Chronique X : Nouvelle Donne (2/4)
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 2 juin 2004, 15h30 (June 2, 00:30 PM GMT +3:00)
Palais d'Athéna
Jabu s'inclina profondément devant le trône où siégeait la déesse Athéna. Il resta ainsi agenouillé, le visage tourné vers le sol jusqu'à ce qu'une douce voix l'enjoigne de se relever.
« Merci, Ô ma Déesse. »
Athéna hocha légèrement la tête avant de lui poser la question qu'il avait anticipée.
« J'ai senti comme une sorte d'explosion secouer le sol de ce Sanctuaire il y a quelques jours... As-tu eu vent de la cause de ce phénomène ?
– Oui Ma Déesse. J'ai même assisté de très près à cette explosion, et je crains de devoir vous informer qu'il ne s'agit en rien d'un phénomène naturel », murmura Jabu, tout en glissant des regards à droite et à gauche pour s'assurer que nul espion ne tentait de saisir leur conversation.
Athéna se raidit à cette annonce. Une fois son trouble passé, elle fit signe à Jabu de s'approcher davantage. Celui hésita à enfreindre le protocole, puis finit par monter les marches menant au trône de marbre blanc. Arrivé près d'Athéna, il se pencha légèrement vers elle, presque honteux de se retrouver dans son espace personnel.
« Que s'est-il passé ? demanda-t-elle dans un chuchotement.
– Apollon et Perséphone se sont alliés pour « punir » un vampire dénommé Bàlint. Ils lui ont en fait tendu un piège, et l'ont fait exécuter froidement par des Spectres. »
Athéna leva des yeux surpris sur le chevalier, qui se troubla légèrement.
« Des Spectres ? Continue, je t'en prie...
– Ce n'est pas tout. Ils ne se sont pas contentés d'éliminer un seul vampire : il semblerait que Perséphone ait tendu un piège à la femme vampire qui a séduit le dieu Apollon, et s'en est débarrassée par la même occasion. »
Athéna baissa la tête, l'air extrêmement inquiète.
« C'est terrible... Je ne pensais pas que la situation en était venue à ce degré de gravité. Et les deux vampires, sont-ils détruits ? »
Jabu se gratta le menton, hésitant quant à la réponse à donner.
« Je l'ignore... L'explosion qu'a créée l'attaque des Spectres a détruit le temple sur plusieurs niveaux. Il est sage de penser qu'aucun des deux vampires n'y ont réchappé, et que leurs corps ont été réduits en poussière. Mais nul ne peut l'affirmer, compte tenu de l'immortalité présumée de ces créatures.
– Je vois, fit Athéna, songeuse. Et les Spectres, où sont-ils à l'heure actuelle ?
– Je crois que Perséphone s'est débarrassée d'eux par la suite. »
Cette fois-ci, Athéna parut nettement choquée.
« Cela ne ressemble pas à Perséphone, tuer des soldats de son propre clan… À moins que ce vampire ne l'ait perverti au point où elle en serait devenue cruelle… ?
– Une autre chose », ajouta Jabu tout en retirant un médaillon finement ciselé d'un pan de sa tunique.
« Qu'est-ce donc que ce bijou ? Il dégage d'étranges vibrations, lugubres et terrifiantes à la fois », murmura Athéna, tout en tendant la main.
Jabu déposa respectueusement le bijou dans la paume ouverte de sa déesse.
« Le pendentif a dû glisser du cou de Bàlint, car je l'ai découvert dans les décombres du niveau où il se trouvait. Il y a son portrait et celui d'un autre homme gravé à l'intérieur. Je pense qu'il s'agit de Gàbor de Szeged, son frère cadet. »
Athéna acquiesça silencieusement, et actionna le mécanisme du bijou. Celui s'ouvrit en deux volets, sur la surface desquels étaient peints les portraits de deux jeunes gens. La déesse fronça les sourcils les traits de l'un d'entre eux lui étaient étrangement familiers. Ce qui lui semblait totalement impossible, car jamais le chemin de cet homme n'avait croisé celui des deux vampires.
« Déesse Athéna ?
– Oui ?
– Vous avez de la visite... » répondit Jabu, tout en s'écartant respectueusement.
Athéna glissa un regard vers l'entrée de la salle, et aperçut un garde dans une livrée qui faillit lui arracher un cri : un serviteur de son père, le grand Zeus lui-même, était là pour lui délivrer un message.
O
Jabu s'inclina profondément lorsque la déesse passa devant lui, s'excusant de devoir se retirer pour se reposer. Il comprenait parfaitement qu'elle désirât s'isoler, la venue de messagers de Zeus étant rare, mais aussi annonciatrice de désastres. Il baissa les yeux sur le médaillon qu'Athéna lui avait rendu, son attention s'attachant au plus jeune des Seigneurs de Szeged avec une impression de déjà vu des plus déstabilisantes. Une idée saugrenue, puisque Gàbor avait été réduit en poussière au quinzième siècle.
« On dirait que tu as mis le doigt sur un nouveau mystère… »
Le chevalier de la Licorne se retourna, à moitié surpris de voir Darius appuyé contre une colonne derrière lui. L'espion avait toujours eu le chic pour se glisser sans bruit dans une pièce, prenant par surprise ses cibles.
« Oui, effectivement. As-tu des nouvelles de ton côté ?
– Non, aucune. Je me suis aventuré dans les ruines, mais je n'ai trouvé nulle trace permettant d'affirmer que les vampires ont été réduits à néant, ou au contraire, qu'ils ont échappé à la destruction. » Darius rejeta sa cape en arrière avant de se poster devant Jabu. « Mais je ne suis pas venu ici pour discuter de cela. J'ai une mission pour toi, en dehors de ce Sanctuaire.
– J'aimerais pouvoir t'aider, mais je ne peux décemment pas laisser notre déesse dans une telle situation.
– Je pense au contraire qu'il vaudrait mieux pour toi te désengager de la mission qu' Athéna t'avait confiée. L'exécution de Bàlint va certainement avoir des conséquences graves, et le voile de mystère qui entoure les agissements de Perséphone pourrait bien déboucher sur une situation de crise lorsqu'il se lèvera. »
Le chevalier de Bronze dévisagea l'espion avec étonnement, tentant de déchiffrer sur le masque de métal les sous-entendus qui se cachaient derrière cette courte explication.
« Tu ne me dis pas tout, Darius… Que se passe-t-il exactement ?
– Tu te trompes, je t'ai dit tout ce que je savais. Il me manque encore beaucoup d'éléments, c'est juste mon intuition qui me dit qu'un grand danger plane sur ce Sanctuaire, répondit Darius. Et quand ce danger se manifestera, il vaudra mieux être loin d'ici. »
Les deux hommes restèrent silencieux de longues minutes : Darius abîmé dans ses pensées, et Jabu, partagé entre son devoir envers Athéna, et l'envie grandissante de quitter cette prison dorée qu'était le Sanctuaire Terrestre.
