Chronique XI : Proies et Chasseurs (2/3)

Vol Tokyo-Paris, au-dessus du nord de l'Europe, 5 juin 2004, 6h00 (June 5, 2004, 4 : 00 AM GMT +2 :00)

« Plus que trois heures de vol. » Dohko se leva et s'étira pour désengourdir ses jambes et ses bras. « Pas trop tôt, je commence à avoir le dos en compote.

– Hum ? » Le Bélier ne fit pas attention à lui, trop absorbé par sa lecture.

« Qu'est-ce que tu lis ? » demanda Dohko, intrigué par la concentration de son ami. Il tendit la main et saisit le haut du dossier que Shion dévorait littéralement. Celui-ci lui adressa un petit sourire agacé.

« La biographie complète de Lùitgard Von Reiks, enfin si on peut appeler ça ainsi.

– Des informations importantes pour notre mission ?

– Disons que cela donne une idée plus précise du personnage. » Shion reprit son dossier et commença à lire à voix haute : « Lùitgard Von Reiks et son cousin, Amalric Von Mayer, étaient des cavaliers ostrogoths œuvrant dans l'armée de Attila, dit le Hun. C'est en 450, lors d'une campagne dans les plaines polonaises que ces deux guerriers et leur escadron de cavaliers se serraient heurter à la horde de Marius. Aucun d'eux n'aurait été épargné, à l'exception de Lùitgard et Amalric, dont le courage et l'habileté au combat auraient séduit Marius. Il les fit lui-même vampires, ce qui place les deux cavaliers au plus haut rang de son armée.

– Intéressant... Nous ne sommes donc pas à la poursuite du premier venu.

–Non, en effet, c'est à l'un des plus puissants généraux de Marius que nous avons à faire », acquiesça Shion avant de rajouter : « Je ne te cache pas que ses faits d'armes sont impressionnants. J'espère qu'il restera dans son cercueil quand on le trouvera... Sans notre cosmos, nous n'avons aucune chance.

– Sinon, d'autres choses intéressantes dans son dossier ?

– Oui. Les généraux de Marius étaient loin d'être unis les uns et les autres. Une guerre féroce s'était installée entre Lùitgard et Amalric d'une part, et Adorjàn et Lôrinc de Diósgyőr, deux frères hongrois transformés par Marius vers 350. Ces deux-là semblent avoir vu d'un très mauvais œil la venue des deux Germains. Mais leur querelle a empiré après la transformation de deux frères hongrois, Bàlint et Gàbor de Szeged. Dès lors, les deux clans ont redoublé d'intrigues pour abattre l'adversaire et ruiner sa réputation auprès de Marius.

– Les créatures de la nuit aiment la zizanie, à ce que je vois...

– La disparition d'Amalric n'a pas pour autant affaibli Lùitgard. La place vide de son cousin a vite été occupée plus ou moins officiellement par Bàlint, et les crises et conflits se sont succédé au même rythme qu'auparavant. L'apogée étant l'envoi dans une mission suicide de Bàlint et Gàbor de Szeged, proposée par le clan d'Adorjàn et Lôrinc, et soutenue par Marius lui-même.

– Charmant... Et sinon, pour commencer les recherches, a-t-on une idée des pistes qui s'offrent à nous ?

– Non, mais je suppose que notre "leader" doit en avoir une, d'idée », glissa Shion en désignant du menton le vieil homme, assis non loin d'eux. De Grandfort manipulait nerveusement son téléphone portable, l'ouvrant et le fermant sans cesse.

« J'espère que l'intention de téléphoner en plein vol ne va pas lui prendre. Je n'ai pas envie qu'il fasse s'écraser l'avion sous prétexte qu'il s'inquiète pour Camus, pesta Dohko.

– Oui, c'est vraiment étrange, son intérêt pour notre ami. Tu remarqueras que Camus n'a pas été non plus très clair ces temps derniers, à se faire appeler Gabriel. Il veut cacher quelque chose à De Grandfort, à ce que l'on dirait », remarqua Shion d'un air songeur.

« Oui, je me demande bien ce qui lie ces deux hommes... »


Italie, Venise, 5 juin 2004, 7 h 30 (June 5, 2004, 5 : 30 AM GMT +2 :00)

Palais Visconti

La bille de cristal brillait entre les doigts de Sylvenius. Il approcha de ses yeux l'objet et ne put réprimer un sourire en reconnaissant les curieux motifs gravés en son cœur. Les armes du clan de Cyphar. Son clan.

Visconti le regarda faire, cachant du mieux qu'il le pouvait sa surprise, puis reporta son attention sur le lit et le patient très spécial qui y gisait. Il contempla d'un air légèrement dégoûté les tuyaux alimentant le cadavre vivant en sang, et se demanda une fois de plus si c'était vraiment Lùitgard Von Reiks que Sylvenius recherchait, ou tout simplement l'étrange sphère qu'il tenait dans ses mains.

« C'est un bien beau, mais étrange objet que Lùitgard détenait », murmura finalement Visconti.

Le sorcier esquissa un pâle sourire et rangea la bille de cristal dans l'un des replis de son manteau.

« Effectivement, et je le garde... Ce cher Lùitgard ne m'en voudra pas de la lui avoir prise, en échange de son sauvetage. Quels sont les pronostics sur sa guérison ? » s'enquit Sylvenius d'une voix suave.

« Il sera de nouveau sur ses jambes d'ici deux jours, et en plein possession de ses facultés dans une semaine. Faites-nous confiance : ce n'est pas la première fois que nous régénérons un vampire. Celui-ci est plus que millénaire : ses capacités de guérison sont impressionnantes.

Sylvenius s'approcha du lit et détailla du regard le corps qui y reposait : le cadavre noir et répugnant qui avait été amené il y a quelques heures avait pris une teinte plus claire, et semblait se recomposer. Des muscles s'étaient reformés sur le tronc et les cuisses, vibrant légèrement et donnant à cet horrible spectacle toute sa dimension surnaturelle. Il ne s'en détourna que lorsqu'il sentit que Visconti l'observait, et essayait visiblement de lire ses pensées quant à la fameuse bille de cristal. Ceci l'agaça au plus haut point : depuis la visite du Grand Maître d'Ermengardis, Visconti avait non seulement pris l'habitude de fermer son esprit aux tentatives d'intrusion de Sylvenius, mais s'efforçait également de s'introduire dans le sien. Une manière de faire qui déplaisait fortement au sorcier.

« Giuliano, j'apprécie énormément ta présence et ton soutien à mes côtés...

– Merci, maître », répondit Visconti en s'inclinant.

Sylvenius se redressa et s'approcha de son chancelier, le toisant de toute sa haute taille.

« Pour cette raison, je serais profondément désolé de briser le sceau qui te protège de la malédiction frappant ta famille depuis près de sept siècles. »

Visconti blêmit et ne pouvant esquisser qu'un timide « Pardonnez-moi maître », se retira promptement.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 15 h 30 (June 5, 2004, 6 : 30 AM GMT +9 :00)

Pavillon Komokuten

Camus ouvrit la porte du salon et repéra presque immédiatement la silhouette de Hyoga, qui s'affairait à remettre l'une des chaussures du petit Camú. L'enfant trônait fièrement au sommet de deux valises, empilées sur l'un des canapés. Hyoga avait dû entendre que quelqu'un entrait, car il se retourna, et affecta un air à la fois surpris et heureux en voyant son ancien maître se tenir devant lui.

« Camus, je vois que tu vas mieux…Tu nous as fait une sacrée frousse », fit Hyoga, tout en caressant la chevelure de son fils. L'enfant sourit lui aussi au Français.

