Chronique XIII : Chantages (3/4)

Italie, Venise, 5 juin 2004, 16 h 40 (June 5, 2004, 2 :40 PM, GMT +2 :00)

Quartier Général de l'Escadron de Venise

James repoussa le dossier devant lui, et posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n'importe quel observateur non averti aurait pu penser qu'il était entré dans une sorte de méditation. Avant de se raviser en voyant un étrange sourire courber ses lèvres.

« J'ignorais avoir invité une quelconque personne ici ! » lança-t-il, avant de se retourner, et de toiser du regard le mystérieux visiteur engoncé de noir.

« Je ne suis pas un invité... J'en suis conscient », répondit sur le même ton la sombre figure, s'adossant nonchalamment à l'étagère.

« C'est une bonne chose de le remarquer, mais il va me falloir me décliner votre identité, et me signifier clairement pourquoi vous vous êtes infiltré ici. »

Un léger rire aux accents métalliques répondit à cette question à l'allure d'injonction.

« Disons pour faire simple, que je suis le Commandeur de la Milice Noire, et que j'ai une offre à faire... Que vous ne pourrez refuser...

– Je crains que vous ne vous fassiez quelques illusions sur ce point-là… Je ne traite pas avec des assassins ! »

L'inconnu écarta ses bras, prenant la pause d'un Christ en plein prêche.

« Oh ! Comme il me peine de voir que plus de deux cent cinquante ans après la mort de notre fondateur, l'Ordre d'Ermengardis a conservé une vue aussi étroite de la Milice Noire ! »

James se leva lentement de sa chaise, et s'inclina légèrement sur son bureau. Il toisa avec intensité son visiteur.

« Vue étroite ? Non je dirais plutôt une vue très juste sur les soudards et meurtriers peuplant vos rangs… L'Ordre a dissout votre armée parce que vous avez trahi votre mission : protéger les humains. Tout ce qui comptait pour les barbares de la milice était de tuer, sans aucune distinction !

– Chaque guerre à son pourcentage de pertes et de sacrifices.

– Jamais ! Les civils n'ont pas à souffrir de notre lutte contre les créatures d'autres mondes ! » hurla James en tapant du poing contre la surface du bureau.

« Et moi je dis que les civils devraient déjà être heureux que nous soyons là pour les protéger ! » renchérit sur le même ton l'inconnu voilé. « Tant pis s'ils se mettent en travers de notre chemin !

– Sortez immédiatement d'ici ! » enjoignit James, le visage de plus en plus menaçant.

L'invité se détacha de l'étagère contre laquelle il était appuyé et s'avança vers le bureau. Ses yeux – seuls visibles – brillaient d'une lueur inquiétante. James nota le changement de comportement, nettement plus agressif, et se redressa lentement, ne quittant pas du regard les deux iris.

Puis tout alla très vite : il vit les voiles de son visiteur flotter et la seconde suivante, il se retrouva à terre, le corps de son adversaire restreignant de son propre poids ses jambes et ses bras, et un couteau pressé contre sa gorge.

« Je crains que vous n'ayez pas d'autre choix que d'écouter ce que j'ai à dire !

– Ce n'est pas en me tranchant la gorge que vous vous débarrasserez de moi ! siffla James entre ses canines.

– Non, mais en vous coupant la tête, si… maintenant, êtes-vous prêt à négocier, Grand-Maître ? » répliqua l'inconnu, sortant une deuxième dague des méandres de son déguisement. La lame vint se poser contre l'autre côté de son cou, d'une précision chirurgicale presque terrifiante.

James jeta un regard furieux au visage inexpressif, puis laissa sa tête reposer sur le sol en signe de reddition.

« Je savais que vous sauriez vous montrer raisonnable… Voici le marché : vous réinvestissez la Milice Noire comme le seul corps armé de l'Ordre d'Ermengardis, et nous vous débarrassons de Sylvenius et de l'Ordine di Silny.

– Qui me dit que vous avez les capacités pour vous dresser contre l'Ordine ? » répliqua James.

Il ébaucha une grimace de douleur lorsqu'il sentit la lame se presser plus fortement, entamant la chair de son cou.

« Nous sommes nombreux, beaucoup plus que vous ne pourriez le soupçonner. Et nous sommes partout : dans l'Ordre d'Ermengardis, dans l'Ordine, dans les gouvernements de certains pays… partout où il faut pour pouvoir intervenir. »

James fixa de nouveau les yeux étincelants de son opposant, qui était maintenant penché sur lui pour mieux l'observer.

« Vous savez ce que je pense de ce marché ? chuchota-t-il d'une voix inaudible.

– J'ai hâte de le savoir… » répondit l'inconnu, rapprochant encore plus son visage pour mieux écouter.

Le Grand Maître sourit faiblement.

« Je pense que ce marché… » Il releva la tête, son nez effleurant presque la surface voilée. « … EST INACCEPTABLE ! » hurla-t-il, laissant ses instincts primaires de vampire prendre le dessus.

Son visage se transforma, pour la première fois depuis l'attaque du Quartier Général, le ramenant à son état de créature de la nuit prête pour la mise à mort de sa proie. Son assaillant relâcha sa prise sous l'effet de la surprise. Ses mains rendues à leur libre mouvement saisirent l'une, la nuque, et l'autre la taille. D'un geste puissant, il repoussa le corps désormais à sa merci, et l'envoya s'écraser sur le sol, entre le bureau et l'étagère.

Quartier Général de l'Ordine di Sylni

« Connaissez-vous l'étendue réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, Signore Visconti ? »

Les yeux du Grand Chancelier se plissèrent légèrement sous l'effet de l'agacement.

« Suffisamment à mon goût ! répondit-il sèchement.

– Mensonge !

– Cela suffit ! gronda Visconti. Si vous avez des informations sur la Milice Noire, autant me le dire tout de suite ! »

L'alité émit un faible rire.

« Impatient, Signore Visconti ? Pourtant, j'aurais juré que vous étiez l'incarnation de la patience même…

– Assez !

– Fort bien… » Lùitgard inclina son visage vers l'oreiller, semblant se mettre plus à l'aise. « L'histoire de la Milice Noire tient pourtant à l'étendue de nos pouvoirs… Ou si je puis dire, l'histoire de la Milice actuelle. Celle qui s'est éteinte au dix-huitième siècle n'était qu'une façade… Elle ne commence pas avec l'émergence de Geoffroy Adémar-Liancourt, contrairement à ce que l'Ordre d'Ermengardis croit, mais le soir même de la bataille de Telemny, lorsque le Général Adémar ordonna à ses lieutenants de cacher les cercueils d'Adorjàn, Lôrinc et le mien dans d'autres lieux, gardés secrets. Du peu que j'ai pu lire dans les pensées du Général lorsqu'il se tenait près de mon cercueil, il craignait que les survivants de notre armée ne viennent nous libérer. Mais ce n'est pas tout... Lui, tout comme moi, avait été le témoin d'un phénomène des plus inquiétants lors de la bataille. »

Visconti se pencha de nouveau sur le lit de Lùitgard, osant affronter l'aspect pitoyable du convalescent. Mais quelque chose le surprit : une profonde ride qui barrait chaque côté de la bouche de Lùitgard avait disparu. Son regard se fit inquisiteur lorsqu'il fixa les pupilles mi-closes du vampire.

