Chronique XIII : Chantages (4/4)

Italie, Venise, 5 juin 2004, 17 h 05 (June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +2 :00)

Quartier Général de l'Ordre de Venise

Depuis sa cachette, elle pouvait parfaitement épier les gardes qui inspectaient scrupuleusement chaque alcôve de cette ancienne abbaye transformée en bibliothèque. Dissimulée derrière une énorme statue, elle était cependant confiante dans la faible probabilité d'être découverte. Elle avait raison : ses poursuivants passèrent non loin, ignorant les yeux de félin qui les observaient avec attention.

« Elle n'est pas là ! fit le premier homme.

– Oui, nous ferions mieux de passer à la galerie suivante... » acquiesça le second.

D'un commun accord, les deux hommes s'éloignèrent de la statue, projetant la lumière de leur lampe torche dans le gouffre sombre qu'était le couloir, murmurant sur le plan d'action s'ils se retrouvaient en face de l'intruse. Celle-ci, une fois certaine que les gardes étaient suffisamment loin, se décida à s'extirper de sa cachette. Enlevant son voile d'un geste sec, elle fouilla dans son large vêtement avant d'en retirer un téléphone portable. Ses doigts se crispèrent sur l'appareil, comme si elle hésitait à appeler. Puis poussant un profond soupir de résignation, elle appuya sur un bouton.

« Allez… réponds ! » murmura-t-elle nerveusement.

La sonnerie sonna deux fois, trois fois, puis la voix tant attendue se fit entendre.

« Je t'avais dit de ne plus m'appeler !

– Ambre ! J'ai besoin que tu me sortes du pétrin où tu m'as envoyée !

Il a refusé ? »

La jeune femme poussa un profond soupir avant de passer une main nerveuse dans sa chevelure de feu.

« À ton avis ? Oui, cet âne bâté a refusé ! Et il n'a pas vraiment pris de pincettes ! Il m'a pratiquement fracturé la mâchoire ! » s'écria-t-elle, frottant avec précaution la contusion qui s'affichait d'un beau rouge violacé sur son menton.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 6 juin 2004, 1 h 10 (June 5, 2004, 3 :10 PM, GMT +9 :00)

Chambre d'Angelo

Angelo ouvrit lentement les yeux, et porta une main à son front moite. La voix résonnait dans sa tête, effrayante non pas par le ton, mais par le souvenir qu'elle évoquait à l'ancien chevalier d'Or. Celui de ses années d'asservissement où le jugement de ses actes ne lui appartenait plus, et où il n'était guère plus qu'un jouet dans les mains invisibles d'un fantôme.

Salem s'impatienta vite de son silence.

« C'est à toi que je m'adresse Angelo… Réponds ! »

L'injonction claqua comme un fouet dans sa tête, rendant la simple action de penser pire qu'un calvaire.

« Je t'écoute, ô ma maîtresse, se força-t-il à répondre.

Et tu as été long à le faire… Le temps n'est plus au repos, Angelo. »

Le ton doucereux de la fin de la phrase fit frémir le jeune homme, car annonciateur d'une désobligeante nouvelle. Salem voulait quelque chose de lui, et le lui faisait savoir par ce moyen.

« Ordonne et je t'obéirai. »

Un rire charmeur vint féliciter cette preuve de soumission.

« Je n'en doute pas… »

Une image vint se former devant les yeux d'Angelo, lui faisant retenir sa respiration. Oh, comment ne pas reconnaître ce jeune homme blond, appuyé à un mur, l'air prostré !

« Aphrodite… Mais que lui as-tu fait ? Tu avais promis…

Je ne lui ai rien fait du tout… Enfin, rien qui ne lui donne matière à se plaindre… Pour l'instant, mais cela ne durera pas si lui ou tes amis continuent à soupçonner ma présence ici ! »

Le ton était redevenu menaçant, et Angelo pouvait presque sentir le démon tourner autour de lui, l'observant comme une proie à mettre à mort.

« Que… Que veux-tu que je fasse ? » demanda-t-il dans un murmure, tentant d'apaiser l'irritation de Salem.

« Ce que tu veux… Va les voir, raconte-leur tous les mensonges qui te passeront par la tête, mais ils ne doivent pas savoir que j'existe, ni que tu es mon fidèle et dévoué serviteur. »

Angelo sentit une boule se former dans sa gorge à l'énoncé de ce lien entre eux.

« Ils doivent partir sereins pour leur mission, et ignorer qu'un émissaire de Sylvenius – toi en l'occurrence – est parmi eux… Me suis-je faite comprendre ? »

Angelo ne trouva pas de mot à répondre alors qu'il contemplait la réalité de sa position il était désormais un espion à la solde de l'ennemi.

« J'ai dit, me suis-je faite comprendre ? » siffla Salem, se matérialisant en partie devant lui.

Il n'eut pas le temps de reculer qu'il se retrouva avec son visage prisonnier de deux mains blanches et fines, et à la force trahissant leur origine démoniaque.

Salem approcha son propre visage de celui d'Angelo, ses yeux ne devenant plus que deux fentes noires alors qu'ils se plissaient de méchanceté.

« Tu n'as que deux heures, Angelo, ni plus ni moins, pour faire taire les soupçons et me prouver ta loyauté… Passé ce délai, je ferai moi-même le ménage ! »

Son visage s'orna d'un sourire diabolique, alors qu'elle scrutait la réaction de son esclave. Angelo savait que toute rebuffade serait punie immédiatement et douloureusement par la démone. Et être blessé ou incapacité ne l'aiderait en rien à sauver ses compagnons. Il fit taire le dégoût que lui inspirait la situation et acquiesça.

« Dans une heure, ils n'auront même plus idée de soupçonner une quelconque infiltration… »

Le visage de Salem se détendit à ces paroles, retrouvant sa grâce naturelle.

« Ça c'est l'Angelo que je connais… » susurra-t-elle avant de déposer un baiser affectueux sur le front de son prisonnier.

