Rappel : Afin d'être cohérente au niveau de l'âge des personnages et de certains événements du Sanctuaire (la prise de pouvoir de Saga en l'occurrence), je joue avec le scenario original en vieillissant de trois à quatre ans certains chevaliers d'or. Ainsi, lorsque Saga tue Sion, il a 18 ans (et non 15 ans). Shura n'a pas 9 ans, mais 13 ans. De même pour Angelo (Masque de Mort) et Aphrodite. D'où un écart important d'âge plus important avec la génération de Milo.
Chronique XI : Proies et Chasseurs (3/3)
Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 16 h 45 (June 5, 2004, 7 : 45 AM GMT +9 :00)
Pavillon Komokuten
Allongé sur son lit, Milo se remémorait les derniers événements de la journée et avait du mal à dire lequel d'Angelo ou de Camus l'inquiétait le plus. Le ronronnement de la climatisation l'agaça et il la coupa d'un geste sec. Il revint dans sa position immobile, les mains posées sagement derrière sa nuque.
« Angelo… ce regard de fou, je le lui ai déjà vu, mais quand ? »
Il ferma les yeux, et s'immergea dans ses souvenirs du Sanctuaire. Ceux qu'il cherchait revinrent des profondeurs de sa mémoire et s'imposèrent à lui brutalement.
« Mon dieu, ce regard, c'est celui de... ! »
xxxxxx
Août 1980
Deux océans déchaînés étaient prêts à l'engloutir…
Le regard du chevalier du Cancer était celui d'un fou, d'un dément. Le jeune Milo recula d'un pas, oubliant brièvement que lui aussi était un chevalier d'or et pouvait rivaliser avec son aîné de la Quatrième Maison. Cependant, l'expression qu'il lisait sur ce visage aux pupilles noires de colère et aux lèvres dessinant un pli cruel lui fit presque peur. Milo préféra baisser les yeux, découvrant avec horreur que l'armure d'Or était couverte de sang. Il eut un haut-le-cœur en apercevant ce que le Cancer tenait dans ses mains : deux têtes ensanglantées pendaient lamentablement, retenues par les cheveux. Masque de Mort dut remarquer son trouble, et s'approcha de lui en ricanant.
« Tiens, le petit nouveau du Scorpion… Alors, te sens-tu prêt à rejoindre le rang des assassins du Pope ? »
Milo releva les yeux et rencontra de nouveau le regard de Masque de Mort. Celui-ci était redevenu clair, mais la lueur de cruauté et de folie qui le traversait dégoûta Milo, qui recula, et finalement battit en retraite.
« Et surtout, n'hésite pas à me demander si tu as besoin de conseils sur l'art de tuer ! » entendit-il le Cancer s'exclamer. « Entre assassins, il faut s'aider ! »
xxxxxx
Angelo avait vingt ans, Milo, quatorze. Ce fut l'une des rares fois où le chevalier du Scorpion ne tint pas tête à Masque de Mort. Par la suite, il se battit souvent contre le Cancer, qu'il haïssait depuis cette rencontre.
« Non, je ne peux décidément pas rester les bras croisés et attendre tranquillement qu'il pète un câble ! »
Milo sortit du pavillon Komokuten, et piqua droit vers le pavillon Zochoten. Depuis l'attaque du Quartier Général, il n'était pas chose aisée de voir Eleny qui s'était retirée dans ce bâtiment petit, mais plus facile à garder. Il dut demander une audience au Grand Maître via les gardes du corps qui se dressaient devant la porte de son bureau. Il eut enfin le droit de pénétrer dans la pièce qu'Eleny avait choisie comme camp retranché, après une bonne demi-heure d'attente. Eleny était installée à un large bureau sur lequel trônaient deux ordinateurs et un téléphone. Elle leva légèrement la tête et répondit au bref salut que lui adressa Milo.
« Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle.
– Je vous en prie, il faut écarter Angelo et Camus de la mission. Ils doivent rester ici, ils ne sont pas en état mental d'y participer ! » expliqua Milo le plus calmement possible.
« Comment cela ? demanda Eleny en reposant ses lunettes à plat sur le cuir du bureau, et en désignant un siège à Milo.
Celui-ci prit place avant de se lancer dans ses explications.
« Vous devez être au courant du malaise de Camus ? J'ai bien l'impression que le choc qu'il a subi est bien plus grand que les médecins ont d'abord pensé. Il faut lui laisser le temps de se reposer.
– Je vois. Et Angelo ?
– Angelo… Angelo, j'ai l'impression qu'il est en train de redevenir Masque de Mort…
– Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? demanda Eleny en fronçant les sourcils.
– Rien… Enfin si, je retrouve certaines expressions qu'il avait lorsqu'il était Masque de Mort.
– Je vois… »
Cette réponse déconcerta Milo, qui sentit qu'il n'avait pas convaincu le Grand Maître. Il hésitait à abattre les dernières cartes de son jeu : les relations triangulaires entre Camus, Ambre et Angelo, qui risquaient bien de dégénérer en conflit entre le Français et l'Italien. Mais cela, c'était exposer un pan de la vie privée de ses amis, et ses scrupules lui imposaient le silence. Eleny trancha finalement pour lui, levant la main pour lui faire comprendre que son temps de parole était écoulé.
« Angelo et Camus partiront avec le reste de la mission. Tels sont les ordres de James, et aucun argument ne pourra rien y changer.
– Mais pourquoi ? s'exclama Milo.
– Angelo a été possédé par Lilith, et Camus semble avoir été en contact avec un revenant. Ils ont tous deux des prédispositions pour les forces occultes. Il est hors de question de se priver de tels atouts. »
Milo se leva d'un bond de sa chaise.
« Des atouts ! Vous parlez d'eux comme s'ils n'étaient que de vulgaires pièces d'échec, et non des êtres humains ! s'insurgea-t-il.
– Appelez ça comme vous voulez ! répondit froidement le Grand Maître.
– Je refuse de vous laisser faire ! »
Eleny se leva lentement, et fixa Milo droit dans les yeux.
« Et comment comptez-vous faire, monsieur Keleus Dioskouroi ?
– Je ne suis pas Keleus Dioskouroi, mais Milo Kolaris », répliqua le Grec d'une voix vibrante, déclinant pour la première fois depuis longtemps sa vraie identité.
« Vous êtes qui nous vous demanderons d'être, et vous vous trouverez là où nous vous demanderons d'aller ! Votre devoir est d'obéir aux ordres, et ce, depuis que vous avez prêté serment à l'Ordre d'Ermengardis, je vous le rappelle ! »
La réplique était sèche. Milo dévisagea Eleny : elle avait perdu tout de son aspect de poupée blonde sortie d'un film de Hollywood, et se dressait droite, farouche et déterminée, une puissance hors du commun émanant d'elle. Milo sut qu'il n'obtiendrait d'elle aucune grâce pour ses compagnons. Il tourna les talons, et s'en attendre la permission du Grand Maître, sortit en claquant la porte derrière lui.
O
Eleny soupira : elle s'était montrée odieuse, mais elle n'avait pas eu le choix. Le moment était mal venu pour laisser apparaître des dissensions au sein de l'ordre, ni tolérer la moindre contestation.
Elle eut pourtant un doute, et décrocha son téléphone.