« Je sais... Lorsque j'ai vu ce qui arrivait à Marius sur le champ de bataille, mon visage a dû s'orner de la même interrogation. Je ne pouvais pas en croire mes yeux. »

Visconti déglutit avec difficulté : il n'aimait pas du tout le tournant que prenait cette histoire.

« Qu'est-ce que vous avez vu ?

– Marius m'avait confié la tâche d'assurer sa protection, et j'essayai d'y faire honneur. Comme il était à s'y attendre, le Général et ses lieutenants pourchassèrent en priorité Marius et moi-même, et nous nous retrouvâmes rapidement encerclés. Je faisais face au Général Adémar en personne lorsque j'entendis mon maître hurler de douleur. Me retournant, je m'aperçus que les hommes de la Milice Noire l'avaient abattu : il avait du être frappé dans le dos et à une épaule par des haches, car les entailles étaient profondes. Son bras droit pendait, prêt à se détacher... Je me souviens avoir hurlé, et me débarrassant momentanément du Général de la Milice, j'ai accouru jusqu'à Marius, et... »

Le vampire s'interrompit, comme replongé dans cette lointaine scène.

« Lùitgard, qu'avez-vous vu ?

– Marius se dressait de nouveau sur le champ de bataille, et massacrait un à un les soldats de la Milice. Je pouvais voir les entailles dans sa cuirasse, mais son corps... Son corps, lui, était intact. Comme si ses plaies s'étaient refermées en quelques secondes... »

Visconti ne put s'empêcher de rester bouche bée à ce récit.

« Fadaises... Aucun être ne peut recouvrir d'une telle blessure en si peu de temps, quelle que soit son origine.

– C'est ce que j'avais toujours cru jusqu'alors. Mais en voyant cela, j'ai réellement pensé que Marius était un Dieu... Jusqu'à ce que—

– Jusqu'à ce que ? »

Lùitgard tourna la tête et fixa les ténèbres du plafond.

« ... jusqu'à ce que je découvre que moi aussi, j'avais certains pouvoirs de guérison hors du commun. »

Quartier Général de l'Escadron de Venise

James connaissait parfaitement bien la réputation des combattants de la Milice Noire, et combien ils pouvaient être imprévisibles et dangereux. Il s'approcha prudemment de la forme immobile, se demandant s'il devait se considérer comme un chat se retrouvant face à une inoffensive souris à occire, ou face à un chien enragé susceptible de se retourner contre lui. Le visage de son visiteur était toujours caché par son voile, et ses yeux étaient clos, renforçant l'effet sombre des ténèbres de la pièce sur sa personne.

Arrivé à moins d'un mètre, il s'arrêta, se penchant lentement sur le corps inanimé, surveillant pourtant avec vigilance le moindre frémissement. La poitrine de l'inconnu se soulevait tranquillement, dans une respiration régulière, tranquille, comme celle de celui ou de celle qui dort du sommeil du juste.

Mais l'illusion ne dura guère.

James eut à peine le temps de laisser échapper un cri, qu'il se retrouva face contre terre, ses jambes abattues par un tacle formidable qui fit hurler de douleur ses chevilles. Poussant sur ses avant-bras pour se dégager, il parvint à éviter un méchant coup de talon qui ébranla les lattes fragiles du plancher séculaire. Roulant sur lui-même pour se soustraire à la furie de son adversaire, il finit par se heurter au bas de son bureau. La douleur n'était pas insurmontable, mais assez vive pour lui rappeler qu'il était en nette position de faiblesse, voire même dans l'humiliant rôle de celui qui bat en retraite. L'idée était assez révoltante pour le Grand Maître d'Ermengardis qu'il était pour le forcer à se relever et à contre-attaquer.

L'offensive ne tarda pas : son poing cueillit l'étrange visiteur en pleine mâchoire, l'envoyant valser contre une étagère. Le bruit d'un objet métallique roulant à terre lui signala que le modificateur de voix venait de quitter son possesseur. L'ayant repéré, il s'empressa de l'écraser sous son talon.

« On dirait qu'il va vraiment falloir jouer cartes sur table, désormais ! » déclara-t-il, satisfait.

L'inconnu passa sa main sur sa bouche, chassant dédaigneusement le filet de sang qui tachait le voile, et très certainement son menton.

« Non, c'est juste le début des réjouissances ! »

À peine James avait-il réalisé le sens de ces paroles qu'il vit son adversaire s'élancer contre une étagère, en saisir les armatures, et se balançant agilement, envoyer tout le poids de son corps – et surtout les talons de ses bottes – en pleine poitrine. Deux aiguilles lui perforèrent la chair, mais ce n'était que le début de son agonie : le meuble, entrainé par l'élan, lui dégringola méthodiquement dessus, dans une avalanche parfaite de livres et de poussière. Il parvint à s'écarter miraculeusement, hormis sa jambe gauche, qui disparut sous la lourde étagère en bois. Entravé de la sorte, il n'eut pas le temps de pousser un cri de frustration ou d'essayer de se dégager. Il sentit son cou pris en tenaille entre l'avant-bras et le poignet de l'étranger, alors que la poitrine qui se pressait dans son dos lui confirmait une réalité qu'il soupçonnait depuis que l'inconnu avait perdu son appareil vocal.

« D'habitude, je respecte les femmes... Mais là, ma chère, je vous trouve trop entreprenante ! »

Sans hésitation, James envoya son poing droit par-dessus son épaule, frappant de nouveau la mâchoire déjà fragilisée de son adversaire. L'étau se desserra immédiatement, lui donnant l'opportunité de se retourner, dégager sa jambe et de tacler à son tour son agresseur. Celui-ci – ou plutôt celle-ci – fit mine de se débattre pendant quelques secondes, puis s'immobilisa dans une feinte capitulation.

Profitant de cette accalmie, James attrapa le bord du voile cachant le visage... Avant de ressentir l'angle d'un genou s'enfoncer légèrement en dessous de sa ceinture. Réaction de défense toute féminine qui le fit sourire plus que tressaillir de douleur.

