Chronique XII : Haunted (2/4)
France, Lyon, 5 juin 2005, 14h00 (June 5, 2005, 12 : 00 GMT +2 : 00)
Quartier Général de l'Escadron de Lyon
Le plafond se situait à une hauteur impressionnante. Cinq mètres ? Six mètres ? Dohko, Shion, tout comme Shaka et Mu, ne pouvaient détacher leur regard de ce ciel artificiel dont la luminosité des peintures rivalisait aisément avec les rayons de lumière qui filtraient à travers les vitres. Le plafond aurait été plus gris, les quatre hommes se seraient volontiers crus dans leur temple.
Seuls De Grandfort et Willengard ne semblaient pas plus troublés que cela.
« Vous êtes déjà venue ici ? » demanda Mu en anglais à sa voisine.
La jeune femme tourna la tête vers celui-ci, le gratifiant de l'un de ses chaleureux sourires dont il avait déjà profité dans l'avion.
« Une fois seulement... J'avais été envoyée ici, en renfort sur un cas de polymorphe.
– Et je suis sûr que vous avez été plus que brillante sur cette affaire ! » coupa Shaka.
Cette fois-ci, ce fut le tour du jeune homme de bénéficier de la douce attention.
« J'ai fait de mon mieux, mais c'est monsieur de Grandfort qui a trouvé le moyen de piéger la créature. Il est extrêmement ingénieux, vous savez... »
Les regards de Mu et Shaka se croisèrent et s'accrochèrent avec une légère froideur, puis se reportèrent sur celui qui avait été désigné comme leur leader : le Comte déchiffrait avec attention et gravité quelques documents que lui tendait l'un de ses subordonnés.
« Messieurs, il semblerait que les choses aient avancé pendant que nous étions en vol... J'ai un e-mail de James qui demande expressément que « Monsieur Pema Thorkmay » et « Mademoiselle Willengard Adalbert » se rendent à nos archives, et effectuent des recherches sur la Milice Noire. Le détail de ses questions est contenu dans ce document. Arnaud ici présent va vous guider jusqu'aux archives... »
Le Comte tendit le papier à un jeune homme, qui en guise de salut, fit un léger hochement de tête aux deux personnes désignées. D'un signe de la main, il les enjoignit de le suivre.
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Shaka regarda avec un certain dépit Mu et Will s'éloigner. Dépit... ? Étrange sensation qui vous noue la gorge, et vous donne l'impression d'être ignoré, alors que vous avez fait de votre mieux pour vous faire remarquer, voir apprécier... Encore peu sur de la définition de ce sentiment qu'il avait toujours méprisé jusqu'alors, Shaka prit la parole :
« Monsieur de Grandfort, je pense que je ferais mieux de me joindre à Willengard et à Mu. Je sais également déchiffrer le latin. »
De Grandfort lui jeta un regard amusé.
« Nos archives sont en vieux français... Maîtrisez-vous cette langue ? »
Shaka détesta immédiatement cet homme et se surprit à éprouver cette sensation.
« No... » concéda-t-il en soupirant dans sa nouvelle langue maternelle.
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Dohko écarquilla les yeux, surpris par la mauvaise grâce de Shaka. « Se pourrait-il que... ? » Il jeta un regard amusé à Shion, dont le demi-sourire prouvait qu'il ne se faisait pas de fausses illusions : Shaka était jaloux.
Ils abandonnèrent toutes ces considérations volages en voyant le visage du Comte s'assombrir.
« Que se passe-t-il ? s'inquiéta Shion.
– Il y a une heure de cela, les oreilles indiscrètes de l'Escadron ont intercepté un message entre une mission de l'Ordine di Sylni et son quartier général. Tout cela me paraît étrange... » répondit de Grandfort en remontant ses lunettes sur son nez.
« En quoi est-ce préoccupant ? » questionna Shaka d'une voix sèche, avant de blêmir devant les regards réprobateurs de Shion et Dohko.
Le Comte leva les yeux du document. L'expression de son visage rappela confusément celle d'un proche aux trois anciens chevaliers. Mais qui ? Telle était la question qui flottait dans les regards qu'ils s'échangèrent.
« Depuis deux jours, l'escadron de Lyon a repéré la présence de vampires aux ruines de Fourvière. Des messages codés ont été échangés pratiquement toutes les deux heures entre Lyon et Venise... Jusqu'à présent, il nous a été totalement impossible de les décrypter. Or, il n'a guère fallu que quelques minutes pour déchiffrer celui-ci.
– Ils ont peut-être baissé leur garde... ou veulent tout simplement nous tendre un piège, remarqua Shion d'un ton dégagé.
– La question étant de savoir si le contenu du message vaut la chandelle de courir le danger de tomber dans un piège, compléta Dohko.
– Le message dit clairement que la mission dirigée pas une certaine Lu Wa poursuit ses investigations, sous les arènes de Fourvière, et qu'ils sont sur le point de trouver le sarcophage de Lùitgard. » De Grandfort esquissa une grimace, preuve du doute qui l'assaillait.
« Il y a effectivement des chances que ce soit un piège, mais l'information vaut largement le coup d'être vérifiée », commenta Shaka.
De Grandfort acquiesça silencieusement.
« Monsieur le Comte, si vous nous l'accordez, Shion et moi pouvons faire un petit tour sous les arènes, et vérifier si cela est vrai, ou non, suggéra Dohko.
– Merci, j'allais vous le proposer. Je vais demander à ce qu'une escouade vous accompagne, cinq à six hommes... On ne sait jamais ce que vous risquez de trouver là-bas.
– Et moi, qu'est-ce que je fais dans tout ça ? clama Shaka.
–Je pense que vous ne serez pas de trop à accompagner vos amis dans les tunnels. »
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« Je continue à croire que je serais plus utile auprès de Willengard et Mü », rétorqua Shaka d'un air pincé.
Aux dernières nouvelles, il tenait plus du rat de bibliothèque que de l'homme de terrain. Dommage que le Comte veuille s'entêter à l'éloigner des livres et de la belle jeune femme.
« Je suis absolument désolé d'insister, mais l'urgence est de déjouer les plans des envoyés de Sylvenius. »
Shaka allait tenter une dernière fois de le faire revenir sur sa décision, lorsqu'il s'aperçut que de Grandfort était troublé et fixait d'un regard nerveux le couloir. Il se retourna, imité par Shion et Dohko. Les trois hommes découvrirent qu'un fauteuil roulant s'était arrêté au seuil de la porte. Une femme menue, à la soixantaine fatiguée, leur souriait. Étrange sourire à vrai dire, car une partie du visage semblait presque figée.
« Je vous présente Mathilde de Grandfort, mon épouse. »
Quelques minutes plus tard
Shion posa sa valise sur le tréteau disposé à cet effet et glissa un regard à l'horloge accrochée au mur. Il songea avec appréhension que le départ pour les ruines romaines n'était qu'une question d'heures. Qu'allaient-ils trouver dans ces souterrains millénaires ? N'était-ce pas un piège que l'Ordine di Sylni leur tendait là ?
Il entendit un léger bruit provenant de la fenêtre, et découvrit avec surprise qu'un hibou s'était perché sur le rebord et tapait à la vitre. Shion sentit sa gorge se nouer : ce n'était pas la première fois que ce phénomène se produisait. Depuis le printemps, il avait observé plusieurs fois un oiseau nocturne frapper à son carreau, à toute heure du jour ou de la nuit, avec l'intention évidente de pénétrer dans sa chambre.