« J'aimerais parler à James Gladstone… Il n'est pas disponible ? Très bien, j'aimerais que vous lui transmettiez un message. »
O
Milo entendit claquer la porte derrière lui, et se sentit parcouru d'un bref frisson de haine, dirigé non seulement vers Eleny, mais également envers l'Ordre d'Ermengardis tout entier. Faisant un ultime effort pour dominer sa colère et ne pas renverser d'un coup de pied vengeur — et inutile — l'innocent guéridon qui trônait à sa droite, il réfléchit aux alternatives qui lui restaient : retourner chez Camus et vérifier qu'il allait bien. Retrouver Angelo, et s'assurer qu'il ne commettrait aucune folie... Se rendre chez Aphrodite et lui faire part de ses craintes... Non, plutôt réunir Shura et Aphrodite et essayer de trouver une solution avec eux. Encore que... ce point-ci était discutable : il savait Shura vissé au chevet d'Adrian Candelas.
Milo secoua la tête : non, il valait mieux laisser Shura en dehors de cela. Lui non plus ne semblait pas tout à fait dans son état normal. De leur groupe, il apparut à Milo que seul Aphrodite et lui-même étaient sains d'esprit. Eux deux, et... un troisième homme qu'il avait tendance à mettre systématiquement sur la touche à cause de son passé.
Le visage de Milo s'éclaira d'un aussi bref qu'inattendu sourire : il lui restait encore une cartouche à tirer.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 10 h 55 (June 5, 2004, 7 : 55 AM GMT +3 :00)
Temple d'Élision
Rune et Minos furent les premiers à arriver dans la pièce servant aux réunions et s'assirent l'un à côté de l'autre, attendant silencieusement les autres protagonistes. Rhadamanthe les rejoignit dix minutes plus tard, les saluant d'un bref hochement de tête. Il était facile de voir à son air fermé qu'il était hautement préoccupé par les événements de la veille. Darius suivit, émergeant de derrière une colonne aussi inexplicablement qu'à son habitude.
« Messieurs », salua-t-il avant de prendre place à l'autre bout de la table, faisant face à la Vouivre, qui lui répondit par un grognement.
Sylphide et Valentine furent les suivants à pénétrer dans la pièce, tous les deux aussi pâles que la mort. Nul doute n'était qu'ils étaient encore fortement remués par ce qu'ils avaient vécus. Éaque fut le dernier à les rejoindre, grimaçant de contrariété lorsqu'il s'aperçut qu'il allait être assis juste en face de Rune.
« Très bien, que la séance commence. Je suppose que vous êtes tous au courant de ce qui s'est passé ce matin, vers cinq heures. Sylphide aurait été poursuivi jusqu'à l'entrée de nos appartements », énonça Rhadamanthe tout en glissant un coup d'œil à son serviteur. « Plus inquiétant : nous avons retrouvé des traces profondes dans le bois de la porte, comme si quelque chose l'avait griffée en tentant de laminer le battant.
– Quelque chose ? Tu veux dire un animal, je suppose… corrigea Minos.
– S'il s'agit d'un animal, je n'ose imaginer la taille qu'il doit faire étant donné la profondeur des griffures, et l'écartement des marques. Non, je parle bien d'une chose, pas d'un animal.
– Et par "chose", tu veux dire quoi exactement ? s'enquit Éaque.
– Une créature qui n'appartient pas à ce monde terrestre. Le corps de Cerbère n'aurait pas été détruit lors de la dernière guerre sainte, j'aurais pu penser que c'était lui, bien que je ne voie pas pourquoi il aurait cherché à s'en prendre à nous… En tout cas, il doit s'agir d'une créature de sa taille. »
Telle une chape de plomb, le silence s'abattit sur les sept hommes, appesantissant l'atmosphère. Ce que Rhadamanthe voulait dire à demi-mot, c'était qu'un prédateur traînait dans les couloirs de ce temple, déjà fortement inhospitaliers.
« Ce n'est pas tout. » Les regards se posèrent tous sur Darius, qui se raidit sur sa chaise. « J'ai beaucoup parcouru ce temple ces deux derniers jours, et j'ai le regret de vous dire que je n'ai pas croisé âme qui vive. Gardes, serviteurs, cuisiniers, dame de parages… Ils se sont tous volatilisés.
– Comment cela volatilisés ? s'étonna Minos. Déjà que certains avaient l'air d'avoir perdu l'esprit.
– D'après ce que j'ai pu observer, on dirait que tout le personnel aurait brusquement abandonné les lieux, laissant en plan les tâches qu'ils accomplissaient. Les fours des cuisines étaient par exemple encore allumés…
– Cela prouverait qu'il se passe bien quelque chose d'inquiétant dans ce temple, marmonna la Vouivre.
– Il y a plus troublant : Perséphone. Officiellement, la déesse est supposée se reposer dans ce temple, à l'abri des regards indiscrets. Le fait est que je ne l'ai trouvé nulle part : ni dans ses appartements, ni ailleurs. Elle semble avoir disparu de la circulation après sa convocation au Palais de Zeus, il y a deux jours.
– Sais-tu ce qui s'y est passé ? » demanda Minos, grattant nerveusement l'appui de son siège.
« Non, je n'ai pas pu m'infiltrer dans le palais du Dieu suprême. Les barrières de défense sont trop puissantes. J'ai essayé de questionner Athéna sur le devenir de Perséphone, mais elle m'a répondu par la version officielle. Je pense qu'elle ment. »
Le Griffon ne put s'empêcher de se mordiller nerveusement la lèvre inférieure : non seulement les faits relatés par l'espion n'engageaient pas à l'optimisme, mais son ton dénotait d'une certaine inquiétude. Leur signifiait-il que la situation était sur le point de déraper ?
« En d'autres termes, nous sommes plus que jamais en terrain ennemi, c'est cela ? demanda-t-il.
– C'est exact. Il est clair que vous n'allez pas pouvoir rester ici très longtemps, surtout si des créatures peu recommandables y trainent. D'ailleurs, peut-être sont-elles à l'origine de la désertion de ce temple… Le problème est que vous n'avez guère de possibilités de point de chute dans ce sanctuaire : il va falloir le quitter.
– Pour aller où exactement ? » l'interrompit le Garuda, dont le ton traduisait son irritation générale. « Ce n'est pas le tout de proposer que nous partions, encore faut-il penser à notre destination de repli.
– J'y ai bien réfléchi, et le mieux est pour vous de demander asile à l'Ordre d'Ermengardis. »
Minos releva brusquement la tête et dévisagea Darius avec une pointe d'hostilité. Rhadamanthe fit de même, les muscles jouant sous la peau de sa mâchoire contractée. Sylphide et Valentine semblaient abasourdis, et Rune fixait avec une incroyable intensité le verre d'eau qu'il tenait dans sa main. Finalement, ce fut Éaque qui se décida à exprimer ses sentiments de la façon violente et bruyante qui était la sienne.
O
« Quoi ? Nous rendre à l'Ordre d'Ermengardis et aux chevaliers d'Or ? » rugit Éaque en frappant du poing sur la table. « Il en est hors de question !
– Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, rétorqua Darius sur un ton neutre.
– C'est pourtant ce que j'ai compris ! »
Rhadamanthe fronça les sourcils, légèrement agacé par l'éclat de colère d'Éaque. Le Garuda était incapable de signaler son opposition sans faire un esclandre. Il devait avouer que la proposition de Darius ne lui plaisait pas, mais son pragmatisme naturel le poussait à réfléchir sur le sujet. Ils étaient dans ce temple en terrain hostile, à la merci d'une mystérieuse créature et de l'hypothétique menace de Perséphone – si jamais la déesse était encore vivante. De plus, même s'ils désiraient fuir, les Spectres ne savaient pas où aller et étaient totalement ignorants du monde qui les entourait. Ils réunissaient tous les handicaps contre eux.
« Je pense que c'est une solution que nous devrions étudier sérieusement », lâcha-t-il.