Angelo rassembla toute sa volonté pour ne pas montrer la répulsion que ce contact lui inspirait. Maîtrise de soi qui finit par payer : Salem relâcha son emprise, et se volatilisa devant lui.

« Mais n'oublie pas… Même si tu ne me vois pas, moi, je te surveille… »

Angelo resta immobile quelques minutes, épiant les ténèbres de sa chambre à la recherche du moindre indice trahissant la présence de Salem. Mais il savait que c'était vain : elle ne pouvait pas être vue si elle ne le désirait pas. Et le temps était pour lui compté…

« Une heure… »

Angelo soupira, et se dirigea vers sa table de nuit. Remettant de l'ordre dans sa chevelure et sa mise générale, il rassembla ses idées quant à la façon dont il allait endormir les soupçons de ses compagnons. Une fois qu'il estima que son allure cachait suffisamment le drame qu'il était en train de vivre, il sortit de sa chambre, résigné à accomplir sa « nouvelle mission ».

Chambre d'Ambre

« Je vois... Il ne nous laisse donc pas le choix que de démontrer notre détermination. Dommage pour Shion et les autres... »

Ambre leva les yeux au plafond d'un air songeur. Le dos enfoncé dans le matelas de son lit, elle eut la vague impression de flotter... Dans un mauvais rêve.

« Je m'en moque de ces gens ! Sors-moi de là ! »

Le ton alarmé de sa sœur lui fit reprendre pied à la réalité. Muée comme par un ressort, elle se retrouva debout, se dirigeant vers un petit bureau où était posé son ordinateur. Elle l'ouvrit avec empressement, et composa le code connu d'elle seule.

« Dis-moi où tu trouves... »

L'écran s'éteignit durant quelques secondes puis se ralluma sur un fond d'écran en vert et noir, arborant le blason de la Milice Noire. Elle tapa un autre code, débloquant l'accès à une fenêtre où étaient listées les principales localisations des escadrons de l'Ordre. Sans hésiter, elle choisit « Venise », faisant apparaître un plan détaillé dudit site.

« Un étage en dessous de la bibliothèque... Les caves d'une ancienne abbaye... Je suis dans un couloir, bordé d'alcôves fermées par de lourdes portes en bois... Je me trouve au pied d'une statue, représentant... »

Le silence se fit apparemment sa sœur avait quelques difficultés à trouver une description adéquate de ce qu'elle voyait.

« Ressemblant à quoi ?

Je ne sais pas... Une sorte de loup... Avec des cornes ?

– Deux petites minutes... »

Manipulant avec habileté sa souris, Ambre parcourut le plan et finit par repérer l'endroit exact où sa sœur avait atterri : le couloir semblait étroit, barré d'un singulier signe rappelant celui d'une tête de mort, mais en plus allongée. Une inscription en latin mettait vaguement en garde ceux qui auraient eu envie de rester en ces lieux. Mais à bien y regarder, le seul chemin possible pour se glisser à l'extérieur se trouvait à droite de la statue.

« Poursuis sur ta droite, à dix mètres de là, il doit y avoir un escalier... Descend les deux étages, tu vas arriver à de vieilles caves... Elles sont reliées aux égouts. »

Elle entendit des bruits de pas, et le souffle léger de sa sœur à travers le combiné. Celle-ci se dirigeait certainement vers l'endroit indiqué.

« Ça y est, je vois l'escalier !

– Parfait ! Maintenant, essaie de te débrouiller seule... Nous allons finir par nous faire repérer par les sonars de l'Ordre...

Je t'appellerai si je veux... Après tout, c'est toi qui m'as envoyée auprès de ce James ! »

Le téléphone raccrocha brusquement, témoin de la bonne humeur de sa sœur. Non pas qu'elle ni fut pas habituée : sa cadette souffrait depuis son jeune âge de sautes d'humeur et d'accès d'énervement – voir de violence – chroniques. Au moins, elle était sûre d'être tranquille pendant quelques heures, le temps que celle-ci trouve la sortie. À moins qu'elle ne rencontre des embûches en cours de route...

Curieusement, à cette pensée, son regard se posa de nouveau sur le signe du plan : il y avait quelque chose de lugubre en lui qui la fit frissonner des pieds à la tête.

« Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? » se demanda-t-elle à voix haute, son index effleurant son emplacement sur l'écran.

O

Tout à ses réflexions, Ambre était bien loin de soupçonner qu'un être incorporel flottait juste devant elle. Nonchalamment assise sur le bord du bureau, Salem observait la jeune femme avec un sourire goguenard.

« Angelo, Angelo... Je dois avouer que tu avais raison à son sujet : elle n'est pas comme les autres ! » ricana-t-elle en se levant, avant de marcher autour de son nouveau centre d'intérêt.

Toujours ignorante de la présence, Ambre s'absorbait de plus en plus dans la contemplation de son écran.

« C'est même quelqu'un d'important : la descendante du général Adémar... L'actuel commandeur de la Milice Noire... Et... » Salem se pencha sur la jeune femme, effleurant de la joue une mèche auburn. « Et une traîtresse à l'Ordre d'Ermengardis... Hum... Je sens qu'elle a plein de secrets à raconter ! »

La démone ricana, amusée de savoir qu'elle se trouvait si près de sa proie sans que celle-ci ne soupçonnât même son existence. « C'est si bon d'être un démon... » soupira-t-elle intérieurement, avant de glisser un regard dans la direction où Ambre regardait. Son sourire se figea instantanément.

« Ce signe... Il me semble l'avoir déjà vu quelque part... »


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18h15 (June 5, 2004, 3 :15 PM, GMT +3 :00)

Temple d'Élision

Kanon et Aldébaran émergèrent au pied de l'ancien temple du Cancer au point précis que le Grec avait décrit.

« Bravo, je vois que tu te souviens très bien de la topographie du Sanctuaire », s'exclama le Brésilien. À vrai dire, il était un peu surpris de ce fait : le frère de Saga n'était pas supposé avoir gardé l'un des temples de la colline sacrée.

Kanon dut deviner ses pensées en voyant sa mine étonnée.

