Chronique X : Nouvelle Donne (4/4)
Italie, Venise, 4 juin 2004, 3h00 (June 4, 01 :00 AM, GMT +2 :00)
Le vent fouettait le visage de James comme autant de claques cinglantes. Celui-ci cligna des yeux et entreprit de compter le nombre de bâtiments qui bordaient le Grand Canal afin de détourner son esprit des questions qui le rongeaient depuis son départ du quartier général d'Ermengardis. Et surtout de l'une d'entre elles : n'allait-il pas à la destruction en se rendant ainsi sur le terrain ennemi, sans autre protection que ses seuls pouvoirs ? Seraient-ils suffisants pour faire face à Sylvenius ? James l'ignorait, et son caractère pessimiste lui faisait plutôt entrevoir une issue fatale en cas de confrontation. Le sorcier n'avait apparemment eu aucun mal à mettre en déroute Lilith, concubine de Lucifer et puissante démone. C'était un nouveau joueur hors-norme qui venait d'apparaître, sans que James sache vraiment de quel côté de la barrière Sylvenius se situait. Ce dernier avait certainement préparé son entrée depuis longtemps et connaissait parfaitement les forces et faiblesses de l'Ordre d'Ermengardis.
« Nous sommes à cinq minutes du Palais Visconti, Lord Gladstone... » lui annonça l'un de ses guides dans un anglais à l'accent britannique impeccable.
James regarda cette copie parfaite des men in black d'un regard ennuyé, puis plongea la main dans sa veste, ressortant son téléphone portable. Il s'écarta légèrement des trois gorilles qui l'avaient accueilli à l'aéroport.
« Eleny ? Je suis arrivé, et dans moins de cinq minutes, je serai dans la place. Je... »
James s'interrompit, puis sourit : au bout du fil, Eleny lui enjoignait de faire demi-tour et de ne pas se jeter dans la gueule du loup, se dirigeant vers une fin certaine. Avait-il au moins conscience de ce qu'il faisait ?
« Non... Je suis totalement irresponsable, et je vais me jeter droit sur Sylvenius en lui demandant de me planter un pieu en plein cœur pour être plus sûr d'en finir ! Voyons Eleny... Bien sûr que je sais ce que je fais ! » gloussa-t-il.
Il s'en voulut immédiatement de cette boutade, entendant les sanglots de sa compagne couvrir ses paroles de reproches entremêlés de suppliques d'abandonner son plan insensé.
« Eleny écoute-moi. Je vais te contacter dans quelques heures, et je t'indiquerai la marche à suivre. Réunissez-vous en attendant, et préparez deux équipes. L'une sera envoyée à Lyon, et l'autre, si mes craintes se confirment, ici même, à Venise. Non, je ne peux pas t'en dire plus... »
Le hors-bord négocia un dernier virage avec raideur, l'obligeant à s'accrocher au bastingage. James releva les yeux et aperçut la silhouette sombre d'un haut bâtiment faiblement éclairé. Il comprit tout de suite qu'il était arrivé à destination.
« Moi aussi, je t'aime, Eleny... »
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La pièce dans laquelle James avait été conduit était quasiment obscure. Seul un faible clair de lune filtrait à travers les panneaux en verre où étaient dessinées des créatures étranges, semblant tout droit venues des enfers. James frémit en se remémorant ce que lui avait raconté Saga : Lilith avait donné vie aux personnages des vitraux du silo de la bibliothèque, les transformant en ennemis particulièrement agressifs. Sylvenius était-il assez puissant pour lancer un sortilège de la sorte ? James tenta de se rassurer en se disant que si le sorcier avait voulu le détruire, il l'aurait certainement fait dès son arrivée. À moins que le maître des lieux ne fût joueur, et aimât s'amuser avec sa proie avant de la mettre à mort, tel un chat jouant avec une souris. Un trait de caractère en outre assez commun chez les vampires.
Une porte grinça derrière lui, puis un rayon de lumière filtra à travers la pièce. James se retourna en direction de cette lueur qui éveillait en lui autant de crainte que de soulagement. La silhouette d'un homme se tenait dans l'encadrement de la porte, mais on ne pouvait discerner clairement les traits de son visage à cause du manque de clarté. Finalement, le visiteur étendit une main le long du mur, et deux lampes s'allumèrent près du grand sofa en cuir où avait pris place James, dévoilant du même coup son visage. Celui-ci devait avoir dans les quarante ans et était vêtu d'un élégant complet-veston. James s'amusa à penser que son interlocuteur ressemblait plus à une gravure de mode plutôt qu'au PDG d'une holding brassant des millions de dollars.
« Désolé de vous avoir fait attendre, Sir Gladstone, je suis Giuliano Visconti », prononça l'homme dans un anglais teinté de fort accent italien.
« Je vous en prie, ma visite est assez impromptue. En tout cas, je vous remercie de m'accorder une audience en une heure aussi avancée de la nuit. »
Visconti hocha la tête en esquissant un sourire poli et dépourvu de chaleur.
« Ce n'est rien... Je vois que vous avez déjà été servi », fit-il en désignant le verre qui était posé sur un guéridon bas.
« Oui. J'ai été d'ailleurs assez surpris », répliqua James, en fixant le breuvage vermillon.
« Je comprends… mais vous savez, vous n'êtes pas le premier invité très « spécial » que j'accueille dans ce salon », répondit tranquillement Visconti tout en se dirigeant vers le deuxième sofa pour s'asseoir en vis-à-vis de James. Il croisa les jambes d'un air nonchalant, avant de demander d'une voix non moins tranquille : « Que puis-je faire pour vous, Lord Gladstone ? »
Cette question lui parvint accompagnée d'une aura froide et angoissante. James balaya les derniers doutes qui encombraient son esprit et se rendit à l'évidence : l'homme qui se trouvait devant lui n'était pas humain, ou pas totalement. Vampire ? Non, assurément non ! Démon ? Difficile à dire... Hybride ? Une hypothèse entre d'autres...
« J'irai droit au but et n'aurai que deux questions à vous poser : L'Ordine di Sylni existe-t-il encore de nos jours ? Est-ce que Sylvenius est de nouveau en ce monde ? » s'enhardit James.
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Visconti sourit discrètement, les yeux rivés sur son verre de whisky. Le liquide ambre dansait entre les parois transparentes, reflétant une lumière chaude. Il but une légère gorgée, savourant autant son Glenlivet de trente ans d'âge que la nervosité de son invité.
« Et si je répondais oui à ces deux questions ? »
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James serra les poings : son interlocuteur se jouait assurément de lui, et semblait certain de sa supériorité. Il se souvint s'être retrouvé dans des situations délicates, mais jamais il ne s'était senti aussi mal à l'aise. Il est vrai que Visconti se trouvait sur son propre territoire...