Il comprit qu'Éaque était sur le point d'exploser de rage lorsqu'il aperçut une veine gonfler nerveusement sur son front.
« Ne me dis pas que tu t'imagines serrer la main à Kanon », railla le Népalais avant de glisser un regard moqueur au Balrog. « Tu t'en es mieux sorti que Rune, mais le Gémeau t'a fait mordre la poussière. »
La Vouivre se crispa légèrement en entendant le nom de son plus redoutable ennemi. Que ferait-il en effet s'il se retrouvait en présence de l'ancien Dragon des Mers ? Éprouverait-il de la haine, une irrépressible envie de se battre avec lui, ou se contenterait-il de l'ignorer ? Rhadamanthe penchait pour la deuxième ou la troisième solution. Non, il n'avait aucun ressentiment envers le Gémeau : ce n'était qu'un soldat défendant sa cause, tout comme lui. Il ne considérait pas non plus avoir perdu face à Kanon : ils avaient fait match nul, même si la conséquence en avait été leur mort à tous les deux. Par contre, tout rapprochement était totalement exclu, et le désir de se mesurer une nouvelle fois à un combattant hors pair était toujours présent.
« Rune ! »
Rhadamanthe leva les yeux sur le Balrog que Minos venait d'interpeller avec inquiétude. Les morceaux de verre brisé dépassaient du poing fermé de Rune, qui regardait fixement une goutte de sang couler de sa paume entaillée.
« Je vous prie de m'excuser », souffla le jeune homme avant de s'enfuir de la pièce.
« Mais… Rune… »
Minos allait lui emboîter le pas lorsque Rhadamanthe le retint par la manche.
« Laisse-le seul… Il va revenir, assura-t-il.
– Mais qu'est-ce qui lui a pris ?
– Il t'en parlera certainement. Laisse-le souffler un peu. »
Le Griffon hocha la tête, toujours surpris par la réaction de son disciple. Rhadamanthe, quant à lui, comprenait très bien pourquoi Rune avait serré le poing jusqu'à broyer dans sa main le verre qu'il tenait. L'idée de se retrouver face à Kanon le révoltait certainement. Si Rhadamanthe estimait que sa mort avait été digne de celle d'un guerrier résistant jusqu'au bout à l'invasion, la fin de Rune avait été à la fois tragique et honteuse. Le Gémeau l'avait non seulement ridiculisé en le manipulant avec son illusion, mais il l'avait suffisamment affaibli pour l'achever d'une simple pichenette. Cependant, le pire coup que Rune avait dû encaisser avant de voir son enveloppe charnelle disparaître avait été les paroles condescendantes de Kanon mettant en doute ses compétences de Juge des Enfers. Rhadamanthe avait entendu les plaintes du Balrog, réduit à l'état immatériel, alors qu'il retournait au tribunal pour y cacher sa honte et sa peine.
Rune haïssait Kanon au plus haut point, et chercherait à se venger de lui. Rhadamanthe se fit une note mentale d'éviter qu'un jour, les deux hommes ne se retrouvent en présence.
O
Rune s'appuya dos au mur et se laissa glisser lentement au sol, retenant tant bien que mal les sanglots qui menaçaient de l'étouffer. La proposition de Darius lui paraissait tout simplement indécente : comment imaginer les Spectres s'abaissant à demander asile à l'organisation qui avait recueilli leurs pires ennemis ? Il eut presque un haut-le-cœur à l'idée de côtoyer Kanon, devoir supporter sa présence et certainement ses sarcasmes. Alors, lui serrer la main ? La simple évocation d'un contact physique avec le Grec lui donnait la nausée. Il détestait le Gémeau : il voulait le torturer, entendre ses cris et ses suppliques, puis le déchirer de son fouet. Se rendre à l'Ordre d'Ermengardis signifiait pour lui se mettre de nouveau en position d'infériorité par rapport à ce voyou qui cachait sa vile nature derrière la soi-disant dignité des chevaliers d'Athéna.
Une larme roula sur sa joue et vint s'écraser sur sa main encore rougie par la morsure du soleil. Rune réprima un frisson en découvrant que les cloques et la couleur noire avaient disparu, sa peau reprenant avec une rapidité surprenante son aspect normal. Il contempla alors la paume de son autre main et constata que l'entaille s'était déjà à moitié comblée. Après la révolte, ce fut le tour de la panique de s'emparer de lui : que lui arrivait-il ? Sa capacité de guérison tenait tout du miracle... ou de celle d'un vampire.
« Non… Le processus de transformation… il est certainement en train de se poursuivre », sanglota-t-il au comble de l'horreur.
La peur le saisit au ventre, le faisant presque grimacer de douleur. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, rendant sa respiration laborieuse. Il ferma les yeux et inspira profondément, tentant d'endiguer la crise d'angoisse qui le submergeait. Plongé dans les ténèbres durant quelques minutes, il finit pas recouvrer son sang-froid et se remit péniblement sur ses jambes.
« Hadès, je vous en prie, aidez-moi… Que vais-je faire maintenant ? »
Un grognement sinistre lui fit écho en provenance de l'entrée du couloir, accentuant encore plus sa fébrilité. Il fixa la partie sombre d'où provenait le son, glissant le long du mur pour se rapprocher de la porte de la salle qu'il venait de quitter. Il tourna le loquet, et s'en détacher son regard de la silhouette qui se découpait dans l'obscurité à quelques mètres de lui, s'engouffra à l'intérieur.
O
Le claquement de la porte fit sursauter toute l'assistance. La surprise fit place à l'inquiétude sur tous les visages, y compris celui d'Éaque, lorsque Rune se retourna. Le Balrog était effrayé : le souffle court et les yeux hagards, il rappela à Rhadamanthe l'état dans lequel il l'avait trouvé, alors sous le coup de l'illusion de Kanon.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il en se levant.
Rune ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il se figea alors que derrière lui, un bruit de raclement retentit du couloir. Tous comprirent que l'événement de la veille était en train de se reproduire.
« Rune, ne reste pas là ! » s'exclama Minos, bondissant de sa chaise pour attraper le Balrog et l'attirer à lui.
« Sylphide, Valentine : avec moi. Il faut bloquer la porte ! » ordonna Rhadamanthe.
Les trois hommes posèrent le peu de meubles qui trônaient dans la pièce devant la porte, constituant un mince barrage à toute tentative d'intrusion. Ils s'en écartèrent prudemment, un grognement suivi d'un coup de buttoir faisant vibrer le cadre.
« Et maintenant ? »
Rhadamanthe sentit le regard enfiévré d'Éaque se poser sur lui. Il comprenait sa réaction : ils étaient acculés dans cette pièce comme des proies traquées par un prédateur. Aucun d'eux n'avait d'armes… il rectifia son jugement lorsqu'il vit Minos extraire un fouet de l'étui qu'il avait apporté, et le tendre à Rune. Le Griffon quant à lui actionna un mécanisme au travers du tissu de sa manche, permettant à une dague de surgir. Darius ne resta pas en reste et tira les deux épées courtes de son fourreau, puis les lança à Rhadamanthe et à Éaque.
« Et maintenant, on se bat. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 17 h 15 (June 5, 2004, 8 : 15 AM GMT +9 :00)
Hôpital Central
Saga s'approcha d'un pas lent de la porte et glissa un œil fatigué à travers la grande baie vitrée. Une épaisse brume de chaleur, poisseuse et humide, voilait une partie du paysage verdoyant. Il songea qu'il ne se ferait jamais à ce pays. Il était un enfant de la Grèce, cette terre baignée par la Méditerranée et par les chauds rayons de soleil, dont les jours s'étiraient jusque tard le soir l'été. Ici, hiver comme été, l'astre solaire se montrait lève-tôt et couche-tôt, marquant de façon indifférente les saisons.