« J'ai vécu dans le temple des Gémeaux au tout début de la charge de Saga. Il était déjà instable, mais la meilleure partie de lui-même avait refusé que je reste dans la maison en ruine qui nous servait d'abri. La coutume aurait voulu que je m'efface devant le chevalier d'Or des Gémeaux désigné et rentre dans l'ombre pour ne pas lui nuire, mais lui en a décidé autrement. » Kanon se tut, son regard se perdant sur les coupoles blanches du temple des Gémeaux. « C'est pour cela que je connais aussi bien les environs et les passages secrets. »

Il se tut, s'abandonnant certainement à des souvenirs remontant à l'époque avant son enfermement au Cap Sounion. Aldébaran comprenait sa douleur.

« Et pour la suite ? Tu sais comment nous pouvons nous infiltrer à l'intérieur du temple du Cancer ? »

Kanon s'extirpa de ses pensées pour lui désigner une avancée rocheuse qui empiétait sur les escaliers menant au temple d'Élision.

« C'est la suite des passages souterrains… À cinquante mètres de l'entrée, il y a une vieille porte rouillée qui donne sur les cachots du temple des Cancers.

– Comment sais-tu cela ?

– Je me suis infiltré une fois dans le temple.

– Angelo l'a su ?

– Non, il n'était pas encore investi du titre. C'était son maître Clavenius qui occupait les lieux alors. »

O

Ils firent comme Kanon l'avait indiqué : s'engageant dans le tunnel secret contournant le temple, ils bifurquèrent au bout de cinquante mètres à droite pour se retrouver face à une grille en fer forgée. Celle-ci était en bien meilleur état que dans les souvenirs de Kanon, qui se la rappelait rouillée et croulante, et détail macabre, couverte d'un résidu rouge noirâtre. Le Grec effleura distraitement le métal peint, dont la surface lisse cachait le témoignage d'années et d'années de tortures commises sur des mourants par le Cancer d'alors.

« Kanon ? »

Aldébaran s'étonna de son silence, vu le pli en « V » de ses sourcils.

« Ce n'est rien… »

Il poussa la grille, s'étonnant à peine qu'elle ne soit pas fermée : le verrou avait été brisé il y a des années par ses soins. A l'époque, il n'en était pas à une sottise près pour montrer sa rébellion contre ce frère qu'il ne reconnaissait plus.

« Viens, c'est par ici. »

Il indiqua à Aldébaran un étroit boyau partant sur leur gauche, bordé de larges alvéoles. Des bouts de métal dépassaient du sol, seuls vestiges des barreaux de cellules qui se dressaient alors là. L'endroit avait été nettoyé et blanchi, faisant disparaître à jamais les traces de souillure qui flétrissaient jadis la roche.

« C'est quoi cet endroit ?

– Les anciennes geôles où Clavenius torturait ses victimes avant de les achever. »

Sauf qu'à l'époque, l'air était saturé d'odeurs de putréfaction, de défécation et d'urine, un mélange acre qui prenait à la gorge et aux yeux, et menaçant de vous faire vider vos tripes à chaque moment.

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Sanctuaire, 1970

Kanon se demanda une fois de plus ce qu'il pouvait avoir dans le crâne pour venir s'aventurer dans les caves de leur voisin détraqué. Mais sa nième dispute avec Saga l'avait une fois de plus jeté hors du temple des Gémeaux et fait entreprendre une aventure insensée. Le genre d'action inutile et dangereuse qui lui amènerait une bonne poussée d'adrénaline, lui faisant se rappeler ô combien la vie pouvait être précieuse. Un concept qu'il perdait de vue ces temps-ci, à cause de Saga. Celui-ci l'accusait à tord des pires maux, de la fainéantise au mensonge, en passant par la luxure. Excédé par tant de mauvaise foi, Kanon finissait par verser dans certains de ces défauts : quitte à être accusé, autant que cela soit fondé.

Il arriva aux grilles assez rapidement, et faillit vider son estomac lorsque l'odeur nauséabonde vint agresser son nez. Si son entêtement n'avait pas été si grand, il aurait rebroussé chemin. Il poussa cependant la grille, qui laissa une pellicule poisseuse sur ses doigts. Une atmosphère épaisse et opaque l'empêchait de deviner tous les contours de la salle, et ce qui provoquait ce faible ronronnement plaintif à sa droite.

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« Kanon, quelque chose ne va pas ? »

Le Grec s'aperçut qu'il s'était arrêté devant la cellule où il avait surpris ce pauvre moribond, ou surtout ce qu'il en restait. Lui-même n'était pas un enfant de chœur, mais ce qu'il avait eu sous ses yeux ce soir-là n'était que le résultat de violences gratuites, usées dans le seul but de réduire un homme à néant, non seulement physiquement, mais également moralement.

« Rien continuons. »

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Il avait continué sur vingt mètres avant de percevoir un bruit insistant d'outils en métaux. Clavenius se tenait dans une alcôve, penché sur un cadavre décharné dont il ôtait les fers. Kanon grimaça de dégoût et fit demi-tour.

« Tu crois que je ne t'ai pas entendu entrer, Kanon des Gémeaux, hum ? » ricana le Cancer.

Le cadet des Gémeaux s'arrêta net, comprenant que sa présence avait été démasquée, mais ne répondit pas.

« Tu ne connais pas le concept de propriété privée, peut-être ? Je devrais te corriger une bonne fois pour te le faire entrer dans le crâne…

Je ne suis pas certain que mon frère apprécierait le geste », rétorqua Kanon en le toisant par-dessus son épaule.

La réponse fit s'étrangler de rire Clavenius. Vraiment, ce type était fou à lier.

« Parce que tu crois que Saga va continuer à te soutenir encore longtemps ? Ne le vois-tu donc pas changer ? »

La remarque surprit Kanon sur le coup, mais il ne préféra pas relever : le changement de comportement de Saga était devenu assez évident pour tous. Il serra les poings en voyant Clavenius s'approcher de la grille de la cellule. Il posa une main poisseuse de sang, teintant l'acier verdâtre de rouge.

