Chronique XIII : Chantage (2/4)

Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17h05 (June 5, 2004, 14 :05 AM, GMT +3 :00)

Temple de Sounion

Rune s'éveilla dans un sursaut, les battements de son cœur redoublant d'intensité à l'idée qu'il s'était mis dans une dangereuse position de vulnérabilité. Depuis combien de temps était-il assoupi ? Une à deux heures tout au plus, à en juger par la violente clarté qui ne demandait qu'à s'infiltrer à travers les persiennes. Il frissonna, songeant à tout le mal que ce soleil dévorant pouvait désormais lui faire.

« Inutile de m'apitoyer sur mon sort. Les dés en sont jetés de toute façon », murmura-t-il.

Il fallait qu'il recentre son esprit sur une activité plus utile pour meubler les derniers instants de sa vie. Son regard se reposa sur les feuilles de papier éparpillées autour de lui, sa main se saisissant machinalement de la plume d'oie. Il lui restait tout de même un épisode important à raconter, le dernier passé en tant qu'homme avant de suivre Minos dans les ténèbres.

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Saint-Empire romain germanique, début décembre 1256

Le jeune cavalier tira sur les rênes de sa monture lorsque les ruines de l'abbaye furent en vue. Ülmer Von Thibald ne comprenait toujours pas pourquoi il avait senti le besoin impérieux de se rendre en ce lieu déserté depuis un demi-siècle. Une légende disait que le diable lui-même était apparu début décembre 1205, et avait massacré un à un les moines de l'abbaye pour les empêcher d'immoler l'un de ses démons. Le lieu était évité de tous les villageois des environs, d'autant plus que des feux follets avaient l'habitude de danser au milieu des vieilles pierres durant les chaudes nuits d'été.

Ülmer décida finalement de s'approcher, bien que la voix de la raison lui criait de faire demi-tour. C'était plus fort que lui : il devait rentrer dans ces ruines, comme s'il avait été convié à un rendez-vous qu'il ne pouvait pas repousser. Il attacha les rênes de son destrier à ce qui restait du porche et poussa la porte croulante dont les gonds rouillés retenaient par miracle les battants couverts de champignons. À l'intérieur régnait la même désolation : le toit s'était en grande partie écroulé sur la nef et les allées. Seuls quelques grands meubles se dressaient contre les murs, témoins décharnés de la gloire passée d'une riche bibliothèque. Quelques livres avaient survécu à la moisissure et aux outrages du temps : Ülmer tira l'un d'entre eux, frissonnant inexplicablement lorsque la couverture poisseuse colla à ses gants et qu'une odeur âcre le prit à la gorge. Il tourna les pages jaunies avec un étrange sentiment de déjà vu, son regard se perdant soudainement sur son reflet dans une flaque stagnant au sol.

« Cela n'a absolument aucun sens. »

Il reconnut ce jeune homme à la peau pâle, au visage fin, encadré par de longs cheveux clairs et lisses : c'était lui. Mais ce qui perturbait Ülmer était l'impression qu'il s'était déjà tenu dans cette bibliothèque, en ce même endroit, feuilletant ce même livre. Définitivement, cela n'avait aucun sens : Ülmer n'était jamais venu ici avant. Il était originaire de Spandau, et s'était rendu ici pour célébrer ses noces avec la fille du châtelain de Lörsfeld.

« Pourtant, c'est bien toi… Rune. »

Ülmer fut tellement surpris par cette voix venue de nulle part qu'il en lâcha le livre. Le cœur battant, il se retourna, fouillant du regard la moindre pierre ou poutrelle de bois à la recherche de celui qui l'avait hélé.

« Qui est là ? Vous devez faire erreur : je ne sais pas qui est Rune ! » répondit-il.

Il entendit un cliquetis dans son dos, le genre de bruit métallique que produit un homme en armure. Il fit volte-face, écarquillant les yeux en se retrouvant face à face avec un chevalier légèrement plus âgé que lui dont le corps était entièrement protégé d'une armure noire et munie d'effrayantes ailes. Un lourd casque coiffait sa tête, rabattant sur son visage de longues mèches claires. Au travers du rideau presque blanc, Ülmer devina des yeux marron aux reflets dorés.

« Je suis heureux que tu aies réussi, Rune », dit l'inconnu en étendant une main pour toucher le front du jeune Allemand.

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Lorsque je me réveillai, je ne pus m'empêcher de laisser échapper un gémissement tant ma tête me faisait mal. Je rouvris péniblement les yeux, sans parvenir à saisir où je me trouvais réellement. Et encore moins dans les bras de qui...

« Rune ? »

On m'appelait. Je fis mes meilleurs efforts pour sortir des brumes de mon esprit et placer un nom sur le visage du jeune homme qui me maintenait contre lui. Celui-ci émergea soudainement de ma mémoire, de même qu'une foule d'images, me ramenant à des scènes de la vie quotidienne avec…

« Seigneur Minos ! »

De la stupeur, je passai à l'effroi lorsque d'autres souvenirs refirent surface : les Enfers, le Styx, Dité… Je me débattis, repoussant du mieux que je pus celui qui m'avait abandonné aux mains de Charon.

« Du calme Rune, tu n'as rien à craindre de moi… enfin, tant que tu fais ce que je te dis », m'assura le Griffon en se relevant.

Incapable de contrôler les tremblements qui agitaient mon corps, je levai des yeux effrayés sur lui. Puis, la singularité de la situation s'imposa à moi.

« Un corps… J'ai un corps ! » m'exclamai-je. Je me mis à tâtonner les moindres parcelles de mon corps pour vérifier qu'il était bien réel. « C'est impossible… Je suis mort aux Enfers. Tout du moins… je pense !

Et tu viens de te réincarner dans le corps de ton hôte que tu avais choisi il y a une bonne vingtaine d'années pour être le réceptacle de ton âme, l'informa Minos. C'est la première fois que tu le fais : c'est normal que tu ne comprennes pas tout. Et le processus a tendance à effacer une partie de la mémoire de ce que tu faisais aux enfers avant une réincarnation. »

Je battis des cils, comprenant de moins en moins ce que voulait dire le Juge.

« Pardon ?

Rune, tu es arrivé aux Enfers en 1221, et depuis tout ce temps, tu as été soumis à diverses épreuves par l'étoile du Talent. Tu as enfin réussi à la convaincre : c'est pourquoi tu t'es réincarné aujourd'hui.

Mais… cet homme… Ülmer.

N'a jamais véritablement existé. Inconsciemment, c'était toi. »

Je restai bouche bée, remerciant le ciel d'être déjà au sol tellement la vérité me paraissait incroyable.

« Lève-toi, maintenant, Rune », ordonna le Griffon.

Le ton de sa voix ne souffrait pas de retard dans l'exécution de son ordre. Je me levai en tremblant, craignant légèrement la suite. Je reculai lorsqu'une flaque noire se forma devant moi et s'étendit, engloutissant mes pieds. Le liquide frémit puis se mit à remonter le long de mes jambes, de mon torse, de mes bras, sans que je puisse faire quoi que ce fût pour fuir. J'eus brièvement l'impression d'étouffer, et même d'être sur le bord de m'évanouir, mais la sensation ne dura pas. Lorsque je rouvris les yeux, je constatais que j'étais totalement couvert d'une armure aussi noire que celle de Minos. En regardant de nouveau dans le miroir de la flaque, j'aperçus le même visage que tout à l'heure, coiffé d'un lourd casque dont les cornes s'élevaient dans le ciel. Ma longue chevelure ruisselait sur mes épaules, seule touche lumineuse de ma sombre personne.