« Sorry, My dear... Mais je ne suis pas aussi sensible qu'un homme "vivant". »

À son plus grand désappointement, sa remarque ne fit que soulever un rire moqueur de la part de sa captive, alors qu'une voix rauque, mais indéniablement féminine lui répondait un défiant :

« C'est juste que je n'ai pas frappé assez fort... »

La sensation qui suivit fut pour James un violent choc contre son front, créant une douleur très vive dans son cerveau. Il comprit un peu tard que son adversaire avait protégé la partie supérieure de son visage avec un objet en métal, rendant le coup de tête d'une redoutable efficacité. Mais le moment n'était vraiment pas aux remords il était même très franchement à la contre-offensive, à moins de vouloir terminer « endommagé » pour une longue durée. Luttant contre la douleur, et se rappelant à l'ordre, James parvint à se remettre sur ses jambes, et envoya un bon coup de pied dans l'estomac de son assaillant alors que celle-ci bondissait sur lui. Repoussée en arrière, celle-ci ne se démonta pas pour autant. Tournant sur elle-même, elle lui renvoya la pareille, mais en plus douloureux un coup de pied au visage. Précis, bien dosé de manière à l'expédier contre son bureau.

Mais pas suffisamment pour que James ne réalise pas que l'inconnue le visait désormais avec une arme à feu, en plein visage... Non pas qu'il craignît les blessures par balle, mais il ne tenait pas à passer plusieurs années à récupérer de la perte de la moitié de son crâne. Glissant au bas du bureau, il entendit siffler la balle au-dessus de sa tête, puis frapper le socle en bois. L'inconnu s'était aperçu de son erreur et le visait déjà pour un nouveau tir meurtrier. S'écartant promptement en bondissant derrière une autre étagère, James sentit la balle effleurer sa jambe gauche, déchirant le tissu de la paire de Jeans et entaillant légèrement sa peau. Il fit de son mieux pour se regrouper, et faire face à son ennemie, mais des bruits précipités de pas décroissant en intensité lui firent comprendre que celle-ci s'échappait du lieu de l'affrontement.

Lorsqu'il fut sûr que sa visiteuse n'était plus présente dans la bibliothèque, James tira son téléphone portable de sa poche, et constata avec une joie non feinte que celui-ci n'avait pas été brisé dans la bataille. Ses doigts composèrent frénétiquement le numéro qu'il connaissait par cœur.

« Andreotti, c'est James... Bouclez-moi le bâtiment entier. Nous avons une intruse indésirable.

Bien reçu, Grand Maître... De qui s'agit-il ?

– Une femme, habillée tout de noir... Entre 1 mètre 70 et 1 mètre 75. » James ouvrit le poing qui tenait ferment prisonnier des mèches de cheveux arrachées à l'amazone. « Chevelure rousse... Accessoirement, soi-disant commandeur de la Milice Noire...

Bien reçu Grand Maître.

– Autre chose elle est armée, et sait se servir de son arme à feu... » James passa la main sur sa mâchoire, et ne put s'empêcher de grimacer sous la douleur. Inutile de parler d'autres parties de son corps. « Et elle frappe fort, très fort… »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17h50 (June 5, 2004, 2 :50 PM, GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Sylphide hâta le pas lorsqu'il arriva en vue de la sortie du temple, donnant sur une volée d'escaliers surchauffés par un soleil de plomb. Il passa les colonnes du péristyle en protégeant ses yeux de la lumière aveuglante, avant de faire trois pas en arrière et se cacher derrière l'une d'elles. Glissant un œil hors de sa cachette, il détailla plus précisément l'inconnu, qui n'en était finalement pas un. La dernière fois qu'il l'avait vu, c'était en compagnie de Perséphone, alors que la traîtresse déesse essayait de les supprimer, ses compagnons et lui.

« Qu'est-ce que le dieu Apollon vient donc faire ici ? » se demanda-t-il.

Visiblement ignorante de sa présence, la divinité commença l'ascension des marches, s'arrêtant en plein milieu lorsqu'une troisième personne fit son apparition en se téléportant. Sylphide écarquilla les yeux en reconnaissant le plus grand ennemi des Enfers : Athéna.

O

« Vous ne devriez pas vous approcher de ce temple… Je vous rappelle que notre père l'a formellement interdit.

– Je veux savoir pourquoi je ne me souviens pas de ma visite chez notre père. Où est donc passé Perséphone ? » rétorqua le dieu du soleil. Il recommença son ascension pour venir se poster devant sa sœur, son ombre se projetant sur elle. « Il est clair pour moi que notre père – et vous-même – cachez un secret. Je ne m'en irai pas tant que je ne serai pas ce que c'est, même si je dois retourner de fond en comble ce temple ! »

Il posa une main sur l'épaule d'Athéna pour la pousser légèrement de côté. Celle-ci s'écarta puis recula d'une marche pour se poster de nouveau devant lui.

« Écoutez-moi, mon frère, vous ne pouvez pas entrer dans ce temple. Un grand danger y est tapi, murmura-t-elle.

– Quel danger ? Qu'y-a-t'-il donc de caché dans ce temple pour vous faire peur à ce point là ? Et pourquoi Perséphone tolérerait un ennemi dans—

– Perséphone n'est plus… Elle est retournée auprès de son époux dans son sommeil », lâcha la déesse avant de baisser honteusement le visage. « J'en ai déjà trop dit.

– Ou peut-être pas assez… » Apollon se saisit du menton de sa cadette et la força à lever les yeux sur lui. « Dîtes moi la vérité : je ne chercherai pas à l'utiliser contre vous. Par contre, je ne peux pas m'apaiser tant que je reste dans l'ignorance.

– Le plus dangereux prisonnier des Enfers s'est libéré des liens dans lesquels les trois Juges le retenaient captif. À force de manipulations sur Perséphone, il a fait de ce temple sa porte d'entrée dans ce monde. C'est la raison pour laquelle notre Père ne veut pas que nous nous en approchions. »

Apollon laissa retomber sa main, contemplant sa sœur avec stupéfaction.

« C'est impossible ! Comment cela a-t-il pu se produire ?

– Lorsque Perséphone a fait emprisonner l'âme des Juges dans des corps mortels via le sacrifice de résurrection, elle a détruit l'équilibre des Enfers. Il en a profité pour se libérer. Et malheureusement, notre père ne sait que faire pour le contrer : sans doute faudra-t-il attendre l'éveil d'Hadès pour chasser cette bête immonde du trône des Enfers. »

Le dieu du soleil resta interdit de longues minutes, jusqu'à ce qu'une sorte de rage le saisisse.

« Nous ne pouvons pas tolérer cela. Je dois parler à notre père, le convaincre de partir en guerre contre… cet ange du mal !

– N'en faites rien ! Cela se retournerait contre vous, et aussi contre moi. Notre père prendra sa décision en temps voulu.

– Mais…

– Je vous en prie, mon frère, soyez patient. »

Apollon serra les poings, enterrant sa rage au plus profond de lui-même. Il devait cependant reconnaître que sa sœur avait raison : leur père ne tolérait guère qu'on tentât de l'influencer dans ses décisions.

« Je me tairai, pour l'instant. Mais si le démon tente quoi que ce soit contre ce Sanctuaire, j'irai convaincre notre père de déclarer la guerre, quelles qu'en soient les conséquences pour moi », prévint-il.