« Dans ce cas-là, je dois m'assurer que vos intentions sont pacifiques envers l'Ordre d'Ermengardis, et qu'en cas de nouvelle attaque d'un représentant de Lucifer, nous pourrons compter sur votre appui ou votre bienveillante neutralité », répondit-il de la voix la plus assurée et posée possible.
James vit avec déplaisir le même sourire se peindre sur le visage de Visconti, alors que celui-ci buvait une nouvelle gorgée de son breuvage aux reflets d'or.
« Sylvenius, ainsi que l'Ordine di Sylni, se dégagent de toute obligation de prendre des engagements envers l'Ordre d'Ermengardis », déclara l'Italien en reposant délicatement son verre sur la vitre de la table basse.
James se força à ne pas montrer son étonnement devant ce qui ressemblait à une déclaration d'hostilité.
« Dois-je comprendre que vous ne désirez pas coopérer ? demanda-t-il d'une voix calme.
– Maître Sylvenius a ses propres intérêts en jeu, tout comme vous avez les vôtres. Il se pourrait que ceux-ci ne s'accordent pas pleinement », répondit Visconti sur le même ton.
James fronça les sourcils, la façon dont son hôte lui distillait les informations revêtant un double sens. Visconti essayait-il de lui adresser un message sans se faire remarquer du sorcier, qui sans doute les épiait en ce moment même ?
« Très bien, vous venez de signer l'arrêt de mort de votre ordre, Signore Visconti », rétorqua-t-il, espérant que la brutalité de cette déclaration pousserait l'Italien à dévoiler son jeu.
« À moins que ce ne soit celui de l'Ordre d'Ermengardis que vous n'ayez prononcé, Lord Gladstone. »
Les deux hommes se regardèrent, prunelles bleu-glacier contre orbes d'émeraude. James en profita pour pénétrer les pensées de Visconti : il vit tout d'abord le visage émacié d'un homme de grande taille, se tenant devant une table en verre. Sur le socle de celle-ci, se projetaient les images d'une grotte.
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« Approche Giuliano », l'invita Sylvenius, sans décrocher son regard de la scène.
Visconti s'exécuta et s'avança à pas feutrés vers son maître, devinant au fur et à mesure que la distance diminuait ce qui accaparait l'attention du sorcier. Au milieu du plateau en verre, une image très distincte était apparue, comme transposée sur un écran imaginaire. Il reconnut presque aussitôt le visage de Lu Wa. Celle-ci se trouvait dans une grotte, et était engluée dans une sorte de toile d'araignée, accrochée au plafond. Ses longs cheveux noirs pendaient dans le vide, agités par une faible brise.
« Dois-je envoyer des secours, Maître ? »
Sylvenius releva la tête sur son fidèle lieutenant.
« Non. Si Lu Wa est vaincue, c'est qu'elle n'était pas digne de me servir. Au pire, assure-toi que les deux vampires qu'elle a créés s'acquitteront de sa tâche...
– Bien Maître, répondit Visconti en s'inclinant.
– De plus, nous avons un visiteur à accueillir demain : le Grand Maître d'Ermengardis en personne ! poursuivit Sylvenius.
– Oui, Maître », approuva Visconti, comprenant que le sorcier avait directement lu dans son esprit l'information qu'il était venu lui apporter de vive voix.
« Je me doutais bien qu'il réagirait ainsi. Je l'ai deviné impulsif et combatif en le voyant se défendre contre le loup-garou que Lilith lui avait envoyé, ricana Sylvenius.
– Dois-je ordonner de le mettre à mort ?
– Non, je ne veux pas déclencher les hostilités tant que les généraux de Marius n'ont pas été libérés et incorporés à mon armée.
– Bien Maître...
– A-t-on retrouvé Bàlint ?
– Non, Maître... Nos satellites n'ont rien repéré, mais il y a de fortes chances qu'il ait été détruit par l'attaque des Spectres de Perséphone. Il est d'ailleurs à noter qu'elle s'en est prise ensuite à ses fidèles soldats après leur avoir retiré tout pouvoir : la déesse semble avoir un curieux comportement ces derniers temps…
– Peut-être est-elle sous influence ? » Sylvenius effleura de la main la surface vitrée. L'image de la cave où Lu Wa était retenue prisonnière vacilla, bientôt remplacée par celle d'une autre grotte. « Non, il est là... Quelque part dans ces décombres. Il faut le retrouver au plus vite : Bàlint est le seul à savoir où sont cachés les autres cercueils et les clés correspondantes, en dehors de leurs gardiens, évidemment.
– Oui, maître. À ce propos, que faisons-nous au sujet de la Milice Noire ? Nous ne sommes toujours pas parvenus àétablir si cette organisation est toujours active ou non.
– Tant que ces cercueils existeront, la Milice Noire perdurera elle aussi! répondit Sylvenius.
– Ce serait pourtant incroyable que l'Ordre d'Ermengardis soit ignorant de l'existence de celle-ci. Contrairement à l'Ordine di Silny, la Milice Noire était une organisation puissante, faisant totalement partie intégrante de l'Ordre d'Ermengardis.
– Oui, le syndrome de l'Empire romain, ricana le sorcier. On ne peut pas surveiller à la fois ce qui se passe à Byzance et à Cologne. L'Ordre d'Ermengardis a trop grandi, et beaucoup de choses échappent à sa surveillance. Il va falloir faire un allié de la Milice Noire, ou le cas échéant, la détruire, car je ne veux pas courir le risque de la voir s'allier de nouveau avec son ordre de tutelle. Et bien entendu, je compte bien récupérer les cercueils que ses membres gardent en secret.
– Maître, puis-je vous poser une question?
– Je t'en prie Giuliano. Je sens de l'incompréhension dans ta voix...
– Par quel moyen avez-vous obtenu toutes ces informations? »
Sylvenius sourit, découvrant ses canines.
« Grâce au médaillon que Bàlint a porté des siècles et des siècles autour du cou. Ce n'est pas un bijou ordinaire : il est enchanté et me permet de connaître toutes les paroles que son porteur prononce. Bàlint a révéléà Perséphone l'existence de la Milice Noire et l'emplacement de la tombe de Lùitgard. Mais il est resté muet sur l'emplacement des autres cercueils. »
– Je comprends mieux.
– Cependant, il y a une autre piste qu'il sera intéressant d'exploiter », ajouta Sylvenius en caressant la surface de verre, chassant le paysage de la grotte pour la remplacer par celle d'une pièce à la décoration spartiate. Un jeune albinos était étendu sur un lit, veillé par un autre homme dont la chevelure était tout aussi claire.