« Contrairement à ce que tu crois, il n'est pas seul là-dedans. L'autre ne va pas tarder à prendre le pouvoir, eh eh », ricana-t-il en tapotant sa tempe de son index rouge. « Et crois-moi, je parle en connaissance de cause.

Vieux fou ! »

Furieux, mais aussi troublé par ces paroles, Kanon quitta définitivement ces geôles nauséabondes.

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Comment Clavenius avait eu vent du dédoublement de personnalité de Saga, Kanon ne le sut jamais. Il en avait conclu que souffrant du même mal, il avait reconnu les symptômes chez son frère. Mais c'est à partir de cette révélation que Kanon avait commencé à surveiller Saga, et que cela avait été le début de la fin entre les jumeaux.

« Kanon, regarde un peu.

– Quoi ? »

Aldébaran s'était arrêté devant l'entrée d'un autre tunnel, dont les cellules avaient conservé leurs barreaux.

« On dirait que quelqu'un a séjourné ici il y a quelque temps… je dirais un ou deux mois. »

En s'approchant, Kanon constata effectivement que l'une des geôles avait été aménagée afin d'accueillir un invité : il y avait un lit, une petite commode et une étagère pleine de livres. Un ouvrage était resté ouvert sur le haut du meuble. Kanon s'en saisit et l'inspecta rapidement. Les réflexes d'Aigis Salmakis revinrent comme une deuxième nature : il évalua le livre comme une édition du dix-neuvième siècle des « songes d'une nuit d'été » de William Shakespeare. Une photographie s'échappa des pages et atterrit sur le bout de sa chaussure. Il la ramassa et lut au dos : « Andreas et Lunes Carapateras, Chypre, juin 2002. »

« Une photo du malheureux qui a séjourné ici, certainement », murmura-t-il.

Le visage qu'il reconnut lorsqu'il retourna la photo le laissa sans voix.

« Que se passe-t-il ? » s'étonna Aldébaran.

Incapable de répondre, Kanon lui tendit la photo. Les doigts d'Aldébaran se crispèrent sur le papier à la vue du jeune homme.

« Aiolos ? »

Sous le temple de Sounion

Kiki observait le sorcier avec une méfiance grandissante, lisant dans les pupilles rouges et dilatées que Sylvenius préparait une contre-attaque sanglante.

« Te ferais-je peur, jeune guerrier ? gronda le sorcier.

– Il en faut bien plus pour effrayer un Atlante…

– Si j'étais toi, je n'en serais pas si certain. »

Le changement s'opéra en une fraction de seconde, laissant Kiki désarmé pendant le même laps de temps. Recouvrant son apparence de citoyen de Kharna, Sylvenius déploya ses ailes à la manière de deux armes, pointant leurs extrémités coupantes et pointues vers le jeune homme. Les crochets furent cependant arrêtés net par un mur invisible.

« Quelle est donc cette plaisanterie ? rugit-il.

– Un mur de cristal qui, je te le garantis, fera en sorte de te retenir ici », répondit Kiki avant de se tourner vers les deux vampires dont les regards étaient posés sur lui. « Sortez vite d'ici et retournez au Temple d'Élision, nous nous retrouverons là-bas. »

O

Encore sous le choc de l'illusion que lui avait fait subir le sorcier, Bàlint était obligé de s'appuyer lourdement sur Ishara pour ne pas retomber à terre. Il leva des yeux surpris sur l'intrus lorsque celui-ci leur ordonna de retourner dans l'antre de Perséphone.

« Je ne suis pas assez suicidaire pour me jeter dans la gueule du loup, rétorqua-t-il.

– Perséphone a disparu. Vous ne craignez rien… en tout cas moins qu'ici. »

Une de ses mains se crispa sur l'épaule d'Ishara à la réponse. Ainsi, son illustre maîtresse s'était évanouie dans la nature… Un vague sentiment de colère l'étreignit, de même que celui-ci, plus inattendu, d'inquiétude. Au fond de son cœur qui ne battait plus restaient quelques traces de tendresse pour celle qui lui avait ouvert son lit et son âme durant tant d'années.

« Bàlint, il a raison… Nous n'avons que trop erré dans ces tunnels. Il faut en sortir », murmura la Babylonienne, relevant son visage fatigué vers lui.

Bàlint fut touché par le regard suppliant de la femme vampire. Il fut encore plus choqué en réalisant qu'il n'éprouvait plus de haine pour elle, mais de la gratitude. Elle était venue le chercher, alors qu'il l'avait lâchement laissée en arrière.

« D'accord », acquiesça-t-il.

Il passa son bras autour des épaules de la Babylonienne, renforçant son appui, puis commença à avancer.

O

Suivant de ses yeux de prédateur ses deux proies contourner la cage translucide où il était enfermé, Sylvenius rageait. Il était beaucoup trop près du but pour échouer ainsi : il devait arracher de l'esprit de Bàlint toutes les informations nécessaires sur l'emplacement des cercueils manquants. Se laissant guider par ses instincts primaires et sauvages, il déploya ses ailes, les heurtant à la surface invisible avec une rare violence. Leurs hampes se brisèrent, lui soutirant un râle de frustration et de douleur.

« C'est inutile de te débattre, ce mur ne cédera pas », l'informa d'une voix glaciale son adversaire.

Sa colère exacerbée par l'attitude du jeune homme, Sylvenius s'élança de tout son poids contre le mur de cristal. Le choc fut une fois de plus terrible, le laissant quelque peu hébété et avec une épaule déboîtée. Il donna un coup de poing dans l'obstacle de frustration, sentant ses phalanges craquer sous l'impact.

