Chronique XI : Proies et Chasseurs (1/3)

Grèce, Sanctuaire Terrestre, 4 juin, 9 h 20 (June 4, 06 :20 PM GMT + 3 :00)

Sous le Temple de Sounion

D'énervement, Bàlint frappa de son poing la paroi qui refusait de céder malgré tous ses efforts pour l'abattre. Une vive douleur parcourut son bras, le faisant grimacer puis s'effondrer sur ses genoux.

« Aurais-je donc perdu temporairement mes pouvoirs ? » s'interrogea-il tout en frottant son membre endolori. Il soupçonnait cette terrible réalité depuis qu'il avait remarqué que ses brûlures cicatrisaient bien plus lentement que d'habitude.

Il jeta un regard las autour de lui, et ses yeux se posèrent sur Ishara : celle-ci dormait à même le sol, le visage contre sa cape en haillons. Il fut soulagé de constater qu'elle s'était apaisée puis avait sombré dans les bras de Morphée, mettant un terme à ses gémissements lugubres qui n'avaient fait qu'accroître sa propre angoisse. Sans doute Ishara avait-elle été aussi la proie de ces hallucinations, les ramenant tous deux aux souvenirs de leurs meurtres passés. Mais que les hommes à la solde de Perséphone leur avaient-ils donc fait ?

« Ils vous ont ramené une âme », répondit une voix familière aux oreilles de Bàlint. Celui-ci sursauta, n'osant croire ce qu'il venait d'entendre et se remit sur ses jambes. Il fit quelques pas dans la direction d'où le murmure provenait, fouillant l'obscurité des yeux.

« Est-ce toi ? Je ne peux y croire ! » bégaya-t-il.

Il s'arrêta brusquement, ayant deviné dans l'ombre une silhouette qui s'approchait de lui. Puis la distance entre eux diminuant, Bàlint put distinguer les traits de la personne. L'émotion l'obligea à s'appuyer contre la paroi rocheuse, tandis qu'une expression de joie indescriptible se dessinait sur son visage.

« Gàbor ! Mon frère... Tu es vivant ! » s'exclama-t-il tout en tendant une main tremblante. Il la retira pourtant immédiatement, voyant et sentant qu'elle traversait son cadet comme un courant d'air.

« C'est bien moi, mon frère, n'aie pas peur... Malheureusement, je ne suis pas vivant, mais bien mort », répondit Gàbor d'une voix douce, mais ferme.

Ce fut son tour d'étendre une main vers son frère : celle-ci se posa sur l'épaule de Bàlint, l'effleurant pour ne pas passer à travers lui. Bàlint lui jeta un regard désespéré, l'esprit de plus en plus embrouillé, ne sachant plus s'il rêvait ou vivait la réalité.

« Non, tu ne rêves pas : je suis un fantôme et je me tiens bien devant toi…

– Un fantôme ? C'est impossible, les vampires ne peuvent devenir des fantômes... Ils n'ont pas d'âme ! » souffla Bàlint, toujours en proie à la plus totale surprise. « Pas plus toi que moi ! »

Son frère sourit légèrement.

« C'est là que tu te trompes, Bàlint. J'avais une âme à ma disparition, comme toi et Ishara en avez une désormais. Et j'avais un corps également, il y a quelques mois : une nouvelle vie humaine s'offrait à moi. » Gàbor laissa couler un regard subitement triste sur Ishara et murmura : « Elle est toujours aussi belle ». Puis il reporta son attention sur son frère, qui vacillait de nouveau sur ses jambes. Celui-ci ne fut pas d'ailleurs long à s'écrouler au sol.

« Tu veux dire que tu t'étais réincarné...? » souffla Bàlint.

Gàbor s'agenouilla devant lui, dardant ses prunelles bleu violet dans les iris de pierre de son aîné.

« Oui, j'étais l'un des jeunes hommes que tu as sacrifiés aveuglément pour faire revenir à la vie l'un des chevaliers d'or d'Athéna... »

Bàlint fit des yeux ronds. Sa bouche s'ouvrit, mais il fut incapable de parler, seul un gémissement étouffé s'échappa de sa gorge. Il jeta un regard implorant à son cadet, alors que des larmes roulaient sur ses joues.

« Je sais, c'est terrible de découvrir que l'on a commandité la mort de son propre frère... surtout lorsqu'on a une âme », murmura Gàbor d'une voix triste. « Mais il est temps de te racheter : un nouveau danger nous guette. Te souviens-tu de Sylvenius ? »

Les yeux de Bàlint s'agrandirent d'avantage à l'évocation de ce nom ressurgi d'un passé lointain et qu'il croyait définitivement révolu.

« Il est revenu, Bàlint, pour le pire... Tu dois sortir d'ici et te joindre à l'Ordre d'Ermengardis pour l'arrêter. Ta destination n'est plus Lyon, car le tombeau de Lùitgard est déjà ouvert... Va à Venise, et dresse-toi contre Sylvenius ! »

Bàlint regarda son frère avec horreur, doutant soudainement que ce qu'il était en train de vivre ne correspondît à la réalité. Il délirait, certainement. Il couvrit ses oreilles de ses mains, tentant d'empêcher les paroles insensées de Gàbor de lui parvenir. Il secoua la tête, tentant de chasser cette apparition, puis se figea, pris par le charme des yeux de son cadet, brillants comme deux joyaux. Il tressaillit en voyant que l'image translucide s'évanouissait devant lui.

« Gàbor ! » Sa supplique ressemblait plus à un râle, sa voix s'étouffant dans les sanglots. Il réalisa avec terreur que le spectre s'effaçait totalement.

« Venise, Bàlint, c'est là que nous nous reverrons. »

Bàlint sentit une douce brise l'entourer, puis le frôler jusqu'à l'enserrer. Il entendit que l'on murmurait son nom, et entrevit une lumière devant lui.

« Gàbor ! » hurla-t-il.

O

Ishara s'éveilla en sursaut. Elle se redressa sur ses avant-bras et fouilla des yeux l'obscurité de la grotte, tel un animal traqué. Elle s'attendait d'une minute à l'autre à voir ressurgir ces terrifiantes flammes qui avaient précédé sa chute dans les ténèbres. À ce qu'elle dut reconnaître comme du soulagement, elle n'aperçut que Bàlint : celui-ci était agenouillé et semblait étreindre un être imaginaire. Puis son buste bascula en arrière, et il retomba sur le sol, inerte.

« Bàlint ! » cria Ishara, étreinte par un sentiment confus entre peur et inquiétude. Peur que son salut potentiel ne plongeât dans une nouvelle crise de folie. Inquiétude... ? Se pouvait-il qu'elle se tourmente pour lui ?

Ishara coupa court à toute hésitation et s'approcha du seigneur de Szeged. Elle le redressa légèrement et l'appuya contre elle, constatant avec surprise que le visage du Magyar n'offrait pas cette expression torturée qu'il affectait depuis qu'ils s'étaient retrouvés dans la grotte : il souriait.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 4 juin, 18 h 30 (June 4th, 9 :30 AM GMT + 9 :00)

Pavillon Bishamonten

Le briquet cliqueta en s'allumant. La flamme éclaira légèrement le visage d'Angelo, apportant un reflet orangé à l'azur de ses yeux. Puis elle mourut en un cliquetis plus sec, pour rejaillir de nouveau. Lumière et obscurité : tels étaient justement les éléments que semblait affronter l'Italien.