« De quelle mission s'agit-il ? finit par demander la Licorne.
– J'ai aidé Aiolos à s'enfuir d'ici. Mon contact à Rodorio m'a confirmé qu'il est arrivé à Athènes hier. Je veux que tu le retrouves et que tu assures sa protection, au cas où il aurait été repéré par les envoyés du Sanctuaire. Mets-le en relation avec l'Ordre d'Ermengardis, et restez à l'abri tous les deux. »
Jabu baissa la tête et se mordit les lèvres, comprenant les vraies intentions de Darius : l'espion voulait le faire évader sous couvert d'une mission.
« Et toi, tu comptes rester ici encore longtemps ? demanda-t-il.
– Le temps de percer à jour les petits secrets de Perséphone et décider de ce que je vais faire des Spectres », répondit Darius.
Cette dernière remarque décontenança le chevalier de Bronze.
« Ils sont encore vivants ?
– Oui. Je les ai cachés dans le temple d'Élision, mais la solution n'est que provisoire. Je pense qu'à terme, je vais m'arranger pour les faire évader eux aussi, répondit Darius. Ils ne sont pas encore prêts pour cela, mais je ne désespère pas de les convaincre de joindre l'Ordre.
– Cela risque de causer des problèmes du côté des chevaliers d'Or…
– Tout vient à point à qui sait attendre. » Darius posa sa main sur l'épaulette de Jabu, tapotant légèrement. « Tu devrais te préparer pour ton départ : j'informerai Athéna de ton affectation. Et dernier point : laisse ton armure ici. »
France, Lyon, 2 juin 2004, 14h45 (June 2, 00:45 PM GMT +2 :00)
Colline de Fourvière, à quelques mètres en dessous des arènes
Lu Wa ne prêta pas attention aux gémissements des deux hommes qui se tordaient de douleurs à quelques mètres d'elle. Dans quelques minutes, ils cesseraient d'être les dévoués serviteurs du Sanctuaire Terrestre, pour devenir les fidèles exécutants de Sylvenius. Ses créations, ses enfants.
Mais pour l'heure, ses pensées étaient plus dirigées vers les murmures qui lui parvenaient que vers les lamentations de ses deux victimes. Une voix masculine, douce et caressante, lui enjoignait d'emprunter un étroit passage totalement dépourvu d'éclairage. Et une aura de vampire, puissante et étrangement mélancolique, l'appelait à l'aide, la suppliant de le tirer de sa prison.
« Lùitgard ? » s'étonna Lu Wa.
Elle attrapa l'une des lampes électriques que les deux hommes avaient amenées avec eux, et s'engagea dans le sombre couloir.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 2 juin 2004, 21 h 50 (June 2, 12:50 AM GMT +9:00)
Pavillon Komokuten, deuxième étage
James se pencha de nouveau sur son écran, et parcourut d'un trait la liste de noms que sa requête avait produite :
« Sylvenius Admones, Vampire, 1589-1797
Sylvenius Norman, Vampire, 1659-1803
Sylvenius Theländer, Demon Cat. 1, 1795-
Sylvenius Omerland, Loup-Garou, 1823-1937
Sylvenius Carl, Demon Cat.2, 1850-1975
Sylvenius Boorman, Demon Cat. 1, 1879-
Sylvenius March, Vampire, 1902- »
La liste était courte, et ne comportait nullement de mention Catégorie 4, celle réservée aux personnes d'origines humaines et dotées de pouvoirs spéciaux tels les magiciens, les sorciers, télékinésistes et autres liseurs d'esprits. James soupira et fut tenté un instant d'abandonner là ses extrapolations. Pourtant, le sentiment qu'il avait déjà entendu le nom de "Sylvenius" quelque part, doublé de celui que l'Ordre d'Ermengardis se trouvait confronté à un ennemi de taille si considérable qu'il pouvait en menacer ses fondations, le poussa à continuer. L'acharnement de Lilith quelques jours auparavant laissait augurer de nouvelles attaques démoniaques dans le futur. Restait à savoir si ce Sylvenius pouvait constituer un allié ou un ennemi. Il reprit ses recherches dans la base de données, essayant des variantes du nom "Sylvenius" : Sylve, Sylva...
O
De Grandfort se sentait en nage. Il songea à son fils qu'il laissait sans protection dans sa chambre, ce qui accentua son angoisse et son malaise. Il tenta de se rassurer en se disant qu'il n'en aurait pas pour longtemps : il devrait faire court, délivrer ses informations rapidement à James, et s'en aller. Il ne devait en aucun cas lui révéler d'où provenaient ces renseignements, car cela pourrait mettre Camus en danger. Et de toute façon, le Grand Maître ne le croirait certainement pas s'il lui affirmait que Gabriel de Rivaux était en fait la réincarnation de Gàbor de Szeged, un vampire disparu lors de la bataille de Telemny. D'ailleurs, lui-même commençait sérieusement à douter de sa propre santé mentale…
O
« Sylni* »
Cette fois-ci, l'écran clignota, signe que la requête aboutissait. Un dossier complet s'ouvrit sous les yeux avides de James, qui s'acharnait depuis quatorze heures dans l'espoir que ses recherches produisent leurs fruits. Sans plus attendre, James cliqua sur un premier lien et dévora littéralement le contenu.
« Sylni Corporation. Siège: Italie, Venise. Date d'établissement: Inconnue… Cela commence bien. Président: Giuliano Visconti (depuis juin 1984). Activités: holding chapeautant trois sociétés différentes, appartenant à la famille Visconti: Sylni Technologies Inc., spécialisée dans la recherche et le développement d'outils technologiques de pointe ; Sylni Biotech, spécialisée dans la recherche et le développement de produits médicaux contre les maladies infectieuses ; Sylni Finance, société de courtage opérant sur les marchés de Londres, New York et Hong-Kong. » James fronça les sourcils, trouvant la liste plutôt suspecte. « Ah ! Encore mieux… Note de surveillance : Giuliano Visconti est le descendant d'une ancienne famille établie à Venise depuis le dixième siècle, dont les fils ainés étaient traditionnellement Grands Maîtres de L'Ordine di Sylni, un ordre dévoué au culte d'un sorcier démon, et qui fut détruit par l'escadron de Venise en 1650. Malgré la surveillance étroite maintenue par l'escadron de Venise, il n'a jamais été permis d'établir si l'Ordine di Sylni avait totalement disparu ou s'était reconstitué discrètement. Niveau de danger : 35 %. Surveillance maintenue jusqu'à ordre contraire. »
Conforté dans l'idée qu'il se trouvait sur la bonne piste, James cliqua sur le second lien.
