Chronique XIII : Chantages (1/4)
Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 15 (June 5, 2004, 13 :15 AM, GMT +3 :00)
Temple d'Élision
Sylphide s'employait à retendre les cordes d'une arbalète – plus pour calmer ses nerfs que par réelle nécessité – lorsqu'il perçut des bruits de pas dans son dos. Il connaissait la cadence de ceux-ci par cœur, l'ayant entendue pendant près de quatre siècles résonner sur le sol graniteux des Enfers.
« Tu n'aurais pas dû t'en mêler, Sylphide ! Aucun Spectre n'a le droit de s'immiscer dans une conversation entre Juges. »
La voix de Valentine était lourde de reproches. Le Basilic n'en fut pourtant pas étonné : son vieil ami lui avait souvent fait office de voix de la conscience lorsqu'il lui prenait de fouler au pied le protocole des Enfers. Mais cette fois-ci, Sylphide n'avait pas l'intention de l'écouter et était prêt à ruer dans les brancards avec la hiérarchie. Il reposa brutalement l'arbalète devant lui avant de se retourner, son visage affichant toujours sa colère.
« Ça fait un peu trop longtemps que nous les observons se chamailler et prendre les mauvaises décisions en se contentant de soupirer dans notre coin, Valentine !
– Tu n'as pas le droit de juger de leurs décisions, et surtout de celles du Seigneur Rhadamanthe. De plus, la situation que nous traversons est particulière. »
Sylphide poussa un long soupir avant de se lever.
« Je sais que ta loyauté envers lui est sans borne, Valentine… bien supérieure à la mienne, et que tu le sers depuis plus longtemps que moi, mais il serait temps d'ouvrir les yeux : Rhadamanthe s'est trompé. Et continue de se tromper en n'essayant pas de nous faire quitter ce lieu. La priorité, ce n'est pas Rune, mais de nous échapper de ce piège ! » lança-t-il.
Tout autre Spectre que Valentine l'aurait certainement frappé en l'entendant tenir de tels propos à l'encontre de son supérieur, mais la Harpie le connaissait trop bien pour agir ainsi. Il savait très bien que Sylphide était incapable de se taire lorsqu'il voyait une faille se dessiner dans les plans de son maître. C'était d'ailleurs pour cela que Rhadamanthe avait fait du Basilic son premier lieutenant, attribuant à Valentine un rôle plus en retrait.
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« Tu me déçois, Sylphide. Je pensais que tu avais abandonné ton comportement arrogant et irrespectueux depuis longtemps, s'insurgea la Harpie. Je ne t'ai jamais reproché de souligner à notre maître quelques erreurs de tactique de temps à autre, mais là, je te retrouve tel le jour de notre rencontre, lorsque tu n'étais que cet arrogant Basilic fraîchement débarqué aux Enfers !
– Figure-toi que j'aimerais redevenir ce Spectre-là, car j'ai l'impression de me retrouver exactement dans la même situation que lorsque tu m'as rencontré : dans un enfer que je ne connais absolument pas ! » rétorqua Sylphide en empoignant fermement son arbalète.
Il ne quitta pas des yeux Valentine tout en se dirigeant vers la porte principale donnant sur les couloirs hostiles du temple.
« Où est-ce que tu vas ? Tu ne vas tout de même pas désobéir à notre maître et te promener seul dans ce temple.
– Si, et il va falloir t'y habituer ! Je vais chercher Darius, il doit être mis au courant de la situation », répliqua Sylphide en claquant la porte derrière lui.
Cette fois-ci, Valentine ne put s'empêcher de lui hurler son indignation :
« Quartier maître Sil Fitge, tu n'es qu'un âne bâté, et tu le resteras pour l'éternité ! »
Il s'assit sur le bord de la table, soupirant profondément afin de retrouver son calme. Apparemment, son compagnon avait décidé de déterrer son comportement emporté et désobéissant du plus profond de lui-même, redevenant si semblable au jeune Spectre perdu dont il s'était vu confier la garde.
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Les Enfers, Citadelle de Caina, fief de Rhadamanthe de la Vouivre, 1669
Le Spectre de la Harpie s'approcha en silence du maître des lieux, qui se tenait debout sur les murailles, un pied appuyé sur le muret, observant avec un froncement de sourcils la cour donnant sur la prison. Des exclamations s'échappaient de temps à autre du contrebas, rendant Valentine un peu perplexe : quel prisonnier pouvait donc se permettre d'être aussi bruyant devant un Juge des Enfers ?
« Ah, Valentine. J'ai un service à te demander… »
Aux mots de Rhadamanthe, la Harpie mit un genou à terre et s'inclina bien bas, ne se relevant que lorsque son maître le lui autorisa d'un geste.
« Oui, monseigneur ? »
Pour tout début d'explication, Rhadamanthe pointa le Spectre qui déblayait des blocs de pierre avec force coups de vent, tout en grognant des mots dans une langue inconnue.
« Le nouveau Spectre du Basilic ? se hasarda-t-il. Je ne comprends pas ce qu'il dit…
– Exact, le nouveau Spectre du Basilic, placé sous l'Étoile Céleste de la Victoire, et qui m'invective en néerlandais, acquiesça Rhadamanthe entre ses dents. Je sais que l'Étoile de la Victoire est sauvage, mais là, Sylphide commence vraiment à épuiser ma patience.
– Sylphide, c'est donc son nom ? » murmura Valentine.
Il était plutôt agréable, évoquant les génies mythiques et séduisants du même nom, tranchant franchement avec l'attitude du fauve qui se démenait six mètres sous eux.
« C'est ce que j'ai compris… Il a été reconnu par l'Étoile Céleste il y a quelques jours, mais il est totalement incontrôlable. Il refuse catégoriquement mon autorité depuis lors, si bien que je l'ai mis en prison dans l'espoir de lui remettre les idées en place. Il en a brisé les murs cette nuit. Je l'ai donc puni à des travaux forcés pour remettre en état la cour. Mais cela ne résoudra pas le problème…
– Je vois. Pardonnez ma question… mais que puis-je faire pour vous ? »
Un regard doré se posant sur lui le fit baisser la tête.
« Bien que tu n'aies pas vécu exactement à la même époque que lui, ton passé d'homme est similaire : vous étiez des explorateurs et des soldats, entraînés aux Enfers un peu avant votre vingtième printemps. Il y a des chances qu'il se braque moins avec toi qu'avec moi. Essaie au moins d'obtenir qu'il se calme, sinon je serai obligé d'utiliser des moyens beaucoup plus persuasifs. Ce serait fâcheux que je doive le briser d'entrée de jeu.
– À vos ordres, monseigneur. »
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Valentine entra dans la cour sans appréhension particulière, marquant juste un temps d'arrêt en voyant avec quelle aisance le Basilic faisait voler les blocs de pierre autour de lui. On aurait dit qu'il était plus décidé à aggraver les dégâts plutôt qu'à les résorber, d'ailleurs.
« Goedendag! » commença-t-il, se rappelant le seul mot de néerlandais qu'il connaissait.
« Wie bent u? Waar ben ik? Van wie ben ik de gevangene? le pressa le Basilic.
