Chronique XII : Haunted(1/4)
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 20h00 (June 5, 2004, 11 : 00 AM GMT +9 : 00)
Hôpital du Quartier Général
Cela faisait trois quarts d'heures que Shura était revenu de sa discussion avec Saga, et qu'il était retourné au chevet de Candelas. Il n'avait pas décroché un mot, se contentant de fixer les traits immobiles du vieillard. Shina n'avait pas osé le déranger et était donc restée assise dans son fauteuil, de l'autre côté du lit, faisant face au jeune homme. Une place de choix, puisqu'elle lui donnait tout le loisir d'observer le visage pensif de l'Espagnol.
Pourquoi restait-elle ici, à le contempler ? Cette question meublait son esprit depuis bien deux jours, lorsqu'elle avait commencé à lui tenir compagnie. Au fur et à mesure que les minutes puis les heures s'égrenaient, elle était parvenue à accepter la réponse qu'elle avait dans un premier temps refoulée : elle était attirée par Shura. Elle était désormais très consciente qu'elle le trouvait séduisant, mystérieux et envoûtant. Très désirable, même. Comment en était-elle arrivée là ? Elle n'en avait aucune idée. Au Sanctuaire, Shura n'avait jamais fait partie des chevaliers dont elle recherchait la compagnie. Bien au contraire… L'arrogance du Capricorne, sa persistance à se clamer « le plus fidèle serviteur d'Athéna », doublée d'une fierté latine exacerbée : tout cela avait poussé Shina à le classer parmi les infréquentables, en bonne position derrière Masque de Mort et juste devant Aphrodite.
Et pourtant, dix-sept ans plus tard, elle se trouvait là, dans cette chambre d'hôpital, absorbée dans l'observation de ce visage au charme masculin des plus prenants. Dieu sait que les circonstances ne se prêtaient pas à ce genre de bagatelle !
« Tu n'es pas obligé de rester là, tu sais… »
La voix de Shura lui parvint confusément, comme une douce brise.
« Pardon ? demanda-t-elle en clignant des yeux.
– Je te remercie d'être restée me tenir compagnie, mais tu n'es pas obligée de continuer à perdre ton temps… »
« A-t-il la moindre idée de ce qu'il me fait en ce moment, en me regardant ainsi ? » se maugréa Shina, tout en essayant de se composer une attitude normale, c'est-à-dire… de ne pas rougir.
« Cela ne me dérange absolument pas, parvint-elle à répondre. D'ailleurs, je me demande pourquoi tu restes là, toi aussi. »
Shura baissa la tête et sembla réfléchir à ce qu'il devait dire.
« Je me suis mal comporté avec lui l'autre jour, bredouilla-t-il.
– Ça, je l'avais bien compris. Mais je ne m'explique toujours pas ta colère de ce moment-là, ni ton comportement actuel. »
Un soupçon de culpabilité l'assaillit en songeant que si elle ne s'expliquait pas le comportement de Shura, elle ne s'en plaignait pas non plus : cela lui avait permis de passer de longs moments seule avec lui.
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Shura étudia attentivement le regard de Shina. Pouvait-il lui faire confiance et tout lui révéler ? Une intuition lui disait que tel en était le cas. Shina s'était avérée un véritable appui, une source de réconfort en un moment où il sentait toutes ses certitudes vaciller et ses points de repère voler une fois de plus en éclat. En fait, il ne croyait pas se tromper en affirmant que sa compagnie lui était douce.
« Shina, je voudrais te parler de quelque chose... », commença-t-il.
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Elle releva la tête, toute son attention fixée sur le visage soudainement crispé de l'Hidalgo, et sur ses paroles qui sonnaient étrangement dans sa bouche. « Que veut-il me dire ? » se demanda-t-elle, aussi intriguée qu'émoustillée.
« Adrian Candelas est mon père... »
Cette confession ne trouva pas d'écho dans son esprit pendant quelques secondes, avant que Shina ne se décide à respirer de nouveau. Un peu sonnée par la nouvelle, elle tourna son regard sur la forme immobile de Candelas, puis fixa Shura.
« Je me doutais qu'un lien vous unissait, mais j'étais loin d'imaginer qu'il s'agissait de celui-ci... »
Shura baissa les yeux, visiblement de plus en plus gêné.
« Et pourtant, c'est la stricte vérité, soupira-t-il.
– Pourquoi avoir été aussi agressif avec lui ? Tu aurais dû être heureux de le retrouver... »
Les deux iris obsidiennes de Shura se posèrent sur son visage.
« Il a tué ma mère...
– Quoi ? » s'écria une Shina totalement abasourdie de ce qu'elle entendait.
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Le regard de Shura glissa de nouveau sur le visage de son père, et il sentit comme une boule se former dans sa gorge.
« Il a tué ma mère, ou tout au moins, c'est ce que je crois me rappeler. J'avais pratiquement enterré au plus profond de ma mémoire ce souvenir, mais j'ai revécu cette scène à Onimura. » Il déglutit difficilement avant de poursuivre : « Lorsque je l'ai vu, le soir où Lilith nous a attaqués, j'ai laissé toute la haine que j'avais accumulée pendant tant d'années s'exprimer librement. Il m'a parlé lorsque nous étions coincés dans le pavillon Bishamonten. Il m'a raconté ce que lui avait vu, et c'est totalement différent de mes souvenirs. En plus, il voulait faire la paix avec moi... Et moi, je n'ai trouvé rien de mieux à faire que— »
De plus en plus pris par son émotion, et cherchant ses mots, Shura ne vit pas que Shina se levait et, contournant le lit, s'approchait de lui.
« Shura…
– Je ne sais plus que penser... Si ce que je crois avoir vu était réel, ou un cauchemar d'enfant que j'ai pris pour la réalité. »
Il sursauta un peu en sentant la main de Shina étreindre son épaule. L'Italienne pencha son exquis visage, ne laissant que quelques centimètres d'espace avec le sien.
« Shura, je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire, mais tu devrais laisser ces pensées de côté pour l'instant. Nous partons demain en mission : tu auras besoin de toute ta concentration pour la mener à bien... » La main quitta son épaule pour venir caresser affectueusement sa joue. « Chasse pour l'instant toutes ces interrogations de ton esprit : elles ne te rendront que plus faible, à un moment où tu dois te montrer fort. »
Elle se pencha un peu plus sur lui, déposant un léger baiser sur son front.