« L'Ordine di Sylni… Tiens donc, je doute que cette homonymie soit un pur hasard », marmonna-t-il avant de poursuivre la lecture à voix haute : « Ordre dont la fondation remonterait à l'an 1128, du fait de Pietro Visconti, noble Italien établi à Venise. L'ordre vouait son culte à un sorcier alchimiste, réputé immortel. Ses rituels sanglants ont très vite attiré l'attention de l'escadron de Venise. Les membres de L'Ordine de Silny étant très bien intégrés dans les sociétés nobles et bourgeoises de Venise, il fut très difficile à l'escadron de le démanteler. L'exécution de Marco Visconti en 1650 marque la fin présumée de l'Ordine, qui n'a pas donné de signes d'activité depuis cette date… En général, c'est plutôt mauvais signe… En tout cas, on dirait que j'ai mis le doigt sur ce que je cherchais ! » murmura non sans satisfaction James. Un coup frappé à la porte le fit sursauter. « Entrez ! »
La porte s'ouvrit sur la haute silhouette de De Grandfort, qui entra d'un pas décidé.
« Grand maître, je suis désolé de vous déranger en cette heure tardive, mais je viens de me souvenir de détails qui ont peut-être leur importance, commença-t-il.
– Vraiment ? Décidément, cette apparition vous en a dit beaucoup avant de vous assommer », plaisanta James, de plus en plus certain que De Grandfort lui cachait quelque chose. Il n'avait pas cru une seule seconde au scenario décrit par le Chef d'Escadron de Lyon, et le soupçonnait de dissimuler une vérité tout autre. Le fait que le vieil homme ferme son esprit à toutes ses tentatives d'intrusion mentale le confortait d'ailleurs dans ses convictions.
« Oui, c'est étonnant, je le sais... » avoua le comte, légèrement troublé par la réflexion du Grand Maître.
« Je vous écoute, mon ami…
– La créature a parlé d'un certain Ordine di Silny... Celui-ci, sous la direction de la famille Visconti, a toujours servi et sert encore Sylvenius, qui se réfugie dans le Palais qui tient lieu de résidence principale à Giuliano Visconti, le premier conseiller de l'ordre actuel. »
Le regard de James se posa sur le document qu'il lisait avant cette visite et ne put réprimer un sourire ironique. Par ces quelques phrases, De Grandfort venait d'apporter les réponses à plusieurs de ces questions : non seulement la piste de l'Ordine était fructueuse, mais le Français cachait les véritables circonstances de l'agression dont il avait été victime avec Camus.
« Vous savez beaucoup de choses », commenta James tout en rabattant à moitié l'écran de son PC. Il se leva pour se planter devant De Grandfort. Celui-ci recula légèrement, visiblement mal à l'aise, pour se retrouver acculé contre la porte. Un nouveau signe que quelque chose d'inhabituel s'était produit, car le comte arborait d'habitude un calme à toute épreuve.
« Je dois m'en aller... Je vous prie de m'excuser pour le dérangement, balbutia-t-il.
– Comment se porte Camus ? » demanda James.
Le comte devint blanc comme un linge.
« Il pourra sortir de l'hôpital dès demain. Les docteurs m'ont affirmé qu'il ne gardera aucune séquelle du choc qu'il à subit à la tête...
– Mis à part une perte de mémoire sur les circonstances dans lesquelles ce Sylvenius s'est manifesté à vous, n'est-ce pas ? » ajouta James, d'un ton involontairement ironique.
« Oui, il ne se souvient de rien », murmura son interlocuteur en faisant mine de porter la main au loquet. James fut le plus rapide et lui ouvrit la porte.
« En tout cas, quelle abnégation de votre part : reculer votre date de départ pour rester à son chevet...
– Ce n'est rien. Camus m'est juste très sympathique, balbutia le comte.
– Ou très cher... »
De Grandfort blêmit encore plus, et prit congé d'un léger salut de la tête. Il s'arrêta pourtant sur le pas de la porte.
« J'allais oublier : il semblerait que la Sylni Corp nous observe avec ses satellites. Bonne soirée, Grand Maître. »
O
James le regarda s'éloigner dans le sombre couloir, jusqu'à ce qu'il tourne à un angle et disparaisse à sa vue. Il referma la porte en soupirant : durant tout leur entretien, le vieil homme avait totalement clos son esprit, et James avait été incapable d'entrevoir ses souvenirs ou ses pensées. Pourtant, il s'était bel et bien passé quelque chose entre le comte, Camus, Lilith et ce sorcier. Un évènement qui aurait peut-être son importance dans le déroulement des opérations futures.
James se rapprocha de son bureau et rouvrit son portable. L'écran affichait toujours le dossier au nom de l'Ordine di Sylni. Il se rassit dans son fauteuil et prit les impressions de deux photographies provenant des caméras de surveillance du pavillon Bishamonten empli d'eau. On distinguait très nettement dans le reflet de la vitre le visage d'un homme et d'une femme.
« Sylvenius et une complice ? » James coupa court à toutes ses réflexions et décrocha son téléphone. « Gladstone à l'appareil. Recherchez-moi immédiatement si des satellites ont braqué leurs sonars dans la direction du quartier général. Je veux le nom des sociétés qui les gèrent, ainsi que leurs dates de mise en service. »
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 2 juin 2004, 2 juin 2004, 16h00 (June 2, 1:00 PM GMT +3:00)
Sous le Palais de Sounion
Ishara se pencha sur Bàlint et chassa une mèche qui barrait son visage. Les yeux de celui qu'elle avait toujours considéré comme son ennemi étaient grands ouverts et contemplaient la voûte rocheuse de cette grotte. Il délirait. Malgré toute la haine qui l'habitait, Ishara se refusait à l'abandonner là. Ou plutôt, elle n'osait pas le quitter : elle se savait totalement ignorante du monde qui se trouvait à l'extérieur de ce piège de granit, et avait besoin de lui pour la guider.
Bàlint poussa soudain un long gémissement plaintif, et ses doigts agrippèrent l'un des bras d'Ishara. Elle ne chercha pas à se dégager de cette étreinte et se pencha sur le visage tordu de douleurs. Les lèvres de Bàlint tremblaient.
xxx
« Ja... » crut-elle entendre.
Bàlint porta une main à son poignet droit, dont la manche brodée se teintait de rouge. Il sourit, puis d'un geste rapide, effectua un moulinet avec son épée, comme pour montrer que cette entaille ne l'affectait en rien.
« Toutes mes félicitations, chevalier Gladstone, vous avez fini par me toucher, s'amusa-t-il.