Il posa sa main sur le loquet, et sentit l'électricité statique attaquer la peau de ses doigts. Bizarre, l'air n'était pas assez sec pour provoquer un tel phénomène… Il fronça les sourcils, et réitéra son geste, ressentant le même chatouillement taquiner son sens du toucher, puis envoyer comme une décharge électrique à son cerveau.
xxxxx
« Tu dois poursuivre Aiolos... » murmura Saga à l'oreille de Shura.
Le jeune chevalier regarda d'un air interdit le masque de métal noir du pope, et secoua la tête.
« Non, ce n'est pas possible. Il ne peut pas avoir fait cela... » balbutia-t-il.
Saga prit les mains de Shura dans les siennes : il sentit les pulsations trop rapides du cœur de l'adolescent se répercutant dans les veines de son corps. Shura était comme gagné d'une sorte de fièvre, tant la nouvelle de la trahison d'Aiolos semblait l'avoir choqué au plus haut point. L'usurpateur ne s'en étonna pas : le Capricorne admirait le Sagittaire pour sa droiture, et ne perdait jamais une occasion de se trouver avec lui.
« Malheureusement... si, lâcha-t-il d'une voix faussement navrée.
– Je ne peux pas le croire... » répondit Shura en secouant la tête en signe de dénégation de cette « horrible vérité ».
Saga sentait que le chevalier refusait de se laisser convaincre de ce mensonge qu'il avait élaboré à peine cinq minutes après la fuite d'Aiolos. Mais il connaissait le point faible du jeune Capricorne : sa foi sans borne pour Athéna. Il ignorait d'où un tel fanatisme pouvait provenir, et chaque tentative d'intrusion dans l'esprit de Shura ne lui avait fait entrevoir qu'un monde de crainte et de peur de l'inconnu, et surtout de lui-même.
Sans hésiter, Saga prit le visage du jeune Espagnol entre ses deux mains et l'obligea à fixer les deux orbites de son masque.
« Écoute-moi, Shura... La seule vérité que tu dois croire est celle d'Athéna. Je suis son représentant : écoute mes paroles… » Saga sourit sous sa protection : Shura avait l'air plus mort que vif. Il pouvait presque le sentir trembler entre ses mains. « Aiolos est un traître... Ramène-moi sa tête, ainsi que celle de l'enfant qu'il clame être la réincarnation d'Athéna. Revêts ton armure, et pars à sa poursuite ! »
Il desserra son étreinte, permettant à Shura de s'affaisser contre le mur derrière lui. L'adolescent leva des yeux où s'exprimaient une foule de sentiments tous plus contradictoires les uns que les autres : haine et amour, peur et hardiesse, ambition et don de soi, foi et doute.
« Surtout foi et doute... » soupira intérieurement Saga. Il fallait donner le coup de grâce, maintenant... ou jamais. « Va ! Shura du Capricorne, va et ramène-moi leurs têtes ! PAR ATHÉNA ! » hurla-t-il.
Cet ordre eut l'effet d'un claquement de fouet sur le jeune Capricorne. Celui-ci s'arrêta instantanément de trembler, et s'inclina brièvement devant le "Pope". Puis il partit au pas de course, et quitta le Palais dans la précipitation.
Saga le regarda s'éloigner avec soulagement, certain d'une chose : il avait gagné un nouveau "disciple", qui le servirait fidèlement, et éliminerait très vite un obstacle gênant.
« Adieu… Aiolos ! »
xxxxxx
Saga battit des paupières, crispant sa main sur le loquet.
« Souvenirs... Toujours prêts à revenir, surtout pour vous rappeler vos erreurs passées », murmura-t-il en tournant l'objet métallique.
La porte s'ouvrit sans bruit, révélant une pièce plongée dans la pénombre. Saga n'eut pourtant aucun mal à deviner deux silhouettes, toutes deux assises au chevet du lit du malade : celle de Shura – qui était couché contre la poitrine d'Adrian Candelas – et celle plus fine de Shina, qui se tenait bien droite, le dos appuyé contre le dossier de sa chaise, une main caressant avec délicatesse la nuque de l'Espagnol.
Saga se garda de prononcer quelconque parole, tant cette scène lui parut... Il ne trouva d'ailleurs pas le mot pour définir le moment spécial auquel il assistait. Celui-ci s'interrompit malgré tout lorsque Shina tourna vers lui un regard d'abord absent, contrarié puis gêné.
Elle se leva promptement, ses joues se colorant d'un rose inattendu, mais persistant.
« Saga, je ne t'avais pas entendu entrer... »
Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 11 h 25 (June 5, 2004, 8 : 25 AM GMT +3 :00)
Hôpital Central d'Athènes
« Oh ! Ma tête… »
Jabu avait confusément l'impression qu'un troupeau de bisons y avait élu domicile et se complaisait à galoper dans l'étroite surface de son cerveau. Il ouvrit les yeux, et distingua péniblement une silhouette féminine qui refermait un rideau.
« Du blanc… » La jeune femme était effectivement toute de blanc vêtue. « Une infirmière… Je suis à l'hôpital ! » conclut-il, tout en levant une main tremblante en direction de son ange gardien. Il gémit, comprenant un peu tard que ce geste tirait sur ses perfusions intra-veineuses.
« Non, ne bougez surtout pas ! » le prévint l'infirmière en accourant vers lui, et en l'obligeant à rester immobile sur son lit.
Jabu tourna des yeux hagards vers elle, alors que la douleur à son bras gauche s'estompait progressivement.
« Que m'est-il arrivé ? murmura-t-il d'une voix haletante.
– Vous ne vous souvenez pas ? On vous a trouvé inanimé non loin de la station Evangelismo. Visiblement, vous avez été attaqué par un animal sauvage, qui se serait perdu dans le passage souterrain. »
Jabu tenta désespérément d'assembler les pièces du puzzle qu'étaient devenues ses dernières heures à Athènes.
« Depuis combien de temps suis-je ici ?
– Quinze heures environ… »
Une pièce du puzzle, il détenait au moins une pièce du puzzle : cela lui était arrivé il y a plus d'une demi-journée ! Mais que s'était-il passé au juste ? Un autre indice vint aussitôt compléter le premier.
« L'armure ! Où est l'armure de la Licorne ? » hurla-t-il presque en se redressant sur son oreiller.
Une fois de plus, ses perfusions vrillèrent sa chair, et il ne put opposer aucune résistance à l'infirmière, qui le plaqua d'autorité sur son lit.
« L'armure ! … je devais l'apporter à—, répéta-t-il, confus.
– Calmez-vous ! Vous devez vous reposer… »
Jabu continua à se débattre jusqu'à ce qu'il sentît une piqûre à son bras gauche. Il entrevit avec horreur l'infirmière lui injecter ce qu'il devina être un sédatif.
La tête lui tourna, et la blouse de l'infirmière devint de plus en plus sombre.
« Je… Il faut… Non, laissez-moi… »
Il sentit un immense vide derrière lui, comme s'il tournait le dos à un précipice. Il crut pouvoir se retenir à la roche de la falaise à laquelle il était accroché. Sa main agrippa un rocher qui s'effrita sous ses doigts.
Le vide le happa.
Quartier de Monastiraki
C'était le troisième café qu'il ingurgitait en deux heures : il devait impérativement se calmer, où il finirait encore plus à cran qu'il ne l'était déjà. Mais la nuit blanche qu'il venait d'affronter n'aidait pas vraiment à regagner son sang froid. Où était donc passé ce fameux envoyé de Darius ? Avait-il été intercepté par des sbires du Sanctuaire, ou avait-il tout simplement trahi ? Lui-même était-il de facto en danger ?
