Chapitre XXVI : Un endroit spécial.
La pluie battante tambourinait violemment sur le velux mansardé de la chambre d'Axel. Toutefois, le roux dormait profondément, le visage enfoui dans son oreiller de plumes, ronflant comme un bienheureux. Mais malgré son sommeil profond, il ne put ignorer l'appel strident du téléphone qui traversa ses songes, le bruit semblant venir d'un autre monde.
Axel ouvrit doucement les yeux et bascula sa tête sur le côté, respirant un peu d'air frais. Son portable, déposé sur la table de nuit, clignotait de façon insistante alors que la sonnerie se relançait de plus belle. Un grognement s'échappa de sa bouche alors qu'il étirait son bras hors de la couette bien chaude pour atteindre l'appareil qu'il posa contre son oreille, sa tête refusant de se lever d'un demi-centimètre de plus de l'oreiller.
- Allo...
Axel souffla longuement en roulant sur son dos.
- Désolée de te réveiller...
- Ah Xion. Pas grave. Tu vas bien ?
Le roux étira ses jambes engourdies sous la couette. Sa soeur n'appelait jamais sans raison, et il se souvenait vaguement lui avoir envoyé un texto la veille... Le rapport devait se situer là.
- Par rapport à ton message hier... Bingo. Je ne peux pas venir. J'ai trouvé un boulot et je commence aujourd'hui... C'est pas grand chose mais ça va me permettre de reprendre les cours du soir.
- Oh, c'est génial, dis-moi. T'inquiète pas, je m'en sortirais tout seul.
- Tu es sûr ?
- Mais oui, Reno va m'aider... Il fait partie de la société maintenant. J'ai… foiré avec Ruby.
Il se mordit la lèvre inférieure, sachant très bien que cette nouvelle inquièterait Xion. Elle savait le pourquoi du mariage et toute l'histoire qui allait avec. Et parler avec elle de tout ça avait toujours occasionné plus de disputes qu'autre chose.
- Oh... souffla-t-elle au téléphone.
- T'inquiète pas. Tout va bien, vraiment. On va organiser une grande soirée pour ramener des investisseurs et tout... Je suis plutôt content en fait.
Xion soupira d'aise au téléphone, visiblement rassurée.
- Et c'est pour quand, cette grande soirée ?
Axel tourna légèrement sa tête sur le côté pour visualiser le calendrier posé sur sa table de nuit.
- Une semaine avant les fêtes, c'est le moment idéal. Plus tard serait trop tard, et c'est une période un peu creuse pour tout le monde. On est presque sûr que les gens seront disponibles. L'année prochaine démarrera sur les chapeaux de roue.
- Mais Axel... C'est dans trois semaines à peine... Tu es sûr que ça ira ?
- On a tout planifié, on commence dès aujourd'hui. Ne t'inquiète pas, je te dis.
- Enfin, je suppose que ça ira... Et puis, Roxas est là...
- Euh... En fait… Axel soupira, ça commençait à faire beaucoup en un seul appel téléphonique. Roxas est... un peu distant, ces temps-ci.
- Distant ? Il avait l'air très impliqué lors du mariage pourtant.
La voix de Xion était sceptique et Axel sentait qu'il gagnait à être clair dès le début avec elle. Cherchant le meilleur moyen d'aborder le sujet, il triturait pensivement le bord de la couette entre ses doigts.
- Il ne veut plus me voir. Il dit qu'il a besoin de réfléchir. Ne me demande pas pourquoi, j'ai eu assez de mal à comprendre moi-même...
- Mmh.. Xion soupira. J'essayerai de passer te voir ce weekend ou la semaine prochaine. N'hésite pas si tu as besoin de quelque chose.
- Okay, Axel hésita au téléphone, passe le bonjour à ta coloc'.
- Oh. Tout arrive, dis donc.
- Tss, mauvaise langue.
Xion rit doucement au téléphone. L'entente entre Kairi et Axel avait toujours été délicate et la mince frontière qui séparait l'amour et l'amitié entre la jeune femme et sa soeur n'avait pas vraiment arrangé les choses. Mais après tout ce qu'ils avaient dû affronter, Axel se sentait plus enclin à ouvrir son horizon à de nouvelles perspectives. Kairi en faisait partie.
- Je ne garantis pas le retour de compliment, se moqua-t-elle.
- Je vais te laisser, sinon ça va encore dégénérer, la coupa net Axel, non sans une pointe d'humour. Je t'aime.
- Moi aussi.
Axel coupa son téléphone et le jeta sur le cousin adjacent. L'horloge indiquait sept heures douze et son réveil était réglé sur sept heures trente. Il n'avait plus envie de dormir et doutait fortement qu'il en aurait été capable, au vu du bruit que faisait la pluie frappant sur son carreau.
Il s'habilla rapidement sans vraiment prendre attention à ce qu'il sortait de son armoire. Un rapide coup de peigne dans ses cheveux acheva sa préparation et il partit sans prendre la peine de manger quelque chose. Il voulait arriver au manoir avant Reno, profiter du privilège d'avoir les lieux pour lui seul avant l'arrivée de son cousin.