Milo observait Angelo discrètement depuis presque une heure. Il cherchait Camus, qui avait une fois de plus disparu il ne savait pas trop où, lorsqu'il avait croisé Angelo. Intrigué par son air absent, il l'avait suivi jusque dans les décombres du salon du Pavillon Bishamonten. Le Cancer s'était assis sur l'une des marches du grand escalier et s'était plongé dans ce jeu, totalement fasciné par la flamme qu'il faisait jaillir puis mourir sans cesse entre ses doigts. Une attitude pour la moins troublante, d'autant plus qu'elle évoquait un souvenir très précis à Milo.

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Mars 1987.

Milo déambulait tranquillement dans les rues de Rodorio. Il s'était imposé cette promenade afin de s'éloigner de quelques heures du Sanctuaire et de ses problèmes. Dans deux jours, les chevaliers de Bronze partiraient à l'assaut de la colline sacrée. Le Scorpion n'avait aucun doute quant à l'issue de la bataille : les rebelles ne dépasseraient certainement pas le temple du Taureau, et il aurait lui-même peu de chance de se retrouver confronté à eux. Mais tout de même, quelque chose le chiffonnait : comment expliquer une telle bravoure chez ces adolescents ? Se battaient-ils vraiment au nom d'une fausse déesse, ou y avait-il une autre explication ?

Milo coupa court à toutes ses réflexions en réalisant qu'il venait de s'engager dans le "mauvais quartier" de Rodorio : celui des bars et des tripots de jeux. On disait que Masque de Mort y faisait des passages fréquents. Le Grec décida de rebrousser chemin lorsque, tournant les talons, il se retrouva nez à nez avec son plus détesté collègue.

« Tiens, que fait donc le dard à pattes dans un lieu si mal famé ? » demanda Masque de Mort d'un air moqueur.

Milo serra les dents pour ne pas lui balancer un coup de poing direct en pleine figure.

« Rien, je me suis trompé de chemin, répliqua-t-il, se maîtrisant du mieux possible. Et toi ?

À ton avis ? » ricana son interlocuteur.

Le Scorpion fit un ultime effort pour ne pas se laisser aller à son instinct naturel. Masque de Mort était comme d'habitude : détestable et méprisant.

« Je m'en vais, je te laisse vaquer à tes occupations », lâcha Milo d'un ton sec.

Il fit un pas en avant, mais Masque de Mort le stoppa en lui attrapant le bras. Milo le toisa d'un regard interrogateur, qui finit inexorablement par se durcir. Que voulait-il à la fin ? Le pousser jusqu'à son point de rupture ? Cela ne l'étonnerait guère : leurs relations n'avaient jamais été au beau fixe, et ils en étaient arrivés aux poings plusieurs fois.

« Je suis venu ici prendre un verre... Ça te dirait de venir avec moi ? »

O

L'établissement dans lequel les deux hommes pénétrèrent n'avait rien d'un bar de campagne : il était même assez chic, avec ses murs sombres et ses canapés noirs. Cependant, Milo ne put que se gronder d'avoir accepté l'invitation : quelque chose lui disait qu'il n'allait pas aimer sa conversation avec le Cancer. Pourquoi ? Il n'en savait rien : il n'avait d'ailleurs jamais discuté avec lui.

L'Italien s'assit nonchalamment sur l'un des canapés, puis fit signe au garçon de s'approcher.

« Tu sais ce que tu veux commander ? » demanda Masque de Mort d'un ton inhabituellement amical.

Milo roula des yeux ronds, surpris.

« Non...

Alors, laisse-moi faire. Je connais un cocktail très spécial... » sourit l'Italien tout en glissant un mot au serveur.

Milo l'observa tirer son briquet et un paquet de cigarettes de son pantalon noir. Il s'aperçut alors que le terrible gardien de la quatrième maison se montrait sous une apparence qu'il n'avait jamais vue : en civil. Il jeta un coup d'œil au bar et aux autres clients : il régnait une atmosphère sereine et cosy, sous fond de jazz qui n'avait rien de désagréable, certes, mais qui ne collait absolument pas avec l'image du Masque de Mort.

« Tu viens souvent ici ? demanda-t-il.

À chaque fois que je veux oublier qui je suis... » lâcha l'Italien d'une voix monocorde.

Cette réplique surprit Milo par sa franchise. Il n'osa répondre, regardant son interlocuteur jouer machinalement avec son briquet. La flamme éclairait le visage de Masque de Mort, qui avait perdu l'expression de méchanceté planant d'habitude sur ses faisant place à un calme quasi mélancolique.

Milo vit avec soulagement le serveur revenir avec une bouteille et deux verres, ce qui tira Masque de Mort de son étrange jeu. Mais il se ravisa bien vite en apercevant son contenu : une vipère, immergée dans le liquide doré, le fixait d'un œil opaque. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce genre d'alcools, courants dans ce coin de campagne grecque, mais ce qui le gênait était que les crocs du serpent n'avaient pas été retirés.

« Tu comptes nous faire boire ça ! Mais on va s'empoisonner ! » s'insurgea Milo, réalisant que lui aussi était censé goûter au cocktail.

« Mais non ! Les toxines ne sont pas en quantité suffisante pour tuer un homme », rétorqua tranquillement Masque de Mort tout en versant la liqueur dans les deux verres. Il en tendit un à Milo et ajouta : « C'est tout juste assez pour faire oublier ses problèmes à un chevalier ! »

Milo prit le verre d'une main hésitante, et fixa de nouveau l'œil blanc du serpent.

« Je n'ai pas de problème... glissa-t-il.

Que tu crois ! Tout le monde en a... » rétorqua l'Italien en buvant son verre d'un trait. Il le reposa sur le socle de la table, et se reversa une bonne rasade.

« Tu as des problèmes... Tu veux en parler ? » se hasarda Milo, un peu incrédule de ce qu'il était en train de proposer à Masque de Mort : se confier à lui. À moins qu'il ne s'agisse d'une manœuvre bien inconsciente pour gagner du temps.

Le Cancer fixa le liquide doré qui dansait entre les parois rondes de son verre.

« Ne t'es-tu jamais demandé si tu aurais pu être différent ? Ce que tu aurais pu faire ou ne pas faire si tu n'avais pas été entraîné à devenir un chevalier ? Ce que tu aurais pu devenir si tes pas ne t'avaient jamais mené au Sanctuaire ? » finit-il par demander d'une voix légèrement tremblante.

Milo écarquilla les yeux : était-il possible que Masque de Mort puisse éprouver du remord ou des doutes ?

« Qu'essaies-tu de me dire ? »

Masque de Mort but de nouveau son verre d'un trait.

« Rien... Laisse tomber... »

Milo lui jeta un regard soupçonneux et but une gorgée à son tour. Il examina le visage et le cou de son homologue, et il entrevit de profondes cicatrices, jusqu'alors cachées par le col de chemise. Troublé, le Scorpion inspecta plus attentivement Masque de Mort et découvrit le même type de marques au poignet gauche, dissimulées par les plis de la manche. Milo releva les yeux sur compagnon et tenta de capter son regard, se souvenant qu'il ne l'avait jamais vu autrement qu'avec son armure. Et lorsqu'il s'entraînait, c'était toujours recouvert d'une sorte de vêtement de combat, ne laissant paraître aucune surface de sa peau.