Il disparut en un clin d'œil, sans même un geste d'adieu à la Déesse.

O

Athéna ne put s'empêcher de soupirer à la réponse d'Apollon. Le dieu était de nature belliqueuse, tellement parfois qu'elle avait l'impression qu'il cherchait à battre Arès sur son propre terrain. Elle chassa toutes ces considérations personnelles de son esprit, ayant une dernière mission importante à accomplir. Elle n'avait pas guidé le Spectre jusqu'ici, en temps et en heure, pour rien.

« Vous avez tout entendu, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle au jeune homme qui se cachait derrière une colonne. « Vous ne devriez pas rester davantage dans ce temple : vous êtes en danger, vous et vos compagnons. Fuyez pendant qu'il est encore temps et rejoignez l'Ordre d'Ermengardis : vous y serez bien accueillis. J'aimerais vous aider davantage, mais je ne peux le faire sans risquer d'attirer le courroux de mon père et envenimer la situation. »

Elle n'attendit aucune réponse et se téléporta dans son propre temple.

O

Sylphide resta caché de longues minutes après le départ des deux divinités, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Il ne s'était attendu ni à cette révélation ni à ce que la déesse Athéna s'adressât à lui. Une fois un peu revenu de son étonnement, il s'assit sur une marche, ses doigts jouant nerveusement avec la détente de l'arbalète.

« Alors, c'est donc cela… le plus dangereux prisonnier des Enfers s'est libéré et a pris le contrôle. Lucifer est le nouveau roi des Enfers », murmura-t-il.

L'énormité de la situation l'ayant rendu amorphe, il s'abîma dans la contemplation du marbre immaculé des escaliers, ne sortant de sa rêverie que lorsqu'il se remémora les paroles de la déesse. Elle avait raison : ses compagnons étaient en danger. Il devait retourner les prévenir.

« Je suis prêt à parier que je n'étais pas le seul planqué derrière une colonne… On m'attend très certainement au tournant dans ce temple », se dit-il en regardant par-dessus son épaule. Il ne vit que les ténèbres du hall qu'il avait quitté une bonne demi-heure auparavant, trompeusement vide. « Il va falloir jouer serré… et passer par ailleurs. »

Encore plus sur ses gardes, Sylphide se leva et se mit à dévaler les escaliers comme s'il fuyait les lieux.

Sous le temple de Sounion

Thétis et Kiki marchaient depuis une bonne heure déjà, vérifiant chaque recoin et interstice de la grotte lorsque l'Atlante s'arrêta brusquement. Remarquant l'expression concentrée de son visage, la jeune femme s'approcha de lui.

« Que se passe-t-il ? »

L'espion tourna un visage franchement inquiet vers elle.

« L'énergie que nous sentions tout à l'heure… elle a changé de forme… C'est trop long à expliquer. Je dois m'y rendre immédiatement.

– Quoi… mais que veux-tu dire ?

– Suis la signature de l'énergie et rejoins-moi le plus vite possible, j'aurai certainement besoin de renforts » répondit laconiquement le jeune Bélier avant de disparaître sous le nez de Thétis.

Celle-ci tapa rageusement du pied.

« C'est une habitude des hommes du Sanctuaire de prendre les femmes pour des pots de fleurs ou quoi ? » ronchonna-t-elle avant de se remettre en route.

O

Était-ce son état de faiblesse qui lui donnait des hallucinations, ou le tunnel n'avait-il plus de fin ? Bàlint se rappelait qu'il ne s'était pas engagé si profondément dans les abysses rocheux, et pourtant, en courant, il n'avait pas encore atteint la sortie. Un hurlement qui n'avait rien d'humain le fit se retourner. Sylvenius était invisible à ses yeux, mais sa présence menaçante était tout à fait palpable. Un second cri, comparable aux paroles d'un sortilège, lui parvint, suivi d'une onde de choc qui l'envoya voler en arrière. Bàlint se retrouva allongé sur le sol caillouteux, son dos le lançant sous l'effet brutal de la chute. Il prit à peine le temps de grimacer sous le coup, et se remit sur ses jambes en hâte, agrippant l'épée qu'il avait laissée échapper.

O

Ishara crut qu'elle allait s'exclamer de joie en voyant Bàlint courir vers la sortie de la grotte. Elle s'élança elle aussi dans la même direction, mais s'arrêta bien vite lorsqu'elle s'aperçut que son compagnon d'infortune s'immobilisait sur le seuil, brandissant d'un air interdit une épée. Derrière lui se dressait une longue silhouette noire, entourée d'une aura qu'Ishara n'eut aucun mal à reconnaître…

O

Le décor qu'il découvrit le cloua littéralement sur place, mais la peur le fit réagir et il se glissa promptement derrière un gros rocher. Deux soleils blancs resplendissaient dans un ciel rougeoyant, s'accordant avec le noir et l'ocre roux de la vallée qui descendait à pic à ses pieds.

« Ne craint rien Bàlint, tu n'as rien à redouter de ce que tu vois… »

La voix de Sylvenius semblait parvenir de nulle part et de partout à la fois. Bàlint tourna la tête de tous les côtés, mais le sorcier restait invisible.

« Montre-toi Sylvenius ! Ne crois pas que tu vas m'effrayer avec une simple vision de l'enfer ! » hurla-t-il, plus pour se rassurer que vraiment impressionner son poursuivant.

« Ce n'est pas l'enfer que je te montre là, mais la dimension d'où je viens. Regarde… »

Bàlint sentit un désagréable frisson lui parcourir l'échine, mais se soumit aux paroles de Sylvenius. Il se détacha de l'ombre du rocher et marcha avec prudence jusqu'au bord de la falaise, les yeux rivés sur les deux disques solaires. Loin dans l'horizon, trois gigantesques tornades perturbaient le rouge du ciel, faisant voler à des hauteurs vertigineuses les éléments arrachés à la terre brune. Plus près, dans la vallée encaissée, Bàlint discerna une rivière, coulant d'un étonnant turquoise, si contrasté par rapport à la couleur du sol. Il y avait des arbres également, constituant une forêt, emprisonnant l'eau vive d'un vert sombre et inquiétant.

« Mais où suis-je ? murmura-t-il.

– Kharna, le royaume d'où je viens ! »

O

« Mais que lui as-tu fait, maudit sorcier ! » se lamenta Ishara.

Ses deux mains étaient cramponnées aux bras du Magyar, qu'elle secouait, sans aucun véritable résultat. Bàlint se tenait toujours immobile, ses yeux d'habitude si expressifs désormais dépourvus de toute vie.

À sa plus grande exaspération, Sylvenius se contenta d'un léger rire, puis allongea le bras. La Babylonienne tomba à genoux sous la violence de la gifle que la main décharnée du sorcier venait de lui infliger.