– Oh, là ! Doucement… je ne parle pas cette langue », s'empressa-t-il de rajouter dans la langue commune usitée aux Enfers.
« J'ai demandé : « qui êtes-vous ? Où suis-je ? De qui suis-je le prisonnier ? » Et j'ai une question supplémentaire : quel est ce dialecte que nous parlons, que je suis certain de n'avoir jamais étudié et que pourtant je maîtrise parfaitement ? »
La Harpie comprit tout de suite d'où venait le problème : le nouveau Basilic en titre n'avait pas la moindre idée de ce qu'il était devenu. Un phénomène courant lors du premier éveil, les souvenirs des épreuves initiatrices aux Enfers étant invariablement effacées de leur mémoire.
« Puis-je savoir quels sont tes derniers souvenirs, Sylphide ?
– Sil Fidje… Mon nom, c'est Sil Fidje, pas Sylphide ! Vloek het ! Vous autres Anglais n'êtes pas fichus de prononcer mon nom correctement !
– Du calme … Hum, Syl'… Et je ne suis pas Anglais », répondit Valentine. Il enleva lentement son casque, donnant la preuve qu'il n'était pas venu se battre. « D'ailleurs, le concept de nationalité n'a plus vraiment de sens pour des êtres comme nous.
– Des êtres comme nous ? » Sylphide ôta lui aussi son casque qui couvrait jusqu'à présent les deux tiers de son visage. « Non, mais, c'est une plaisanterie ! »
Valentine se détendit en constatant que le Basilic avait l'air bien moins terrible une fois le visage découvert. Ses traits doux et encore légèrement empreint d'adolescence atténuaient l'effet sauvage donné par sa chevelure blonde indomptée. Dans un vain effort d'en imposer, Sylphide fronça les sourcils et coinça son casque entre sa taille et son bras gauche, puis posa sa main droite sur sa hanche dans une pause de conquérant.
« Au cas où tu ne le saurais pas, je suis Sil Fitge, quartier maître à bord du Halve Maen (1), navire de la Compagnie Hollandaise des Indes, tombé dans une embuscade tendue par trois navires anglais au large de Batavia le 16 mai 1618. Le dernier souvenir que j'ai, c'est celui d'un boulet de canon pulvérisant la Sainte Barbe où je me trouvais. Lorsque je me suis réveillé, je portais cette armure et… » Sylphide pointa son doigt en direction de Rhadamanthe avant de poursuivre d'un air renfrogné : « Cet Anglais me donnait des ordres ! De quel droit ose-t-il ? »
Valentine étouffa un léger rire. Il avait la confirmation du problème que rencontrait Sylphide : seuls ses souvenirs d'humain lui restaient. Il tourna le visage vers la Vouivre et lui adressa un message mental.
« Ne vous inquiétez, monseigneur. Je m'occupe de répondre à ses questions. Il réagit ainsi parce qu'il ne sait plus où il en est. »
À son plus grand soulagement, Rhadamanthe hocha la tête et disparut des remparts. Plus libre de ses mouvements, Valentine reporta son attention sur le jeune Spectre et lui sourit. Il lui était sympathique, finalement, le Basilic, avec son faux air de terreur.
« Viens, asseyons-nous, Syl' », offrit-il en désignant deux blocs de pierre qui feraient merveille en guise de banc. « Je vais tout t'expliquer. »
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Valentine ne put s'empêcher de sourire en se remémorant cette première prise de contact. Finalement, Sylphide lui avait été reconnaissant de lui donner toutes les informations nécessaires. La Harpie avait fait le lien entre le Basilic et la Vouivre jusqu'à ce que le Spectre et le Juge arrivent à se parler, puis à s'apprécier. Sa plus grande fierté avait même été de voir Sylphide le surpasser dans la hiérarchie, et devenir un appui précieux sur lequel Rhadamanthe pouvait compter. Avec le temps, le fougueux serpent avait appris à tempérer ses humeurs, jetant un « coup de gueule » uniquement si nécessaire, et en y mettant les formes.
« Et si tu avais raison Sylphide ? Et si c'était vraiment le moment de réagir, quitte à aller à l'encontre des Juges ? » s'interrogea-t-il.
Finalement, peut-être valait mieux laisser faire son vieux camarade…
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« Quartier maître Sil Fitge, tu n'es qu'un âne bâté, et tu le resteras pour l'éternité ! »
Le cri de la Harpie lui parvint à travers l'épaisse porte, aggravant sa mauvaise humeur.
« Âne bâté toi-même, Valentin Le Bec-Crespin. Ce n'est pas moi qui suis allé m'enrôler dans les Chevaliers de l'Ordre de Malte pour défendre un caillou ! » gronda-t-il comme si son ami pouvait l'entendre. « Et c'est Sylphide, et plus Sil Fitge maintenant ! »
Il fixa les ténèbres du couloir qui s'étendaient devant lui. Il lui semblait même pouvoir entendre les bruits émis par les griffes et les canines des êtres maléfiques terrés au plus profond de ce temple.
« Pas le moment de verser dans la psychose, Syl', s'encouragea-t-il. Il faut vraiment que je trouve Darius. »
Le seul problème étant qu'il n'avait aucune idée quant à la localisation de l'espion.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 22 h 15 (June 5, 2004, 13 :15 AM, GMT +9 :00)
Chambre de Camus
Ambre s'éveilla comme d'un rêve. Elle se demanda où elle se trouvait, avant que les souvenirs de ce qu'il s'était passé quelques heures auparavant ne refassent surface à son esprit. Elle ferma les yeux, tentant de revivre mentalement cette union qui avait été si intense. Les quelques images qui défilèrent devant ses yeux envoyèrent de délicieux frissons le long de son dos. La voluptueuse sensation s'arrêta pourtant lorsque, tâtant l'oreiller puis les draps près d'elle, elle s'aperçut que son partenaire n'était plus à ses côtés.
« Camus ? » appela-t-elle, cette fois-ci totalement éveillée.
Son regard se reporta vers la fenêtre, où la silhouette de son compatriote se découpait en ombre chinoise dans la clarté de la lune.
« Tu t'es levé ? Pourtant, personne n'a dit que nous en avions terminé... » dit-elle d'une voix aux accents coquins.
Elle ajusta le drap autour de son corps, faisant en sorte de nouer gracieusement les bords au-dessus de sa poitrine, et de préserver l'harmonie de sa silhouette. Satisfaite de la façon dont elle avait arrangé le tout, elle se leva, telle Vénus sortie de son huître, et se dirigea à pas lents et chaloupés vers son Adonis. Sa main droite se posa doucement sur une épaule, appréciant la musculature bien dessinée, puis ses lèvres caressèrent la mâchoire, alors que ses cheveux de feu se déversaient en cascade dans son cou.
Pourtant, Ambre éprouva le plus grand étonnement lorsqu'elle sentit Camus se raidir sous l'effet de son assaut séducteur.
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Camus sentait la saveur sucrée de son parfum et la soyeuse texture de ses lèvres, traçant avec sensualité sa mâchoire. En se retournant, il pourrait voir les traits harmonieux et les yeux si verts et si envoûtants de la belle. Ambre était belle, séduisante, et nombreux devaient être les hommes qui auraient aimé être à sa place. Mais...