Il fallait qu'il trouve une autre solution pour se libérer. La force brute ne servirait à rien : la ruse, en revanche…

Dans une autre partie du Palais

Rhadamanthe épiait discrètement les moindres recoins, cherchant dans leurs ténèbres la silhouette du Garuda. S'il ne se trompait pas, Éaque avait cessé de les suivre depuis une bonne demi-heure, mais il préférait continuer à jouer le jeu, pour être plus sûr que son stratagème marcherait. Il se trouvait encore à une distance respectable de l'une des sorties. Il allait de plus devoir trouver une pièce où garder Rune le temps que le soleil se couche, et monter un plan pour le faire évader sans encombre. Il regrettait de ne pas avoir pu mettre dans la confidence ses deux lieutenants, qui avaient acquis une solide connaissance du terrain. Cependant, le succès de son entreprise dépendait de sa capacité à convaincre Éaque de la fin tragique de Rune. Il doutait des talents de comédien de Valentine : quant à Sylphide, il avait tout simplement disparu.

La Vouivre espérait que le Basilic ne s'était pas encore attiré des ennuis.

O

Il avait beau tordre ses poignets dans tous les sens, Rune ne parvenait pas à défaire les cordes qui les retenaient prisonniers. D'autres liens ne l'y aidaient pas : ceux qui entravaient son esprit dans un cocon de culpabilité et de résignation. Il y avait toutefois au fond de lui cette petite étincelle de vie qui faisait qu'il ne voulait plus que son existence s'arrêtât là, qu'il lui restait de nombreuses choses à accomplir sur cette terre.

Ce sentiment était devenu beaucoup plus vivace lorsque Rhadamanthe le poussa à l'intérieur d'une vaste pièce, la salle du trône sans doute. Tout était en l'état, y compris le large dais dont les voiles fantomatiques dansaient dans l'obscurité. Rune frissonna, croyant y voir le spectre de la faucheuse l'observant, son arme à la main.

« Quelle ironie ! Me voilà effrayé à l'idée de comparaître devant le tribunal où j'officiais. Je devrais pourtant être résigné… Je le mérite », songea-t-il.

Il n'y avait rien à faire : son désir de vivre devenait plus présent de seconde en seconde, lui faisant ralentir le pas.

« Seigneur Rhadamanthe, je vous en prie, donnez-moi un jour de plus, que je puisse terminer mes mémoires, supplia-t-il.

– Nous y sommes bientôt, Rune. Ne ralentis pas le pas. »

Ces paroles ne l'apaisèrent pas, bien au contraire. Finalement, la peur de mourir et le désir de vivre prenant le dessus, il balança un bon coup de pied dans la cheville du Juge, suffisamment fort pour le déséquilibrer et le faire chuter. Profitant de l'occasion, il prit ses jambes à son cou, courant à perdre haleine dans la direction opposée d'où ils étaient entrés, avisant une porte ouverte dans le fond. Il la franchit sans se retourner, entendant derrière lui les bruits de pas de son poursuivant.

O

Comme il le craignait depuis un certain temps, les nerfs de Rune finirent par lâcher, poussant le Balrog à s'enfuir. Rhadamanthe détala à sa suite, bien décidé à l'arrêter avant qu'il ne bute dans l'une des créatures qui peuplaient ce maudit temple.


Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 18 h 30 (June 5, 2004, 3 :30 PM, GMT +3 :00)

Hôpital Central d'Athènes

Aiolia chassa une nouvelle fois une larme qui perlait au coin de son œil rougit. Il avait déjà copieusement pleuré durant la dernière demi-heure, enterrant profondément sous terre sa fierté masculine, dont il se fichait éperdument. Juste à côté de lui, à portée de ses bras, son aîné n'était pas dans un meilleur état.

« Mais où étais-tu donc passé ? demanda-t-il sur un ton hésitant entre reproche et larmoiement.

– Bàlint m'a gardé au Sanctuaire Terrestre », répondit Aiolos d'une même voix tout aussi chevrotante. « D'abord dans un cachot, puis dans des appartements privés, sans que personne ne soupçonnât mon existence. Finalement, il m'a demandé d'écrire ses mémoires.

– Le salop… si je le retrouve, je l'écorche vif ! » gronda Aiolia en attirant une fois de plus on frère contre lui.

« Peine perdue… il doit être détruit à l'heure qu'il est. Perséphone s'est lassée de lui et a dû le faire exécuter. C'est pour cela que Darius a pu me faire évader.

– On ne sait jamais, avec des ordures pareilles ! »

Aiolia se ventousa sérieusement à son frère, bien décidé à ne pas lâcher prise.

O

Assise à l'écart sur un divan, Marine assistait en souriant à cette touchante scène de retrouvailles. Le Lion et le Sagittaire réunis après trente-et-une années d'interruption. Elle se souvenait encore d'Aiolia adolescent lui demandant d'être brave lorsqu'elle était arrivée au Sanctuaire. Il faisait de son mieux pour aider les autres apprentis à surmonter les épreuves et les entrainements, mais pleurait en cachette chaque soir venu. Son frère, ce renégat que tout le monde honnissait, à commencer par le Pope, avait dû lui manquer cruellement.

« Allez petit frère, ne pleure pas, c'est fini… le cauchemar est fini », murmura Aiolos à son cadet, laissant couler une larme le long de sa joue.

La Japonaise sourit, attendrie. Elle allait laisser les deux hommes vider leurs émotions puis les ferait raccompagner jusqu'à l'hôtel. Le cauchemar était fini pour eux, mais il lui restait à retrouver le chevalier qu'Aiolos était sensé rejoindre. Il était peut-être en danger.

Ailleurs à Athènes

« Doucement… ne les collez pas trop. Il ne faut pas qu'ils nous remarquent », ordonna Jabu au chauffeur.

Ils avaient traversé la moitié de la ville sans pour autant que la limousine ne s'arrêtât. La filature dura d'ailleurs encore dix bonnes minutes, le véhicule de la femme vampire s'engouffrant à tombeau ouvert dans un quartier résidentiel pour finir par disparaître dans la cour d'une villa. Le haut portail se referma sans un bruit sans que Jabu ait pu repérer correctement la configuration des lieux.

Il ne lui restait plus qu'une solution : tenter de trouver un moyen de s'infiltrer dans la villa pour vérifier si son armure s'y trouvait effectivement. Il sortit du taxi d'un pas décidé.

