Chronique XII : Haunted (4/4)

Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 21 h 55 (June 5, 2004, 12 : 55 AM GMT +9 : 00)

Autour de la chambre de Milo

Aphrodite fut soulagé de voir Saga en grande conversation avec Milo devant la chambre de ce dernier. Ses deux confrères semblaient être habités par la même inquiétude que lui au sujet de ses comparses. Il se dirigea donc droit sur eux, à peu près certain de ce qu'il allait dire.

« Cela tombe très bien que vous soyez là, j'ai justement à vous parler ! » s'exclama-t-il en s'arrêtant à deux pas de Saga. Celui fronça légèrement les sourcils.

« Laisse-moi deviner : Angelo et Camus ?

– Euh… Angelo, oui, répondit Aphrodite en hochant la tête. Pourquoi, il y a un problème avec Camus aussi ? »

Milo grimaça et, sans prendre la peine de répondre à Aphrodite, se tourna vers Saga.

« Tiens, tu vois ! À croire que je ne suis pas le seul parano ici… »

O

Saga se laissa aller sans trop de façon sur la chaise que lui montrait Milo, alors que celui-ci prenait place sur le lit, suivi d'Aphrodite. Il se retrouvait ainsi face aux deux hommes dont les visages fermés trahissaient une certaine tension.

« Je t'écoute Aphrodite, qu'est-ce que tu as à me dire exactement ? »

Le Suédois réfléchit quelques secondes, comme s'il éprouvait subitement de la difficulté à rassembler ses idées ou à trouver les bons mots. Puis ses traits reprirent un air décidé.

« Je pense qu'Angelo est possédé… »

Le silence accueillit son assertion. Aphrodite se mordit la lèvre, voyant avec nervosité que Milo et Saga le dévisageaient avec surprise.

« On peut savoir où tu es allé pêcher une histoire pareille ? rétorqua Milo. Je me doute qu'Angelo n'est pas dans son état normal, mais je ne serais jamais allé sortir une explication aussi tordue. Je crois plutôt qu'il nous fait un pétage de plombs en règle à cause des derniers événements… »

Aphrodite lança un regard vexé à Milo, puis se concentra de nouveau sur Saga. Celui-ci se taisait et attendait visiblement la suite des explications.

« Non, ce n'est pas un délire de ma part. Je crois très sincèrement qu'il n'a jamais pété les plombs, comme tu le dis… Je suis allé le voir ce soir, et il a agi de façon totalement irrationnelle, comme s'il croyait que quelqu'un surveillait notre conversation. Mais lorsque je me suis retrouvé seul dans le couloir, j'ai vu quelque chose qui ondulait dans le mur ! »

Saga fronça les sourcils devant cette assertion.

« Par quoi penses-tu qu'il serait possédé ? demanda-t-il finalement. Lilith ?

– Je n'en sais rien, mais cela ne date certainement pas d'hier, répondit Aphrodite en croisant les bras. J'en suis convaincu désormais ! Angelo était bel et bien possédé lorsqu'il était Masque de Mort…

– Comment ça ? As-tu des preuves de ce que tu dis ? »

Aphrodite hocha la tête.

« Ça s'est passé une semaine après son adoubement… »

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Sanctuaire d'Athéna, Temple du Cancer, 1973

Sven marchait à pas feutrés sur le sol caillouteux menant à la quatrième demeure de la colline sacrée. Il dissimulait autant que possible son cosmos, afin de ne pas avertir le nouveau propriétaire des lieux. Il fit de son mieux pour chasser de sa mémoire la vision d'horreur qu'Angelo avait offerte quelques jours plus tôt, en mettant à mort son maître de ses propres mains. Il ne put pourtant pas se débarrasser de l'idée que la tête de Clavenius devait désormais orner l'un des murs du Temple du Cancer, et eut un haut-le-cœur en songeant que l'Italien était devenu un tueur sans pitié, habité de la même cruauté que le défunt chevalier. Son propre ami, un monstre ! Un assassin ! Non, cela il ne voulait pas le croire : Angelo avait certainement agi par colère, par désir de vengeance envers celui qui l'avait martyrisé pendant tout son apprentissage. Il possédait en lui une violence latente, qu'il tentait certes de maîtriser, mais qui n'était pas toujours surmontable. Clavenius avait dû le pousser à bout pour qu'il en arrive à l'achever de cette façon…

Et puis, c'était également de sa propre faute. Depuis son adoubement, Sven s'était réfugié dans le silence des murs de son temple, et avait abandonné son meilleur ami. Il se devait de réparer son erreur, et ramener Angelo dans le droit chemin. Un projet ambitieux, d'autant plus que lui-même avait l'impression que ledit chemin devenait de plus en plus flou pour lui. Depuis son arrivée dans le cercle des chevaliers d'Or, le Suédois avait très vite compris que les apparences du Pope et de ses conseillers cachaient d'autres réalités, bien moins louables que leur réputation. De quoi s'agissait-il ? Il l'ignorait, et n'avait d'ailleurs aucune envie de le savoir.

« Si seulement Shura était là ! » soupira-t-il.

Mais Shura n'était pas là. Il avait même décliné l'offre de Sven de se rendre dans la nouvelle demeure d'Angelo, et d'éclaircir avec lui les raisons qui l'avaient poussé à cette sauvagerie, arguant « que c'était de bonne guerre », « qu'Angelo avait mérité d'être délivré de ce déséquilibré », et « qu'il en discuterait avec lui durant une prochaine mission ». Sur ces bonnes paroles, il avait rapidement mis Sven à la porte, rajoutant avec un air condescendant qu'il ne voulait pas être dérangé.

« Pourquoi est-il devenu si distant ? » soupira le chevalier des Poissons, avant de chasser cette question de sa tête. Sa préoccupation du moment était Angelo, et non Shura… »

O

Sven s'arrêta sur le seuil de l'immense porte, et ne put réprimer une grimace de dégoût lorsqu'un effluve fort désagréable vint heurter ses sensibles narines. L'odeur de la mort terrestre, celle de la chair en putréfaction.

« Quelle infection ! Mais comment peut-il tenir ne serait-ce qu'une minute avec une odeur pareille ? »

Le jeune chevalier vainquit pourtant son dégoût, et s'avança dans le temple plongé dans l'obscurité. Il n'avait pas fait un pas que son pied heurta une surface molle : Sven le retira aussitôt, constatant avec horreur qu'il avait enfoncé le talon de sa chaussure dans les restes d'une tête humaine.

« Répugnant ! » Il pressa une main sur sa bouche, se rappelant qu'il ne devait absolument pas se faire remarquer.