« Ça va, je suis encore un peu fatigué, mais ça va mieux... Désolé pour l'inquiétude que je t'ai causée », répondit Camus d'une voix neutre. « Tu t'en vas ?

– Eh oui, je prends l'avion pour Moscou ce soir. Je n'étais venu que pour quelques jours, mais il faut que je rentre maintenant, le reste de ma petite famille va finir par s'inquiéter, ma femme Irina en tête », acquiesça Hyoga, tout en retenant son fils qui commençait à s'agiter du haut de sa montagne de valises.

« Je vois... C'était très aimable de ta part d'être venu nous rendre visite », ajouta Camus d'une voix terne.

Le sourire de Hyoga s'effaça légèrement.

« Comptes-tu vraiment t'engager dans les rangs de l'Ordre d'Ermengardis, même après ce qu'il s'est passé il y a quelques jours ?

– Oui, et ces événements ne me font pas peur. Tu n'as vraiment pas à t'inquiéter pour moi », répondit Camus en fronçant les sourcils.

« Je ne m'inquiète pas... Tu as maintes et maintes fois prouvé que tu étais assez responsable pour diriger ta vie », s'excusa Hyoga, tout en retenant une nouvelle fois son fils.

« Effectivement. Mais puis-je te poser une question... plutôt indiscrète ?

– Oui, je t'en prie.

– A contrario, pourquoi toi, ne t'es-tu pas engagé dans les rangs d'Ermengardis ? »

Hyoga baissa la tête, et fit une sorte de grimace, laissant deviner à Camus que la réponse n'était pas si facile à donner.

« Au risque de passer pour un lâche, je te répondrai que je ne veux plus être mêlé à une quelconque guerre, qu'elle soit divine, sainte ou quoi que ce soit d'autre. J'en ai assez de perdre mes proches et de souffrir de leur mort. J'ai souffert lorsque tu as disparu, j'ai tremblé pour mes compagnons d'armes un nombre incalculable de fois. Mais maintenant que j'ai une famille, il est pour moi hors de question de risquer de perdre qui que ce soit dans une nouvelle bataille. »

Camus acquiesça de la tête.

« Je ne te juge pas... Je te comprends même. Moi, je n'ai rien à risquer, encore moins à perdre...

– Tu pourrais perdre une nouvelle fois la vie. Cela me semble suffisant pour te demander d'être très prudent », insista Hyoga.

Cette fois-ci, Camus ne sut que répondre et se contenta de détourner le regard.

Camú, qui n'avait pas cessé de s'agiter, bascula soudain de son siège improvisé et retomba sur l'un des coussins. Hyoga se pencha en soupirant et remit son fils en position assise, constatant avec crainte que les yeux de l'enfant se perlaient de petites larmes, annonciatrices d'un orage proche et bruyant. Pourtant, les sanglots s'arrêtèrent net dans la gorge du garçonnet et celui-ci se contenta de demander d'une voix tremblotante :

« Dis papa, qu'est-ce qu'il a, Grand Camus ?

– Quoi ? »

Hyoga se retourna. Camus était tombé à genoux et avait porté ses mains à son cou, tentant de desserrer de celui-ci un étau invisible. Hyoga cligna des yeux et crut apercevoir deux ombres s'agiter autour de lui : l'une semblait être humaine, l'autre tenait tout du démon ailé. L'une des silhouettes fut soudain happée par le corps de Camus, qui glissa à terre et se mit à convulser. Tiré de sa stupeur par ses gémissements, Hyoga accourut à ses côtés.

« Camus, réponds-moi ! » appela Hyoga, secouant doucement le Français pour susciter une réaction.

Le petit Camú, qui avait assisté la scène tout comme son père, ne put retenir ses sanglots plus longtemps.


Grèce, Territoire du Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 9 h 30 (June 5, 2004, 6 : 30 AM GMT +3 :00)

Sous le Temple Sounion

L'épée rouillée rebondit contre la roche avec un bruit métallique. Bàlint se retourna pour vérifier qu'Ishara ne l'avait pas suivi dans l'étroit tunnel qu'il avait découvert quelques heures plus tôt. Il avait attendu que sa compagne d'infortune se rendormît, vaincue par la fatigue et les terribles visions de ses meurtres passés. Il ressentait – à sa plus grande surprise – une légère honte à s'enfuir ainsi, l'abandonnant dans cette grotte sinistre : Ishara avait tout de même veillé sur lui durant son délire. Cependant, Bàlint soupçonnait que c'était plus la peur de l'inconnu qu'un réel dévouement qui avait poussé la princesse babylonienne à agir de la sorte.

Bàlint se força à ne plus s'en faire un cas de conscience : il faisait cela pour protéger Gàbor, avant tout et pour tout. Il n'avait pas parlé à Ishara de l'apparition du « fantôme » de Gàbor, ni de ce qu'il lui avait révélé. Si Ishara apprenait que Gàbor était de nouveau « sur terre », elle chercherait à le retrouver. Elle le ferait souffrir, comme elle l'avait torturé cinq siècles auparavant. Alors que lui, Bàlint, ferait tout pour apporter le bonheur à son frère trop longtemps disparu : il userait de toutes les magies pour lui redonner un corps, l'élèverait au rang d'immortel et ne le quitterait plus. Il le protégerait, tout comme il n'aurait jamais dû cesser de le faire.

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646, Château de Szeged

Gàbor et Bàlint fixaient la dépouille de leur père. Celui-ci était allongé sur une charrue, tractée par un robuste cheval de trait, son bouclier couvrant sur son torse et son épée posée à côté de lui. Sur la route reliant le château au cimetière, les habitants du village s'étaient amassés et saluaient bien bas leurs maîtres : celui qui n'était plus et celui qui lui succédait, Bàlint de Szeged, son fils aîné. Ce dernier, âgé de vingt ans, dévisageait un à un ses sujets alors qu'il avançait. Derrière lui, Gàbor, de deux ans son cadet, fixait ses yeux embués de larmes sur le métal poli du bouclier paternel.

Gàbor songea qu'il ne pourrait jamais remplir cette tâche. Il se sentait épuisé par les combats des derniers jours, et ô combien non préparé à diriger le destin de trois cents personnes, qui lui étaient désormais dévouées corps et âmes. Et surtout, la situation était trop critique pour qu'il n'en conçoive pas de la peur.

Le cortège se retrouva très vite en face du bûcher, là où le corps de son père devait être réduit en cendres, et où son voyage vers les cieux commencerait, long chemin menant à une possible résurrection dans une vie antérieure. Un scenario auquel Gàbor croyait de tout son cœur, mais que Bàlint réfutait totalement. Une fois qu'on était mort, on était mort. Point final. Pour lui, ça ne faisait aucun doute.

Un frisson de terreur le parcourut, alors qu'il en venait à la conclusion qu'à un moment donné tout s'arrêterait, et qu'il retournerait au néant. L'un des conseillers de son père lui tendit une torche, donnant le signal de début de crémation.L'objet lui brûla les doigts, bien que la flamme ne consumât sagement que l'extrémité. Quelque part entre rêve et réalité, il s'approcha du bûcher et enfonça le flambeau dans l'amas de bois brunâtre. Il contempla les flammes vacillantes se lever progressivement, grandissant en taille puis en force dans un tourbillon orange vif.

Le brasier ronflait avec fureur lorsqu'il sortit de sa transe. Des paroles murmurées dans cette étrange langue qu'est le latin lui parvinrent : il se retourna et vit Gàbor qui était tombé à genoux. Sans doute priait-il, comme leur père leur avait appris. L'irritation de Gàbor s'accrut inexplicablement à la vue de cette scène : il s'approcha de son cadet et tira son épée du baudrier qu'il portait dans son dos. Sans hésitation, il la pointa en direction de son jeune frère.

