Chronique X : Nouvelle Donne (1/4)

Grèce, Sanctuaire terrestre, 2 juin 2004, 11h00 (June 2, 8:00 AM GMT +3:00)

Sous le Temple de Sounion

Bàlint ouvrit lentement les yeux et distingua avec peine un plafond de granit. Une douleur terrible se propagea dans tout son corps et le précipita de nouveau dans les ténèbres. Il lutta pour ne pas perdre connaissance, et au bout de ce qui lui sembla une éternité, battit des paupières.

Les roches avaient fait place à un décor de boiseries et de tentures riches en couleurs et en ornements.

My mistress with a monster is in love.
Near to her close and consecrated bower,
While she was in her dull and sleeping hour,

Les yeux de Bàlint se détachèrent de la scène pour se poser sur les occupants de la loge qui dominait le parterre du théâtre. Le visage de Lord Murdoch lui rappela le sifflement qu'émettait le fouet en cinglant l'air, avant de s'abattre sur son dos. Il ressentit une sorte de picotement parcourir ses blessures, comme si celles-ci s'étaient rouvertes à la simple évocation de son châtiment. Celui-ci avait été décidé par le Conseil d'Ermengardis, et annoncé par le grand Chambellan Murdoch lui-même.

A crew of patches, rude mechanicals,
That work for bread upon Athenian stalls,
Were met together to rehearse a play
Intended for great Theseus' nuptial-day (1).

La main de Bàlint se crispa sur la rambarde : il devait se calmer et songer d'abord à faire parler Murdoch sur le lieu où il cachait la clé du cercueil d'Adorjàn, avant de l'éliminer. Si Bàlint ne se trompait pas, ce noble vieillard dont l'embonpoint gonflait son habit richement brodé, était le descendant d'Angman de Colchester, l'un des lieutenants du Général Adémar qui s'étaient vus confier la garde des précieux sésames.

« Viens, Eleny, il est temps d'infliger une punition bien méritée à Lord Murdoch », murmura-t-il à sa voisine qui suivait avec intérêt le déroulement de l'histoire.

« Ne peut-on pas attendre la fin de la pièce? répondit-elle d'une voix contrariée.

Non, il faut frapper tant que l'assistance a les yeux rivés sur la scène. Après, il sera trop tard.

Mais en quoi ma présence t'est-elle nécessaire ?

J'ai besoin que tu neutralises ses gardes pendant que je « discuterai » avec lui...

Tu comptes discuter avec lui ? N'est-ce donc pas pour te venger que tu es là ? » s'étonna Eleny.

Elle se tut, voyant que Bàlint, las de ses questions, lui adressait un regard peu amène.

O

Les deux vampires quittèrent leurs places situées à un balcon du deuxième étage, et redescendirent l'escalier menant à la salle du rez-de-chaussée. Bàlint avait remis son chapeau, faisant en sorte que la grande plume rouge retombe devant son visage, au cas où Murdoch ou l'un de ces hommes jetteraient un regard dans sa direction. L'entrée de la porte donnant sur la partie réservée aux invités de marque n'était pas gardée, et il se retrouva bientôt au troisième niveau du théâtre.

Bàlint s'engagea tranquillement dans le couloir faiblement éclairé par quelques torches fixées au mur, Eleny sur les talons. Le tonnerre d'applaudissements qui saluait une tirade particulièrement bien tournée ne les détourna pas de leur but : la loge de Lord Murdoch.

Sortant de l'une des avant-scènes comme le diable de sa boîte, un jeune homme vint soudainement bousculer Eleny si violemment qu'elle manqua de retomber en arrière.Une main enserra sa taille, alors qu'une autre glissait dans son dos, la prévenant de la chute.

« Acceptez mes excuses, my lady ! Cette pièce a fait bouillir mon sang et ne me laisse plus maître de mes gestes... » s'excusa le nobliau.

Eleny se laissa bercer par cette voix grave et harmonieuse, qui la troublait tout autant que les battements de cœur réguliers qu'elle percevait. Elle releva les yeux et son regard croisa les prunelles bleues du jeune homme, qui exprimaient plus de l'amusement qu'une quelconque gêne.

« Vous êtes tout excusé, chevalier... Pourriez-vous me lâcher maintenant ? » glissa-t-elle avec un sourire.

À son plus grand plaisir, le blondinet lui rendit la faveur et lui saisit délicatement la main. Ses lèvres effleurèrent chastement sa peau en un charmant hommage.

« Permettez-moi de vous renouveler mes excuses. Il n'est pas dans mes habitudes de me montrer discourtois avec les dames... Je suis le chevalier James Gladstone ».


Grèce, Sanctuaire terrestre, 2 juin 2004, 11h00 (June 2, 8:00 AM GMT +3 :00)

Temple d'Élision

« Avez-vous découvert quelque chose ? » s'enquit Rhadamanthe aux deux Spectres qui revenaient de leur mission de reconnaissance.

Valentine et Sylphide échangèrent un regard inquiet avant que la Harpie ne prenne l'initiative de lui répondre.

« Nous n'avons croisé presque personne, et pourtant nous nous sommes aventurés assez loin dans le temple.

– Il n'y avait aucun garde en vue, juste un ou deux serviteurs… qui nous ont faits froid dans le dos tellement ils avaient l'air d'avoir perdu la raison, précisa Sylphide.

– Tu pourrais préciser ?

– L'une des servantes a prétendu que des créatures diaboliques erraient dans ce temple.

– Et dévoraient les serviteurs de Perséphone, compléta Valentine. Je pense que ce n'est pas crédible.

– Si quelqu'un nous avait dit que Perséphone se retournerait contre nous et tenterait de nous tuer, nous l'aurions tous taxé d'affabulateur », répliqua Rhadamanthe, troublé de ce qu'il venait d'entendre. « Et pourtant… »

Non seulement Perséphone avait tenté de les supprimer, mais il semblait également se passer des choses étranges en ce temple. Le seul point positif était que leur présence n'avait pas été remarquée par la maîtresse des lieux. Pour combien de temps encore ?

xxx

Temple de Sounion, l'avant- veille au matin

Lorsqu'il reprit connaissance, Rhadamanthe ne put retenir un gémissement en constatant que son poignet droit était fracturé. Assailli par une horrible migraine, il mit de longues minutes à se remémorer les circonstances l'ayant conduit à se retrouver à terre, gisant dans les débris d'une colonne. Les images lui revinrent lentement à l'esprit, le laissant abattu. Perséphone, la déesse à laquelle ils avaient prêté serment, l'épouse du Seigneur Hadès, avait tenté de les supprimer. C'était un pur miracle s'il s'en était sorti. Mais qu'en était-il des autres ?