« Le surplis du Balrog », m'informa Minos en me tendant un objet que j'identifiai à un fouet. « Et ne compte plus sur le ciel…C'est Hadès que tu sers à partir de maintenant. »

Je pris l'arme d'une main tremblante. Je m'étais toujours demandé pourquoi Minos avait tant insisté sur le maniement de cet objet, maintenant je comprenais. D'instinct, j'enroulai la lanière d'orichalque dans ma main, savourant la froide texture sous mes doigts, puis ramena le tout contre le manche. Je détendis le fouet d'un geste précis : un pilier vola en éclat.

Le claquement… La vision de destruction… La peur me quitta définitivement.

« Tu es désormais Rune du Balrog, Spectre rattaché à l'Étoile du Talent », me félicita Minos avant de poursuivre sur un ton sentencieux : « Tu vas retourner avec moi aux Enfers, il est temps que je te présente aux autres Juges et Spectres.

Bien, monseigneur.

Mais avant cela. » Le visage de Minos prit une expression perverse qui m'aurait horrifié si je n'avais pas été tant grisé par la puissance. « Je te propose d'étrenner ton surplis et tes techniques.

Comment cela, monseigneur ?

À ton avis ? »

Je cherchai le sens de la requête du Griffon, et la trouva plus rapidement que je ne l'aurais cru.

« Ma future belle-famille ?

D'horribles tyranneaux tenant en esclavage tous les villages alentour. Ils méritent d'être jugés pour ce grave péché. »

Le visage de ma future épouse me revint en mémoire, mais s'effaça aussitôt. Elle ne représentait plus rien : Ülmer n'existait plus, Rune du Balrog avait pris sa place. Un Spectre n'avait nullement besoin d'une femme ni même d'amour.

« Bien Votre Majesté.

Et quand tu auras fini avec ces esclavagistes, tu t'occuperas de leurs serfs. Ces hommes ont accepté de perdre leur dignité humaine en se résignant à la servitude : c'est aussi grave que les péchés de leurs maîtres.

À vos ordres, monseigneur. »

Quelques heures plus tard, je les mis tous à mort puis suivit Minos aux Enfers.

Sous le Temple de Sounion

Le regard de Gàbor fut parcouru d'éclairs au fur et à mesure que Bàlint laissait apparaître sa méfiance. La colère explosa au fond de ces yeux couleur rouge sang lorsque celui-ci finit d'ailleurs par le repousser. Le visage du plus jeune des vampires prit une expression quasi diabolique tandis que celui de son aîné affichait une surprise non feinte.

« Vous n'êtes pas mon frère ! hurla Bàlint. Qui êtes-vous ? »

Pour toute réponse, le clone le saisit Bàlint et se mit à serrer de toutes ses forces, envoyant sa tête heurter le mur.

« Quelqu'un qui aimerait que tu l'accompagnes… J'ai quelques questions à te poser. »

Le visage de Gàbor se creusa davantage jusqu'à ce que ses traits changent complètement. Les yeux de Bàlint s'agrandirent lorsqu'il reconnut une physionomie depuis longtemps oubliée, et qu'il n'avait jamais songé revoir.

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Ishara s'éveilla en sursaut, et chercha immédiatement Bàlint des yeux, mais il n'y avait nulle trace du vampire dans l'alcôve de cette grotte. Elle se remit debout, constatant avec une satisfaction dérisoire que le repos qu'elle s'était accordé lui avait permis de regagner quelques forces. Il n'en restait pas le moins qu'elle se retrouvait seule. Une vague de rancœur la saisit en songeant que Bàlint l'avait très certainement abandonnée une fois de plus. Il lui avait pourtant donné sa parole qu'il reviendrait la chercher. Mais avait-il vraiment une parole ? Elle en doutait : son comportement au Sanctuaire avait montré ses penchants pour l'intrigue et la trahison, doublés d'une certaine perversité. Peut-être que le retour de son âme avait permis une amélioration ? L'espoir était mince…

Cependant, elle devait se rendre à la triste évidence : sans le vampire et son expérience du monde extérieur, elle n'avait aucune chance de survie. Sans hésitation, elle se dirigea vers le tunnel où s'était engagé Bàlint, bien décidée à retrouver son plus grand ennemi devenu seul recours.

Temple d'Élision

Malgré tous ses efforts pour le retrouver, l'espion masqué était bel et bien invisible, ce qui n'arrangeait pas les affaires de Sylphide. Le Spectre était bien conscient que sa marge de manœuvre était réduite avec les Juges, et que l'appui de Darius était indispensable s'il voulait attirer un minimum leur attention pour les recentrer sur les vrais dangers qui les guettaient.

Il lui restait une zone à fouiller : les appartements privés de Perséphone. Ceux-ci étaient plongés dans le noir, tous les volets ayant été barricadés. Les battants étaient tous condamnés, une pièce en bois ayant été clouée l'un à l'autre pour empêcher toute ouverture. Perséphone cherchait à se fondre définitivement dans les ténèbres. Enfin si elle se trouvait encore dans ce temple, ce dont Sylphide doutait : un mauvais pressentiment lui disait qu'il ne restait que les six Spectres, et la ou les créatures. Les chasseurs et les proies, en quelque sorte… Ses compagnons et lui faisaient malheureusement partie de la deuxième catégorie.

Le jeune homme continua son inspection en pénétrant dans le Saint des Saints : la chambre de la déesse. L'obscurité y régnait également en maître, les ouvertures ayant subi le même sort que celles de l'alcôve. Il repéra tout de suite le détail qui faisait fausse note dans ce décor bleu sombre : une lueur orangée illuminait les abords immédiats du lit.

La psyché était en flamme.

D'instinct, Sylphide resserra sa prise sur l'arbalète et s'approcha à pas comptés du miroir incandescent. Il lui semblait que Darius avait évoqué ce phénomène par le passé, mais en être témoin était une expérience bien plus terrifiante que d'en entendre simplement parler. Il se concentra sur les flammes qui dansaient de l'autre côté du miroir et crut reconnaître les remparts du domaine de Caina. Le Spectre s'approcha encore un peu, son regard se rivant à la silhouette élancée d'une tour de garde. C'était celle qui se tenait proche des appartements que la Vouivre lui avait attribuée.

« Syl'… À mon avis, tu ferais bien mieux de décamper sur le champ ! » se dit-il, en vain. La curiosité primait sur la sécurité.

Les faits lui donnèrent raison : surgie de nulle part, une créature que Sylphide identifia à la seconde allongea son bec. Nullement arrêtée par la surface vitreuse, la tête du Basilic fondit sur le jeune homme, qui ne dut son salut qu'à ses réflexes. Il se laissa tomber en arrière et arma l'arbalète. Le Serpent allait le frapper une seconde fois lorsqu'il parvint à appuyer la tête de la flèche contre le gosier du monstre. Il pressa la détente…

Une pluie de verre brisé s'abattit sur lui, le forçant à se mettre en boule et protéger son visage. Le cœur battant, il roula sur le côté, sa main agrippant toujours fébrilement son arme.

« Bon sang, mais qu'est-ce que — ? »

Sylphide laissa échapper quelques jurons bien fleuris avant de se redresser, fouillant la pièce du regard. Où était donc passé le Basilic ? S'était-il vraiment volatilisé une fois atteint par la flèche ? Il tressaillit en apercevant celle-ci enfoncée dans ce qui restait de la psyché.

Avait-il rêvé ? S'était-il imaginé que l'animal mythique auquel il était rattaché avait essayé de l'attaquer ? L'hypothèse rebutait Sylphide, mais il devait bien avouer qu'il se trouvait dans un état de nervosité suffisamment avancé pour que son imagination lui jouât des tours.

« Reprend toi Syl', il n'y a absolument aucune chance qu'un Basilic soit sorti de ce miroir pour t'attaquer », se morigéna-t-il en passant une main nerveuse dans sa chevelure en bataille. « Tu es juste en train d'halluciner les yeux ouverts… garde la tête froide, bon sang ! »

Il respira profondément, tentant de calmer la tension qui faisait battre son cœur à tout rompre. Plus encore qu'avant, il devait retrouver l'espion et lui faire part de ses doutes, et de cette hallucination, si cela en était une.

