satisfait.
« À nous ! » annonça Sylvenius à la démone.
« Oui, c'est cela… À nous ! » se répéta intérieurement Salem avant de se fondre dans le corps du sorcier.
Moins d'une minute plus tard, le petit sourire de Lilith disparut de son visage et elle recula, alors que résonnait dans le couloir silencieux une terrible incantation.
« Par les vagues d'Hadès ! »
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 23h00 (May 29, 8:00PM GMT +3 :00)
Temple d'Élision
Darius comprit immédiatement qu'un événement grave s'était produit lorsqu'il aperçut la forme inanimée de Rune étendue près de la porte d'entrée des appartements où les Spectres étaient reclus. Il accéléra le pas et s'agenouilla au côté du Balrog, tâtant son pouls : celui-ci était faible, mais perceptible. Ne sachant pas ce qui avait causé son malaise, il le souleva délicatement.
« Rune… ? » appela-t-il.
Les yeux du Balrog papillonnèrent puis une lumière améthyste filtra au travers des longs cils de même qu'un gémissement s'échappa des lèvres pâles. Rune se trouvait exactement dans le même état que lorsqu'il l'avait recueilli après son agression par Bàlint, deux jours auparavant. Cela n'augurait rien de bon.
« Persé… phone », haleta Rune en se raidissant sous la douleur. « Elle nous a… retiré nos pouvoirs. » Une larme perla au coin de ses yeux. « Elle nous a trahis… »
L'annonce fit froid dans le dos à Darius : après cette étrange vision apparaissant dans son miroir, voilà maintenant que l'épouse d'Hadès abattait ses Spectres ! Les craintes de Rune étaient fondées, faisant regretter à Darius de ne pas l'avoir écouté.
« Monseigneur… Minos, et les autres… Je dois les retrouver », Rune ajouta avec peine tout en dodelinant de la tête. Il tenta de se relever, mais le mal qui le rongeait de nouveau avait sapé ses forces.
« Je vais te ramener à ton lit… Tu n'es plus en état de faire quoi que ce soit », rétorqua le cavalier, supportant Rune pour que celui-ci se remette debout.
N'y parvenant pas, il finit par le prendre dans ses bras, à l'instar de la première fois où il l'avait secouru, juste après son agression. Les mains du Balrog s'arrimèrent à son cou et à une épaule comme s'il s'agrippait à une bouée de sauvetage, puis une violente quinte de toux le secoua. Il cracha un peu de sang sur sa veste, sa respiration se faisant encore plus laborieuse qu'avant.
Inquiet par la rapide dégradation de son état, Darius le reconduisit de toute urgence dans sa chambre. Il n'avait aucune idée où se trouvaient les cinq autres Spectres, mais la priorité immédiate était une nouvelle fois Rune.
Le Puits des Âmes, où le temps ne compte plus
Salem afficha un grand sourire sur le visage de Sylvenius alors qu'elle reconnut la longue file des défunts se dirigeant vers le cratère béant qui trouait le sol froid et noir du mont Hirasaka. Cela faisait des années qu'elle n'était pas revenue ici, la dernière bataille du Sanctuaire pour être plus précise, lorsque ce maudit Shiryu du Dragon avait précipité Masque de Mort dans le Royaume d'Hadès. Elle avait réussi in extremis à se détacher d'Angelo, mais n'ayant plus personne pour la craindre ou se souvenir d'elle, Salem s'était quasiment dissoute dans l'oubli. Jusqu'à ce que l'âme d'Angelo ne fasse surface à nouveau…
« En parlant de se souvenir de moi, il y en a une que je vais traumatiser pour l'éternité », murmura-t-elle en fixant Lilith.
À son plus grand désespoir, la démone ne se départit pas pour autant de son sourire moqueur, et eut même le culot de ricaner. Les envies de meurtres de Salem ne firent qu'enfler en elle.
« Tu crois vraiment que tu peux me vaincre en me jetant dans le Puits des Âmes ? Lilith finit par susurrer.
– Le royaume des morts appartient à Hadès, son maître absolu. Lucifer n'y a aucun droit ni aucun pouvoir. Ne me dis pas que ce petit point de détail t'est sorti de la tête, hum ? » répliqua Salem avant de baisser la voix. « Je te passe les détails sur ce que le légendaire Juge Minos et son intransigeant Rune font lorsqu'un démon comme toi échoue dans leur tribunal… Tu vas finir en morceaux, éparpillés dans toutes les prisons possibles et imaginables.