La Vouivre se remit laborieusement sur ses jambes, son corps couvert d'ecchymoses protestant au moindre de ses mouvements. Il chercha immédiatement ses compagnons du regard, l'angoisse montant en lui lorsqu'il ne les vit pas dans les ruines du temple, désormais totalement effondré.

Ne sachant pas si le danger planait toujours sur lui, il se garda d'appeler leurs noms ou de manifester sa présence en donnant de la voix. Il partit en exploration des atriums détruits et des couloirs défoncés, se demandant avec une inquiétude grandissante ce que Perséphone avait bien pu leur faire.

Le premier qu'il repéra fut Éaque, dont le torse était barré par deux longues traînées de sang, comme si des coups de couteau lui avaient été portés. Le Garuda était déjà revenu à lui et se remettait difficilement sur ses jambes : il ne put d'ailleurs cacher son soulagement lorsque Rhadamanthe l'empoigna fermement de sa main toujours valide et l'aida à retrouver son équilibre.

« Bon sang, mais que c'est-il passé ? » maugréa Éaque en balayant la place du regard. « Ne me dis pas que c'est Perséphone qui nous a fait cela !

Si, c'est bien elle qui est en cause. Juste après que nous nous soyons débarrassés de Bàlint, elle nous a retiré nos pouvoirs et nous a balayé comme des fœtus de paille.

Pourquoi aurait-elle fait cela ? Nous avons été loyaux envers elle, s'insurgea le Népalais.

On dirait bien qu'elle a son propre agenda, et nous n'en faisons pas partie, répliqua Rhadamanthe. Quoi qu'il en soit, il faut que nous retrouvions les autres, s'ils sont toujours en vie. Après, nous aviserons. »

Le premier qu'ils trouvèrent fut Valentine, couché sur une colonne abattue au sol. L'inquiétude de Rhadamanthe connut de nouveaux sommets lorsque son fidèle Spectre resta sans réaction et inconscient de longues minutes malgré ses appels. La Harpie finit par ouvrir les yeux, et à cracher un peu de sang par la même.

« Monseigneur, mais qu'est-ce que… ?

Perséphone », se contenta de répondre Rhadamanthe en l'aidant à stabiliser son équilibre.

« Eh… Je crois que je vois Sylphide. »

Serviteur et maître s'approchèrent en claudiquant d'Éaque, qui pointait du doigt une forme sombre étendue dans l'escalier, un mètre plus bas. Il descendit aussi rapidement que ses blessures le lui permettaient et s'agenouilla auprès du corps inanimé.

« Il est en vie, annonça-t-il. Inconscient, mais vivant. »

Rhadamanthe se détendit et appuya Valentine contre une colonne, lui ordonnant de ne pas bouger jusqu'à ce qu'il revienne. Avec le corps couvert d'égratignures et une côte fêlée, le Spectre ne se fit pas prier par son maître, le laissant partir à la recherche du dernier d'entre eux : Minos. La Vouivre eut plus de difficultés à retrouver le Juge, suspendu dans le vide de la falaise uniquement par l'un de ses fils. Il remonta Minos avec précaution, faisant attention de ne pas lui entailler davantage le poignet ou de rompre le lien. Il l'étendit sur le sol, le secouant doucement pour le réveiller lorsque Éaque s'approcha de lui, inquiet de voir le Griffon inconscient et son poignet en sang.

« Minos, murmura-t-il en s'agenouillant à ses côtés, réveille-toi, par Hadès !

C'est bon, je crois qu'il revient à lui », le rassura Rhadamanthe, constatant que les longs cils laissaient filtrer une lueur violette.

Minos s'éveilla avec un léger gémissement, posant son regard sur les autres Juges avec étonnement. Puis il sembla se souvenir, son visage exprimant toute l'horreur que la traîtrise de Perséphone suscitait en lui. Il se releva avec effort, agrippant Rhadamanthe par son poignet cassé, ce qui fit grimacer la Vouivre.

« Il faut que nous retournions au Temple d'Élision ! » s'exclama-t-il avec une inquiétude non voilée.

« Tu es fou ? Tu veux retourner dans le temple de celle qui a cherché à nous supprimer ? s'insurgea Éaque.

Rune, il est toujours là-bas. Il est en danger !

Ah… Mais tu ne vas pas recommencer avec ton Rune ! Laisse-le derrière : il est condamné de toute façon. »

Malgré ses forces le trahissant, Minos agrippa Éaque par le col déchiré de sa tunique, le forçant à se baisser davantage.

« Il n'est pas condamné ! Je ne peux pas l'abandonner ainsi, à la merci de Perséphone ! » rugit le Griffon avant de relâcher le bout de tissus. Il se leva avec difficulté, repoussant Rhadamanthe lorsque celui chercha à l'aider. « Si vous voulez vous enfuir comme des gueux reniés par leurs maîtres, libre à vous. Moi, je retourne au Temple d'Élision chercher Rune ! » annonça-t-il avec fermeté.

Rhadamanthe et Éaque le regardèrent s'éloigner en boitant, impressionnés par l'obstination de Minos.

« Tu le laisses partir comme cela ? demanda le Garuda en se tournant vers la Vouivre.

Oui. De toute façon, il n'écoutera pas et ira jusqu'au bout de son idée, réplique Rhadamanthe. Je crois que nous devrions aller au temple également, et nous y cacher le temps de reprendre des forces, panser nos blessures et réfléchir où nous réfugier. C'est bien le dernier endroit où Perséphone soupçonnera que nous allons nous cacher.

Je pense que c'est une très mauvaise idée », murmura le Garuda avant de soupirer. « Malheureusement, je n'ai rien de mieux à proposer. »

xxx

« Seigneur Rhadamanthe ? »

L'interpellé posa un regard morne sur le visage de son serviteur, encore marqué çà et là par des bleus et des coupures.

« Sylphide et toi continuerez vos recherches demain. Inutile de tenter le diable et de risquer de se faire repérer, annonça-t-il sur un ton grave. Assurez-vous de barricader cette porte et vous pourrez vous retirer dans vos appartements. Et rappelez-vous : le silence est d'or.

– Merci, maître. »

Les deux Spectres s'inclinèrent en faisant leur possible pour retenir leurs grimaces de douleur puis entreprirent de déplacer une lourde commode pour barrer l'entrée.

« C'est le troisième jour que nous nous terrons ici : nous devrions nous en aller. »

Rhadamanthe se retourna sur Éaque, dont le ton de la voix coïncidait parfaitement avec l'expression boudeuse affichée sur son visage.

« Tu sais très bien que Minos n'acceptera pas de quitter ce temple tant que Rune ne sera pas remis.

– Ou ne meurt », compléta le Garuda avec un sourire mauvais.

Rhadamanthe laissa échapper un soupire de lassitude et d'agacement mêlés.

« Tu peux me dire pourquoi tu en veux tant à Rune ? Cela devient ennuyeux à la fin !