« Mais il s'agit de…
– Minos et Rune. Le Juge des Enfers et son Procureur, occupant le corps de deux gardiens de tombeaux à la solde de la Milice Noire, annonça Sylvenius. Reste à savoir quel cercueil ils gardaient, et comment les faire parler. »
Visconti hocha la tête, un peu décontenancé par cette cascade d'informations. Il baissa le regard sur l'image des deux hommes, et fut soudainement frappé par la pâleur de celui qui était étendu.
« Le dénommé Rune a l'air mal en point, mourant même si je puis me permettre la remarque, glissa-t-il.
– Oh…Rien de grave. Bàlint s'est juste livré à un petit jeu de vampire qu'on appelle l'Équilibre. » Sylvenius esquissa un petit sourire sadique qui fit découvrir ses canines. « En l'occurrence, je pense que le résultat sera très intéressant. »
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« Alors, avez-vous obtenu les réponses à vos questions, Grand Maître d'Ermengardis ? » demanda Visconti.
James cligna des yeux, et dissimula du mieux qu'il le put la surprise que créait la conversation dont il venait d'être le témoin à postériori. Le regard étrange que lui jeta Visconti ne fit qu'ajouter un doute à la longue liste de questions qui restaient en suspend : le premier conseiller l'avait-il laissé sciemment pénétrer son esprit pour lui livrer ses informations, ou n'était-ce qu'un nouveau piège de Sylvenius ?
« Pourquoi servez-vous ce sorcier vampire ? demanda James.
– Parce que selon la tradition familiale, l'ainé de chaque génération devient son premier conseiller. »
« Alors, permettez-moi de reformuler ma question : pourquoi votre famille sert-elle ce monstre ? »
Le regard de Visconti s'illumina d'éclairs de colère, puis recouvrit sa lueur calme.
« Grand Maître d'Ermengardis, notre conversation va s'arrêter là. J'ai beaucoup à faire, et je pense qu'il en est de même pour vous. »
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James regarda la lourde porte du hall de l'hôtel particulier se refermer sur la silhouette du Grand Conseiller de l'Ordine. « Ami ou ennemi ? » ne put-il s'empêcher de se demander.
« Lord Gladstone, je vous conseille de vous hâter, le soleil va bientôt se lever ! » le pria fermement l'un des gardes affectés à son service depuis sa descente d'avion.
James jeta un regard las en direction de l'horizon, qui se teintait déjà de magnifiques couleurs allant du bleu au violet et au rose. Le grand Canal lui-même commençait à se parer des mêmes teintes annonciatrices de l'aube naissante.
Il tira son téléphone portable de la poche de sa veste, et composa d'un geste fébrile un numéro.
« Eleny ? C'est James. La situation est encore plus compliquée et tendue que je ne l'avais imaginé… Laisse-moi une ou deux heures, le temps de réfléchir à la stratégie à adopter et de t'envoyer mes instructions. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 4 juin 2004, 13 h 15 (June 4, 4 :15 AM, GMT +9 :00)
Palais Bishamonten, ruines de la bibliothèque
Mu leva distraitement les yeux de son grimoire et contempla le fatras de livres et d'étagères qui l'entourait.
« Si ce n'est pas malheureux : toutes ces merveilles réduites à l'état de monticules de papiers sans ordre ni archivage ! » gémit-il. Son regard glissa sur Shaka, qui entreprenait de déterrer un livre des décombres d'une lourde bibliothèque brisée en deux. « Mais qu'est-ce que tu cherches ? As-tu besoin d'aide ?
– Non, ça ira… Je suis sûr que le registre des sectes des années 1300 à 1350 se trouve là. Je crois me souvenir que toute la série de l'an 1000 à nos jours était rangée sur cette étagère. »
Mu n'insista pas, trouvant que Shaka avait d'étranges lectures. À force de tirer de toutes ses forces sur le livre, celui-ci finit d'ailleurs par le dégager de la presse en bois qui le maintenait prisonnier. Pris dans son élan, il vacilla en arrière, se heurtant à un autre cadavre d'étagère qui s'effondra, déversant les quelques registres qui étaient restés à bord.
Le Tibétain allait lui demander s'il ne s'était pas blessé dans l'opération lorsqu'une voix mélodieuse et hésitante s'éleva derrière lui.
« Vous n'avez rien, monsieur ? Vous ne devriez pas rester là, c'est dangereux. »
Shaka et Mu se retournèrent sur la visiteuse et restèrent bouche bée. Une jeune femme se tenait à l'entrée du silo et les observait avec un regard d'une douceur rarement égalée. Ses vêtements – une chasuble aux couleurs criardes tombant sur un vieux jeans délavé – et ses longs cheveux blonds savamment coiffés en minutieuses tresses lui donnaient une allure très 60's qui avait son charme. Les deux hommes lui adressèrent un sourire béat en parfaite synchronisation.
« Euh, qui êtes-vous ? » glissa Mu, légèrement rougissant de voir que la jeune femme souriait dans sa direction.
« Quel est votre nom ? ajouta Shaka, pour ne pas être en reste.
–Mon nom est Willengard Adalbert, mais vous pouvez m'appeler Will », répondit-elle en prenant un air timide. « Le Grand Maître Eleny m'envoie vous dire que la réunion était sur le point de commencer. »
Pavillon Komokuten, Salle de réunion
Comme il l'avait promis, James rappela Eleny moins de deux heures après la fin de la visite en terrain ennemi.
« Très bien, j'ai compris. Je vais leur transmettre tes instructions. Mais je t'en prie, éloigne-toi de ce palais ! Tu en as assez fait comme cela ! » l'enjoignit Eleny, au bord des larmes. Au bout du fil, James la rassura de son mieux et raccrocha.
Eleny reposa le téléphone portable et se força à écouter Sorrento qui faisait un récapitulatif sur l'Ordine di Silny. La vérité s'égrainait doucement de la bouche du Maître de l'escadron de Munich, révélant à ceux qui l'ignoraient encore l'incroyable réalité : l'Ordre d'Ermengardis était menacé par une autre organisation quasi millénaire, qui avait grandi dans l'ombre sans que personne ne soupçonnât son existence, et dont le chef de file se trouvait être la créature qui avait repoussé la redoutable Lilith quelques nuits plus tôt. Malgré cette aide inespérée, il ne fallait cependant pas se leurrer : les intentions du sorcier Sylvenius n'étaient en rien amicales.
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Kanon jeta un regard en coin à Thétis, qui s'employa à l'ignorer ouvertement. « Comme si la gifle ne suffisait pas… Elle ne va tout de même pas me faire la gueule ad vitam aeternam ! » gronda-t-il. La rumeur qui s'éleva autour de lui le fit cependant quitter ses remords.
« Que se passe-t-il ? » chuchota-t-il à l'oreille de son aîné.
Saga lui jeta un regard surpris et soupçonneux.