« Debout, Gàbor ! »

Son cadet releva son regard saphir, noyé de larmes, vers son aîné.

« Je ne peux pas, mon frère... notre père... »

La lame de Bàlint s'approcha dangereusement de la gorge de Gàbor. Autour des deux frères, les dignitaires s'agitaient devant le comportement inattendu de l'héritier en titre, les plus hardis ayant déjà dégainé leurs épées.

« Père ne reviendra plus, Gàbor... Inutile de prier, c'est terminé pour lui.

Non, rien n'est terminé : sa vie éternelle ne fait que commencer !

C'est fini, Gàbor ! Il n'y a pas de vie après la mort !

Mais... »

Une gifle résonna sur la joue du jeune homme, dont les yeux brillèrent autant de chagrin que d'incompréhension.

Bàlint se détesta lui-même, mais il savait que son comportement était juste : Gàbor devait se reprendre et vite ! Les monstres buveurs de sang pouvaient passer à l'offensive à tout moment, et lui-même avait besoin de son frère, de son soutien de guerrier.

« Il ... ne... reviendra... pas... » articula Bàlint, insistant sur chaque mot. Un nouveau sanglot lui répondit. « Dégaine ton épée, Gàbor de Szeged ! » hurla-t-il.

Le ton de Bàlint était sans appel. Gàbor dégaina à son tour l'épée du baudrier qui ceignait ses épaules, puis la planta dans le sol, avant de laisser éclater son chagrin.

« Bàlint, je t'en prie... Pourquoi toujours te montrer si dur ? Ne peux-tu pas prendre le temps de pleurer notre père, au lieu de toujours chercher à refouler tes sentiments ? »

Bàlint ne put résister au spectacle de son jeune frère en larmes. Il oublia quelques minutes qu'il était le Seigneur de Szeged, qui devait se montrer infaillible et inflexible devant ses sujets. Son épée se planta dans le sol, tout contre sa jumelle, les deux visages féminins qui ornaient les pommeaux se faisant face. Bàlint prit Gàbor dans ses bras, et pressa le visage dévoré par les larmes contre sa poitrine.

« Soit fort, mon frère ! Ne pleure plus... plus jamais », murmura-t-il à l'oreille de Gàbor. « Oublie ces sentiments qui te rendent faible. »

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Bàlint secoua la tête pour chasser ce souvenir, remontant à la veille de leur transformation.

L'épée ricocha de nouveau contre la pierre grise de la roche, perçant ses flancs et laissant le passage à la lumière. Bàlint ressentit une vive douleur lorsque l'un des légers rayons effleura son poignet. Il le retira prestement, observant avec horreur la profonde brûlure que cette courte exposition avait créée.

« Se pourrait-il que tu aies raison, mon frère, j'aurais regagné mon âme… ce qui affaiblit considérablement mes pouvoirs », murmura-t-il. L'évidence de ce fait lui sauta à l'esprit : bien que ses blessures se cicatrisaient de plus en plus vite, ses pouvoirs télékinésiques étaient pour l'instant réduits à néant. Il avait essayé de faire voler la paroi rocheuse en éclat, mais sans succès. Il lui était de toute façon impossible de faire flotter ne serait-ce qu'une petite pierre dans les airs.

« Tu t'enfuyais, n'est-ce pas ? »

Se retournant, Bàlint se retrouva face au regard lourd de reproches d'Ishara. Il hésita un instant sur ce qu'il devait lui répondre : mais il était inutile de nier.

« Je n'ai pas de compte à te rendre, Princesse ! » rétorqua-il le plus froidement possible.

Ishara fut parcourue d'un frisson, et Bàlint crut voir des larmes perler à ses yeux. Elle fit un pas de plus pour se retrouver devant lui. Le bruit mat d'une gifle retentit dans le silence de la grotte.

« Tu m'as traitée comme une esclave, rabrouée, presque battue lorsque nous étions au Sanctuaire. Et moi, idiote que je suis, je t'ai veillé pendant que tu délirais. J'aurais pu m'enfuir, mais je suis restée. Et c'est ainsi que tu me remercies ! N'aurais-je pas droit à un minimum de respect, voire de confiance de ta part ! »

Bàlint, qui avait baissé la tête durant le sermon, la releva aussitôt. Ces yeux brillaient d'une colère aussi subite que violente.

« Respect ? Quelle ironie d'entendre ce mot dans ta bouche, chère Ishara ! As-tu fait preuve du moindre respect envers mon jeune frère ? Tu t'es servie de lui comme d'un objet de plaisir, sans te soucier de ce qu'il éprouvait pour toi !

– J'étais folle ! Je ne savais pas ce que je faisais… J'étais sous l'emprise de la malédiction d'Adalbert ! » se justifia Ishara.

« Mais oui ! La malédiction et la folie : deux bons prétextes dont tu as usé pour mettre qui tu voulais dans ton lit ! »

Ishara poussa un cri d'indignation et tenta de le gifler une seconde fois, mais Bàlint fut plus rapide, et lui saisissant le poignet, la bloqua au milieu de ce mouvement.

« Lâche-moi ! hurla-t-elle, en tentant de se dégager.

– Oh oui, et avec grand plaisir ! Mais avant cela, tu vas m'écouter, et te mettre ceci dans ta charmante petite tête : je ne suis pas mon frère. Inutile de lever tes grands yeux sur moi, ou de venir pleurer pour ma protection, mon aide ou ma clémence. Je ne te dois rien ! »

Bàlint relâcha le poignet d'Ishara qui, tremblante, s'affaissa sur les genoux et éclata en sanglots. Bàlint, dépassé par cette réaction et un dérangeant sentiment de culpabilité qu'il n'aurait jamais cru possible, recula jusqu'à se retrouver acculé à la paroi rocheuse.

« Je suis désolé… » s'excusa-t-il, ne comprenant pas lui-même pourquoi il prononçait ces paroles.

« Mais pourquoi m'as-tu tirée de mon cercueil, si tu me détestes tant ? Je ne comprends pas ! » murmura la Babylonienne, essuyant du mieux qu'elle pouvait ses larmes.

Le Magyar perdit toute sa belle assurance.

« Venger Gàbor... Je voulais venger Gàbor, c'est tout... » répondit-il dans un souffle.

Ishara releva la tête, surprise et surtout saisie d'entendre le nom de celui qu'elle avait jadis aimé, mais détruit.

« Venger Gàbor ? Mais comment ?

– Tu avais participé à la condamnation à mort de mon frère et de moi-même. Je voulais te le faire payer. Et lorsque Perséphone a eu besoin de créatures capables d'exécuter son petit travail avec les chevaliers d'or, c'est à toi et à Glaucus que j'ai pensé. Je vous ai libérés, régénérés de mon propre sang, mais mon but était clair ; vous supprimer dès la mission terminée ! »

Ishara poussa un cri d'indignation, mais ne put s'exprimer en paroles. Elle se contenta de fixer Bàlint, secouant la tête comme si elle cherchait à nier cette vérité trop affreuse.

« Mais Perséphone vous a pris sous son aile... Je me suis résigné à patienter, à attendre qu'elle me soit définitivement dévouée corps et âme pour lui réclamer ta tête, celle de Glaucus, ainsi que celles des autres généraux de Marius. Mais... »

La voix de Bàlint s'étrangla dans sa gorge et il ne put continuer.