– Parce que je n'accepte pas que Minos accorde plus de respect à ce morveux qu'à nous ! » répliqua Éaque d'une voix vibrante de colère. « Depuis qu'il l'a ramené d'on ne sait où il y a plus de sept cents ans, il n'y en a que pour lui ! Ne te rappelles-tu donc pas le jour où il nous l'a présenté ? »

Rhadamanthe sentit son irritation monter d'un cran à cette question. Oh, bien sûr que si, il s'en souvenait de ce jour-là…

xxx

Les Enfers, Tribunal de la Première Prison, à la veille de la Guerre Sainte de 1257

« Pourquoi Minos a-t-il réclamé notre présence ? » gronda Éaque en vissant son imposant casque sur sa tête. « Nous sommes au bord d'un nouveau conflit avec le Sanctuaire d'Athéna : nous n'avons pas le temps pour ces balivernes !

Je suppose qu'il veut discuter d'un point crucial pour le bon déroulement du conflit armé », répondit Rhadamanthe, observant froidement son alter ego à la recherche de signes avant-coureurs d'une explosion de rage.

« J'espère pour lui !

Où sinon… quoi ? »

Les deux Juges levèrent les yeux sur le grand escalier menant au bureau où Minos avait l'habitude d'officier, et constatèrent avec étonnement qu'il n'était pas seul. Un jeune homme aux longs cheveux blonds se tenait à ses côtés, vêtu d'un manteau de magistrat identique à celui de Minos. Le Griffon était quant à lui revêtu de son surplis et d'une élégante cape violette : il n'y avait nulle trace de sa soutane.

« Où sinon… Je te ferai remarquer d'une façon très appuyée qu'on ne fait pas perdre son temps au Juge Éaque », répliqua le Garuda d'une voix dangereuse.

« Comme tu peux le constater, j'ai du mal à cacher ma peur », railla Minos avant de se tourner vers l'inconnu. « Viens Rune, il n'est pas très fréquentable, mais je vais te présenter tout de même. »

La remarque acheva d'agacer Éaque, qui serra encore plus les poings. Rhadamanthe continua à l'observer du coin de l'œil, ne comprenant pas pourquoi Minos s'ingéniait autant à le provoquer connaissant le caractère belliqueux du Garuda. Enfin si, il avait son idée sur le sujet : Minos était joueur et provocateur de nature, à un tel point qu'il en devenait parfois puéril. Il reporta ensuite son attention sur l'inconnu, le détaillant un peu plus : légèrement plus jeune d'apparence que Minos, il était pratiquement de la même taille, mais était plus fin de corpulence. Si sa longue chevelure presque blanche lui conférait une curieuse ressemblance avec le Griffon, ses traits étaient nettement plus féminins. Et pourquoi était-il revêtu de cette robe de Juge ? Encore une lubie du Griffon, sans doute. Il foudroya du regard le dénommé Rune, et fronça les sourcils lorsque l'autre se contenta de baisser les cils avant de plonger son regard lavande dans le sien avec une froide assurance.

Rhadamanthe ne releva pas l'affront et continua à dévisager cet intrus lorsque Minos et lui se postèrent devant Éaque.

« Rentre tes griffes, Garuda. Rune ici présent n'est pas un danger pour toi puisqu'il est protégé par l'Étoile du Talent », minauda Minos en posant fièrement une main sur l'épaule de son disciple. « Et mon remplaçant dans ce tribunal pour la période où je serai occupé à démembrer les chevaliers du Sanctuaire d'Athéna.

Un Juge des Enfers ne peux avoir de remplaçant car il est seul habilité à juger les âmes des morts », rétorqua Éaque, serrant les poings à en faire craquer les jointures de ses gantelets.

Rhadamanthe devait avouer que le Garuda soulevait un point important.

« Il faut bien une exception qui confirme la règle. »

Sur de lui et excité à l'idée de titiller un peu plus Éaque, Minos s'éloigna de Rune, se lançant dans une logorrhée sur les règles inutiles héritées de l'antiquité, et qu'il entendait bien réformer. Rhadamanthe était très bien placé pour savoir qu'Éaque ne partageait pas ses vues, lui qui était persuadé que tous trois étaient les réincarnations des trois juges éponymes. Une origine divine à laquelle le pragmatique Rhadamanthe et le cynique Minos n'accordaient aucun crédit.

« Cela ne se fait pas : nous sommes et restons les trois seuls Juges à appliquer la loi du Seigneur Hadès. Un simple Spectre n'est pas qualifié pour le faire », répliqua le Garuda d'une voix tranchante. « Et je serai bien étonné de savoir comment il a obtenu son surplis.

Comme tous les Spectres : il est mort, a subi les épreuves imposées par l'Étoile à laquelle il était destiné et les a réussies. C'est son premier éveil en tant que Spectre du Balrog. »

Le Garuda serra les dents et toisa ledit Rune avec mépris. Inflexible, le jeune Spectre lui répondit par un regard froid et dépourvu de peur. Il ne baissa pas les yeux, et encore moins la tête : première erreur pour laquelle Rhadamanthe était certain que Rune allait payer.

Effectivement, la seconde qui suivit, une main gantée d'orichalque s'abattit sur la joue du Balrog, entaillant la peau blanche et le déséquilibrant par la même. Mais Éaque n'avait pas l'intention d'en rester là : il attrapa le malheureux par un bras et le lui tordit dans le dos avant de saisir à pleine main sa longue chevelure, tirant sa tête en arrière pour mieux l'observer. Rune étouffa un cri, s'appliquant à garder sa dignité malgré sa position inconfortable.

« Beau et racé, mais un peu trop délicat pour prendre la place d'un Juge des Enfers », rétorqua Éaque en intensifiant sa torture sur l'infortuné Balrog, qui finit par lâcher le fouet qu'il essayait d'extirper tant bien que mal de l'une de ses longues manches.

Sa phrase à peine achevée, le Garuda se retrouva à moitié ligoté par les fils invisibles de Minos, dont les yeux jetaient des flammes. Rhadamanthe, sentant que la situation dégénérait une fois de plus, se décida à intervenir.

« Cessez vos enfantillages ! Nous avons une guerre à livrer, je vous rappelle. »

Les deux belligérants s'observèrent avec haine teintée de mépris, jusqu'à ce qu'Éaque finisse par lâcher Rune, le poussant contre son maître. Celui-ci relâcha son emprise sur le Garuda, trop heureux de récupérer son Étoile du Talent.

« Quel manque de discernement », gronda Minos en effleurant les griffures sanguinolentes qui souillaient la joue droite de Rune. « Je m'échine à former un Spectre digne de ce nom, et toi, il faut que tu me l'abîmes. Tsss ! Éaque… il va vraiment falloir que tu apprennes à te contrôler !