D'un pas hésitant, Shion s'approcha de la fenêtre et constata avec un certain déplaisir que le rapace avait une ressemblance assez frappante avec celui qui le harcelait au Japon. Sa main se crispa sur le loquet, alors qu'il essayait de se convaincre de laisser le passage à ses appartements fermé.
Il ouvrit lentement les deux battants, qui grincèrent légèrement sur leurs gonds centenaires. L'oiseau sautilla en arrière, observant Shion de ses yeux perçants, puis, visiblement rassuré, s'approcha de la main que celui-ci lui tendait.
« Que fais-tu la, little one, tu n'as donc pas peur des hommes ? »
Le hibou tourna la tête à droite et à gauche, comme s'interrogeant sur la raison de cette paume ouverte. Ce manège fit sourire Shion, qui ne se méfia pas quand l'oiseau approcha son bec de son annulaire, et le referma d'un coup sec, entaillant sa peau. Shion poussa un cri de surprise et chassa d'un geste brusque le rapace. Il contempla d'un regard incrédule le liquide vermillon qui coulait dans sa main, et sursauta lorsqu'il sentit une étrange bise glacée pénétrer dans sa chambre. Intrigué par ce phénomène peu de saisons, il s'empressa de clore la vitre, repoussant les bourrasques derrière la surface transparente. Un bruit de poterie cassée le fit se retourner, le cœur battant. Visiblement, il n'avait pas réagi assez vite, et le vent avait poussé un petit vase de la commode la plus proche.
Shion cligna des yeux, incrédule, et envahi plus que jamais par un mauvais pressentiment.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 15h05 (June 5, 2005, 12 : 05 GMT +3 : 00)
Palais d'Élision
Rune s'installa silencieusement sur son lit et étala les feuilles de papier qu'il avait réussi à débusquer la veille dans l'une des bibliothèques privées de la déesse. Heureusement qu'il avait pensé à les ramener dans sa chambre : maintenant, il était prisonnier et ne pouvait aller autre part qu'entre ces quatre murs. De toute façon, ses jours étaient comptés : ses compagnons finiraient tôt ou tard par se débarrasser de lui. Il l'avait lu dans les yeux de chacun des Spectres, y compris ceux de Minos. Il soupira puis grimaça, la peau à l'endroit de la brûlure le tiraillant un peu. Il leva la tête et contempla son reflet : à part une large auréole rouge, tous les dommages causés à son visage s'étaient résorbés d'eux-mêmes en l'espace d'une heure. Bientôt, il ne subsisterait aucune trace de ce que lui avait fait subir Éaque.
Piètre consolation pour un condamné.
Il lui restait cependant quelque chose à faire avant de sombrer en enfer, quelque chose qui lui tenait à cœur, mais qu'il n'avait jamais trouvé le temps de faire.
Rune trempa la plume d'oie dans l'ancre et commença à coucher sur le papier le récit de sa longue vie.
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« Je suis né en décembre 1200 dans un petit village de la Rhénanie du Nord. J'ignore qui étaient mes parents : les moines de l'abbaye de Hugenpoet me retrouvèrent à l'aube du 24 décembre, emmailloté dans des langes de fortune. Sans doute étaient-ils de simples paysans, trop peu fortunés ou déjà à charge d'une famille trop nombreuse pour nourrir une nouvelle bouche. Les moines me recueillirent dans leur orphelinat de fortune, où je grandis avec une dizaine d'autres enfants abandonnés comme moi, éduqués dans le plus strict respect des dogmes de la religion catholique. Tout se passa bien pour moi jusqu'à la veille de ma cinquième année, où je ne sais pour quelle raison je me retrouvai un jour dans la bibliothèque des moines. J'étais curieux de nature, et le fait que cette partie de l'abbaye soit fermée à tous sauf au père supérieur et à deux autres ecclésiastes me priva de sommeil pendant plusieurs jours.
Ma curiosité fut encore plus piquée au vif lorsque je découvris d'immenses bibliothèques dont les silhouettes s'élevaient vers les vitraux comme les flèches d'une cathédrale. Les yeux brillants d'enthousiasme, je me saisis du premier livre à ma portée et l'ouvris : l'écriture n'était ni de langue latine ni de langue germanique, mais je n'eus aucun problème à déchiffrer le texte. J'ignore pourquoi, mais c'était comme si les caractères représentaient des images, des idées, que mon esprit en perpétuel éveil n'eut aucun mal à lier pour former des mots, une histoire.
Je continuai à m'infiltrer dans la bibliothèque chaque soir à la tombée de la nuit, pendant environ deux semaines, jusqu'à ce que mon absence aux dortoirs devienne évidente. Mon naturel taciturne et silencieux ayant fait que je ne m'étais lié à aucun autre gamin, je fus vite dénoncé aux moines comme fugueur. Ceux-ci m'attrapèrent alors que je m'infiltrai dans le dortoir au retour de l'une de mes escapades nocturnes. Soumis à la question, je répondis en toute innocence que je lisais les livres de la bibliothèque, ceux écrits dans une langue étrangère. Leur réponse ne se fit pas attendre : les « fils de Satan », « hérétique », « démon » et autres joyeusetés fusèrent. Je me retrouvai au cachot, tremblant de terreur, avec la promesse d'être brûlé vif au petit matin sans que je sache quel péché j'avais réellement commis. »
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Rune fit une pause, prenant soin de relire les quelques lignes qu'il avait écrites de son écriture fine d'un autre siècle. Encouragé par cet avant-propos, il jeta également ses souvenirs de l'intervention du Seigneur Minos et le massacre des moines(1), ainsi que ses premières impressions sur le Griffon et le Manoir de Lörsfeld(2). Son enthousiasme ralentit alors qu'il en arrivait à ce qu'il appelait l'épisode Kartaly. Le Spectre de l'Étoile de la Majesté avait été la première personne pour laquelle il avait éprouvé une haine profonde.
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« Décembre 1205, manoir de Lörsfeld.
Je suivis Kartaly avec une relative confiance : le Seigneur Minos lui avait bien spécifié que j'étais son protégé, elle n'oserait donc rien me faire. J'étais cependant bien loin d'imaginer quel esprit pervers et machiavélique se cachait derrière un visage si avenant.
Mes illusions s'envolèrent moins d'une heure plus tard lorsque, nu comme un ver et barbotant dans le baquet où Kartaly m'avait ordonné de me débarbouiller, je fus violemment plongée la tête la première sous l'eau. Je me débattis avec toutes les forces qui me restaient, mes pieds battant l'eau et le bord du baquet. Dans un éclair de lucidité, je compris que mon bourreau ne me lâcherait pas tant que j'aurai cessé de donner signe de vie. Je décidai de ne plus bouger, mes poumons arrivant à la limite de l'implosion lorsque la pression sur mon cou s'estompa. Réunissant mes dernières forces, je me retournai et émergeai de l'eau, mordant au passage le poignet du Spectre.
« Sale petit morveux ! » hurla-t-elle en me frappant au visage.