Un franc sourire vint illuminer les lèvres de Shura.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 14h00 (June 5, 2004, 11 :00 AM GMT +3 : 00)
Sous le Temple Sounion
L'éboulement, emportant un pan de la paroi rocheuse, fit reculer Ishara et Bàlint en même temps. Ils sautèrent en arrière, prêts à se cacher des mortels rayons de soleil, mais à leur grande surprise, découvrirent qu'un passage s'était ouvert sur un ruisseau souterrain. Un clapotis d'eau brisait le silence et, peu à peu, la tension des deux rescapés. Bàlint fut le premier à réagir et s'avança en direction de la crevasse ainsi créée il constata qu'elle donnait sur une légère pente, menant directement au cours d'eau. Le plafond paraissait haut et solide : en tout cas, aucune fissure ne laissait filtrer la lumière tant redoutée.
Bàlint inclina la tête et observa avec un plus d'attention le terrain. Aucun sentier n'était visible, mais les rochers, émergeant des flancs de la pente, formaient un escalier rudimentaire. Celui-ci semblait praticable.
« Je crois que nous venons de découvrir un possible moyen de nous en sortir », déclara-t-il non sans esquisser un sourire. Il se retourna vers Ishara et fut frappé par son regard anxieux. « Quelque chose ne va pas ?
– Je ne le sais pas », répondit-elle en portant sa main à ses tempes, devenues soudainement douloureuses. Elle le regarda, ne sachant visiblement que répliquer. « Une voix, j'entends une voix... Elle nous demande de pénétrer dans cet endroit, mais je ne sais pas où elle veut nous entraîner. C'est étrange, voir même... dangereux. »
La Babylonienne fit une pause, visiblement troublée.
« Qu'est-ce qui est étrange ? » l'interrogea Bàlint, dont la nervosité montait de seconde en seconde. « Cesse de parler par bribes ! »
La Babylonienne laissa plonger son regard dans celui de son compagnon, tentant de lui faire partager sa propre inquiétude. Mais elle savait fort bien que Bàlint lui en voulait encore pour son geste intempestif. Elle devait se montrer plus humble, plus accommodante, sinon Bàlint l'abandonnerait certainement ici.
« J'entends une voix, celle d'un homme... Il nous demande de suivre la rivière », expliqua Ishara le plus calmement possible, tout en portant ses mains à ses oreilles.
« Je n'entends rien !
– Le plus étonnant, c'est que j'ai l'impression d'avoir déjà entendu cette voix, mais c'était il y a longtemps... Très longtemps. »
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Les yeux de Bàlint s'agrandirent légèrement de surprise à cette annonce, mais il ne dit rien. Il se retourna, et contemplant de nouveau le vide au-dessous de lui, tenta de capter « la voix ».
Temple d'Élision
Depuis la fin de la réunion, Éaque n'avait pas lâché Rune du coin de l'œil, et avait fini par le suivre dans ses diverses activités, concentrées essentiellement autour de la bibliothèque. Minos l'accompagnait bien évidemment, restant fidèle à ses habitudes sur-protectrices. Comme il s'y attendait, Rune évitait soigneusement le moindre contact avec la lumière, ne serait-ce même qu'un faible rayon perçant à travers une lucarne.
« Il a aussi peur de la lumière qu'un vampire, réfléchit-il. Maintenant, reste à le prouver aux autres. »
L'occasion ne se fit guère attendre. De retour d'une brève expédition à la salle d'armes la plus proche, Minos et Rune revinrent les bras chargés d'épées et de hallebardes. Par chance pour le Garuda, Rhadamanthe et ses deux serviteurs se trouvaient dans la pièce principale, affairés à transformer certains meubles en morceaux de barricades. Rhadamanthe ne serait de toute façon pas une menace, son poignet le faisant souffrir. Éaque pénétra à son tour dans la pièce, discrètement, afin de n'alerter personne. Il repéra bien la position de chacun, ses yeux brillant de méchanceté lorsque Minos s'écarta de Rune pour poser son fardeau sur une table. Rune se trouvait à quelques pas d'Éaque, lui tournant le dos, toute son attention dirigée vers la fenêtre et les radieux rayons de soleil qui perçaient à travers la vitre.
« C'est le moment. »
En deux pas, Éaque se posta dans le dos de Rune et l'agrippa par la nuque comme on saisit un chat pour le paralyser. Le Balrog laissa choir à terre son chargement et tenta de se retourner, ses bras battant l'air dans le but évident de chasser cette main qui serrait fermement son cou. Éaque en profita pour lui tordre un bras avant d'envoyer Rune tête la première contre la vitre. Il se plaqua contre sa proie, l'empêchant de se dégager du piège. Rune s'arcbouta de plus belle alors qu'une fumée noirâtre commença à s'élever de son visage.
« Alors, que t'arrive-t-il Rune ? Allergique à la lumière, hum ? demanda-t-il d'un ton triomphateur.
– Éaque, arrête ! Relâche-le ! »
Le cri de Minos le perturba l'espace d'une seconde, durant lequel il relâcha légèrement la pression sur le bras de Rune. Celui-ci poussa un râle de douleur et ne supportant plus le supplice, le repoussa d'un coup de pied dans l'estomac. Le souffle coupé, il fut pris par surprise par le formidable coup de poing en pleine mâchoire qui l'envoya à terre et lui fit voir trente-six chandelles.
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Rhadamanthe observait la scène sans être capable d'intervenir, comme s'il était le simple spectateur d'un film sur lequel il n'avait aucune emprise. Un coup sec retentit lorsque Rune parvint à repousser d'un coup de pied Éaque et se retourna pour lui envoyer un violent coup de poing dans la mâchoire. Le bruit mat qui en résultat prouva à lui seul la violence. Éaque retomba en arrière complètement sonné. Rune avança d'un pas, ne quittant pas du regard l'homme à terre. La vision de son visage défiguré ébranla le Juge, non moins que son expression de rage. Rhadamanthe y lut la haine et une irrépressible envie de meurtre. Le Balrog serra la mâchoire, son œil intact jetant des éclairs.
À ce moment-là, la Vouivre songea ô combien il ressemblait à un vampire prêt à fondre sur sa proie.
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Il semblait à Sylphide que le temps s'était suspendu sur une scène d'apocalypse. Le Garuda à terre n'était visiblement pas en l'état de se relever ni de se défendre. Quant à Rune…Par Hadès, Sylphide ne l'avait jamais vu de la sorte ! D'où il était, il n'apercevait que son profil intact, mais la fureur qui enlaidissait ses traits le clouait de stupeur. Des canines auraient poussé dans la bouche du Balrog, il n'aurait pas été surpris davantage.