Humpf ! »

Éaque donna un coup de pied dédaigneux dans le fouet qui traînait à terre, celui-ci atterrissant juste devant le protégé de l'agaçant Griffon.

xxx

Rhadamanthe grimaça à l'évocation de ce dernier souvenir : Minos était allé trop loin ce jour-là, provoquant et humiliant Éaque au passage.

« C'est pour cela que tu en veux à Rune, n'est-ce pas ? Parce que Minos est intervenu et t'a mis en difficulté ?

– S'il ne s'agissait que de cette fois-là ! » Éaque leva les bras au ciel dans un geste d'impuissance. « Il a du respect pour Rune, mais aucun pour nous. Et c'est encore pire depuis notre retour à la vie. Ouvre les yeux, Wivern : si Minos doit choisir entre nous et Rune… Je crois que la réponse est évidente. À croire que ce garçon a envoûté Minos !

– Je pense que c'est surtout son talent que Minos admire. Et à la décharge de Rune, il faut avouer qu'il s'est toujours montré compétent dans la fonction de Juge.

– Mais de là à le mettre sur un piédestal… Franchement, ce n'est plus de l'admiration qu'il nourrit pour Rune, mais de l'amour voir de la rage ! »

Rhadamanthe fronça les sourcils devant cette accusation. Il est vrai que l'attachement de Minos pour son Procureur était devenu un peu équivoque.

« J'en discuterai avec lui, Éaque. C'est tout ce que je peux te promettre pour l'instant », répondit Rhadamanthe dans l'espoir de calmer le Garuda.

Celui-ci hocha la tête avant de tourner les talons en direction de ses appartements.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 2 juin 2004, 19h00 (June 2, 10:00 AM GMT +9:00)

Hôpital du Quartier général, chambre 310

Ambre entrouvrit la porte, et devina la présence de De Grandfort auprès du lit de Camus. Même de dos, le Comte conservait un port distingué et unique en son genre. Elle hésita un instant à interrompre les deux hommes, puis s'aperçut que Camus était assoupi, et que De Grandfort était tout simplement resté pour veiller sur le malade. La Française se pencha légèrement et vit qu'il tenait la main de son fils.

« Aurait-il compris que Camus est Anton de Grandfort ? » se demanda-t-elle. C'était la seule explication plausible qui lui venait à l'esprit en cet instant. Elle devait en avoir le cœur net : elle avança d'un pas décidé vers le lit.

« Comte de Grandfort, que faites-vous ici ? Je pensais que vous étiez dans vos appartements, en train de préparer votre retour pour la France... »

Le sexagénaire releva la tête, légèrement surpris par l'arrivée impromptue de la jeune femme.

« Oh ! C'est vous, Mademoiselle Liancourt... Je ne vous avais pas entendu entrer », murmura-t-il en lui jetant un regard fatigué.

« Je suis désolée, j'aurais dû frapper à la porte, mais je ne pensais pas trouver quelqu'un au chevet de Camus, en dehors de Milo. Vous n'êtes pas en train de préparer votre départ ? insista-t-elle.

– Non, je ne pars plus... J'ai demandé à James la permission de rester ici. Le quartier général a été durement touché, et je me dois d'apporter mon assistance. »

Ambre plissa les yeux, soupçonnant une autre raison, mais elle ne préféra pas insister.

« Je vous laisse, j'ai un autre malade à visiter », fit-elle en se dirigeant vers la porte.

De Grandfort, un peu surpris par la froideur subite de la jeune femme se leva et s'approcha d'elle.

« Je suis désolé... Je viens juste de comprendre que vous souhaitiez peut-être rester seule avec Camus... Vous êtes sa petite amie, n'est-ce pas ? »

Ambre lui jeta un regard surpris, puis esquissa un sourire gêné.

« Je vous prie de m'excuser... » murmura-t-elle en s'échappant de la chambre.

O

La porte se referma d'un bruit sec, laissant De Grandfort de nouveau seul avec Camus. Une situation qui ne lui déplaisait pas, car il pouvait ainsi profiter de la présence de son fils sans l'intervention de personnes tierces. Il se retourna, jetant un regard attendri en direction du malade, lorsqu'il aperçut le double de celui-ci assis sur le bord du lit, et qui le toisait avec un sourire aux lèvres.

« Gàbor, murmura De Grandfort, l'air interdit.

– Bonsoir Comte, je vois que tu te souviens de mon nom... »

De Grandfort avança lentement vers le lit, ses yeux exorbités ne se détachant pas du visage si familier et quasiment translucide qui était tourné vers lui. Arrivé à sa hauteur, il étendit la main, qui traversa le visage de Gàbor sans que celui-ci ne fasse un seul geste pour l'éviter.

« Est-ce encore mon imagination qui me joue des tours ? » murmura-t-il, en proie à de terribles doutes.

« Non, tu n'es pas en train de rêver... Je suis bien un fantôme, et je me tiens en face de toi », déclara Gàbor tout en se mettant debout.

Le Comte recula, troublé : il avait l'impression que Camus venait de se lever et se tenait devant lui. Pourtant, un regard lui permit de s'assurer que ce dernier gisait toujours sur son lit, endormi.

« Mais que voulez-vous ? balbutia-t-il.

– As-tu parlé de Sylvenius au Grand Maître ? demanda Gàbor d'une voix calme.

– Oui, je lui ai dit qu'il avait mis en déroute Lilith.

– Et... James n'en avait jamais entendu en parler, n'est-ce pas ?

– Non, il ignorait qui il était », acquiesça de Grandfort, un peu surpris que Gàbor ait lu la réponse dans ses pensées.

Gàbor fronça les sourcils et se mit à faire les cent pas devant le lit.

« Cela ne m'étonne guère... Sylvenius ne s'est jamais manifesté à l'Ordre d'Ermengardis, uniquement aux lieutenants de l'armée de Marius », murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même.

« Marius ? » répéta De Grandfort, surpris d'entendre ce nom.

Mais Gàbor ne semblait plus prêter attention à son interlocuteur.

« Je suis certain qu'Ermengardis ne détient aucune information sur lui, ni sur l'Ordine di Sylni. Il va falloir lui glisser les informations, l'amener jusqu'à Sylvenius... » continua Gàbor, pris dans son monologue.

Il s'arrêta soudain, son regard glissant sur le visage endormi de Camus. Un sourire teinta ses lèvres, ce que le Comte interpréta comme une menace. Il s'interposa entre l'apparition et le lit, bras écartés pour mieux faire barrage.

« Non ! Je ne vous laisserai pas lui faire de mal !

– Je n'ai pas l'intention de lui en faire, mais il peut me servir à guider le Grand Maître jusqu'à Sylvenius. »

De Grandfort secoua la tête :

« Non, utilisez-moi, je vous obéirai... Mais, je vous en prie, laissez-le tranquille !