Il se remit en route, prenant garde cette fois-ci à ne pas ne serait-ce qu'effleurer les macabres trophées que Clavenius avait laissés en héritage à Angelo. Il trouva le chemin vers les appartements privés du Cancer sans trop de difficultés, se souvenant de la description assez précise qu'Angelo en avait faite. Ceux-ci étaient inclus dans l'aile nord du temple, et étaient moins sombres que les trois autres. Il n'y avait aucune tête accrochée aux murs menant à l'entrée : les surfaces sans ornement se dévoilaient dans toute leur nudité grise, faiblement éclairées par des flambeaux. Sven soupira, tentant d'oublier la traversée désagréable qu'il avait du faire pour parvenir jusqu'ici, et laissa enfin son cosmos se révéler, afin de ne pas trop surprendre Angelo. Il le sentait bien, son ami se trouvait derrière la porte. Mais contre toute attente, ce dernier ne mit pas son cosmos en résonance avec celui de Sven, de sorte que celui-ci finit par se demander s'il serait le bienvenu.

Puisant au plus profond de lui-même un peu de bravoure, il posa la main sur le loquet. La porte crissa légèrement, et tourna sur ses gonds, prouvant qu'Angelo n'avait pas pris la peine de la fermer.

« Bizarre… Il a toujours été méfiant, il ne laisserait jamais sa porte non verrouillée ! »

Doutant de plus en plus que ce qu'il allait faire fût apprécié par l'Italien, Sven se décida à pénétrer dans l'entrée, puis dans le salon qui lui était adjacent. La décoration était simple et dépouillée, très fonctionnelle, mais en tout cas plus chaleureuse que le reste du temple. Le regard de Sven s'attarda sur le triclinium et la table basse, si bien qu'il ne s'aperçut pas que quelqu'un se tenait derrière lui. Il sursauta en entendant la porte claquer et se retournant, se trouva nez à nez avec un Angelo visiblement furieux.

« On peut savoir qui t'a permis de rentrer ici ? Pas moi en tout cas ! » siffla le Cancer entre ses dents.

Sven sentit un frisson fort désagréable descendre le long de sa colonne vertébrale, et une sueur froide baigner son cou et son dos. Le ton d'Angelo était sans équivoque : agressif et menaçant.

« Je venais prendre de tes nouvelles… et discuter ! » s'excusa Sven, avant de rajouter : « Je te signale que tu es partie une semaine sans autorisation du Pope. Où étais-tu passé ?

Ça ne te regarde pas ! » rétorqua Angelo, en haussant les épaules et en toisant l'intrus d'un air mauvais.

« Écoute Angelo, je— »

Le Suédois n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'il se retrouva coller contre le mur, Angelo l'ayant saisi au cou et le maintenant en tenaille contre la roche nue.

« Masque de Mort… Mon nom est Masque de Mort, désormais !

Qu'est-ce que… ? C'est une plaisanterie ! » suffoqua Sven en repoussant Angelo.

Celui-ci relâcha son étreinte, et faisant quelques pas en arrière pour s'écarter de Sven, éclata de rire.

« Pourquoi serait-ce une plaisanterie ? J'ai le droit de changer de nom, tout de même ! Celui-ci correspond plus à mon caractère ! » répondit-il sur un ton persifleur. Il envoya un sourire mauvais à Sven en voyant que celui-ci massait son cou meurtri, et baissant la voix, ajouta : « Tu devrais faire autant... Choisir un nom plus féminin, qui t'irait mieux ? Hein ! Aphrodite… »

Le jeune Suédois ne réagit pas tout de suite, trop surpris d'entendre son ami l'appeler par ce surnom qu'il lui avait donné il y a de cela de nombreuses années. Au début, cela n'avait pas trop ennuyé Sven : puis les moqueries s'étaient multipliées parmi les autres apprentis, à mesure qu'il grandissait et que son apparence ambigüe s'affirmait. Il avait demandé à Angelo de ne plus l'utiliser, chose que l'Italien avait acceptée. Alors pourquoi déterrait-il ce sobriquet maintenant ?

La surprise de Sven s'accrut lorsqu'Angelo s'approcha de lui, et lui jetant un regard suggestif, se pencha sur lui et murmura :

« Tu serais presque mignonne, pour une fille… »

Sven sentit le sang lui monter à la tête. Il ne supportait plus qu'on se moque de son apparence. Toutefois, il tenta d'étouffer sa colère du mieux qu'il le put, c'est-à-dire incomplètement. Le poing serré s'ouvrit et une gifle sonore vint s'abattre sur la joue d'Angelo.

« La ferme ! rugit Sven. J'ai horreur qu'on se moque de moi ! »

Angelo le regarda d'un air incrédule, puis éclata de nouveau de rire, laissant Sven quelque peu décontenancé, puis honteux de son geste.

« Angelo, je— »

Un coup de poing en plein estomac fit mourir les mots dans sa gorge. Le Cancer le lui avait envoyé sans retenue, et Sven se plia en deux sous l'effet de la douleur. Une main de fer l'agrippa par les cheveux, le forçant à relever la tête.

« Une gifle ? C'est plutôt réservé aux femmes ! Comme tu vois, les hommes frappent plus fort, eux… D'ailleurs, Mademoiselle Aphrodite devrait apprendre à retenir les noms… et elle ne devrait pas traîner dans les temples comme le mien ! »

Angelo ricana, tirant sans ménagement sur la chevelure blonde et bouclée.

Sven étouffa un cri de douleur comme d'étonnement. Il ne reconnaissait absolument pas son ami de toujours derrière le masque cruel de celui qui le traitait ainsi. Les yeux, d'habitude si bleus, brillaient d'un éclat noir exempt de toute humanité. Et son aura était désormais aussi glaciale et lugubre que l'atmosphère du temple. Ou plutôt, comme celle du défunt Clavenius.

L'envie de frapper monta en Sven comme la lave dans un volcan en éruption. D'un geste vif, il chassa la main qui agrippait ses cheveux, et décrocha un coup de poing en pleine mâchoire à son agresseur. Angelo recula légèrement sur le coup, et porta la main à son menton, souillé par un mince filet de sang s'écoulant de sa lèvre coupée. Il regarda sa main, maculée du même rouge, puis Sven. Celui-ci vit avec surprise que l'expression de son visage avait changée les traits étaient redevenus ceux de l'Angelo qu'il connaissait, et ses yeux avaient retrouvé leur couleur normale. Ce n'était plus la haine qui les habitait, mais une profonde confusion.

La colère de Sven ne fléchit pourtant pas.

« On peut savoir à quoi tu joues, espèce de malade ! » hurla-t-il sur le ton de la menace.

Angelo détourna le regard de Sven, et recula contre le mur. Puis il porta les mains à sa tête, comme s'il venait d'être assailli par une soudaine migraine.

« Tu es satisfaite ? Tu as vu ce que tu m'as fait faire ! M'en prendre à mon meilleur ami ! Monstre ! Monstre ! Laisse-moi ! » lança-t-il à un invisible interlocuteur.

Sven ne bougea pas, sentant l'irritation le saisir. À quoi le Cancer jouait-il, exactement ? Après l'avoir frappé, voulait-il se moquer de lui en plus ?