– Ce n'est que le début », rétorqua James d'un ton vindicatif.
« Un début tardif. Voyez dans quel état vous êtes », se moqua Bàlint en posant le tranchant de son sabre sur son épaule.
Il avança vers Gladstone d'un pas tranquille, presque débonnaire, contemplant d'un œil amusé les blessures qu'il avait infligées à son jeune et inexpérimenté rival. Il avait réussi à entailler Gladstone à la joue, au bras droit et au flanc gauche. Sa rapidité de vampire, ajoutée à des siècles d'escrime, faisait de lui un adversaire redoutable. Le chevalier ne faisait que danser devant lui, comme une souris tentant d'échapper aux griffes d'un chat.
Bàlint glissa un regard à Eleny et constata avec déplaisir que celle-ci fixait le nobliau avec inquiétude. « Cela suffit, le chat a assez joué comme cela... Il est plus que temps de passer à la mise à mort », conclut-il.
Il continua à avancer de son pas tranquille jusqu'à se trouver à moins d'un mètre de James. Il sourit en lisant dans l'esprit du jeune homme l'incertitude et la crainte qu'il lui inspirait.
« Tu as peur de moi, n'est-ce pas ? »
Gladstone ne répondit pas, se contentant de lui jeter un regard farouche qui fit partir Bàlint dans un grand éclat de rire. Le jeune homme était de plus en plus perdu, et le Magyar se dit que le temps était venu pour lui d'en finir. Il se transforma brusquement et fit mine de bondir sur lui. Gladstone, aussi effrayé que surpris, céda du terrain et baissa sa garde. Une faute qui n'échappa au vampire: il plongea son épée en pleine poitrine de son opposant, l'enfonçant tout près du cœur.
James poussa un cri de douleur qui s'étouffa dans sa gorge alors que le sang refluait à sa bouche. Il s'effondra aux pieds du vampire, qui retira sa lame et recula en lui jetant un regard dédaigneux.
« Bàlint, je t'en prie, arrête ce duel ! Tu lui as montré qui était le maître, cela suffit ! » s'écria Eleny en se précipitant aux côtés du blessé.
Elle s'agenouilla et retourna le jeune homme sur le dos. Celui hoquetait entre deux grimaces de douleurs. Du sang souillait sa bouche et sa gorge, de même que sa poitrine, entaillée profondément par le coup d'épée.
Bàlint lui jeta un regard froid.
« Ma chère, je ne peux que m'étonner en te voyant t'inquiéter pour un mortel. Tu fais moins de manières d'habitude lorsqu'il s'agit de mettre à mort ta proie...
– Cette fois-ci, c'est différent », murmura-t-elle en prenant la main du jeune homme qui se mourrait dans ses bras.
Bàlint haussa les épaules, et s'éloigna de sa complice.
« Très bien... Puisqu'il est si spécial à tes yeux, je te laisse le soin de décider de sa destinée », lui lança-t-il sans se retourner.
O
Bàlint se dirigea d'un pas rapide vers un bosquet d'arbres. Il se retourna pour observer ce qu'avait décidé de faire Eleny, et constata que celle-ci avait commencé le rituel de transformation.
« Comme cela, tu pourras le garder éternellement près de toi, ton précieux chevalier Gladstone... » ironisa-t-il.
Il sursauta en se trouvant nez à nez avec une femme, dont le beau visage froid réveilla immédiatement ses souvenirs et ses sens.
« Perséphone... Tu es... » balbutia-t-il tout en reculant, surpris de voir sa maîtresse d'un autre temps se tenir devant lui.
Une douleur indescriptible déchira sa poitrine, annihilant toutes ses pensées ou velléités de poser des questions. Perséphone venait de lui planter un pieu aux armes de l'Ordre d'Ermengardis en plein cœur.
« Bàlint de Szeged, mon amour, tu vas disparaître », répondit calmement la déesse, tout en caressant d'un geste affectueux l'une des joues baignées par les larmes.
« Pourquoi ? » La douleur qui s'emparait de Bàlint se transformant en une sensation de brûlure qui lui vrilla le cerveau. Le pieu s'était encore enfoncé plus profondément, sous la pression d'un autre protagoniste, distillant son poison en lui. Bàlint fit tous ses efforts pour ne pas perdre connaissance et devina une haute silhouette qui se dessinait derrière celle de sa maîtresse. Sa vision était trop brouillée pour qu'il puisse identifier ses traits, mais il reconnut sa voix.
« Je crois que tout est fini entre vous... »
Bàlint sentit la température de son corps augmenter brusquement, alors que des flammes commençaient à dévorer sa poitrine.
xxx
« Non ! »
Il s'éveilla en sursaut, tremblant de peur.
« Bàlint, ce n'était qu'un cauchemar ! Réveille-toi ! » entendit-il une voix féminine l'appeler.
Il cligna des yeux, sa vision se réhabituant lentement à la pénombre de la grotte. De longs cheveux noirs balayaient son visage, alors que des bras l'avaient enlacé, l'empêchant de se débattre.
Temple d'Élision
Minos s'éveilla en sursaut lorsqu'il sentit vaguement qu'il basculait dans le vide, se rattrapant in extremis au bord du lit. Une fois de plus, il s'était assoupi : la garde qu'il effectuait auprès de Rune commençait à saper ses propres forces. Il n'avait cependant pas le choix, aucun de ses compagnons n'étant digne de confiance pour s'acquitter de cette tâche.
Il frotta ses yeux embués de sommeil et se donna même une claque pour chasser l'engourdissement persistant qui paralysait son cerveau. Puis il se pencha sur Rune, constatant qu'il s'agitait faiblement, ses lèvres articulant des mots inaudibles.
« Je… brûle… » finit-il par saisir.
Minos étendit la main vers la jarre, mais celle-ci était vide.
« Je reviens tout de suite », murmura-t-il à l'oreille du malade, dans l'espoir que celui-ci puisse l'entendre. Un papillonnement des yeux fut la seule réponse qu'il obtint.
Minos soupira et se dirigea vers la porte. Sortant dans le couloir, il prit soin de la verrouiller à l'aide de la clef qu'il portait autour de cou. La prudence était de mise, surtout avec Éaque croisant dans les parages. La cruche à la main, il se faufila sans bruit vers le cellier où les réserves d'eau se trouvaient, se déplaçant sur la pointe des pieds pour éviter de se faire remarquer. La dernière chose dont il avait envie était de tomber sur les « autres » et d'avoir à se justifier de ses actions. Arrivé à destination, il remplit le récipient et reprit le chemin inverse.
Ses espoirs d'incognito s'envolèrent lorsque, arrivé devant la chambre de Rune, une main se posa vigoureusement sur son épaule. Il connaissait cette poigne…
« Que veux-tu, Éaque ? » demanda-t-il en se retournant.