– Très bien, Comte... » fit Gàbor en s'approchant du vieil homme qui recula, légèrement effrayé par ce qui pourrait se passer. Il buta contre le lit et manqua de tomber assis sur le bord.

« Ordonnez et j'obéirai ! » répéta De Grandfort, tout en faisant de son mieux pour regagner son calme.

Gàbor sourit.

« Très bien, je t'accorde une chance. Il faut essayer de mettre James sur la piste de la famille Visconti. L'aîné de chaque génération est traditionnellement le premier conseiller de Sylvenius, et le leader de l'Ordine di Sylni. La famille Visconti contrôle également plusieurs sociétés de hautes technologies, et les satellites de l'une d'elles sont braqués 24h sur 24 sur le quartier général.

– C'est impossible ! Mais comment savez-vous tout cela ?

– Je n'ai pas de corps, donc aucune contrainte d'espace et de temps... Je peux aller à peu près en tout lieu, excepté certains endroits qui sont gardés par des êtres pour lesquels ma présence est indésirable. Comme Sylvenius, par exemple. »

Hôpital du Quartier général, Chambre 322

« Alors, comment va le héros de la soirée ! » s'écria Milo en pénétrant dans la chambre d'Angelo.

Celui-ci poussa un soupir tout en portant ses mains à ses tempes.

« S'il te plaît, ne parle pas si fort ! Tu me donnes mal à la tête !

– Je vois que tu vas mieux : toujours aussi bon caractère ! » se moqua Milo.

Angelo poussa un second soupir à fendre l'âme.

« Pourquoi es-tu ici, et pas au chevet de ton cher Camus ? »

Milo croisa les bras, l'air soucieux.

« Parce qu'il y a déjà quelqu'un à son chevet ! » souffla le Grec tout en grimaçant.

Angelo se redressa tant bien que mal sur son oreiller, réprimant un gémissement de douleur.

« Ah oui... Et qui ça ? » demanda-t-il d'une voix mourante, tremblant à l'idée d'entendre le nom qui l'obsédait.

« Le Comte de Grandfort. »

Angelo soupira, de soulagement cette fois-ci.

« Qui cela ? demanda-t-il, à moitie intéressé d'entendre la réponse.

– Le Comte de Grandfort, le Grand Maître de l'escadron de Lyon... Il n'a pas lâché Camus de la soirée. » Milo croisa les bras et fronça les sourcils. « Franchement, je trouve ça louche ! »

Angelo sourit à cette réflexion, et chercha quelle réplique il pouvait lancer à Milo pour le taquiner. Mais son esprit était englué dans un brouillard trop épais pour lui laisser la moindre possibilité de formuler une quelconque pensée. Un nouveau bruit de claquement de porte, puis une voix suraiguë criant « Oh ! Mais il n'a pas si mauvaise mine que ça !» lui fit de nouveau porter la main à son crâne, sous lequel bouillait une migraine sans précédent.

« Pitié, les gars, parlez moins fort... ou sortez ! »


Grèce, Sanctuaire terrestre, 2 juin 2004, 13h30 (June 2, 10:30 AM GMT +3:00)

Sous le Temple de Sounion

Bàlint secoua la tête, se forçant à sortir de sa léthargie. Son corps s'engourdissait, ce qui le mènerait sans doute à un nouvel évanouissement. Il devait pourtant rester éveillé, et vaincre cette faiblesse qui le maintenait à terre. Il devait se relever et quitter cet endroit au plus vite. Qui sait si Perséphone et Apollon n'avaient pas envoyé quelques-uns de leurs sbires pour l'achever ?

Il tenta de bouger, mais le peu de mouvements qu'il parvint à faire lui tira un hurlement : ses bras et ses jambes, de même que son visage, étaient brûlés, lardés de coupures et ne supportaient plus aucun mouvement. Il se sentit tomber en arrière, comme happé par un puits sans fond. Les formes et les ombres autour de lui vacillèrent, et il ferma les yeux pour chasser le malaise qui s'installait en lui.

Au bout d'un temps qu'il ne put définir, il revint progressivement à lui. La sensation de brûlure fit place à des picotements, et le poids qui écrasait sa poitrine s'allégea. « Heureusement que je n'ai pas besoin de respirer ! » songea-t-il tout en rouvrant les yeux. Il reconnut immédiatement le couloir en bois du Rose Theatre(2). Mais pourquoi fallait-il que ses pensées le ramènent constamment à cette nuit de juin 1602 ?

xxx

Bàlint se retourna et découvrit avec surprise mêlée de contrariété sa complice dans les bras d'un jeune chevalier.

« Eleny ! Ne perds pas de temps avec ce maraud ! Nous avons à faire, je te le rappelle ! » cria-t-il à son adresse.

Celle-ci lui jeta un regard confus, hésitant visiblement à le rejoindre. La fureur s'emparant de lui, il se dirigea à pas rapide vers Eleny : il était trop près de Lord Murdoch pour laisser cet oison compromettre ses plans !Arrivé à sa hauteur, il l'attrapa par le poignet et la tira en arrière, la forçant à le suivre. Il s'immobilisa pourtant, sentant la légère pression de la pointe d'une lame nue sur son épaule gauche.

« Je ne souscris pas à votre comportement, my lord, prévint le chevalier.

Plait-il ? ? » lança Bàlint, dont l'agacement s'accrut lorsque son regard croisa celui rempli de fierté du jeune homme.

« Veuillez lâcher Lady de Wessex séant ! »

Bàlint éclata de rire, ce qui sembla décontenancer son interlocuteur. Il profita d'un moment d'inattention de celui-ci pour chasser la lame, et saisit le pommeau de l'épée, écrasant les doigts du nobliau contre.

« Je suis venu avec Lady de Wessex, jeune impudent. Et d'ailleurs Lady de Wessex a à faire ! » gronda-t-il d'un ton menaçant.

Le chevalier ne répondit pas, et serra les dents pour ne pas crier sa douleur. Bàlint était pratiquement sûr de la reddition de celui-ci lorsque le jeune homme lui envoya un coup de poing en pleine mâchoire, qui le fit reculer contre une table haute. Le buste de la Reine Élisabeth Ière vacilla avant de tomber, se brisant en mille morceaux.

« God save the Queen ! railla Bàlint.

Cela suffit, étranger ! siffla le jeune homme, je ne vous laisserai pas vous moquer d'avantage, ou proférer des propos insultants envers notre bien-aimée reine. D'ailleurs d'où venez-vous donc pour avoir un accent pareil ? »

Le vampire ôta son chapeau et esquissa une révérence théâtrale.

« Bàlint de Szeged, élevé au rang de Comte dans ce beau pays qu'est la Hongrie, pour vous desservir… Et à qui ai-je l'honneur ?

Chevalier James Gladstone, au service de Sa Majesté, répondit le jeune homme d'un ton pompeux.