Sa colère atteignit un nouveau sommet lorsqu'Angelo, cessant ses cris, s'approcha de lui, et l'attrapa par les épaules.

« Ne t'approche plus de moi ! Tu ignores ce qu'elle peut me faire faire… » gémit-il.

Sven était tout aussi surpris par cette réaction inattendue que par le regard suppliant de celui dont il ignorait désormais s'il était un ami ou un ennemi. Sentant que la situation prenait une tournure étrange voir malsaine, il repoussa brutalement Angelo.

« Aucun problème ! Je vais me tenir loin de toi et de ton esprit tordu ! Faudrait songer à te faire soigner… » rétorqua Sven d'une voix enragée.

Il quitta la pièce en toute hâte, passant outre les gémissements d'Angelo, qui était tombé à genoux contre le mur, en proie à une nouvelle crise douloureuse.

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« Cet événement nous a laissé en froid pendant plusieurs mois... Puis... » Aphrodite s'interrompit, plus hésitant que jamais à poursuivre son récit. Il jeta un regard gêné à Saga. « Puis, j'ai découvert que le Pope n'était pas celui que tout le monde croyait », continua-t-il d'une voix mourante.

L'ancien chevalier des Poissons se tut. Ni lui ni Saga n'osèrent se regarder.


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 16h00 (June 5, 2004, 13 : 00 AM GMT +3 : 00)

Siège de l'Escadron d'Athènes

Le responsable de l'escadron, Cyrus Damaskinos, noua sa cravate d'un geste nerveux. Il s'apprêtait à accueillir ses deux invités qui venaient de se présenter il y a quelques minutes à l'entrée du siège de l'escadron d'Athènes. Une visite préparée à l'avance, étant donné qu'il avait reçu quelques jours auparavant l'annonce de l'arrivée d'une mission extraordinaire du quartier général d'Ermengardis.

Malgré tout, il se sentait fort mal à l'aise, et ce, pour la bonne raison que l'homme qu'ils interrogeaient il y a moins d'une heure s'était enfui à leur nez et à leur barbe. Détail dérangeant si on considérait qu'il venait du Sanctuaire Terrestre, et qu'il était peut-être lié à l'homme agressé par un vampire la veille. Un autre transfuge de ce même Sanctuaire, et accessoirement l'un de ceux qu'il devait récupérer… Damaskinos, fort de son expérience de près de vingt ans au service de l'Ordre, se rassura légèrement en se disant qu'il pourrait couvrir l'affaire quelque temps, suffisamment pour repêcher le poisson qui s'était envolé.

« Il va falloir jouer serré, se dit-il, je parie qu'on m'a envoyé des coupeurs de tête… qui en plus n'ont jamais mis les pieds sur le terrain. »

Prenant son courage à deux mains, il se décida à entrer dans son bureau.

« Avez-vous fait bon voyage ? » demanda-t-il avant de se corriger mentalement : « Pathétique de banalité comme question ! »

Relevant la tête, il vit le visage de la jeune femme se détendre, et un sourire apparaître sur ses lèvres.

« Je vous remercie, tout a été pour le mieux, répondit-elle d'une voix neutre. Quelques secousses au-dessus de la Sibérie, rien de bien grave…

– Ah ! C'est bien », répondit Damaskinos, rassemblant le plus vite possible ses idées quant aux explications dont il devrait se fendre dans les minutes à venir.

Il allait d'ailleurs se lancer dans sa plaidoirie lorsque l'homme sortit de sa posture immobile et lui jeta un regard ennuyé.

« Je pense que nous devrions entrer dans le vif du sujet, au lieu d'échanger des politesses inutiles ! »

« Ca y est, nous y voilà, guillotine en vue ! » songea avec horreur Damaskinos, sentant une sueur froide commencer à tremper son dos.

Un grincement de porte annonça l'entrée d'un tiers, en l'occurrence son second Xerakis, celui qui avait interrogé le « fugitif ». Son chauve assistant s'immobilisa sur le pas de la porte, roulant des yeux ronds en regardant le jeune homme assis de l'autre côté du bureau.

« Rentre donc et donne les informations que sont venues chercher ces personnes, s'insurgea le chef d'escadron.

– Mais chef… le jeune homme que j'interrogeais… il lui ressemble ! »

Damaskinos tapota nerveusement le dessus de son bureau, se demandant quelle comédie son second était en train de lui jouer. Comme s'il avait besoin d'un nouvel imbroglio. À coup sûr, il y aurait droit, à sa mutation au fin fond de la Grèce !

« Comment ça, il lui ressemble ? gronda-t-il.

– Oui, il ressemble à ce monsieur. Il est peut-être un tout petit peu plus âgé, les cheveux légèrement plus sombres, mais on dirait deux frères ! »

O

Aiolia sentit les battements de son cœur redoubler lorsque le chauve entama ses explications. Sans qu'il puisse s'en défendre, un espoir insensé se mit à brûler en lui, faisant pulser toutes les veines de son corps.

« Est-ce que par hasard cet homme s'est enfui au moment où nous sommes arrivés ?

– Oui, je crois oui.

– Est-ce qu'il aurait pu s'enfuir par la cour ?

– Très certainement : la salle où je l'ai reçu donnait sur celle-ci. »

Le jeune Grec frappa nerveusement l'accoudoir de sa chaise : c'était cela ! L'homme était passé tout prêt de lui, c'était pour cela qu'il avait ressenti une impression bizarre. Et ce n'était certainement pas n'importe qui !

« Vous a-t-il donné son nom… ou son prénom ? demanda-t-il, tentant de s'accrocher à quelques bribes de rationalité.

– Aiolos. »

O

Marine agrippa Aiolia par le poignet, l'empêchant de s'élancer en trombe hors de la pièce.

« Calme-toi. Cela ne veut rien dire et d'ailleurs, c'est peut-être un piège.

– Non, c'est lui, c'est mon frère, j'en suis certain », protesta Aiolia, tentant de se dégager de la poigne de fer. « Je l'ai senti quand il nous a croisés. Je suis certain qu'il est allé à l'hôpital central. Il faut nous y rendre…

– Nous y allons, mais d'abord je veux que tu te calmes ! » ordonna la Japonaise. Elle le força à lui faire face, opposant un visage exempt d'émotions à part de la détermination, avant de c'ajouter : « Nous jouons avec le Sanctuaire Terrestre, ici. Tous les coups sont permis : il s'agit donc de garder son calme et d'agir avec la tête froide. Tu m'as bien compris ? »

Aiolia hocha la tête à contrecœur. Il bouillait d'impatience et de frustration. Marine pouvait le comprendre aisément : elle aussi avait les sangs retournés par cette nouvelle, mais ne le montrerait pas.