Ishara se releva lentement, et s'approcha de Bàlint. L'expression de son visage était redevenue calme, légèrement froide.

« J'ignore pourquoi je suis arrivée à éprouver un tel sentiment, mais en tout cas la seule chose que je ressens pour toi, en ce moment même, c'est de la pitié. Pauvre Bàlint ! Non seulement tu n'as jamais cessé de souffrir de la disparition de Gàbor, mais par ta haine et ton désir de vengeance, tu as fait se retourner contre toi la seule femme qui aurait pu t'aimer, et que, certainement, tu aimais... »

Bàlint sentit son regard se brouiller, comme si sa conscience s'échappait à la suite d'un coup de poignard. Il entendit soudain un bruit de craquement provenir de la paroi qu'il venait d'entailler, et vit des pierres s'en détacher, agrandissant le faisceau lumineux qui balaya plus largement la grotte. L'un des rayons atteignit Ishara à l'épaule. Elle hurla, mais incapable de bouger, fut frappée dans le dos par un second. Bàlint, comprenant le danger qu'elle courait, bondit vers elle, et s'en prêter garde à la lumière qui brûlait une main, tira Ishara à lui. Il se plaqua contre l'un des murs rocheux, et tenant fermement Ishara contre lui, s'éloigna de la source lumineuse. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut certain d'être en sécurité.

« Est-ce que ça va ? demanda-t-il à Ishara, qui tremblait contre sa poitrine.

– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Mais que nous arrive-t-il ? » balbutia-t-elle, totalement choquée.

Bàlint la regarda, hésitant à lui révéler la vérité.

« Nous avons retrouvé une âme, et perdu temporairement nos pouvoirs de vampires. Nous sommes aussi faibles qu'à notre création. »

Cette révélation abattit les dernières barrières de résistance d'Ishara, qui glissa sur le sol, aux pieds de Bàlint. Celui-ci aurait voulu la chasser, faire cesser cette intimité qu'il ne souhaitait pas, mais il n'en eut pas le courage.

« Il faut que nous sortions de là, ou nous allons devenir fous… » murmura-t-il.


Japon, quartier général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 15 h 35 (June 5, 2004, 6 : 35 AM GMT +9 :00)

Pavillon Komokuten

Les larmes coulaient sur les joues de Camus, alors que celui-ci murmurait un nom que Hyoga eut toute la peine du monde à saisir.

« Bàlint... Bàlint...

– Camus ! Réponds-moi ! » supplia Hyoga en le secouant légèrement.

Mais son appel eut un effet plus négatif que positif : non seulement Camus ne réagit pas, mais le petit Camú se mit littéralement à cicler de peur. Le Russe attrapa son fils par un bras, l'obligeant à lui faire face.

« Camú, je t'en prie, arrête ! » ordonna-t-il, mais les pleurs de l'enfant redoublèrent. « Camú ! Arrête de pleurer… maintenant ! » hurla-t-il, perdant son sang froid.

Le gamin cessa de sangloter et contempla le visage crispé de son père. Hyoga sentit immédiatement la honte l'envahir : en quelques jours, son fils avait vu beaucoup de choses surnaturelles, beaucoup trop. En tout cas, beaucoup plus que ce qu'il aurait aimé lui montrer dans toute une vie. Mais la vision de son ancien maître, évanoui et respirant de plus en plus laborieusement, l'incitait à agir, et cela, au plus vite.

« Camú, va chercher des secours ! Vite ! »

L'enfant acquiesça, visiblement impressionné par le regard de son père et s'enfuit en courant du salon.

Hyoga cala plus confortablement la tête de Camus sur ses genoux, et lui saisit une main alors que celui-ci poussait un gémissement de douleur.

« Camus, est-ce que tu m'attends ? »

O

Une douleur fulgurante à la gorge tira un hurlement à Camus, lui faisant presque perdre connaissance. Dans les ténèbres, le visage d'un jeune homme à la chevelure châtain et aux yeux d'un gris acier lui apparut...

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Ses forces l'abandonnant, Gàbor cessa de se débattre, laissant sa tête pencher en arrière. Ses poumons le brulaient, le faisant hoqueter de douleur. Amalric dégagea son visage barbouillé de sang de son cou, et lui lança un regard mêlé de désir et de convoitise qui acheva d'insinuer la terreur en lui. Il avait envie de fuir ce monstre, se mettre à l'abri, mais son corps ne répondait plus, devenu aussi lourd, froid et immobile qu'une roche. Il eut l'impression d'être happé par le vide, les lumières dansant autour de lui et ses oreilles bruissant si violemment qu'il crut que sa tête allait éclater.

Il était en train de mourir.

Son regard implorant s'accrocha à celui rempli d'inquiétude de son frère, puis sa vue s'obscurcit. Il savait qu'il était condamné.

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« Non, je vous en prie… faites que cela s'arrête », hurla-t-il, tendant ses mains devant lui comme pour repousser cet être tout droit sorti de souvenirs qui n'étaient pas les siens.

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Une chaleur lancinante montait au creux de son ventre, plus présente à chacun de ses coups de reins. D'un geste, il balaya l'une des soyeuses mèches brunes qui barraient le visage de sa maîtresse. Les prunelles noires, dilatées par le plaisir, se rivèrent à son regard enflammé. L'une de ses mains agrippa fermement celle de sa belle. Il sentit presque aussitôt la contre-attaque de celle-ci dans son dos. Une main coquine remontait de ses fesses, effleurant sa colonne vertébrale d'une exquise caresse que Gàbor aurait volontiers comparée à la brise. Les doigts se firent plus fermes sur ses omoplates, puis des ongles pointus déchirèrent sa peau, lui arrachant un cri où se mêlaient douleur et extase.

« Amalric ! » gémit Ishara.

Le plaisir fit place à la souffrance, puis Gàbor eut l'impression qu'il se séparait physiquement en deux. Les griffes continuant leur progression dans sa chair le firent basculer un peu plus dans un monde cotonneux, illuminé par une lumière blanche. Il se retrouva dos au mur de la chambre, témoin horrifié de l'union barbare entre... lui-même et cette beauté orientale. Le dos de son double s'ourlait de filets rouges, à mesure que sa peau se fendait sous les serres de la femme vampire. Il contempla avec dégoût son corps poursuivre son œuvre de plaisir, alors que sa partenaire criait le nom d'un autre.

« Mon âme… réprouverait-elle ce que je suis en train de faire ? »

Il se sentit happé par le corps masculin qui, affaissé sur celui de sa compagne, tremblait sous l'effet de l'intense plaisir. Un nouveau blanc se fit dans sa mémoire, mais il ne sut pas combien de temps cela dura. Lorsque la lumière aveuglante s'éteignit, il distingua de nouveau les yeux couleur émeraude. Sa main caressait doucement la joue d'Ishara.

« Que suis-je ? Mon amour... » murmura-t-il.

Mais les yeux d'Ishara ne reflétaient guère plus que la folie. Gàbor la serra contre lui, embrassant son front moite, étreignant ce corps vibrant de la jouissance à laquelle, en quelque sorte, il n'avait pas participé. Quelle étrange sensation !

« Amalric...

Ne t'inquiète, tu n'es pas seule... » se contenta-t-il de répondre, caressant la chevelure de jais étalée sur la literie si blanche.

Il comprit alors que Minos ne lui avait pas menti en lui disant qu'en lui rendant son âme, il le condamnait à des tortures éternelles. Il avait placé à jamais en conflit son âme avec ses bas instincts de vampire.

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« La douleur, la tristesse, le plaisir… je ne peux pas en supporter davantage ! » gémit Camus en griffant de ses doigts le chanvre du tatami.