« Je devrais te retourner la question : tu n'as pas l'air d'être dans ton assiette… Pour faire court : Eleny vient de nous dire que toutes les tombes des Grands Anciens ne se trouvent pas à Telemny.
– Désolé, je pensais à autre chose… »
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« Il va falloir que nous aillions une discussion, toi et moi. Tu as l'air de marcher à côté de tes pompes depuis hier soir.
–Non, pas la peine, ce n'est rien. »
Saga aurait voulu lui dire combien il ne croyait pas un mot de ce qu'il racontait, mais l'heure n'était pas aux discussions privées. Et surtout, les noms de Sylvenius et de Bàlint ne lui étaient pas inconnus : Angelo les avait déjà évoqués lorsqu'il lui avait traduit des passages de chroniques relatant des événements se passant à Venise en 1347. Le hasard n'avait plus sa place dans ce qui ressemblait à une vaste partie d'échec dont les joueurs avaient entamé l'ouverture il y avait un millénaire de cela, ou même plus.
Les choses sérieuses allaient vraiment commencer.
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« Une première mission sera donc envoyée à Lyon, afin de retrouver la tombe de Lùitgard avant les émissaires du Sanctuaire Terrestre. La direction des opérations sera confiée au Comte de Grandfort, ici présent », annonça Eleny en désignant de la main le Maître de l'escadron de Lyon.
Camus blêmit en entendant ces mots : à coup sûr, de Grandfort allait insister pour qu'il fasse partie de cette mission. Depuis que Milo lui avait raconté que le sexagénaire était resté à son chevet pendant sa période d'hospitalisation, Camus craignait de plus en plus que celui-ci ne soupçonnât sa véritable identité. Et même si la haine qu'il éprouvait jadis envers son père avait disparu, il ne se sentait pas prêt à le voir à ses côtés, même pour combattre pour la bonne cause.
« Grand Maître de l'escadron de Lyon, les membres de la mission qui vous accompagneront sont Shaka, Willengard, Mu, Dohko et Shion. »
Camus arqua légèrement les sourcils, à la fois surpris et soulagé de ne pas avoir entendu son nom. De l'autre côté du salon, de Grandfort affichait également sa surprise, mais aussi sa déception.
« Grand Maître Eleny, puis-je vous demander une faveur concernant la composition de mon équipe ? » glissa finalement le Comte.
Mais Eleny hocha négativement la tête, ayant deviné l'objet de sa requête.
« Je suis désolée, mais ceci est la décision de James, et il m'a demandé de ne rien changer quant aux ordres de mission. »
De Grandfort ouvrit la bouche pour protester, puis semblant se raviser, baissa la tête. Camus quant à lui n'osait pas regarder dans sa direction, sentant la déception du Comte lui parvenir avec une étrange intensité. Il posa un regard triste sur Milo, et s'aperçut que celui-ci l'observait depuis quelques minutes.
« Toi, il va falloir que tu m'expliques un jour ce qu'il t'arrive ! » chuchota Milo à l'oreille de Camus.
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Angelo gardait le visage baissé, et jetait de furtifs coups d'œil à Ambre. Celle-ci semblait être absente, fixant d'un regard vide Eleny, tout en balançant nerveusement l'une de ses jambes croisées. « Comment ai-je pu essayer de lui faire mal ! Je suis un monstre ! » se lamenta-t-il une nouvelle fois, alors qu'une vague de tristesse le submergeait de nouveau. Il sentit ses larmes monter à ses yeux, et se concentra sur les paroles d'Eleny pour occulter cette douleur qui lui déchirait la poitrine et la gorge depuis deux jours.
« Une deuxième mission partira au plus tôt à Venise pour rejoindre James. Les premières négociations ayant échoué, il est fort possible qu'une confrontation éclate entre l'Ordre et l'Ordine di Sylni. La mission viendra donc en renfort de James et de l'escadron local. Y prendront part : Angelo, Camus, Ambre... »
L'Italien releva brusquement la tête à l'évocation de ces trois noms. Ainsi fallait-il qu'ils se retrouvent tous les trois dans la même galère ? Sa torture ne s'arrêterait donc jamais ? Il sentit soudain les yeux d'Ambre se poser sur lui, et il n'eut pas la force de soutenir son regard. Une larme perla sur sa joue, qu'il balaya promptement.
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« ... Shura, Saga, Milo et Aphrodite. Shina prendra la tête des opérations, sous la direction de James. »
Shura soupira, traversé par des sentiments contraires : cette mission l'éloignait de son père, celui qu'il pensait tant haïr et qu'il craignait désormais ne plus revoir. Peut-être pourrait-il refuser de partir d'ailleurs ? »
Son regard glissa sur Shina, qui se tenait à quelques pas de lui, et il vit qu'elle lui souriait. Il lui rendit l'attention, non pas par politesse, mais parce que son beau visage était la seule chose qui parvenait à le tirer de ses pensées moroses en cet instant. Il sentit soudain que quelqu'un lui donnait un léger coup de coude, et se retourna. Aldébaran lui jeta un regard goguenard.
« Tu devrais arrêter de lui sourire comme un béat à chaque fois que tu la vois, et l'inviter à diner. Montre-lui qu'elle te plaît ! » chuchota le géant à l'oreille de l'Espagnol, le laissant pantois.
Mais où était passé l'Aldébaran qui rougissait lorsqu'une jeune fille lui offrait une fleur ?
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Saga sentit le trouble le gagner de seconde en seconde : il s'était tout naturellement attendu à ce que son frère se retrouve dans la même mission que lui. Non pas qu'il se jugeait incapable de diriger son groupe tout seul, mais Kanon représentait une aide appréciable, aussi bien par sa débrouillardise que son soutien moral. Son regard se posa sur Camus, sur Angelo puis sur Shura. Si Saga connaissait déjà l'origine du désarroi du jeune Français, il ignorait tout du mal qui rongeait l'Italien ou de la raison du revirement de Shura. Il s'en était pris à Candelas toute la soirée de l'attaque, et affichait désormais une expression de profonde tristesse à l'idée de devoir le quitter.
Assurément, sa mission ne serait pas de tout repos : il lui faudrait porter main forte au Grand Maître, mais également, parvenir à maintenir les membres de son groupe à flot.
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Aiolia glissa un regard sur Marine, cette dernière ayant toute la peine du monde à ne pas rougir comme une midinette. Le Grec se gronda et se força à garder son sérieux. Concluant que la meilleure façon de ne pas trahir son attirance envers la Japonaise était justement de ne pas la fixer, il tourna la tête dans la direction opposée. Il remarqua la mine peu réjouie de Kanon, qui lançait des coups d'œil furtifs en direction de Thétis.