« À ton avis ? Des explications ! répondit le Garuda avec hargne.
– Je n'ai rien à te dire, à part ceci : « Reste loin de Rune ! »
– Pourquoi le protèges-tu autant ? » gronda Éaque en poussant Minos si violemment contre la porte que le Griffon faillit en lâcher son chargement.
« Qu'est-ce que tu veux ? » siffla Minos tout en se redressant légèrement, ses doigts se crispant autour de l'anse de la jarre. Il n'aurait pas eu besoin du précieux liquide, il aurait volontiers balancé le récipient au travers de la figure de l'effronté.
« Des explications, voilà ce que je veux.
– Sur quoi ? »
La question était purement rhétorique : Minos savait pertinemment bien ce que lui voulait le Garuda. Le contentieux remontait à trop longtemps dans le passé, ponctué d'insultes voilées et de non-dits assourdissants.
« Tu sais très bien ce dont je veux parler, mais puisque tu tiens à jouer de mauvaise foi, je vais mettre les pieds dans le plat », gronda le Garuda en empoignant Minos par le col. « Pourquoi fais-tu autant de cas de Rune, alors que tu es incapable de faire montre du moindre respect envers nous ? Quel est donc ton problème, à la fin !
– Éaque, lâche-le ! »
La voix de Rhadamanthe claqua aux oreilles des deux hommes, qui se retournèrent sur la haute silhouette de la Vouivre. Les sourcils arqués et ses lèvres esquissant un rictus féroce, Rhadamanthe ne semblait pas particulièrement rassurant, même pour des habitués comme Éaque et Minos.
« Ne te mêle pas de cela, Rhadamanthe. La situation a trop duré ainsi, je veux des réponses ! » gronda Éaque, reprenant vite confiance en lui. Il resserra son étreinte sur Minos. « Alors, j'attends et je ne te lâcherai pas tant que tu m'auras donné une bonne raison pour expliquer ton scandaleux comportement !
– Très bien, puisque tu insistes. » Minos esquissa un sourire mauvais et repoussa la main qui froissait son col. « Si je devais faire un bilan de mes actions durant ma très longue vie, de mes faits de guerre aux plus insignifiantes décisions que j'ai prises, il n'y en a qu'une qui soit réellement capable de m'apporter de la fierté : avoir élevé et formé Rune à devenir le Spectre attaché à l'Étoile du Talent.
– Quoi… comment peux-tu dire cela ? » Éaque recula d'un pas, outré. « Ne me dis pas que cela a plus d'importance que ta charge de Juge des Enfers !
– Mais si… depuis que je l'ai sauvé des flammes d'un bûcher, Rune n'a cessé de m'étonner et même de m'émerveiller. Il était naturellement érudit, et a su relever les défis que je lui ai imposés tout au long de son entraînement, qu'il ait été mort ou vivant. Il a séduit l'Étoile du Talent comme nul autre n'aurait pu le faire…Et ça, désolé de te le dire, mais cela force plus mon admiration que nos charges de Juge.
– Tais-toi, tu blasphèmes !
– Ah oui, je blasphème ? Dis-moi ce qui dans ta fonction de Juge t'a apporté tant de satisfaction, hum ? » Les yeux brillant de colère derrière le rideau de ses longues mèches, Minos fit un pas en avant, obligeant Éaque à céder du terrain. « Toi, tu as passé des siècles et des siècles à arpenter les prisons du royaume d'Hadès, à torturer des âmes faibles et perdues dans le bouillonnement nauséabond de la mer de feu ou des eaux boueuses du Styx. Moi, ma tâche a toujours été d'écouter les plaintes incessantes des pêcheurs, réclamant inlassablement une nouvelle chance alors qu'ils ont été incapables de saisir la leur de leur vivant ! » Minos poussa un petit ricanement agacé. « Je crois que je ne les aurais pas supportés aussi longtemps si Rune ne s'était pas trouvé à mes côtés, illuminant ces longues journées insipides par son intelligence et sa vivacité d'esprit. Mais bien entendu, une brute écervelée comme toi ne peut pas comprendre le concept, toi qui ne t'intéresses qu'aux combats pour exhiber ta soi-disant supériorité.
– Ne me provoque pas ! » gronda le Garuda tout en serrant les poings. « Je ne sais pas quel maléfice Rune a usé pour te monter la tête ainsi contre tes pairs, mais il serait grand temps que tu te rappelles tes origines !
– Mes origines ? Tu crois vraiment que nous sommes les réincarnations des rois Minos, Rhadamanthe et Éaque, fils de Zeus et de nymphes ou déesses dont il a abusées au détour d'un sombre couloir, n'est-ce pas ? ricana le Griffon. Navré de te décevoir, mais tout ceci est un tissu de mensonges. Essaie de vérifier jusqu'à quand tes souvenirs remontent, et tu verras que c'est tout au plus deux mille ans » ajouta-t-il d'un ton sec avant de baisser la voix, pour continuer sur le ton de la confidence : « Tu ne t'es jamais posé la question, mais moi si : suis-je vraiment d'essence divine ? Figure-toi que j'ai recherché dans le livre des morts si la réponse s'y trouvait… et je n'ai pas été déçu de ce que j'ai découvert !
– Silence ! Tu en as assez dit comme cela ! Je refuse d'écouter davantage tes paroles blasphématoires. »
Le Garuda allongea le poing, qui alla buter dans la mâchoire de Minos, le forçant à tourner la tête de côté. Un mince filet de sang apparu à la commissure des lèvres du Griffon, qui pourtant ne se départit pas de son petit sourire provocateur.
« Il n'y a que la vérité qui fâche, lâcha-t-il sur le ton de la dérision.
– Non, c'est ton attitude qui me dégoûte, rétorqua Éaque avant de battre en retraite vers ses appartements. Il se retourna une dernière fois, pointant un doigt accusateur sur Minos. « Cette conversation n'est pas terminée : je te garantis qu'on en reparlera et tu auras intérêt à réviser ton jugement ! »
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Rhadamanthe attendit qu'Éaque soit hors de vue pour s'approcher de Minos, qui le toisait avec froideur.
« Pourquoi cherches-tu toujours à le braquer de la sorte ? demanda-t-il.
– Là, tu te trompes, c'est lui qui a commencé…
– Tu n'étais pas obligé de mettre de l'huile sur le feu comme tu viens de le faire !
– Je n'ai fait que dire la vérité. Ce n'est pas de ma faute si Éaque n'est pas prêt à la regarder en face. » Minos essuya le filet de sang du revers de sa manche. « Allons, Rhadamanthe, je sais très bien que tu ne crois pas une seule seconde que nous sommes les réincarnations des trois rois auxquels Zeus a confié les Enfers !