« Les deux lettres « M » entrelacées... »
En un flash, elles réapparurent devant ses yeux, réveillant la douleur dans son épaule, et rendant le toucher d'Ambre sur sa peau quasiment intolérable. Camus sentit le besoin impérieux de s'en affranchir. Sans crier gare, il se leva de son fauteuil et toisa la jeune femme d'un regard qui se voulait grave, mais où flottait également une violence jusque-là absente.
« Comment peux-tu nous trahir ainsi : tu fais partie de la Milice Noire ! » avait-il envie de hurler. Il se retint pourtant : si Ambre jouait un double jeu, il devait découvrir ses motivations à tout prix. De plus, l'éveil de la conscience de Gàbor dans la sienne brouillait passablement ses capacités de réflexion.
« Je me suis assoupi... Je réfléchissais à la mission de demain et j'ai laissé la fatigue prendre le dessus. »
Il s'interrompit, conscient que ses paroles, comme le ton de sa voix, trahissaient son état de confusion. Il chercha dans son esprit la suite de son monologue, lorsqu'il aperçut le réveil matin posé sur la table de nuit.
« 10 h 15... Il est tard, et nous devons nous lever tôt demain matin. On devrait peut-être songer à nos bagages respectifs... Je n'ai pas fait les miens, et je suppose que c'est la même chose de ton côté. Tu devrais peut-être rentrer et tout préparer ? »
Ambre cligna des yeux, visiblement un peu surprise, puis esquissa une sorte de mou.
« Oui..., répondit-elle, peu convaincue. Enfin, tu sais, je n'avais pas l'intention d'emmener des tonnes d'affaires, non plus. Je pars en mission pas en visite touristique. De plus... » Elle traça d'un doigt tentateur les lèvres du jeune homme. « De plus, je pensais que tu voulais me connaître un peu plus... »
Camus retint un tremblement, alors que les deux lettres flashaient de nouveau devant ses yeux. Il lui fallut faire appel à toute sa concentration pour réprimer la violence qui montait en lui. Malgré le sentiment proche de la répulsion qu'elle lui inspirait, Camus ne voulait pas blesser Ambre.
« Je le désire plus que tout, mais... je pense que nous devrions remettre tout cela à plus tard, après la mission, pour ne pas nous détourner de celle-ci », balbutia-t-il.
La jeune femme recula en fronçant les sourcils, visiblement intriguée par le manque de conviction dans sa voix.
« Mais pourquoi ?
– Parce que c'est la première fois que je suis mêlé à une opération au nom de l'Ordre d'Ermengardis. Cela me rend légèrement nerveux, et j'aimerais faire les choses bien... Je vais avoir besoin de me concentrer sur cela, et uniquement sur cela, tu comprends ? »
Ambre sembla réfléchir, tout en resserrant comme elle pouvait le drap qui commençait à glisser, découvrant – comme par hasard – sa poitrine.
« Je vois... Je respecte ton choix, fit-elle finalement, visiblement dépitée.
– Merci, je savais que tu comprendrais ! »
Ce fut tout ce que Camus fut capable de répondre. Il se tourna de nouveau vers la fenêtre, tentant d'ignorer les bruissements de tissus qui lui parvinrent, alors qu'Ambre se débarrassait de sa toge improvisée et enfilait ses sous-vêtements, son pantalon et son haut.
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« Camus ? »
« Il n'est vraiment pas normal, une fois de plus », songea-t-elle, se retenant de rajouter le mot mufle à la fin de sa pensée. Vexée, elle l'était, indéniablement. Elle était plutôt du style à avoir du succès auprès des hommes, mais était également de celles qui accordaient peu ses faveurs. Camus aurait dû se sentir flatté d'être l'heureux élu – bien que dans le cas précis, les rôles aient été quelque peu inversés.
Mais l'argument de Camus était tout à fait légitime, et Ambre connaissait trop le passé de l'ancien chevalier pour ignorer que la simplicité ne faisait pas partie de sa personnalité.
« J'espère que tu pourras te reposer un peu avant le départ. »
Et elle sortit, gardant sa déception pour elle-même.
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Camus soupira en entendant la porte se refermer derrière Ambre. Il ferma les yeux, s'octroyant un moment de silence, nécessaire pour retrouver le calme qui lui manquait, et dompter la violence que l'âme de Gàbor lui apportait.
Son répit fut de courte durée, et la sonnerie de son téléphone portable se rappela à son bon souvenir. Il saisit le petit appareil rouge, posé sur la table à côté de lui et l'ouvrit. Le numéro ne s'affichait pas, remplacé par « appel d'origine indéterminée », preuve qu'il provenait de l'étranger. Camus le coupa sans aucun remords, et jeta l'appareil sans ménagement sur le sofa près de lui.
Si Gàbor avait besoin de se calmer, Camus, lui, n'avait nulle envie que son passé se manifestât maintenant.
Chambre d'Angelo
Depuis combien de temps gisait-il ainsi, maintenu par une indéfinissable mais forte pression sur tout son corps ? Depuis combien de temps la voix de Salem ne résonnait-elle plus à ses oreilles, alors qu'elle l'observait de ses yeux d'un noir profond, mais qui étaient parfaitement visibles malgré les ténèbres de la pièce ? Angelo se laissa de nouveau parcourir par d'incontrôlables frissons d'angoisse : plus les minutes s'écoulaient, plus Salem réfléchissait, et plus sa contre-attaque serait terrible.
Puis le silence fut rompu…
« Regarde… Regarde ce que ton entêtement va causer », murmura Salem.
Angelo fit tous ses efforts pour garder les yeux ouverts et repousser les images que lui envoyait le démon de la Vengeance, mais rien n'y fit.
Il vit tout d'abord une pièce, semblable à sa chambre.
Saga rentra dans ses pénates, visiblement préoccupé. Il alla directement à son bureau, et décrocha le combiné du téléphone. Avant de le reposer, hésitant à passer son appel. Tournant le dos au miroir accroché au mur, il ne s'aperçut pas que sa surface se troublait et qu'une forme se matérialisait à son envers. La silhouette se précisa, avant de laisser apparaître un homme de haute stature, vêtue d'une longue tunique noire richement brodée, et d'un lourd collier. Son visage était couvert d'un masque, encadré par de magnifiques cheveux argentés, qui cascadaient sur ses épaules et dans son dos.
L'homme marchait d'un pas lent, et ne s'arrêta pas lorsqu'il parvint à la surface du miroir. Il le traversa gracieusement, comme s'il ne s'agissait que d'un simple voile. Une fois dans la pièce, il dégagea une main de sa tunique, révélant ce qu'il tenait : une dague en or, souillée de sang.
Toujours absorbé dans ses pensées, Saga ne prêta pas attention à la nouvelle présence.
« Non ! hurla Angelo.
– Quoi, tu ne trouves pas cela drôle ? Faire tuer Saga par son double maléfique, avec la même dague qui lui a servi à poignarder à mort Shion et commettre sa tentative de meurtre sur Athéna ? s'esclaffa Salem d'une voix faussement indignée. Histoire de lui rappeler que le crime ne paie pas… Enfin, sauf si on évite de se faire pincer.