« Tiens, y aurait-il eu quelque chose entre ses deux là ? » se demanda-t-il, soupirant à l'idée de devoir faire équipe avec un couple en pleine rupture. S'il ne se trompait pas, seuls son nom et ceux de Marine, Thétis, Aldébaran et Kanon n'avaient pas encore été cités.
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« La dernière mission se rendra au Sanctuaire Terrestre, en Grèce. Je dois vous avouer que vos objectifs sont multiples : vérifier si Bàlint de Szeged et Ishara, les deux vampires à l'origine des troubles au Sanctuaire Terrestre et… » Eleny suspendit sa phrase, gênée d'évoquer ce point. « …responsables de votre résurrection ont été détruits ou ont survécus. »
Elle marqua une brève pause avant de poursuivre, constatant que personne ne faisait montre d'émotions à ces mots. Par contre, la suite de ses révélations risquait de provoquer quelques remous.
« Le deuxième volet implique de s'assurer que les Spectres que Perséphone a fait revenir à la vie par le même biais que vous puissent devenir des alliés, ou tout au moins, ne pas devenir des ennemis. Deux d'entre eux devront par ailleurs être impérativement amenés à l'Escadron d'Athènes, de gré ou de force. Vous serez aidé par l'un de nos espions qui se trouvent déjà sur place. »
Elle baissa les yeux lorsque des exclamations de surprise, d'incompréhension, de révolte même s'élevèrent de l'assemblée. Eleny ne s'en étonna pas : elle le comprenait parfaitement. Il était question de leurs ennemis héréditaires, ceux contre ils avaient toujours été destinés à se battre. D'ailleurs, certains avaient perdu la vie des mains de ces spectres.
« Par une série de recoupements dont je vous épargnerai les détails et une prise de vue satellitaire du théâtre de l'exécution de Bàlint, nous sommes parvenus à les identifier tous les six. Il apparaît également que Perséphone a essayé ensuite de les éliminer, les laissant pour morts. Ils se terrent dans le temple de leur bourreau, n'ayant sans doute nulle part pour aller. »
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Mu jeta un regard compatissant à Aiolia, puis à Kanon et Aldébaran. Les trois hommes avaient blêmi de la même façon, en entendant que le contenu de leur mission les ramenait au seul endroit sur terre où ils ne désiraient plus revenir, l'ancien Sanctuaire d'Athéna, mais en plus les forçait à être confrontés avec ceux qui avaient plongé leur existence en enfer. Il frissonna, se rappelant encore la correction que Rhadamanthe lui avait infligée devant le château d'Heinstein, le réduisant à l'état de misérable poupée de chair pendant au bout de sa main gantée d'orichalque. Aiolia devait certainement ressentir la même chose que lui, ayant souffert également des foudres de la Vouivre. Quant à Kanon…
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« Cela n'aurait jamais dû être… Les trois Juges des enfers, redevenus humains… » La voix de Dohko exprimait la plus profonde consternation. Il se tourna vers son vieil ami, dont le front plissé témoignait de la nervosité qui l'habitait. « Quand penses-tu, Shion ?
– Que c'est extrêmement inquiétant. S'ils sont parmi les vivants, qui les remplacent donc aux Enfers ? »
Les deux hommes s'interrogèrent mutuellement du regard, incapables de répondre à cette question qui n'aurait de toute façon jamais dû se poser.
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« La réunion est levée. Si certains d'entre vous désirent me parler, je serai dans mon bureau », annonça Eleny en se levant.
Peu de membres de l'assistance firent attention à son départ, chaque ancien chevalier ne pouvant s'empêcher de partager son désarroi avec son voisin. À l'écart des autres, Kanon se tenait droit et immobile, comme s'il avait été frappé par la foudre.
« Rhadamanthe du Wivern, Minos du Griffon, Éaque du Garuda, Rune du Balrog, Valentine de la Harpie et Sylphide du Basilic. »
Les six noms ne cessaient de résonner dans sa tête, le détournant provisoirement de ses problèmes avec Thétis pour le mettre face à l'incroyable évidence : son chemin allait de nouveau croiser ceux du condescendant Rhadamanthe, du sadique Minos, du brutal Éaque et du prétentieux Rune. La mission s'annonçait plus que mouvementée pour lui – sans compter Thétis qui le boudait ouvertement – mais ne manquait pas non plus de sel lorsqu'il considérait qu'il allait devoir protéger Minos et Rune. Involontairement, un sourire de dérision apparut sur son visage en imaginant la tête que les deux intéressés feraient à l'évocation de ce point.
« Note à moi-même : s'assurer au préalable que Rune n'a pas de fouet sur lui », songea-t-il, de plus en plus amusé. « Il va péter un câble, encore mieux qu'avec le Genro-ken ! »
« Kanon… Est-ce que ça va ? chuchota Saga, visiblement inquiet. Je pense que si tu ne désires pas y aller, il est toujours temps de le dire à Eleny et de demander à joindre à mon équipe.
– Non, ça ira. Tu l'as entendu comme moi : les ordres de mission ne peuvent pas être changés. Et puis, cela ne me gêne pas de latter une nouvelle fois Rhadamanthe et Rune », rétorqua Kanon, sa voix cachant mal son excitation générale.
Saga le dévisagea d'un air choqué.
« Ne me dis pas que la situation t'amuse !
– Eh bien, quelque part… si. Je suppose que je dois bien être le seul, d'ailleurs », avoua Kanon en se grattant le menton d'un air songeur, jetant ça et là des regards à ses collègues, dont les visages étaient crispés et sérieux. « En gros, nous allons porter secours à nos pires ennemis, et dans mon cas, à deux Spectres que j'ai proprement liquidés – bon j'y suis passé pour le dernier, mais c'est un détail.
– Justement, si j'étais toi, je ne m'en amuserais pas et je resterais sur mes gardes ! gronda sentencieusement Saga. Ils ne vont pas t'accueillir à bras ouverts.
– Rassure-toi, je n'ai pas non plus l'intention de leur faire des câlins », répondit Kanon avant de s'éloigner, un sourire d'ironie définitivement incrusté sur ses lèvres.
O
« Décidément, il y a des moments où je me dis que je ne le comprendrais jamais », soupira Saga avant de se ressaisir et de laisser échapper un discret rire. « Enfin… Ça, c'est du Kanon tout craché. »
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 4 juin 2004, 8h00 (June 4, 05 :00 AM GMT +3 :00)
Palais d'Élision
Éaque s'arrêta sur le pas de la porte, perturbé par la scène qui était figée sous ses yeux. Revenu à la charge une énième fois pour tenter de gagner Rhadamanthe à sa cause et le convaincre de se débarrasser de Rune, il ressentit une vive déception en pénétrant dans la chambre du malade. Il s'était étonné de voir sa porte entrouverte alors que Minos la gardait en permanence fermée, mais il ne s'était pas attendu à cela en la poussant. Rhadamanthe était à moitié couché sur Rune, l'une de ses mains couvrant celle du Balrog.