« Rien… Je l'ai juste plongé dans une illusion pour qu'il me révèle ce que je veux savoir. Dommage que cela détruise également ses facultés mentales. »

Le visage d'Ishara changea de l'inquiétude à la plus totale horreur. Ses mains se crispèrent sur le tissu du bas de la tunique de Bàlint, et elle recommença à le secouer du mieux qu'elle pouvait.

« Bàlint ! Réveille-toi… Je t'en prie ! »

O

Une voix résonnait dans sa tête : elle appelait son nom, et lui était familière… Bàlint présuma que le sorcier le manipulait et qu'il se trouvait toujours dans la grotte, son ennemi à quelques mètres de lui. Doucement, la voix mourut, remplacée par le ton monocorde de Sylvenius, puis par une clameur qui parut connue à Bàlint, et lui fit couper court à ses réflexions. Se penchant dans le vide, il s'aperçut que des formes humaines se mouvaient entre les arbres. Concentrant ses sens de l'ouïe et de la vue, il parvint à discerner la rumeur produite par les lourds pas d'hommes en armure, les cliquetis d'armes s'entrechoquant, les hurlements de guerriers chargeant aveuglément l'ennemi.

« Une guerre ?

Comme il en existe perpétuellement sur Kharna ! »

Le conflit s'étirait en lisière de forêts, et certains combattants se livraient bataille dans ce qui était un désert. Bàlint n'eut aucun mal à reconnaître les corps grisâtres, d'apparence faussement humaine, surmontés d'une tête rappelant celle d'une chauve-souris. Une paire d'ailes membraneuses crevait leur dos cuirassé avec disgrâce, évoquant également le chiroptère. Bàlint put s'assurer de l'efficacité de ces appendices lorsque l'un des combattants les déploya en poussant un cri primaire, utilisa l'une des ailes comme une épée, et perfora la cage thoracique de son adversaire.

« Qui sont ces monstres ?

Mon peuple, mes semblables… et tes ancêtres.

Non, c'est impossible ! »

Bàlint ne put réprimer un frémissement de dégoût à l'idée évoquée.

« J'étais pris dans une embuscade, et j'ai utilisé les Pierres du Clan de Cyphar pour me téléporter en sécurité. Mais pour une raison que j'ignore, les pierres ont ouvert un accès à cette dimension. Je me suis retrouvé errant dans le désert, désorienté, mais j'ai vite compris que l'attraction de cette planète avait eu un effet inattendu sur moi, celui de me donner des pouvoirs que je n'aurais jamais songé posséder… Je pouvais me déplacer dans les airs, apparaître et disparaître à volonté, projeter des objets par la seule pensée. Seule ma soif dans le liquide vital appelé ici-bas « sang » n'avait pas changé.

Mes pas me conduisirent rapidement à un Seigneur de Guerre qui se présenta sous le nom de « Dieu Arès ». Brutal et assoiffé de conquêtes, il fut rapidement impressionné par mes pouvoirs et accepta de me prendre sous sa protection et de m'aider à rouvrir les portes de mon royaume d'origine, en l'échange de mes talents guerriers sur les champs de bataille.

Durant des années, je pourfendis ses ennemis, tous ceux qu'il désirait occire, et en fus grandement récompensé… Jusqu'à ce que mon chemin me fasse croiser Marius.

– Cela suffit, cette histoire est totalement inepte ! hurla Bàlint.

Et pourtant, elle constitue la vérité… Marius était comme moi séparé de notre armée lorsque nous trouvâmes refuge dans une grotte. J'étais blessé, et lui, fermement décidé à survivre à cette bataille et au manque de vivres. Nous cohabitâmes de notre mieux, nous sachant tous deux traqués. Mais sa fureur et sa cupidité se révélèrent au grand jour lorsqu'il comprit que je n'étais en rien un humain comme lui. Profitant d'un moment de repos, il but mon sang et me laissa exsangue. Lorsqu'après plusieurs jours je parvins à recouvrer quelques forces, et à quitter ma tanière pour retourner à la civilisation des hommes, je découvris qu'Arès et son armée entière avaient été défaits par les soi-disant fidèles d'Athéna, et que Marius, ayant absorbé une partie de mes pouvoirs, avait commencé ses méfaits. Je décidai donc de le traquer. Non pas que le sort de ses victimes m'importât… Mais ce traître m'avait volé mes précieuses pierres, et je devais les récupérer pour espérer rouvrir le passage vers mon monde. »

La voix fit une pause, laissant Bàlint contempler d'un regard vide la rivière se teinter de rouge.

« Bien des siècles plus tard, j'appris que Marius avait réparti chacune des pierres entre ses généraux, et décidai de les récupérer. C'est ainsi que j'ai fait en sorte de vous attirer dans mon palais, usant de Gàbor et de toi-même… C'était sans compter Marius, qui finit par me retrouver et me vaincre une seconde fois.

Pourquoi vouloir récupérer ces pierres ? Pour rouvrir le passage et revenir au royaume de Kharna ? » demanda Bàlint d'une voix lointaine.

En contrebas, l'un des clans avait pris le dessus, et les prisonniers étaient exécutés sans pitié.

« Non, pour ouvrir les portes de Kharna sur ce monde et laisser mon peuple le conquérir… »


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 6 juin 2004, 00 h 00 (June 5, 2004, 3 :00 PM, GMT +9 :00)

Salle de surveillance de l'Ordre

Penché sur l'écran, Aphrodite scrutait avec attention chaque séquence, et sentit son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu'une forme spectrale – diffuse certes, mais visible – jaillit le long du mur, visant son cou.

« Je crois que nous avons vraiment un problème ici… » murmura-t-il, encore sous le choc de ce qu'il venait voir.

Aphrodite se retourna, et vérifia que les deux gardes restaient absorbés dans leur tache de surveillance. Il sortit une clé USB de sa poche et la brancha au port correspondant sur l'ordinateur de contrôle.

« Cela a une chance sur deux de marcher... Je suis prêt à parier qu'il y a une sécurité qui va m'empêcher de télécharger les fichiers… » se dit Aphrodite, se souvenant vaguement de l'un des souvenirs de Garn, mettant en scène ses déboires avec l'informatique de sa banque.

Il se retourna de nouveau, mais les deux gardes ne s'étaient pas détournés de leur observation. Fixant l'écran, il entreprit de compter les kilo-octets qui défilaient lentement, et se mit à taper du pied nerveusement. Au bout de longues minutes, l'écran retrouva son aspect ordinaire, vierge de toute fenêtre de copie. Aphrodite détacha sa clé d'une main rendue tremblante par la nervosité et la fourra dans sa poche. Il soupira, essuyant son front en sueur.

« J'ai terminé ! » déclara-t-il à l'intention des deux gardes. « Et malheureusement, je n'ai rien trouvé ! »

Les deux surveillants le regardèrent, visiblement soulagés de le voir se diriger vers la porte dans le but évident de sortir.