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Une douleur fulgurante traversa sa poitrine, puis tout devint flou autour de lui. Gàbor essaya d'arracher le plastron de sa cuirasse pour retirer la flèche qui le brûlait, puis après plusieurs tentatives infructueuses, comprit qu'il était trop tard. Celle-ci était enfoncée dans son cœur, distillant son poison dans tout son corps.

Il tourna une dernière fois son regard vers Bàlint. Sa main se tendit en direction de son frère, de même qu'une effroyable douleur déchira sa chair. Son aîné, lui aussi cloué au sol par plusieurs flèches, fit la même tentative désespérée pour attraper sa main.

« Mon frère, un jour je reviendrai... Je t'en prie. Sois là pour m'accueillir. J'ai tellement peur du néant ! »

Sa voix s'étrangla dans sa gorge, alors qu'il sentit une intolérable chaleur gagner son corps, trop dévastatrice pour qu'il n'y résistât.

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Une douleur indescriptible le parcourut de part en part : il eut l'impression que son corps entier s'enflammait. Il ouvrit les yeux, et releva légèrement la tête, cherchant à happer le peu d'air qui se raréfiait. La sensation de brûlure s'intensifia, lui arrachant un long râle, et il crut qu'il allait perdre connaissance de nouveau. Les bruits et les couleurs continuaient à tourner autour de lui, mais ce ne fut qu'après quelque temps – dix, vingt minutes, une heure ? Ou peut-être quelques secondes ? – que Camus fut capable de distinguer ce qui l'entourait et reconnut le visage de Hyoga.

« Où suis-je ? »


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 9 h 45 (June 5, 2004, 6 : 45 AM GMT +3 :00)

Aéroport Eleftherios Venizelos

La porte vitrée s'ouvrit sur le hall des arrivées. Kanon ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement, heureux que ce long voyage Tokyo-Athènes avec escale à Paris s'achevât enfin. Son sourire s'effaça pourtant bien vite lorsqu'il vit que Thétis, qui l'avait précédé à la douane, lui tournait ostensiblement le dos. Il soupira en se remémorant la petite comédie qu'elle avait faite au départ de Tokyo, en refusant catégoriquement de prendre place à côté de lui, arguant qu'elle désirait être près d'un hublot. Kanon en avait ressenti de la honte – d'être ainsi désigné comme le sale type dont on ne veut pas comme voisin – du dépit et surtout une profonde déception. De toute évidence, ses excuses n'avaient servi à rien, et Thétis lui en voulait toujours.

Une seule chose rassurait Kanon, et lui mettait presque du baume sur le cœur : ses compagnons de voyage n'étaient pas loin de partager les mêmes sentiments que lui. Non pas qu'ils étaient au courant de ses petits problèmes avec Thétis, mais aucun n'était visiblement heureux de revenir au Sanctuaire, leur terre d'entraînement, de gloire et de souffrances. Kanon glissa un regard sur Aiolia et Marine : ces deux-là s'étaient à coup sûr beaucoup rapprochés ces derniers jours (en témoignait la façon dont Marine avait posé sa tête sur l'épaule d'Aiolia plusieurs fois durant le vol). Mais pour l'heure, tous deux étaient silencieux et d'humeur sombre. Kanon pouvait le comprendre : tout comme lui, Aiolia avait vécu le douloureux affrontement contre ses frères d'armes avant de plonger en enfer, et Marine avait été bannie du Sanctuaire Terrestre. A leur côté, le visage d'Aldébaran ne traduisait des souvenirs guère plus joyeux. Même Thétis, qui n'avait jamais servi Athéna, et n'avait jamais séjourné en Grèce, se montrait plutôt morne et triste.

« Thétis… Thétis, belle Thétis, est-ce à cause de moi que tu es si renfermée ? » se demanda-t-il en jetant un discret regard en direction de la blonde tant convoitée, qui lui tournait toujours le dos.

« Bon ! Où est le comité d'accueil ? entendit-il Aldébaran lancer sur un ton faussement joyeux.

– Autant que je sache, cette mission a été gardée secrète. Je vois mal un comité d'accueil se ramener avec fleurs et fanfares, railla Kanon.

– L'escadron d'Athènes a réservé deux voitures avec chauffeurs… nous ferions mieux de nous rendre à l'hôtel, poser nos affaires et faire une dernière passe sur nos plans », proposa Marine, en leur faisant le geste de la suivre vers la sortie Porte A3.

Kanon observa avec un certain intérêt Aiolia prendre galamment l'une des mallettes de la Japonaise, qui le remercia par un discret sourire. Il ressentit un petit picotement au cœur en constatant le bonheur de ces deux-là, certes caché mais bien réel. Il jeta un coup d'œil vers Thétis et vit qu'elle ramassait elle aussi ses deux bagages.

« Tu veux que je t'aide ? Je peux porter ta mallette si tu veux », glissa-t-il avec une fausse assurance.

Thétis releva la tête et le toisa de ses magnifiques yeux bleus.

« C'est très galant de ta part, mais il y a mon ordinateur à l'intérieur. Je ne peux le confier qu'à des mains délicates », répondit-elle froidement, avant d'accrocher ladite mallette à son épaule.

Elle s'éloigna sans un regard pour Kanon, qui poussa un profond soupir. Il se reprit pourtant bien vite en entendant un ricanement étouffé près de lui. Il se retourna et vit qu'Aldébaran avait toutes les peines de monde à contenir son rire.

« Quoi ? demanda Kanon d'un ton hargneux.

– Rien ! » pouffa le géant, en ramassant ses bagages.

Kanon le regarda filer d'un air renfrogné. Il avait horreur d'être pris en état de faiblesse, et encore plus de se faire remballer par Thétis. Cette mission commençait vraiment mal, et à moins qu'elle ne lui permette de rabattre leur caquet à quelques Spectres – nommément, Rhadamanthe et Rune, quoiqu'il n'écartait pas de rendre la monnaie de leur pièce à Minos et Éaque – il la classait déjà comme véritable bérézina.

« C'est la dernière fois que je me fais avoir comme ça » maugréa-t-il en ramassant à son tour ses bagages.

Il emboîta le pas à ses compagnons en traînant les pieds.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 9 h 50 (June 5, 2004, 6 : 50 AM GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Minos regardait avec une surprise grandissante Rune manier avec dextérité le fouet qu'il lui avait confectionné juste avant son agression. Il avait amené son procureur dans cette pièce reconvertie en atelier pour lui montrer l'objet dans l'espoir que cela le remonterait un peu, mais ne s'était pas attendu à ce que ce dernier s'en saisisse et ne commence à le manipuler. Minos avait beau chercher la moindre trace de fatigue ou de gêne sur le visage de son subordonné, il ne voyait que la concentration et un petit sourire de contentement se former au coin de ses lèvres. Les coups étaient précis, calculés au millimètre près et assénés avec une force mesurée. Minos se décida à lui parler lorsque la pointe du fouet s'entortilla autour du col d'une jarre et la décapita.

« Je vois que tu n'as pas perdu la main. Tu es toujours aussi redoutable avec un fouet, dit-il. Mais tu ne devrais pas t'agiter autant : tu es en convalescence.