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Sylphide avait à peine quitté les lieux que les bouts de miroir brisé frémirent sur le sol, puis se mirent à voleter dans les airs. Ils s'agglutinèrent contre le cadre en bois, reconstituant peu à peu la surface lisse et sans faille.

Le feu ressurgit de l'autre côté de la psyché, brûlant avec encore plus d'incandescence qu'auparavant.


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 17 h 15 (June 5, 2004, 14 : 15 AM, GMT +3 :00)

En direction de l'hôpital central d'Athènes

Marine glissa un œil sur Aiolia, qui lui rendit un regard nerveux en échange. Elle le soutint pendant quelques secondes, puis retourna son attention sur l'appuie-tête du siège de leur chauffeur, qu'elle fixa intensément, comme si elle s'appliquait à mémoriser chaque centimètre carré de cuir. Une chose dont, en fait, elle se moquait éperdument. Toutes ses réflexions étaient bien entendu tournées vers son voisin, dont le comportement l'inquiétait franchement. Il était certain pour elle que le Grec serait extrêmement difficile à garder sous contrôle, tant l'idée de revoir son frère le rendait fébrile.

Une question la taraudait : comment Aiolos serait-il revenu à la vie sans que personne ne soupçonnât sa résurrection pendant près de six mois ?

Hôpital Central d'Athènes

Nikos pénétra prudemment dans la chambre, s'efforçant de ne faire aucun bruit. La pièce était plongée dans l'obscurité, car les persiennes avaient été tirées, sans doute pour protéger le sommeil du malade de la clarté du jour.

Toujours à pas de loup, Nikos s'approcha du lit, où une forme humaine reposait, entièrement couverte d'un drap. Elle se positionna à la tête, et saisit d'une main de fer la silhouette, là où devait se trouver la gorge. Sa main s'enfonça dans une surface molle.

« Ce n'est pas vrai, il s'est enfui ! » rugit-elle en arrachant le drap du lit, mettant à jour deux oreillers et un traversin.

De rage Nikos attrapa un oreiller et le lança de toutes ses forces contre l'un des appareils respiratoires. Celui-ci explosa sous l'impact, soulevant une tempête de plumes.

« Petit imbécile ! Tu ne vas pas t'en tirer comme ça ! Pas tant que tu n'auras pas répondu à mes questions ! »

Elle se mit à faire les cent pas, s'efforçant de retrouver son calme et de réfléchir à une solution. Elle entendit soudainement un claquement provenir d'une pièce voisine.

« Comme celui d'une porte métallique », se dit-elle, confiante dans son ouïe surdéveloppée.

Oubliant toute prudence, elle sortit en trombe et se posta dans le couloir, les sens aux aguets : l'étage, déserté, était habité d'un silence total. Elle avisa un écriteau et sourit.

« Le vestiaire des internes… Je savais que tu n'étais pas loin ! »

Nikos se dirigea sans hésiter vers la pièce et ouvrit la porte d'un geste dénué de délicatesse, la faisant claquer contre le mur. Elle s'approcha de la première armoire et actionna le loquet, découvrant un bric-à-brac de vêtements et d'objets en tout genre.

« Pas celui-là ! »

Elle passa au second et l'ouvrit avec la même rage. L'intérieur était légèrement mieux rangé que le placard voisin, mais il n'y avait pas ce qu'elle cherchait : la victime qu'elle était venue interroger.

Nikos s'arrêta devant le troisième placard, et eut comme une sorte d'intuition. Elle venait d'entendre comme le souffle d'une respiration filtrer. Elle posa sa main sur le loquet, et entreprit de le tourner lentement, attentive au moindre bruit qui pouvait lui indiquer ce qu'elle découvrirait.

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Jabu bloqua complètement sa respiration, et serra les poings. Ses forces lui revenaient, lentement mais sûrement. Tout ce dont il avait besoin, c'était quelques minutes pour totalement récupérer.

« Elle m'a eu une fois par surprise… Elle ne m'aura pas deux fois. Cette fois-ci ce sera elle qui finira à terre… » se promit-il.

Il entendit la porte grincer, et vit la pénombre de sa cachette se teinter du bleu plus clair de la pièce.

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« Qu'est-ce que vous faites ici ? » s'écria une voix légèrement en colère.

Nikos se retourna et dévisagea l'interne qui venait de pénétrer dans la pièce, et qui l'observait d'un air peu aimable. Elle fut tentée de lui sauter dessus et de l'égorger sur le champ, mais se ravisa bien vite. Elle n'était pas en position de force dans cet hôpital, et de plus, il faisait jour à l'extérieur. Elle n'avait absolument pas l'intention de déclencher une course poursuite dans les immenses couloirs du centre médical, se rappelant que sa limousine et ses hommes l'attendaient cinq étages plus bas, et qu'elle devrait éviter de passer trop près des fenêtres. Étant découverte, elle allait devoir très vite abandonner son déguisement, pourtant fait d'une matière protégeant du soleil.

« Je suis désolée, je me suis trompée, bégaya-t-elle timidement.

– On dirait bien, oui… Cela ne ressemble pas à une chambre de malade, il me semble », railla l'interne.

Nikos se mordit les lèvres, et affecta un air peiné.

« Veuillez sortir d'ici immédiatement ! »

L'homme lui désigna la porte d'un geste magistral. Agaçant !

« Tout de suite, monsieur. »

Ce fut tout ce que Nikos répondit, avant de s'engager dans le couloir et s'éloigner de la pièce, réprimant à contrecœur de violentes envies de meurtre.

O

L'interne s'approcha d'un téléphone mural, et composa un numéro.

« Sécurité ? Il y a une étrange femme vêtue d'une longue robe noire, et d'un chapeau à voilette qui vient de prendre l'ascenseur Nord. Le portrait type de la veuve... sauf que… je ne sais pas, il y a quelque chose qui cloche. Il vaut mieux l'intercepter. »

Tournant le dos à la porte, il ne vit ni même n'entendit le jeune homme vêtu d'une paire de jeans bleu sombre et d'un T-shirt blanc glisser hors de la pièce, et se diriger vers les ascenseurs Sud.

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« Il faut qu'on se sépare… C'est le seul moyen de retrouver Aiolos s'il se trouve dans cet hôpital ! » Aiolia surveillait discrètement du coin de l'œil l'expression du visage de Marine. « Mais elle ne me laissera jamais aller seul. Elle a trop peur que je commette une imprudence… Elle n'a pas tort. »

L'ascenseur émit un cliquetis vieillot en s'immobilisant à l'étage, et s'ouvrit lentement sur le couloir d'un bleu vert aseptisé. Il faisait tiède, mais pas aussi chaud qu'à l'extérieur. Ceci contribua largement au malaise qu'Aiolia éprouva soudainement, alors qu'une sensation de déjà-vu le submergeait. Les souvenirs de son internement, en Australie, juste après sa résurrection, lui revinrent en mémoire immédiatement, et il se trouva presque paralysé par une sourde douleur dans la poitrine.

« Nous y allons ? »

La voix de Marine lui parvint un peu comme dans un rêve. Il s'aperçut qu'elle tenait son doigt appuyé sur le bouton d'ouverture, attendant sa réaction.

« Marine, je crois que je devrais te laisser et commencer à—

– Notre priorité c'est le chevalier. On verra s'il nous confirme que c'était Aiolos qu'il devait retrouver. C'est la chambre 10... » répondit-elle d'une voix ferme.

Le Grec serra la mâchoire, faisant jouer les muscles sous sa peau. Marine ne lui laissait pas le choix. Il devait cependant donner raison à la Japonaise : seul le chevalier était capable de raconter dans quelles circonstances son armure lui avait été soustraite, identifier l'agresseur et répondre à ses questions concernant l'homme qu'il devait protéger.