« Oh, non ! Il ne va pas faire cela ! »
Rune venait d'extirper de l'une de ses manches un fouet qu'il déroula en le faisant claquer tout prêt de la tête de son infortuné agresseur. Le Garuda roula sur le côté, et se remit péniblement à quatre pattes. Il gardait un désavantage et déjà le Balrog faisait un pas vers lui, prêt à frapper.
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Valentine ne savait plus quoi faire : intervenir ou laisser faire ? Il dévisagea Rhadamanthe, Minos puis Sylphide, constatant le même désarroi qui lui-même l'habitait. Que faire d'ailleurs ? Rune était armé d'un fouet, une arme qu'il maîtrisait à la perfection. Même à quatre contre lui… Ils n'étaient pas sûrs de pouvoir l'arrêter. De plus, la fureur qu'affichait Rune prouvait qu'il n'était plus lui-même. C'était comme si un démon s'était emparé de lui : une créature assoiffée de sang qui avait surgi du plus profond du jeune homme, pour se déchaîner, implacable et sanguinaire.
Tel un vampire…
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Rune vacilla sur ses jambes, laissant échapper son fouet qui roula à ses pieds. Il s'effondra sur les genoux, à deux pas de son maître. Minos observait son serviteur avec horreur et consternation. La face droite de son beau visage était à vif, les chairs noircies comme de la viande qui aurait trop cuit sur une grille. Son œil droit était devenu blanc, la pupille ayant comme fondu sous la chaleur. L'autre face était intacte, contrastant singulièrement avec cette vision de cauchemar.
« Rune », murmura-t-il, incapable de bouger ou de prendre une quelconque décision.
Une partie de lui-même voulait le défendre contre tous ceux qui cherchaient à lui faire du mal. Rune ressemblait en ce moment même à un renard acculé dans une battue : à genoux, ayant peine à s'appuyer sur ses bras, il tremblait de tous ses membres. Une larme roula sur la partie intacte de son visage, tandis qu'une petite marre de sang se formait sur le sol en dessous de lui. Mais un autre lui-même – qu'il détestait déjà – lui soufflait à l'oreille une bien autre réalité.
« Alors… Vous continuez tous à croire qu'il est guéri et inoffensif ? » s'exclama Éaque en se remettant péniblement sur ses jambes. Il balaya l'assistance du regard, s'arrêtant sur chacun avant de fixer Minos. « Il ne supporte plus la lumière, tout comme les vampires. Le processus de transformation continue. »
Minos aurait voulu lui rétorquer que non, qu'il avait tort. Mais il n'y parvint pas.
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L'esprit de Rune n'était plus que chaos et son visage, dévastation et douleur. Jamais la peur et la souffrance ne l'avaient autant paralysé, ni les regards des autres Spectres autant blessé. Il le voyait dans leurs yeux : il leur faisait peur. Même le Seigneur Minos le regardait avec horreur.
Ils allaient le tuer, se débarrasser de la bête immonde qu'il était en train de devenir.
« Je vous en prie… quelqu'un… sauvez-moi ! »
Italie, Venise, 5 juin 2004, 13h30 (June 5, 2004, 11 :30 AM GMT +2 :00)
Ordine di Sylni
La main de Visconti se crispa sur le loquet : la porte tourna doucement sur ses gongs, presque sans bruit. Son regard se glissa immédiatement sur la silhouette de Sylvenius, courbé comme à son habitude sur la grande table en verre. Il nota que le sorcier souriait d'une façon étrange, comme lorsqu'il observait la boule de cristal trouvée sur le cadavre de Lùitgard.
« Qu'est-ce donc que cet objet... ? C'est après cela qu'il en a… Mais pour quelle raison ? » se demanda Visconti avec une pointe d'agacement.
Il s'approcha de Sylvenius sans un bruit, découvrant que le visage de celui-ci arborait une expression moqueuse des plus inquiétantes.
« Et de plus, je suis certain qu'il en sait déjà plus que moi sur ce qui se passe réellement à Lyon ou en Grèce ! »
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La bouche de Sylvenius esquissa un sourire narquois lorsqu'il vit les silhouettes de Bàlint et Ishara. Les deux vampires s'élancèrent finalement dans la pente menant à la petite rivière souterraine. Le Magyar aidait la Babylonienne à garder son équilibre à chaque fois qu'elle posait un pied sur les marches mal dessinées, la tenant fermement par le bras.
« Oui, mes enfants, allez-y, laissez-vous diriger... Je vais vous mener à la sortie de cet enfer, puis à moi », songea-t-il non sans satisfaction.
Son contentement grandit lorsqu'il sentit le regard inquisiteur de Visconti vissé sur lui. Son attention se dirigea immédiatement vers son conseiller. Il apprécia de voir que celui-ci ne dressait plus aucune barrière mentale et montrait toutes ses pensées : sa peur d'être châtié par Sylvenius, son regret d'avoir laissé le Grand Maître d'Ermengardis prendre possession de son esprit, son inquiétude vis-à-vis des événements de Lyon...
« J'ignore si ce que je lis dans ton esprit est sincère, Giuliano, mais j'ose le croire. À moins que tes pouvoirs psychiques ne soient plus étendus que je ne les ai imaginés, et que tu ne sois plus menteur que tu ne le laisses paraître... »
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Visconti vit le visage de Sylvenius se tourner vers lui, encore plus souriant que quelques secondes auparavant.
« Il sait... Et ce qui se passe là-bas sert ses plans, c'est pour cela qu'il n'est pas inquiet », fulmina intérieurement le Premier Conseiller.
« Giuliano, je pensais t'avoir dit que je n'aimais pas être dérangé lors de mes méditations », déclara calmement le sorcier.
Son regard était celui d'un chat jouant avec une souris.
« J'en suis conscient mon maître, mais un évènement mystérieux vient de se produire à Lyon, et je pense que cela peut vous intéresser. À moins que vous ne soyez déjà au courant », répondit d'une voix également calme Visconti. Ce qu'il lut dans les pupilles noires de Sylvenius le glaçait pourtant d'effroi.
« Sais-tu pourquoi, contrairement aux autres vampires, je ne méprise pas ou ne déteste pas les humains ? » demanda Sylvenius d'un air goguenard.
Visconti releva la tête et interrogea du regard son maître, avant de baisser les yeux, se souvenant que le protocole de l'Ordine interdisait ce genre de familiarité.
« Non.