Milo en était certain désormais Angelo cachait un secret. Mais lequel ?

O

Sa tête était prête à exploser et sa vue se brouillait, sans doute sous les effets de l'alcool et des toxines diffusées par les crocs du serpent. Masque de Mort souriait béatement et semblait littéralement partir dans un autre monde à chaque nouvelle seconde qui s'écoulait. Il en était à son quatrième verre et Milo avait du mal à imaginer les ravages que ce poison avait faits sur son esprit, alors que lui-même avait l'impression d'être presque drogué au bout d'un demi-verre. Il songea qu'il était tant de le ramener au Sanctuaire, avant qu'il ne s'empoisonne davantage avec ce fiel.

« Masque, viens, je te ramène à ton temple ! » déclara Milo sur un ton péremptoire.

L'Italien releva des yeux hagards et éclata de rire.

« Jamais de la vie ! J'y mourrai certainement bientôt, alors laisse-moi profiter de l'une de mes dernières soirées !

Quoi ? Tu appelles cela profiter d'une soirée ? T'enivrer, ou plutôt te droguer de cette façon ! » s'insurgea le Scorpion.

Il fixa l'Italien d'un air étonné alors que celui-ci se levait en chancelant, ramassant au passage la bouteille et son verre. Le Cancer lui fit un petit geste d'adieu et se dirigea vers une autre table, où une splendide jeune femme était en train de se repoudrer le nez. Milo était à peu près sûr que vu son état, la belle lui dirait de passer son chemin. Mais contre toute attente, Masque de Mort trouva une place confortable à côté d'elle et sembla entamer une conversation des plus animées. Milo hésita : devait-il s'immiscer dans la discussion et obliger Masque de Mort à le suivre ? Non, cela se terminerait à coup sûr en pugilat. Alors, rester et le surveiller ? Découvrir ce secret si bien gardé, et qui détenait certainement une partie des explications sur les agissements meurtriers du Cancer ? Mais attendre là une minute de plus, le Scorpion ne s'en sentait plus la force, cet alcool tapant de plus en plus sur son crâne. Il tourna les talons, jugeant qu'il ne pouvait rien faire ce soir-là, et se dirigea vers la sortie.

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Milo s'approcha sans bruit de l'escalier où était assis Angelo et s'arrêta à deux pas de lui. L'Italien ne devait pas avoir remarqué sa présence, toujours totalement absorbé par son si dérangeant jeu. Après quelques minutes d'observation silencieuse, il s'agenouilla devant lui et posa sa main sur celle d'Angelo, l'empêchant de faire jaillir une nouvelle étincelle.

Ce dernier sursauta légèrement, puis releva la tête. Milo vit avec une certaine surprise que ses prunelles jetaient des éclairs. Il n'avait plus rien du jeune homme complètement perdu qu'il avait dû consoler le matin même.

« Qu'est-ce que tu me veux ? demanda Angelo d'un ton bourru.

– Rien, je m'inquiétais pour toi, c'est tout », balbutia Milo, choqué par sa réaction.

Angelo se leva d'un bond et toisa Milo d'un air mauvais.

« Je n'ai pas besoin d'une babysitteur ! Je peux me débrouiller tout seul !

– Mais Angelo... !

– La ferme ! Et garde tes familiarités pour toi, tu veux bien ! »

Milo écarquilla les yeux, mais ne riposta pas. Il regarda Angelo s'éloigner d'un pas rageur et disparaître au tournant d'un mur déchiqueté.

« Masque de Mort ? »


Italie, Venise, 4 juin, 12 h 30 (June 4, 10 :30 PM GMT + 2 :00)

Palais Visconti

Sylvenius s'approcha de la fenêtre et laissa couler son regard vers le vieux puits qui trônait dans cette petite cour intérieure du palais. Le soleil de midi éclairait d'un ocre éclatant les pierres plusieurs fois centenaires. Aveuglé par la clarté, Sylvenius plissa les yeux, devinant une haute silhouette qui se découpait discrètement sur l'un des murs.

« Sale petit intrigant ! murmura-t-il entre ses dents. Gàbor, je t'avais prévenu... »

O

La porte se referma derrière lui. Le bruit sec qu'elle fit tira Sylvenius de ses rêves sanglants et il réalisa qu'il se trouvait dans sa tanière : son laboratoire, l'endroit qui renfermait les secrets de ses noirs pouvoirs.

« Alors comme cela, tu avais une âme lorsque tu as disparu, te permettant de continuer à errer sur Terre même par de là la mort », ricana-t-il. Je sais très exactement ce qu'il faut faire pour me débarrasser d'un morveux comme toi. »

Il se dirigea d'un pas solennel vers le fond de la vaste pièce et s'arrêta devant un guéridon, sur lequel était posé un coffret incrusté de pierres noires. Il le prit délicatement entre ses mains et l'ouvrit, n'esquissant aucun mouvement de recul ou de surprise lorsqu'il vit un étrange petit nuage noir s'en dégager. La vapeur sombre s'éleva légèrement, adoptant une forme de plus en plus complexe à mesure que l'apesanteur la rapprochait du plafond.

« Vogue, chasseur d'âmes ! Attrape Gàbor et ramène-le à sa prison de chair et de sang ! » ricana le sorcier, tout en contemplant l'ombre qui dessinait la silhouette d'un démon ailé.

Celui-ci exécuta une sorte de salut, puis se mua en un tourbillon qui fonça sur le vitrail noir. Il plongea dans le verre, le brisant dans sa partie supérieure, créant un rayon de lumière qui vint frapper une statue drapée d'un linceul noir non loin de Sylvenius. Celui-ci fit un pas en arrière, puis après quelques hésitations, se dirigea vers la grande fenêtre, se tenant le plus éloigné que possible du faisceau solaire. Il glissa un regard rempli de curiosité et aperçut avec délectation l'ombre du démon entraîner au fond du puits celle du jeune homme qu'il avait jadis tant apprécié, et qu'il détestait désormais au plus haut point.

« Ne t'inquiète pas, Gàbor, tu vas bientôt retrouver ton corps... Sauf qu'il va te falloir le partager avec l'âme de ce chevalier. »


Grèce, Athènes, 4 juin, 14 h 40 (June 4, 11:40 AM GMT + 3 :00)

Quartier de Monastiraki

Jabu salua le taxi qui l'avait déposé non loin du lieu du rendez-vous, et repéra la Tour des Vents qui se découpait très nettement sur la colline en face, dans les ruines de l'agora romaine. Il balaya d'une main moite la transpiration qui perlait à son front et plissa les yeux lorsqu'une bourrasque brûlante vint lécher chaque centimètre carré du trottoir. Jabu regretta brièvement la relative fraîcheur des temples millénaires du Sanctuaire tout en vérifiant son chemin sur une carte.