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La porte s'ouvrit doucement sur une chambre envahie par de la plume d'oie.

« Je crains que nous nous soyons fait doubler ! s'écria Marine, accourant jusqu'au lit.

– Peut-être pas... Regarde ! Il n'y a aucune trace de sang », objecta Aiolia, inspectant attentivement les draps.

Marine acquiesça, balayant du regard la pièce.

« Jabu a dû sentir qu'il était traqué. Il s'est arrangé pour faire croire qu'il était là, au repos dans son lit. Son agresseur est tombé dans le panneau, mais doit être à sa poursuite. Peut-être sont-ils même encore dans ce bâtiment ?

– Je vais alerter la sécurité ! proposa Aiolia.

– Très bien, moi je vais contacter l'escadron et demander à quadriller le secteur ! »

Marine dégaina son portable, tout en suivant du regard Aiolia, qui sortait en trombe de la chambre. Restait à espérer qu'il s'en tienne aux ordres et ne tente aucune imprudence.

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Au même instant, Aiolos pénétra dans le hall, notant l'agitation qui y régnait. Des hommes en noir – certainement les gardes de la sécurité – se dirigeaient en masse vers les ascenseurs du pavillon Sud. Un événement imprévu avait dû avoir lieu : il soupçonna immédiatement que cela fut lié à la présence du chevalier qui avait été agressé. Vérifiant que personne ne s'intéressait à lui, il se marcha droit vers les élévateurs qui n'étaient pas encore pleins, et s'engagea sans hésiter dans l'un d'eux.

« Monsieur, le cinquième étage est inaccessible, l'informa-t-on.

– Je vais au troisième étage », répondit-il d'un ton décontracté, jetant un coup d'œil à la plaque dudit service. « Ma femme a accouché ce matin, je vais voir ma fille et la maman », ajouta-t-il joyeusement.

Le mensonge fonctionna à merveille : il ne resterait plus qu'à grimper deux étages par les escaliers. Quelque chose lui disait que de nombreuses réponses à ses questions l'attendaient là haut. Et peut-être plus.

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Jabu émergea de l'ascenseur voisin du pas le plus tranquille possible, et rechercha des yeux la mystérieuse jeune femme. Il la repéra grâce à sa splendide chevelure châtain, s'échappant de l'ascenseur nord dans le grand hall de l'hôpital. Elle slaloma entre les internes et malades en promenade, et évita soigneusement de s'approcher des fenêtres. Deux hommes de la sécurité passèrent à côté d'elle, sans la reconnaître bien sûr, car elle ne portait plus sa tenue de veuve, et était vêtue d'un pantalon vert et d'un chemisier de la même couleur, ses yeux étant couverts de lunettes noires, ne permettant pas d'apercevoir la lueur si particulière. Elle s'engouffra discrètement dans les toilettes des femmes, certainement pour appeler ses complices, et se débarrasser de son déguisement.

Jabu n'eut pas trop longtemps à attendre avant de la voir ressurgir dans le couloir désormais privée de son grand sac, elle rangea à la va-vite son téléphone portable dans sa poche arrière et se mit à courir en direction de la sortie réservée aux urgences. Elle glissa entre les brancards vides et les appareils de réanimation sans se faire remarquer, ou presque... Jabu la suivit, gardant une distance respectable pour qu'elle ne le repère pas. Il entendit un crissement de pneus, et se cachant derrière l'ambulance où elle-même se trouvait quelques minutes auparavant, il vit qu'un homme avait passé un drap foncé autour de la forme de la femme, et la dirigeait à l'intérieur de la limousine.

Une fois la portière refermée, la voiture démarra en trombe.

« Et maintenant, je vais vous montrer qu'on ne joue pas avec la patience d'un chevalier ! »

Il aurait pu bondir après la voiture, voir l'arrêter d'un coup de poing, mais il se força à ne pas faire usage de sa force retrouvée. Il ne se trouvait plus au Sanctuaire, mais à Athènes, et il n'était pas question de faire démonstration de ses pouvoirs de chevalier en défonçant le capot d'une voiture, ni en se battant avec les créatures de la nuit en public.

Il avisa un taxi qui passait dans la rue, et lui fit signe de s'arrêter.

« Suivez cette voiture ! » ordonna-t-il au conducteur, en indiquant la limousine, dont la silhouette rapetissait à mesure qu'elle prenait de la vitesse.

Le chauffeur se retourna et lui jeta un air effaré.

« C'est comme dans les films, alors ?

– Démarrez ! Bon sang ! »

Le taxi partit en chasse de la limousine dans un crissement de pneus.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17 h 20 (June 5, 2004, 14 : 20 AM, GMT +3 :00)

Grotte sous le Temple de Sounion

Bàlint recula contre le mur. Dire qu'il était surpris de se retrouver face à Sylvenius tenait du pur euphémisme. Quelques heures auparavant, l'apparition de Gàbor l'avait mis en garde contre le vieux vampire, mais il ne s'attendait pas à le voir se dresser devant lui, en prenant l'apparence de son frère.

« Que fais-tu ici ? Que cherches-tu donc, sorcier ? » demanda-t-il, repoussant Sylvenius d'une force qu'il ne pensait plus avoir.

« À ton avis, Bàlint ? Je t'ai déjà donné des indices sur ce je veux il y a quelques minutes... »

Bàlint fixa les pupilles noires de l'Ancien, ayant tout d'un coup peur de comprendre ce qu'il cherchait.

« Connaître l'endroit exact des tombes des généraux de Marius, n'est-ce pas ? » se hasarda-t-il, tentant d'agrandir la distance entre lui et celui qu'il percevait clairement comme un ennemi. « Pourquoi ? Veux-tu reconstituer l'armée du tyran ? »

Sylvenius croisa ses bras sur sa poitrine, et observa le Magyar de toute sa hauteur avec un air narquois.

« Disons que j'ai mon propre agenda, Bàlint, et tu n'as nul besoin de savoir ce que j'entends faire ! » répliqua-t-il sèchement, projetant son ombre menaçante sur sa proie.

Bàlint sentit son dos frotter de nouveau la paroi rocheuse, lui confirmant qu'il était bel et bien acculé. Le seul moyen de fuir était désormais d'emprunter le chemin qu'il avait parcouru jusqu'ici.

« Je sens un danger... Sylvenius ne serait pas venu ici s'il n'avait pas une excellente raison de connaître l'emplacement des tombes. Il faut que je lui échappe. Ces tombes cachent peut-être un plus grand secret que je ne l'avais imaginé ». Son intuition lui disait de ne pas céder.

« Et si je refuse de parler ? » se risqua-t-il.

L'expression du sorcier se fit encore plus vicieuse qu'elle ne l'était déjà.

« Disons que ta chère Ishara risque de se retrouver aux prises de quelques créatures fort désagréables. »

Les yeux de Bàlint s'agrandirent légèrement sous l'effet conjugué de la surprise et de la colère.

« Peine perdue, Sylvenius : je me moque bien de ce qu'elle peut devenir ! rétorqua-t-il.

– Oh ! Vraiment Bàlint ? Je vous observe depuis un certain temps, pourtant. C'est fascinant de voir combien tu es devenu attentif à elle… » Prononçant ces mots du ton le plus moqueur possible, Sylvenius se rapprocha de Bàlint, et murmura : « Je dirais même que vous êtes devenus proches, très proches. Imagine s'il lui arrivait malheur ? »

Bàlint sentit alors que le sorcier lui envoyait mentalement une image.