– Parce que certains sont comme toi, Giuliano... Leur esprit est aussi aiguisé que la plus fine lame du meilleur escrimeur, prêt à déchirer la toile du meilleur des plans, quand bien même aurait-il été dressé par le plus terrible des démons ou le plus puissant des Dieux. »
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Sylvenius sourit encore une fois de plus, constatant non sans plaisir que le trouble que ses paroles venaient de créer dans l'esprit de Visconti se reflétait désormais sur son visage, d'habitude impassible.
« Maintenant, je vais te dire pourquoi je ne suis pas inquiet pour Lu Wa », poursuivit-il. Elle est temporairement prisonnière de deux anciens généraux de Marius, Amalric et Glaucus. Toutefois, je trouve le mot « prisonnière » un peu exagéré en regard de la situation. Disons que nos deux futurs alliés manquent de points de repère, et que nous allons les leur fournir en leur envoyant des renforts pour écraser la mission d'Ermengardis. Les choses devraient rentrer dans l'ordre une fois que nous ferons la paix sur les cadavres de nos adversaires. »
Sylvenius vit sans aucune surprise que le visage de Visconti avait retrouvé son calme. Le Maître de l'Ordine di Sylni l'écoutait très attentivement, buvant pratiquement chacune de ses paroles. Figé tel qu'il était, il semblait plus ressembler à une statue de chair qu'à un être vivant. En fait, Sylvenius se prit à songer qu'il ferait un excellent vampire. « Idée absurde et dangereuse, se corrigea-t-il mentalement. Les pouvoirs du démon qui sommeillent en lui, couplés à ceux d'un vampire, le rendraient beaucoup trop puissant. »
« Très bien, je vais ordonner que des renforts s'envolent pour Lyon dans l'heure, acquiesça Visconti, perdant un instant son attitude figée.
– Va ! Mon cher Giuliano... »
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Sylvenius regarda son conseiller s'incliner puis quitter silencieusement cette retraite.
« Il va vous trahir, Sylvenius. Ses pensées semblent indiquer le contraire, mais il le fera... » La douce voix féminine lui parvint de l'autre bout de la pièce. « Il serait plus sage de le mettre hors jeu dès maintenant.
– Je sais qu'il projette de me trahir, mais je souhaite savoir qui a corrompu mon premier conseiller », répondit Sylvenius en faisant signe à « son invitée » de s'approcher.
Dans un silence morbide, la jeune femme sortit de l'ombre et marcha droit dans la direction de Sylvenius. De longs cheveux bruns retombaient gracieusement sur ses épaules, et ses yeux noirs étincelaient. Elle portait une tenue d'une autre époque : une tunique noire brodée d'or, un pantalon de cavalier et des bottes noires. Ces vêtements, plutôt masculins, épousaient pourtant admirablement ses formes.
« L'Ordre d'Ermengardis ? demanda-t-elle.
– Non, je ne pense pas.
– La Milice Noire ?
– Possible... Si tant est qu'elle existe toujours », répondit Sylvenius d'un air songeur, presque ennuyé.
La mystérieuse visiteuse continua à avancer, tout à fait indifférente à ce qui l'entourait. Arrivée au niveau d'un guéridon, elle commença à traverser le meuble, révélant le caractère incorporel de sa personne. Le visage de Sylvenius prit cette fois-ci une expression de curiosité.
« C'est toujours impressionnant de voir combien la matière n'a pas d'effet sur vous, chère Salem. »
L'intéressée lui adressa un sourire carnassier.
« C'est un avantage que je possède sur bon nombre de mes adversaires… Cela me rend... Hum ! Comment dire? ? Redoutable… » commenta-t-elle d'une voix dépourvue de toute passion. « Être à la fois immatérielle... » Salem traversa entièrement le guéridon, puis se posta devant lui. Sans cesser d'observer Sylvenius, elle porta l'une de ses mains en arrière, frappant d'une légère pichenette le frêle meuble. Celui-ci oscilla sur lui, d'abord fortement, comme prêt à tomber, puis plus doucement. « Parfois matérielle... Une faculté unique qui me donne tous les atouts pour abattre mes ennemis un à un. Rappelez-vous : même Lilith n'a pu me résister… enfin, nous résister. »
Sylvenius sourit avec malveillance.
« Je devine dans votre voix que vous avez hâte de faire la démonstration de toute l'étendue de vos pouvoirs retrouvés. »
Salem quitta le guéridon pour s'intéresser à un long rideau rouge. À son toucher, les plis de velours devinrent plus fluides, jusqu'à danser comme le flot courant dans les veines des mortels.
« Angelo est sur le point de se souvenir de moi... Un esprit vengeur n'est rien si personne n'est là pour se rappeler son existence et la craindre. Il suffirait des peurs d'un seul et unique vivant, pour que je revienne hanter ce monde... » Elle esquissa un sourire moqueur, qui sembla plus destiné à elle-même qu'à Sylvenius. « Je ne deviendrai pas un vague souvenir, m'éteignant dans la mémoire humaine... Jamais, plus jamais ! » Comme par magie, le flot de sang reprit sa consistance de tissus, arrachant un soupir de frustration à Sylvenius. Indifférente, Salem poursuivit : « Maintenant que ce petit fouineur de Gàbor n'est plus dans les parages, à me guetter, je vais effectivement pouvoir laisser libre court à mes fantaisies… ricana-t-elle. Et elles sont nombreuses, et variées…
– Je vous laisse carte blanche, chère Salem. Affaiblissez l'Ordre d'Ermengardis, faites-lui perdre de précieux membres de ses rangs. Mais attention, je veux de la discrétion, et surtout pas que le Sanctuaire de l'Olympe en vienne à s'inquiéter quant à la pérennité de l'ordre actuel. Il me faut encore du temps pour retrouver tous les généraux de Marius, et surtout, récupérer les « clés »... Et cela passe par la capture de Bàlint ! »
Salem jeta un regard curieux à la boule de cristal que Sylvenius venait d'extraire de l'une des poches invisibles de son vêtement.
« Une clé ? Il s'agit donc d'une clé ? demanda-t-elle, songeuse. Et puis-je savoir de quelle porte est-elle le sésame ? »
Le sourire de Sylvenius s'élargit encore plus.
« Toute seule, d'aucune. Mais réunie avec les huit autres, elle donne accès à un véritable trésor… »
Salem gloussa et rendit son sourire effrayant au sorcier.
« Vous m'intéressez de plus en plus, cher Sylvenius. Je pense que j'ai eu raison de vous faire confiance…
– J'espère pouvoir vous retourner le compliment. Je peux être très généreux envers les personnes qui me soutiennent… Et qui en valent la peine. »
Le rire de Salem se fit plus crispé.