– Non ! Arrête cela, tout de suite ! »
Toujours plaqué au sol, Angelo enrageait de colère. Salem lui jeta un regard amusé.
« Es-tu prêt à m'obéir ? demanda-t-elle, plus matoise que jamais.
– Non !
– Très bien… Dans ce cas-là, que dis-tu de ceci ? »
Une nouvelle image assaillit Angelo. Il vit deux silhouettes déambuler sur un chemin du jardin, qu'il reconnut comme celui menant du pavillon à l'hôpital du quartier général.
Shura et Shina marchaient tout en conversant joyeusement. Les yeux de la jeune femme devaient briller un peu trop intensément à chaque fois que son regard se posait sur Shura. Celui-ci osait à peine la regarder, mais ses traits étaient ornés d'un tel sourire qu'il n'était pas difficile d'en déduire qu'il appréciait particulièrement la compagnie de Shina.
Tout enivrés de la présence l'un de l'autre, ils ne remarquèrent pas la silhouette qui venait d'émerger d'un bosquet de buissons. Pourtant, l'armure ailée étincelait de mille feux d'or.
Angelo n'eut aucun mal à le reconnaître. Sa surprise se peignit tellement évidemment sur son visage que Salem éclata de son rire de démente. Elle parvint à vaincre son euphorie et abaissa sa main jusqu'à frôler la joue ambrée :
« Oh, pauvre, pauvre petit ange... Aurais-tu peur ?
– Comment as-tu fait pour le faire revenir ? C'est impossible… Ce ne peut pas être lui !
– Mais si, c'est bien Aiolos que tu vois…
– Tu mens, ce ne sont que des hallucinations ! Tu n'as pas le pouvoir de faire revenir les morts de l'au-delà !
– Vraiment, tu veux que je te prouve le contraire ? »
D'un geste rapide et précis, Aiolos se saisit de son arc et banda une flèche. La pointe de celle-ci brilla d'un étrange éclat, visant droit la nuque de Shura.
« Es-tu prêt à accorder à ce cher Aiolos une vengeance bien méritée ? Après tout, il n'a même pas eu droit à une seconde vie. Il a le droit de s'octroyer une petite compensation, tout de même ! La vie de son meurtrier par exemple… »
Salem ricana, comme amusée par son propre stratagème et par les efforts d'Angelo pour nier ce qu'il voyait. Celui-ci secouait la tête, répétant comme une litanie les mêmes mots :
« Tu mens… Tu mens…
– Vraiment ? Mais ce n'est pas tout ! »
Aphrodite marchait dans le couloir, un pli soucieux barrant son front. Trop perdu dans ses pensées, il n'aperçut pas l'homme qui le suivait à faible distance. Il avançait d'une démarche féline, malgré la lourde armure noire qui revêtait son corps. Ses cheveux turquoise retombaient gracieusement sur le métal sombre, apportant une vénéneuse beauté à sa présence inquiétante. Il porta à son visage une splendide rose rouge, dont il huma le parfum avec délice, un léger sourire graciant ses traits, comparables à ceux d'une femme.
« Qu'est-ce donc encore que cela ? » rugit Angelo.
Salem étouffa un rire d'un geste faussement pudique.
« Comment faire plus plaisir à ton cher Sven qu'en le faisant tuer par lui-même ? La beauté, assassinée par la beauté… N'est-ce pas une belle fin ?
– Tu es complètement folle !
– Oh, oui ! Mais en tout cas, le moment est venu de choisir, Angelo. Ou tu m'obéis, ou tes amis mourront dans les secondes qui suivent ! répondit Salem d'un ton sec. Et si jamais tu décidais de les sacrifier... Et bien... » La voix de Salem baissa jusqu'à ne devenir qu'un murmure. « Si tu les sacrifies, je n'hésiterai pas à m'en prendre à ton Ambre adorée, et à tes amis Milo et Camus, en dernier recours. »
Salem lui envoya de nouvelles images mentalement.
Dans sa chambre, Saga ne voyait toujours pas la dague que son double brandissait, visant son cœur. À l'extérieur, Shura marchait d'un pas tranquille, souriant en regardant Shina, ignorant la flèche qui volait dans les airs, droit sur sa nuque.
Dans le couloir du Pavillon, Aphrodite ne soupçonnait pas qu'une rose noire était prête à le frapper.
« Non ! Arrête ! Je t'en prie ! Je ferai ce que tu veux ! supplia Angelo. Mais ne leur fais pas de mal… »
Les visions cessèrent aussitôt, laissant place à l'obscurité de la pièce. Angelo fixait les ténèbres : sa poitrine lui faisait mal à chaque inspiration, trop saccadée, et son cœur battait à en déchirer sa cage thoracique.
Chambre de Saga
Saga reposa le combiné, sentant comme un courant d'air dans son dos. Ou plutôt, il avait eu l'impression qu'un objet l'avait légèrement effleuré. Il se retourna, et inspecta la pièce avec attention. Personne, il n'y avait personne d'autre que lui, dont le visage grave se reflétait dans le miroir.
Jardin entre l'hôpital et le Pavillon
Shura sentit une légère douleur dans le cou, ressemblant à une piqûre d'insecte. Il porta sa main à sa nuque, massant légèrement la peau brusquement irritée.
Shina fronça les sourcils en voyant l'air contrarié de l'Espagnol.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-elle.
Shura haussa les épaules, tentant de regagner une expression plus engageante.
« Non, ce n'est rien, j'ai dû me faire piquer par un moustique, une fois de plus… »
Couloirs
Aphrodite sentit une petite collision dans son dos, comme si quelqu'un lui avait lancé une boulette en papier. Il se retourna, et constata qu'il n'y avait ni boulette en papier, ni vilain farceur en vue.
« Décidément, j'ai des hallucinations ce soir », fit-il en soupirant.
Chambre d'Angelo
Salem ne put s'empêcher de sourire à cette supplique, et au spectacle qu'Angelo offrait. Elle se pencha sur lui et observa son visage. Les yeux étaient mi-clos, et seule une légère lumière filtrait à travers ses cils. Il semblait n'exprimer aucune émotion particulière, et gisait en dessous d'elle, tel un pantin brisé. Seul le battement de son cœur, au rythme frénétique, prouvait qu'il était encore vivant.
« Jamais il n'avait osé me tenir tête de la sorte ! » s'extasia Salem en passant une main affectueuse dans la chevelure rebelle. « Jamais je n'avais dû pousser mes illusions si loin pour qu'il cède ! C'est vraiment en perdant ses pouvoirs qu'il est devenu un magnifique chevalier…»
Elle se pencha de nouveau sur lui, tout en continuant sa douce caresse.
« Angelo... J'ai bien compris que tu ne voulais pas être possédé... Je n'insisterai donc pas. Mais il reste que tu m'appartiens. À partir de maintenant, tu seras mes yeux, mes oreilles, mes poings. Tu me transmettras tout ce que tu entendras, verras, et tu frapperas qui je te dirai de frapper, lorsque je te le dirai. Et si tu refuses... »
Salem se pencha encore un peu plus, laissant ses lèvres effleurer celle d'Angelo.