« Ishara gisait sur le sol, une immonde créature ressemblant à un homme à tête de chauve-souris vautré au-dessus d'elle. L'animal avait enfoncé les griffes de ses pattes dans l'abdomen de la femme vampire et la maintenait ainsi prisonnière dans la poussière et les pierres. Le sang maculait le visage et la tunique d'Ishara, mais ce qui fit pratiquement hurler de rage Bàlint, c'était l'expression horrifiée de la Babylonienne. »

« Non ! Cesse cela immédiatement ! »

Ses mains griffèrent la paroi derrière lui, à la recherche d'un quelconque projectile qui pourrait lui servir contre son ennemi. Ses doigts s'enfoncèrent dans la surface friable, agrippant un morceau à moitié effrité de roches et de poussières.

« Va-t-en ! Maudit sorcier ! » menaça-t-il, envoyant au visage de Sylvenius le bloc informe qu'il tenait dans sa main.

Celui-ci recula, frottant ses yeux irrités. Bàlint le repoussa, voyant s'ouvrir une voie vers sa liberté. Son espoir fut de courte durée : deux mains vengeresses se rivèrent à son cou, et il se retrouva plaqué violemment contre le mur, une fois de plus. Le sorcier resserra la pression sur la nuque de Bàlint, si bien que celui-ci crut qu'il voulait broyer purement et simplement son cou. Il repoussa du mieux qu'il le put Sylvenius, mais rien n'y fit.

« Je vais t'apprendre qui est le maître ici, Bàlint. »

Bàlint crut qu'il allait perdre connaissance tant la douleur et la pression devinrent intolérables. Il cessa de repousser le sorcier, et ses mains glissèrent le long de son corps, effleurant au passage le pommeau de l'épée que Sylvenius portait à la ceinture.

« C'est ma seule chance. »

Sa main se crispa sur le pommeau, et avant que le sorcier n'ait le temps de réagir, il dégaina l'épée de son fourreau, et frappa son agresseur à l'épaule droite. Sylvenius poussa un hurlement de bête blessée, et relâcha l'étreinte sur sa proie. Rassemblant ses forces, Bàlint frappa une seconde fois, laissant une profonde entaille dans le torse du vampire. Celui-ci tomba à genoux, étreignant la plaie béante d'où s'écoulait un sang noir.

Bàlint sut que c'était la seule opportunité pour lui de fuir. Rapide comme l'éclair, il fit volte-face, et l'épée de Sylvenius toujours à la main, vola vers la sortie du tunnel.

O

Sylvenius parvint assez vite à surmonter la douleur qui brûlait sa poitrine. Cela ne représentait guère un effort difficile pour lui : originaire d'une autre dimension, son corps ne possédait en rien les caractéristiques de celui d'un humain et il bénéficiait d'une certaine insensibilité à la douleur.

« Mais cela, Bàlint l'ignore encore. Je vais montrer à ce maraud comment on traite les sujets récalcitrants dans mon univers d'origine ! »

Il releva la tête, et vit la silhouette du Magyar qui s'enfuyait en direction de la sortie.

« Bàlint ! Je te jure que lorsque je vais mettre la main sur toi et Ishara, non seulement je vous ferai parler, mais vous n'en réchapperez pas non plus ! »

Il ricana, sentant la plaie sur sa poitrine se refermer d'elle-même. La douleur disparut rapidement, permettant au sorcier de se relever de toute sa taille. Ses yeux brillaient désormais d'une lueur rubis si intense qu'il n'était plus possible de distinguer la pupille du reste de l'œil.

« Et je vais t'en donner un avant-goût immédiatement... Apprête-toi à supplier pour ta vie, Bàlint ! »


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 5 juin 2004, 23 h 20 (June 5, 2004, 14 :20, GMT +9 :00)

Aphrodite se retourna, à peu près certain d'avoir entendu un murmure derrière lui. Le couloir était pourtant désert, faiblement éclairé par des lampes de style japonais. Il secoua la tête, mettant ces « voix » sur le compte du manque de sommeil.

Et des mauvais souvenirs... Il devait bien avouer que le fait de se remémorer le jour où il avait choisi la voie de la trahison l'avait profondément troublé. Il s'était toujours arrangé pour effacer de sa mémoire ce douloureux passage de sa vie. Et à commencer par son nom : « Sven ». Autant qu'il veuille bien se souvenir, le jeune homme répondant à ce patronyme était véritablement mort quelques jours après sa confrontation avec Angelo et Saga.

xxxxx

Sven releva les yeux sur le pâle reflet dans le miroir. Ses yeux étaient rougis de n'avoir pas fermé l'œil depuis plusieurs nuits, et ses joues creusées par la sous-alimentation qu'il s'était imposé. Tout en lui le dégoûtait, et il en était presque arrivé à ne plus vouloir respirer.

Pourtant, cette fois-ci, la vision pitoyable qu'il contempla le fit réagir. « Je suis un chevalier d'Or... J'ai des pouvoirs... Je n'ai pas à m'incliner devant quiconque, excepté Athéna. Si Angelo et Saga ont décidé de passer du mauvais côté de la barrière, je n'ai pas à les suivre. Au contraire, je dois les arrêter ! »

Fort de cette nouvelle conviction et de sa force revenue, il quitta son temple, et se dirigea d'un pas décidé vers le temple du Cancer.

O

Angelo s'était installé sur l'une des nombreuses terrasses de sa vaste demeure. Celle-ci était quasiment invisible depuis le grand escalier serpentant sur la colline des douze maisons. Se sachant à l'abri des regards indiscrets, le gardien de ces murs avait d'ailleurs pris ses aises : nonchalamment étendu sur un triclinium, écoutant une musique à la mélodie familière, il sirotait un breuvage doré que Sven devina ne pas être que de l'eau. L'Italien était également torse nu, ce qui n'était pas étonnant vu la chaleur.

Sven s'arrêta à quelques pas derrière le Cancer, et après un bref moment d'hésitation, se décida à signaler sa présence.

« Je te rappelle que l'alcool est interdit au Sanctuaire !

Pff ! Interdit par Shion, pas par Saga… Et puis qui le saura ? À moins que tu ne veuilles me dénoncer », répondit de mauvaise grâce Angelo.

Il regarda par-dessus son épaule et toisa d'un regard diabolique le chevalier des Poissons. Celui-ci se sentit comme mis à nu, et soudainement dépourvu du courage qu'il s'était employé à retrouver.

And I was round when Jesus Christ
Had his moment of doubt and pain
Made damn sure that Pilate
Washed his hands and sealed his fate (*)

« Si je te dénonce, ça ne sera pas pour cela, mais pour ta trahison envers Athéna ! » riposta Sven sèchement, troublé par les paroles de la chanson qui couvrait presque leur querelle.

« Oh ! Vraiment ? Et auprès de qui vas-tu me dénoncer ? Le Pope, peut-être ? »

Le ton de dérision sur lequel ces mots avaient été prononcés, et surtout la terrible vérité qu'ils contenaient, glaça le sang du Suédois. À qui pouvait-il confier le secret dont il avait été le spectateur et la victime ? Les traîtres comptaient parmi les personnes les plus haut placées de la hiérarchie du Sanctuaire…

« Ou peut-être vas-tu te plaindre à Athéna elle-même ? poursuivit Angelo en se levant de son triclinium. Mais en admettant que tu parviennes à franchir l'obstacle de Saga, je doute que le bébé de deux ans qu'est la Déesse puisse être d'un grand secours… »

Sven ne put réprimer un nouveau frisson d'angoisse alors que la réalité de sa situation s'insinuait dans son esprit dans tout son désespoir.

Angelo afficha un sourire méchant, et continua sa diatribe.

« En fait, Sven, je comprends que ta conscience de chevaliers d'Or ait quelques sursauts, mais ils sont vains. Tu es seul contre deux chevaliers d'Or, dont l'un à la main mise sur le plus haut poste du Sanctuaire… Personne ne te croira si tu nous attaques, et encore moins te suivra. Le seul choix que tu as est de nous suivre, ou de mourir !