« Monsieur Damaskinos, veuillez nous affréter une limousine pour l'Hôpital Central d'Athènes : nous nous y rendons sur-le-champ », ordonna-t-elle sans quitter Aiolia des yeux.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 00 (June 4, 2004, 13 :00 AM GMT + 9 :00)

Temple d'Élision

Rune frotta ses yeux fatigués et laissa échapper un soupir. Cela faisait des heures qu'il s'était plongé dans l'écriture de ses mémoires, le regard rivé aux pages blanches lentement noircies par des pleins et déliés. Malgré sa concentration, il commençait à ressentir des crampes dans le dos et un tiraillement au niveau de la nuque. Cela restait tout de même moins pénible que la honte qu'il éprouvait d'avoir désobéi à son maître. Pour la deuxième fois de sa longue vie.

« Qu'importe… je ne sentirai bientôt plus rien », songea-t-il avec mélancolie. Il était très bien placé pour savoir ce qui lui arriverait une fois son dernier souffle rendu : il l'avait déjà vécu.

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Suite à cet incident avec le vampire, je fis de mon mieux pour regagner la confiance du Seigneur Minos. Je mis deux fois plus d'ardeur à étudier aussi bien qu'à m'entraîner. Je pense que mon maître était conscient de mes efforts et de mon désir de laver mon honneur. Je sus qu'il m'avait pardonné lorsque, deux mois après les faits, il exigea que je dîne à nouveau à sa table.

Ma gratitude envers lui ne fit que grandir au fur et à mesure des années. Jusqu'à ce jour de décembre 1220 où il me convoqua dans ses appartements, pour une raison que j'ignorais, mais que je finis vite par comprendre.

Je me présentai devant lui, un peu impressionné par son armure noire. Je ne l'avais pas vu harnaché ainsi depuis le jour de notre rencontre, des années auparavant.

« Sais-tu à quoi correspondent les Étoiles affiliées aux Spectres, Rune ? » demanda Minos sans autre préambule.

« Hélas, non, Votre Majesté, répondis-je, baissant la tête honteusement. « Je n'ai trouvé aucune mention à ce sujet.

Chaque étoile correspond à un héros mythologique des temps les plus reculés. Chacun d'entre eux a été puni par Zeus pour avoir un jour pris le parti d'Hadès contre Athéna : ils ne peuvent plus se réincarner ou posséder une enveloppe physique. C'est pourquoi il choisisse de s'allier avec un Spectre, qui lui a la faculté de se réincarner dans une dépouille mortelle. L'étoile lui donne sa puissance et sa protection sous la forme de son surplis. »

Je hochai la tête, un peu circonspect quant à ce que Minos voulait vraiment signifier par là.

« Mais avant de bénéficier de cet appui miraculeux, un Spectre doit prouver à une étoile qu'il est digne de sa confiance.

Oui, Seigneur.

Cela fait une quinzaine d'années que je te prépare à cette dernière épreuve. Le temps est venu pour toi de prouver ta valeur. »

Je le dévisageai, légèrement inquiet de l'opacité de ces déclarations. Une épreuve, mais laquelle ? Je m'étais à peine posé la question qu'une tache noire se forma à mes pieds, dévorant le dallage. Devant mes yeux horrifiés s'ouvrirent les entrailles de la Terre sur un décor qui aurait dû m'être familier, mais que je trouvai apocalyptique : les Enfers. Aussitôt, je sentis les fils du Seigneur Minos prendre possession de mon corps. Un doute affreux s'installa dans mon esprit : avais-je donc démérité ?

« Seigneur Minos… qu'ai-je donc fait pour provoquer votre colère ?

Je ne suis pas en colère, Rune. Mais pour devenir un Spectre, tu dois me suivre en Enfer. »

La seconde d'après, les fils transparents du Seigneur Griffon me suspendirent au-dessus du puits sans fond et me lâchèrent…

O

La première sensation que je perçus fut le froid. J'étais allongé sur quelque chose de froid et dure, et qui sous mon toucher se révéla être du granite. Ouvrant les yeux, je compris que je gisais à terre, sur les berges d'un fleuve nauséabond et sombre. Me redressant avec difficultés, je saisis vite dans quel environnement hostile j'étais tombé. Les descriptions que j'en avais lues dans les livres du Seigneur Minos me revinrent en mémoire : oui c'était bien cela. Un ciel aussi noir que l'encre, parcouru d'éclairs rougeâtres et orangés, s'étendait à perte de vue, couvrant une terre tout aussi sombre. Le fleuve quant à lui était couleur sang, sa surface parfois agitée par les remous causés par un cadavre remontant à l'air libre. J'en eus des frissons en contemplant les orbes creux d'un macchabée émergeant près du bord.

J'étais sur les rives du Styx.

« Est-ce que cela veut dire que je suis mort ? murmura-t-il avec horreur.

Non, pas encore. »

Je me retournai sur cette voix si familière que jusqu'à présent j'avais appris à reconnaître comme celle d'un bienfaiteur. Vêtu de son surplis ailé, Minos se tenait à quelques pas de moi, m'observant d'un regard calme et déterminé. Je reculai involontairement, certain qu'un grand danger me guettait.

« Que voulez-vous dire ? Pourquoi m'avoir amené ici ?

Pour que tu subisses les épreuves auxquelles l'Étoile du Talent va te soumettre.

Mais quelles épreuves ?

Cela, je ne peux te le dire, car moi-même je l'ignore. » Le Griffon leva un bras, faisant signe à quelqu'un. « Voici ton guide : il t'amènera au lieu de ta première épreuve. »

Me retournant, je distinguai une petite embarcation qui avançait dans les eaux sombres du Styx. Une fois que la distance fut considérablement réduite, je pus saisir les paroles que le bateleur chantait d'une voix de stentor : il s'agissait sans nul doute d'une chanson étudiante clamant haut et fort combien il fallait profiter de la vie.

Ubi sunt qui ante nos

In mondo fuere ?

Vadite ad superos

Transite in inferos

Hos si vis videre (1)

« Monseigneur Minos, vous ici ? » s'étonna le bateleur une fois sa barque accostée.

Je ne pouvais m'empêcher de dévisager cet homme grand, mais très efflanqué, que le surplis et le casque faisaient ressembler à un fou du roi. Il profita de mon étonnement pour s'approcher de moi et me saisir par le menton.

« Qui est donc ce beau jeune homme ? Que voilà une belle pièce, vivante de surcroît !

Enlève tes pattes de lui, Charon, il n'est pas pour toi. Il est venu passer les épreuves de l'Étoile Céleste du Talent. Emmène-le aux remparts de Dité(2). »

Le dénommé Charon étouffa un petit rire moqueur qui se transforma en une violente quinte de toux.

« À vos ordres, Monseigneur. Puis-je toutefois vous rappeler que toute peine mérite salaire ? »

Minos le foudroya du regard.

« Si tu le désires, je peux te faire quelques tatouages sur le corps pour te rappeler qu'on ne rançonne pas un Juge des Enfers.

Oh moi, je disais cela comme ça… »

Charon retourna tranquillement dans sa barque et me fit signe de le suivre. J'hésitai, me retournant sur Minos et finit par accepter lorsque celui-ci hocha la tête pour m'encourager.