« Et si tu refuses de jouer mon jeu, tes amis mourront. Tu as vu jusqu'où je peux aller. Je ne retiendrai jamais mes coups, c'est toi qui devras céder… »
Elle sourit en voyant que le visage d'Angelo ne changeait pas d'expression. Seule l'accélération soudaine de ses battements de cœur lui fit comprendre qu'elle avait touché juste.
« C'est bien... Je te laisse prendre du repos. Tu l'as bien mérité... » conclut-elle, satisfaite.
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La vision d'Angelo était trouble, et il laissa ses yeux se fermer. Il pouvait sentir sur sa peau les caresses de cette maudite créature.
Au moins, elle n'essaierait pas de posséder son corps et son âme. Il avait ainsi des chances de garder un tant soit peu de lucidité pour la freiner dans ses exactions. Mais l'épreuve serait terrible pour lui, il le savait. Il avait l'impression de passer de nouveau la porte des Enfers, et s'aventurer dans ses terres hostiles et mortes.
« Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate... (2)» murmura-t-il avant de laisser les ténèbres le gagner.
Appartements de Saga
Saga passa en revue toute sa chambre, presque certain que quelqu'un s'y trouvait avec lui quelques minutes auparavant. Il n'avait tout de même pas rêvé ! Ou alors comment expliquer cette sensation si réelle que quelqu'un s'était tenu derrière lui pendant quelques instants ?
« Le manque de sommeil, je suppose... » finit-il par décréter, se remémorant qu'il était revenu dans ses quartiers pour une chose bien précise : contacter James.
Il ne fut pas long à saisir le combiné et à composer le numéro du téléphone portable personnel du Grand Maître de l'ordre. La voix grave et autoritaire se fit entendre après seulement deux sonneries.
« James Gladstone à l'appareil.
– James, c'est Saga.
– C'est bien ce qu'il m'a semblé... Tout se passe bien du côté des préparatifs de ton équipe ? »
Le ton sur lequel la question était posée tenait plus de l'affirmation que d'autre chose. Saga sut d'emblée que James soupçonnait de quoi retournait son appel. « C'était à prévoir... C'est un vampire, il peut déchiffrer les pensées des mortelles » se résigna-t-il.
« C'est justement à cause des préparatifs que j'appelle...
– Je m'en doutais... J'ai déjà eu des échos de la part d'Eleny. Quel est donc l'objet de ta demande ?
– Je voudrais qu'Angelo soit écarté de la mission à Venise et placé en observation, ici.
– Sous quel motif ?
– Il n'est pas dans son état normal. Nous avons développé plusieurs hypothèses, et nous en avons retenu deux : la schizophrénie... » Saga avala difficilement sa salive. Bon sang que ce mot était difficile à prononcer pour lui ! « ... ou la possession.
– Je vois... Et la deuxième demande ?
– Il se pourrait que Camus ne soit pas en état de participer à la mission, lui non plus... J'attends de plus amples informations de la part de Milo.
– C'est tout ?
– C'est tout ? Comment cela ? »
Saga fronça les sourcils, trouvant la façon de répondre de James plutôt désarçonnante. Oui, c'était tout ce qu'il avait à demander, mais c'était déjà beaucoup !
« J'ai déjà refusé ces deux requêtes à Eleny... Ce n'est donc rien de nouveau pour moi. »
Le vampire avait refusé ! Tout s'expliquait donc. Saga sut qu'il allait devoir joueur serrer.
« James, je te prie de bien vouloir reconsidérer ta décision. Il s'est passé des événements étranges autour d'Angelo ses dernières heures, sans que l'on puisse identifier d'où cela provient. Je ne pense pas que nous puissions risquer sa vie et celle des autres membres de l'équipe à la légère !
– Au contraire, ces événements – quels qu'ils soient – prouvent qu'Angelo est une pièce maîtresse pour parvenir à Sylvenius. Je ne compte pas m'en priver pour des considérations personnelles.
– Des considérations personnelles ? James, nous parlons de vie humaine ici, pas d'un objet !
– Et nous ignorons tout de Sylvenius et de ses projets, ni combien de vies humaines ils menacent... Donc oui, je le répète : je ne compte pas me priver de la piste Angelo pour des considérations personnelles. »
Le ton sur lequel James avait parlé n'appelait aucune protestation. Saga sentit pourtant qu'il ne pouvait pas abandonner si facilement, mais ne parvint qu'à initier un :
« Je ne suis pas d'accord sur cette façon de...
– Saga, je sais parfaitement ce que tu penses, mais je ne peux te donner raison. Nos connaissances de l'ennemi sont trop minces pour laisser échapper un quelconque moyen de ferrer le démon dirigeant l'Ordine di Silni. Je ne te demande pas de souscrire à cette vue, mais tout au moins d'obéir. Et si tu devais me faire défaut, je suis certain que d'autres maîtres d'escadron seraient ravis d'assurer la tâche de m'amener Angelo et Camus à Venise. »
Saga resta muet devant cette diatribe, distillée sur un ton neutre, mais au contenu si terrible.
« Bien reçu, finit-il par répondre entre ses dents.
– Parfait. La conversation est donc terminée... À demain. »
Une sonnerie clôtura l'appel, signalant que James avait déjà raccroché. De toute façon, il n'avait plus aucune envie de discuter avec le Grand Maître après ces dernières paroles.
« C'est donc ce que nous sommes pour lui et l'ordre d'Ermengardis ? Des pions, à l'image de ce que nous étions pour le Sanctuaire d'Athéna ? »
Il se laissa aller dans le fauteuil le plus proche et cacha son visage dans ses mains.
Italie, Venise, 5 juin 2004, 15 h 45 (June 5, 2004, 13 :45 AM, GMT +2 :00)
Escadron de Venise
James reposa le combiné un peu brutalement, de manière que celui-ci glissa sur la surface plastique et s'immobilisa de travers. Le Grand Maître le cala plus correctement sur sa base d'un geste énervé.
« Bon sang ! Pourquoi suis-je le seul à voir que nous sommes au bord du précipice et qu'il va falloir user de tous les moyens pour s'en sortir ! » gronda-t-il.
« Parce que ton imprudence a amené l'Ordre d'Ermengardis à cette position de faiblesse, et que deuxièmement, ce n'est pas la vie de tes amis que tu risques... » songea-t-il. Pour la première fois depuis longtemps, il maudit presque sa conscience, distillant le remords et l'incertitude quant à ses décisions.
Mais le moment pour montrer ses doutes n'était pas opportun : il n'était pas seul dans cette bibliothèque.
« Approche, Massimo. »
La silhouette courte et bedonnante d'Andreotti émergea de l'ombre de l'une des étagères. Le Maître de l'escadron de Venise parcourut les quelques mètres le séparant du bureau de James d'un pas digne, tenant dans ses mains un mince dossier à la couverture cartonnée bleue.
« Monseigneur, je vous apporte le dossier sur Mademoiselle Ambre-Liancourt et la famille d'Adémar de Liancourt. »
James leva un regard surpris sur son subordonné.
« Pardon ? Je ne vous ai jamais demandé cela...