Non ! » s'écria Sven. Pourtant, au fond de lui-même, il savait très bien qu'Angelo disait la vérité.

Ce dernier réduisit la distance pour se retrouver juste devant le Suédois, qui tremblait légèrement. Il posa une main sur son épaule, en un signe ambigu mêlant réconfort et intimidation. La voix de l'Italien se fut plus cajoleuse, voire séductrice.

« Et entre nous, pourquoi tiens-tu tant à trahir les projets de Saga ? Que t'a apporté Athéna jusqu'à présent ? De la douleur, des coups, un incroyable sentiment de solitude et le droit de te faire railler par les autres apprentis ou chevaliers, avec comme perspective une mort honorable sur le champ de bataille… Magnifique destin que voilà ! »

Sven releva un regard confus sur celui qui avait été jadis son ami, et qui lui paraissait être désormais un démon tentateur, cruel et immoral.

« Et peux-tu me dire quelle est la différence entre servir le Pope, et servir Athéna ? Crois-tu que les chevaliers d'Or ne soient pas destinés à accomplir des missions sanglantes voir injustes sur les ordres de la Déesse ? Ouvre les yeux, va lire les archives des Guerres Saintes ! Athéna aussi mène des guerres, et ses humbles sujets que nous sommes sont tôt ou tard amenés à avoir leurs mains souillées de sang !

Tu mens ! Il y a une différence entre Saga et Athéna ! gémit Sven.

Ah oui, mais laquelle, le sais-tu au moins ? »

Les prunelles désormais noires de Masque de Mort brillèrent méchamment et jetèrent de véritables éclairs à l'encontre de son interlocuteur. Un regard sombre couvrit le bleu clair des yeux de Sven, telle la nuit enveloppant l'étendue de la mer.

Le Suédois se retrouva totalement incapable de répondre.

Hope you guessed my name, oh yeah
But whats confusing you
Is just the nature of my game
Just as every cop is a criminal (*)

« Je vais te le dire. Dans l'un et l'autre cas, il faudra s'incliner aux pieds de notre maître, et tenter de ne pas salir de nos mains rougies de sang le beau marbre de son palais. Mais je préfère m'incliner devant un Pope qui me récompensera dûment pour ce que j'ai fait, et jouir de la puissance que cela me donnera aux yeux des autres. Je n'ai aucune envie de faire la révérence devant une déesse, dont la puissance réside uniquement dans l'aveuglement et la fidélité fanatique de ses chevaliers… Je n'ai pas l'intention de me contenter de ses mots sirupeux et ses grandes idées de paix et de justice, qu'elle nous distillera du fin fond de son trône. JE REFUSE d'être juste un pion qu'elle enverra sur le front tandis qu'elle se sera réfugiée dans son palais, alors qu'un nouveau représentant de sa divine famille viendra semer pour la énième fois le trouble sur Terre ! »

And all the sinners saints
As heads is tails
Just call me lucifer
cause Im in need of some restraint (*)

Sven recula devant la véhémence de la déclaration de Masque de Mort. Jamais discours ne lui avait paru plus dur, mots plus tranchants que ceux que venait de prononcer l'Italien. Il réagit à peine lorsque les mains du Cancer se posèrent sur ses joues, l'obligeant de nouveau à fixer les deux miroirs noirs chargés de colère. Pourtant, la voix se fit encore plus douce, presque sensuelle.

« Songe à la vie que tu pourrais mener… Sans moquerie sur ton apparence, car tu serais trop craint et respecté, y compris par tes pairs… Sans mort plus ou moins glorieuse sur un champ de bataille, au nom d'un idéal qui n'existe pas, car tu serais libre de rompre toute allégeance au moment opportun. »

Masque de Mort rapprocha son visage si près que leurs nez se touchèrent presque.

« Obéis à un maître puissant, tout en te gardant l'opportunité de devenir ton propre maître… Voilà où est la différence. »

L'Italien desserra son étreinte, puis recula, contemplant d'un air satisfait le résultat de son discours sur Sven. Celui-ci resta stoïque, son esprit assailli par des milliers de pensées contradictoires.

Tell me baby, whats my name
Tell me honey, can ya guess my name
Tell me baby, whats my name
I tell you one time, youre to blame (*)

Masque de Mort retourna tranquillement à son triclinium, et s'allongea de tout son long, repliant ses bras sous sa nuque. Il semblait étrangement détendu, comme si cette terrible conversation n'avait jamais eu lieu.

« Tu devrais retourner à ton temple, et méditer sur la question. »

Sven tourna la tête dans la direction de Masque de Mort, presque surpris qu'une voix lui parvienne dans le brouillard où il était perdu. Il nota à peine le silence qui régnait désormais : la musique s'était éteinte.

« Mais n'oublie pas… Tu n'as le choix qu'entre deux solutions désormais : mourir de mes mains ou celle de Saga, ou continuer à obéir au Pope. »

O

Sven ne sut pas exactement comment il parvint à retourner à son palais ce jour-là. Le chemin lui parut interminable, tel un sentier de colline noyé dans le brouillard. Arrivé au temple des Poissons, il se dirigea dans ses appartements et s'écroula sur son lit. A son plus grand soulagement, le sommeil réclama sa conscience bien vite. Il ne sut pas si un rêve était venu agiter son sommeil ou non. La seule chose dont il se rappela à son réveil fut les paroles de Masque de Mort : « Obéis à un maître puissant, tout en te gardant l'opportunité de devenir ton propre maître… »

« Je dois en finir avec cette histoire... Maintenant... »

xxxxx

Aphrodite secoua la tête comme pour mieux chasser ces souvenirs de sa mémoire

« Ce n'est pas le moment de flancher : la nuit va être longue, ou courte, ça dépend de quel point de vue on se place… Mais il faut que j'en finisse avec cette histoire. »

Il arriva quelques secondes plus tard à la porte qu'il cherchait : celle de la cabine de contrôle d'où toutes les allées et venues dans les différents pavillons étaient surveillées. Il inspira à pleins poumons une grande goulée d'air, se demandant encore quel prétexte il allait pouvoir inventer pour convaincre les deux vigiles de le laisser visionner la vidéo du couloir où il avait vu la créature.

« Pourquoi pas la vérité ? J'ai vu un fantôme nager dans le mur… » réfléchit-il avant de reconnaître que soit les gardiens le mettraient à la porte croyant que c'était un bobard, soit ils appelleraient Eleny pour relever le cas d'urgence. Et cela était plutôt à éviter, tant qu'il ne savait pas lui-même de quoi il s'agissait. Non pas qu'il doutât du Grand Maître, mais les inquiétudes dont Milo lui avait fait part au sujet de Camus et Angelo, et la réaction d'Eleny l'incitaient à la prudence.

La porte se referma derrière lui, et il affecta son air le plus dépité, une idée venant de lui traverser la tête.

« Voilà, messieurs… Il y a quelques heures, on m'a volé mon portefeuille, alors que je discutais dans le couloir avec l'un de mes amis, et je voudrais retrouver le coupable. »

O

Dix minutes plus tard, au terme d'une prestation théâtrale digne d'un jeu professionnel – si un tant soit peu d'humour lui était resté, il serait allé s'en glorifier auprès de Milo – Aphrodite obtint enfin le droit de visionner la vidéo de surveillance. Il se pencha sur l'écran, à l'instar des deux gardes.

« Pas une bonne idée, ça… Je ne sais pas ce que je vais trouver exactement sur cette vidéo ! » se dit-il avant de se lancer dans un nouveau mensonge :

« Vous savez, je ne voudrais pas perturber votre travail davantage… » s'écria-t-il en forçant sur les aiguës de sa voix, et en faisant mine de trébucher par la même. Il finit par s'accrocher à l'un des deux gardes, affectant un air désolé et charmeur. « Je peux me débrouiller tout seul avec la vidéo, vous savez, susurra-t-il en faisant un clin d'œil. À moins que vous ne teniez vraiment à m'aider… ? »

Les deux surveillants prirent une expression des plus gênées, et celui tenant Aphrodite le repoussa doucement avant de lâcher :

« Non… C'est à dire... On a du boulot ! »

Aphrodite vit non sans satisfaction les deux espions potentiels repartir à leur place, lui tournant obstinément le dos en s'absorbant sur leurs écrans.