La dernière chose dont je me souviens est la silhouette de Minos disparaissant dans le brouillard nauséabond du Styx tandis que Charon poussait de nouveau « la chansonnette ».

Vita nostra brevis est

Brevi finietur

Venit mors velociter

Rapit nos atrociter

Nemini parcetur (3)

Après, la mémoire me manque. »

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Rune reposa sa plume et pencha la tête en arrière, l'appuyant contre le montant de son lit. Il n'avait effectivement aucun souvenir des épreuves qu'il avait dû passer pour se faire accepter de l'Étoile du Talent. Il ne se rappelait que de son éveil à la surface, quelques dizaines d'années plus tard.

Le jeune homme ferma les yeux, s'accordant malgré lui un peu de sommeil.

Dans une autre partie du temple

Sylphide poussa discrètement la porte de la pièce où Éaque s'était retranché avec Rhadamanthe depuis plusieurs heures, captant sans peine les mots que s'échangeaient à voix basse les deux hommes.

« Il y a forcément une autre solution.

– Non, Rhadamanthe, et tu le sais très bien. »

Le Basilic s'effaça un peu plus derrière la porte lorsque son maître releva la tête.

« Nous n'avons aucune preuve de sa transformation, protesta la Vouivre.

– Pourquoi cherches-tu à te voiler la face ainsi ? Tu as bien vu ce qui s'est passé il y a quelques heures, non ? Rune aurait eu la possibilité de m'égorger, je te garantis que je serais mort à l'heure qu'il est », rétorqua Éaque en frappant du poing sur la table. Il s'appuya contre le bureau où était assis son pair, cachant Rhadamanthe à la vue de Sylphide. « Quelle preuve supplémentaire te faut-il donc pour réaliser que Rune est un danger pour nous ?

– Il n'était pas hostile jusqu'à ce que tu l'attaques !

– Hostile, il le deviendra, et tu le sais très bien ! »

Les deux juges continuèrent leur discussion, qui ressemblait plus à une joute verbale, mais polie, où chacun campait sur ses positions. C'était justement cela qui faisait bouillir de rage Sylphide : aucun des trois juges ne réalisait qu'ils se trompaient tous de priorité.

« Il faut se débarrasser de lui, il est un danger », assena une fois de plus Éaque.

« Non, erreur, le danger, c'est ce qui se terre au fin fond de se temple », répliqua mentalement le Basilic.

Certes, la réaction du Balrog à la traîtresse attaque du Garuda l'avait nettement impressionné et inquiété. Il s'était attendu à voir Rune se muer en buveur de sang, mais il ne l'avait pas fait. Combien de temps depuis sa morsure ? Plus d'une semaine… la transformation semblait bien longue, voire improbable. Rune avait-il peut-être hérité des pouvoirs de guérison des vampires, après tout ? Après quelques heures de réflexion, Sylphide en était arrivé à la conclusion que Rune était parmi eux le plus apte à se défendre et que l'hypothétique danger qu'il représentait n'était rien comparé à la mystérieuse créature qui rôdait dans les parages.

« Il faut agir maintenant et s'en débarrasser tant qu'il est affaibli ! »

La main de Sylphide se crispa sur le bois. Non, erreur : l'urgence était de quitter ce maudit temple et de trouver un moyen de fuir le Sanctuaire. Qu'attendait donc le Seigneur Rhadamanthe pour reprendre la tête de leur groupe et ordonner l'évacuation des lieux ? Valentine et lui-même avaient suffisamment traîné à l'intérieur du bâtiment et dans le reste du Sanctuaire pour avoir acquis une bonne connaissance des passages secrets et des failles dans le mur d'enceinte principal. Sylphide en avait touché d'ailleurs quelques mots à la Vouivre, mais n'avait trouvé aucun écho.

Voir son maître se tromper dans la tactique à suivre et écouter les mauvais conseils d'Éaque le désolait autant que le révoltait.

« Rhadamanthe, écoute-moi… »

C'en était trop. Sylphide poussa la porte, envoyant le battant taper contre le mur.

« Je vous en prie, Monseigneur, ne l'écoutez pas ! »

L'intéressé releva un regard surpris sur son lieutenant, tandis qu'Éaque lui adressa un sourire cruel.

« Que fais-tu ici, Sylphide ?

– Que fait-il ici ? ricana Éaque. Voyons… il nous espionne. » Il s'avança d'un pas furieux vers le Basilic pour se planter de toute sa haute taille devant lui. « Dehors, petit serpent ! Cette conversation ne te concerne pas. »

Sylphide n'était pourtant pas décidé à battre en retraite. Pas sans essayer une dernière fois de faire réagir son maître. De plus, la condescendance d'Éaque piqua au vif sa fierté. Il se redressa lui aussi, arrivant presque à la même hauteur que le Garuda.

« Je pense au contraire que cela nous concerne tous », rétorqua le Basilic, ne cillant pas lorsque le Népalais accrocha son regard d'ébène au sien. « Et autant que je sache, je tiens mes ordres du Seigneur Rhadamanthe, et non de vous.

– Espèce d'impudent ! » rugit Éaque, allongeant son poing pour le frapper.

Sylphide fut pourtant assez vif et robuste pour bloquer son poing d'une main. Il savait que ce qu'il était en train de faire tenait du blasphème et qu'il pouvait être dégradé et exécuté pour outrage à un Juge. Sauf que… ils n'étaient plus aux Enfers.

« Sylphide, ça suffit. Sors, maintenant. J'ai à discuter… »

La voix froide et posée de la Vouivre lui glaça le sang.

« Mais maître, je vous en prie— !

– Sylphide, sors, avant que je te mette moi-même à la porte. »

Scrutant le visage de Rhadamanthe, le Basilic comprit que celui-ci ne plaisantait pas. Cela lui fit encore plus mal que si un poignard s'était planté dans sa poitrine : il avait l'impression d'être désavoué.

« Tu connais la sortie… » siffla Éaque en dégageant son poing. « Dehors ! »

Sylphide crispa la mâchoire, résistant tant bien que mal à l'envie d'envoyer son poing dans la figure du Garuda. Il s'était toujours demandé comment Éaque avait été choisi comme Juge malgré ses tendances belliqueuses.

« Bien maître… »

Il tourna les talons et quitta la pièce avant de céder à la tentation de désobéir aux ordres.

« Je n'ai pas dit mon dernier mot », se promit-il.

O

Rhadamanthe serra les dents en voyant son fidèle lieutenant disparaître dans le couloir. Il s'attendait à ce que les derniers événements aient un peu mis à fleur de peau les nerfs du Basilic. Sylphide n'était pas comme Valentine : il pouvait garder le silence et ses pensées pour lui jusqu'à une certaine limite, mais lorsque celle-ci était dépassée… Le jeune homme ne se privait pas de dire ses quatre vérités à qui de droit, quitte à s'attirer des ennuis.

Visiblement, la scène choquante de l'agression de Rune avait fait voler en éclat cette limite.