« Ce Rune doit être un magicien ou un vil séducteur… Décidément, il faut qu'ils les aient tous à sa botte, à ce que je vois ! » gronda-t-il avec humeur.
Une chose était sûre, ce ne serait pas du goût de Minos. Éaque esquissa un petit sourire pervers, songeant qu'il pourrait très bien tirer profit de la situation en allant chercher le Griffon pour qu'il constate le troublant rapprochement de son protégé avec un autre Juge. Il repoussa pourtant l'idée en réalisant que Minos ne réagirait pas dans le sens qu'il attendait : au lieu de s'en prendre à Rune, il déverserait certainement sa vindicte sur Rhadamanthe, et lui seul. Or, Éaque ne désirait pas faire éclater leur groupe : il voulait juste se débarrasser de l'élément qu'il jugeait pourri.
Il s'approcha donc sans bruit, marquant un temps d'arrêt alors qu'il aperçut le léger sourire qui ornait les lèvres de la Vouivre. Un détail des plus dérangeant, étant donné qu'il était du type renfrogné.
« Rhadamanthe, réveille-toi. » Il secoua légèrement l'ancien Juge, en étant bien conscient qu'il risquait gros en faisant cela.
L'Écossais grogna d'insatisfaction avant de se redresser et de poser un regard embrumé sur son confrère.
« Je ne veux pas savoir sur ce que tu fais, couché sur lui. » Rhadamanthe fronça un sourcil à la remarque. « Alors… Sommes-nous enfin débarrassés de cet avorton ?
– J'ai bien peur qu'il soit mort. » Rhadamanthe n'essaya même pas de relever l'insulte du Garuda et baissa les yeux sur la pâle figure en dessous de lui. Il eut l'impression pourtant que sa poitrine se soulevait légèrement. « Non, attends. » Il tâta le pouls de Rune, puis posa une main sur son torse : son visage s'éclaira immédiatement. « Il est en vie ! » Il vérifia ensuite son front. « Et sa fièvre est en train de baisser. Va prévenir Minos !
– Je vois qu'il a la vie dure !
– Garde tes sarcasmes pour toi, Éaque, et va chercher Minos !
– Mais j'y cours ! » Éaque détala dans la seconde, mais s'arrêta sur le pas porte pour se retourner. « Tu devrais descendre de son lit… au cas où un certain Griffon en tirerait des conclusions erronées.
– Va prévenir Minos au lieu de dire des inepties, gronda Rhadamanthe, au bord de s'emporter.
– Je préviens, juste au cas où… »
Rhadamanthe ne prit pas la peine de répondre au Garuda, mais se rassit sur le siège à côté du lit. Il se pencha pour caresser une joue. « Rune ? Est-ce que tu m'entends ? »
À son grand soulagement, les yeux du Suédois papillonnèrent puis finirent par s'ouvrir.
« Suis-je mort ? Suis-je un vampire ? demanda-t-il d'une voix lointaine.
– Non, Procureur. Tu es bel et bien en vie et toujours... » Rhadamanthe s'interrompit, ayant du mal à sortir le mot. « Tu es toujours un mortel. On peut dire que tu reviens de loin. »
Rune hocha la tête, et accrocha son regard à celui de l'ancien Juge, le fixant avec une rare intensité. La Vouivre ne sut trop comment interpréter ce signe, et ne détourna pas les yeux, fascinés par les iris violets du Balrog.
« Rune… Tu vas mieux ! » Minos entra dans la chambre d'un pas pressé, et fronça les sourcils en voyant l'Écossais penché sur son procureur et plongé dans la contemplation de son visage. « Rhadamanthe, tu m'avais promis qu'au moindre signe, tu m'appellerais, gronda-t-il, soudainement énervé. Pourquoi avoir attendu avant de m'appeler ? »
L'interpellé tourna un regard étonné sur Minos, ne cachant pas sa surprise de le voir se mettre en colère. Il se leva de sa chaise qu'il offrit au Griffon, mais celui-ci le foudroya du regard, visiblement courroucé.
« Tu avais besoin de repos. C'est pour cela que je ne t'ai fait prévenir.
– Ça, c'est à moi de juger si je suis trop fatigué ou pas », rétorqua Minos en acceptant enfin de s'asseoir. Il se saisit de la main de Rune et se radoucit en scrutant le visage pâle du Balrog. « Est-ce que tu te sens mieux maintenant ? » demanda-t-il avec émotion.
Rune acquiesça légèrement de la tête et resserra ses doigts autour de la main qui couvrait la sienne. Rhadamanthe observait la scène sans mot dire, conscient que la moindre remarque risquait de piquer la jalousie de Minos au vif. Il prit le parti de sortir et de passer sous silence l'intervention de Darius.
« Eh bien, on dirait que Rune a vraiment tourné la tête à Minos. » Rhadamanthe accrocha son regard à celui d'Éaque : les yeux du Garuda brillaient de colère. « Il se comporte avec lui comme un grand frère trop possessif ou un amant jaloux. Je me demande qu'elle est la vraie nature de leurs relations », poursuivit Éaque avant de prendre son air le plus moqueur possible. « Je vois que tu n'as pas avancé sur le sujet. Pire : tu sembles engagé sur la mauvaise pente. »
O
Alertés par les éclats de voix de leurs supérieurs, Valentine et Sylphide s'étaient tout naturellement déplacés pour voir quelle était la source de tout ce tapage. Les deux Spectres eurent la même réaction lorsqu'ils glissèrent un œil à l'intérieur de la chambre de Rune. Minos était bien sûr aux petits soins pour son disciple, qui était réveillé et semblait en bien meilleure condition que dans leurs souvenirs. Le Griffon lançait quelques paroles acerbes à l'encontre de Rhadamanthe – ce qui était une nouveauté – tandis qu'Éaque répondait par des allusions voilées sur le comportement trouble de Minos, écornant Rhadamanthe également au passage. D'un commun accord, ils se retirèrent dans la chambre qu'ils partageaient, et fermèrent la porte.
« C'est vraiment troublant… on dirait que tout tourne autour de Rune depuis son agression, remarqua Sylphide.
– C'est étrange en effet de voir combien l'attention des trois Juges se cristallise sur lui, acquiesça Valentine avant de jeter un regard inquiet à son comparse. « Tu crois que ce que dit le Seigneur Éaque est vrai ?