– Ne vous inquiétez pas, seigneur Minos, je me sens en pleine forme », assura Rune tout en enroulant le fouet dans sa main, ses doigts caressant presque amoureusement le cuir. « Je ne me sens absolument pas fatigué, et d'ailleurs, cela me fait du bien de faire un peu d'exercice après avoir été cloué au lit si longtemps. »

Minos aurait bien fait objection, mais il ne trouva pas les arguments pour convaincre son disciple de cesser cet entraînement, à part de lui rappeler qu'il y a deux jours encore, il était mourant et que son réveil ne datait que de la veille. Mais comment expliquer le fait qu'il se soit remis si vite, faisant preuve d'une vitalité étonnante ? Plus tôt dans la matinée, Rune avait surpris toute la tablée par son bon appétit, faisant plus qu'honneur au petit déjeuner. Même le récit inquiétant de Sylphide et Valentine n'avait pu le détourner de la tâche de vider son assiette avant de la remplir à nouveau. Cela faisait plaisir de voir Rune en bonne santé, mais tout de même… son extraordinaire vigueur avait un côté surnaturel.

Swoouchhhh !

Le bruit du fouet claqua de nouveau, extirpant Minos de ses réflexions. Une fois de plus, la lanière fendit l'air avec précision pour s'enrouler autour de l'un des montants d'une petite bibliothèque. Celle-ci commença à craquer lorsque Rune tira fortement sur le manche, comme s'il voulait arracher une partie du meuble.

« Rune ? » demanda-t-il, arquant un sourcil.

Le Balrog n'était pas seulement en forme : il devenait carrément vindicatif.

O

La préoccupation qui se peignit sur le visage du Griffon n'échappa pas à Rune, qui décida d'arrêter là son entraînement. Il comprenait parfaitement que Minos s'inquiétât pour lui et soit un peu circonspect quant à son miraculeux rétablissement : lui-même ne se l'expliquait pas. Mais la vie était belle et bien revenue en lui, coulant dans ses veines avec une force qui le rendait quasi-euphorique.

« J'en connais un qui ne tiendra pas cinq minutes devant moi », songea-t-il avec satisfaction.

Il avait suffi que Minos lui montre le fouet et le laisse le prendre en main pour que Rune en imagine une utilisation très concrète : punir Kanon et le mettre à mort. Dès les premiers jets, il avait mentalisé le Gémeau se tenant devant lui, retrouvant immédiatement sa précision et son habileté. C'est tout juste s'il n'avait pas poussé un soupir de contentement lorsqu'il avait décapité la jarre, s'imaginant voir rouler la tête de Kanon au sol.

« On verra qui va mater l'autre, Kanon. Mais cette fois-ci, ce sera un combat d'homme à homme, et tu ne pourras pas compter sur tes illusions traîtreusement portées dans le dos pour me battre. »

Rune ne put empêcher un petit sourire cruel de perler sur ses lèvres : il était bien persuadé qu'il possédait un avantage sur le Gémeau. Il devait remercier Alvar Theländer pour une chose : il lui avait légué un corps en parfait état, entraîné quotidiennement et aguerri aux techniques de combat. Kanon pouvait-il se targuer d'autant ?

« Rune ? »

O

Minos sentit l'inquiétude grandir en lui lorsqu'il vit l'expression perverse qui se peignait sur son visage. Cela ne ressemblait pas à Rune, d'habitude si froid et tellement maître de ses émotions qu'il ne les laissait pratiquement jamais paraître. Quelque chose avait changé en lui, mais il ne parvenait pas à définir quoi.

« Nous devrions retourner à nos appartements : je pense que tu as fait suffisamment d'exercice comme cela », lâcha-t-il, soudainement désireux d'ôter l'arme des mains de son jeune compatriote.

« Bien, monseigneur. »

Reprenant une expression neutre, Rune tendit le fouet à Minos, qui s'empressa de s'en emparer et le rangea dans un étui. Il fixa de nouveau le visage du Balrog, tentant de déchiffrer dans les prunelles lavande l'origine de son changement de comportement.

Un bruit de pas précipités interrompit ses observations : Éaque déboula dans la pièce sans même frapper et se posta devant Minos avec un air sévère. Fidèle à sa nouvelle habitude, il ignora Rune avec condescendance.

« Minos, Rhadamanthe désire faire une réunion au plus vite. C'est au sujet de ce qui s'est passé cette nuit. Darius sera également présent. »

Minos adressa un léger hochement de tête à Rune, qui s'éloigna de quelques pas pour les laisser discuter. Il était inutile de provoquer Éaque, qui certainement n'attendait que cela.

« C'est à propos des bruits étranges que nous avons entendus la nuit dernière ?

– S'il n'y avait eu que des bruits, Rhadamanthe ne s'affolerait pas de la sorte », répondit Éaque en appuyant la gravité de la situation par de grands gestes. « On a retrouvé des traces de griffes profondes dans la porte d'entrée. Et Sylphide est catégorique : il a été suivi, voire même coursé dans les couloirs.

– C'était peut-être un animal sauvage qui s'est introduit dans le temple, se hasarda Minos.

– Je n'ai pas l'impression qu'il y a beaucoup de faune sauvage sur cette colline », répliqua Éaque.

O

Bien que resté prudemment à l'écart, Rune ne perdait pas une miette de la conversation entre Minos et Éaque. Les bruits sinistres qui avaient filtré depuis l'extérieur lui avaient littéralement glacé le sang. Déjà que sa douloureuse expérience avec Bàlint lui avait fait détester ce temple, il n'avait plus qu'une envie : quitter ce lieu. La question étant : pour aller où ? Il était persuadé qu'il ne devait pas être le seul à se la poser. Une chose était sûre : il suivrait le seigneur Minos dans ses décisions, et lui exposerait en temps voulu ses plans de vengeance concernant Kanon. Son maître comprendrait certainement ses motivations.

« Rendez-vous dans une heure, dans la salle principale. »

La voix d'Éaque débordait d'autorité, mais également de contrariété. Rune sentit le regard du Juge se poser sur lui, irradiant d'intensité, le faisant frissonner. Il se retourna promptement, entendant avec soulagement les bruits de pas d'Éaque s'éloigner. Troublé, il étendit machinalement une main pour se saisir de la veste légère qu'il avait abandonnée sur un banc, près de la fenêtre d'où filtraient de radieux rayons de soleil. Il se mordit les lèvres pour ne pas hurler sa douleur lorsqu'il ressentit une vive brûlure à la main, dont la peau se teinta immédiatement de rouge.

« Mais qu'est-ce… ? »

Il contempla avec incrédulité la cloque qui s'était formée au centre de la rougeur, se refusant à admettre ce qui se passait. Il étendit de nouveau la main et ressentit la même intolérable brûlure, mais réussit toute fois à tirer la veste à lui. Il fixa avec horreur les ravages sur sa peau : le dos de sa main était désormais complètement noirci et cloqué.

« La lumière me brûle… comme elle le fait pour les vampires. »

Une boule d'angoisse se forma dans sa gorge, et il se mit à trembler.

O

« Rune ? Tu te sens bien ? »

Minos s'approcha de lui et le força à se retourner, soudainement inquiet des tremblements qui agitaient le Balrog. Il fut saisi par l'expression de désespoir qui s'affichait sur son visage. « Par Hadès, mais que se passe-t-il ?

– Un moment de fatigue, rien de plus. Je pense que vous avez raison et que j'ai trop présumé de mes forces », balbutia Rune.

Quelque chose sonnait faux dans sa voix, mais Minos ne pouvait définir quoi. Le jeune homme lui adressa un pâle sourire, qui cachait pourtant mal son trouble, puis se dirigea vers la sortie.

« Nous devrions y aller, monseigneur. Il ne faut pas faire attendre les Seigneurs Éaque et Rhadamanthe », murmura-t-il avant de s'engager dans le couloir.

