Katherine sortit de la salle de bain vêtue d'un pantalon noir et d'une chemise en col V blanche. Elle jeta un rapide coup d'œil à son miroir et sourit. Simple mais efficace. Sans pour autant avoir envie de se vanter, elle était plutôt satisfaite de son apparence physique. Elle plaça une mèche de cheveux derrière ses oreilles. Puis, elle prit la décision d'aller rendre visite à ses voisins et amis pour leur annoncer qu'à son grand regret, elle était officiellement de retour à Wisteria Lane.
En personne parfaitement bien organisée, séquelle de ses nombreuses années de travail avec la très célèbre cuisinière Bree Van de Kamp, elle avait mentalement planifié sa journée. Elle comptait passer du temps dans chacune des maisons de la banlieue afin de retrouver le sentiment d'amitié qu'elle pensait avoir tristement perdu depuis sa dispute privée avec Robin, dévoilée au grand public le jour de la sympathique petite fête post-cancer de Karen McClusky, qui avait montré à tous, pendant une prière symbolique, que Robin et elle n'étaient pas seulement de bien sages colocataires. Katherine avait le sentiment de s'être ridiculisée auprès de ses voisins et amis et craignait de les voir s'éloigner d'elle. Son départ précipité à l'autre bout du monde n'arrangeait malheureusement pas la situation. Aller les voir un à un lui donnait l'impression d'accomplir ses propres douze travaux. Elle voulait plus que tout les reconquérir et redevenir, par la même occasion, la Katherine Mayfair qu'ils avaient connu.
Katherine trouva intelligent de rendre visite à Susan Mayer en tout premier car elle était sa plus vieille amie à Wisteria Lane. Il fut une époque où elles étaient proches, si proches qu'elles passaient le plus clair de leur temps ensemble, comme le feraient deux sœurs. Cependant, consciente de la proximité amicale que Susan avait partagé avec Robin, Katherine préféra repousser cette rencontre au plus loin. Elle avait peur de subir les jugements de Susan concernant sa soudaine rupture avec Robin. Elle ne voulait pas l'entendre dire que l'ex-strip-teaseuse était une femme bien qui n'attendait qu'une chose: avoir droit au bonheur et à l'amour.
Katherine prit alors la décision de se rendre chez Bree Hodge, qui était sans aucun doute la meilleure amie qu'elle avait pu avoir dans cette banlieue.
D'un pas décidé, elle traversa la rue, faisait claquer ses talons hauts sur le bitume. Elle arriva face à la maison de Bree, frappa à grands coups la porte d'entrée et patienta un moment. La porte s'ouvrit sous une Bree aux yeux écarquillés.
_ Surprise!, s'écria Katherine.
_ Oh, doux Jésus!
_ Non, moi c'est Katherine. Katherine Mayfair.
_ Ne sois pas sotte, je sais bien qui tu es.
Bree, d'ordinaire très peu affective, prit chaudement Katherine dans ses bras et l'invita à entrer prendre un café chaud en sa compagnie. Katherine accepta volontiers. Dans le hall d'entrée flottait un onctueux parfum de pâtisserie. Une fois à l'intérieur de la maison, Katherine ne put s'empêcher de rire. Curieuse ironie de la situation, Bree avait préparé une tarte au citron meringuée. Six ans auparavant, ce met sucré avait été le fruit d'une mésentente vénéneuse entre les deux femmes.
Bree l'invita à prendre place dans le salon tandis qu'elle s'occupait du service. Katherine ôta ses chaussures et s'assit en tailleur sur le canapé. Bree posa deux tasses de café surmontées d'un nuage de fumée sur la table basse. Elle disparut dans la cuisine et fit son retour munie de deux parts de tarte. Katherine se frotta le ventre. Elle n'avait pas très faim mais elle ne pouvait absolument pas résister à la cuisine traditionnelle de Bree. Cette dernière s'assit à côté de Katherine et lui adressa un sourire affectueux.
Les deux femmes entamèrent une discussion des plus calmes, comme si elles ne s'étaient finalement jamais quittées. Katherine constata que ce petit déjeuner improvisé était plutôt agréable, jusqu'à ce que la question de Paris ne fasse surface entre deux parts de tarte.
_ Alors, comment était Paris?, demanda Bree, soudain curieuse.
_ Déflagration ardente, répondit Katherine en levant un sourcil.