« Vous allez vous rendre dans le quartier du Musée Archéologique, au 35 Odos Patission. Là vous demanderez un chef d'Escadron et vous leur direz que Jabu de la Licorne, venant du Sanctuaire Terrestre, demande des renforts.

– Non, mais, c'est quoi ces salades… moi je veux être payé pour la course, c'est tout », protesta le chauffeur, légèrement effrayé.

Il tenta de faire une marche arrière, mais Jabu agrippa le véhicule par un pneu et commença à soulever la voiture sans aucun effort.

« Mais arrêtez ça !

– On se tait et on m'écoute ! » gronda le Japonais, lui jetant un regard glacial. « Je répète : le 35 Odos Patission. Dire à un chef d'escadron que Jabu de la Licorne demande des renforts à… » Il s'interrompit pour glisser un œil à la plaque ornant un pilier de la propriété. « … à la Villa Meris, via Meris, Quartier de Glifara. Et si tu ne le fais pas, je te retrouverai et te mettrai en pièces ! »

Une menace que Jabu ne voyait pas comment il pourrait mettre à exécution, mais qui semblait bien réelle. Il reposa la voiture avec brutalité, ébranlant toute sa carcasse. Le chauffeur de taxi piailla qu'il s'y rendrait de suite, qu'il ne fallait pas s'énerver, et autres suppliques pour rester en un seul morceau avant d'enclencher la marche arrière et de repartir en trombe.

Avec un peu de chance, il ferait ce qui lui avait été ordonné. Jabu décida d'attendre quelques heures, histoire d'étudier le terrain. Puis, renforts ou pas, il passerait à l'attaque.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 6 juin 2004, 00h45 (June 5, 03 :45 PM AMT +9 :00)

Non loin du poste de surveillance vidéo

Les quelques minutes qui s'étaient écoulées depuis le départ de sa chambre avaient suffi à Angelo à se recomposer une attitude. Chemise légèrement entrouverte sur son torse et sa chaîne dorée, il était parvenu à peindre un petit sourire canaille sur ses lèvres. En apparence, il était le même Angelo que ses compagnons avaient appris à côtoyer ces derniers mois : la caricature de l'Italien dragueur, prêt à jouer aux méchants garçons dès qu'on venait le contredire. Intérieurement, il se sentait désespéré et presque mort, un zombie condamné à obéir à un démon, et peut-être, à voir ses compagnons mourir par sa faute.

Ses pensées s'assombrirent davantage lorsqu'il aperçut celui qu'il était venu chercher : encore rougissant de l'attaque bien particulière de Salem, Aphrodite était toujours assis sur le sol, le dos adossé au mur, tentant de reprendre ses esprits. Qu'à cela ne tienne : connaissant très bien les risques encourus s'il montrait son désespoir, il agrandit son sourire et se planta devant le Suédois, les mains posées sur les hanches.

« Tu sais qu'il y a de bien meilleurs endroits pour se faire une petite gâterie plutôt qu'un couloir où tout le monde peut te voir ? » fit-il d'un ton moqueur.

Il put constater qu'il était bon comédien lorsqu'il voulait : aucune faiblesse ne se dénotait dans sa voix aux accents railleurs. Il put d'ailleurs constater que sa remarque avait fait mouche lorsque le blondinet releva la tête et l'observa d'un air interdit.

« Angelo, ce n'est pas ce que tu crois, balbutia Aphrodite. Je me suis fait attaquer… un fantôme… dans le mur. Je sais que tu comprends ce dont je parle.

– Je me demande ce que tu as bien pu fumer pour arriver à te mettre dans un état pareil », moqua l'Italien en se baissant pour attraper le jeune homme par les épaules et le remettre debout. « Bon, je vais te conduire auprès de Saga et tu vas lui expliquer ce qu'il te prend. Tu es devenu malade ou quoi ?

– C'est à toi que je devrais poser la question !

– Toi, tu me caches quelque chose… »

O

Aphrodite ne comprenait strictement plus rien à ce qui était en train de se passer, sinon qu'Angelo avait décidé de jouer un personnage qui n'était pas le sien. Il correspondait parfaitement à Masque de Mort, mais Angelo avait tourné la page depuis des mois. Plus étrange était la coïncidence de le retrouver dans ces couloirs, alors qu'Aphrodite venait juste de se faire agresser par cette apparition.

D'ailleurs, peut-être trainait-elle encore dans les murs, les observant ? C'était peut-être la raison pour laquelle Angelo jouait la comédie…

« Parfait, amène-moi à Saga… Je vais lui donner des explications », concéda-t-il, prêt à jouer le jeu.

Il était bien décidé à aller jusqu'au bout et à percer à jour ce qui se passait autour d'Angelo. Il le savait en danger : il en était même certain.


Italie, Venise, 5 juin 2004, 17 h 50 (June 5, 2004, 3 :50 PM, GMT +2 :00)

Sous-sol de l'Escadron de Venise

S'aidant de son téléphone portable pour vérifier qu'elle était bien sûr le bon chemin, la jeune Agate Adémar-Liancourt – car c'était bien la supposée décédée cadette d'Ambre – fut soulagée de constater qu'elle était bien arrivée dans lesdites caves. En étaient pour preuve les dix centimètres d'eau dans lesquels elle pataugeait. A n'y pas douter, elle se trouvait en dessous de la surface de la lagune.

Elle éteignit de nouveau sa torche improvisée et entreprit d'avancer, tout en longeant le mur de ce qui lui avait semblé être un long couloir. Ambre lui avait dit tout droit… De toute manière, il lui était impossible de retéléphoner : elle était descendue trop profond dans les fondations du bâtiment pour être couverte par un quelconque réseau téléphonique.

Agate n'avait pas fait deux pas, ses pieds s'enfonçant dans la vase en provoquant de petits clapotis, qu'un léger battement d'ailes lui fit froncer les sourcils. Un oiseau ? Non impossible : aucun oiseau ne pourrait vivre ici dans l'obscurité. Une chauve-souris ? Elle frissonna avant de se rassurer : il était inutile de sombrer dans la psychose… Même si le grand patron de l'Ordre d'Ermengardis était un vampire, il ne cachait pas ses congénères dans les caves de ses escadrons. Et de toute façon, aucun vampire n'était capable de se transformer en chiroptère.