Je retombai dans mon bain, épuisé et terrifié de ce que Kartaly allait me faire. Un filet de sang coula de mon nez, me laissant un goût salé sur les lèvres. Elle me fixa d'un air mauvais, en frottant son poignet où mes dents avaient laissé des traces rouges. Puis elle sourit, ce qui m'effraya encore plus.
« Je vois que tu n'es pas si sans défense que tu en as l'air, gamin… Il vaut mieux après tout : l'Étoile du Talent ne se commet pas avec les faibles et les lâches », siffla-t-elle en me jetant à la figure des vêtements propres. « Sèche-toi et enfile cela, le Seigneur Minos t'attend pour le souper. »
Je ramassai promptement les vêtements de velours noir avant qu'ils ne se mouillent et me levai du baquet en tremblant, à la fois honteux et apeuré de me trouver si vulnérable devant Kartaly. Celle-ci se retourna sur moi avant de quitter la pièce.
« Et bien entendu, pas un mot de ceci au seigneur Minos, sinon je te le ferai payer chèrement. »
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J'obtempérai en silence, et me joignis au repas sans dire mot sur ce qui venait de se passer dans la salle d'eau. J'espérai secrètement que Minos verrait le bleu qui assombrissait ma joue droite ou ceux qui couvraient mes mollets, mais le seigneur des lieux ne sembla rien remarquer, absorbé à m'informer de l'éducation que j'allais recevoir durant les prochaines années. Ce soir-là, je me couchai avec la triste pensée qu'il aurait mieux fallu que je me calcine sur le bûcher plutôt que de tomber dans cet enfer.
Je n'avais pas seulement idée ô combien j'étais réellement en Enfer.
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Les jours et les semaines s'égrainèrent au même rythme : Kartaly venait me houspiller à l'aube pour me faire faire des exercices tous plus épuisants les uns que les autres, ne se privant pas de me donner quelques coups de bâton ou de fouet au passage lorsque je faiblissais. Mon corps s'ornait toujours plus de coupures, de brûlures et d'ecchymoses, mais je n'avais personne auprès de laquelle me plaindre. Le Seigneur Minos n'était visible nulle part dans le manoir, étant certainement en déplacement, et les autres habitants avaient de toute façon trop peur de Kartaly pour intervenir.
Un soir que je pleurais à chaude larme dans ma chambre, enroulé en boule dans la couverture et essayant d'oublié la morsure des coups de fouet que m'avait donnés la femme Spectre, une main se pausa sur mon épaule. Je ne reconnus pas tout de suite le toucher, mais je compris qui était le visiteur lorsqu'il m'appela.
« Rune, tourne-toi.
– Seigneur Minos, vous êtes de retour. »
Je me retournai, lui offrant mon visage pitoyable et tressaillis en voyant l'expression dure qu'il prenait.
« Je ne t'ai pas épargné pour que tu pleurniches dans ton coin et te laisse faire par cette mégère, Rune. Ne te fais pas d'illusion : elle n'a pas l'intention de te laisser prendre la place de son frère.
– Mais, c'est vous qui lui avez demandé de…
– Je vois que tu n'as rien compris, petit. Ceci est ta première leçon : être capable de saisir l'opportunité d'abattre ton ennemi.
– Mais…
– Médite bien sur ce que je viens de te dire et reste attentif dans les prochains jours. »
J'essayai de dire un mot, mais Minos leva son index devant ses lèvres, me faisant signe de garder le silence. Il éteignit la bougie qui brûlait à mon chevet et sortit sans bruit, me laissant dans le noir, au propre comme au figuré.
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Les jours suivants ne changèrent pas des précédents : Kartaly continua à me malmener tout comme elle l'avait fait depuis le début, sous les yeux apparemment indifférents de Minos. Je compris qu'il ne me viendrait pas en aide tant que je ne lui aurais pas prouvé que je fusse capable de me défendre par moi-même. Le challenge tenait cependant de l'impossible : cette sorcière était d'une rapidité hors du commun, et d'une force extraordinaire. Certainement bien moindre que la puissance du Seigneur Minos, mais tellement supérieur à la mienne.
Je commençai à me résigner lorsque Kartaly m'envoya dans une fosse et entama l'exercice suivant. Perchée sur un ponton en bois, elle me dominait de trois mètres de haut, manipulant avec une aisance déconcertante deux lourdes chaînes. Le but du jeu était pour moi d'éviter d'être frappé par ces serpents de métal, qui me déchiquèteraient au premier choc. Glissant dans la boue, je me laissai de plus en plus gagner par la peur, les chaînes labourant le sol avec un rugissement lugubre.
Ce qui suivit dépassa mon entendement…sur le coup seulement.
La plate-forme sur laquelle Kartaly se trouvait explosa dans des milliers de copeaux de bois, précipitant la femme Spectre dans le bourbier. Elle atterrit mollement devant moi, son fouet s'échappant de sa ceinture et roulant à mes pieds. Elle ne se releva pas tout de suite, paressant plutôt sonnée par la chute. Je contemplai le fouet qui avait si souvent marqué mes chairs et relevant la tête, j'eus l'impression que des fils transparents flottaient au-dessus de moi. Les paroles du Seigneur Minos me revinrent en mémoire et je me saisis de l'arme. Les lanières en cuir claquèrent, laissant deux traînées rouges sur le visage d'ange du démon féminin. Le bruit me plut, de même que les hurlements de Kartaly.
Je frappai, encore et encore, perdant tout sens de la réalité, entrant plus profondément en transe à chaque cri de mon bourreau devenu ma victime. Le silence me fit reprendre les esprits, et le visage mutilé de la femme Spectre m'obligea à lâcher le fouet. Je tombai à genoux, couvrant mes yeux pour cacher l'horreur de cette scène. C'est à peine si je sentis que j'étais soulevé de terre et ramené à la surface.
« Ouvre les yeux, Rune. »
La voix de Minos, calme et froide, retentit à mes oreilles. Je ne voulais pas regarder, mais j'obéis toutefois, résigné à subir le châtiment mérité pour cet acte de cruauté. À ma plus grande surprise, le Seigneur Griffon m'adressa un petit sourire satisfait.
« C'est bien. Tu as réussi le premier exercice. »
Minos ne me l'avoua jamais, mais j'ai toujours su au plus profond de moi que c'était lui qui avait détruit le ponton.
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Rune reposa sa plume et soupira, se sentant littéralement vidé par la rédaction de ce douloureux épisode de sa vie. Non pas que ce fut le pire, mais étant très jeune à l'époque, les sévices de Kartaly et sa propre sauvagerie l'avaient profondément marqué. Il avait blessé quelqu'un pour la première fois à l'âge de cinq ans. Jusqu'à présent, il n'en avait conçu aucune honte. Le Seigneur Minos ne lui avait-il pas dit qu'il n'avait fait que punir cette furie pour sa cruauté ? Mais maintenant qu'il relisait les faits, écrits de sa propre main, cet acte lui semblait horrible. Peut-être que Kanon avait eu raison après tout : il n'était qu'un homme qui s'était pris pour un dieu, châtiant ses semblables alors qu'il ne valait pas mieux qu'eux.
« Quelle importance… de toute façon, je passerai sans doute prochainement en jugement dans cette prison que je croyais mon domaine. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 20h05 (June 5, 2004, 12 : 05 AM GMT +9 : 00)
Pavillon Komokuten
Camus sentit son corps se raidir alors qu'une main se posait délicatement sur son épaule. Il fit volte-face promptement, attrapant le poignet du hardi visiteur, son autre main agrippant la nuque, prête à la rompre.