Il marcha ainsi lentement dans les rues aux murs et aux pavés blancs, appréciant chaque jeu de lumière créé par les rayons de soleil, et parvint à un passage sous terrain. Il s'y engagea d'un pas distrait et se retrouva bientôt dans un couloir assez sombre, éclairé par un unique néon qui clignotait en bourdonnant. L'atmosphère, légèrement oppressante, tranchait singulièrement avec le tranquille chemin que Jabu avait suivi avant d'arriver jusqu'ici. Il n'était pas un couard et vu ses pouvoirs, il n'avait aucune raison de craindre quoi que ce fut, mais il songea tout de même qu'il ferait mieux de ressortir et de poursuivre en surface. Jabu allait tourner les talons lorsqu'il entendit des sanglots parvenir d'un peu plus loin. Intrigué, il s'avança prudemment dans leur direction et découvrit une jeune femme, accroupie près d'un mur, et qui pleurait à chaudes larmes. Ses vêtements étaient déchirés à plusieurs endroits et elles portaient des traces de coups sur les bras et les jambes. Jabu en conclut qu'elle avait été victime d'une agression.

« Est-ce que ça va ? Vous avez besoin d'aide ? » demanda-t-il en s'agenouillant devant elle.

La jeune femme releva légèrement la tête, puis tout en gardant le bas de son visage caché derrière ses mains, repartit de plus belle dans les sanglots.

« Je vous en prie, aidez-moi ! supplia-t-elle.

– Ce n'est rien, je suis là… Ça va aller », répondit Jabu en lui offrant le réconfort de ses bras.

À son plus grand soulagement, il sentit que les pleurs de l'inconnue diminuaient à mesure qu'elle se calmait contre lui. Elle dégagea sa tête du creux de son épaule, posant ses lèvres glacées sur sa peau. Il sursauta, ne sachant comment interpréter ce geste.

« En fait, c'est ton armure que je veux… » murmura la jeune femme dans un souffle.

Jabu n'eut pas le temps de s'écarter d'elle qu'une douleur indescriptible irradia à la base de son cou, telle la morsure d'un animal. Elle se propagea dans tout son corps, accentuant les bourdonnements qui se faisaient entendre de plus en plus fort. Au bout de ce qui lui sembla être une éternité, il sentit la douleur diminuer, alors que sa vision se troublait et s'assombrissait. La dernière chose qu'il entrevit fut la soyeuse chevelure châtain de la créature qui était en train de le vider de son sang.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 4 juin, 21 h 20 (June 4, 00 :20 PM GMT + 9 :00)

Pavillon Komokuten, salle d'entraînement

Milo s'était dit qu'il trouverait Aphrodite dans la salle d'armes, et il n'avait pas eu tort. Il s'arrêta sur le pas de la porte et observa non sans un sourire le Suédois en train de manier avec sérieux un sabre japonais. Autant celui-ci avait été réticent à reprendre l'entraînement à son arrivée au quartier général, autant depuis le raid mené par Lilith, il passait ses journées en ce lieu, et pratiquait des plus assidument. Le Grec ignorait la raison de ce revirement, et savait que même s'il posait la question à Aphrodite, il n'obtiendrait aucune réponse.

Aphrodite, tournant toujours le dos à Milo, s'immobilisa soudain dans sa pose, puis esquissant le geste de rengainer le sabre dans un fourreau imaginaire, revint à une position parfaitement droite.

« Tu veux t'entraîner avec moi, Milo ? » demanda-t-il en se retournant lentement.

Le Scorpion laissa échapper un soupir et secoua négativement la tête.

« Non, j'ai juste une question qui me tracasse et qui me trotte dans la tête… au sujet d'Angelo.

O

« Angelo... ? » ne put s'empêcher de s'écrier Aphrodite, visiblement surpris que Milo puisse s'inquiéter pour lui. Au Sanctuaire, les deux hommes s'étaient souvent battus – ou tout du moins bousculés pour des peccadilles – et depuis leur arrivée au quartier général, ce n'était qu'une succession de joutes verbales sans fin.

Il reposa délicatement le sabre sur une table chargée de kata aux formes diverses, et s'appuya contre celles-ci, les bras croisés sur la poitrine, visiblement prêt à écouter la suite des explications.

« Je sais, ça peut te paraître étrange que je me tracasse à son sujet, mais je viens de me souvenir d'un événement qui s'est passé il y a dix-sept ans, et qui m'intrigue au plus haut point, se justifia Milo.

– Lequel ? demanda Aphrodite, de plus en plus curieux d'entendre la suite.

– Ses cicatrices... J'ai vu ses cicatrices, peu de temps avant la Bataille du Sanctuaire. Je ne m'étais pas posé de questions à ce moment-là, et je m'en suis souvenu, il y a quelques minutes. Qui avait bien pu lui faire des cicatrices aussi horribles ? »

Aphrodite soupira en baissant légèrement le regard.

« C'est Clavenius, son maître, qui les lui avait faites...

– Clavenius, son maître ? Mais pour quelle raison ? s'écria Milo en écarquillant les yeux.

– Clavenius était connu à l'époque comme un déséquilibré avec de nets penchants meurtriers. Son but n'était pas de former des chevaliers, mais des assassins sans âme ni remord, sans foi ni loi. Et il punissait sévèrement ses apprentis lorsqu'ils se rebellaient ou ne progressaient pas assez vite sur la voie qu'il leur avait assignée. »

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Août 1971

Sven et Shura attendaient non sans impatience leur camarade apprenti du Cancer, qui tardait à venir. Une faible brise provenant de la mer arrivait à peine à apaiser la touffeur de cet été grec, qui avait transformé cette petite plage en une véritable plaque de grill.

Sven soupira et dénouant ses sandales, alla goûter à la relative fraîcheur des vaguelettes qui léchaient le sable doré.

« Mais que fait-il ? Il le sait pourtant, que nous nous réunissons tous les 1er août ici, au coucher du soleil. C'est le seul jour de l'année où tous les chevaliers d'or et leurs apprentis se réunissent au Sanctuaire. Et nous, le seul jour de l'année où nous pouvons nous voir !

Ne t'énerve pas, Sven, il va bientôt arriver... Tiens ! D'ailleurs, qu'est-ce que je disais ! » annonça Shura en pointant son index en direction d'une silhouette qui venait de débarquer sur la plage, émergeant des rochers qui tenaient lieu d'entrée.

Les deux jeunes apprentis ne purent que s'échanger un regard étonné et anxieux : leur camarade avançait lentement en boitant, et avait une étrange expression de douleur peinte sur le visage. Ils tâchèrent de ne rien montrer de leur trouble lorsque celui-ci s'immobilisa devant eux, et se força pourtant à leur sourire.

« Désolé, je suis en retard », s'excusa Angelo d'une voix rauque.

Shura plissa les yeux, le scrutant d'un air inquisiteur, puis haussa les épaules.

« Ça ne fait rien ! Sven et moi savons très bien que la ponctualité n'est pas le fort des Cancers... Allez, viens ! On va dans notre grotte ! On a plein de choses à se raconter ! »

Il avait à peine tourné le dos à Angelo et à Sven qu'il entendit ce dernier s'écrier.

« Angelo ! Angelo ! Mais que t'arrive-t-il ? »

À l'instar de Sven, Shura ne fut pas long à accourir près de son ami évanoui. Il aida Sven à lui soulever le buste et retira de sa poitrine une main maculée de sang.

« Mais qu'est-ce que... ? » balbutia Shura, relevant avec précaution le haut du vêtement d'entraînement qu'Angelo portait malgré la chaleur.