« Bon sang, mais que dois-je faire ? »
Aiolos se força à aller prendre un bain chaud pour se détendre, mais ne put y rester guère plus de cinq minutes, une nouvelle idée ayant germé dans son esprit. Il se sécha et s'habilla en hâte, attrapa les manuscrits qu'il avait écrits pour Bàlint et les fourra dans son sac à dos puis descendit quatre à quatre dans le hall de l'hôtel. Xenakis, le gérant, finissait d'effectuer le check-in lorsqu'Aiolos se planta devant le comptoir, trépignant d'impatience.
« Puis-je vous aider, monsieur ? demanda l'homme en épongeant son visage bouffi.
– J'ai besoin de contacter la personne qui m'a réservé une chambre ici », répondit Aiolos, crispé.
Xenakis tordit sa grosse bouche de poisson avant d'ouvrir un tiroir sur le côté de son comptoir et d'en tirer une feuille de papier blanc, sur laquelle il griffonna une adresse.
« Tenez, vous feriez mieux de vous y rendre… mais si on vous le demande, vous ne me connaissez pas ! »
Aiolos s'empressa de récupérer le papier et fut à moitié étonné d'y lire l'inscription : « Escadron d'Athènes de l'Ordre d'Ermengardis ». Bàlint lui avait déjà parlé de cette organisation millénaire en faisant le récit de ses souvenirs.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 17 h 35 (June 5, 2004, 8 : 35 AM GMT +9 :00)
Hôpital du Sanctuaire
Saga eut très fortement l'impression que sa présence dérangeait : Shina contemplait le plafond d'un air ennuyé, un soupçon de rouge colorant toujours ses joues. Sans doute avait-elle ressenti un peu de honte à être surprise dans ce "moment d'intimité" partagé avec Shura. Quant au jeune Espagnol, il venait de se réveiller, et en attendant que les brumes du sommeil se dissipent, lançait quelques coups d'oeil furieux à Saga. Décidément, il était de trop...
L'ancien chevalier des Gémeaux ne se laissa toutefois pas impressionné, et s'éclaircissant la voix, se décida à prendre la parole.
« Shura, pourrais-je discuter avec toi quelques minutes? ? »
L'interpellé fronça les sourcils, se demandant ce que Saga pouvait bien avoir à lui dire de si important pour venir le chercher jusqu'ici.
« Je t'écoute… »
Saga recula et lui fit signe de le suivre à l'extérieur. Shura obtempéra de mauvaise grâce, jetant un regard interrogateur à Shina.
La porte se referma pratiquement sans un bruit, laissant les deux hommes dans le silence et le noir du couloir.
« Tu es bien cérémonieux ce soir, Saga… Que se passe-t-il ? » demanda l'Espagnol.
Saga le regarda, et se dit qu'il valait mieux aller droit au but. Il était effectivement trop cérémonieux.
« Shura… Pourquoi t'es-tu comporté de la sorte avec Julian Candelas ? Et pourquoi maintenant te comportes-tu ainsi, de façon totalement contradictoire ? »
Un profond soupir accueillit ces deux questions. Shura baissa la tête, et fixa le sol avec insistance, comme s'il s'attendait à percer ainsi le carrelage de son regard, et s'enfuir par ce biais.
« Il ne parlera pas facilement. Donnons le coup de grâce… » songea Saga, se remémorant les paroles qu'il avait prononcées le soir de l'exécution d'Aiolos. « Ne me dis pas que Julian Candelas est ton père, tout de même ! » lança-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Shura releva la tête : ses yeux s'agrandirent démesurément à mesure qu'il blêmissait.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 12h00 (June 5, 2004, 9 : 00 AM GMT +3 :00)
Temple d'Élision
Ils restèrent une bonne heure à fixer la porte et la fenêtre donnant sur une falaise, les deux seules issues de la pièce, s'attendant à les voir voler en éclat sous l'attaque du mystérieux prédateur. Finalement, intrigué par le silence qui régnait, Darius se téléporta à l'extérieur avant de revenir et les informer que la voie était libre. Rhadamanthe et ses hommes déblayèrent le passage et ouvrant la porte, découvrir le même type de griffure dans le bois que celles laissées la veille.
« On dirait que la créature marque son territoire, nota Darius.
– Où peut-être est-elle en train de nous signifier que nous sommes de trop ? » répondit Rhadamanthe, éprouvant la profondeur des marques du bout des doigts.
« Non, c'est elle qui est de trop ! C'est à elle de partir, et pas à nous ! » rétorqua Éaque en lançant un regard mauvais à Darius, puis il reporta son attention sur Rhadamanthe. « La voilà la solution : éliminons cette chose et devenons les maîtres de ce temple.
– J'ai bien peur que cela ne soit pas aussi simple que cela. » La Vouivre fronça les sourcils et balaya l'assemblée d'un air des plus soucieux. « En attendant de trouver la solution, il faut barricader nos appartements. Hors de question de laisser cette créature y pénétrer de nouveau. De même, aucun déplacement isolé ne sera toléré : nous circulerons au minimum par deux. Il est inutile de devenir des cibles isolées : l'union fera notre force. »
Les quatre hommes autour de lui hochèrent la tête puis vaquèrent à leurs occupations, seul Éaque retournant dans la pièce. Resté dans le couloir, Rhadamanthe aperçut les bouts du verre que Rune avait cassé dans sa main. L'un était couvert de sang. Relevant les yeux, il vit que le Balrog se débattait pour échapper aux attentions de Minos. Il ne voulait pas verser dans la même paranoïa qu'Éaque, mais devait bien avoué que Rune se comportait étrangement.
O
Aussitôt son calme revenu, Minos entraîna Rune à l'écart, le poussant vers une fenêtre. Il fut surpris par la brève panique de son subordonné, qui fit tout son possible pour éviter de s'en approcher, mais mis cette réaction sur le compte du choc.
« Montre-moi ta main : tu t'étais coupé avant de sortir.
– Je vous assure, seigneur Minos, ce n'est rien de grave, s'excusa Rune en le repoussant légèrement.
– Cesse de faire l'enfant et montre-moi cette plaie ! »
Minos se saisit d'autorité de sa main droite et le força à ouvrir la paume. Il cligna des yeux en la découvrant vierge de toute blessure. Se serait-il trompé ? Inspectant la paume gauche, il ne trouva pas non plus d'égratignures.
« Je vous l'ai dit : ce n'était que superficiel », bredouilla Rune en retirant ses mains, les posant gauchement contre sa poitrine de peur que Minos ne s'en empare à nouveau.
Le Griffon plongea son regard dans les prunelles lavande, et fut saisi de la souffrance et de la crainte qu'il y lut. Son disciple était terrorisé, mais il doutait que cela ait un lien avec les événements du jour.
« Rune, que se passe-t-il ?
– Rien. »
O
Posté à quelques mètres de là, Éaque n'avait rien perdu de l'échange entre Minos et son subordonné. La gestuelle de Rune tendait à prouver que le Balrog évitait la lumière. Quant à l'absence de coupures… Éaque ne se l'expliquait pas : il avait bien vu la goutte de sang perler de son poing.
« Alors Rune… nous cacherais-tu quelque chose ? »
Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 13 h 20 (June 5, 2004, 10 :20 AM GMT +3 :00)
Hôtel Divani
Aldébaran s'installa confortablement dans l'un des canapés en cuir de la suite, qui se trouvait être celle de Marine, mais également le centre nerveux de leur mission durant leur séjour à Athènes.