– Je sais... Mais l'un de nos experts est retombé plusieurs fois sur des références à la famille de cette demoiselle dans ses recherches sur la Milice Noire. Et comme il semblerait qu'elle soit proche de vous... Bref, vous devriez lire. »
James jeta un bref coup d'œil au dossier, maintenant posé à plat devant lui.
« Je vois... Et concernant il Signore Matteo Visconti ?
– Nos experts font tous leurs efforts pour trouver les informations le plus rapidement possible. »
« Cela veut dire qu'ils n'ont rien pour l'instant... » Cependant, James ne put qu'admirer la finesse d'esprit de Andreotti n'ayant rien à fournir sur ce qui lui avait été demandé, il avait dû lancer ses limiers sur une autre piste, qui s'était avérée fructueuse.
« Je vous remercie... »
Andreotti salua discrètement de la tête et entreprit de se retirer.
« Oh ! Une dernière chose... »
L'Italien s'immobilisa, regardant son maître avec attention.
« Oui ?
– J'aimerais un peu de thé... Cela fait longtemps que je n'ai pas honoré cette tradition de mon pays », répondit James, esquissant un léger sourire qui découvrit ses canines.
France, Lyon, 5 juin 2004, 15 h 50 (June 5, 2004, 13 :50 AM, GMT +2 :00)
Quartier Général de l'Escadron de Lyon
Shion entra à pas feutrés dans la salle de réunion, et balaya l'assistance du regard. Il reconnut tout de suite Dohko, adossé sagement à un mur, et Shaka, assis sur une chaise non loin de lui. Tous deux écoutaient attentivement les explications délivrées par un homme en treillis militaire. Le Comte se tenait debout devant eux, son téléphone portable rivé à son oreille, et son front orné d'une profonde ride soucieuse. Il était flanqué d'un autre homme dont Shion ne connaissait pas l'identité. À bien y regarder, il y avait dans cette pièce une bonne dizaine de personnes que Shion n'avait pas encore croisées depuis son arrivée.
Il s'approcha du groupe du Comte, voyant que Dohko lui faisait signe de se joindre à la conversation.
« Ah, je vois que nous sommes au complet ! » s'exclama De Grandfort en se retournant sur lui, après avoir enfourné son cellulaire dans la poche de sa veste. « Laissez-moi vous présenter le chef de commando qui vous accompagnera dans votre expédition... Monsieur Thomas Letelier. »
L'homme que le Comte désigna à Shion lui fit un salut quasi-militaire. D'ailleurs, sa physionomie indiquait que celui-ci avait dû être un professionnel de l'Armée avant de rejoindre les rangs de l'Ordre. Ce qui expliquait également la présence du treillis dans la pièce.
« Messieurs, nous pouvons commencer le briefing », déclara Letelier en faisant signe à l'un de ses lieutenants de baisser l'intensité de la lumière.
L'obscurité prit place, et le silence se fit. Shion s'aperçut alors que des faisceaux rouges émergeaient de trois réflecteurs posés en triangle au centre de la pièce. Un quatrième rayon lumineux partit du plafond, et vint croiser les trois existants. La forme d'une colline se dessina trait par trait, rocher par rocher, édifice par édifice.
« Non, mais qu'est-ce que c'est que cela ! » s'exclama Dohko en sursautant. Shaka et Shion étaient quant à eux muets de stupéfaction.
« Une simulation en trois dimensions du lieu de votre mission... répliqua De Grandfort avec flegme. Encore à l'état expérimental, mais marchant déjà suffisamment pour être utilisé. Je suis sur que les Américains vont nous l'envier. »
La représentation de la colline était désormais très précise, et on pouvait distinguer la basilique à son sommet, une église à ses pieds, et des ruines en forme d'amphithéâtre en son milieu.
« Messieurs, notre objectif se situe à quinze mètres de profondeur en dessous du théâtre antique… » commenta Letelier.
En parfaite synchronisation avec son explication, un point vert s'alluma en dessous du colisée. Puis la colline sembla pivoter sur elle-même, plongeant les occupants de la salle au cœur de ses entrailles. La vue générale avait désormais fait place à un gros plan du gigantesque édifice, surplombant un réseau complexe de galeries.
Un autre point, cette fois-ci bleu, se mit à clignoter à une bonne distance de l'arène, en surface.
« Comme vous vous en doutez, l'accès à ce réseau de galeries ne se trouve pas tout près du théâtre en lui-même. C'est un haut lieu touristique, et il aurait été déjà découvert depuis belle lurette. Non, l'entrée est cachée dans le sous-bois qui se trouve à l'ouest du théâtre, et qui est matérialisé par le point bleu. Celui-ci est l'unique porte pour accéder au réseau de galeries. »
Du point bleu se mirent à serpenter des faisceaux de lumière de la même couleur, qui plongèrent dans les profondeurs de la colline, suivant les galeries matérialisées par de fines veinules rouges, jusqu'à un point qui se mit à clignoter en vert.
« Le point vert que vous voyez correspond à l'emplacement supposé de la crypte de Lùitgard. Nous avons calculé la position à partir des coordonnées décryptées dans le message intercepté, et en croisant nos données sur la constitution du terrain… »
Shion et Dohko regardaient la projection avec des yeux médusés : seul Shaka avait surmonté son étonnement, et était plongé dans la plus profonde des réflexions.
« Il me semble qu'il y a une partie en sombre près du point vert… » finit-il par remarquer, pointant du doigt une partie basse dans la projection. Celle-ci semblait effectivement délaissée des lumières high-tech.
Letelier cligna des yeux, laissant entrevoir très brièvement sa surprise qu'on le coupe dans sa démonstration.
« Elle correspond à une zone dont nous n'avons aucune donnée topographique… » indiqua-t-il sur le même ton neutre que le reste de ses explications. « Nous éviterons bien évidemment de nous y aventurer. »
Shaka hocha la tête, apparemment peu convaincu. Puis il se retourna vers Shion et Dohko, et leur murmura à voix basse :
« En tout cas, si piège il y a, vous savez désormais où il risque d'être le plus dur à éviter… »
Le regard des trois hommes se reporta sur la partie sombre, les laissant totalement désintéressés des jeux de lumière de la représentation électronique de la colline de Fourvière.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16h55 (June 5, 2004, 13 :55 AM, GMT +3 :00)
Ruines du Temple de Sounion
« J'ai de plus en plus de doute quant à la survie de Bàlint et Ishara... » remarqua Aldébaran en se penchant au bord de l'immense gouffre qui amputait une bonne moitié de l'espace du temple. Sur plusieurs niveaux, ce n'était plus que débris de pierres fendues et statues brisées. Un scintillement, presque indistinct, au fond de cet abysse de désolation apportait une touche colorée.
« Je suis assez d'accord avec Aldébaran, acquiesça Kanon. Il a du y avoir une explosion formidable pour créer une brèche pareille. Les deux vampires ont certainement été réduits en cendre ! »
Kiki émit un léger rire, faisant se crisper les deux hommes.
« Vous oubliez que nous n'avons pas à faire à n'importe quels vampires. Bàlint sévit depuis près de mille quatre cents années sur cette terre. Quant à Ishara, elle a plus de deux mille ans de crimes à son actif. Je ne serais pas étonné qu'ils aient survécu... Et à mon avis, les Grands Maîtres de l'Ordre pensent la même chose.