Il courut sous la pluie battante pour rejoindre sa voiture. L'eau dégoulinait dans son cou, mouillant l'intérieur de son sweater à capuche.
Vingt minutes lui furent suffisantes pour arriver au château. Rien n'avait changé depuis sa dernière venue, il y avait de ça plusieurs mois. Toute l'installation sonore avait bien sûr disparu pendant l'inactivité du lieu et Xion avait repris les tissus bordeaux qui avaient ornés les fenêtres pendant plusieurs jours. Ne restaient que quelques décorations sur les murs qu'il avait mises en place avec Roxas et que celui-ci n'était jamais venu rechercher, ainsi que quelques bouteilles d'alcool dans le bar.
Axel respira l'air ambiant en massant son cuir chevelu mouillé. Son coeur battait plus fort de se retrouver dans ce château plein de souvenirs.
C'est ici que nous nous sommes connus.
Il se souvenait de Roxas qui travaillait si passionnément, des coups d'oeil discrets qu'il lui jetait et de leurs regards qui se croisaient parfois quand celui-ci faisait de même. Roxas rougissait un peu et détournait les yeux. Aucun des deux ne prétendait avoir rien vu. Il se souvenait de la danse, du jardin, des yeux pétillants du blond, de sa peau claire et de ses gestes maladroits. Il se souvenait avoir très vite compris ce qui lui échappait encore quelques heures avant. La complicité, la proximité, l'électricité et la tension qui régnaient entre eux. Deux jours en sa compagnie seulement, et tout avait changé. Son coeur ne lui appartenait plus.
Axel s'assit sur un des fauteuils de velours de la pièce principale. Quelques souvenirs seulement et ses jambes ne le soutenaient déjà plus.
Il se rappela lui avoir annoncé ici même son mariage, et la douleur dans la voix de Roxas de ce soir-là. C'était lui qui avait tout brisé. Il aurait tellement voulu remonter le temps et tout arrêter. Jeter son alliance, stopper tout, avant qu'il ne soit trop tard.
- J'ai lu un jour quelque chose qui disait "Il faut aller au bout de nos erreurs, sinon nous ne saurons jamais pourquoi nous les avons commises." [1]
Axel sursauta au son de la voix qui résonnait dans la pièce vide, avec la pluie pour bruit de fond. Son cousin rentrait, parapluie dans une main et thermo de café dans l'autre.
- Je savais que j'aurais venir plus tôt, souffla-t-il, chassant l'eau de ses cheveux.
Axel tenta de sourire à sa remarque, mais arriva juste à lui offrir une des moues les plus mélancoliques que Reno avait vues jusqu'à maintenant.
L'aristocrate déposa le thermo sur une table et invita son cousin à le rejoindre, servant déjà deux tasses de café brûlant dans la vaisselle du bar.
Axel suspectait très fortement Reno de récupérer une des phrases toutes faites qu'il avait entendu à la télévision, plutôt que de l'avoir effectivement lu dans un quelconque livre, bien que cela lui dise vaguement quelque chose...
Une main solide s'abattit sur son épaule en un geste réconfortant.
- On y va, cousin, fit Reno d'une voix déterminée, un peu trop aux oreilles d'Axel. On va faire un carton !
Une semaine déjà. Le temps passait vite, trop vite. Et le boulot lui n'avançait pas aussi rapidement qu'Axel ne l'aurait voulu. L'enthousiasme et le courage ne faisaient pas tout. Si l'inexpérience de Reno les ralentissait, Axel devait avouer qu'il n'avait pas en lui le feu qui l'animait par le passé.
Il se sentait las, fatigué, et légèrement déprimé. L'hiver ne lui allait pas, ce n'était pas quelque chose de nouveau. Xion était passée le voir le samedi précédent, ce qui avait eu le mérite de remplir son weekend solitaire. Elle lui avait parlé de dépression hivernale, de sorties et de thé au citron. Mais Axel savait très bien que son remède portait un autre nom...
Même du temps de leurs disputes, ils n'étaient jamais restés aussi longtemps sans se voir ni se parler, et Axel ne comptait pas les fois où il sortait son portable, faisait défiler la liste de ses contacts, jusqu'à arriver au nom de Roxas.
Il n'appelait jamais. Mais lire son nom sur l'écran placide de son téléphone portable lui tirait déjà un pincement au coeur. A croire qu'il aimait se faire mal.
Comme chaque matin depuis leur arrivée, les deux cousins partageaient une tasse de café. Bien que de retour à son domicile, Axel avait tendance à se laisser aller et à délaisser la cuisine. Il n'avait même pas pris la peine d'acheter de quoi manger, laissant son frigo lamentablement vide, au même titre que la plupart de ses armoires. Ce qui n'avait pas été déballé lors de la dernière visite de Roxas était resté dans les caisses et Axel n'avait aucune intention de continuer cela maintenant.
Le temps s'était figé et il attendait qu'il se remette en route, que quelque chose arrive et perturbe son quotidien, qu'un événement se produise.