« Il n'y a pas à dire, l'Ordre a des moyens, et ne rechigne pas à la dépense », se réjouit-il en balayant la vaste pièce du regard. Il compta que celle-ci devait bien faire dans les quatre-vingts mètres carrés, pour pouvoir accueillir ce mini salon, une salle à manger composée d'une table d'une longueur de quatre mètres, entourée de douze chaises très design et de marque. Quant au coin vidéo, le simple fait d'observer son écran plat de vingt-quatre pouces suffisait à remplir Aldébaran d'aise. Mais il ne se plaignait pas non plus de son sort : il avait à peu près le même aménagement dans sa chambre.
« Vous descendez toujours dans les hôtels grand luxe lorsque vous êtes en mission ? » demanda-t-il à Marine et à Thétis, occupées à consulter leur impressionnant équipement informatique sur la table de la salle à manger.
La Japonaise ne daigna pas lever la tête de son écran. Seule Thétis lui répondit d'un air désinvolte :
« Notre travail est dangereux, il faut bien qu'il y ait quelques compensations… »
Elle se replongea aussitôt dans ses fichiers électroniques.
« Et bien, si toutes les compensations sont de la sorte, je vais me plaire à cet Ordre », en conclut silencieusement Aldébaran.
Quelques minutes plus tard, Kanon et Aiolia firent leur entrée dans cette mini Silicon Valley. Aldébaran nota avec amusement que Marine cette fois-ci levait ses yeux de ce qui l'avait jusqu'à présent tenue occupée, alors que Thétis, elle, se composait un masque d'indifférence et de froideur.
« Au moins, la situation ne manque pas de sel : Aiolia et Marine, Thétis et Kanon… Les deux premiers vont vite finir en couple et les deux autres, en très grand froid. Il va y avoir du spectacle… » s'amusa-t-il, heureux de pouvoir divertir son esprit de l'objet de la « mission ». Se retrouver à fouler la terre du Sanctuaire, après tout ce qu'il y était arrivé, ne l'enchantait vraiment pas.
« Parfait, puisque tout le monde est là, nous allons pouvoir commencer la réunion », déclara Marine en faisant signe à ses compagnons de prendre place autour d'elle.
Les trois hommes s'assirent en silence : Aiolia en face de Marine, et Kanon en face de Thétis. Aldébaran resta à l'écart, en bout de table, d'où il pouvait observer les deux couples. Si Marine et Aiolia avaient du mal à ne pas se sourire, Kanon et Thétis jouaient à un tout autre manège : il fixait le vide d'un air renfrogné et elle l'ignorait froidement.
« Alors, où en est notre ordre de mission ? » demanda-t-il d'un ton sérieux, qui contrastait avec le fou rire intérieur que la situation avait déclenché en lui.
« C'est justement le but de notre réunion. Thétis et moi venons de recouper les informations qui nous sont parvenues depuis notre départ. Nous n'avons pas le choix, il va falloir nous séparer pour suivre toutes les pistes… »
Marine fit une pause, voyant quatre pairs d'yeux rivés à ses lèvres.
« Il y a du nouveau par rapport à notre dernière réunion ? s'enquit Kanon.
– Oui, malheureusement. Ce matin, l'escadron d'Athènes était censé récupérer un ancien chevalier de bronze, autorisé à quitter le Sanctuaire, et une tierce personne. Ni l'un ni l'autre ne se sont présentés au point de rendez-vous.
– Sait-on ce qui leur est arrivé ? demanda Aiolia.
– Non. Ils sont portés disparus depuis plusieurs heures. L'escadron d'Athènes est sur l'enquête, mais j'aimerais que deux d'entre nous s'y joignent et découvrent ce qu'il se passe. Je pensais m'occuper de cela. Un volontaire pour m'épauler ?
– Je serais ravi de t'aider », proposa Aiolia.
Marine lui jeta un regard navré : elle aurait adoré l'avoir pour coéquipier, mais cela signifiait que Kanon et Thétis se retrouveraient ensemble pour la partie du Sanctuaire Terrestre. Une configuration à haut risque à éviter absolument.
« Je ne pense pas que cela soit une…
– Parfait. Kanon, Aldébaran et moi-même nous occuperons de l'ancien domaine sacré », se réjouit Thétis.
O
Kanon roula des yeux étonnés lorsqu'il entendit la proposition de Thétis. Il ne fut pas le seul à montrer sa surprise, car Aiolia, Marine et Aldébaran relevèrent la tête et dévisagèrent la Suédoise.
« Heu, en es-tu certaine ? Je peux peut-être échanger ma place avec Kanon, proposa Aiolia, soudain conscient du danger.
– Non merci, ce n'est pas la peine ! »
Le ton de Thétis était péremptoire et ne souffrait visiblement pas de contradiction.
Kanon comprit que sa pénitence ne faisait que commencer c'était certainement pour lui faire des remontrances et l'humilier encore un peu plus que Thétis proposait de faire équipe avec lui.
« Mais après tout, je l'ai bien cherché… Tâchons d'accepter notre sort dignement, ancien Dragon des Mers, se résigna-t-il. Après tout, cela m'offrira une occasion de crever l'abcès avec elle. De toute façon, je n'y couperai pas : j'ai déjà été assigné au Sanctuaire en haut lieu. »
O
Marine se refréna de demander à Thétis à quel jeu elle jouait, et de lui rappeler que l'heure n'était pas aux querelles, mais à la solidarité et au travail d'équipe. La rumeur courait que Thétis et Kanon avaient été amants dans le passé, qu'il s'était « amusé » avec elle, profitant de son jeune âge. Thétis en voulait à Kanon pour cela, et avait conçu depuis cette malheureuse relation une bien triste conception de l'amour, faite essentiellement de méfiance envers ses partenaires. Mais pour l'avoir côtoyée pendant près de quinze ans, elle était relativement confiante : la Suédoise saurait trouver la limite entre sa vie privée et son devoir.
Le silence régnait dans la salle. Marine battit des paupières, et se força à abandonner ses réflexions d'ordre personnel pour se concentrer sur le point le plus important, et néanmoins le plus désagréable : caler les opérations à effectuer par le trio.
« Très bien, un problème de régler, s'exclama-t-elle d'une voix faussement rassurante. Maintenant, passons aux réjouissances : le Sanctuaire Terrestre. »
Aldébaran et Kanon firent grise mine, sachant qu'ils n'échapperaient pas à cette incursion dans le domaine des mauvais souvenirs.
« Il y a eu du changement au Sanctuaire, comme vous le savez. Mais ceux que nous ne soupçonnions pas, ce sont ceux engendrés par l'arrivée de Bàlint de Szeged. Selon nos sources, il y aurait trouvé refuge dès 1987... »
Marine ne leva pas les yeux. Cette fois-ci, elle n'en eut pas le courage. Il lui était inutile de contempler le visage d'Aldébaran et d'Aiolia pour ressentir la peine que ses paroles avaient créée. « Le Sanctuaire... », « 1987... » Ces deux mots les ramenaient au lieu et à la date de leur mort.
Elle soupira : cette mission était la pire qu'elle n'ait eu à organiser depuis le début de sa carrière à Ermengardis. Mais elle devait effectuer son devoir, et mettre de côté ses sentiments.
« On ne trouve pratiquement aucune trace de sa présence jusqu'en 1995, date à laquelle il se serait rapproché du Palais de Perséphone, la veuve d'Hadès. Nos sources prétendent que le Vampire et la Déesse étaient devenus amants...
– Nos sources ? s'exclama Kanon. Il y a une "taupe" d'Ermengardis au Sanctuaire ?