« Bon, restons crédible jusqu'au bout », se morigéna-t-il avant d'ajouter à voix haute : « Mais je vous remercie pour votre aide ! »

Aphrodite esquissa un sensuel clin d'œil, incitant les deux hommes de garde à tourner la tête vers leur console.

La porte claqua derrière lui d'un bruit sec, témoin de la tension qui l'habitait toujours. Aphrodite glissa de nouveau la main dans sa poche.

« Et maintenant, je n'ai plus qu'à montrer cela à Saga et à Milo ! »

Il n'y avait aucune satisfaction dans sa voix : ce qu'il venait de découvrir était bien trop grave pour cela.

O

Salem voyait parfaitement l'objet noir et long qu'Aphrodite tenait dans la paume de sa main.

« Alors Aphrodite, on joue encore aux espions en herbe ? Cela ne t'a donc pas suffi la dernière fois de te faire pincer par Saga... Je crois qu'un rappel des fâcheuses conséquences que cela a eues s'impose... »


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 18 h 05 (June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +3 :00)

Hôpital Central d'Athènes

Aiolia faisait les cent pas dans la chambre de Jabu, spectateur désabusé de la fouille méthodique que les agents de l'escadron effectuaient. Les couloirs étaient envahis de vigiles et d'autres agents, rendant le passage difficile pour le corps médical. En tout cas, il avait la certitude qu'il perdait son temps ici, et qu'il ferait mieux de jeter un coup d'œil aux autres étages pour vérifier si le chevalier ou son frère s'y trouvait. Enfin… surtout son frère.

Regardant une dernière fois en direction de Marine, il vit qu'elle était affairée à donner ses directives à deux des collaborateurs de Xenakis. Parfait, elle ne le repérerait pas en train de s'éclipser.

Il en profita pour se glisser dans le couloir, se dirigeant à grands pas vers les ascenseurs. Il remarqua distraitement qu'une porte sur sa droite s'ouvrait sur un homme de même taille et corpulence que lui.

Puis son cœur sembla s'arrêter, et son esprit se vida. Il s'immobilisa, regardant de ses grands yeux bleus le visiteur, l'émotion montant lentement en lui, lui coupant sa faculté de parler.

O

Aiolos gardait la main crispée sur le loquet de la porte, comme si celle-ci y avait été collée à la faveur d'une mauvaise farce. Il finit par la lâcher, laissant celle-ci claquer derrière lui. Le bruit lui parvint à peine, tant sa concentration sur l'homme qui était devant lui était grande et consumait ses forces, ses sens, tout son être. Ce moment, il l'avait tant de fois imaginé durant sa captivité au Sanctuaire... Désormais devant le fait accompli, il n'était plus capable de la moindre réaction, de peur de découvrir qu'en fait tout ceci n'était qu'un rêve.

« Si cela en est un, alors déesse, faite que je ne me réveille jamais ! » pria-t-il.

O

« Là, il me sous-estime un peu… » ronchonna Marine après avoir congédié ses deux interlocuteurs. Elle avait parfaitement observé la fuite d'Aiolia du coin de l'œil, un peu déçue que le Grec ne se soumette pas à ses consignes.

Elle sortit dans le couloir dans l'espoir de le rattraper et… lâcha son téléphone portable tant la stupeur la saisit.

Aiolia s'était blotti dans les bras d'Aiolos, et les deux frères pleuraient en silence.


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18 h 10 (June 5, 2004, 3 :10 PM, GMT +3 :00)

Sous le temple de Sounion

Une lumière aveuglante, suivie d'un bruit de tempête lui fit fermer les yeux et souhaiter être sourd. Bàlint voulut hurler, mais une violente douleur à la tête coupa toute velléité de prononcer un mot, et l'envoya sur ses genoux.

« Bàlint ! »

Le vampire reconnut tout de suite la voix d'Ishara, mais ne se résolut à ouvrir les yeux que lorsqu'il sentit deux mains délicates l'arracher à l'attraction du sol.

« Ishara, que s'est-il passé ? » balbutia-t-il.

Pour toute réponse, la Babylonienne secoua la tête, et lui désigna la silhouette qui se dressait entre eux et Sylvenius. Après quelques efforts pour se retrouver assis, Bàlint put enfin détailler le nouvel arrivant : une longue cape beige flottait depuis ses épaules, révélant toutefois une dague accrochée dans le dos. Une autre lame se trouvait dans une main gantée de cuir, pointant de façon menaçante sur le sorcier.

O

Sylvenius observait son nouvel opposant avec un certain intérêt. Il ne l'avait détecté qu'à la dernière seconde, évitant in extremis que la dague ne lui tranchât la gorge.

« Intéressant… » fit-il d'une voix d'une sincérité perturbatrice. L'inconnu ne broncha pas, gardant sa position immobile. « Donc, tu sais te téléporter, poursuivit le sorcier. Je me demande si tu as d'autres talents. »

Le sifflement d'une pierre retentit à ses oreilles, et il s'écarta promptement, évitant un roc à la taille effilée comme un poignard, qui alla s'écraser contre un mur.

« Je vois ! Tu es également télékynésiste… Vraiment intéressant… » commenta froidement Sylvenius.

L'inconnu leva un bras, et pointant son index en sa direction, lança :

« Je suis télépathe, également, Sylvenius… Ce qui m'a permis d'entendre tout ce que tu viens de révéler à Bàlint sur tes intentions… Et je ne te laisserai pas faire ! »

Sylvenius ne put empêcher un sourire moqueur orner son visage en entendant cette vibrante déclaration.

« Et c'est bien là ton erreur… Il va me falloir te tuer, maintenant… ! »

Temple d'Élision

Les mains de Rune se crispèrent autour du rouleau de papier qu'il avait constitué avec les feuilles relatant ses mémoires. Un fin ruban rouge retenait le tout.

« C'est l'heure, n'est-ce pas ? » demanda-t-il dans un murmure lorsqu'une ombre se profila sur sa silhouette assise.

Il releva la tête : Rhadamanthe le toisait avec un air décidé. Rune ne lut aucune pitié dans ses pupilles d'un brun sombre : seulement la promesse d'une mort sans douleur.

« Oui, c'est l'heure. Je vais te demander de me suivre, Rune », répondit la Vouivre.

Le Balrog hocha la tête puis tendit le rouleau au Juge.

« Pourriez-vous remettre ceci au Seigneur Minos. Qu'il… ne m'oublie pas. »

Sa requête lui sembla soudainement bien futile. Néanmoins, Rhadamanthe s'en saisit pour le poser sur la table de chevet, puis lui tendit la main.

« Je le lui remettrai. Maintenant, viens… »

O

Rhadamanthe saisit toute la peur et l'angoisse qui habitait Rune lorsque celui-ci saisit sa main et s'appuya sur lui pour se lever. Le jeune homme faisait de son mieux pour paraître tranquille et serein, mais la peur de mourir était bien en lui, sapant peu à peu sa résignation. Tout ce que la Vouivre demandait, c'était que les nerfs de Rune tiennent jusqu'à la fin de ce simulacre d'exécution.