« Je vais vous le prouver de ce pas en m'assurant que rien ni personne ne viendra s'interposer dans vos plans », siffla-t-elle entre ses dents.
Les dernières paroles de Salem résonnèrent aux oreilles de Sylvenius, le faisant sourire de contentement.
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Visconti referma silencieusement la porte de l'alcôve de Sylvenius. Il se retourna, le cœur battant, vérifiant une nouvelle fois que personne ne l'observait dans ce couloir, faiblement éclairé par de grands candélabres.
« Un esprit... Un démon de la vengeance ? Pourquoi Sylvenius prendrait-il le risque de faire confiance à de tels monstres ? Ils sont incontrôlables ! »
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 15h00 (June 5, 2004, 12 :00 AM GMT +3 :00)
Aux abords du Sanctuaire Terrestre
« Voilà, nous sommes arrivés à destination : la Grande Porte du Sanctuaire », annonça Thétis en abaissant ses jumelles. Un profond soupir lui fit écho. « Que t'arrive-t-il ? C'est au moins la trentième fois que tu soupires depuis notre départ de l'hôtel... » remarqua-t-elle d'une voix légèrement contrariée.
« Trentième fois ? Elle a compté le nombre de fois où j'ai soupiré ? » s'interrogea Kanon, avant de rajouter mentalement à ses pensées que l'espoir se nourrissait vraiment de peu.
« Pourquoi ? T'inquiéterais-tu pour moi ? répondit-il sur le même ton anodin.
– Non... C'est juste que cela m'agace ! »
« L'espoir ferait mieux de se nourrir ailleurs ! » conclut Kanon en retenant son trente-et-unième soupir.
Thétis s'adossa à un mur de pierre et tendit l'appareil de vue à Aldébaran. Celui-ci se pencha légèrement, et commença à étudier attentivement le terrain de leurs investigations. Dans sa lorgnette, un haut mur, interrompu par une gigantesque porte aux battants en platine occupait l'étendue du paysage.
« Alors, qu'est-ce que tu vois ? » demanda Kanon, portant sa main à son front afin de se protéger des rayons de soleil.
Aldébaran abaissa la paire de jumelles, l'air songeur.
« Que le Sanctuaire a bien changé. À notre époque, les limites étaient volontairement laissées imprécises, et on ne voyait pas là où il commençait. Seuls les gardes intervenaient pour rappeler aux égarés qu'ils pénétraient sur un domaine privé. Mais, là, avec cette barrière, les mêmes touristes n'ont aucun doute à avoir sur le caractère indésirable de leur présence... »
Kanon se saisit des jumelles à son tour, et les pointa vers le rempart, dont le métal étincelait sous les chauds rayons de soleil.
« Bien changé ? Je dirais que les nouveaux maîtres du Sanctuaire ont littéralement transformé le paysage, oui ! Ils ont même mis des miradors pour mieux surveiller les alentours. » Kanon se mordit les lèvres, preuve de son inquiétude. « Cet endroit est une vraie place fortifiée !
– Lorsque Athéna a abdiqué, le premier travail des nouveaux maîtres du Sanctuaire a été de couper celui-ci du monde terrestre. Les travaux de cette enceinte fortifiée ont commencé le jour même de la signature du traité », commenta Thétis avant d'étaler une carte sur la roche du mur.
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« Nous sommes ici », expliqua-t-elle en traçant un point rouge sur la carte. « Il existe deux passages, l'un à l'Ouest, donnant sur la partie du village de Rodorio qui a été annexée par le Sanctuaire Terrestre, et l'autre au Nord, donnant un accès direct à la colline des temples... »
Thétis se mordit la langue pour éviter de dire « la colline des douze temples du Zodiaque ». Mais avait-elle besoin de le rappeler ? Apparemment non, songea-t-elle, en voyant les visages tristes de Kanon et Aldébaran. Combien de fois avait-elle saisi furtivement cette expression de désespoir ?
« Je pense que le plus sûr moyen de ne pas se faire repérer est de couper par Rodorio », indiqua Kanon en pointant sur le village.
« Ce n'est pas plus court via les tunnels secrets des douze maisons ? objecta Aldébaran.
– Si, mais je doute qu'ils soient de libre accès. Il doit certainement y avoir des gardes dans toutes les galeries. » Kanon glissa un regard à Thétis. « Enfin… C'est toi qui décides, mais je pense qu'il ne faut pas tenter le diable.
– Tu me sembles bien sûr de toi. Tu connais bien le terrain autour du Temple de Sounion ? »
Kanon lança un sourire moqueur à la belle blonde.
« Au cas où tu l'aurais oublié, le Temple de Sounion se trouve non loin du Cap du même nom, connu pour son temple de Poséidon. C'est là que mon cher frère m'avait enfermé et que j'ai découvert un passage vers le royaume de l'Empereur des Océans.
– Çà… il aurait mieux fait de choisir un autre endroit pour cela », ne put-elle s'empêcher de persifler.
Le Grec fronça les sourcils et la foudroya du regard, cherchant certainement quelque chose à rétorquer.
« Nous sommes bien d'accord… cela m'aurait évité de rencontrer certaines têtes de mule butées et rancunières. »
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« Ah oui ? Et penses-tu à quelqu'un en particulier ? »
Aldébaran leva les yeux au ciel en entendant le ton pincé de Thétis. Les deux anciens marinas ne choisissaient pas exactement le meilleur moment pour se quereller.
« Eh vous deux, temps mort vous voulez-bien ? » s'insurgea-t-il en s'interposant entre les deux belligérants. « Vous viderez votre sac plus tard, nous avons d'autres priorités, je le rappelle.
– Excuse-moi, tu as raison », concéda Thétis.
Kanon serra la mâchoire, une moue boudeuse sur les lèvres.
« Bien. Alors au final, quel chemin prenons-nous ? demanda le Brésilien.
– Rodorio. J'étais arrivée à la même conclusion que Kanon, concéda à contrecœur Thétis.
– Comme quoi… Je ne fais pas que dire ou faire des conneries ! »
Aldébaran jeta un regard blasé au Grec qui se contenta de hausser les épaules. Il ne s'était jamais douté que Kanon pouvait se comporter d'une façon aussi puérile, comme un adolescent supportant mal sa première peine de cœur. Fort heureusement, Thétis s'était repris et avait vraisemblablement décidé d'ignorer ses provocations.
« Bien, conclut le géant. Qu'attendons-nous pour nous mettre en route ?