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« Le corps d'Angelo n'était plus qu'une plaie. Clavenius l'avait encore battu à mort la veille, mais j'ignore avec quoi il l'avait cette fois-ci frappé pour le mettre dans cet état là. Nous avons transporté Angelo dans notre grotte secrète, le lieu où chaque année nous nous réunissions pour nous raconter nos vies d'apprentis, et je suis resté là, à le veiller, tandis que Shura partait à l'infirmerie pour ramener de quoi le soigner.

– Quelle horreur ! Mon maître était sévère et sans pitié, mais jamais au point de me torturer ! » fit Milo, secouant machinalement la tête, incapable de dissimuler son écœurement.

« Lorsqu'il s'est réveillé deux heures plus tard, Angelo nous a compté les tortures quotidiennes qu'il endurait de la part de Clavenius. Nous étions tellement horrifiés, Shura et moi, que nous avons tenté de le convaincre de s'enfuir loin de Clavenius, et de renoncer à son entraînement de chevalier. Mais il a refusé. Pourtant, nous étions prêts à l'y aider... »

Milo soupira, et secoua la tête de nouveau.

« J'ai toujours pris Masque de Mort pour un fou, et un être méprisable. Maintenant, je comprends pourquoi Angelo a pu devenir cet assassin.

– Angelo a éliminé Clavenius deux ans et demi plus tard, et est alors devenu le nouveau Chevalier d'Or du Cancer. Il est rare qu'un apprenti affronte son maître pour obtenir une armure : il suffit en général qu'il batte les autres prétendants. Angelo n'a laissé aucune chance à Clavenius pour en réchapper. Je me demande encore si son but premier n'était pas finalement d'éliminer son bourreau en combat singulier, et non d'obtenir réellement l'armure d'or du Cancer… D'ailleurs, une semaine plus tard, il disparaissait sans autorisation de son temple, au grand damne du Pope. C'est lorsqu'il est revenu de cette mystérieuse escapade qu'il a commencé à se faire appeler "Masque de Mort". Et qu'il s'est mis à se comporter comme tu le sais... »

O

« Je vois... » Milo baissa la tête, légèrement tenaillé par le remords d'avoir jugé son ancien pair sans jamais vraiment chercher à savoir les causes de sa folie meurtrière. « Pourquoi n'en as-tu jamais parlé ? »

Aphrodite le regarda d'un air mi-surpris et mi-amusé.

« Ne m'as-tu jamais posé la question sur la façon dont Angelo est devenu Masque de Mort ? Ou comment moi, je suis devenu Aphrodite ? Ou comment Shura s'est mué en un fanatique à la solde du Pope ? »

Milo fronça les sourcils. La remarque d'Aphrodite sonnait comme un reproche, mais il n'avait aucun argument à lui présenter pour se justifier : il ne s'était jamais intéressé à eux. Un sentiment étrange le parcourut : à la veille de plonger dans l'inconnu, il s'apercevait qu'il ne connaissait pas les personnes avec lesquelles il partait en mission. Ni Shura, ni Angelo, ni Aphrodite. Et encore moins Camus.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 4 juin 2004, 23h00 (June 4, 8 :00 PM GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Minos s'assit tranquillement sur un banc, laissant Rune faire ses ablutions dans le grand bassin. Il comprenait parfaitement le besoin de son disciple de se débarbouiller après plusieurs jours de fièvre intense, mais il était surpris de le voir récupérer aussi vite. La guérison de Rune tenait presque du miracle, bien que Rhadamanthe lui ait affirmé que rien de spécial ne s'était produit pendant sa garde. Mentirait-il ? Minos fronça les sourcils en se remémorant le regard de la Vouivre lorsqu'il observait le Balrog. Qu'arrivait-il donc au Juge ? Si jusqu'à présent Rhadamanthe était resté neutre vis-à-vis de Rune, il semblait s'être rapproché de son compatriote l'espace d'une nuit.

« Que s'est-il passé pendant que je n'étais pas là ? » se demanda-t-il, son regard se posant sur le dos nu de Rune.

Il soupira en constatant sa maigreur générale : même sa musculature avait comme fondu sous la peau trop blanche. Enfin… Le surprenant appétit dont Rune avait fait preuve au dîner laissait présager qu'il se remplumerait assez vite. Se raccrochant à cette idée, Minos chassa ses pensées moroses, songeant qu'il valait mieux se réjouir de cette guérison plutôt que de se torturer au sujet d'un problème qui peut-être n'existait pas. Il se cala plus confortablement contre le mur et ferma les yeux, s'accordant un moment de léger assoupissement. Le résultat ne fut pas celui escompté des stries de lumière passèrent devant ses paupières closes, moins inquiétantes cependant que le bruissement qui emplit ses oreilles. Minos serra les poings, ayant la désagréable impression qu'il perdait connaissance. Contre toute attente, les traits de lumière cessèrent et l'obscurité se leva sur le décor en pierres de taille d'une salle moyenâgeuse.

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Esbjörn passa amoureusement la main sur les reliefs du sarcophage dont sa famille était le gardien depuis près de cinq siècles, appréciant les moindres contours et angles des figures sculptées dans le marbre noir. La plupart d'entre elles étaient effrayantes, représentant des démons cornus et ailés, dont les canines rappelaient l'origine du buveur de sang enfermé à l'intérieur.

« C'est magnifique, n'est-ce pas ? » Esbjörn releva les yeux sur son frère, cherchant son approbation. Comme il s'y attendait, son cadet répondit par une petite moue dubitative. « Tu n'es pas d'accord ?

Très franchement… J'ai déjà vu des choses plus excitantes qu'un cercueil en marbre renfermant un vampire millénaire, répondit Alvar. Tu devrais un peu sortir de cette vieille bâtisse et te familiariser avec le monde extérieur.

Je n'ai pas besoin du monde extérieur », rétorqua Esbjörn sur le ton de l'agacement. Une fois de plus, cette conversation tournait autour de son soi-disant repli sur lui-même. « Ce tombeau est l'héritage de la famille, tout comme cette demeure. Nous nous devons de le respecter et de vouer notre vie à cette mission confiée par la Milice Noire.

Je respecte cet héritage tout comme j'aime vivre dans ces lieux. La seule chose est que contrairement à toi, j'ai besoin d'en sortir de temps en temps, répliqua Esbjörn.

En traînant en boîte de nuit, par exemple ?

Oh, tu ne vas pas remettre ça sur le tapis, tout de même ! »

Esbjörn se mordit les lèvres, sentant qu'Alvar était une fois de plus en train de se braquer. Alvar n'aimait pas que son aîné lui rappelle ses petits travers, dont son goût prononcé pour ces lieux bruyants où les jeunes de leur âge se trémoussaient sur des enchaînements cacophoniques de sons qu'Esbjörn se refusait à qualifier de musiques.

« Non, bien sûr… excuse-moi. J'aimerais juste que tu prennes un peu plus au sérieux notre tâche de gardiens de la tombe d'Adorjàn de Diósgyőr. »

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« Seigneur Minos, vous vous sentez bien ? »

La voix inquiète de Rune lui parvient de même qu'il sentit une légère pression sur son bras gauche. Il rouvrit les yeux, son regard embrassant le visage du Balrog, qui s'était penché sur lui.