Vous me semblez bien jeune, Chevalier Gladstone… Quel âge avez-vous donc ? questionna Bàlint.

J'ai célébré cette année mon vingt-deuxième printemps… En quoi cela vous regarde-t-il ?

Bàlint esquissa un sourire moqueur, puis répondit :

« Si vous tenez à atteindre votre vingt-troisième printemps, ne vous tenez pas sur mon passage, Chevalier Gladstone. »

James lui rendit le même sourire:

« Que voilà donc un conseil fort déplacé, venant d'une personne dont le nombre d'années en ce monde est assurément inférieur au mien ! »

Bàlint hocha la tête. Cette confrontation lui plaisait de plus en plus, mais il ne devait pas se détourner de sa mission : obtenir ses précieuses informations et tuer Lord Murdoch.

« Ne vous fiez pas à mon apparence… Je suis bien plus âgé que j'en ai l'air ! » répondit Bàlint, tout en tournant le dos à Gladstone. Son regard croisa celui d'Eleny, visiblement inquiète pour la suite. Il comprit qu'il devrait agir seul.

« Ne me tournez point le dos, Comte de Szeged… Ayez la décence de me faire face ! » cria Gladstone derrière lui.

Mais Bàlint ne se retourna pas. Arrivé à la hauteur de la porte qu'il avait tant observée, il dégaina son épée.

« Comte de Szeged, faites-moi face ! » raisonna la voix de Gladstone, cette fois-ci tout près de lui.

Bàlint ne glissa aucun regard au jeune chevalier. Le sifflement des coups de fouet retentissait de nouveau à ses oreilles, accentuant son envie de tuer. Il était certain d'une chose: sitôt entré, il mettrait à genoux le Lord, lui ferait avouer son secret puis le décapiterait.

Il donna un grand coup de pied dans la porte, qui s'ouvrit en grinçant, révélant une loge désertée par ses occupants, et résonnant des applaudissements des spectateurs qui saluaient la fin de l'acte quatre.

« Trop tard… Il est déjà parti », murmura Bàlint entre ses dents.

Il rengaina son épée d'un geste rageur : ô combien il aurait aimé faire couler le sang de son ennemi !

« Faites-moi face et battez-vous ! »

Bàlint tourna enfin son regard vers Gladstone. « Oui, faire couler le sang… Tuer quelqu'un ce soir », songea-t-il en sentant le fleuve vengeance courir dans ses veines dans une tout autre direction : le jeune chevalier l'avait retardé, et il allait payer pour cela.

Il laissa l'imprudent s'approcher à une distance réduite, et le toisa de ses yeux gris dépourvus de toute humanité.

« Réglons notre différend, dans deux heures, à Saint James Park…

Cela me convient ! » rétorqua Gladstone, sans ciller.

Bàlint esquissa un sourire moqueur.

« Peut-être que le nom de ce parc vous portera chance, chevalier James Gladstone ? »


Grèce, Sanctuaire terrestre, 2 juin 2004, 13h40 (June 2, 10:40 AM GMT +3:00)

Temple d'Élision

Minos changea de position dans le fauteuil qu'il occupait depuis de longues heures déjà, surveillant silencieusement le sommeil de son disciple. Cela faisait depuis un jour que Rune avait cessé de gémir et de se tortiller dans son lit, passant d'un état de délire à la plus complète léthargie. Rune étant incapable d'avaler quoi que ce fût – à part de l'eau – ses forces commençaient à décliner, réduisant Minos à la totale impuissance et au désespoir.

« Comment avons-nous pu en arriver là ? » murmura-t-il, son regard s'arrêtant au visage trop pâle marqué de cernes rougeâtres.

xxx

L'avant- veille

Ils s'introduisirent dans le temple sans trop d'encombres, quelque peu surpris de ne voir aucun garde à l'entrée qu'ils avaient empruntée en partant la veille. L'intérieur n'était guère plus animé : ils ne croisèrent personne, même pas une servante. Partagés entre soulagement et inquiétude, les cinq hommes parvinrent rapidement aux appartements qui leur avaient été attribués. Minos sentit une boule se former dans sa gorge lorsque la porte s'ouvrit sur une salle principale totalement dévastée, comme si une tempête l'avait traversée, n'épargnant aucun meuble.

« Rune ? » appela-t-il en s'avançant dans la pièce. « Rune, est-ce que tu m'entends ?

Silence, Minos… Celui ou celle qui a fait cela est peut-être encore là ! » gronda Rhadamanthe en tentant de le retenir, mais le Griffon le repoussa sans ménagement.

« Suffit ! Je sais ce que j'ai à faire !

Vous devriez pourtant suivre le conseil du Seigneur Rhadamanthe. »

Les cinq hommes se retournèrent sur la silhouette désormais familière de Darius. Toujours masqué, celui-ci se tenait bien droit juste derrière eux, n'affectant aucune attitude hostile en particulier. La Vouivre fit signe à ses compagnons de ne pas attaquer.

« Où est Rune ? s'écria Minos en marchant d'un pas décidé vers le nouvel arrivant pour l'empoigner par le col de sa cape. « Que s'est-il passé ici ?

J'ai conduit Rune dans une autre cachette de ce temple, juste à temps pour voir Perséphone débarquer ici et déchaîner ses pouvoirs pour tout détruire. » Darius s'interrompit, promenant son regard d'acier sur chacun des Spectres. « On dirait qu'il n'y a pas que sur des meubles qu'elle s'est déchaînée… il semble vraiment que son caractère ait changé », conclut-il en repoussant les mains du Griffon.

« Une autre cachette dis-tu ? » s'enquit Éaque, en jetant un regard en coin à Rhadamanthe, qui hocha la tête en signe d'approbation. « Tu pourrais nous y mener ?

C'est justement dans ce but que je suis venu ici, dans l'espoir de vous retrouver. Suivez-moi. »

O

Ils emboîtèrent le pas à Darius sans broncher ni même se plaindre lorsque le chemin que l'espion leur faisait prendre martyrisait leurs membres blessés et leurs muscles endoloris. Si Minos ne se trompait pas, ils descendirent deux niveaux, s'enfonçant dans les entrailles du temple d'Élision, où l'obscurité s'imposait face à la lumière. Ils débouchèrent finalement sur un ensemble de vastes pièces dont les fenêtres à barreaux donnaient sur un précipice infranchissable.

« C'est endroit était utilisé par Bàlint pour garder un prisonnier. Les appartements secrets du vampire étaient juste à côté », expliqua Darius en désignant une lourde porte en bois hérissés de piques en fer. « Ils sont assez vastes pour vous six. De plus, je doute que Perséphone connaisse cet endroit.

Où est Rune ? » demanda Minos d'une voix tranchante, n'ayant cure du confort des lieux.