– Une dernière chose… juste au cas où il m'arriverait quelque chose avant la rencontre avec l'espion. »
Thétis décrocha son sac à dos puis fouilla dedans. Elle retira une bague ornée d'un sceau à la forme cylindrique, arborant les initiales de l'Ordre en son centre. Elle le présenta aux yeux scrutateurs des deux hommes. Ce dernier fronça les sourcils, visiblement peu convaincu par le scénario de la mission.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda Kanon.
– Le signe de reconnaissance couramment utilisé par les agents d'Ermengardis lors de missions impliquant l'utilisation d'espions. Il faudra le lui montrer pour nous authentifier en tant qu'envoyés d'Ermengardis.
– Est-ce vraiment nécessaire ? s'interrogea Aldébaran. Je veux dire… L'espion a bien mentionné que nous le reconnaîtrions aisément lorsque nous le rencontrerons. Cela signifie que nous le connaissons… qu'il a vécu au Sanctuaire à notre époque.
– C'est plus que probable… Un chevalier, ou un apprenti, qui n'a pas pu fuir au moment où les maîtres du Sanctuaire ont ordonné la fermeture complète du Domaine Sacré. L'Espion n'a jamais livré aucun indice sur son identité. Même ses motivations restent floues.
– Sans doute pour se protéger, murmura Kanon, songeur. Il ou elle joue un jeu qui lui vaudrait sans doute la peine de mort s'il était découvert, ou tout au moins une bonne séance de torture. »
Thétis hocha la tête en signe d'approbation.
« Qui qu'il soit, il nous attend dans les ruines d'une chapelle à la sortie de Rodorio, à l'entrée du cimetière. La zone a été complètement désertée depuis… »
Elle jeta un regard confus à ses deux compagnons.
« … la bataille d'Hadès ? compléta le Grec, en faisant un triste sourire.
–Oui, depuis la bataille d'Hadès… »
Elle se mit de nouveau à fouiller dans son sac à dos, en tirant cette fois-ci deux minuscules téléphones portables.
« Une dernière chose… Gardez ces GPS sur vous. Ils devraient marcher à n'importe quel endroit du Sanctuaire… »
Le géant se saisit de l'appareil, et l'observa dubitativement durant quelques secondes. L'objet semblait minuscule dans sa paume. Il l'ouvrit aussi délicatement qu'il le put, songeant qu'il pouvait broyer la fragile coque au moindre faux mouvement.
« Je les ai réglés en mode silencieux. On ne sait jamais où et dans quelle situation nous pouvons nous retrouver, autant rester discret. »
Aldébaran approcha l'appareil de ses yeux, et fixa les boutons un à un. Chacune des minuscules touches prenait leur sens au fur et à mesure des explications de Thétis.
« En cas de problème, tapez « * » et « 1 ». Attention, ne vous attendez pas à ce que des secours viennent vous chercher : c'est juste pour signaler que vous êtes en danger. J'ai demandé à être sous surveillance satellite en permanence. Donner l'alerte sur votre situation permettra à l'Ordre d'aviser sur ce qui peut être fait ou non… À défaut de vous voir, on pourra tout de même repérer votre signal. »
Aldébaran grimaça :
« J'ai l'impression de me retrouver dans un film d'espionnage…
– C'est un peu comme, en effet, concéda Thétis. Mais après tout, nous sommes venus espionner… »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 21h00 (June 5, 2004, 12 : 00 AM GMT +9 : 00)
Pavillon Komokuten
Milo se dirigeait d'un pas décidé vers les appartements de Saga lorsqu'il buta contre lui au détour d'un couloir.
« Désolé, Milo... » s'excusa le Grec, le regard préoccupé.
« Non ! C'est bon... Pas de mal... C'est justement toi que je cherchais ! »
Saga fronça les sourcils en voyant le visage sérieux de son compatriote.
« Milo, ne me dis pas que tu es le fils caché de Shion, ou de James, ou de qui que ce soit d'autre. J'ai eu ma dose de révélations », annonça-t-il, lui-même surpris du trait d'humour dont il faisait preuve.
Ce fut le tour de Milo de froncer les sourcils.
« Hein ? Quoi ? ... Le fils de Shion ? Saga tu es sûr que tu te sens bien ? Non, je suis venu te parler de Camus et d'Angelo...
– Ah ! Camus et Angelo ! »
Les deux noms firent immédiatement deviner à Saga que le long chapelet de problèmes n'avait pas fini de s'égrener dans cette soirée.
« Tu sais que Camus a été ébranlé très fortement durant l'attaque de la nuit dernière ?
– Oui... Mais autant que j'aie pu en discuter avec lui, il va mieux. Et il continuera à aller mieux », rétorqua Saga.
Le visage de Milo ne put s'empêcher de dévoiler son incrédulité.
« Personnellement, je ne trouve pas qu'il aille mieux, ni qu'il se comporte normalement depuis cet après-midi !
– Je ne comprends pas parce que tu veux dire par « il ne se comporte pas normalement » ? interrogea Saga.
– Il s'est évanoui cet après-midi, au cas où tu l'ignorerais. »
O
« Désolé, je l'ignorais, effectivement... »
Milo jeta un nouveau regard lourd de récrimination à Saga. À son plus grand désespoir, celui-ci ne cilla même pas.
« Camus a eu malaise cet après-midi, au moment du départ de Hyoga. Il est resté inconscient près d'un quart d'heure, avant de se relever, et de quitter la pièce sans dire un mot, après nous avoir jeté un sourire qui m'a littéralement donné froid dans le dos. C'est comme s'il était devenu une autre personne... »
Saga ne put s'empêcher de sourire à ce récit.
« Autant que je me souvienne, Camus n'a jamais été un exemple de chaleur humaine...
– Et bien tu te trompes ! Je le connais mieux que toi, tu l'oublies ! » rétorqua Milo avec véhémence.
« C'est vrai, je ne le connais pas aussi bien que toi, concéda Saga d'une voix toujours amusée. Mais l'image qu'il a voulu donner à tout le Sanctuaire était celle du magicien de l'eau et de la glace, privé de réaction humaine, privé de cœur.
– Je sais... Cela lui est arrivé subitement de prendre cette attitude stupide, grommela Milo.
– Il avait peut-être ses raisons... »
La réplique de Saga surprit Milo. Il dévisagea l'ancien chevalier des Gémeaux d'un air incrédule, puis suspicieux. En fait, la seule idée que Saga semblait en savoir plus sur son meilleur ami que lui-même faisait bouillir son sang de jalousie.