Minos plissa les yeux, soudainement suspicieux. Était-ce lui, ou Rune dissimulait sa main droite sous sa veste ?


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 16h00 (June 5, 2004, 7 : 00 AM GMT +9 :00)

Pavillon Komokuten

Milo et Ambre arrivèrent pratiquement en même temps et s'élancèrent ensemble auprès de Camus, qui reprenait lentement ses esprits sur l'un des divans du salon. Le Grec s'écarta pourtant pour lui laisser le passage, comprenant à son air affolé que l'inquiétude de la jeune femme était à son comble. Il s'agenouilla à côté d'elle, et ce qu'il lut dans ses yeux le conforta dans son opinion : Ambre éprouvait pour Camus plus qu'une simple attirance physique. Milo arrêta là ses analyses, et reporta son attention sur Camus, son meilleur ami. Les yeux de celui-ci allaient et venaient de son visage, à ceux d'Ambre et Hyoga, sans arriver à se fixer sur un point précis. Sentant son inquiétude atteindre un sommet des plus effrayants, il lui saisit la main.

« Je suis là Camus, ne crains rien maintenant. »

Le Français respira une grande goulée d'air puis força un sourire à se peindre sur son visage.

« Je sais, Milo, je sais... » souffla-t-il, alors que sa main se crispait dans celle de son ami de toujours.

Le regard de Camus glissa sur le visage de la Française, et son sourire se fit moins forcé. Il leva une main tremblante, qu'Ambre saisit et embrassa, avant de la porter à sa joue. Ce moment de tendresse fut vite interrompu par les pleurs du petit Camú, définitivement effrayé par la situation. Hyoga le prit dans ses bras, l'entraînant loin de la scène tout en murmurant des paroles de réconfort. Milo les regarda quitter la pièce, soulagé que l'enfant soit enfin soustrait à l'ambiance angoissante du salon. C'était lui qui était venu le trouver dans sa chambre, hurlant littéralement de peur.

« Camus, que t'est-il arrivé ? chuchota-t-il.

– Milo, je n'en sais rien. J'étais debout, puis tout est devenu blanc et s'est mis à tanguer autour de moi... C'est tout ce dont je me souviens. »

Il allait continuer ses explications, mais Ambre posa délicatement une main sur ses lèvres, lui faisant comprendre qu'il devait s'épargner tout effort pour l'instant. Milo acquiesça silencieusement : le moment était mal venu pour un interrogatoire. Relevant la tête, il s'aperçut de la présence d'Angelo, appuyé au chambranle de la porte. Sans doute avait-il été attiré jusqu'ici par les cris du fils de Hyoga. Ses yeux brillaient d'un curieux éclat, peu rassurant, mais non moins que le pli cruel que Milo devina aux lèvres de l'Italien. L'expression de celui-ci changea brusquement, faisant place au désespoir. Angelo s'effaça dans le couloir, telle une âme en peine retournant hanter le lieu de sa mort.

« Mon Dieu, ses yeux... » Le regard troublé d'Angelo avait provoqué une série de frissons des plus désagréables le long de la colonne vertébrale de l'ancien chevalier du Scorpion, de même qu'une nouvelle plongée dans de terribles souvenirs.


France, Lyon, 5 juin 2004, 9 h 15 (June 5, 2004, 7 : 15 AM GMT +2 :00)

Sous les ruines de Fourvière

Lu Wa ne put réprimer un cri de douleur alors qu'Amalric, lui tordant pour la nième fois le poignet, l'envoya heurter la paroi. Alors que ses mains s'écorchaient sur la roche abrupte, tentant d'appréhender une prise, elle ne put s'empêcher de penser à l'ironie de la situation : Lùitgard lui avait en quelque sorte sauvé la vie, mais son cousin allait certainement la détruire. Elle fit de son mieux pour faire taire le son de cloche qui résonnait sous son crâne, et se releva comme elle put. Encore aveugle, elle tituba jusqu'à ce que son bourreau l'attrape à la gorge et la plaque contre la paroi.

« Où est Lùitgard ? » questionna Amalric d'une voix menaçante.

Lu Wa ouvrit les yeux et devina la silhouette floue du général vampire.

« Je vous en prie, calmez-vous... Lùitgard n'est plus là, il a été emmené en lieu sûr...

– Tu mens ! hurla Amalric, resserrant son étau sur le cou trop fragile.

– Non, je vous en prie, je dis la vérité. Il m'a sauvé la vie, jamais je ne lui ferai du mal ! » souffla Lu Wa, saisissant le poignet pour repousser cette étreinte qui était littéralement en train de lui broyer le cou.

« Qui es-tu réellement ? Qui t'envoie ? »

Lu Wa commençait à paniquer, et surtout perdait pieds : que lui ferait Sylvenius s'il apprenait qu'elle l'avait dénoncé à ce terrible chef de guerre ? Mais d'un autre côté, n'était-ce pas le sorcier vampire qui avait demandé à ce qu'elle ramène Glaucus ? Or celui-ci se trouvait à quelques pas derrière Amalric, et fixait cette scène de torture d'un œil indifférent.

Ses hésitations s'envolèrent en même temps que ses cervicales se mirent à craquer.

« Je suis Lu Wa Hong, au service du sorcier vampire Sylvenius, commença-t-elle.

– Sylvenius ? Jamais entendu ce nom, mais il est vrai que j'ai été si longtemps absent... Continue ! » lui enjoignit Amalric, tout en desserrant légèrement la pression sur le cou de sa victime, lui faisant entrevoir un espoir de répits.

« J'ai été envoyée ici en mission, pour retrouver le cercueil de Lùitgard, et éliminer les envoyés d'Ermengardis venus le rechercher...

– Ermengardis ! »

O

Le poing d'Amalric se crispa de nouveau sur le cou de Lu Wa, lui arrachant un nouveau cri de douleur auquel il resta indifférent. Seules les paroles d'Adalbert résonnaient dans sa tête : « Damnés... Je vous condamne à être damnés pour l'éternité... Que les amoureux immortels que vous êtes restent liés l'un à l'autre pour l'éternité, l'un figé, dans la pierre, l'autre, figé dans la douleur de la perte de l'être cher... »

Un coup porté à la poitrine le fit tressaillir : sa proie commençait à se débattre furieusement. Il relâcha de nouveau la pression pour qu'elle se calme.

« Ermengardis... Tu as dit Ermengardis ?

– Lâche-moi ! hurla pour toute réponse Lu Wa.

– Comme tu voudras... »

O

L'étau de fer se desserra brusquement : Lu Wa s'effondra, ses jambes ne la portant plus. A moitié consciente, elle sentit qu'une main s'arrimait à sa taille, tandis qu'une autre passait sous sa nuque, freinant sa chute. Elle leva les yeux, et rencontra le regard agité d'Amalric.

« Ermengardis... Tu es donc une ennemie de l'Ordre d'Ermengardis », s'étonna-t-il tout en caressant légèrement la joue de Lu Wa.

Celle-ci en eut presque un haut-le-cœur.

« Je crois que mon cousin Lùitgard va attendre... Et puis cela fait mauvais genre, si tu te présentes devant ton maître Sylvenius sans avoir détruit la mission d'Ermengardis, non ? »

Le ton de son bourreau était effrayant, car trop doux par rapport à la violence dont il avait fait preuve jusqu'à présent. Lu Wa crut qu'elle allait éclater en sanglots lorsque des lèvres froides se posèrent sur son front.

« Toi et moi avons beaucoup de choses à nous dire, finalement... »

O

La tête de la jeune femme bascula légèrement en arrière, et les deux yeux en amande se fermèrent. Amalric caressa une longue mèche de cheveux, et l'huma avec délectation.