– Pff… À mon avis, ces deux-là ne me causeront aucun souci », répondit Lilith du tac au tac en jetant un étrange regard à Salem. Puis elle recula, jusqu'à se retrouver en équilibre précaire au bord du Puits, l'air vicié des Enfers qui remontaient en bourrasques faisant voler sa longue chevelure noire. « Il y a eu du changement ces derniers temps là-bas en dessous…
– Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?
– Toi et moi, nous nous reverrons… Et c'est toi qui termineras dans une prison pour l'éternité ! »
Sur cette ultime menace, Lilith se laissa basculer en arrière, permettant au vide sans fin de happer son corps, sous les yeux incrédules de Salem. Celle-ci, une fois la surprise passée, s'approcha avec prudence du gouffre infernal, jetant un coup d'œil rapide à sa bouche sombre et glaciale. Un sourire apparut sur le visage émacié du sorcier qu'elle possédait provisoirement
« Mégalomaniaque, folle et stupide ! » s'amusa-t-elle. « Vois-tu Lililth, c'est là le point sur lequel je te suis supérieure : moi, je suis seulement mégalomaniaque et folle. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 30 mai 2004, 5 h 35 (May 29, 8:15PM GMT +9 :00)
Pavillon Komokuten, le sous-sol
Dohko avait dû ruser à l'extrême pour attirer la Marilith à l'intérieur de cette étroite pièce servant de remises pour diverses œuvres d'art. La présence du buste d'une statue lui avait donné l'idée lumineuse de ce piège : l'affublant de son propre T-shirt et le posant sur une haute caisse, il avait prié pour que le monstre ait la vue assez basse pour prendre le leurre pour lui-même. Les dieux devaient ne pas l'avoir totalement abandonné puisque la Marilith s'empressa de bondir sur la malheureuse statue, permettant à Dohko de repousser la porte et de la verrouiller. Comme il s'y attendait, les coups plurent de l'autre côté, menaçant de fracasser la porte blindée.
Craignant de la voir céder à tout moment, Dohko s'était adossé contre le métal, tentant de faire contrepoids à la poussée que la démone exerçait, folle furieuse d'avoir été bernée de la sorte. Il commençait à se dire qu'il aurait mieux fait de fuir lorsque les coups de butoir cessèrent, de même que les bruits de sifflements qui filtraient de toute part. Le Chinois attendit quelques minutes avant de se laisser glisser au sol, refusant de croire que le cauchemar était peut-être terminé.
« C'est impossible… pourquoi l'assaut se serait-il arrêté si brusquement ? »
Dix autres minutes passèrent avant qu'il ne se décidât à se relever et vérifier à travers l'œil borgne si la Marilith s'était endormie. Il n'aperçut… rien, à part des caisses brisées, des tableaux défoncés et des statues en miette.
« Mais où est-elle passée ? Ce n'est pas croyable… elle fait plus de deux mètres de long : je devrais l'apercevoir ! »
Vainquant son appréhension, il déverrouilla la porte et glissa un œil à l'intérieur, obtenant confirmation de l'incroyable situation : la démone s'était littéralement volatilisée.
Pavillon Bishamonten, couloirs du quatrième étage
Gàbor émergea du mur où Sylvenius l'avait envoyé, annihilant brièvement sa capacité à se matérialiser. Il s'approcha du corps de Camus et s'agenouilla près de lui. Il caressa d'un geste attentionné le visage du jeune homme évanoui, puis son regard se posa sur celui plus âgé. Il soupira, conscient de ce qu'il allait devoir faire.
« Camus je sais que tu as déjà suffisamment de souffrance en toi, mais il va falloir me laisser te rappeler quelques-uns de mes souvenirs. Une partie de la victoire d'Ermengardis contre Sylvenius repose sur toi désormais… »
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De Grandfort rouvrit avec peine les yeux et crut que son cœur allait s'arrêter : une image quasi translucide s'était penchée sur Gabriel et parlait doucement. Le visage de cette apparition était d'une ressemblance troublante avec celle du jeune homme évanoui. De Grandfort cligna des yeux pour vérifier si cet étrange effet de miroir n'était pas dû au choc qu'il venait de subir.