Jusqu'à ce qu'Éaque, convaincu de ses intentions, cessent de les épier et lui permettent de faire évader le Balrog.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 6 juin 2004, 00 h 05 (June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +9 :00)

Il venait à peine de faire quelques pas dans le couloir qu'une brise chaude et légère soufflait autour de lui, évidence d'un net changement d'atmosphère. Sa vision se brouillant légèrement, Aphrodite s'arrêta et s'appuya contre le mur, massant son front soudainement moite et douloureux.

« Mais que se passe-t-il ?

– Oh rien de fâcheux... Cela pourrait même être plaisant », murmura une voix féminine.

Aphrodite tressaillit lorsqu'il sentit une douce caresse sur sa joue. La sensation était agréable, exagérément même. Le jeune Suédois n'avait jamais imaginé qu'un tel contact pouvait être aussi... érotique ?

« Que m'arrive-t-il ? »

Ses mots s'étranglèrent dans un soupir. Quelques secondes plus tôt, il marchait dans le couloir, et sans qu'il ne comprenne pourquoi, il se retrouvait désormais appuyé contre un mur, tremblant d'un plaisir que lui procuraient d'invisibles mains. Il tenta de bouger, mais...

« Pourquoi t'enfuir ? Tu sais très bien que tu n'as qu'une seule envie, c'est de rester ici... »

La voix sensuelle parvint à ses oreilles, telle une musique, annihilant un peu plus sa faible défense. Aphrodite frémit encore plus lorsqu'une main coquine vint frôler sa cuisse, remonta à sa taille, caressa son ventre, continua jusqu'à sa poitrine, bientôt suivie par sa jumelle, accomplissant le même chemin dans son dos. Il s'aperçut qu'une sorte de vapeur l'entourait désormais totalement. Il eut un nouveau frisson en sentant l'étreinte se resserrer, et qu'un poids léger s'arrimait à ses épaules.

« Laisse-toi faire... C'est tout à ton intérêt... » murmura la voix, alors qu'apparut devant les yeux embrumés d'Aphrodite un charmant visage féminin encadré de longs cheveux bruns. En fait charmant n'était pas le mot convenable : d'une beauté démoniaque était un meilleur qualificatif.

Aphrodite ne put s'empêcher de baisser les paupières à la sensation de soyeuses lèvres se posant sur les siennes. Une langue hardie vint les caresser avec une douceur diabolique. Il lui sembla perdre totalement pied avec la réalité lorsque sa mâchoire cessa de résister à l'intrusion.

« Et maintenant, souviens-toi du moment où tu es devenu Aphrodite ! » entendit-il murmurer.

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Sanctuaire, 1973

Sven n'eut aucun mal à convaincre les gardes de la salle du Pope de le laisser entrer. Bien qu'il ne portât point l'armure d'or des Poissons, son visage était connu de tous, et personne n'ignorait son rang.

La lourde porte s'ouvrit sur l'immense salle aux dalles de marbre blanc et aux hautes colonnes de gypse. Au bout du long tapis rouge sang, sur une estrade surélevée, trônait l'Imposteur. À mesure qu'il avançait d'un pas feutré, Sven reconnaissait autour de lui ses « proches » conseillers : le bedonnant Gigar, le borgne Straxus et le géant Bruticus. Les trois étaient apparus au Sanctuaire une année auparavant, et avaient remplacé du jour au lendemain le tacticien, le capitaine des gardes du Sanctuaire, et le chef de la brigade secrète. Maintenant qu'il en savait un peu plus, Sven soupçonnait qu'il ne s'agissait pas de leurs vrais noms, et que ces trois hommes étaient des mercenaires à la solde de Saga.

« L'imposteur, il est en train de noyauter le Sanctuaire avec ses propres forces armées ! » réalisa-t-il avec colère.

Il s'arrêta, voyant que Saga l'avait remarqué et faisait signe à ses trois sbires de se retirer. Les trois hommes s'inclinèrent devant leur maître, et se dirigèrent à pas rapides vers la sortie. Sven sentit un frisson le parcourir lorsque Straxus le fixa de son seul œil et esquissa un sourire de prédateur. Un sourire que le Suédois avait déjà eu l'occasion de détester une semaine auparavant, en croisant le capitaine des gardes sur le lieu de sa mission. Étrangement, le palais en question avait été vidé de tous ses gardes et Sven avait pu accéder « au traître » à châtier sans encombre...

« Approche, Aphrodite ! »

Le surnom tant détesté et la voix calme de Saga firent Sven trembler de rage, mais aussi d'appréhension, mais il se retrouva tout de même à obéir à l'invitation. Arrivé au bas de l'estrade, il se refusa toutefois à s'incliner, et fixa le masque d'obsidienne avec une arrogante obstination.

« Mon nom est Sven, et non Aphrodite ! »

Le Pope leva une main et le pointa du doigt.

« Le Protocole veut que tu t'agenouilles devant moi, et que tu attendes que je te cède la parole.

Il y a juste une petite différence : vous n'êtes pas le vrai Pope ! »

Saga fit un geste théâtral, repoussant avec grâce et amusement un objet imaginaire.

« Mais ce n'est qu'un détail ! »

Aphrodite sentit son corps se raidir lorsque Saga se leva de son trône, et commença à descendre la dizaine de marches de son estrade. Son ombre le précédait, majestueuse, sombre et menaçante. Sven ne pouvait s'empêcher de l'observer, se rapprochant mètre après mètre de lui, telle une menace mortelle. Relevant les yeux, il rencontra le regard rubis de Saga. Celui-ci avait ôté son masque, qui gisait sur une marche plus haut.

« Ne serait-ce point là une crise de rébellion ? » commenta l'imposteur avec un sourire narquois.

Aphrodite ne répondit pas, et se contenta de serrer les poings, sentant que Saga passait dans son dos.

« Tu n'as donc pas saisi ce qu'Angelo t'a expliqué ?

Vous avez espionné Angelo ? demanda Sven en se retournant pour faire face à Saga.

Non, il a demandé à ce que Straxus participe discrètement à votre discussion. »

Les yeux de Sven s'agrandirent de surprise... et de douleur sous le coup de ce qui était pour lui l'ultime évidence de la trahison de leur amitié.

« Le traître ! murmura-t-il. Comment a-t-il pu faire cela ?

Traître n'est pas le mot, corrigea Saga d'un air détaché. Je dirais plutôt opportuniste avisé. »

Sven se contenta de regarder Saga, trop paralysé par la déception et l'émotion pour rétorquer quoi que ce soit.

« Bien, je vois que j'ai toute ton attention... Alors, laisse-moi clarifier d'abord un certain point... » L'usurpateur se planta devant Aphrodite et le toisa de toute sa hauteur, si bien que l'adolescent dut lever le visage pour capter le regard de sang. « C'est grâce à moi que tu as pu prétendre à l'Armure d'Or des Poissons !