Elle continua sa progression, mais quelque chose la frôla. Cette fois-ci, elle distingua deux bruits distincts de battement d'ailes. De moins en moins rassurée, elle accéléra le pas.

Elle avait l'impression d'être suivie…


Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18 h 55 (June 5, 2004, 3 :55 PM, GMT +3 :00)

Temple d'Élision

« Je pourrais savoir à quoi tu joues ? »

Éaque tourna son visage vers Minos : un sourire mauvais pointa au coin de ses lèvres en voyant l'énervement du Griffon. C'était une petite vengeance amplement méritée pour toutes les fois ou le Juge de la Première Prison l'avait fait enrager.

« Mais à rien… Je pense juste qu'il faut préparer nos défenses. Ces armes ont besoin d'être retendue et graisser pour fonctionner efficacement », rétorqua-t-il d'un ton posé.

À l'autre bout de la pièce, Valentine releva un regard soupçonneux sur lui. Rien de bien grave : la Harpie éviterait de se mêler à la conversation. Il devait avouer que sa diversion pour garder Minos enfermé ici pendant que Rhadamanthe mettait à mort Rune était un peu grossière. Sitôt rentré de la filature de la Vouivre – et rassuré quant à ses attentions – Éaque avait exigé des deux hommes qu'il l'aide à entretenir leurs armes. Sylphide manquait à l'appel, ce qui l'arrangeait : il n'aimait pas avoir ce petit gêneur dans les pattes.

« Alors pourquoi n'as-tu pas appelé Rhadamanthe et son autre lieutenant ?

– Parce que je ne sais pas où ils se trouvent. Ils sont très certainement partis en patrouille…

– Sans nous le dire ? J'en doute fort… »

O

Minos plissa les yeux d'agacement, essayant de deviner dans le regard sombre d'Éaque le complot que ce dernier était en train de tramer. L'attitude du Garuda ne faisait aucun doute quant à sa volonté de faire diversion. Ce qui l'étonnait beaucoup par contre, c'est que Rhadamanthe et son lieutenant soient impliqués dans le plan d'Éaque. La Vouivre avait toujours soigneusement évité de cautionner les coups foireux du maître d'Antinora : pourquoi cette fois-ci se faisait-il complice de ses manigances ? A fortiori, pourquoi avait-il décidé d'entraîner l'un de ses soldats dans les ennuis avec lui ? Cela ne ressemblait tout simplement pas au comportement habituel de Rhadamanthe.

Le Griffon fronça un sourcil, signe évident de son agacement croissant, et glissa un regard en direction du couloir, s'arrêtant sur la porte de la chambre où Rune était reclus. Un affreux doute surgit dans son esprit : s'y trouvait-il ? Ou Rune avait-il… ?

D'instinct, il reposa l'arbalète qu'il tenait et fit mine de tourner les talons pour aller vérifier par lui-même si son subordonné était toujours dans les lieux. Il s'immobilisa cependant lorsqu'Éaque le rattrapa fermement par le bras.

« Lâche-moi, gronda Minos. Si tu crois que je n'ai pas compris que tu manigances quelque chose.

– Je ne manigance rien du tout. Je te prierai de te calmer, et de rester à nous aider. Et n'oublie pas qu'en tant que Juge, tu es supposé donner l'exemple à nos subordonnés », répliqua le Garuda d'une voix terriblement persuasive.

Le Griffon suivit le regard d'Éaque, qui s'était posé sur Valentine.

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Dire que Valentine était mal à l'aise tenait du pur euphémisme. Il aurait préféré ne pas assister à ce nouvel accrochage entre Juges, le nième d'une longue série débutée il y a des siècles. Tout comme le Griffon, il soupçonnait également le Garuda de tramer un sombre complot, et s'inquiétait de savoir que son Seigneur y participait. Son absence ne pouvait pas s'expliquer autrement.

Cependant, la source principale de son inquiétude restait son meilleur ami. Sa colère envers Sylphide était rapidement retombée, cédant la place à l'anxiété. Qu'était-il donc en train de faire, et surtout, où ? Était-il tombé dans les griffes de la créature rôdant autour de leur retraite, où était-il tout simplement en fuite, les abandonnant derrière lui.

Il se corrigea mentalement : Sylphide ne ferait jamais cela. Il était loyal à Rhadamanthe et avait un solide sens de l'amitié. Il devait lui faire confiance.

Valentine soupira et baissa la tête, se concentrant sur l'arme et ses cordes, piètre moyen pour oublier ses préoccupations et les regards des deux Juges.

C'est à peine s'il entendit le grincement d'une petite porte dérobée.

O

Sylphide verrouilla soigneusement la porte derrière lui. Il avait suivi le passage secret depuis l'entrée jusqu'ici sans encombre, sentant nettement une présence sur ses talons. Preuve pour lui qu'il n'avait pas été le seul dépositaire des révélations de la déesse. Par contre, il ne s'expliquait pas pourquoi son poursuivant ne l'avait pas attaqué. Il constituait pourtant une cible facile à abattre dans les ténèbres de ces souterrains. A moins que…

« … que c'est justement ce qu'elle ou il cherche : à nous rassembler dans ce temple, tels des otages », songea-t-il.

Rien n'était moins sur : il avait hâte de partager les informations avec son maître.

« D'où est-ce que tu sors ? »

La voix d'Éaque gronda à ses oreilles comme une menace, le mettant sur ses gardes. Il nota immédiatement qui était présent, et la position de chacun. Valentine se trouvait à sa droite, derrière une table. Éaque et Minos se tenaient à mi-chemin entre lui et la porte d'entrée, et à en juger la façon dont le Garuda agrippait le Griffon, ils étaient au milieu d'une nouvelle querelle. Il manquait cependant un important protagoniste…

« Où est le Seigneur Rhadamanthe ? » demanda-t-il, conscient qu'il donnait un sérieux coup de canif au protocole en répondant par une question.