– Non, je ne le crois pas. Mais je continue à désapprouver ta façon de faire avec Éaque.
– Il se berce d'illusions… » Minos se saisit de la clef qui pendait à son cou et l'enfonça dans la serrure. Il suspendit son geste, jetant un regard à la Vouivre par-dessus son épaule. « En ce qui me concerne, j'ai souvenir d'un jeune chef guerrier des plaines scandinaves à l'aube de la chrétienté… Minos n'a jamais été mon vrai nom, mais celui auquel j'ai appris à répondre au Seigneur Hadès. Il avait très certainement ses raisons pour nous nommer ainsi, mais nous ne les connaîtrons sans doute jamais. »
La porte s'ouvrit en grinçant, avant de se refermer derrière lui. Rhadamanthe fronça les sourcils, les dernières paroles du Griffon lui rappelant que ses propres origines se trouvaient quelque part dans le royaume du Danemark, a une époque contemporaine de celle évoquée par Minos. Quant à Éaque, où Hadès était-il allé chercher son Roi des Myrmidons ?
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Minos s'appuya lourdement contre la porte, et porta une main à sa mâchoire en grimaçant. Éaque n'y était pas allé avec le dos de la cuillère, comme à son habitude. Minos avait rarement osé le pousser autant dans ses retranchements, s'arrangeant toujours pour cesser les hostilités avant que le Garuda ne commence à perdre sa contenance.
« Après tout, il fallait bien que cela sorte un jour ou l'autre », conclut-il.
Il se dirigea vers le lit, vérifiant que Rune était endormi et que son état n'avait pas empiré durant sa brève absence. Il s'assit sur le bord et le souleva, portant à ses lèvres le verre qu'il venait de remplir, laissant couler le rafraîchissant liquide. Un léger soupir s'échappa du Balrog, puis il se mit à tousser en avalant de travers.
« Là… doucement… » murmura Minos en caressant le dos de Rune dans l'espoir de calmer la crise.
Il reposa délicatement son précieux fardeau une fois la toux passée, s'inquiétant de la vulnérabilité de son subordonné. Il se rassit sur la chaise, son regard ne quittant pas la forme endormie. Ce qu'il avait dit à Éaque, il en avait soupesé chaque mot et en assumait pleinement les conséquences. Par contre, il avait gardé pour lui le nouveau lien qui s'était tissé entre lui et Rune : il révèlerait à Éaque et Rhadamanthe que leurs vaisseaux étaient frères une fois qu'il comprendrait qui était réellement les Theländer.
France, Lyon, 2 juin 2004, 15h15 (June 2, 1:15 PM GMT +2:00)
Colline de Fourvière, à quelques mètres en dessous des arènes
À chaque nouveau pas, le couloir se faisait davantage sombre et humide. Le faisceau de la lampe torche illuminait faiblement le passage, ce qui n'était pas pour Lu Wa un obstacle majeur. Ses yeux parvenaient à distinguer sans peine les irrégularités du sol pierreux, comme si elle se trouvait en plein jour. Mais bien loin d'être rassurée, Lu Wa se montrait de plus en plus nerveuse. Si elle ressentait fortement la présence d'un puissant vampire qu'elle identifiait à Lùitgard, elle percevait également une seconde aura, qui se rapprochait inexorablement d'elle. Une créature qu'elle ne réussissait pas encore à reconnaître, peut-être à cause de sa « relative jeunesse » en tant que buveur de sang.
Ses pas l'amenèrent rapidement à un mur qui sous ses doigts se révéla être couvert d'inscriptions étranges. Lu Wa éclaira la paroi, et inspectant quelques caractères, en conclut que le texte était en ancien français.
« Splendide... Je ne comprends rien à cette langue ! »
Se rappelant que l'italien était somme toute assez proche, elle entreprit tout de même de déchiffrer du mieux qu'elle le put le sens des phrases gravées dans la pierre.
« Ci gît un démon que nul ne doit... tirer de son sommeil. Il ne connaît aucun sentiment ni aucune pitié, et seul son gardien n'égale sa cruauté », finit-elle par lire. Elle recula, à la fois surprise et agacée par l'opacité de ces mots. « Qu'est-ce que c'est que ce charabia... Est-ce la tombe de Lùitgard, oui ou non ? » s'emporta-t-elle.
Un bruit d'applaudissement la fit soudain se retourner. Sa torche éclaira un jeune homme blond, de haute taille, qui la regardait d'un air amusé.
« Bravo, tu as trouvé ma tombe, ricana-t-il.
– Ta... Tombe ? répéta Lu Wa. Es-tu Lùitgard ? Tu t'es donc libéré de ton cercueil ? »
Le blondinet secoua la tête négativement.
« Non, je ne peux pas m'évader du cercueil à cause de mon gardien.
– Quel gardien ? »
La voix de la belle Chinoise trahissait une certaine impatience.
« Celui qui se trouve derrière toi...
– Quoi ? »
Lu Wa se retourna brusquement. Elle crut apercevoir un long corps se réceptionner souplement à côté d'elle, puis étendre ses deux bras pour la frapper. La seconde qui suivit, elle se retrouva au sol, pratiquement privée de ses sens. Elle rouvrit pourtant instantanément les yeux et se remit sur ses jambes, prête à affronter son ennemi drapé de ténèbres.
« Tout près de toi... Il se trouve si près... »
La jeune femme tourna la tête, ses yeux fouillant l'obscurité avec toute l'acuité qui lui était permise. Un nouveau choc la renvoya dos au sol, puis deux membres velus s'abattirent de chaque côté de ses épaules. Deux autres bras vinrent enserrer ses cuisses et son bassin.
« Mais qu'est-ce que ? »
Une douleur suraiguë à son abdomen lui fit perdre connaissance.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 2 juin 2004, 22h30 (June 2, 1:30 PM GMT +9:00)
Pavillon Komokuten
« James ? » appela Eleny en pénétrant dans la pièce.
Elle s'arrêta sur le pas de la porte, surprise de voir son compagnon ranger son ordinateur et quelques dossiers dans une grosse mallette posée sur le bureau. Il redressa soudain la tête et lui tendit un document.
« Je pars pour Venise. Nous avons un nouvel ennemi, ou plutôt, je devrais dire qu'un ennemi qui nous surveille depuis longtemps a enfin décidé de se manifester. Je pense qu'il est intervenu contre Lilith par pur intérêt, mais je dois avoir le cœur net sur ses véritables intentions », expliqua-t-il.
Eleny glissa un coup d'œil sur le rapport, déchiffrant le plus rapidement possible les nombreuses informations qu'il contenait.
« Mais qu'est-ce que... ?