« Reste en dehors de tout cela, Sylphide. Ne deviens pas comme Rune la cible d'Éaque et laisse-moi prendre les décisions et endosser les responsabilités », pria-t-il silencieusement.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 22h05 (June 5, 2004, 13 : 05 AM GMT +9 : 00)

Dans la Chambre de Milo

Milo les observait, ses yeux scrutant le visage des deux hommes à la recherche de la moindre réaction, positive ou négative. Mais ne voyant rien venir, il se décida à prendre la parole.

« Je pense que nous nous écartons du sujet, qui pour l'instant, est la possible possession ou schizophrénie d'Angelo... »

Son attention se posa sur Saga, dont les traits s'étaient durcis à l'évocation de son passé d'usurpateur. Aphrodite était lui aussi sorti de sa torpeur, et observait l'aîné des Gémeaux avec attention.

« Je suppose que tu te souviens de ce qui s'est passé ce jour-là ? Sans doute tu m'aurais mis à mort si Angelo n'était pas intervenu et ne t'avait pas convaincu de nous choisir comme tes assassins fidèles et dévoués… »

xxxxx

Sanctuaire d'Athéna, Mont Étoilé, 1973

Sven roula au sol devant la violence du coup que Saga venait de lui porter. Sa tête heurta les dalles de marbre de la salle, et il se retrouva plongé dans l'obscurité et le silence pendant quelques secondes. Conscient de la position de faiblesse dans laquelle il se trouvait, il fit tous ses efforts pour sortir des ténèbres dans lesquelles il était immergé. Dans un demi-brouillard, il entrevit la haute silhouette de Saga qui avançait tranquillement vers lui. Seule Athéna savait quelle stupide idée lui était venue de suivre le Pope jusqu'en haut de cette montagne sacrée ! Sa plus grande idiotie ayant d'ailleurs été de ne pas se méfier lorsque le soi-disant maître du Sanctuaire avait disparu de son champ de vision.

Dans un effort quasi surhumain, il parvint à se mettre à genoux, mais fut incapable de se remettre debout. Sans doute Saga lui avait porté un coup trop violent et avait fait en sorte de le paralyser partiellement. Sven se reprocha d'avoir été aussi négligent quant à sa sécurité, avant de sentir qu'on l'attrapait à la gorge et le soulevait de terre.

Suffoquant, il agrippa les poignets de l'homme qui était en train de l'étrangler. Il comprit que ses efforts seraient vains lorsqu'il aperçut les yeux couleur sang et la longue chevelure grise du chevalier des Gémeaux. Il trembla : le gardien de la Troisième Maison n'était pas dans son état habituel.

« Il est fou ! Il va me tuer ! »

La pression sur son cou s'accrut, et il crut que ses os et ses muscles allaient être broyés d'une seconde à l'autre.

« Attends une seconde ! Ne le tue pas tout de suite ! »

Une voix familière résonna à ses oreilles. Le cerveau envahi par un bourdonnement, Sven mit quelques secondes àréaliser que c'était celle d'Angelo. Il poussa un faible cri lorsque l'étau autour de son cou se desserra un peu, et ses jambes ne le tenant plus, retomba à terre. De nouveau plongé dans les ténèbres, il sentit la surface froide du sol glacer son visage, et entendit vaguement des bruits de pas. Angelo marchait vers lui…

« Il a perdu l'esprit… Il va se faire tuer lui aussi ! » songea Sven en relevant légèrement la tête.

Ce qu'il vit le glaça d'effroi : Angelo avait une expression aussi démente que celle de Saga.

O

L'usurpateur regarda avec amusement le jeune chevalier du Cancer s'approcher de lui. L'envie de l'expédier dans l'autre monde le traversa brièvement, mais il repoussa cette idée aussitôt. S'il pouvait cacher la disparition d'un chevalier d'Or, il pouvait difficilement camoufler celle de deux. De plus, une chose l'intriguait : il ressentait en la présence d'Angelo exactement la même aura que si Clavenius s'était tenu devant lui. À croire que l'âme du défunt maître était passée dans l'élève.

« Je vois que ma première impression sur toi est justifiée, Angelo, ou plutôt Masque de Mort. Tu es aussi stupide qu'irrespectueux. Non seulement tu prends des libertés avec les règles du Sanctuaire, en t'en éclipsant sans ma permission, mais en plus tu viens me narguer jusqu'ici… Tu penses que je vais te laisser en vie ? » demanda-t-il d'une voix menaçante.

Angelo émit un petit ricanement, puis glissa un regard à la forme allongée sur le sol du temple. Le cadavre de Shion était toujours entouré d'un étrange halo bleu, et aucun signe de décomposition ne venait entacher l'harmonie de ses traits.

« J'ai une proposition à te faire, Saga… » répondit le Cancer qui, arrivé à la hauteur de Sven, se pencha sur lui.

Il attrapa le Suédois par les épaules, et le força à se remettre debout. Mais Sven, trop sonné par les coups qu'il avait reçus, ne parvint à maintenir sa station debout qu'en s'appuyant contre l'Italien. Celui-ci grimaça d'irritation, mais le tint fermement contre lui pour lui éviter de glisser de nouveau au sol.

« Une proposition ? Je doute que toi et ton ami soyez en mesure de me faire une proposition », rétorqua Saga en s'approchant un peu plus près. Sûr de son effet, il rajouta : « Vous pouvez prier pour votre grâce, à la rigueur… »

A son plus grand étonnement, il vit le visage du jeune Cancer s'orner d'un sourire aussi maléfique qu'insensé. « Il a du cran pour ses quinze ans… ou il est totalement dérangé. En tout cas, je comprends pourquoi Clavenius le détestait ! songea-t-il avec amusement. Mais il pourrait effectivement me servir… Et le Poisson également… »

Saga croisa les bras sur sa poitrine, et toisa Angelo et Sven de toute sa hauteur. Il devait dépasser les adolescents d'une bonne quinzaine de centimètres, son habit noir et or renforçant son allure menaçante.

Comme il s'y attendait, Angelo ne fut guère impressionné et répondit par un nouveau ricanement.

« Je doute que tu nous tues tous les deux. Trois cadavres de chevaliers d'Or, c'est difficile à cacher, même lorsqu'on commande aux portes dimensionnelles… »

Angelo se tut, observant l'effet qu'avaient produit ses paroles sur Saga. Celui-ci n'avait pas bougé, et ne se départit pas du cruel sourire qu'il arborait. Il écoutait pourtant très attentivement le jeune chevalier.

« Ensuite, il me semble que tu es seul dans ton entreprise… N'aurais-tu pas besoin de quelques hommes pour t'épauler ? Des exécuteurs fidèles, qui ne viendraient pas te demander de comptes même s'il s'agit d'éliminer un opposant, mais qui le feraient en l'échange de distinctions et de récompenses bien méritées ! »

Le sourire de Saga s'agrandit encore un peu plus : Angelo n'avait pas seulement l'esprit dérangé, c'était également une crapule ! Exactement ce qu'il lui fallait pour garder les curieux loin du Mont Étoilé, et faire taire les bavards.