« Que sais-tu au sujet de Camus, d'abord !
– Rien... Et même si je le savais, ma dernière idée serait d'aller le tourmenter avec son passé. Il a besoin d'être au meilleur de lui-même, sans éprouver ni honte ni remords. »
Telle fut la réponse de Saga. Mais ni le ton ni les mots qu'il employa n'apaisèrent Milo. Bien au contraire...
« Rien ? répéta Milo. Tu parles de son passé et tu prétends ne rien savoir ?
– Oui, rien... Et Angelo ? » demanda Saga, comme pour échapper à un interrogatoire qu'il devinait d'avance désagréable.
« J'ai l'impression qu'il est en train de redevenir Masque de Mort. »
Saga fronça de nouveau les sourcils, et inclina la tête de côté, jetant un regard interrogateur à Milo.
« Il ne semblait pas « très bien dans sa peau » lorsque je l'ai vu ce matin. Que s'est-il passé ?
– Angelo… Il… » balbutia Milo, un peu gêné de révéler sur les peines de cœur du Cancer.
Il hésitait même franchement à poursuivre... Parler de la crise de larmes d'Angelo impliquait de parler des liens tissés entre Angelo et Ambre – dont il ignorait les circonstances, d'ailleurs – et ceux entretenus par Ambre et Camus – au sujet desquels il en savait plus, sans en savoir trop. Il s'aperçut avec effrois qu'il n'avait pour preuve que des impressions, et comprit pourquoi Eleny avait rejeté sa requête. Il n'avait rien de tangible à mettre en avant pour empêcher Camus et Angelo de partir en mission. Rien, sinon des histoires privées, qui ne le regardaient pas étant donné qu'aucun des protagonistes ne lui avait demandé de s'en mêler.
« Milo ? demanda Saga.
– Il... Angelo... Il est en train de devenir Masque de Mort.
– Qu'est-ce qu'il te le fait dire ? Une fois de plus, je te le demande : qu'est-ce qu'il s'est passé ce matin ? »
La bouche de Milo s'entrouvrit, mais aucun son ne filtra.
« Milo ? »
Le ton était inquisiteur : Milo observa Saga et dû avouer que toute la superbe du chevalier des Gémeaux ne l'avait pas totalement fui.
« Milo ?
– Il… Lui et Ambre…
– Milo… Je ne pourrais pas t'aider si tu ne m'aides pas davantage. Je dois savoir. »
O
Milo se mit à gratter le sol du bout de son pied, visiblement mal à l'aise. Un comportement qui ne ressemblait pas à celui qu'il arborait habituellement, entre arrogance et confiance en soi. La preuve évidente qu'il voulait cacher un secret au sujet d'Angelo, ce qui étonnait Saga au plus haut point. Autant qu'il se souvienne, Milo n'avait jamais manifesté aucun intérêt, ou amitié pour Angelo. Bien au contraire, il avait cru comprendre que les deux hommes se détestaient, ou tout au moins, ne se supportaient pas l'un l'autre, et ce, même après leur résurrection. En témoignaient leurs fréquentes disputes, au cours desquelles Saga avait même dû parfois intervenir pour ramener le calme. Alors, pourquoi ce revirement ? Il est vrai que le comportement courageux d'Angelo ces derniers jours avait contribué à redorer son blason. Mais ceci n'expliquait pas tout…
« Très bien. Si ce n'est rien, ou que tu ne veux pas me parler, je pense que mon aide te sera inutile, Milo », décréta Saga d'une voix volontairement sèche.
Milo se mordit les lèvres de dépit. Son visage crispé témoignait de la bataille intérieure que celui-ci semblait se livrer. Saga pouvait presque entendre son esprit hurler la question : « dois-je le lui dire ou non ? » L'ancien chevalier des gémeaux posa un regard fatigué sur l'une des horloges murales du couloir, qui indiquait les neuf heures du soir. Leur départ pour l'aéroport était prévu pour le lendemain dans la matinée.
« Milo, le moment est mal venu pour tergiverser... »
Milo releva la tête, et sa bouche s'ouvrit comme s'il allait prononcer des paroles. Il sembla y renoncer et regarda dans le vide.
« Bonne nuit, Milo ! » conclut Saga en soupirant.
Une fois de plus, le Scorpion acquiesça silencieusement, un pli soucieux marquant son front. Saga se refusa à y prêter attention et lui fit un geste d'adieu.
O
Milo regarda Saga s'éloigner, alors qu'un énorme sentiment de culpabilité l'envahissait. Son propre silence lui paraissait de plus en plus ridicule. L'état d'Angelo n'était-il pas lié à son rejet auprès d'Ambre ? Ou y avait-il une autre raison à son comportement, rappelant celui de Masque de Mort ? N'était-ce pas dû à sa possession par Lilith ? La seconde hypothèse était plus que plausible, et c'est certainement à cela qu'avait pensé James en réclamant la présence d'Angelo à Venise.
« Des appâts, c'est ce que sont Angelo et Camus pour James ? Mais qu'a-t-il derrière la tête ? Et que puis-je faire pour les aider ? Tout seul, je ne peux rien faire. »
O
Saga entendit un bruit de pas précipités derrière lui. Se retournant, il se retrouva devant un Milo dont le visage avait retrouvé une expression déterminée.
« Attends, Saga ! Il y a plusieurs choses que tu ne sais pas encore à propos d'Angelo et de Camus… »
Non loin de là
Le souffle court, Angelo tentait de se concentrer sur ses mouvements. Le bruit de ses propres pas résonnait étrangement à ses oreilles. Cassants. Énervants. Martelant le plancher d'une insistance extrêmement désobligeante.
Lorsqu'il leva les yeux, il ne put s'empêcher de regarder les numéros dorés qui ornaient l'une des portes à la droite du couloir.
« 1 », « 4 », et « 5 ».
« 145 » : la chambre de Camus. La porte de celle-ci était d'ailleurs légèrement entrebâillée, ce qui souleva la curiosité d'Angelo. Il s'arrêta au moment de passer devant, seul un vague sentiment de culpabilité l'empêchant de glisser un œil à l'intérieur.
L'envie fut cependant la plus forte, et il ne put s'empêcher de pousser la porte. Angelo entrevit la silhouette de Camus, sagement assis devant la fenêtre de sa chambre. Le locataire des lieux tourna légèrement la tête vers son visiteur et lui jeta un regard surpris.
« Angelo, que fais-tu là ? Je ne t'ai pas entendu frapper à la porte… »
La question avait été posée sur un ton neutre. Camus ignorait certainement les tourments que traversait actuellement Angelo.