Son regard rencontra celui d'Ambre, qui le fixait, médusée par son geste. Elle semblait même plutôt choquée de se retrouver à moitié à califourchon sur lui, son cou prisonnier d'une poigne de fer.
« Ce n'est pas un ennemi, calme-toi ! » s'enjoignit Camus, lui-même un peu surpris de sa réaction un brin belliqueuse. « Ambre, je ne t'ai pas entendue entrer », bégailla-t-il en relâchant son étreinte.
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Ambre cligna des yeux, ayant quelque peu du mal à revenir de la surprise causée par la réaction de Camus. Étant donné son malaise dans l'après-midi, elle s'attendait plutôt à le voir groggy, et non pas prêt à bondir et à se battre. Quelque chose n'allait pas dans son comportement depuis quelques heures, mais elle ne savait pas exactement quoi. Dès qu'il s'était senti mieux, Camus s'était relevé et après avoir à peine donné un mot d'explication ou de politesse, avait quitté le salon pour se retirer dans ses appartements. Même Hyoga en avait été choqué et était reparti légèrement vexé. Ambre était passée plusieurs fois devant la chambre de son compatriote, mais n'avait pas osé le déranger, songeant qu'il avait besoin de repos plus que d'autres choses. Puis, voyant les heures s'égrener et le soir arriver, elle avait pris son courage à deux mains, et sous prétexte de s'assurer qu'il s'en sortait avec les préparatifs de voyage, était venue vérifier si tout allait bien. La porte n'était pas fermée, elle n'avait eu qu'à la pousser. Elle était restée à l'observer durant quelques minutes, anxieuse de déceler tout signe de faiblesse ou de malaise de sa part, avant d'oser signaler sa présence.
Pourtant, la façon dont il la regardait, ses yeux qui brillaient d'une colère retenue, obscurcissant son regard de voiles noires… Elle eut l'impression de se retrouver face à toute autre chose qu'à un humain, et ses mots d'excuse pour l'avoir épié s'étouffèrent dans sa gorge.
« Ambre, je suis désolé, je ne t'avais pas entendu entrer… Je ne voulais pas te faire peur, loin de là », murmura Camus, tout en balayant une mèche rousse de la joue empourprée.
« Tu ne m'as pas fait peur… » haleta la jeune femme, consciente qu'elle mentait très mal.
Elle sentit avec trouble la main de Camus glisser dans son cou et mourir sur ses épaules. Un délicieux frisson la parcourut lorsqu'il l'attira à lui, réduisant la distance à un minimum d'intimité.
« Tu voulais quelque chose ? » demanda Camus d'une voix mélodieuse, dont les accents étaient vierges de la timidité qui d'habitude le tenaillait.
Il plongea son regard dans les yeux émeraude, dont leur propriétaire fut bien incapable de rassembler ses idées pour formuler une réponse. « Il n'est pas comme les autres jours… » songea-t-elle, de plus en plus perdue.
Ambre retint son souffle lorsque Camus se pencha sur elle, et captura délicatement ses lèvres. « Non, il n'est pas comme d'habitude… Et c'est tant mieux ! » se dit-elle alors que ses yeux se fermaient, et ses mains s'arrimaient à son cou.
Non loin de là
« J'ai toujours pris Masque de Mort pour un fou, et un être méprisable. Maintenant, je comprends pourquoi Angelo a pu devenir cet assassin. »
Aphrodite se dirigea d'un pas décidé vers la chambre d'Angelo, les mots du Scorpion résonnant dans sa tête.
« Milo ! Tu ne peux pas savoir quel doute tu es en train d'infiltrer dans mon esprit ! »
Il se trouva devant la porte de la chambre d'Angelo plus vite qu'il ne s'y attendait. Son poing hésita quelques secondes sur la surface blanche, puis il frappa. Il tendit l'oreille, mais aucun son ne filtra de l'intérieur.
« Angelo ! Je sais que tu es là ! Ouvre-moi, s'il te plait ! »
Aphrodite recula légèrement, entendant un cliquetis provenant de derrière la porte. Celle-ci s'ouvrit sur les ténèbres de la chambre de l'Italien, dont les yeux brillaient fiévreusement.
« Angelo ! Qu'est-ce que tu fabriques dans le noir ! Ce n'est pas comme cela que tu vas pouvoir faire ta valise ! s'insurgea-t-il.
– Quoi ? »
L'air un peu abasourdi, l'ex-Cancer ouvrit sa porte plus en grand dans un crissement lugubre : la lumière du couloir sembla reculer devant les ténèbres de sa chambre. Aphrodite ne put s'empêcher de noter l'atmosphère pesante qui y régnait. Il se pencha en avant et sans vraiment demander la permission au locataire des lieux, tâta le mur pour chercher l'interrupteur.
Il sursauta lorsqu'il sentit la main moite d'Angelo se pauser sur la sienne.
« Aphrodite... »
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« Il faut qu'il s'en aille... Il faut qu'il s'en aille... ! Je vais lui faire du mal. »
Tel était le leitmotiv martelant l'esprit d'Angelo. Il vit la main d'Aphrodite glisser le long du mur, à l'évidente recherche de l'interrupteur. Comme par réflexe, sa main se posa sur celle, intruse, du Suédois.
« Aphrodite... »
Appelé par un mauvais charme, le regard d'Angelo se leva sur le mur du couloir. Comme dans ses pires cauchemars – ceux qu'il faisait depuis l'attaque du quartier général – le visage de la femme fit onduler la surface bétonnée et blanche. Puis elle se révéla dans toute sa splendeur... et toute son horreur. Car si elle était belle, ses mains se terminaient par des ongles d'une longueur effrayante.
Le cœur d'Angelo faillit d'ailleurs s'arrêter lorsqu'il vit les mêmes ongles tranchants s'approcher de la chevelure d'Aphrodite, écarter délicatement quelques mèches, puis se rapprocher inexorablement de sa gorge.
« Non ! »
O
Aphrodite cligna des yeux, comme une réponse muette au regard affolé d'Angelo.
« Quoi … Non ?
– Va-t-en ! Vite ! »
Le Suédois regarda avec quelque peu d'incrédulité Angelo le repousser loin du seuil et se saisir du loquet d'un air affolé. Il étendit la main devant lui pour éviter à la porte de se refermer complètement. Mais l'Italien y appliquant trop de force, il ne put empêcher sa fermeture complète.
« Laisse-moi tranquille ! cria Angelo. Je suis fatigué ! FATIGUÉ ! Bon sang ! Est-ce que personne ne peut le comprendre dans cette foutu baraque !
– Mais…
– Laisse-moi ! Va-t-en ! »
Décidé à ne pas abandonner si facilement, Aphrodite entreprit de taper une nouvelle fois à la porte lorsqu'il sentit un courant d'air froid chatouiller son cou. Il se retourna, le cœur battant, et tressaillit en croyant apercevoir la surface blanche du mur onduler.
« Soit je rêve tout éveillé, soit Milo a raison : il se passe des choses étranges ici… Une fois de plus… »
O
Angelo appuya son front brûlant contre le panneau de la porte. Les bruits de pas d'Aphrodite devinrent de moins en moins perceptibles dans le couloir, ne laissant que les propres battements de son cœur raisonner à ses tympans.