« Je vois que tu as à cœur de devenir l'assassin officiel du Pope. Je n'ai aucun doute que tu y parviendras », susurra Saga en réduisant la distance. Il se trouvait désormais si près des deux adolescents qu'il lui suffisait de tendre le bras pour les frapper. Sans surprise, les yeux sombres du jeune Italien brillèrent d'un éclat mauvais alors que celui-ci n'eut aucun mouvement de recul ou de peur.

« J'étais sûr que nous pourrions nous entendre, acquiesça Angelo.

Et lui… Sera-t-il aussi brillant que toi en assassin ? » demanda Saga en désignant Sven d'un geste désinvolte.

Angelo saisit le visage de l'intéressé entre ses mains et le força à regarder Saga.

« Allons, la princesse suédoise, notre maître te pose une question…Réponds ! » commanda Angelo.

O

Sven cligna des yeux plusieurs fois avant que son champ de vision ne redevienne normal. Il aperçut les yeux rouges de Saga qui le fixaient avec une rare intensité. Une vague d'angoisse le submergea alors qu'il comprit que sa vie dépendait très certainement de la réponse qu'il allait donner.

« Je… J'accepte… souffla-t-il, se haïssant de sa réponse.

Parfait ! » ricana Saga, apparemment satisfait.

Sven ouvrit de grands yeux, prenant pleinement conscience de ce qu'il venait de faire.

« J'étais sûr que tu finirais par te montrer coopératif… Aphrodite ! » minauda Angelo.

Toujours sous le choc, Sven ne releva pas le surnom qu'il détestait pourtant tellement. Il fixait Saga, qui continuait à afficher un sourire rapace.

« Masque de Mort ! Aphrodite ! Vous allez me prouver dès ce soir votre fidélité. Mes ordres suivront dans quelques heures », fit-il avant de se retourner, dans l'évidente intention de quitter les lieux.

« Un instant… J'ai une faveur à demander, Grand Pope », l'interrompit Angelo.

Saga tourna légèrement la tête et fixa le jeune Italien de son regard de prédateur.

« Une faveur ? Déjà ? se moqua-t-il. Et laquelle ?

Shion… Puis-je prendre sa tête ? » demanda Angelo de la façon la plus naturelle possible, comme s'il s'agissait d'un banal service.

Toujours appuyé contre lui, le désormais officiellement dénommé Aphrodite lui jeta un regard dégoûté et réprobateur.

« Pour que tu l'accroches au mur de ton temple et fasses comprendre à tout le monde qu'il est mort ? Jamais de la vie ! siffla Saga. Mais ne t'inquiète pas, tu auras d'autres têtes à couper, j'y pourvoirai…

Dommage…Depuis le temps que j'en rêvais », répondit le Cancer en faisant la moue.

Lançant un dernier sourire moqueur à l'encontre des deux jeunes gens, Saga disparut dans les ténèbres des colonnades du temple.

« Pourquoi as-tu fait cela ? Tu trahis Athéna ! » murmura Aphrodite, au bord de l'épuisement.

Angelo sourit à cette remarque et laissa couler son sombre regard vers celui qui fut jadis son ami, et qui devenait son complice.

« Non, erreur, cher Aphrodite. Toi et moi trahissons Athéna… »

xxxxx

« Quoi ! Il avait demandé à prendre la tête de Shion ! s'exclama Milo, interloqué.

– Oui… Aussi horrible que cela puisse paraître, c'est la vérité », soupira Aphrodite.

Saga gardait son regard posé dans le vide, un pli amer s'étant dessiné au coin des lèvres.

« Il était vraiment devenu fou ! Nous ne pouvons pas le laisser redevenir comme ça ! s'insurgea Milo en se levant.

– Et moi je suis certain qu'il n'a jamais été fou ! » protesta Aphrodite en se levant à son tour. « Le vrai Angelo ne se serait jamais comporté comme cela ! Il avait des tendances violentes, certes, mais il faisait tout pour endiguer la violence que son maître tentait de lui inculquer ! Ce n'était peut-être pas un enfant de chœur, mais il n'avait jamais tué avant ce duel avec son maître. Et surtout… » Il baissa la voix. « Et, surtout…Plus j'y pense, et plus je suis certain que s'il avait été dans son état normal, il ne s'en serait jamais pris à ses amis ! »

Milo et Aphrodite s'observaient, haletants.

« Sauf si Angelo, pour se défendre, avait développé une seconde personnalité... » Les deux hommes se tournèrent vers Saga. Sa voix leur était parvenue, voilée et chargée d'émotions. « Comme moi », compléta-t-il.

Puis il regarda Aphrodite et lui fit un triste sourire. Le Suédois n'osa pas poursuivre, ses mots s'étranglant dans sa gorge.

« J'ai développé cette double personnalité de moi-même. Personne ne m'y a forcé ou aidé, poursuivit Saga. Comme moyen de défense contre une réalité qui me terrifiait… »

O

Milo avait envie que Saga se taise. Revenir ne serait-ce qu'en pensée à cette période trouble qu'avait été l'époque de l'usurpation de l'identité du Pope le rendait mal à l'aise, voir même l'écœurait. Le récit d'Aphrodite avait d'ailleurs déjà remué d'assez mauvais souvenirs. Il allait demander à l'ancien Gémeau d'arrêter d'évoquer sa traîtrise lorsque, fixant une nouvelle fois le visage grave de son compatriote, il comprit que celui-ci avait besoin de se confier. De délivrer son âme d'une vérité qui l'oppressait depuis de longues années.

Il prit le parti de se taire, et d'un hochement de tête, fit signe à Saga qu'il était prêt à l'écouter.

O

Les mots étaient parvenus à ses lèvres sans qu'il puisse les retenir. Le secret qu'il tenait bien gardé au fond de son cœur et de son âme s'effritait comme un château de sable en but à une marée puissante et sans pitié. Celle du remords. Cette vérité qu'il avait enfuie au plus profond de lui-même, il l'avait ignorée même après sa résurrection. Il n'en avait jamais soufflé mot à son frère. Car cette vérité, c'était l'aveu d'une faiblesse dont tous le croyaient exempt... Cette vérité, était-ce vraiment le moment de la révéler, à l'heure où ses compagnons attendaient de lui qu'il se comporte en meneur de troupes ? Était-ce opportun de leur montrer que l'homme qu'ils s'imaginaient si fort était en fait bien faible ?

Un léger rire s'échappa de la gorge de Saga.

« Je crois que nous nous éloignons du sujet. »

O

Saga se tut. Aphrodite comprit que l'ancien Gémeau avait beaucoup à dire, mais ne se sentait pas prêt à révéler le secret ultime de sa vie : celui qui l'avait poussé à tuer Shion et à usurper son identité pendant treize années. Lui-même ne se sentait guère d'humeur à écouter ce récit. Le simple fait d'être retombé dans le souvenir de sa propre traîtrise lui laissait un goût amer dans la bouche.