« Non, c'est bien un fantôme qui est penché sur lui ! »
Il se redressa sur ses avant-bras puis entreprit de ramper jusqu'à Gabriel dans l'espoir d'empêcher cette apparition de le posséder. Il tendit un bras en avant et voulut hurler le nom du jeune homme, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le revenant tourna alors la tête vers lui, s'étant visiblement aperçu de sa présence.
« Cher Comte, tu ne peux rien pour ton fils… J'étais destiné à renaître en Gabriel, et c'est Camus – c'est-à-dire Anton – qui est venu prendre sa place. Il va devoir accomplir ce pour quoi Gabriel était destiné. Il en mourra peut-être, à moins que tu ne veilles sur lui et le protèges.
– Non, ne faites pas cela ! Laissez-le ! » supplia de Grandfort.
L'apparition lui sourit, puis se volatilisa en milliers de volutes argentées qui tournèrent autour de « Gabriel », puis disparurent, comme happées par son corps.
« Souviens-toi de ceci, Comte de Grandfort, Gàbor est mon nom, et Sylvenius, celui de votre ennemi... »
De Grandfort secoua la tête pour chasser cette voix, et fit tous ses efforts pour rejoindre le jeune homme. Il étreignit l'une de ses mains et s'allongea à ses côtés.
« Gabriel, ou Camus… Peu m'importe le nom que tu portes : tu n'auras qu'à choisir, et je t'appellerai comme tel. Je sais désormais que tu es bien mon fils. Je te protégerai, je serai le père que je n'ai jamais pu être jusqu'à présent… »
Dans un dernier effort, il déposa un baiser sur le front du trésor qu'il avait tant cherché, et qui se trouvait si proche de lui, puis céda au malaise qui l'envahissait.
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« Oui, je crois que les événements vont devenir très intéressants pour moi », minauda Salem en posant son regard translucide sur les deux hommes à terre.
Elle recula, laissant son corps se fondre dans la structure du mur.
Italie, Venise, 31 mai 2004, 22 h 35 (May 30, 8:35 PM GMT +2 :00)
Visconti se redressa sur sa chaise, plutôt soulagé que son maître revienne, mettant un point final à son attente dans ce lieu sinistre et sombre. Sylvenius réapparut devant lui dans une gerbe de lumière, jaillissant de l'étrange miroir qu'il surveillait depuis plusieurs quelques heures. À peine le corps de Sylvenius se détacha de sa surface liquide, qu'un bruit de verre brisé retentit, et l'incandescence mourut.
« Maître ? » s'enquit-il, jetant un bref regard à la psyché en morceaux.
Sylvenius leva une main, ce que l'Italien prit pour une injonction de se taire. Mais à sa grande surprise, une flamme bleutée jaillit de la paume ouverte de son redouté maître, illuminant la pièce de sa flambée surnaturelle. Le sorcier, dont le regard était fixé droit devant lui, tourna la tête vers Visconti, qui sentit une certaine angoisse le saisir en voyant son expression fanatique.
« Giuliano, ces oiseaux flottant dans l'espace dont tu m'as parlé… Ils peuvent tout voir, n'est-ce pas ?
– Vous parlez de nos satellites ? Oui, à une dizaine de mètres près...
– Alors, garde-les braqués sur Ermengardis, et sur le Sanctuaire…
– Bien Maître. Que cherchez-vous exactement ? Que s'est-il passé ? »
Les questions déclenchèrent l'hilarité générale du sorcier vampire.
« Ce que j'y ai vu ? Des choses très intéressantes, Giuliano, et qui ne sont pas supposées arriver. D'autres événements incroyables vont se produire, et je devrais trouver des alliés hors du commun de par leur puissance pour accomplir le dessein qui est le mien.
– J'en suis pleinement heureux, maître. »
Visconti s'inclina profondément avant de prendre son congé, sa curiosité piquée au vif et son inquiétude exacerbée à son plus haut niveau. Un dicton dans sa famille disait qu'il n'y avait pas plus dangereux que Sylvenius lorsqu'il était de bonne humeur : c'était la preuve qu'il savait comment arriver à ses fins.
Elles étaient en général destructrices.
A suivre dans la Chronique X : Nouvelle donne (1/4)