« Parfait, c'est tout ce que je demandais… »


France, Lyon, 5 juin 2004, 16 h 30 (June 5, 2004, 14 :30 AM, GMT +2 :00)

Quartier Général de l'Escadron de Lyon

Mu contempla avec bonheur les rangées d'étagères qui lui faisaient face dans un ordre parfait. Une délicieuse odeur de vieux papiers lui chatouilla les narines. Il trouvait de plus à cette pièce une ressemblance avec la défunte bibliothèque du quartier général, au Japon, ce qui augmenta sa sympathie pour cet endroit. D'autant plus qu'il se trouvait en charmante compagnie...

Le Tibétain détourna les yeux de ce paysage de bois et de papier, pour observer la jeune femme qui se tenait en face de lui. Will lisait attentivement l'e-mail envoyé par James, comme si elle dévorait une œuvre de Goethe ou de Victor Hugo. Elle s'était d'ailleurs changée, et portait une tenue dont elle seule semblait avoir le secret : noir, mi-hippie, mi-gothique. Un peu dans le même style des vêtements qu'avait l'habitude de porter Ambre – ceux qu'Angelo ou Camus qualifiaient de sexy – mais en mieux et moins aguicheurs. Ceux de Will étaient tout simplement à l'image de son personnage : originaux et charmants.

« Mu ? A quoi penses-tu ?

– Euh, à rien... » L'intéressé cligna des yeux, revenant brusquement sur terre à l'appel de l'originale et charmante Will. « Tu disais ? » demanda-t-il, cachant son embarras.

Il n'avait en fait rien écouté des commentaires de la jeune Anglaise : cela commençait mal en tant que coéquipier voulant faire ses preuves...

« A ton avis, par quoi devons-nous commencer ? » l'interrogea-t-elle en relevant ses grands yeux bleus sur Mu.

Celui-ci trouva ce regard bien évidemment 'charmant'... Et lui-même bien bête, car il n'avait absolument rien à répondre. Mais hors de question de l'avouer. Il lui fallait gagner du temps.

« Puis-je voir l'e-mail ? J'aimerais relire cela de moi-même », demanda-t-il d'un ton plus posé que les battements de son cœur.

Il saisit le papier et marmonna un merci, avant de s'absorber dans la lecture de ce qu'il était censé déjà connaître. Le texte était dense, mais des mots écrits en gras lui sautèrent immédiatement aux yeux : « Milice Noire », « Ermengard », « Adalbert », « Marius », « Adémar Liancourt », « rébellion », « magie noire ».

« Adalbert ? s'écria Mu, relevant la tête du document. Mais, c'est ton...

– Mon nom de famille, je sais... Adalbert est en fait mon ancêtre. C'était le mage et conseiller d'Ermengard, la fondatrice de l'ordre.

– Ah bon... » Mu se trouva encore à court d'arguments et replongea aussitôt dans le message. Son esprit étant désormais plus éveillé, il parvint à déchiffrer le texte en quelques secondes. « Une ancienne armée devenue dissidente ? » s'étonna-t-il.

Son regard se fit plus interrogateur qu'il ne le voulut.

« C'est cela… Mon ancêtre en était l'un des piliers fondateurs au treizième siècle. Au départ, ce n'était pas une armée organisée, mais une troupe de magiciens et de guerriers volontaires. Mais la Milice Noire a dégénéré avec le temps, devenant aussi cruelle que les démons qu'elle poursuivait. Le Grand Maître Landoald ordonna sa dissolution au XVIIIe siècle, mais…

– Mais on ne sait pas si elle a été vraiment dissoute, ou continue à survivre de nos jours, n'est-ce pas ? »

Will adressa un sourire gêné à Mu.

« C'est ce que j'ai compris dans le message. Ce qui est très étonnant pour ma part, car j'ai toujours entendu dire dans ma famille que cette armée n'existait plus et appartenait au passé… »

Mu rendit son sourire à Will, dans le même état d'esprit. Il avait encore quelque peu du mal à appréhender la portée de ce qu'il venait de lire.

« C'est ce que j'ai compris également… Et si l'hypothèse de James est vraie… » Le Tibétain ne put s'empêcher de crisper la mâchoire. « Si elle est vraie, poursuivit-il, l'Ordre ne serait pas en face d'un ennemi, mais de deux… »

La jeune Anglaise acquiesça silencieusement.

« Pas une minute à perdre dans ce cas là… » décréta Mu, se tournant vers l'ordinateur qui trônait sur une table d'étude. « Il faut commencer à chercher dès maintenant ! »

Sans attendre de réponse de sa partenaire, il se dirigea vers l'ordinateur et s'assit sur le siège, se mettant bien en face de l'écran. Il tapa d'un geste rapide les deux mots : « Milice Noire ».


Italie, Venise, 5 juin 2004, 16 h 35 (June 5, 2004, 14 :35 AM, GMT +2 :00)

Palais de l'Ordine di Sylni

Visconti s'approcha lentement du lit où reposait le convalescent. Le corps couvert d'un drap blanc était la seule tache lumineuse de cette salle high-tech, où les lumières des machines apportaient une clarté indécise et bleutée. Le chancelier de l'Ordre se sourit à lui-même en songeant aux millions de dollars qu'avait coûtés cette infrastructure, destinée à soigner les patients d'origine non humaine qui s'adressaient à l'Ordine. Oh, certes, l'investissement avait été rentabilisé depuis un certain temps déjà... Nombreuses étaient les créatures de la nuit qui avaient été blessées lors d'escarmouches contre les escadrons de l'Ordre, ou voulaient l'éviter en changeant d'identité. Et pour l'heure, pour autant que Visconti le sache, seul l'Ordine possédait la Technologie, avec un grand « T ». À l'exception de l'Ordre d'Ermengardis, bien sûr.

Tiré de ses réflexions par le ronronnement des machines, Visconti se pencha sur le malade, et ne put qu'écarquiller les yeux de surprise.

« Docteur, c'est impossible ! Comment peut-il avoir recouvré une forme humaine en si peu de temps ! »

La silhouette du médecin se fit plus précise dans un coin éloigné de la pièce, où il se terrait jusqu'à présent. Attitude fréquente chez lui, et qui n'étonnait pas Visconti : le docteur n'avait rien d'un humain, et ne tenait absolument pas à s'exhiber.

« C'est un vampire millénaire, et presque l'un des premiers sangs. Ses capacités de régénération sont bien au-delà de ce que nous avons pu constater jusqu'à présent », répondit le praticien.

Et en effet, en regardant plus attentivement, Visconti parvint à saisir ô combien Lùitgard était en train de revenir rapidement en pleine possession de ses moyens. La surface épidermique de son corps s'était pratiquement reformée, donnant une curieuse apparence à l'ancien général de Marius. Si les traits étaient toujours jeunes, et la carrure robuste, la peau était plissée, faisant grotesquement penser à celle d'un poulet déplumé. Ou à une peau de vieillard, recouvrant le corps d'un homme d'une vingtaine d'années. Visconti tenta de mettre un nom à la maladie possédant ces caractéristiques, sans y parvenir. Mais après tout, cela n'avait aucune importance.

« Docteur, je veux que vous poussiez la sécurité autour de cette chambre au niveau supérieur. Je veux des lampes solaires à chaque issue. Hors de question qu'il s'échappe une fois rétabli...

– À vos ordres, Signore Visconti.

– Bien, laissez-moi maintenant.