– Je suis assez d'accord avec Darius… enfin, je veux dire Kiki », acquiesça Thétis. Elle se pencha à son tour au-dessus du trou béant, scrutant avec attention les décombres. « C'est étrange, je sens comme une aura, sombre et puissante, que je ne détectais pas il y a quelques minutes…
– Je sais, je l'ai remarqué également. »
Aldébaran observa l'Atlante et la Suédoise dans leurs travaux de repérage, saisissant ô combien la différence entre eux et le simple mortel qu'il était devenu était grande. Il ne jouait certainement pas dans la même cour qu'eux, et se demandait de plus en plus quelle était sa valeur ajoutée dans cette mission.
« Je pense qu'il vaut mieux nous séparer, conclut Kiki en se relevant. Cette soudaine poussée d'énergie m'inquiète, d'autant plus qu'elle provient de la partie souterraine où je soupçonne que Bàlint et Ishara se sont réfugiés.
– Tu crois que quelqu'un s'est lancé à leurs poursuites, s'étonna Thétis. Un sbire de Perséphone ou d'Apollon chargé de terminer le travail ?
– Ou une autre personne agissant dans un autre but… Je propose que nous allions vérifier sur place. »
La Suédoise hocha la tête.
O
Kanon assistait sans broncher aux échanges entre l'espion atlante et la Sirène, se sentant nettement mis à l'écart. Son sentiment d'inutilité grandissant en même temps que la blessure à son orgueil d'ancien Général de Poséidon s'élargissait, il se décida à se rappeler à leur bon souvenir.
« C'est bien gentil tout cela, mais pendant que vous chasserez le vampire à grand coup de flambée de cosmos, nous on fait quoi ? demanda-t-il avec irritation. Je croyais que nous étions sensés retrouver les Spectres… »
Thétis allait prendre la parole pour visiblement lui aboyer dessus lorsque Kiki s'interposa entre eux.
« Ne vous inquiétez pas, vous allez avoir votre part dans cette aventure », assura-t-il en fouillant dans les replis de sa cape. Il en tira une large feuille de papier jaunie qu'il tendit à Kanon. « Tenez, voici l'une des cartes du Palais d'Élision que Sylphide, l'un des Spectres, a fait. La plupart des pièces sont indiquées, ainsi que les passages secrets internes, et ceux raccordés aux galeries entre les autres temples. »
Kanon prit le document de mauvaise grâce et l'ouvrit, déchiffrant la carte habilement tracée à la main. Le Spectre en question avait un sacré coup de patte, devait-il avouer.
« Le point noir, c'est là où ils se terrent ? demanda-t-il.
– Oui. Je pense qu'ils ont barricadé les accès par contre, à cause de la créature dont je vous ai parlé. Il vous faudra être prudent à la fois en pénétrant dans le Palais et en vous présentant à eux.
– Non, sans blague ? Moi qui croyais qu'ils allaient m'accueillir avec cotillons et paillettes, raya le Grec.
– Kanon… » gronda Thétis en secouant la tête.
L'intéressé comprit qu'il avait manqué une nouvelle occasion de se taire et soupira.
O
La Suédoise avait hâte de se lancer sur les traces de Bàlint et Ishara, un peu frustrée par le manque d'action et surtout par le comportement de Kanon, qui commençait à verser dans la provocation. Le Grec avait certes changé depuis sa résurrection, mais elle sentait bien que son naturel orgueilleux et dominateur ne demandait qu'à revenir au galop. Quoiqu'il en dise…
« Allons-y Darius, nous ferions bien de nous dépêcher avant que ce mystérieux visiteur ne mette la main sur nos précieux vampires.
– Je suis bien d'accord », acquiesça Kiki avant de se retourner sur les deux hommes. « Je vous souhaite bonne chance. »
Thétis ajouta la même chose, mais évita de regarder Kanon.
O
Kiki fut le premier à sauter dans le gouffre, sa longue cape beige volant autour de lui, révélant ses deux dagues, ainsi qu'une épée qu'il cachait dans son dos. Thétis suivit, sa chevelure blonde flottant autour d'elle, lui donnant l'apparence d'un fantôme disparaissant dans les ténèbres des ruines.
« Bien, il n'y a plus qu'à nous mettre en route, commenta Aldébaran. On prend les souterrains à partir des arènes ?
– Non, d'un peu plus bas. Je connais des entrées plus discrètes où on ne risque pas de nous faire repérer », répliqua Kanon.
Son dépit était palpable à la fois sur son visage et dans sa voix.
Un peu plus loin, sous terre
Il fallut plusieurs minutes à Bàlint pour vaincre l'émotion qui le gardait vissé dans les bras de son frère. Son esprit sembla également cesser totalement de fonctionner durant la même période, et ne retrouva son état naturel que lorsque Gàbor le repoussa légèrement, pour mieux contempler son visage.
« Gàbor… Comment est-ce possible ? Tu as un corps… Mais… il y a quelques heures, lorsque tu m'es apparu, tu étais— » balbutia-t-il, au comble de la confusion.
« Je peux me matérialiser, répondit calmement le cadet des Szeged. Mon pouvoir est en train de se renforcer, je peux donc passer d'un état à l'autre. »
Gàbor regarda son frère, de plus en plus troublé. Durant sa très longue vie, il avait rencontré suffisamment de créatures étranges et vécu de phénomènes surnaturels pour savoir que les fantômes ne possédaient que très rarement cette faculté, restant pour la plupart dans leur forme spectrale. Seuls certains démons très spécifiques l'avaient : ceux de la vengeance.
« De quel pouvoir parles-tu ? Gàbor, je ne comprends pas…
– Tu n'as pas besoin de comprendre, mon frère. Fais-moi confiance et suis-moi. Les envoyés d'Ermengardis viennent de pénétrer dans cette grotte, et sont à ta poursuite. Tu dois fuir avec moi ! »
Bàlint ne put s'empêcher de se raidir à l'évocation de l'Ordre. Mais un étrange pressentiment le saisit : Gàbor ne lui avait-il pas enjoint de se joindre au même Ordre quelques heures plus tôt ? Quelque chose n'allait pas dans cette apparition.
D'instinct, l'aîné des Szeged recula et jeta un regard suspicieux à Gàbor. Pourtant, quant à l'apparence, c'était lui, et bien lui. Mais quelque chose sonnait faux dans les prétendues raisons de sa présence dans ces lieux…
« Fais-moi confiance, mon frère », plaida Gàbor, s'avançant d'un pas vers Bàlint pour combler l'éloignement que celui-ci avait créé.
Bàlint se retrouva très vite acculé contre le mur, s'étonnant de la méfiance qu'il ressentait si soudainement et si profondément envers son frère. Sentiment qui ne fit que s'accroître lorsque le cadet plaqua ses mains des deux côtés du visage de son aîné, l'emprisonnant définitivement.
« Oui, fais-moi confiance, mon frère. Et dis-moi où sont les cercueils manquants », murmura Gàbor d'une voix cajoleuse.