« Aussi belle qu'Ishara, aussi résistante qu'elle... Mais sera-t-elle aussi garce ? »

Amalric décrocha le corps inerte de la jeune femme de sa poitrine et la passa sans ménagement à Glaucus.

« Réveille là le plus vite possible, j'ai hâte d'apprendre comment punir l'Ordre d'Ermengardis pour ce qu'il m'a fait ! » Il se retourna brusquement, ainsi que Glaucus, entendant des bruits de pas. « Tiens donc on dirait que la suite de Madame arrive à la rescousse ! ricana-t-il.

– Prenez garde, Maître... » se contenta de répondre Glaucus.

O

Le regard de Glaucus ne quitta pas la silhouette d'Amalric, jusqu'à ce que celui-ci se retrouve face à deux hommes. Le centurion devina qu'ils avaient été récemment faits vampires, et ne constitueraient donc pas une réelle menace pour un buveur de sang vieux de plus de mille ans comme Amalric. Celui-ci frissonnait d'anticipation, très certainement excité à l'idée de passer sa fureur sur les deux sous-fifres de Lu Wa et de tirer satisfaction de leurs cris de douleur.

Sa main caressa le cou bleui de la jeune chinoise évanouie.

« Jamais je ne laisserai faire subir la même chose à Ishara ! »


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 10 h 30 (June 5, 2004, 7 : 30 AM GMT +3 :00)

Quartier de Glyfara, Villa Meris

La jeune femme dénoua sa longue chevelure châtain, laissant cascader sur ses épaules ses mèches bouclées. Elle tira sur la persienne, s'assurant qu'aucun rayon de soleil ne vint filtrer à travers la pièce. Elle verrouilla la porte, puis se dirigea vers le petit bar et préleva une bouteille de whisky. Elle s'assit dans son fauteuil de ministre en cuir capitonné, et posa cavalièrement les pieds sur la surface en verre de son bureau. Elle sortit une cigarette de la poche de sa veste, accrochée au dossier. Ce ne fut que lorsqu'elle se sentit calmée – c'est à dire après une lichette supplémentaire et deux cigarettes de plus – qu'elle se décida à décrocher son téléphone et composer le numéro secret.

Deux signaux d'appel la séparèrent d'une réponse donnée par une voix masculine qu'elle trouva immédiatement sensuelle.

« Pronto, Visconti.

– Signore Visconti, j'ai une offre à vous faire, et qui ne manquera pas de vous intéresser », murmura-t-elle dans un Italien parfait.

L'homme au bout du fil la remercia. « Il a vraiment la même voix que lui… » ne put-elle s'empêcher de penser. « Aussi envoûtante. »

« Je vous écoute, Signora Nikos.

– Un chevalier de Bronze a quitté le Sanctuaire Terrestre la veille, emportant son armure avec lui. Il se trouve que je l'ai intercepté et ai soustrait l'armure. Je suis prête à vous la céder… pour un prix raisonnable, et si cela vous intéresse, bien sûr.

– Je vois… Ce sont deux points qu'il conviendra de vérifier. J'ignore si mon maître désire acquérir une telle pièce. Et je me demande ce que vous entendez par prix raisonnable. »

La jeune femme sourit : décidément, cette voix aux accents à la fois chantants et calmes était délicieuse à entendre.

« Je peux vous indiquer mes prétentions : vous me ferez part de l'avis de Sylvenius en retour. Nous collaborons tous les deux depuis assez longtemps pour savoir que je n'essaie pas de mordre la main qui me nourrit.

– Très bien, procédons de la sorte, concéda Visconti. J'aurais d'autre part une mission à vous confier, Signora Nikos. Des envoyés du Quartier Général d'Ermengardis viennent d'arriver à Athènes, dont deux anciennes femmes chevaliers, ou équivalents. J'ignore ce qu'ils cherchent, mais j'aimerais bien le découvrir.

– Signore Visconti, vous serez tout de leurs emplois du temps à la minute près », assura-t-elle, une nouvelle cigarette au bec, dégainant son briquet.

Elle suspendit son geste, apercevant les initiales gravées dans le métal : A. B.

« Restons en contact… Je vous retéléphonerai plus tard pour connaître l'évolution de la situation… Arriverderci, Signora Nikos.

Arriverderci, Signore Visconti. »

Un brin nostalgique, Nikos reposa le combiné. Décidément, cette voix lui rappelait celle de cet homme dont elle était devenue la maîtresse il y a tant d'années. Il lui suffisait de fermer les yeux pour le revoir approcher son visage près du sien, goûter ses lèvres, la faire rougir de son regard si azur. Ce mauvais garçon, si perdu, si envoûtant.

« À quoi cela sert-il de ressasser ? Il est mort, et bien mort il y à dix-sept ans… Ainsi que je le suis moi-même… »

Elle refusa de se souvenir de cette dernière nuit, de celle où elle s'était retrouvée si proche de lui. De celle où le destin était apparu quelques heures plus tard, sous les traits enchanteurs de ce démon.

Nikos se leva, et voulut s'approcher de la persienne, mais la chaleur était déjà trop intense, et elle dut renoncer à glisser un œil vers l'extérieur. Voir Athènes, cette ville grouillante, dont elle foulait jadis le sol en pleine lumière, ce n'était plus qu'une réminiscence d'un passé révolu : pour l'éternité, elle était désormais une créature de la nuit.

Elle s'assit sur le bord de son bureau, et se resservit un peu de whisky, puis se décida à examiner l'autre prise de la veille : l'objet dérobé au chevalier de bronze, dont elle n'avait pas parlé à Visconti. Elle fouilla dans la poche de sa veste et en tira le médaillon. Elle se dit une fois de plus qu'elle l'avait déjà vu accroché au cou de quelqu'un, mais de qui ? Elle but son verre cul sec et entreprit de l'ouvrir.

« Se pourrait-il que ! » murmura-t-elle en laissant échapper le bijou de ses mains.


Italie, Venise, 5 juin 2004, 9 h 35 (June 5, 2004, 7 : 35 AM GMT +2 :00)

Palais Visconti

Visconti raccrocha le téléphone et grimaça. Il n'aimait pas trop cette histoire d'armure de Bronze dérobée à un chevalier. Il était de notoriété publique que le Sanctuaire Terrestre refusait de céder la moindre armure. Il était à craindre une réaction violente de la part de Zeus ou Apollon s'ils apprenaient que l'une d'entre elles se promenait en liberté dans la nature. Pire : s'ils venaient à savoir que l'Ordine l'avait acquis, une guerre risquait d'éclater. Et qu'est-ce que Sylvenius ferait-il d'un tel artefact ? Nul doute qu'il l'utiliserait à ses fins, qui s'annonçaient plutôt noires.

Il s'abîma dans ses réflexions, cherchant à trancher entre les deux solutions qui s'offraient à lui : se taire sur l'armure ou présenter le deal à Sylvenius, lorsqu'il remarqua un e-mail provenant de Lu-Wa Hong. Sans doute la femme vampire lui signifiait qu'elle détenait enfin le dénommé Glaucus. Mais ce qu'il lut lui fit franchement froncer les sourcils.

« Qu'elle est donc cette mascarade… ? Lu Wa serait sur le point de trouver le corps de Lùitgard ? Mais elle l'a déjà trouvé et nous l'a envoyé ! »

Visconti se redressa et continua à lire et relire le message d'un regard perplexe. À quel nouveau jeu s'amusait donc la Chinoise en ce moment même ?

A suivre dans la Chronique XI : Proies et Chasseurs (3/3)