« Par ici. »

Sans se soucier de ses compagnons, le Griffon suivit Darius jusque dans une pièce meublée d'un lit, d'une commode et d'une chaise. Il reconnut immédiatement la figure étendue, couverte de draps brodés d'argent. Il accourut à son chevet, s'asseyant au bord du lit pour mieux se pencher sur le Balrog.

« Rune », appela-t-il doucement en remettant en place une mèche qui s'était égarée sur une joue blanche.

Un gémissement lui fit d'abord écho, puis les paupières se soulevèrent lentement. Rune ne sembla pas le reconnaître tout de suite, puis son visage s'illumina légèrement.

« Seigneur Minos… Vous êtes en vie. J'avais si peur pour vous », souffla-t-il.

« Oui, je suis en vie… On ne m'abat pas si facilement », répondit-il sur le ton de la plaisanterie afin de rassurer son fidèle Spectre. « Même si le tueur est une déesse. »

La remarque fit un peu plus sourire Rune, qui leva une main tremblante pour agripper la manche déchiré de son maître. Son regard s'obscurcit lorsqu'il s'aperçut des lacérations sur son poignet. Le changement d'expression du Balrog n'échappa pas à Minos, qui s'empressa de cacher les marques en tirant le bout de tissus jusqu'à sa main, qui s'empara de celle de Rune.

« Ce n'est rien… Je me suis empêtré dans mes propres fils. »

Sans doute Rune aurait-il désiré protester, mais il finit par refermer les yeux et replonger dans un demi-sommeil.

« Que s'est-il passé ? » demanda le Griffon à l'espion qui observait de loin la scène.

« Il était déjà dans cet état lorsque je l'ai trouvé. Il avait déjà compris que vos pouvoirs avaient été retirés… Mais il y a également autre chose. »

xxx

Cette histoire de miroir et de monde grouillant de démons répugnants l'avait énormément perturbé : cela ne ressemblait pas totalement à la Sixième Prison, bien que la description en fût proche. Mais un autre point l'agaçait : pourquoi Rune était-il capable d'atteindre les souvenirs d'Alvar, alors que lui, il arrivait à peine à appréhender l'identité d'Esbjörn, l'homme dont il possédait le corps. D'après ce que lui avait rapporté Darius, c'était l'aîné des Theländer qui avait aidé son cadet à se projeter dans ce même pseudo enfer. Dans ce cas, pourquoi n'en avait-il aucune réminiscence ?

« J'ai soif… Je brûle… »

Une faible complainte suivie d'une violente quinte de toux le détourna de ses efforts pour atteindre ces mêmes visions. La gorge asséchée par la fièvre, Rune continua à réclamer un peu d'eau du fin fond de ses ténèbres. Minos le souleva légèrement et porta à ses lèvres décolorées le verre d'eau fraîche qu'il tenait à disposition.

O

Rhadamanthe hésita à pousser la porte de la chambre, mais le doute le taraudait de plus en plus. Les accusations d'Éaque n'étaient pas dépourvues de fondement, l'incitant à demander au Griffon des explications sur son extrême attachement à son procureur. Sans compter qu'il se devait de vérifier où en était le Balrog, et surtout, s'il était en train de se transformer en buveur de sang.

Il manœuvra le loquet, poussa la porte sans bruit et glissa un œil à l'intérieur. Il fronça les sourcils en voyant que Rune se trouvait niché dans les bras de Minos, qui le berçait doucement, une joue appuyée contre le front du malade. Éaque n'aurait pas soulevé l'ambiguïté de leur relation, Rhadamanthe ne se serait pas troublé en assistant à cette scène. Mais là…

« C'est à se demander si ce garçon n'a pas envoûté Minos. »

Rhadamanthe referma silencieusement la porte, s'éloignant de quelques pas pour se retrouver dos au mur. Il est vrai que Minos avait toujours traité Rune bien mieux que ses propres pairs, dont il se méfiait ouvertement. Cet état de fait n'avait jamais gêné Rhadamanthe, qui n'avait jamais rien eu à reprocher au Balrog. Il avait maintes fois travaillé avec le bras droit du Griffon, et appréciait son âpreté au travail, son esprit vif et ses capacités de raisonnement, sans se poser plus de questions. Il faut dire qu'il s'intéressait peu à la vie de ses congénères : tant qu'ils étaient prêts à se sacrifier pour Hadès, cela convenait à Rhadamanthe.

Mais désormais, la donne changeait : Rune était un danger potentiel pour les rescapés qu'ils étaient. Restait à savoir si le comportement et l'attachement de Minos pour ce « vampire en devenir » risquaient de faire planer une réelle menace sur leurs existences.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 2 juin 2004, 21h00 (June 2, 12:00 AM GMT +9:00)

Hôpital du Quartier général, chambre 295

Le visage de Candelas était à demi mangé par le masque respiratoire qui l'assistait pour survivre. Shura se prit à penser qu'il aurait bien aimé contempler les traits de son père une nouvelle fois. Pourtant, il l'avait eu sous ses yeux pendant toute une nuit de cauchemars, le rabrouant et le repoussant sans cesse. Combien il s'en voulait désormais de ne pas lui avoir laissé la chance de s'expliquer !

Une main caressa son épaule, glissa le long de son bras, puis arrivée à son poignet, hésita quelques secondes avant de se resserrer autour de la main de Shura.

« Shina, tu n'es pas rentrée au Pavillon Zochoten ? » demanda l'Espagnol d'une voix émue, tout en dévisageant les magnifiques yeux couleur émeraude qui s'étaient posés sur lui.

« Non... On m'a dit que Candelas était toujours dans le coma, et que tu étais resté à l'hôpital, alors je suis venue voir comment tu te sentais », répondit Shina, esquissant un léger sourire.

Shura se força à le lui rendre.

« Merci, c'est gentil ! » Il lâcha malgré lui la main de Shina, alors que son regard coulait de nouveau sur Candelas.

« Tu ne veux vraiment pas rentrer ? Tu sais, ça ne sert à rien de rester là. Il n'y a rien que nous puissions faire pour améliorer son état, murmura Shina.

– Je sais... Je sais », répondit Shura dans un soupir, tout en baissant la tête.

« Alors pourquoi restes-tu là ? »

Shura ne répondit rien. Shina le laissa à ses pensées pendant quelques minutes, puis posa une main sur son épaule en signe de réconfort. Le jeune Espagnol fut parcouru d'un frisson qui inquiéta la jeune femme. Elle allait lui demander ce qu'il se passait lorsque Shura releva des yeux noyés de larmes sur elle.

« J'aurais dû lui laisser une chance... »

Hôpital du Quartier général, chambre 322

« Allez ! Ouste ! Dehors ! Laissez-moi dormir ! » hurla Angelo.