Battements qu'il crut d'ailleurs s'arrêter lorsqu'il entendit une voix lui murmurer :
« C'était bien essayé, Angelo… Mais tu sais bien que je suis la seule à décider de ce que tu dois faire. »
De retour à la chambre de Camus
Leur baiser sembla durer une éternité et lorsqu'il prit fin, Camus regarda Ambre avec un léger sourire qu'elle ne lui connaissait pas sur les lèvres.
« Nekem van várt amit részére egy olyan sokáig idő », murmura-t-il avant d'embrasser le lobe de son oreille.
Ambre cligna des yeux. Quelle langue venait donc de parler Camus ? Les consonances lui évoquaient celle d'une langue d'Europe de l'Est, sans qu'elle ne puisse l'identifier.
« Qu'est-ce que tu viens de dire ? »
Camus lui adressa un nouveau sourire, avant d'embrasser son menton.
« Que j'attendais ce moment depuis si longtemps...
– Mais... quelle langue viens-tu de parler ? »
Le baiser se fit désormais plus près de ses lèvres.
« Est-ce que cela a vraiment de l'importance… Tant que nous sommes ensemble ? » répondit Camus dans un souffle.
Son étreinte se fit plus forte sur la fragile nuque, et ses lèvres revinrent à celle de la jeune femme. Ambre en oublia presque immédiatement son mauvais pressentiment, se laissant aller à cette exquise sensation. Elle sentit que Camus la repoussait doucement, ce qui la fit soupirer d'impatience.
« Je vais aller fermer la porte ! Je reviens tout de suite… » prévint-il en caressant les lèvres tremblantes de sa partenaire.
Ambre regarda sa silhouette s'éloigner d'elle, pour gagner la lumière qui filtrait du couloir. La clarté et le profil de Camus disparurent en même temps.
« Mon dieu, que m'arrive-t-il ? C'est comme s'il m'avait hypnotisé… Je devrais partir... Il n'est pas dans son état normal... Et moi non plus ! »
De douces lèvres caressant son oreille la sortirent de ses songes. Une main de velours voyagea le long de son dos, puis agrippa sa taille. L'autre frôla sa gorge, puis lui fit relever lentement le visage.
Les yeux de Camus brillaient d'une lueur étrange... presque surnaturelle. Un signal d'alarme s'alluma en elle, la prévenant d'un danger, mais elle l'ignora totalement. Les lèvres de Camus remontaient depuis la base de son cou, tendrement, attentivement... érotiquement. Elles s'immobilisèrent à mi-chemin, faisant place à un petit mordillement. Les coups de dents étaient gentils, alternés par de non moins brûlantes empreintes de sa langue. Ambre sentit une vague de frissons la parcourir, lui coupant pratiquement les jambes et annihilant toute sa volonté de fuir les bras du jeune homme.
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Il pouvait entendre le cœur d'Ambre battre. Sentir son sang fluer sous ses veines, là où ses lèvres caressaient sans retenue la douce texture de sa peau. Sa vision se troubla, virant progressivement au rouge. Un étrange désir le submergea : Envoûtant. Irrésistible... Terrifiant, d'autant plus qu'il n'avait jamais rien ressenti de tel auparavant.
Les palpitations du cœur de la jeune femme se firent plus précises encore à ses oreilles. Cette fois-ci, l'univers trouble et rougeâtre qu'était devenue sa chambre prit une teinte nettement plus affirmée, et sans conteste, de la même que celle du fluide vital humain. Ses lèvres poursuivirent tranquillement leur chemin sur la chair palpitante, de plus en plus sensibles au délicieux flux qui le parcourait…Toute son attention était désormais dirigée sur cette vallée pleine de vie qu'était le cou d'Ambre.
Envahi par un trouble qu'il n'avait jamais connu alors, il laissa ses lèvres goûter plus amplement cette terre dorée.
Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 15h15 (June 5, 2004, 12 : 15 AM GMT +3 : 00)
Quartier de Glyfara, Villa Meris
Nikos fixait le rayon de lumière qui effleurait le côté droit de son bureau. Elle ferma les yeux, et se souvint de la sensation que procure la douce chaleur du soleil sur la peau une caresse subtile et délicate. Tel un baiser. Tels ses baisers, ce soir-là.
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1987...
Nikos recula jusqu'à ce que le mur lui barre toute possibilité de fuite. « Qu'importe ! » songea-t-elle, car fuir, elle n'en n'avait point l'intention. Bien au contraire ! Cela faisait des semaines qu'ils passaient plusieurs de leurs soirées à discuter dans ce bar, et enfin, ce soir-là, l'alcool aidant, il s'était décidé à l'embrasser. Mais Nikos désirait plus : elle le voulait lui. Pleine d'espoir, elle se laissa capturer par celui qui allait devenir son amant, et frémit de désir lorsqu'elle sentit l'une de ses mains enserrer sa taille, l'autre caressant avec douceur son cou. Ses lèvres accueillirent avec ferveur celles du jeune homme, et elle resserra l'étreinte en passant ses deux mains dans sa nuque. Leurs lèvres se séparèrent, les laissant pantelants. Et pourtant…
« Je dois m'en aller... » murmura-t-il, soudainement nerveux.
Nikos le regarda, ne pouvant cacher son désappointement. Leurs baisers étaient si intenses, si passionnés... Pourquoi voulait-il partir ?
« Mais pourquoi ? » protesta-t-elle.
Il allait lui répondre, lorsque son visage prit une expression douloureuse. Il porta ses mains à sa tête, qu'il secoua en poussant des gémissements.
Nikos recula, surprise par cette subite douleur.
« Que se passe-t-il ? Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-elle, paniquée.
Le jeune homme secoua la tête entre ses mains. Nikos crut saisir quelques paroles suppliantes qu'il prononça dans un souffle : « Non ! Je t'en prie ! Laisse-moi ! ».
Puis la crise cessa. Il releva légèrement la tête, et lança un regard hagard à la jeune femme. Une vague d'inquiétude la submergea lorsqu'elle comprit ô combien il se sentait perdu.
« Je dois m'en aller... » glissa-t-il.
Avant que Nikos n'ait pu esquisser le moindre geste, ou élever la moindre protestation, la porte de sa chambre claqua. Elle soupira, alors que dans le couloir, les bruits de pas précipités mourraient dans l'escalier.
« Mais pourquoi ? »
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Nikos prit le médaillon qui était posé à plat devant elle, sur le bureau, et l'ouvrit. Le visage des deux hommes apparut, mais seul celui de droite l'intéressait, car lui rappelait le plus douloureux des souvenirs.
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Elle soupira, et tenta de se raisonner en se disant qu'elle n'était qu'un jeu pour lui. Ne lui avait-elle pas confié qu'il en aimait une autre, là-bas, dans son Italie natale ?
Ayant repris un peu confiance, elle entreprit de passer dans sa salle de bain, et de se préparer pour la nuit. Elle entendit alors le parquet craquer sous des pas. Une lueur d'espoir l'envahit alors qu'elle songeait qu' « il » était revenu. Une espérance vite déçue lorsqu'elle vit se profiler le pâle visage d'un inconnu. Nikos voulut crier à l'intrus de s'en aller, mais se trouva bien incapable d'émettre le moindre son. Elle se contenta de l'observer de ses grands yeux : l'homme était grand, mince mais robuste. Ses cheveux, d'un brun roux, retombaient gracieusement sur ses épaules, et contrastaient étrangement avec le blanc immaculé de sa peau, et la couleur acier de son regard.