Quoi ?

Tu l'ignores peut-être, mais le fait qu'uniquement des femmes accèdent à cette armure depuis cinq cents ans n'est pas le fruit du hasard, mais la conséquence d'une règle écrite que notre chère Déesse a promulguée pour favoriser l'accès à des rangs supérieurs aux femmes chevaliers... »

La bouche d'Aphrodite s'entrouvrit sous le coup de la surprise.

« J'ai fait modifier provisoirement cette règle pour que tu puisses participer au combat final et décrocher l'Armure d'Or. Sans cela, tu n'aurais jamais pu prétendre y prendre part, et tu en aurais été réduit à obéir à la nouvelle tenante du titre.

Ce n'est pas possible... C'est un mensonge ! balbutia Sven.

C'est la stricte vérité, que tu pourras vérifier par toi-même à la Grande Bibliothèque... »

Saga inclina légèrement la tête, dardant ses prunelles enflammées dans le regard turquoise.

« Crois-tu qu'Athéna l'aurait fait pour toi ? Aurait-elle vu le potentiel en toi ? Non, crois-moi, sans moi, tu occuperais aujourd'hui un second rang, en butte aux moqueries et au mépris des autres soldats et chevaliers ! »

Le visage exquis du chevalier des Gémeaux s'inclina encore plus, se rapprochant de celui de Sven.

« Pauvre Aphrodite à la beauté si étrange... On te dit androgyne, mais c'est véritablement l'être mythologique que les gens voient lorsque leur regard se pose sur toi. Ils ne savent pas qui tu es : un homme ? Une femme ? Une créature des temps mythiques à la beauté si formidable qu'elle en est effrayante ?

Je sais ce que je suis ! » protesta Sven.

Les lèvres de Saga dessinèrent un sourire mauvais.

« Peut-être, mais tu es le seul dans ce cas... Par contre, tu ne sais pas encore où est ta place dans ce Sanctuaire.

En tout cas, pas à vos côtés... Jamais je ne vous serai obéissant, et encore moins loyal ! »

Saga partit dans un grand éclat de rire et recula, toisant le jeune Suédois avec amusement.

« Mais c'est exactement ce que je veux ! Je n'ai nul besoin d'une armée de martyrs, d'esclaves, d'aveugles et loyaux serviteurs comme les Chevaliers d'Athéna. Je veux une armée de meurtriers et de traîtres, à la recherche de leur propre intérêt, désirant boire à la fontaine du pouvoir et qui s'y dirigeront par eux-mêmes ! Une armée que je ne mènerai pas vers la Gloire, mais qui m'élèvera au rang de commandeur suprême, en tant que garant de leur propre gloire ! »

Sven était désormais pétrifié, mais ignorait par quel sentiment : peur ou envie ? Il n'essaya même pas de protester lorsque Saga saisit son visage et appuya son front contre le sien.

« Rejoins les rangs de mes fidèles... Je t'apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t'est dû, la reconnaissance d'autrui. Tous s'inclineront devant toi, et admireront ta divine beauté et ta force. »

Sven sentit une étrange chaleur naître dans sa poitrine. Était-ce ce que l'on appelait l'Espoir ?

« Athéna ne te reprendra pas ton rang... Ton nom restera gravé à jamais dans l'histoire du Sanctuaire et des Hommes comme Aphrodite, Chevalier des Poissons, le plus beau chevalier du Sanctuaire d'Athéna. »

L'adolescent ne put s'empêcher de relever des yeux brillants vers le Chevalier des Gémeaux.

« Rejoins-moi ou continue à errer dans l'incertitude. Mais autant que tu le saches : tout opposant à mes plans sera impitoyablement éliminé ! »

Saga sourit, et releva son visage, puis recula de plusieurs pas, son regard scrutateur toujours fixé intensément sur Sven.

« Quelle est ta réponse ? »

O

Étrangement, l'esprit de Sven était désormais clair. Seules résonnaient dans sa tête des paroles murmurées, mais qui prenaient tout leur sens : « Sois ton propre maître », « Je t'apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t'es dû, la reconnaissance d'autrui. »

Ses genoux ployèrent presque d'eux-mêmes, et Sven se retrouva à exécuter la révérence d'usage que tout chevalier d'Or se devait d'effectuer devant le Grand Pope.

« Maître, c'est un honneur pour moi, Aphrodite des Poissons, que de vous servir ! »

Le sourire de Saga devint quasi-diabolique.

« Parfait, je vois que tu as décidé de laisser parler la raison... »

L'imposteur lui tourna le dos, faisant voler le bas de sa longue tunique noire devant les yeux d'Aphrodite.

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Une sorte de voile noir passa devant ses yeux, et Aphrodite porta ses mains à son visage pour se protéger.

« Non, ce n'est qu'un cauchemar... Une réminiscence du passé ! »

Aphrodite sentit ses genoux heurter une surface dure, et freina sa chute en s'appuyant sur ses mains.

« Mais que m'est-il arrivé ? »

Il releva la tête, cherchant du regard une présence : cette femme fantôme, celle par laquelle ses visions lui étaient parvenues. Son regard ne rencontra pourtant que le décor familier du pavillon Komokuten, à l'éclairage intimiste et à la décoration dépouillée. Une caméra le fixait de son œil cyclopéen au coin d'un couloir, et le seul bruit rompant le silence était celui des battements effrénés de son cœur.

« Est-ce que j'ai rêvé ? » Soudain, un frisson d'angoisse le parcourut et il porta la main fébrilement à la poche de son pantalon. « Non ce n'est pas vrai ! » hurla-t-il presque, retournant la poche en un tremblement nerveux.

La clé USB avait disparu, et avec elle, les preuves qu'il voulait montrer à Saga.

Aphrodite s'appuya dos au mur, et soupira, partagé entre déception et épuisement. Il porta sa main à son front, puis en couvrit ses yeux.

« Mais comment ai-je pu me faire avoir comme cela ? »

O

Salem regardait d'un air amusé l'ancien Chevalier des Poissons affaissé contre le mur, abandonné à sa désolation. Elle ouvrit sa main et observa l'objet sombre qui trônait dans sa paume.

« Hum... Objet inutile », fit-elle d'un air moqueur.

Elle referma sa main sur la barrette noire et contempla avec satisfaction la poussière qui s'en échappait.

« Et si peu solide… » commenta-t-elle en époussetant ses doigts des restes de l'objet. « Tu vois, je te l'avais bien dit que je ne laisserai personne s'interposer dans mes plans ! » déclara-t-elle soudain, levant les yeux en direction du plafond boisé, comme si son interlocuteur se trouvait pendu là.

Salem sourit en n'entendant aucune réponse résonner à ses oreilles.

« C'est à toi que je m'adresse, Angelo… »

A suivre dans Chronique XIII : Chantage (4/4)