Aphrodite referma promptement la porte de la chambre, et entendit s'écraser mollement l'oreiller qu'Angelo venait de lui lancer d'un air rageur.

« Il va mieux ! Je crois que nous n'avons plus à nous inquiéter ! » conclut-il.

Milo secoua la tête d'un air réprobateur.

« Quel caractère de cochon ! On lui rend visite et c'est comme ça qu'il nous remercie ! Qu'est-ce qui lui prend à la fin !

– Je crois savoir ce qu'il couve... » répondit Aphrodite, légèrement amusé.

« Ah bon? Et que lui arrive-t-il ?

– Il est amoureux... De qui, je ne le sais pas, mais c'est clair qu'il en pince pour quelqu'un », affirma Aphrodite d'un air on ne peut plus sérieux.

« Comment sais-tu cela?

– Parce qu'il se comporte exactement de la même façon incohérente que la dernière fois où ça lui est arrivé… »

Milo écarquilla de plus en plus les yeux : Masque de Mort, amoureux ? Voilà une révélation qui piquait sa curiosité au plus haut point.

« Quand est-ce que c'est arrivé ? » demanda-t-il en allongeant le coup, comme pour mieux entendre les explications qu'Aphrodite était sur le point de délivrer.

« Je crois que c'était peu après son vingtième anniversaire... Je ne sais pas pour quelle raison, Angelo s'est entiché de l'une des femmes chevaliers... Comment s'appelait-elle déjà ? Geist, je crois... Une vraie furie. Je pense que c'est d'ailleurs son caractère qui a dû plaire au Masque de Mort qu'il était à l'époque. Du jour au lendemain, il s'est mis à la suivre partout. Il ne dormait plus, ne mangeait plus, et affichait une nervosité et une susceptibilité à fleurs de peau. Et lorsqu'il s'entraînait, on sentait bien que c'était plus pour se faire remarquer que pour améliorer sa technique. Il est même allé jusqu'à défier Aldébaran un jour que Geist se trouvait dans l'arène. Combat qu'Aldébaran a bien sûr refusé.

– Comment ai-je pu rater ça ? Je devais être absent du Sanctuaire à ce moment-là ? murmura Milo, déçu.

– Masque de Mort a tenu un mois à ce régime, jusqu'à ce que n'en pouvant plus, il n'aille faire une déclaration en bonne et due forme à la «belle». Malheureusement, celle-ci refusa, arguant qu'elle ne s'intéresserait jamais à un déséquilibré tel que lui. Masque de Mort resta abattu pendant une bonne semaine, jusqu'à ce qu'il ne débarque un jour dans mon temple, totalement ivre, et bien décidé à tuer l'objet de son amour, en me déclarant : « Puisque je ne l'aurai pas, personne ne l'aura ! ». J'ai eu toutes les peines du monde à le calmer, et ce n'est que la perspective de recevoir le châtiment du Pope pour le meurtre gratuit d'un chevalier d'argent qui l'a fait reculer. »

Milo gloussa tellement les détails lui paraissaient croustillants.

« Sacré Angelo... Vraiment j'aurais aimé voir ça ! »

O

Angelo éteignit la lumière et cala sa tête contre le seul traversin qui lui restait.

« Je n'ai pas besoin qu'on vienne à mon chevet ! Je vais bien, alors qu'on me laisse tranquille ! » maugréa-t-il, comme pour se convaincre qu'il était mieux ainsi.

Mais rien n'y fit : la déception qu'Ambre ne vienne pas lui rendre visite était trop forte et lui déchirait la poitrine à chaque respiration.

« Ambre... » murmura-t-il dans un soupir.

Pavillon Zochoten

Ambre referma la porte et pénétra dans la pièce qui était devenue sa chambre depuis la veille. Elle buta dans une table basse et se décida à partir à la recherche de l'interrupteur. Le lustre s'alluma, découvrant des meubles de style japonais.

« Dommage, moi qui n'aime pas dormir dans un futon ! » soupira-t-elle en songeant une fois de plus au «lit» dans lequel elle allait devoir passer la nuit.

Elle se débarrassa de sa veste puis de sa chemise, et se retrouva en soutien-gorge. Elle s'approcha de la fenêtre, se moquant de savoir si quelqu'un pouvait l'apercevoir. Le pavillon Zochoten n'avait pas été aussi bien rénové que le Pavillon Bishamonten, ou même le Pavillon Benten. Celui-ci étant en bois, et le soleil du mois de juin ayant fait son office, il devait faire dans les vingt-cinq degrés.

Ambre se laissa choir sur le sofa – seule touche occidentale de la chambre – et étendit une main vers la télécommande de la climatisation, et l'autre vers celle de la télévision, posée sur la table basse. Les deux appareils s'allumèrent dans un unique bip. Elle sentit avec bonheur un air frais caresser sa peau, alors qu'à l'écran, Bruce Willis embrassait Mila Jovovitch et tentait de la convaincre de sauver le monde (3). Premier changement de chaîne, puis second, troisième... Finalement, Ambre abandonna sur un programme où tous les participants éclataient de rire aux moindres remarques de Takeshi Kitano, et coupa la télévision. Elle se releva pour attraper une télécommande placée sur la même table basse, et brancha la chaîne audio, qui démarra après un discret couinement de CD.

This guy was meant for me
And I was meant for him
This guy was dreamt for me
And I was dreamt for him
(4)

« Camus... Angelo... » Vers lequel allaient ses préférences ? Car, devait-elle se l'avouer, tous deux la fascinaient. Chacun des deux anciens chevaliers possédait en lui une tension et une passion qui l'attiraient comme la lumière attire les papillons. Pourtant, ils étaient très différents l'un de l'autre... Camus était policé et lisse, en apparence tout du moins, tandis qu'Angelo avait un caractère abrupt et irrégulier, constamment prêt à défier l'humanité toute entière. Elle n'arrivait pas à déterminer lequel cachait le plus de violence en lui. Elle connaissait leurs dossiers, et même si Angelo avait le passif le plus terrifiant, elle s'interrogeait sur Camus, qui avait bel et bien tenté d'assassiner sa belle-mère, froidement – sans verser dans le mauvais jeu de mots.

Many miles, many roads I have traveled
Fallen down on the way
Many hearts, many years have unraveled
Leading up to today
(4)

« Camus ? Ou Angelo ? »


Notes :

(1). Texte extrait de « Songes d'une nuit d'été », de William Shakespeare (Acte 4 scène 1).

(2). Rose Theatre: Théâtre londonien qui fut en exploitation entre 1574 et 1610. Il se trouvait sur les bords de la Tamise, au sud de la ville.

(3). Une scène du Cinquième Elément, de Luc Besson.

(4). Paroles de «I deserve it», Album Music, Madonna, Warner Bros Records, 2000.

A suivre dans la Chronique X : Nouvelle Donne (2/4)