« Se pourrait-il qu'Angelo ait suivi la même démarche ? Se soit inventé un double ne craignant pas son maître, et qui serait devenu incontrôlable ? glissa Milo.

– C'est possible… acquiesça Saga. C'est une hypothèse que je privilégierais à celle de la possession.

– Non, c'est différent ! »

Aphrodite secoua la tête, une moue réprobatrice sur son visage.

« Tu persistes sur la piste de la possession ? demanda Milo d'une voix surprise. Pourtant, ce n'est pas celle qui coule le plus de sources.

– A vraiment ? Alors peux-tu me dire pourquoi tous les chevaliers du Cancer depuis deux cent quarante ans deviennent des véritables psychopathes dès qu'ils sont adoubés ? » s'exclama le Suédois, avant de rajouter, railleur : « Ce n'est pas de la possession, ça par hasard ? Et je te signale aussi que ce n'est pas Angelo qui a commencé sa collection de têtes humaines : c'est le maître de Clavenius !

– Oui, bon, bon… D'accord… Peut-être… Mais de la possession par qui ou quoi ? » demanda Milo en croisant les bras sur sa poitrine. « Saga, tu n'as pas une idée là-dessus ? »

Les regards de Sven et de Milo se tournèrent dans un seul et unique même mouvement vers celui qui avait dirigé d'une main de fer le Sanctuaire, et en particulier la garde rapprochée d'Athéna.

« Non, j'ignore si ton hypothèse est fondée, Aphrodite. Et si elle l'est, j'ignore encore plus ce qui serait à l'origine de cette possession. Mais par contre, je vois qui pourrait le savoir…

– Qui ? demanda Milo d'un air incrédule.

– Shion… Il a régné sur le Sanctuaire pendant deux cent trente années. Le début de sa charge correspond aux premiers problèmes avec les chevaliers du Cancer. Il doit bien savoir quelque chose là-dessus. »

Aphrodite et Milo acquiescèrent silencieusement, un semblant d'espoir adoucissant leurs traits crispés.

« Je vais tenter de le contacter, il a dû arriver à Lyon à l'heure qu'il est », compléta Saga, visiblement soulagé que personne n'insiste sur son cas personnel. Il se leva lentement, et ajouta : « Dès que j'en serai plus, je joindrai James également, et demanderai d'écarter Angelo de la mission.

– Et Camus aussi ! » s'écria Milo en se levant à son tour.

Il se plaça devant Saga, le toisant de toute sa hauteur, comme s'il voulait le convaincre de faire ce qu'il demandait uniquement par sa présence.

« Concernant Camus, je ne suis pas du tout convaincu qu'il ait besoin d'être exempté… Sais-tu s'il va mieux au moins ? »

Milo secoua la tête négativement.

« Non. D'ailleurs, il est temps que j'aille voir où il en est. Il s'est retranché dans ses appartements tout de suite après son malaise et je n'ai pas pu le voir depuis.

– Parfait. Je te laisse vérifier. Mais jusqu'à preuve qu'il ait besoin de rester ici, il partira avec nous en mission. »

Milo soupira à ses paroles prononcées sur un ton légèrement autoritaire.

« Très bien. Je t'apporterai les preuves que tu demandes.

– Et moi, je vais continuer à surveiller Angelo ! » déclara Sven en se levant à son tour.

Saga hocha la tête en signe d'approbation.

« On demande à Shura de s'en mêler ? demanda Milo.

– Non, on va le laisser de côté pour l'instant… Il a d'autres chats à fouetter, annonça Saga en se dirigeant vers la porte.

– Oui, d'ailleurs je me demande bien quoi ? remarqua Milo.

– Une affaire personnelle… » Saga ouvrit la porte doucement, mais s'arrêta sur le pas, hésitant visiblement à sortir. « Une dernière chose… » ajouta-t-il d'une voix légèrement voilée. « Je voudrais que ce que je vous ai dit sur mon propre cas reste entre nous. »

Saga se retourna, cherchant dans les deux regards un signe d'approbation à sa requête.

« Tu ne nous as encore rien dit, Saga. Le secret devrait être facile à tenir », remarqua Milo d'une voix neutre.

Un léger sourire vint orner les lèvres de Saga. Il adressa un dernier signe de remerciement à ses deux compagnons, et referma la porte derrière lui.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 15 (June 5, 2004, 13 : 15 AM GMT +3 : 00)

Sous le Cap Sounion

Bàlint releva la tête avec difficulté, grimaçant sous l'effet du mal de tête qui dévastait son cerveau. Il releva légèrement le buste, et tâtonna d'une main tremblante le terrain où il était. Celle-ci plongea dans un liquide frais, rappelant au vampire où il se trouvait exactement : le tunnel qui était traversé par une mince branche de la rivière souterraine. Il se souvint également qu'il s'était effondré là, il y a un temps qu'il ne pouvait déterminer.

Groggy, il laissa errer son regard autour de lui, ces yeux s'habituant lentement à l'obscurité. C'est alors qu'il vit un visage souriant penché sur lui, la familiarité de ces traits le laissant quasi-muet sous le choc.

« Gàbor... » parvint-il à articuler.

Il sentit une main glisser dans son dos, et une autre serrer son épaule. Gàbor l'aida à se redresser tout doucement, et lorsque Bàlint se retrouva de nouveau le buste droit, il le prit dans ses bras. Bàlint ne réagit pas tout de suite, et se raidit même involontairement sous cette étreinte inattendue et surtout, si difficile à croire réelle. Puis petit à petit, son cerveau se remit à fonctionner et une voix commença à murmurer en lui une phrase qu'il pensait ne jamais entendre : « Ton frère est là, et tu l'étreins ». Il osa enfin resserrer ses bras autour de celui dont il avait tant espéré le retour, alors que sa vision se brouillait derrière un rideau humide.

« Gàbor ! Comment est-ce possible ? C'est un véritable miracle ! »

A suivre dans la Chronique XIII : Chantage (1/4)


Notes:

(1) Paroles tirées du Gaudeamus Igitur : chant étudiant datant du 17ème siècle, il se baserait sur un texte en latin remontant à 1287. Le deuxième couplet pourrait se traduire par :

« Où sont ceux | qui nous précédaient en ce monde | Allez au Paradis | Traversez les Enfers | Si vous voulez les voir »

(2) Dité : dans la Divine Comédie de Dante, Dité est la cité principale des Enfers, s'étendant du Cinquième au Huitième cercle, et dédiée à la punition de divers péchés. Les remparts correspondent au Cinquième Cercle, gardé par les trois Furies et Méduse.

(3) Troisième couplet du Gaudéamus Igitur : « Notre vie est brève | bientôt elle touchera à sa fin | La mort vient vite | Nous arrache cruellement | Personne n'y échappe »