– Que Rune est un ensorceleur, un démon séducteur qui aurait berné l'Étoile du Talent pour mieux s'infiltrer dans les Enfers ? » Sylphide se troubla à ces mots qui n'avaient jamais eu beaucoup de sens pour lui du temps où il était Spectre. « Je pense que le Seigneur Éaque n'aime pas Rune pour des raisons personnelles, et que cela peut le conduire à répandre certaines rumeurs, mais… je finis par me poser la question. »
Grèce, Athènes, 4 juin 2004, 8h30 (June 4, 05 :30 AM GMT +3 :00)
Quartier de Pláka
Aiolos ouvrit grand les rideaux et se posta sur le balconnet dont sa chambre était agrémentée, lui offrant une vue imprenable sur l'Acropole et le dédale de petites rues typiques de ce quartier. Malgré l'heure encore matinale, les touristes se pressaient déjà dans les échoppes, profitant de la relative fraîcheur avant que le soleil implacable ne vienne transformer les rues en désert brûlant. Pourtant, ce panorama unique ne lui arracha tout au plus qu'un soupir. Cela faisait presque une semaine que Phylistos, l'acolyte de Darius, l'avait fait conduire dans cet hôtel sans prétention de Pláka, lui enjoignant d'attendre là qu'un envoyé de l'espion le rejoigne. Le rendez-vous devait avoir lieu ce jour même, vers 14 h, sur la place Monastiraki, près de la Tour des Vents. Aiolos laissa échapper un sourire moqueur : Darius lui avait concocté un vrai parcours de touriste, sans doute pour lui permettre de mieux se fondre dans la foule des badauds et éviter de se faire repérer par d'éventuels poursuivants.
Il n'empêche, il avait hâte de rencontrer cet envoyé, car il commençait à se morfondre ici, et surtout se demandait quelles seraient les prochaines étapes de sa nouvelle vie.
Venise, Italie, 4 juin 2004, 8 h 30 (June 4, 6 :30 AM, GMT +2 :00)
Palais Visconti
Comme à son habitude, Visconti s'introduisit à pas feutrés dans la salle où travaillait Sylvenius, évitant d'émettre le moindre bruit, comme s'il avait peur d'être vu. Un comportement qui n'étonnait guère Sylvenius, car Visconti était un homme discret, tout comme la plupart de ses ancêtres. Mais le magicien crut pourtant déceler un changement dans l'attitude de son premier conseiller.
« Comment s'est déroulée l'entrevue ? » demanda Sylvenius, encore plus surpris de constater que Visconti lui interdisait mentalement de pénétrer ses pensées.
« Je l'ai mis en garde sur toute tentative d'attaque contre notre ordre, Maître, et ai répété exactement ce que vous m'aviez demandé de lui dire. »
Sylvenius plissa les yeux, de plus en plus intrigué par ce qu'il voyait, ou plutôt, ne pouvait pas voir : son conseiller lui fermait totalement son esprit et refusait tout accès aux images de sa confrontation avec le Grand Maître d'Ermengardis.
« Vraiment ? » demanda-t-il d'une voix soupçonneuse.
Giuliano lui jeta un regard pénétrant.
« Maître, je vous assure, vous n'avez en rien à douter de mes paroles... »
Grèce, Grand Sanctuaire Terrestre, 3 juin 2004, 10h00 (June 3, 7 :00 AM, GMT +3 :00)
Palais du Dieu Suprême
Apollon s'avança à pas feutrés dans l'immense salle. Le plafond, perché à une bonne quinzaine de mètres de haut, était faiblement éclairé par des torches, placées à mi-hauteur des énormes piliers qui le soutenaient : leur lumière bleu sombre donnait l'impression que les mosaïques étaient mouvantes. Le Dieu de la Musique détacha ses yeux de cet étrange effet d'optique, et reporta son attention sur l'imposant trône qui se dessinait dans les ténèbres de la salle. Il aperçut également une silhouette agenouillée devant les marches donnant accès à la plate-forme, et une autre, tout aussi frêle, se tenant droite à quelques pas de là. Un frisson de haine le parcourut lorsqu'il comprit qui elles étaient.
« Perséphone et Athéna. »
Apollon se força à ne pas serrer les poings à l'évocation de ces deux femmes tant haïes, et poursuivit son chemin de son pas solennel. Arrivé à la hauteur de Perséphone, il s'inclina respectueusement devant le trône, et s'agenouilla dans la même posture soumise que sa tante, sans lui jeter un regard. Il aperçut du coin de l'œil qu'Athéna pressait une urne en or contre sa poitrine. Il fit de son mieux pour ne pas montrer sa nervosité, comprenant que l'un d'entre eux serait puni pour ses actions.
« J'attends votre parole, mon père ! » déclara Apollon, tout en relevant la tête en direction de la plate-forme. Ses yeux se posèrent sur Athéna, jetant des éclairs à la déesse, puis scrutèrent les ténèbres qui entouraient le trône. Sans surprise, il n'aperçut rien, ou presque rien : une vague silhouette assise était visible, mais l'obscurité l'empêchait de deviner les traits de la personne. Apollon se souvint qu'il n'avait plus vu le visage de ce père tant redouté depuis des siècles. Mais peu lui en importait !
« Mes envoyés ont dû vous expliquer à tous deux l'objet de votre convocation. Je ne m'embarrasserai donc pas de préambule inutile... » gronda une voix masculine et grave, qui fit baisser la tête aux deux divinités accusées. « Je ne tolère point que des divinités de l'Olympe se fourvoient avec des créatures de la nuit ! »
Apollon releva la tête et s'apprêtait à apporter quelques justifications à ce reproche lorsqu'un jet de lumière partit du trône et vint le frapper en plein front. Le visage du Dieu de la Musique prit une expression figée, alors que ses yeux couleur de feu se vidèrent de toute vie.
O
« C'est mieux ainsi… Comme cela, je n'aurai pas à craindre ton intervention durant l'entretien que nous allons avoir. »
Athéna frémit aux intonations d'agacement qui vibraient dans la voix de Zeus. Elle jeta un regard discret au trône, mais ne parvint pas à apercevoir distinctement le visage de ce père tant redouté. Elle reporta son attention sur Perséphone, qui était toujours agenouillée et avait gardé la tête baissée.
« Regarde-moi, Perséphone, et avoue les raisons qui t'ont conduite à la folle idée de tirer les Juges des Enfers et de leur charge ! Te rends-tu compte de la gravité de la situation dans laquelle tu nous as conduits ? »
La déesse tourna lentement son visage vers Zeus : ses traits étaient bouleversés et des larmes roulaient sur ses joues. Athéna sentit son cœur se serrer de compassion, en même temps qu'elle éprouvait une immense impression de gâchis.
« J'attends, Perséphone.