C'est donc assis au bar dans le vieux château de Reno que les deux roux prenaient leur premier café de la journée. Et pour Axel, celui qu'il prendrait en quittant les lieux le soir venu serait sûrement le dernier élément nutritif qui entrerait dans son corps jusqu'au jour suivant.
Ils burent leur tasse en silence, entrecoupé seulement par le sifflement du vent extérieur et le craquement du vieux bois. Axel remonta le col de son sweater jusqu'à ses oreilles et enveloppa la tasse de ses mains pour essayer de les réchauffer. Le froid s'infiltrait partout et le faisait grelotter, peu importait que le breuvage entre ses mains soit bouillant.
Reno avait rallumé les radiateurs, ce qu'Axel n'avait pas pensé à faire. Mais l'engourdissement était toujours là, dans son dos, sur ses mains, dans son coeur, doucement mais sûrement. Il se demandait si revenir ici maintenant était vraiment une bonne idée.
Il sursauta quand il sentit la main de Reno ébouriffer sa masse de cheveux, mouillés d'être resté trop longtemps sous la pluie, encore une fois.
- Tu vas être malade, lui dit-il d'une voix basse, presque comme s'il s'adressait à lui-même.
Axel n'esquiva pas son geste plutôt franc et Reno continua à frotter sa tête avec son écharpe, les essuyant du mieux qu'il pouvait, en marmonnant entre ses dents qu'il devrait faire un peu attention, qu'il n'était pas question qu'il reste collé au lit avec une grippe pendant qu'il se taperait tout le boulot.
Avoir quelqu'un qui prenait soin de lui... Axel ne l'avouerait sûrement jamais à personne, mais il aimait ça. Resté blotti pendant des heures dans son fauteuil sous une couverture bien chaude avec une présence rassurante à ses côtés... Se faire servir le petit déjeuner sans rien demander, se faire soigner quand il était un peu enrhumé, et en rajouter un peu pour profiter de ces moments si rares...
La maison était déserte depuis que Roxas était venu reprendre ses affaires, et le vide qu'il avait laissé derrière lui était tel qu'il semblait ne jamais pouvoir être comblé, par rien ni personne.
Seul, c'est seul. C'est se réveiller le matin dans un lit froid et un silence malsain, sans personne qui vous attend en bas, sans bruit qui rend la maison vivante.
Et plus les jours passaient, plus Axel avait froid au bout des doigts, le long de ses jambes, dans son dos. Il dormait avec deux couvertures et des draps en molleton. Il avait même laissé ses chaussettes la nuit passée, pourtant Dieu savait s'il détestait ça.
Roxas lui répétait sans cesse combien ses mains étaient chaudes et combien il était chanceux de pouvoir mettre ses tee-shirts même en hiver. Il le narguait souvent, se moquait beaucoup, mais ils riaient ensemble.
Axel enfouit son nez dans les manches de son pull, les bras posés sur le comptoir en bois. En une semaine de travail, ils avaient déjà choisi le thème et les couleurs de la soirée. La précédente étant dans les tons bordeaux, ils avaient choisi quelque chose de plus festif pour les fêtes de fin d'année, tout en suivant la mode des couleurs de Noël. Tifa leur avait conseillé de visiter l'espace Noël des magasins de bricolage en cette saison, et après plusieurs bagarres entre cousins aux goûts très différents -Reno voulant à tout prix marier le rouge et le vert- Tifa trancha et imposa les couleurs qu'elle avait repérées et qui avaient attiré son attention. La salle commençait donc doucement à se teinter de beige, d'ocre, avec quelques petites touches turquoise bien placées qui donnaient un air rafraîchissant, toujours selon ses mots.
Axel aimait le décor, bien sûr, mais curieusement, il n'arrivait pas à vraiment s'y intéresser, ou du moins pas autant qu'il n'aurait dû. L'équipe avait déjà réalisé un bon tiers du travail, mais Axel n'arrêtait pas de penser qu'il y avait encore énormément à faire, en dépit de l'enthousiasme de Reno.
Etant donné l'absence de sa soeur, il avait également demandé discrètement à Naminé de l'aider pour les tissus et les décorations, ce qu'elle fit avec joie, sans jamais mentionner quoique ce soit à propos de Roxas. Elle passait de temps en temps déposer ce qu'Axel lui avait demandé, et celui-ci la remerciait de toutes ses forces, se confondant en excuses que celle-ci ignorait en rougissant. Quand Axel lui avait proposé de la payer pour son aide, la jeune femme avait tout simplement refusé et demandé à la place un service. Quelque chose qu'Axel ne pouvait refuser.
Reno de son côté avait engagé des hommes pour arranger et décorer l'extérieur. Souhaitant rester sur le thème festif des fêtes de fin d'année, il avait pour projet de faire installer toute une ribambelle de lumières dans le jardin, à tel point que celui-ci ressemblerait à un ciel étoilé. La fontaine ne saurait être remise en fonction à cause du gel, mais il avait prévu tant de décorations extérieures qu'Axel était certain que celle-ci passerait inaperçue.
Enfin, pour le moment, tout cela n'était que planifications... Et ça commençait doucement à leur monter à la tête, à tous.
[1]Bernard Werber - L'empire des Anges