– Eleny, rassemble dès après-demain matin nos amis les anciens chevaliers d'Or. Je te téléphonerai à ce moment-là pour te dire si la guerre est déclarée ou non. »
– La... Guerre... ? murmura-t-elle, interdite par ce mot.
– Oui, car c'est tout simplement ce qui nous menace. »
James déposa un baiser sur le front de sa compagne, puis sortit sans donner le temps à celle-ci de réagir, la laissant les bras ballants dans le grand bureau sombre.
Non loin de là
Saga tira une bouffée sur sa cigarette et s'appuya au chambranle de la fenêtre. Ses yeux se posèrent sur la façade éventrée du Pavillon Bishamonten, dont la carcasse était éclairée par une lune blafarde. Il soupira: ce qui avait été l'antre de ses compagnons et le sien allait certainement être détruit, car les fondations avaient été fortement ébranlées par les secousses créées par le mini raz-de-marée. Dommage, il s'était habitué à cet endroit, et avait fini par y trouver des points de repère.
« Je ne te dérange pas ? » murmura une voix familière.
Saga se retourna et devina la silhouette de son interlocuteur dans la pénombre du salon qui n'était pas éclairé.
« Bonsoir Shion, répondit-il.
– Je savais que je te trouverais ici... » Le Bélier rejoignit Saga sur le balcon et s'appuya sur la barrière, regardant lui aussi en direction du Palais Bishamonten.
« Comment vont-ils ? demanda Saga d'une voix inquiète.
– Aldébaran et Aiolia s'en sont sortis avec quelques plaies et contusions, ce qui tient du miracle, vu le raz-de-marée dans lequel ils ont été pris. Angelo a repris ses esprits, et est d'une humeur massacrante, preuve qu'il va bien. Camus est encore un peu groggy, mais il devrait sortir demain matin de l'hôpital. Sorrento s'en sort avec quelques brûlures et une bosse. Il a eu de la chance. Seul Candelas est toujours dans le coma. Shura est resté pour le veiller. »
Saga soupira. À moitié de soulagement, mais aussi de désespoir.
« On n'est vraiment pas passé loin de la catastrophe. Nous ne sommes pas assez préparés », lâcha-t-il.
Shion se retourna et scruta le visage tendu dont les deux yeux étaient rivés sur la carcasse éventrée.
« C'était une situation difficile, à laquelle jamais aucun d'entre nous n'avait jamais été confronté.
– Il va pourtant falloir s'y habituer. J'ai bien peur que nous soyons de plus en plus confrontés à ce genre de phénomènes à l'avenir. »
Saga tira une nouvelle bouffée nerveuse sur sa cigarette.
« Je comprends ce que tu veux dire, mais je pense que tu es un peu trop sévère avec nous, mais également avec toi-même. Personne n'a de solutions pour tout. Je me suis retrouvé dans des situations dont je n'entrevoyais pas l'issue lorsque j'étais Pope, tout comme toi... La seule différence par rapport à cette époque, c'est...
– C'est que nous avions un cosmos, des pouvoirs, trancha Saga. Ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle, et c'est ce qui est terrifiant !
– Non, c'est juste la réalité dans laquelle nous sommes plongés, et nous devons faire avec. » Shion se détacha de la balustrade, puis se dirigea vers la porte-fenêtre de la véranda, sur le seuil de laquelle il s'arrêta. « Tu sais, tu devrais arrêter de fumer pour ce soir... La nuit porte conseille, en tout cas plus que le rideau de fumée derrière lequel tu te caches depuis hier. »
Près du Pavillon Bishamonten
Kanon s'approcha du trou béant de ce qui était encore il y a trois jours le grand salon du Pavillon Bishamonten. La façade vitrée avait été entièrement soufflée par le millier de mètres cubes d'eau qui s'étaient déversés en quelques secondes dans le jardin. Les meubles avaient suivi le lit du torrent, laissant une pièce dévastée où ne subsistaient plus que les appareils électroniques, dont la plupart étaient à moitié descellés du mur.
Il entendit un bruit de pas se rapprocher derrière lui et se retourna. Il sursauta en découvrant Thétis, qui eut la même réaction de surprise en l'apercevant. Le sourire qui s'affichait sur ses lèvres disparut aussitôt.
« Oh, c'est toi... ! » remarqua Kanon, conscient de la banalité de ses paroles.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? » l'interrogea Thétis d'une voix qui trahissait mal sa déconvenue de le trouver sur son chemin. « Tu n'es pas avec ton cher frère ?
– Non, je venais constater l'ampleur des dégâts. Je vois qu'Angelo et Shura ont dû autant s'amuser qu'Ambre et moi dans la bibliothèque... »
Thétis ne put cacher que le double sens de sa phrase lui déplaisait fortement.
« Oui, vous avez fait du bon travail, Ambre, ton frère et toi... La bibliothèque est complètement ravagée elle aussi.
– Nous nous sommes contentés de nous défendre, objecta Kanon.
– Si tu le dis... »
Le silence se fit pendant quelques minutes, pesant et lourd. Ni Thétis ni Kanon n'osaient lever les yeux, sentant que le moindre regard suffirait à déclencher de nouvelles hostilités.
Ce fut Kanon qui se décida à lâcher le pavé dans la marre.
« À la fin, Thétis, mais que me reproches-tu donc ? »
La Suédoise éclata d'un rire totalement surfait.
« Ce que je te reproche…? Mais cherche donc un peu dans ta mémoire, mon général, je suis sûr que tu vas t'en souvenir !
– Tu m'en veux toujours pour mes manœuvres du temps où j'étais Général de l'Atlantique Nord, c'est cela ?
– Non… Réfléchis un peu mieux ! répondit Thétis en secouant la tête.
– Écoute, je ne vois pas. Alors, dis-moi ce qui te tracasse, parlons-en et crevons l'abcès une bonne fois pour toutes ! »
Bien sûr, il savait très bien où elle voulait en venir : Sorrento lui avait très précisément expliqué le problème. Mais Kanon avait besoin entendre les reproches de la bouche de Thétis même.
La jeune femme s'approcha de lui sans dire mot, le visage fermé et les yeux jetant des éclairs. Kanon la laissa s'arrêter devant lui, fasciné par tant de beauté que la colère mettait indéniablement en valeur. Le bruit sec d'une gifle retentit, alors qu'il portait la main à sa joue cuisante.
« Thétis ? » murmura-t-il, abasourdi par le geste de la belle blonde.
« Tu ne t'en souviens donc pas ? Alors, je vais te rafraîchir la mémoire ! Est-ce que tu te souviens du jour où alors que je venais dans ton temple pour te faire le rapport sur l'organisation de la défense des domaines de Poséidon, tu m'as prise dans tes bras, et à fait de moi ta maîtresse ? Te souviens-tu des autres nuits que nous avons ensuite passées ensemble? » rugit-elle.