– Nous avons un informateur, très inconstant, mais qui nous tient informé des événements lorsqu'ils s'enveniment, compléta Marine. C'est de lui dont nous avons obtenu confirmation de la mise à mort de Bàlint et Ishara, sans toutefois nous donner la certitude que les deux vampires ont été éliminés.
– Je suppose qu'il va falloir fouiller les lieux du crime », commenta Aldébaran en se grattant le menton d'un air absent.
« Il va peut-être falloir revoir les priorités. Les nouvelles envoyées hier soir par l'informateur sont inquiétantes : Perséphone est introuvable et il se passe des choses étranges dans son temple. Il veut évacuer les Spectres, mais ne sait pas comment s'y prendre. Je regrette que nous ne soyons pas plus nombreux sur l'affaire…
– Et il a un nom, ce mystérieux individu ? » demanda Aldébaran.
Marine se mordit les lèvres, gênées à l'avance de ce qu'elle allait annoncer.
« Non, nous l'ignorons. Tout ce qu'il nous a dit, c'est que lorsque vous le rencontrerez, vous saurez tout de suite qui il est. »
O
« Je sens que cela va être une vraie sinécure, cette promenade au Sanctuaire ! »
Kanon n'avait pas pu retenir cette ultime remarque, tant son irritation grandissait. Vraiment, il aurait dû suivre les conseils de Saga et ruer dans les brancards lors de son affectation. Thétis lui adressa un regard hautain, auquel pour une fois il répondit de la même façon.
« Bien, nous avons encore quelques heures avant de partir pour nos destinations respectives. Je vous laisse vous préparer d'ici là », annonça Marine, marquant ainsi la fin de la réunion.
Le Grec fut le premier à quitter les lieux, filant dans sa chambre dont il claqua la porte avec humeur. Dieu que cette histoire l'agaçait ! Entre les bouderies de Thétis et les incertitudes liées à cet obscur informateur, la mission se transformait en cauchemar. Sans compter la tâche secrète qu'Eleny venait de lui assigner juste avant la réunion, et qu'il était seul à connaître.
« En plus, il va falloir que je joue à la babysitteur avec ce petit morveux de Spectre ! »
Sous le Sanctuaire Terrestre
Cela faisait des heures qu'ils marchaient dans des tunnels sans fin, fuyant la partie trop endommagée de la grotte qui s'effondrait petit à petit. La pente était assez abrupte, et Ishara commençait à fatiguer. Elle glissa un regard par-dessus son épaule, et vit Bàlint qui escaladait prudemment la bute de pierres, juste derrière elle. Il n'avait pas prononcé un seul mot depuis leur départ et Ishara pensait qu'il regrettait de l'avoir sauvée. Elle n'avait aucune envie de lui adresser la parole, remercier son ancien ennemi représentant un effort qu'elle ne se sentait pas prête à fournir.
Son pied glissa sur une roche, la faisant tomber en arrière. Deux bras robustes l'entourèrent, prévenant sa chute, et à sa plus grande confusion, elle se retrouva dos contre le torse de Bàlint. Elle s'écarta brusquement, mais son geste la déporta sur la droite. Une fois de plus, une main salvatrice se posa sur son épaule, l'aidant à reprendre son équilibre.
« Cinquième ou sixième fois que tu manques de tomber… Que se passe-t-il ? » demanda Bàlint d'une voix calme et glacée.
Trop fière pour avouer que ses forces lui manquaient, elle préféra broder.
« Ma toge… Je marche sur le bas de ma toge, et cela me fait tomber. »
Bàlint sourit narquoisement.
« Si cela n'est que ça… » fit-il en se baissant.
Ishara poussa un cri d'indignation lorsqu'il saisit le bas de sa robe et commença à déchirer méthodiquement le tissu. La Babylonienne resta sans voix en contemplant le résultat final : Balint l'avait raccourcie au niveau de ses genoux, découvrant ses mollets. Elle rougit bien malgré elle.
Bàlint se releva lentement et jeta les lambeaux de la toge avec un sourire qui lui déplut au plus haut point. Sans qu'elle puisse se raisonner, sa main s'abattit sur l'une des joues de l'impudent. Celui-ci lui la foudroya du regard, lui faisant craindre une riposte. Son recul maladroit faillit l'expédier une fois de plus à terre, mais le Magyar la rattrapa par les épaules, et d'un geste brusque, la plaqua contre lui. Ses yeux gris dardèrent dans ses prunelles émeraude, accentuant sa peur. Elle tenta de se dégager, mais en vain.
« Puis-je savoir à quoi tu joues ? Que me vaut donc ce nouveau soufflet ! » demanda Bàlint d'une voix menaçante.
Les yeux d'Ishara s'agrandirent, et elle jeta un regard d'incompréhension à son compagnon.
« J'aimerais te poser la même question…, souffla-t-elle.
– J'ai raccourci ta toge, parce que tu te plaignais de trébucher sur sa traîne, il me semble que c'est évident », ajouta Bàlint, son visage exprimant un ennui profond.
Il la repoussa, et ne fit aucun geste lorsqu'elle retomba sans grâce sur le sol. Ishara releva des yeux brillants, tout en frottant son bras douloureux.
« Désolée, je n'avais pas compris tes intentions.
– Je sais… » Bàlint s'agenouilla devant elle, et lui jeta l'un de ses regards qui la clouaient sur place de peur. « Je me demande ce que mon frère a pu un jour te trouver… Tu es intelligente, certes, belle. » Les yeux de Balint s'abaissèrent sur son corsage, et Ishara rougit de nouveau plus que de raison. Elle se sentit plus à l'aise lorsque les deux lunes grises revinrent se river à son regard. « Mais tu es capricieuse, égoïste, et vaniteuse. Tu penses que par un regard, tu peux faire tomber à tes pieds n'importe quel homme, dieu ou vampire. Alors, détrompe-toi ! Je te l'ai déjà dit et je te le répète : tu ne m'as jamais intéressé, et tu ne m'intéresseras jamais ! »
Et sans ajouter mot, il entreprit l'ascension de la bute.
Ishara fit alors un geste qu'elle ne crut jamais possible elle attrapa le bas du long vêtement que portait Bàlint.
« Je t'en prie Bàlint, je m'excuse… Ne me laisse pas ainsi. Je suis à bout de force, c'est pour cela que je glisse. »
Le vampire la toisa de toute sa hauteur.
« Était-ce si dur de l'avouer ? » Il l'attrapa par les épaules et la hissa à son niveau, puis agrippa fermement par la taille. « Je reste derrière toi, et t'empêcherai de tomber en arrière. Maintenant, il faut que tu avances... Nous ne pouvons pas rester ici davantage. »
Ishara ne sut que dire, et prit la résolution de suivre les ordres de Bàlint et de ne plus le provoquer. Elle posa un pied devant elle, et entreprit de nouveau l'ascension de la pente.
Italie, Venise, 5 juin 2004, 12 h 45 (June 5, 2004, 10 : 45 AM GMT +2 :00)
Siège de l'Escadron de Venise
La couverture du grimoire était tellement vieille et poussiéreuse qu'elle dégagea un nuage de poussière grise lorsque James frotta le cuir noirci pour vérifier le titre.