Un déclic se fit en Bàlint, alors que son regard se perdait dans les yeux de son vis-à-vis. Les pupilles étaient rouges, si différentes des orbes bleu-violet.
Cet homme n'était pas Gàbor…
Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 16h55 (June 5, 2004, 13 :55 AM, GMT +3 :00)
Hôpital central d'Athènes
Jabu arracha ses perfusions, esquissant une grimace de douleur à chaque fois que les aiguilles s'extirpaient de sa chair. Le décor terne et aseptisé de sa chambre d'hôpital devint flou, malgré ses efforts, et Jabu dut recourir à l'extrême pour ne pas perdre connaissance. Il planta ses ongles dans son poignet droit, et sentit un liquide chaud couler entre ses doigts, alors que sa vision se fit plus nette.
« Contre la douleur, rien de mieux que la douleur... »
Dès qu'il fut un peu plus certain de ses mouvements, il se leva et « arrangea son lit ». Il chercha ses vêtements, mais ne les trouva pas : sans doute avaient-ils été consignés lorsqu'il était arrivé ici.
« Ce n'est rien, je vais trouver une autre solution… »
Il ouvrit sans un bruit la porte, et glissa un œil dans le couloir. Tous les volets étaient clos, afin de protéger les chambres des intenses rayons de soleil. Il vérifia que personne – garde ou infirmier – n'était en vue et jeta un coup d'œil au nom inscrit au-dessus de sa porte.
« Inconnu... Ils ignorent qui je suis... »
Rassuré, Jabu s'engagea dans le couloir, recherchant une salle très précise : celui des vestiaires des infirmiers. Il était en effet en blouse, comme tout malade se retrouvant hospitalisé, et ne pouvait pas décemment sortir de l'établissement ainsi. Pour sa plus grande chance, le vestiaire des hommes se trouvait non loin de sa chambre. Il poussa la porte d'un geste fébrile, découvrant une alignée d'armoires métalliques. Ses mains se posèrent sur la poignée de la plus proche. Il força la serrure, et ouvrit la porte. Les gongs crissèrent lugubrement, renforçant l'atmosphère pesante de la pièce, dont l'effet s'accentua sous l'effet de la lumière bleutée qui filtrait des persiennes de la même couleur.
Jabu abandonna temporairement ses recherches, et glissa un œil à travers l'œil borne de la porte.
Il vit une femme, vêtue de noir, s'avancer dans le couloir. Certainement une visiteuse venue voir un proche. Il allait reprendre ses investigations lorsqu'il vit avec surprise la femme s'arrêter devant sa porte, et pénétrer dans sa chambre. L'intuition de Jabu lui hurla que ce n'était pas la première fois qu'il la voyait lorsqu'il aperçut les longs cheveux châtains dépasser du chapeau et du voile noir.
« C'est elle ! C'est le vampire qui m'a agressé. C'est elle qui m'a volé l'armure. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 23h00 (June 5, 2004, 14 :00, GMT +9 :00)
Chambre d'Ambre
Plongée dans ses réflexions, la jeune femme s'assit silencieusement sur son lit. Le comportement de Camus était on ne peut plus troublant, surtout après ce qu'il venait de se passer entre eux. Elle ne s'était certainement pas attendue à être traitée aussi froidement après avoir été si proche de lui et avoir goûté à toute la passion dont il était capable.
Un bourdonnement provenant de la poche arrière de son pantalon la fit tressaillir. Elle tira l'appareil d'un geste vif, l'ouvrit et fronça les sourcils en voyant l'écran. Le signe de la Milice Noire clignotait avec insistance. Elle décrocha aussitôt, et porta nerveusement le frêle objet à ses oreilles.
« Je t'avais dit d'éviter de me contacter… Ma ligne est peut-être sous écoute ! protesta-t-elle.
– Désolée, je reviens du Palais Visconti, et j'ai des nouvelles fraîches ! »
La voix était presque comparable à la sienne, bien que moins grave d'une octave.
Ambre soupira.
« Je t'écoute… Que se passe-t-il ?
– L'Ordine a déjà découvert Lùitgard et l'a rapatrié sur Venise. Apparemment, Sylvenius en avait après une bille de cristal que Lùitgard possédait.
– Tu sais ce que sait ?
– Non. Visconti n'en savait pas plus. Ce n'est pas tout, passons aux mauvaises nouvelles : Sylvenius s'est offert les services d'un démon de la vengeance, dont l'identité est inconnue. »
Le ton de la voix au bout du fil était presque chantant, mais cela ne suffit pas à détendre Ambre. Elle savait très bien ce que ce genre de créature était capable de faire.
« Manquait plus que cela ! Et il y a autre chose ?
– Tu imagines bien que oui… Je ne le tiens pas de Visconti, mais plutôt du fait que j'aime écouter aux portes. L'Ordine, ou des vampires affiliés sont en train de tendre un piège à la mission qui est partie à Lyon. »
Ambre sentit sa gorge se serrer.
« Tu es sûre ?
– Certaine. Et apparemment, les membres de l'Ordre ont très peu de chance de s'en sortir. »
Ambre resta muette, soudainement plongée dans l'expectative. Que devait-elle faire ?
« Tu as une idée sur la suite ? »
La jeune femme ne fut pas surprise que la question concorde avec ses pensées. Après tout, elle et son interlocutrice avaient toujours partagé un lien de communication privilégié. Néanmoins, Ambre avait du mal à trouver une solution à proposer.
« Tu vas te rendre à l'Escadron de Venise, commença-t-elle. Trouve James, et annonce-lui que tu as une information qui est capitale pour la mission de Lyon. Mais ne donne aucun détail… On va voir s'il est prêt à négocier.
– D'accord. Mais je doute qu'il négocie pour si peu… Et qu'est-ce que je fais s'il refuse ? »
Ambre sentit sa main se crisper sur son portable alors que le scénario de cette négociation se déroulait dans sa tête, avec les conséquences terribles qu'elle impliquait.
« Tu n'insistes pas… Cela sera alors aux circonstances de prouver que l'Ordre à besoin de la Milice pour vaincre Sylvenius.
– Très bien… Je me mets en route tout de suite, grande sœur ! »
La communication fut coupée instantanément. Ambre garda pourtant le portable collé à son oreille pendant quelques secondes. Lentement, sa main désenclava l'appareil de sa chevelure rousse, et glissa le long de son corps. Son regard coula vers le miroir, et elle découvrit sa propre réflexion, qui la contemplait, comme surprise de l'ordre qu'elle venait de donner.
Elle avait peut-être condamné à mort ceux qui étaient devenus ses amis.
Suite dans la Chronique XIII : Chantage (Partie 2/4)
Notes :
Halve Maen ou Demi-Lune : vaisseau de la Compagnie Hollandaise des Indes, construit en 1609, s'étant illustré par l'exploration de la baie de New-York et la remontée du fleuve Hudson (du nom du capitaine du Demi-Lune). Détruit en 1619 par des navires anglais au large de Batavia (ancien nom de Jakarta, Indonésie).
Inscription se trouvant sur la porte des Enfers selon la Divine Comédie de Dante. Se traduit par : « Abandonner tout espoir vous qui entrez. »