« Ne t'inquiète pas. Ce n'était qu'une absence… je dois être un peu fatigué », s'excusa-t-il, désolé d'avoir obligé son disciple à abréger son bain réparateur. Rune avait passé en hâte une serviette autour de sa taille, laissant à nu son torse où perlaient quelques gouttes d'eau. « Tu devrais te sécher : il ne manquerait plus que tu t'enrhumes.

– N'ayez crainte sur ce point, monseigneur. Il fait trop chaud pour cela. »

Néanmoins, le jeune homme obtempéra sans délai, achevant de se sécher avant d'enfiler ses vêtements en cachant du mieux que possible la vue de son anatomie à son maître. Le détail aurait amusé Minos, qui savait Rune extrêmement pudique, si la vision qu'il venait d'avoir ne le perturbait pas au plus haut point. Il attendit que le Balrog fût enfin vêtu pour lui raconter ce troublant événement.

« Adorjàn de Diósgyőr ? Une tombe ? La Milice Noire ? » Rune écarquilla les yeux, visiblement surpris. « Je n'ai jamais eu de telles visions jusqu'à présent… Alors, les Theländer étaient donc des gardiens de tombe ?

– J'en ai bien l'impression. Par contre, j'ai du mal à comprendre quelle était la véritable importance de cette mission, et qui était cet Adorjàn de Diósgyőr. Un vampire, sans doute… ? »

Les deux hommes s'interrogèrent mutuellement du regard, espérant certainement par ce biais fouiller dans la mémoire de l'autre.

« Comme d'habitude, nous allons garder cette information pour nous. Tant que nous n'y voyons pas clair sur la situation, il est inutile de nous attirer des ennuis. »

Rune hocha de la tête, acquiesçant en silence.


France, Lyon, 5 juin, 4h30 (June 5, 2:30 AM GMT +2 :00)

Arènes de Fourvière

« Comment peut-il me demander de me cantonner ici, alors que je viens de lui livrer le corps de Lùitgard sur un plateau d'argent ! Que dis-je : sur un plateau en or ! Maudit sois-tu Sylvenius ! » siffla Lu Wa entre ses dents, tout en donnant un grand coup de pied dans une petite muraille bordant le gradin où elle avait élu son point d'observation.

Le fait que Sylvenius lui refuse de retourner à Venise la révoltait. Tout cela sous le prétexte qu'un vampire millénaire se dirigeait vers ces ruines de Lyon et devait être intercepté ! Lu Wa n'était pas d'un naturel patient, surtout lorsqu'elle songeait à la « récompense » qui l'attendait à Venise. Elle avait hâte de se retrouver dans le lit du premier conseiller, avec ou sans l'accord de l'interessé.

Elle se calma pourtant bien vite, et s'effaça derrière une colonne : une haute silhouette venait de faire son apparition à l'autre bout des arènes et grimpait à une vitesse vertigineuse qui n'était pas celle d'un humain.

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Glaucus s'immobilisa au sommet d'un gradin et, s'adossant à une moitié de colonne, contempla les ruines des arènes du théâtre romain,. Une lune blanche illuminait les roches bleutées, baignant ce décor si familier d'une lumière quasi mystique. Il se remémora qu'il y a deux mille ans, la tente de Munacius Plancus, ainsi que celles de son armée, était plantée là, à cet endroit même, au milieu des bois. Le drapeau aux armes de l'Empire Romain flottait en haut de chaque flèche, dominant la vallée et ses deux fleuves.

Le gladiateur devenu centurion était arrivé en ce territoire en friche courant de l'automne 43 av. J.-C., suivant son Maître Munacius Plancus. Jules César venait d'être assassiné à Rome et le Sénat, soucieux d'éviter une vengeance des fidèles de l'Empereur défunt, les envoyait un à un dans de lointaines contrées, pour d'aussi soudaines que mystérieuses missions. Munacius Plancus et ses soldats furent ainsi assignés à la tâche de développer une colonie romaine dans la petite bourgade gauloise de Lugdunum et d'en faire une ville prospère, ainsi qu'une porte de l'Empire Romain sur la Gaule chevelue et barbare. Tout comme ses compagnons d'armes, Glaucus accepta de suivre docilement son maître dans cette expédition, car sa famille servait celle de Munacius depuis plusieurs générations. Mais comme beaucoup d'autres centurions, il nourrissait secrètement l'espoir de revenir à Rome et de venger la mort de l'Empereur assassiné. Combien de fois avait-il rêvé de mettre à mort de ses propres mains Brutus, le fils adoptif qui avait lui-même poignardé son père et bienfaiteur, l'Empereur César ?

Glaucus leva les yeux au ciel. Un nuage cachait une partie du croissant de lune d'une fine banderole noire. C'était un soir de la fin du printemps 42 que son destin avait tourné, à cet endroit même. Les étoiles ce jour-là n'étaient pas visibles, la colline s'étant drapée d'un épais brouillard gris.

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42 av. J.-C., fin mai

Ivres d'hydromel, cet alcool distillé par les barbares gaulois, Glaucus et Apollonius sortirent de l'une des tentes qui servaient de taverne au campement et manquèrent tous deux de renverser les barriques entreposées à l'entrée. Les deux Romains trouvaient ce breuvage moins savoureux que le vin issu des cépages de la capitale de l'Empire, mais plus fort et donc plus efficace pour leur faire oublier leur frustration de se retrouver dans cette colonie. Leur rêve à tous deux était de voir leur maître Munacius reprendre les armes et ordonner une marche sur Rome : un ordre qui tardait à venir, et que les deux centurions craignaient de ne jamais entendre.

Les deux compères s'engagèrent en titubant dans une des rues bordées de tentes militaires, se soutenant mutuellement pour ne pas choir au sol. Apollonius était d'une tête plus petit que son compagnon de beuverie et avait passé son épaule sous l'aisselle du géant Glaucus qui, pour sa haute taille, était surnommé « l'ours du Colisée ». Le fameux ours avait d'ailleurs bu plusieurs bouteilles et se trouvait dans un état proche du coma éthylique. Une situation qui n'effrayait guère Apollonius ramener un Glaucus ivre mort à sa tente était devenu une tâche quasi quotidienne. Apollonius connaissait le chemin entre la taverne et les quartiers de son ami par cœur, et le brouillard qui enveloppait le campement n'était guère plus pour lui qu'un décor auquel il ne prêtait plus aucune attention. Pourtant, au détour d'un tournant, il s'arrêta net. Ce changement dans le rythme de la marche éveilla légèrement Glaucus, qui grogna.

« Apollonius ! Voyons ! Continue à avancer ! J'ai hâte de me retrouver sous ma tente ! »

L'intéressé ne répondant pas à son injonction, Glaucus releva la tête et s'apprêtait à invectiver son compagnon lorsqu'il aperçut ce qui le clouait sur place : une étrange jeune femme se tenait sur le chemin. Vêtue d'une toge d'un blanc immaculé, brodée de passementeries en or, elle avait laissé ses longs cheveux noirs flotter librement au vent.

« C'est un esprit… C'est un esprit de ces barbares de Gaulois ! » murmura Apollonius d'une voix tremblante.

Sa remarque fit éclater de rire Glaucus, que l'alcool rendait grivois.

« Un esprit des Gaulois ? Une de leurs catins, oui ! » railla-t-il en se dégageant sans délicatesse de son ami.