Kanon ne prononça pas un mot, et se contenta de baisser la tête, contrit. Une réaction qui bien loin d'apaiser Thétis, décupla sa colère.
« Et surtout... Te souviens-tu de ce soir où je me rendais à l'un de nos rendez-vous nocturnes, et où je t'ai surpris en train de batifoler avec deux servantes ! J'ai compris ce soir-là que je n'étais pour toi qu'un jouet, un plaisir de plus, au même titre que les deux catins qui se trouvaient dans ton lit !
– Je suis désolé... J'étais loin d'être un modèle de vertu à l'époque... » s'excusa-t-il d'une voix tremblante.
« Désolé ? Est-ce que tu te rends compte au moins que j'étais amoureuse de toi ! J'avais seize ans, Kanon... Toi, peu t'importait de savoir si tu allais briser mon cœur d'adolescente. Tu n'as vu que ton intérêt et ton plaisir immédiat ! »
Kanon lui jeta un regard abattu.
« Je ne trouve pas de mot pour m'excuser, Thétis. Frappe-moi si tu le veux, je ne mérite que cela... » s'excusa-t-il, lamentable.
Thétis haussa les épaules, sa colère s'éteignant brusquement.
« Tu n'en vaux même pas la peine ! »
Elle lui tourna le dos et s'éloigna à pas rapide en direction du Pavillon Hokuto, laissant Kanon seul face à sa honte.
O
Thétis sentait le regard de Kanon rivé sur elle, pesant de tout le poids de ses remords sur ses épaules. Et surtout, elle éprouvait un soulagement immense, grâce à la gifle qu'elle lui avait envoyée. Elle lui avait enfin dit tout ce qu'elle avait eu envie de lui cracher à la figure ce jour-là, où elle l'avait trouvé en train de «s'amuser» avec les deux servantes. Elle était alors restée stoïque, avant de fondre en larmes, et de s'enfuir en courant, le rire moqueur du Dragon des Mers résonnant à ses oreilles.
« Je ne suis plus une adolescente Kanon. Cette fois-ci, c'est moi qui vais mener la danse... J'ai vraiment passé de mauvais moments à cause de toi. Il va falloir me rendre des comptes », promit-elle, un sourire venant éclairer progressivement ses lèvres.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 2 juin 2004, 16h30 (June 2, 1:30 PM GMT +3 :00)
Palais d'Élision
Rhadamanthe passa une main fatiguée sur ses yeux, grimaçant lorsque la formidable migraine qui sourdait sous son crâne explosa de nouveau. Il ne cessait de retourner la situation actuelle dans son esprit, échouant lamentablement à trouver une issue aux divers problèmes auxquels il était confronté.
« Ce n'est jamais facile de ménager toutes les susceptibilités. »
La Vouivre coula son regard en direction de la porte principale, découvrant sans surprise la silhouette drapée de beige de Darius.
« Vous étiez là lorsque Minos et Éaque se sont pris de bec, n'est-ce pas ? s'enquit-il.
– Effectivement. Mais bien involontairement, d'ailleurs… » L'espion s'avança dans la pièce jusqu'à se dresser à quelques mètres du Juge, qui l'observait avec méfiance. « Comment va Rune ?
– Il est inconscient et toujours dévoré par la fièvre. Je dirais que cela ne va pas vers l'amélioration », répondit Rhadamanthe d'un ton morne.
« Je vois… C'est bien ce que je craignais. Il se trouve que j'ai peut-être une solution pour l'entraîner vers la guérison », glissa Darius.
Rhadamanthe releva la tête, ses yeux exprimant un vif intérêt. La guérison de Rune aiderait certainement à détendre l'atmosphère entre ses deux confrères.
« Quelle solution ?
– Je vous expliquerai plus tard. Mais j'ai besoin de votre aide pour éloigner Minos du chevet de Rune… »
Italie, Venise, 2 juin 2004, 15 h 40 (June 2, 1:40 PM GMT +2 :00)
Palais Visconti
« Monseigneur ! » glissa Visconti dans l'espoir de capter l'attention de Sylvenius. Celui-ci tenait une main grande ouverte au-dessus d'une large table au socle de verre.
« Approche Giuliano », l'invita Sylvenius, sans décrocher son regard de la table.
Visconti s'exécuta et s'avança à pas feutrés vers son maître, devinant au fur et à mesure que la distance diminuait ce qui accaparait l'attention du sorcier. Au milieu du socle en verre, une image très distincte était apparue, comme projetée sur un écran imaginaire. Il reconnut presque aussitôt le visage de Lu Wa. Celle-ci se trouvait dans une grotte, et était engluée dans une sorte de toile d'araignée, accrochée au plafond. Ces longs cheveux noirs pendaient dans le vide, agités par une faible brise.
« Dois-je envoyer des secours, Maître ? »
Sylvenius releva la tête sur son fidèle lieutenant.
« Non. Si Lu Wa est vaincue, c'est qu'elle n'était pas digne de me servir. Au pire, assure-toi que les deux vampires qu'elle a créés s'acquitteront de sa tâche...
– Bien Maître, répondit Visconti en s'inclinant.
– De plus, nous avons un visiteur à accueillir demain : le Grand Maître d'Ermengardis en personne ! poursuivit Sylvenius.
– Oui, Maître », approuva Visconti, comprenant que le sorcier avait directement lu dans son esprit l'information qu'il était venu lui apporter de vive voix.
« Je me doutais bien qu'il réagirait ainsi. Je l'ai deviné impulsif et combatif en le voyant se battre contre le loup-garou que Lilith lui avait envoyé, ricana Sylvenius.
– Dois-je ordonner de le mettre à mort ?
– Non, je ne veux pas déclencher les hostilités tant que les généraux de Marius n'ont pas été libérés et incorporés à mon armée.
– Bien Maître...
– A-t-on retrouvé Bàlint ?
– Non, Maître... Nos satellites n'ont rien repéré, mais il y a de fortes chances qu'il ait été détruit par l'attaque des Spectres de Perséphone. Il est d'ailleurs à noter qu'elle s'en est prise ensuite à ses fidèles soldats : la déesse semble avoir un curieux comportement ces derniers temps…
– Peut-être est-elle sous influence… ? » Sylvenius effleura de la main la surface vitrée. L'image de la cave où Lu Wa était retenue prisonnière vacilla, bientôt remplacée par celle d'une autre grotte. « Non, il est là... Quelque part dans ces décombres. Il est une pièce maîtresse dans mon jeu ! Retrouve-le au plus vite ! »
A suivre dans la Chronique X – Nouvelle Donne (3/4)