Elle garda le silence lorsque l'inconnu s'approcha d'elle. Elle ne protesta pas lorsqu'il s'assit au bord du lit, et passa sa main d'albâtre dans sa toison brune. Elle ne voyait plus que ses yeux, ses deux orbes de marbre rivées à son regard, et qui lui semblaient fascinants.
« Où est-il parti ? Le sais-tu ? demanda l'homme d'une voix grave, mais mélodieuse.
– Qui ?
– Le jeune homme... répondit-il en lui jetant un sourire séducteur.
– Je ne sais pas... Il est un habitué de ce bar. Il vient deux à trois fois par semaine. Il est triste, je l'aide donc à oublier. Mais—
– Mais— ?
– Mais je ne connais même pas son nom... »
L'homme posa son majeur sur les lèvres de Nikos.
« Ce n'est pas grave, nous serrons là pour l'attendre la prochaine fois qu'il viendra, répliqua-t-il en souriant.
– Nous ? »
Les yeux de Nikos s'agrandirent de surprise.
« Nous... »
Ce fut la seule réponse que Nikos obtint. L'homme posa délicatement ses lèvres sur les siennes. Ni elle ni lui ne fermèrent les yeux. Ceux de l'inconnu brillaient d'une inquiétante lumière, les siens n'exprimaient que la peur. Ce sentiment s'accrut encore lorsqu'elle sentit l'étreinte se resserrer sur elle, et sa peau frissonner sous la caresse, froide comme le marbre. Les lèvres glacées cessèrent ce baiser, mais bien loin d'abandonner leur toucher, elles glissèrent le long de sa mâchoire, puis se perdirent dans son cou.
Nikos tressaillit de douleur en sentant une sorte de piqûre près de sa veine jugulaire. La douleur lui vrilla le cerveau alors qu'elle comprit que quatre canines étaient en train de lui déchirer la gorge. Elle voulut hurler, mais le même charme la laissa muette. Elle bascula en arrière, et sentit à peine sa tête heurter son oreiller.
Quartier du Musée Archéologique d'Athènes
Aiolos avait mis un peu de temps à trouver son chemin dans les rues et avenues du nouvel Athènes. Il s'était aventuré deux ou trois fois dans la capitale grecque auparavant, mais en trente ans, sa géographie et son paysage avaient changé. Exit les maisons croulantes et crasseuses : des bâtiments hauts et modernes s'élevaient à leur place, clairsemé de lotissements à la propreté et à l'impersonnalité déconcertante. Il laissa le musée archéologique sur sa droite, marchant cinq cents mètres comme il était indiqué sur le papier avant de repérer la porte en verre d'un vieil hôtel réaménagé en bureaux. Il hésita quelques minutes, puis s'engouffra dans la porte tournante, se retrouvant devant l'hôtesse d'accueil au maquillage légèrement outrageux.
« Je viens signaler la disparition d'un ami », informa-t-il d'emblée.
La femme cligna des yeux, ne semblant pas comprendre.
« Désolé monsieur, mais ici, vous êtes dans une banque », répondit-il avec un sourire surfait, tout en désignant le logo qui trônait derrière elle.
Aiolos ne se laissa pas démonter pour autant et lui tendit le papier où figurait l'adresse.
« Je viens du Sanctuaire Terrestre, et cet ami également. C'est urgent », insista-t-il.
Le sourire de la jeune femme s'effaça : elle prit la feuille de papier et s'écarta pour passer un coup de fil à voix basse. Aiolos crut comprendre qu'elle répétait exactement ce qu'il venait de dire. Elle raccrocha finalement et se tourna de nouveau vers lui avec un air beaucoup plus sérieux sur le visage.
« Veuillez me suivre : l'un des assistants du chef d'escadron d'Athènes va vous recevoir. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 21h15 (June 5, 2004, 12 : 15 AM GMT +9 : 00)
Pavillon Komokuten
« Camus ! Non ! Arrête ! »
Les cris d'Ambre firent revenir Camus à un semblant de réalité. Dans le plus complet brouillard, il vit la jeune femme le dévisager d'une expression mi-inquiète, mi-incrédule. Son regard ne changea pas alors qu'elle portait doucement une main à son cou meurtri, là où Camus avait mordu un peu trop fort. Celui-ci ne ressentit aucune honte, ni même gêne en recueillant sur sa langue la goutte de sang qui perlait à ses lèvres. Le goût métallique envahit sa bouche, provoquant un bien curieux frisson. Il ne se s'arracha à cette étrange sensation que lorsqu'il vit que le regard d'Ambre se voilait de larmes. La jeune femme semblait perdue, voire légèrement apeurée.
« Je te prie de m'excuser, Ambre... Je n'avais pas l'intention de te faire du mal », bredouilla-t-il en l'attirant de nouveau contre lui.
Il sentit son cœur battre contre le sien, et se laissa envahir brièvement par le même trouble qu'il le saisissait encore quelques secondes plus tôt. Trouble qu'il chassa pourtant aussitôt.
Mais que lui arrivait-il ? Il avait vaguement l'impression qu'une autre personnalité s'emparait de lui.
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Ambre se laissa faire, bien que son visage exprimât désormais une légère méfiance. Une expression qu'elle perdit pourtant bien vite, alors que les lèvres de Camus repartaient à l'assaut des siennes. La même magie opérait sur elle. À la peur succéda un incroyable sentiment de quiétude, puis un désir qu'elle avait rarement ressenti auparavant. Elle se sentait de nouveau envoûtée par Camus... Elle appréciait la force jouant sous chaque muscle que ses mains étreignaient, son désir, aussi pressant que le sien. Ses lèvres, si joueuses et si tentatrices...
Tout contrôle l'abandonnait. Elle le savait... Et le pire, c'est qu'elle n'en éprouvait aucun remords, bien au contraire.
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Électrisé par les baisers de la jeune femme, Camus la repoussa contre le mur, plaquant ses mains autour de son visage. Ambre le regarda d'un air malicieux, ses yeux de jade étincelant derrière une forêt de mèches rousses rebelles. Se libérant, elle se mit à déboutonner sa chemise d'une main tremblante, commençant par le col. Camus se laissait faire docilement, un sourire aux lèvres, fixant les yeux de sa promise. L'un des boutons refusa de céder, et Ambre tira dessus avec empressement, ce qui fit sourire le jeune homme...
Une fois le dernier bouton défait, Ambre repoussa la chemise soupirant de plaisir, elle ôta les boutons des manches qui retenaient son futur amant prisonnier de cet inutile vêtement, et repartit à la conquête de ses lèvres. Elle explora les valons de son dos, remontant jusqu'aux épaules, savourant chaque détail qui se révélait sous son toucher. Puis elle repartit dans l'exploration inverse. Ses mains descendirent le long des abducteurs, caressèrent les reins, la taille, et plongèrent sans vergogne sous l'étroit jeans.
Camus songea qu'il était temps de reprendre le contrôle de la situation, bien qu'il apprécia l'attention. Il attrapa les poignets d'Ambre, et l'arracha à sa douce découverte. Il bloqua les mains de la jeune femme dans son dos, l'enlaçant un peu brutalement, et la guida vers son lit.