« Glaucus, je t'en prie, ne provoque pas cet esprit ! Il peut chercher à se venger ! »

Mais Glaucus se moquait bien des conseils de son compagnon : il continua à avancer en titubant en direction de la jeune femme, tout en lui faisant le geste de venir à lui. Celle-ci le regardait faire sans esquisser le moindre mouvement, seule sa bouche s'illuminait progressivement d'un sourire. Puis elle sembla être entourée d'une bourrasque de vent qui fit voler autour d'elle ses voiles et son opulente chevelure brune. Glaucus s'immobilisa, surpris par cet étrange phénomène, et cligna des yeux en constatant que l'inconnue ne se trouvait plus devant lui. La seconde qu'il suivit, il sentit une douleur effroyable lui déchirer la poitrine : sa vision se brouilla, puis s'obscurcit.

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Lorsque Glaucus s'éveilla, son regard se posa tout d'abord sur le bout de tissu sur lequel sa tête reposait. Il sursauta, se rappelant que celui-ci était similaire à celui de l'étrange femme qui s'était dressée devant Apollonius et lui. Basculant sur le dos, il découvrit le reste du voile, la toge richement brodée, de longs cheveux noirs encadrant un visage enchanteur. Il comprit qu'il gisait aux pieds de cette mystérieuse beauté orientale.

« Voilà donc ton nouveau disciple ! » tonna une voix caverneuse non loin de Glaucus.

Celui-ci tourna la tête en direction de la voix qui venait de s'élever, et aperçut un guerrier vêtu d'une cuirasse noire et dorée s'approcher de lui. Il était de forte carrure et le signe tatoué sur son crâne rasé renforçait son aspect terrifiant. Glaucus se remit en position assise et eut un mouvement de recul qui le mit dos au trône où siégeait la jeune femme. L'homme lui adressa un sourire sadique en voyant sa réaction de peur et fit mine de réduire encore plus la distance avec lui.

« Maître Marius, je vous en prie, ne le torturez donc pas ainsi ! Il ne sait pas encore ce qu'il vient de lui arriver ! » protesta la belle inconnue en posant une main délicate sur l'épaule du centurion, en signe de protection.

Ledit Marius eut un nouveau rictus de mauvais augure et se redressant, croisa les bras sur sa poitrine. Il jeta un regard moqueur à son interlocutrice et lui lança :

« Et bien Ishara, je te laisse le soin de le lui expliquer, et très rapidement ! Je ne vois pas pour quelle raison tu as choisi de changer celui-là plutôt que son compagnon.

– Maître, je suis sûr qu'il ne nous décevra pas », répondit Ishara.

Elle frappa dans ses mains et prononça quelques paroles dans une langue qui était étrangère à Glaucus. Un grincement de porte, puis des cris terrorisés vinrent aussitôt déchirer le silence de cette sombre salle qui ressemblait à une crypte gauloise. Le centurion sursauta et se leva d'un bond lorsqu'il crut reconnaître la voix d'Apollonius. Les cris devinrent de plus en plus distincts, écorchant à chaque fois un peu plus ses tympans, jusqu'à ce que l'un des geôliers donnât un coup à la tête de l'homme, l'assommant sur le coup. Les deux gaillards traînèrent le corps jusque devant Ishara et Glaucus, qui contempla la forme inerte de son ami, totalement interdit.

« Alors, centurion, que se passe-t-il ? Tu ne vas pas aider ton compagnon ? » murmura Ishara, tout en caressant son épaule.

Celui-ci resta de marbre, toujours incapable de répondre.

« Sais-tu pourquoi tu ne vas l'aider au moins… non ? Tu sens que tu ne peux pas l'aider, mais tu ignores pourquoi », poursuivit-elle tout en continuant ses douces caresses.

Glaucus l'écoutait, immobile.

« Je vais te dire pourquoi : maintenant, ce que tu désires, c'est le mettre à mort! Tu désires son sang, sa force vitale… Pour toi, ce n'est plus ton ami d'enfance, mais un vulgaire gibier. Tu es un vampire, comme moi ! » fit-elle dans un grand éclat de rire, tout en retirant ses mains du torse de Glaucus.

Incapable d'affronter la réalité, Glaucus poussa un hurlement et porta ses mains à son visage. Ses cris redoublèrent lorsqu''il sentit ses canines déchirer ses propres lèvres.

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Glaucus ferma les yeux, tentant de chasser ce souvenir de sa mémoire. C'était l'un de deux seuls moments de sa vie où il avait réellement ressenti de la peur, l'autre étant sa capture par la Milice Noire à Telemny. Deux événements qui lui paraissaient pourtant si lointains, et presque bénins à comparer de ce qui s'était passé ces derniers jours.

Il poussa un profond soupir : Ishara, sa créatrice... Elle avait trahi la cause des vampires, et le paierait sans doute de son existence.

Décidé à chasser cette pensée et à poursuivre son exploration, Glaucus rouvrit les yeux et se dirigea vers l'escalier du théâtre. Il fit deux pas et s'arrêta, comme foudroyé par l'apparition qui venait de surgir devant lui : une jeune femme, enveloppée dans un voile blanc, se tenait en haut des marches. Sa longue chevelure brune dansait dans la brise de ce début d'été.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin, 6h00 (June 5, 3 :00 AM GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Il savait qu'il ne devait pas se promener seul dans ce temple : Rhadamanthe avait explicitement ordonné de circuler au moins à deux pour éviter des ennuis du type de ce qui était arrivé à Rune. Mais, incapable de dormir, Sylphide avait éprouvé le besoin de sortir des appartements qui leur servaient de tanière, et de marcher pour méditer sur la situation. Si les choses s'étaient calmées entre les trois Juges, les esprits n'étaient pas totalement apaisés. Le Basilic n'était pas dupe du silence qui avait régné dans la soirée, lorsqu'ils s'étaient réunis tous les six pour le dîner : Éaque aurait tôt fait de s'en prendre de nouveau à Rune, ce qui pousserait certainement Minos et Rhadamanthe à réagir. Sylphide était heureux pour Rune qu'il soit guéri, mais il fallait bien l'avouer : le Balrog était une véritable pomme de discorde.

« Je me demande si il a au moins conscience des problèmes qu'il engendre ? »

Un crissement le sortit de son interrogation muette. Sylphide se retourna, tentant d'en apercevoir l'origine, mais ne vit rien d'autre que le désert du couloir. Il continua à marcher tranquillement jusqu'à ce qu'un autre crissement se fasse entendre. Le Basilic s'arrêta en fronçant les sourcils, jusqu'à ce qu'un troisième crissement ne retentisse derrière lui.

« On dirait… un bruit de pas ? » s'interrogea-t-il en vérifiant de nouveau derrière lui.

D'autres bruits stridents firent écho, laissant à penser que quelqu'un ou quelque chose se dirigeait sur lui. Soudainement mal à l'aise, Sylphide décida de rebrousser chemin et de retourner dans la cachette des Spectres. Il marcha à vive allure, son malaise ne faisant que s'accroître lorsqu'il réalisa que les bruits de pas le suivaient. Il courait presque en arrivant devant la porte des appartements, qu'il ouvrit en hâte. Il sentit un souffle froid mourir dans son cou au moment où il refermait la porte, suivi d'un grattement contre le battant en bois. Sylphide, désormais légèrement effrayé, s'empressa de verrouiller le loquet d'une main tremblante. Il recula en fixant la porte, se demandant ce qui pouvait bien traîner de l'autre côté. Il buta soudainement dans quelque chose, sursautant si violemment qu'il faillit en tomber.