– Comme il vous plaira, Signore. »

Visconti attendit que le docteur quittât silencieusement la pièce pour se pencher de nouveau sur le patient.

« Lùitgard... » murmura-t-il.

Les paupières du vampire frémir légèrement.

« Lùitgard ! » appela Visconti plus fermement.

Cette fois-ci, le convalescent ouvrit les yeux, et posa son regard d'un bleu céruléen sur le chancelier. Un sourire narquois apparut comme par enchantement sur ses lèvres pâles.

« Vous m'avez appelé, Grand Chancelier de l'Ordine di Silny ? » répondit-il d'une voix trainante, presque endormie.

Visconti ne put s'empêcher de reculer légèrement du lit, avant de se souvenir des pouvoirs télépathiques communs aux vampires.

« Je suppose que vous savez exactement pourquoi vous êtes là ? répondit Visconti.

– Oui... Autant que je puisse lire dans vos pensées... Elles sont confuses, mais je dirais que pour l'instant, la seule chose qui soit claire, c'est votre soif de connaître l'ultime vérité sur la Milice Noire. Et le moyen de vous soustraire à la malédiction planant sur vous. »

Les yeux de Visconti se plissèrent légèrement sous l'effet de l'agacement. Il pouvait garder son calme très longtemps, ce qui faisait de lui un homme d'affaires redoutable et un chancelier hors pair en temps de crise. Mais les événements heurtés des derniers jours avaient en quelque sorte émoussé cette qualité. Et l'assurance quelque peu effrayante de Lùitgard n'y aidait en rien.

« Je ne suis pas venu ici pour jouer aux devinettes, Lùitgard Von Stroem. Je veux des réponses à mes questions... Et d'ailleurs, je doute que vous ne possédiez qu'un infime fragment de celles-ci !

Un léger rire s'échappa des lèvres du vampire.

« Connaissez-vous l'étendue réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, Signore Visconti ? »

Siège de l'Escadron de Venise

Cela faisait la deuxième fois que James lisait le rapport concernant Ambre : la première lecture ne lui avait laissé entrevoir aucune information intéressante, aucune piste à privilégier plutôt qu'une autre. La deuxième passe le laissait tout aussi perplexe, mais avec la sensation qu'un mystère se cachait dans le passé de la jeune femme. Il rouvrit le dossier à la deuxième page, et relut le paragraphe dédié à la famille Adémar-Liancourt.

« Après la victorieuse bataille de Telemny, la Milice Noire fut instituée armée officielle et de métier, le corps protecteur de l'Ordre d'Ermengardis. Les descendants du général Adémar furent désignés comme commandeurs, ce poste pouvant être transmis de génération en génération.

La Milice Noire poursuivit sa tâche, sous les ordres directs d'un Grand Commandeur, de la lignée du Général Adémar, lui-même sous les ordres du Grand Maître de l'Ordre d'Ermengardis, jusqu'en 1735. Cette année marque l'émergence de Geoffroy Adémar-Liancourt, qui prônait une relative indépendance de la Milice Noire envers le Grand Maître de l'Ordre, qu'il qualifiait de pouvoir faible. Cette politique fut officiellement abandonnée par la Milice Noire à la mort de Geoffroy, en 1752, mais fut relayée selon des sources de l'époque par certains membres, acquis aux idées du général défunt. Afin d'éviter une situation de rébellion, le Grand Maître Landoald décida la dissolution pure et simple de la Milice Noire, et son remplacement par les Escadrons de Paris, Amsterdam, Madrid, Barcelone, Rome, Florence, Varsovie,Saint-Pétersbourg et Vienne, en 1753.

Doutant que les alliés de l'Ancienne Milice Noire abandonnent leur lutte de pouvoir, le Grand Maître Landoald ordonna la surveillance discrète des quatre familles dirigeantes de l'armée dissoute : Adémar-Liancourt, Adalbert, Carvelus, et Ortène. La surveillance se poursuivit jusqu'en 1855, date à laquelle le Grand Maître William Morchwood y mit fin, faute de preuve d'activités secrètes contre l'Ordre lui-même.

La Milice Noire est considérée comme définitivement éteinte depuis cet édit. »

Il reposa le document, un pli soucieux se formant sur son front. »

« Oh, Lord Morchwood... Je regrette que sur ton lit de mort tu n'aies trouvé la force de me parles des soupçons planant sur la Milice... J'étais loin de me douter qu'un tel danger puisse résider dans l'ombre... »

La suite du rapport était consacrée à Ambre : date de naissance, détails sur les parents... Et plus tragique, mais également plus riche en informations : le meurtre des membres de sa famille. Ambre avait six ans lorsque des envoyés de l'Escadron le plus proche découvrirent l'enfant, cachée dans le garage de la maison familiale. Oui, James pouvait se souvenir que les suspects avérés étaient des vampires... Son regard glissa sur le texte, et les portes de sa mémoire commencèrent à s'ouvrir au fur et à mesure qu'il lisait.

« La résidence de Bertrand et Amélia Adémar-Liancourt fut l'objet d'une attaque d'une quinzaine de vampires dans la nuit du 12 au 13 septembre 1980. Selon les deux seuls survivants capables de témoigner, le commando a attaqué par les façades ouest et sud, provoquant un incendie dans plusieurs points de la résidence. Les deux groupes se seraient retrouvés devant les appartements des époux Adémar-Liancourt, auraient brisé les portes, capturé les époux, les auraient attachés et brûlés vifs.

Grâce aux témoignages reçus, le leader du commando a été identifié comme étant Wolrad Von Gutenberg... »

« Wolrad, l'un des lieutenants d'Adorjàn, lui-même sous les ordres directs de Marius... Un vampire presque millénaire qui a toutes les raisons possibles de haïr la Milice noire et de poursuivre la descendance de ses généraux », murmura James, pensif. Il sentait qu'il mettait le doigt sur quelque chose. Mais quoi ?

« Une troisième personne a survécu au massacre : Ambre Adémar-Liancourt, six ans, fille aînée de la famille. La petite fille serait parvenue d'une façon inexpliquée à se soustraire de l'attention des assaillants, et à se réfugier dans le garage, situé à une centaine de mètres de la résidence principale. La petite fille ne souffrait d'aucune lésion corporelle, mais était sujette à une profonde amnésie, diagnostiquée comme conséquente aux scènes qu'elle aurait pu observer.

Le corps de la fille cadette de la famille, Agate, trois ans, n'a jamais été découvert. Elle est présumée décédée dans l'incendie. »

« Ambre amnésique, sa sœur présumée morte sans qu'on ait son cadavre pour le prouver... Inattendu... Et dérangeant... »

James posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n'importe quel observateur non averti aurait pu penser qu'il était entré dans une sorte de méditation. Avant de se raviser en voyant un étrange sourire courber ses lèvres.

« J'ignorais avoir invité une quelconque personne ici ! » lança-t-il, avant de se retourner, et de toiser du regard le mystérieux visiteur engoncé de noir.

« Je ne suis pas invité... J'en suis conscient, répondit sur le même ton la sombre figure », s'adossant nonchalamment à l'étagère.

« Hum ! Cela pourrait être aussi bien un homme qu'une femme, la voix est clairement modifiée... De plus, il ou elle porte un masque... » nota James.

« C'est une bonne chose de le remarquer, mais il va me falloir me décliner votre identité, et me signifier clairement pourquoi vous vous êtes infiltré ici. »

Un léger rire aux accents métalliques répondit à cette question à l'allure d'injonction.

« Disons pour faire simple, que je suis le Commandeur de la Milice Noire, et que j'ai une offre à faire que vous ne pourrez refuser... »

A suivre dans la Chronique XIII : Chantage (3/4)


Note :

(*) paroles de "Sympathy for the Devil", the Rolling Stones ou the Guns N' Roses, au choix.