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Ambre s'étendit dans la longueur, aussitôt rejointe par Camus, qui s'allongea contre elle. Sans vraiment sans apercevoir, elle se retrouva bientôt nue, totalement abandonnée aux caresses d'une habilité quasi-diabolique. Elle ferma les yeux, sentant sa raison s'échapper alors que le corps de Camus glissait doucement contre le sien, tel un chaud vent d'été.
Puis, lentement, leurs corps s'enlacèrent dans une danse aux rythmes millénaires.
Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 15h20 (June 5, 2004, 12 : 20 AM GMT +3 : 00)
Quartier de Glyfara, Villa Meris
Le reste de sa transformation n'était qu'un souvenir flou. Elle se souvenait des baisers sur son front, de la voix masculine, mais douce, presque tendre, qui la berçait, de la douleur dans son cou. Le reste n'était qu'une vague empreinte dans sa mémoire.
« Douleur ou plaisir, ou plaisir et douleur ? »
La main de Nikos trembla, et elle manqua de faire tomber le médaillon. Elle se souvint que lorsqu'elle s'éveilla le lendemain, elle était seule dans sa chambre. Et elle était immortelle...
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Son premier réflexe fut de fuir les rayons du soleil. Elle s'enferma dans un placard, et y resta jusqu'à ce que l'astre solaire se cache et fasse place à l'obscurité. Lorsqu'elle se décida à sortir, son « maître » était là : Bàlint. Magnifique et sûr de lui : tout le contraire du jeune homme qu'elle convoitait jusqu'à présent pour en faire son amant.
Les nuits suivantes, Nikos et son nouveau maître rodèrent autour de l'établissement. Bàlint semblait attendre le retour du jeune homme, tout autant qu'elle. Il ne lui donna guère d'explications sur les raisons de cet intérêt. Il argua seulement qu'il avait besoin d'un allié fort pour l'épauler dans sa quête de vengeance, et qu' « il » convenait parfaitement.
Bàlint se posta dans le bar les nuits suivantes, puis sur le coup des deux à trois heures du matin, ne voyant rien venir, il partait en ville laisser libre cours à ses instincts de chasseur. Il apprit à Nikos à chasser, ou plutôt à torturer avant de mettre à mort sans pitié : Bàlint était cruel, pervers, mais également extrêmement imaginatif. Durant ces trois jours qui suivirent sa transformation, Nikos considéra Bàlint comme son maître, et lui obéit au doigt et à l'œil. Il la fit sienne, il lui apprit à ne pas incliner la tête, mais à la garder droite, et à couper celle de ceux qui lui manquaient de respect. Un enseignement qu'elle mettait d'ailleurs toujours à profit.
Mais « il », sujet de toutes les convoitises, ne revint jamais : trois nuits plus tard, Nikos et Bàlint eurent vent qu' « il » était mort, et que le proche Sanctuaire était à feu et à sang. Bàlint le prit très mal : furieux d'avoir perdu un précieux allié et de voir repoussés ses plans de vengeance, il tua deux clients et dévasta l'établissement. Puis il partit, abandonnant Nikos telle une orpheline dans un monde froid et vide.
La douleur l'envahit, de même que la solitude, puis la haine.
Haine envers ce mystérieux jeune homme, qui l'avait laissée aux mains du démon cette nuit-là.
Haine envers Bàlint, pour l'avoir créée, aimée, puis abandonnée.
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L'un avait été détruit, l'autre non... Bàlint devait payer pour l'avoir fait devenir vampire.
Nikos prit le téléphone. Ses ongles martelèrent la surface vernie de son bureau jusqu'à ce que la voix endormie de son second ne lui réponde. « Bon sang ! Qu'ont-ils tous à dormir le jour... ? On peut être vampire, et vivre au même rythme que celui des humains ! » tempêta-t-elle intérieurement.
« Prépare la limousine... Et recherche dans quel hôpital a été conduit le chevalier que j'ai blessé la veille... Oui, je sais, il est plein jour... Ne discute pas... Fais ce que je te dis ! »
Elle raccrocha le téléphone en le plantant sèchement sur sa base.
« Bàlint... » Son regard se reporta de nouveau sur le médaillon. « Je vais t'envoyer dans l'enfer des vampires... Si, toutefois, il y a un enfer, autre que cette « vie éternelle ». En tout cas, je vais te faire payer cet « enfer éternel » que je vis depuis dix-sept ans. »
L'image de Bàlint s'assombrit alors que le couvercle du médaillon se referma sur son visage.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 15h25 (June 5, 2004, 12 : 25 AM GMT +3 : 00)
Sous le Cap Sounion
Il y avait une seule faille dans le plafond de la grotte, laissant filtrer un mince faisceau lumineux. Ishara vit Bàlint s'en approcher prudemment, la lumière éclairant progressivement son visage. Elle ne put s'empêcher de penser combien il ressemblait à Gàbor, et ressentit un trouble qu'elle n'avait jamais éprouvé auparavant.
« Cette faille ressemble à toutes les autres de cette grotte… La lumière filtre d'un étroit boyau, qui traverse peut-être la roche sur des mètres et des mètres. Mais il n'y a pas de passage suffisant pour nous laisser nous y glisser… Juste de quoi nous blesser en laissant passer les rayons de soleil », remarqua-t-il.
Il soupira et posa son regard de marbre sur Ishara, accentuant son trouble.
« Viens, continuons… Nous avons assez traîné comme cela ! »
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La rivière coulait doucement dans les ténèbres de la grotte. Le bruit de l'eau courant entre les pierres noircies aurait été même presque apaisant si la crainte du danger n'avait pas étreint Bàlint et Ishara.
Une fois franchie la dernière marche, les deux vampires s'approchèrent lentement de l'eau, guettant dans le noir la présence du moindre intrus ou de failles dans la paroi rocheuse.
« Je pense que nous sommes seuls… » murmura Ishara au bout de quelques minutes.
Bàlint ne répondit pas, trop occupé à scruter les ténèbres qui les entouraient. La Babylonienne soupira : il était si difficile à comprendre. Parfois si violent et cruel, et d'autres fois, si silencieux et songeur. Presque vulnérable, même. Il était tout bonnement imprévisible et insaisissable. Frissonnant d'angoisse à cette pensée, Ishara s'agenouilla pour toucher l'eau. Elle en recueillit un peu dans sa main, et laissa couler le frais liquide sur son visage. L'eau ruissela dans son cou, apportant une agréable sensation de fraîcheur à sa peau irritée par les épreuves successives du feu, de la poussière et de la lumière.
Elle soupira pourtant, constatant que Bàlint ne se déparait pas de son attitude défensive.
« Bàlint… Je t'en prie… Peut-on faire une pause ? Je suis épuisée… »
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Bàlint dévisagea la femme qui le regardait, suppliante, assise au sol, presque à ses pieds. En temps ordinaire, il aurait plus qu'apprécié voir la princesse babylonienne se rabaisser au rang d'éplorée. Et pourtant, il n'éprouvait qu'une certaine tristesse, voyant les yeux cernés de noir et le visage défait d'Ishara. Sa fatigue était flagrante, et il ignorait combien de temps elle pourrait continuer à avancer.