O

Ce fut la rage et la nécessité de provoquer une diversion qui poussa Éaque à lâcher Minos pour voler sur le Basilic, l'attraper à la gorge et le plaquer contre le mur.

« Il est temps de te rappeler les bonnes manières. Au cas où tu l'aurais oublié, je suis l'un de tes Supérieurs hiérarchiques : tu me dois une obéissance totale. Tu ne parles que si je t'en donne l'autorisation, et me réponds d'une façon concise et précise. Est-ce clair ? »

À son plus grand étonnement, mais aussi agacement, Sylphide ne se démonta pas.

« Pour votre gouverne, je n'ai qu'un maître : le Seigneur Rhadamanthe, et non vous », répliqua-t-il avec hargne.

Le Garuda ne fit rien pour retenir son poing, frappant le jeune homme en pleine poitrine.

O

Son rôle aurait dû être de s'interposer entre les deux hommes et les séparer avant que les coups ne partent. Minos observa le Basilic se plier en deux, le souffle coupé. Il sut à la minute où Sylphide releva un regard plein de haine sur le Garuda que le pugilat ne s'arrêterait pas là. Et à vrai dire, il serait bien allé aider le jeune lieutenant de Rhadamanthe, si ce n'est qu'un terrible doute agitait son esprit.

Il fallait qu'il vérifie si Rune était toujours dans sa cellule improvisée, en bonne santé.

Il profita de ce que l'attention du Garuda fût dirigée sur le Basilic pour s'éclipser vers la chambre.

Ailleurs dans le temple

« Je ne comprends pas… cela voudrait dire qu'Aiolos est lui aussi revenu ? » s'exclama Kanon, en retournant la carte dans ses mains.

« On dirait bien. Mais je ne vois pas comment il a pu atterrir là.

– Je me demande s'il est toujours au Sanctuaire.

– Va falloir que Kiki nous en dise plus. »

Ils continuèrent à monter les escaliers jusqu'à ce qu'une nouvelle porte en fer ne leur barre le passage.

« Et maintenant ? demanda Aldébaran.

– T'inquiètes, je sais l'ouvrir. »

Kanon s'agenouilla devant la serrure et sortit deux baguettes en fer de la poche de sa veste. Il les introduisit dans la serrure, manœuvrant habilement pour soulever le pêne de la gâche.

« Depuis quand tu sais ouvrir les serrures comme ça ? s'étonna le Brésilien.

– Depuis que je suis gosse. C'est utile pour s'introduire dans les poulaillers quand tu as faim.

– Ne me dis pas que tu volais des poules quand tu étais gamin !

– Si… et Saga aussi. L'était même plus doué que moi à ce petit jeu.

– Ce n'est pas vrai… J'aurais tout entendu. » Aldébaran secoua la tête et laissa échapper un petit rire amusé : l'ex-général de Poséidon et l'ancien Pope usurpateur étaient des voleurs de poules. C'était plutôt cocasse à y penser.

« Voilà, cela devrait être bon. »

La porte s'ouvrit avec un léger couinement, dévoilant une vaste salle occupée par un dais en son centre. Les deux hommes y pénétrèrent avec prudence, sondant l'obscurité avec attention jusqu'à ce le bruit d'un claquement de porte les fasse sursauter.

« On dirait que cela vient de là-bas, murmura Aldébaran en désignant le fond de la pièce. Une porte était effectivement ouverte.

« Viens, on va voir ce qui se passe. »

O

Rune ne s'enfuit pas bien loin. Dans sa panique, il trébucha dans des escaliers menant au parvis intérieur du temple, mais ne parvint pas à se retenir à la rambarde. Il roula jusqu'en bas, sa tête heurtant l'une des marches avec un bruit sourd, l'assommant pour le compte.

« Rune, bon sang ! Est-ce que tu m'entends ? »

Rhadamanthe vola au bas de l'escalier et s'agenouilla à côté du corps inerte, qu'il retourna pour vérifier l'état de Rune. Il dégrafa le couteau qu'il portait à la ceinture pour trancher les liens qui retenaient les poignets du Balrog.

Cette fois-ci, la comédie était terminée.

Il se retrouva soudainement projeté en arrière lorsqu'un assaillant agrippa son poing et le tira à lui. Rhadamanthe ne put voir qui il était, mais cela devait être un sacré gabarit vu la facilité avec laquelle il l'entraînait. Reprenant le contrôle sur lui-même, il expédia un violent coup de coude dans les côtes du géant, puis se retourna pour cueillir son adversaire à la mâchoire.

L'inconnu tourna la tête de côté sous la violence du choc, mais ne recula pas.

« C'est tout ce que tu as en réserve ? » fit-il en crachant un peu de sang d'un air dédaigneux.

« Je te préviens… Je n'ai pas l'intention de me laisser— ! »

Ces menaces s'étranglèrent dans sa gorge lorsqu'il reconnut le deuxième homme qui venait d'arriver et se penchait sur Rune.

O

« Kanon ! »

Le Grec releva la tête lorsqu'il entendit son nom, prononcé avec une hargne évidente. Il reconnut immédiatement celui qui l'avait prononcé. Il faut dire que ce visage renfrogné et ces sourcils broussailleux étaient gravés dans sa mémoire. C'était le Spectre avec lequel il était mort aux Enfers.

« Rhadamanthe. »

Qu'est-ce qu'il fabriquait ici en train d'essayer de tuer Rune ? Baissant le regard sur l'homme évanoui, il s'assura tout d'abord qu'il respirait. De toute évidence, il était juste assommé. Il défit les liens qui ceignaient ses poignets puis le cala dans ses bras, le soulevant du sol.

Mieux valait le garder en sécurité et être prêt à s'éloigner au cas où l'autre dragon déciderait d'achever son travail. Enfin, Aldébaran saurait s'interposer. Il baissa de nouveau les yeux sur le visage de l'évanoui.

« Quelque chose me dit que mes problèmes ne font que commencer. »

A suivre dans la Chronique XIV : Hostilités (1/4)