« Visconti famiglia nella Republica Veneziana », lut James en plissant les yeux, déjà irrités par les fines particules qui volaient autour de lui. « La Famille Visconti dans la République de Venise. Intéressant, je pensais que tous les livres étaient répertoriés dans la base de données de l'Ordre. On dirait que celui-ci est passé au travers… »
James s'assit à l'une des petites tables qui se trouvaient non loin de l'étagère, et alluma la lampe électrique qui trônait, esseulée, sur le bois décati. Il jeta un regard à la lucarne qui perçait le mur quelques mètres plus loin, laissant le passage à quelques rayons lumineux dans le halo duquel dansaient les poussières de ces vieux papiers. James soupira et se félicita d'être venu en jeans dans cette bibliothèque, assurément d'époque, et qui n'avait absolument pas changé depuis sa dernière visite, un siècle plus tôt.
« Bien, revenons à nos moutons… Quel pourrait être le lien entre la famille Visconti et Sylvenius ? répéta-t-il.
Il se mit à feuilleter le livre rapidement celui-ci contenait essentiellement la généalogie des Visconti, une description des héritiers de chaque génération, et parfois des portraits. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne demi-heure de recherche, et en insistant sur la partie consacrée aux premiers Visconti recensés à Venise, qu'il s'aperçut que plusieurs pages étaient habillement collées les unes aux autres. Il parvint à les décoller au prix de quelques déchirures de papier, et découvrit une double page ornée d'une gravure, et d'une inscription en italien : « Matteo Visconti, padre della famiglia Visconti, Lei suo potere sarà quello di ogni maggiore della nostra famiglia… Possa aiutarli a regnare sulle forze oscure del mondo conosciuto ».
« Matteo Visconti, patriarche de la famille Visconti, ton pouvoir sera celui de chaque aîné de notre famille. Puisses-tu nous aider à régner sur les forces obscures du monde connu, lut James. Hum ! Charmante devise familiale. »
Sa main caressa la gravure, qui représentait une sorte de loup à buste humain, dont la tête était ornée de deux cornes.
« Est-ce que cette créature fait partie du pouvoir des Visconti ? Ou est-ce son fardeau? À la merci ou au service de Sylvenius ? » s'interrogea-t-il à voix haute, avant de dresser l'oreille, ayant entendu des bruits de pas dans l'un des couloirs.
Il devina une silhouette arrêtée près d'une étagère.
« Ah ! Massimo, je vous en prie, entrez ! » l'enjoignit James.
Massimo Andreotti, le Grand Maître de l'escadron de Venise, fit un pas en avant. C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, plutôt petit et rondouillard, au visage affable et à l'allure débonnaire, qui cachait cependant de redoutables qualités de meneur de troupes : connaissances étendues en matière de sorcellerie, et, en tant qu'ancien militaire reconverti dans la police, une bonne maîtrise de l'art des combats et de la guérilla urbaine. James l'avait nommé à ce poste vingt-cinq années plus tôt, et n'avait jamais regretté ce choix, dans une ville où les cas surnaturels croisaient à chaque coin.
Andreotti s'approcha respectueusement de James, et lui tendit un papier.
« C'est un message du Grand Maître Eleny. Elle voudrait avoir confirmation de votre part que messieurs Gabriel de Rivaux et Lorenzo Mastroianni doivent se joindre à la mission du Quartier Général, qui doit vous rejoindre d'ici à quelques jours. Leur « état de santé » étant préoccupant, elle conseille de les écarter.
James saisit le papier et lut rapidement les détails.
« Je vois, je l'appellerai et lui confirmerai moi-même… Dîtes moi Massimo, il y a beaucoup de livres qui ne sont pas répertoriés en base de données dans cette bibliothèque. Je pensais que conformément à ma demande il y a plus de dix ans, tous les ouvrages avaient été scannés, numérisés et répertoriés. »
Andreotti pâlit légèrement, mais resta bien droit, tel un garde en faction.
« Non, Maître. Certains de ces ouvrages sont trop anciens pour subir cette opération, c'est pour cette raison qu'ils n'ont pas été numérisés, ni entrés dans la base.
– Je vois…, se contenta de répondre James. Votre argument est valable, et je ne m'élèverai pas contre votre décision. Par contre, j'aimerais que vous me disiez si cette bibliothèque contient des registres concernant la Milice Noire, et si tel est le cas, où je peux les trouver.
– Hélas, Maître, non aucun ne se trouve ici. L'essentiel des archives concernant la Milice a été détruit lors de l'incendie de la demeure des Liancourt, appartenant aux héritiers d'Adémar de Liancourt. Aucun ouvrage n'a pu être sauvé du désastre. »
James tapota frénétiquement les pages ouvertes du grimoire. « Les héritiers d'Adémar de Liancourt…Ambre... » Voilà une chose à laquelle il n'avait pas songé !
« Très bien. Juste pour être sûr de ne laisser échapper aucune piste, contactez l'Escadron de Lyon. Demandez à ce que Mademoiselle Willengard Adalbert et Monsieur Pema Thorkmay travaillent sur le sujet dès leur arrivée à Lyon…
– Oui, maître », acquiesça Andreotti sans broncher.
James le héla alors que celui-ci faisait mine de se retirer.
« Une dernière chose… J'aimerais que vous me trouviez des informations sur il signore Matteo Visconti, 1150-1175.
– Je vais m'atteler à ces recherches tout de suite », répondit Andreotti en faisant un dernier salut.
James regarda le maître d'escadron s'effacer derrière une haute étagère.
« La famille Visconti, Sylvenius, Marius, la Milice Noire, la famille d'Adémar de Liancourt… Mais quel est donc le lien entre eux tous ? »
Il s'abîma dans la lecture du grimoire, une nouvelle fois. Un terrible sentiment d'incertitude s'empara de lui à mesure qu'il parcourait les pages, et ne trouvait pas la réponse à cette si importante question. Il avait lancé une chasse contre l'Ordine di Sylni, mais les principales informations lui manquant, c'était bien les chasseurs qui risquaient de devenir proies.
Palais Visconti
Le téléphone portable émit un léger bip, alertant Visconti qu'on essayait de le joindre. Il l'attrapa fébrilement et décrocha.
« Avez-vous trouvé quelque chose expliquant le message que j'ai reçu il y a deux heures ? »
Il fronça les sourcils à mesure que son interlocuteur lui livrait de nouvelles fraîches : « impossible de joindre Lu Wa et ses hommes, les satellites étaient inefficaces pour repérer ce qu'il se passait sous terre. Mais indéniablement, il semblait qu'un nouveau joueur se soit invité dans la partie et ait pris en otage Lu Wa. Identité : inconnue ».
« Je vois… Merci… Continuer vos recherches… Je veux un point toutes les demi-heures ».
Visconti reposa son téléphone d'un geste sec et se tourna vers son écran d'ordinateur. Il lut une fois de plus le contenu du message électronique, et son irritation s'accrut davantage. De même qu'une certaine angoisse s'empara de lui.
« Je n'ai pas besoin de ce problème en ce moment ! » pesta-t-il tout en maudissant pour la nième fois le plus le nom de Lu Wa.
Visconti savait très bien que Sylvenius n'avait plus pleine confiance en lui, et sa menace de laisser la malédiction familiale se déchaînait n'était pas pour le rassurer. Le temps était désormais compté, et cet évènement était vraiment fâcheux, le ralentissant dans l'accomplissement de sa véritable mission. Il devait mettre à jour au plus vite les intentions de Sylvenius, avant de se retrouver « hors jeu ». Car à ne pas en douter, le Sorcier ne cherchait pas uniquement à détruire l'Ordre d'Ermengardis. Il poursuivait un autre dessein, plus mystérieux et certainement plus vaste. Voir plus destructeur.
Un dessein qu'il devait percer à jour coûte que coûte, avant que de premier Conseiller de Sylvenius, il ne devienne sa proie et sa victime.
A suivre dans la Chronique XII : Haunted (1/4)