« Ce que je fais là… Je vais le faire pour elle, et pour moi », songea l'Italien, tout en bandant ses poings.
Camus avait dû s'apercevoir qu'Angelo représentait une menace, car il se leva et recula contre la fenêtre. Angelo sentit son cœur se serrer à l'idée de ce qu'il allait faire. Mais avait-il le choix ? La réponse était sans aucun doute non, s'il voulait avoir une chance de garder l'amour d'Ambre pour lui… Et pour lui seul.
« Je suis désolé Camus, cela ne devait pas se passer ainsi. »
Ses yeux se baissèrent, à mesure que la honte du geste non encore perpétré, mais mûrement réfléchi, l'envahissait.
« De quoi es-tu désolé ? » demanda Camus d'une voix tremblante.
Angelo aurait voulu reculer, partir loin de cette chambre et du crime qu'il allait commettre au nom de cet amour obsessionnel qui l'étouffait. Et pourtant, il ne bougea pas, toisant le Français d'un regard le suppliant de fuir cette pièce.
« J'aime Ambre, et je ne te laisserai pas me la prendre », répondit Angelo, dont les yeux azur défièrent avec une audace fugace le regard saphir de son interlocuteur.
Sans surprise, l'ancien chevalier du Verseau ne changea pas d'expression, et le regarda réduire la distance sans qu'aucune émotion ne transparaisse sur son visage.
« J'aime Ambre également… » répondit finalement le Verseau d'une voix calme, mais froide.
L'Italien soupira : même si Camus n'avait pas prononcé ces mots, il connaissait déjà – et que trop bien – les sentiments qu'il nourrissait à l'égard d'Ambre. Il ne lui restait guère de choix c'était cela, ou la perdre. Pourtant, Camus était l'un de ces anciens pairs. Si Masque de Mort méprisait celui qu'il avait eu jadis coutume de railler en l'appelant « l'iceberg », Angelo respectait l'homme qui, comme lui, avait traversé tant d'épreuves douloureuses.
À sa plus grande surprise, il sentit la main de Camus sur sa joue, chassant les larmes que ses yeux déversaient sans le moindre contrôle.
« Angelo, mais que t'arrive-t-il ? »
À cette question, le cœur de l'ancien chevalier du Cancer ce sera jusqu'à lui faire mal. La honte embuait son esprit et ses larmes, ses yeux.
« Je suis désolé, s'excusa-t-il une dernière fois. Pardonne-moi... »
Puis ses doigts se nouèrent autour de la gorge de Camus. Celui-ci porta ses mains sur les poignets de l'Italien, tentant d'écarter l'étau qui coupait sa respiration. N'y parvenant pas, il se mit à frapper désespérément la poitrine d'Angelo. En vain. Celui-ci, ayant coincé Camus contre le mur, jouait de toute sa force et de tout son poids pour étouffer sa victime.
Angelo retira sa main de la surface froide et lisse lorsqu'il sentit une légère décharge électrique la traverser. La porte s'ouvrit légèrement, dévoilant la silhouette de Camus, assis devant sa fenêtre. Pourtant, Angelo ne le vit à peine à travers le rideau de larmes qui voilait sa vision. La scène avait paru tellement vraie, et cet acte, totalement horrible…
«Vas-y, qu'attends-tu… Tu sais, maintenant, ce que tu as à faire ! »
Angelo tressaillit, puis blêmit. La voix ! Elle recommençait à raisonner dans sa tête !
«Vas-y, tu meures d'impatience de rentrer dans cette chambre ! Cela sera si facile…»
Angelo couvrit ses oreilles de ses mains, espérant faire taire cette voix qui lui distillait ses affreux conseils. Mais celle-ci continuait sa litanie, imperturbable.
«Vas-y, rentre… Et tue-le ! C'est la seule chose que tu désires en ce moment !»
La vision reprit, encore plus terrifiante : cette fois-ci, le corps de Camus glissa aux pieds d'Angelo, sans vie. Ses yeux restaient ouverts, le visage de son meurtrier se reflétant dans les deux joyaux irisés.
« Non ! » hurla Angelo en s'enfuyant loin de cette porte, de peur de la pousser et de faire de ce cauchemar une réalité.
O
Camus se retourna, surpris par le cri qu'il avait entendu pousser dans le couloir. Il fit quelques pas en direction de la porte, puis s'arrêta, écoutant attentivement ce qui se passait à l'extérieur. Il ne capta pourtant aucun bruit, l'étage étant baigné d'un calme profond, presque lugubre. Néanmoins, il sentait confusément une présence non loin de lui.
« J'ai dû rêver éveillé, sans doute… »
Il se rassit silencieusement dans le fauteuil qu'il avait poussé près de la fenêtre, et jeta un œil désintéressé au jardin qui s'étirait à l'extérieur. La fenêtre était ouverte, et un air chaud lui parvenait, de même que le chant persistant des cigales. Il leva une main devant lui, et s'abîma dans sa contemplation.
Différent. Il ne savait pas pourquoi, il se sentait légèrement différent depuis son malaise. Et surtout, il ne cessait de revoir à travers des flashs aussi perturbants qu'étranges des visages qui lui semblaient à la fois inconnus et familiers. En particulier celui d'un autre homme, dont la saisissante ressemblance physique avec lui-même lui faisait penser qu'ils étaient frères.
Camus secoua la tête cette idée était ridicule ! Ridicule ! Il était l'unique rejeton de Philippe de Grandfort, le seul fruit de ses amours défendus avec une petite servante, qu'il avait séduite et abandonnée. Il n'avait pas de frère. Pas de frère... !
Le Français sentit sa tête le lancer, alors qu'une image du même homme apparut celui-ci lui apprenait à se servir d'une magnifique épée, avec un visage de femme sculptée à la base du pommeau. Les lames s'entrechoquaient... L'autre bretteur était fort et habile. D'un simple moulinet, il arracha l'arme de Camus et la rattrapa au vol. Puis il la lui tendit de nouveau, en lui enjoignant de continuer.
Camus émergea de cette vision alors que le tintement métallique mourrait lentement dans ses oreilles. Il inspira profondément.
« Je manque décidément de sommeil, voilà tout », murmura-t-il à lui-même, comme pour se convaincre du caractère bénin de ce nouveau problème.
Trop pris par ses pensées, il ne prêta pas attention au rayon de lumière qui filtra de la porte, dont l'entrebâillement laissa se glisser un visiteur.
A suivre dans la Chronique XII : Haunted (2/4)