– Je sais que je n'ai aucune excuse pour mes actes, dont je n'ai pas analysé la portée, s'excusa la déesse. J'aimais Bàlint, et lorsque j'ai compris qu'il me manipulait et même menaçait mon existence, j'ai décidé de faire revenir certains Spectres à la vie en utilisant le rituel de résurrection babylonien. » Elle chassa une larme en réprimant en sanglot, puis se força à dominer ses émotions. « Je n'ai pas compris qu'en faisant cela, je rompais l'équilibre mis en place par mon époux, rendant vulnérables les Enfers aux attaques de ce démon.
– Tu sais ce qui te reste à faire, n'est-ce pas ? »
Perséphone baissa les yeux, s'abîmant dans la contemplation des marches menant au trône du dieu suprême.
« Oui, Ô grand Zeus, je suis prêt à subir les conséquences de mes actes et à rejoindre mon époux dans son sommeil.
– Très bien, qu'il en soit donc ainsi. »
Athéna entendit soupirer la déesse des morts, qui lui lança un dernier regard larmoyant. Perséphone pencha la tête en arrière et ferma les yeux, un halo de lumière ne tardant pas à s'échapper de ses lèvres entrouvertes. Les particules lumineuses volèrent jusqu'en haut des marches, dessinant des spirales dorées qui s'engouffrèrent dans la jarre en or qu'Athéna tenait entre ses mains.
« Puisse le long repos qui t'attend te permettre de méditer sur tes erreurs, et préparer ton prochain retour sur terre », murmura-t-elle en refermant l'urne une fois que tout fut fini.
Relevant les yeux sur l'enveloppe charnelle de Perséphone, elle fut surprise de la voir toujours debout, et qui plus est, se tenant droite et lui lançant un regard méchant. Dépourvu de l'âme de la déesse, ce vaisseau aurait dû être une coquille vide, incapable de se mouvoir. Athéna recula prudemment, s'apercevant de la couleur inédite des pupilles de la femme : jaune citron.
« Un démon ? Il y avait un démon habitant le corps de Perséphone ! murmura-t-elle, interloquée. Mais alors… cela explique tout sur son comportement des derniers jours. »
La femme se contenta de lui adresser un sourire mauvais avant de fixer le trône de ses orbes serpentins.
« Je ne suis pas surprise d'avoir été percée à jour aussi vite par le grand Zeus lui-même », lança-t-elle en applaudissant d'un geste théâtral, puis elle fit quelques pas. « Ni que le dieu suprême ait eu vent de la petite réorganisation que le Seigneur Lucifer est en train d'opérer dans son nouveau royaume : les Enfers.
– Ce n'est et ne sera jamais son royaume », rétorqua Zeus d'une voix chargée de colère. « Ce que Lucifer est en train de faire n'est rien d'autre qu'une agression inter-panthéon. Je saurai le déloger du domaine d'Hadès.
– Eh bien… Lucifer et nous autres démons, ses fidèles serviteurs, nous vous attendons de pied ferme ! »
L'impudente éclata d'un rire diabolique qui fit frémir Athéna et acheva sans nul doute d'agacer Zeus. Un éclair vint crever le plafond et s'abattit sur l'enveloppe charnelle de Perséphone, qui s'enflamma comme une torche. Le hurlement que poussa la démone en feu fut de courte durée : un nuage noir s'éleva du corps incandescent puis piqua sur le sol et s'engouffra dans les interstices du pavage en marbre. Le messager de Lucifer s'était enfui, laissant derrière lui le cadavre qui achevait de se consumer.
Choquée et épouvantée, Athéna n'osait plus bouger ni respirer. Elle aurait aimé être comme Apollon, inconscient du monde qui l'entourait et non le témoin de ce déchaînement de violence et d'horreur.
« Athéna, raccompagne Apollon jusqu'à son temple et assure-toi qu'il prenne du repos. Je veux que tu gardes le silence sur ce que tu viens de voir, décréta Zeus.
– Mais si Apollon me demande où est Perséphone, que dois-je… ?
– Tu lui diras qu'elle s'est recluse dans son temple et ne désire recevoir personne.
– Mais…
– Assez de questions, mon enfant. J'ai donné mes ordres. »
Athéna se mordit la langue pour faire taire ses objections, et esquissa une gracieuse révérence en signe de soumission. Il n'était jamais conseillé de contredire le Dieu de la Foudre lorsqu'il était agacé. Elle reposa l'urne contenant l'âme de Perséphone au pied du trône, puis descendit les marches de la plate-forme pour s'arrêter devant Apollon.
« Mon frère, venez, je vais vous reconduire à votre temple », chuchota-t-elle en posant délicatement une main sur son épaule.
Apollon releva lentement la tête : son regard semblait reprendre peu à peu vie, mais il avait perdu de cet éclat qui le rendait si impétueux et flamboyant. Athéna l'aida à se mettre debout, le laissant appuyer son grand corps contre sa frêle charpente, prenant conscience de la faiblesse qui l'habitait. Arrivée au seuil de la salle, elle jeta un dernier regard à la figure assise sur le trône et sentit une boule d'angoisse se former dans sa gorge.
Si Zeus lui avait demandé de garder le silence, c'est certainement parce qu'il n'avait pas encore trouvé de solution pour chasser Lucifer, l'usurpateur des enfers d'Hadès.
O
Zeus attendit que sa fille et son fils aient quitté les lieux pour se saisir d'un coffret qu'il avait posé à côté de son trône. Il l'installa sur ses genoux, détaillant du regard les ferronneries en or et les sculptures creusées dans le bois d'olivier. Ses mains se crispèrent sur l'ouverture alors qu'il faisait un bref récapitulatif de la situation : non seulement Lucifer s'était emparé des Enfers, mais il avait annexé le temple d'Élision, faisant de lui l'entrée de son nouveau royaume, en plein milieu du Sanctuaire Terrestre. Le danger n'était pas aux portes du domaine sacré, mais s'était déjà infiltré dans les lieux. D'un geste brusque, il ouvrit le coffret et contempla les boules d'énergie qui flottaient à l'intérieur : quatorze de couleurs d'or et six d'un violet presque noir.
« Les cosmos et pouvoirs des chevaliers d'Or et des Spectres revenus à la vie à cause de cette mascarade. »
Compte tenu de la crise qui se dessinait à l'horizon, devait-il permettre à ces hommes de redevenir ce qu'ils étaient en leur rendant ce que Perséphone leur avait confisqué ? Ces vingt guerriers seraient un atout majeur dans le cas où le conflit contre Lucifer et ses armées éclaterait. Cependant, il avait toujours du mal à pardonner aux chevaliers d'Or leur pugnacité à abattre le mur d'Élision, et doutait de la loyauté des Spectres, qui n'avaient pas une réputation des plus reluisantes dans l'Olympe.
« Non… Ils doivent d'abord faire leurs preuves en tant qu'hommes, et j'aviserai alors », décida-t-il en refermant le coffret.
A suivre dans la Chronique XI : Proies et Chasseurs (1/3)