Il ignorait également si lui-même tiendrait encore longtemps. Si ses blessures avaient presque complètement cicatrisé, la faiblesse gagnait son corps. Voyant celle d'Ishara, il avait mis un point d'honneur à ne pas montrer la sienne. Mais il pouvait sentir son corps trembler à chaque mouvement, ses jambes fléchir à chaque pas, sa vue se troubler par moment. De puis combien de temps se trouvaient-ils là ? Deux, trois jours depuis le châtiment ordonné par Apollon et Perséphone ? Combien de temps encore à errer dans ce dédale de galeries ? Beaucoup, il était fort à craindre… La grotte semblait vaste, et compte tenu de leur épuisement, ils s'étaient mis tardivement à la recherche de la sortie, et avançaient trop lentement.
« Bàlint, tu ne dois pas fléchir… Tu m'as promis de me rejoindre… »
Les yeux de Bàlint s'agrandirent de surprise en entendant ce doux murmure. N'était-ce pas la voix de Gàbor ? Il tourna la tête en tout sens, cherchant des yeux la silhouette si familière et tant espérée.
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Ishara regardait Balint d'un air étonné. Elle avait senti son regard posé sur elle et avait relevé la tête. Ce qu'elle avait vu dans ses yeux l'avait surprise de la compassion pour elle. Elle y avait également trouvé de la lassitude. De la peur de ne pas pouvoir faire face. Puis une étonnante lueur était apparue, comme si la fièvre l'avait saisi. Et il s'était mis à s'agiter, recherchant à apercevoir quelqu'un ou quelque chose.
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« Bàlint ? »
La voix qui lui parvient lui tira un frisson d'angoisse. « Ishara… » Elle ne devait pas apercevoir Gàbor. Si jamais son frère devait lui apparaître, elle ne devait pas le voir !
« Très bien, nous allons faire une pause. Reste là… » s'empressa-t-il de répondre.
Bàlint ressentit l'urgence de s'éloigner d'Ishara, pour éviter tout risque de montrer que Gàbor tentait de communiquer avec lui.
«Viens par ici…» murmura la voix, tout aussi caressante que la première fois.
En tournant la tête, Bàlint aperçut que la rivière s'engouffrait dans un tunnel, fort sombre au demeurant. Sans hésiter, il s'engagea dans sa direction.
« Où vas-tu ? » demanda Ishara d'une voix tremblante.
Balint la dévisagea, comprenant qu'elle avait peur qu'il l'abandonne une fois de plus à son sort.
« En repérage… Je ne serai pas long », répondit-il d'une voix qui se voulut rassurante, mais qui n'exprima que son empressement à s'éloigner.
Il vit la femme vampire s'affaisser sur elle-même, comme résignée à son propre sort. Il s'étonna de songer qu'il aurait voulu faire un geste, comme poser une main sur son épaule, et la réconforter. Mais la voix qui chantait à ses oreilles l'en empêchait. Son frère l'appelait, et rien d'autre ne comptait…
« Je reviendrai… Et je n'ai qu'une parole. »
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Ishara regarda la silhouette de Bàlint disparaître dans les ténèbres du tunnel. La peur de se retrouver seule la saisit, et l'idée de partir à la poursuite de Bàlint la fit presque se remettre sur ses jambes. Mais la fatigue fut la plus forte elle s'étendit sur le sol pierreux et ferma les yeux. À travers ses mèches brunes, elles pouvaient toujours apercevoir le léger scintillement de l'eau, dont le doux ronronnement lui parvenait. C'était le seul élément qui l'empêchait de se laisser gagner par le désespoir, et l'idée qu'elle resterait là, enfermée dans cette tombe, pour l'éternité.
La mélodie se fit de moins en moins présente à son oreille. Elle ferma bientôt les yeux, gagnée par le sommeil.
Chapelle abandonnée près du cimetière de Rodorio
Kanon poussa doucement le bois vermoulu de la porte, qui s'ouvrit en grinçant. Il pénétra dans la petite chapelle, suivi d'Aldébaran et Thétis. Ils firent très attention de ne pas trébucher sur les débris de poutres tombés du plafond. Celui-ci était en totale décrépitude, et nul doute qu'un jour plus ou moins proche, la toiture finirait de s'écrouler.
Miraculeusement, quelques bancs étaient toujours debout dans l'atrium, timidement éclairé par les rayons de soleil filtrant du toit.
« Il n'y a... personne », constata Aldébaran.
Kanon s'avança un peu plus, fouillant furtivement du regard les moindres recoins de la chapelle en ruine. Il n'y avait apparemment aucune âme qui vive, hormis un couple de pigeons qui roucoulaient doucement dans les ténèbres de la charpente.
« Serait-ce possible que tes informations soient erronées, Thétis ? Ou peut-être que ce mystérieux espion s'est fait finalement prendre.
– Je n'en sais rien… »
Thétis n'en ajouta pas plus, commençant elle-même à fouiller du regard le paysage désordonné des ruines. Elle ne s'aperçut que trop tard de la silhouette qui se tenait juste derrière Kanon, et vit briller une lame sous la gorge du Grec.
« Du calme ! prévint-elle. Nous sommes venus en amis ! »
Kanon s'était également figé, osant à peine respirer. Ses yeux roulaient à droite et à gauche, alors qu'il essayait d'apercevoir son mystérieux agresseur.
« Montrez-moi le signe de reconnaissance ou il le regrettera. »
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« Du calme. Il ne vaut pas la peine qu'on le tue. »
Kanon faillit hurler lorsqu'il entendit la réponse de Thétis. Décidément, elle dépassait largement les bornes et mériterait bien une bonne séance de baffes pour lui apprendre à le respecter. Et cette maudite lame qui se pressait de plus en plus sur sa peau !
« Le signe de reconnaissance. »
Fort heureusement pour lui, Thétis décida d'obtempérer, sortant de la poche de son jeans l'anneau marqué aux sceaux de l'Ordre.
« Lancez-la-moi. »
La Suédoise s'exécuta : la bague décrit une parabole dans l'air avant de s'arrêter net, flottant à vingt centimètres du visage de Kanon. Celui-ci la fixa d'un air médusé, réagissant à peine lorsque la pression de la lame faiblit puis disparut.
« Vous êtes libre. »
Se forçant à surmonter son étonnement, Kanon avança d'un pas puis fit volte-face pour reculer au niveau de ses deux compagnons, son regard ne lâchant pas la silhouette de leur visiteur.
« Je n'en vaux pas la peine, hein ? » siffla-t-il à l'adresse de Thétis.
Celle-ci ne répondit pas, trop occupée à observer l'espion. Il s'approcha, puis porta sa main à sa capuche, et la rabattit dans son dos, dévoilant une chevelure cuivrée, sagement ramenée en arrière en une queue de cheval mi-longue, et un masque de métal sombre.
« Veuillez m'excuser de cet accueil peu chaleureux, mais nous sommes au Sanctuaire Terrestre : on ne peut jurer de rien, et surtout pas des apparences », expliqua l'inconnu d'une voix calme.
Sans en ajouter davantage, il fit glisser son masque et tourna son visage vers le Brésilien.
« Cela me fait plaisir de vous revoir… surtout toi, Aldébaran. »
A suivre de la Chronique XII : Haunted (3/4)
Notes:
1 cf. Chapitre 22
2 cf. Chapitre 26