« Du calme, ce n'est que moi. »

Sylphide regarda avec un air totalement ahuri Valentine, puis reporta son attention sur la porte.

« Il y a quelque chose dehors, qui m'a suivi, expliqua-t-il dans un souffle.

– Mais de quoi parles-tu ? Tu es sorti tout seul ? le questionna Valentine. Tu sais très bien que le Seigneur Rhadamanthe a dit que… »

Un coup mat donné à la porte suivi d'un grognement lugubre le coupa net dans sa diatribe. Les deux hommes se regardèrent avec angoisse, conscient qu'un être ne leur voulant pas forcément du bien rôdait à l'entrée.

« Viens, ne restons pas là… Allons prévenir les autres », haleta Sylphide, s'empressant de s'engouffrer dans le couloir menant aux chambres.

Valentine le suivit sans se faire prier, prenant soin de verrouiller le passage derrière lui.


France, Lyon, 5 juin, 5 h 30 (June 5, 3:30 AM GMT +2 :00)

Arènes de Fourvière

« Glaucus ! » murmura la femme, dont le visage restait caché derrière le voile opaque.

L'ancien centurion recula d'un pas, saisi par la surprise de cette apparition qu'il ne croyait jamais plus revoir, ni en ces lieux, ni en d'autres endroits d'ailleurs.

« Glaucus, ne me dit pas que tu as peur de cette intrigante, qui se joue de tes souvenirs ! » entendit-il une voix le railler. Il se raidit en songeant que son compagnon de voyage – ou plutôt son nouveau maître – le surprenait dans cet état de trouble. Il se retourna et entrevit une silhouette se découper dans l'ombre d'un mur à demi écroulé.

« Elle lui ressemble tant ! se justifia-t-il.

– Je suis le mieux placé pour te dire que ce n'est pas cette garce, mais une bien pâle copie ! » siffla le nouveau venu en avançant d'un pas.

Un jeune homme brun, au visage d'une extrême pâleur renforcée par le noir de ses vêtements, se révéla au clair de lune. Glaucus baissa légèrement la tête en signe de soumission envers son maître, qui lui répondit par un sourire narquois.

« D'ailleurs, j'ai bien envie de montrer à cette créature que l'on ne joue pas avec les souvenirs d'un vampire… »

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Lu Wa regarda le jeune homme passer devant le colosse, qui était resté immobile depuis qu'elle lui était apparue. Sur lui au moins, le charme avait fonctionné, mais ce n'était pas le cas du nouveau venu, dont elle n'avait même pas soupçonné la présence. Qui était-il ? Il émanait une extraordinaire force de lui, teintée de ressentiment et de désir de vengeance, qui faisait presque trembler de peur Lu Wa.

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Glaucus regarda d'un œil éteint son maître avancer en direction du « fantôme ». Il sentait bouillir la fureur d'Amalric, la sachant encore plus destructrice que sa propre colère : cette créature avait eu le tort de se faire passer pour Ishara, l'amour désormais tant détesté, et allait certainement le payer.

« Allons, sors de dessous ces voiles ! As-tu peur de me montrer ton visage ? Serait-il donc si laid ? » lança le vampire en se campant à quelques mètres de l'apparition, toujours entourée de ses voiles flottants. Celle-ci eut un léger mouvement de recul, mais se refusa à céder du terrain.

Excédé, Amalric bondit sur la créature, dont il saisit un pan de voile, et essaya de l'arracher. Il recula pourtant, évitant la lame d'une épée qui s'abattit en un sifflement, frôlant son épaule droite. Gardant tout son calme, il tira une dague du baudrier attaché dans son dos, et fit s'entrechoquer sa lame contre celle de l'épée longue qui visait de nouveau sa poitrine. Ses yeux rencontrèrent deux pupilles noires de colère.

« Jolie épée… Joli regard… Mais cela ne suffira pas à me faire plier ! » ricana le guerrier vampire, en repoussant violemment son adversaire, qui déséquilibrée, faillit chuter à terre et laissa échapper son voile.

« C'est vraiment ce que tu crois ? » lança à son tour la Chinoise, tout en gardant son épée brandie devant elle. Elle fit un pas de côté, maintenant sa pose défensive, tel un félin acculé contre un mur, prêt à charger pour s'échapper de son piège.

« Je vais d'ailleurs te le prouver ! Tu n'aurais jamais dû faire semblant de lui ressembler… Je la hais plus que tout désormais ! »

La femme fit de nouveau un pas de côté, légèrement tremblante. Le signe de faiblesse que son assaillant attendait pour charger. Il porta un coup avec toute la violence qui lui était possible, arrachant l'épée que son adversaire avait positionnée devant elle pour parer l'attaque. Sans laisser la jeune asiatique reprendre ses esprits, il lui envoya un coup de poing en plein estomac, et l'autre dans la gorge. La jeune femme glissa à terre, le souffle coupé, incapable de pousser un hurlement.

Glaucus restait de marbre, telles les statues ornant encore les colonnes de l'arène : l'heure de la mise à mort était venue.

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Lu Wa, encore sonnée, tenta de relever le buste, se devinant dans une situation plus que dangereuse. Elle sentit un poids sur son corps et entrevit une lame viser sa gorge.

« Attends ! Je suis un vampire, comme toi ! » souffla-t-elle, malgré sa gorge endolorie par le coup qu'elle venait de recevoir.

Le jeune homme ricana, tout en accentuant la pression de son épée.

« Parce que tu crois que j'hésiterais à tuer l'un de mes congénères, moi, Amalric le Germain ! » lança-t-il d'une voix moqueuse.

« Amalric le Germain »… Ce nom provoqua immédiatement une étincelle dans le cerveau de Lu Wa : n'était-ce pas celui de l'un des généraux de Marius, celui qui avait été transformé en statue de pierre ? Le cousin et meilleur compagnon du buveur de sang dont elle avait découvert le cercueil la nuit précédente ?

« Attends, Amalric ! Je sais où se trouve Lùitgard ! Je peux te mener à lui ! » parvint à crier Lu Wa.

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Les yeux d'Amalric s'agrandirent de surprise en entendant les paroles de sa prisonnière, et il relâcha la pression qu'il exerçait sur l'épée. Lùitgard était donc éveillé… Son regard glissa de nouveau sur son adversaire qui avait saisi son poignet et tentait de repousser la lame qui saignait déjà sa gorge. Elle avait l'air d'un animal apeuré, et la terreur qu'elle éprouvait l'excitait terriblement. Et surtout, sa ressemblance avec Ishara lui donnait une indescriptible envie de la liquider, comme une répétition de ce qu'il ferait subir à la vraie princesse babylonienne dès qu'il mettrait la main sur elle.

Tentant de chasser cette envie de meurtre qui montait en lui, Amalric leva les yeux en direction de l'horizon. Le ciel était encore sombre, mais se teintait déjà de couleurs plus vives, annonciatrices du lever de l'astre qu'il craignait tant.

A suivre dans la Chronique XI : Proies et Chasseurs (2/3)