Bree fronça les sourcils. Le champs lexical enflammé de son amie ne présageait rien de bon. Il était parfaitement évident pour elle que Katherine ne cherchait pas à définir la ville de Paris. Elle parlait de sa relation avec Robin. Et, étant donné que l'ex-strip-teaseuse était absente, cela semblait montrer que la relation amoureuse des deux femmes avaient paradoxalement pris fin dans la capitale du romantisme. Bree fit mine de chercher autour d'elle.
_ Où est Robin?, demanda-t-elle enfin.
_ À Paris. C'est une longue et douloureuse histoire. Je préfère ne pas en parler.
Bree fit la moue. Comme bon nombre des habitants de la banlieue de Wisteria Lane, elle avait été bien loin d'approuver la soudaine et surprenante relation homosexuelle que partageaient Katherine et Robin. Et il fallait avouer que leur différence d'âge d'une bonne quinzaine d'années n'arrangeait pas la situation. Le jugement permanent planait autour du couple. C'était d'ailleurs pour cette raison que Katherine avait pris la décision de quitter la ville un moment. Mais, au fil du temps, contrairement à ses autres voisins, Bree avait appris à connaître Katherine et il lui avait rapidement semblé évident que son amie appréciait réellement l'ancienne strip-teaseuse. Il y avait un lien étrange entre elles. Elles étaient curieusement adorables ensemble. Et Dieu savait à quel point Bree avait des difficultés avec l'homosexualité. Andrew Van de Kamp était le principal témoin de son avis bien tranché sur le sujet. Mais cette Bree-là n'existait plus depuis bien longtemps et cela l'avait aidé à accepter le fait que Katherine fasse sa vie avec une femme. Bree avait même commencé à soutenir Katherine dans le secret le plus complet. Lors d'une partie de poker, Bree, Susan, Gabrielle Solis et Lynette Scavo avaient parié sur la durée du couple que formaient les deux femmes. Bree avait misé gros sur le fait qu'elles étaient définitivement faites l'une pour l'autre. Et le comportement de Katherine, additionné à son retour à Wisteria Lane, lui montrait qu'elle avait fondé des espoirs bien vains. Bree grimaça.
Elle croisa les mains sur ses genoux et se pencha vers Katherine.
_ Si jamais tu changes d'avis et que tu as subitement envie d'en parler, tu sais où me trouver. Ma porte t'est grande ouverte.
_ Merci Bree.
_ Il n'y a pas de « merci » qui tienne. Tu as été là pour moi lorsque j'en avais besoin, j'ai bien le droit de te rendre la pareille.
_ Si je n'avais pas peur de t'effrayer après ma passe lesbienne, je te dirais que je t'aime. Mais ce serait un « je t'ai…
_ J'ai compris Katherine, l'interrompit Bree. Mais ne t'inquiète pas: je n'ai pas peur de toi.
Tout en parlant, Bree adressa un clin d'œil complice à son ancienne collègue de travail. Katherine sourit. Bree s'excusa auprès de Katherine, se leva et lui annonça qu'il fallait qu'elle prépare le déjeuner. Elle avait pris la décision d'inviter ses amies à la maison avant de passer une après-midi entre femmes. Elle proposa à Katherine de se joindre à elles. Katherine ne put qu'accepter. Sa réintroduction dans le groupe serait d'autant plus facile dans ces conditions. Bree accompagna Katherine jusqu'au hall d'entrée. Katherine s'apprêta à partir lorsqu'elle se tourna vers Bree.
_ Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu aurais besoin d'aide?
_ Seigneur, j'ai bien cru que tu n'allais jamais me poser la question!
Katherine fronça le nez, mimique qui lui valut un sourire des plus radieux de la part de son amie. Visiblement ravie à l'idée de passer du bon temps aux fourneaux avec celle qu'elle considérait comme sa meilleure amie, elle frappa vivement dans ses mains. Bree l'invita à prendre place en cuisine.
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Un doux carillon envahit la maison Van de Kamp. Occupée à parfaitement couper des dès de concombres, Katherine sursauta. Dans la panique la plus totale, elle se coupa légèrement la paume de la main avec un couteau droit. Surprise par le contact pénible de l'arme blanche sur sa peau tachetée d'éphélides, elle retira vivement sa main, geste qu'elle regretta aussitôt puisqu'il ne fit qu'approfondir sa plaie. Elle se mordit la lèvre inférieure afin d'étouffer un cri et secoua péniblement sa main endolorie. Alertée par le comportement étrange de son amie, Bree tourna aussitôt les yeux vers elle. Pour toute réponse, Katherine leva rapidement sa main en l'air. Une fine ligne rouge s'y était dessinée. Une traînée de sang s'en échappait. Bree grimaça. La blessure de Katherine n'était pas jolie à voir.
Katherine s'immobilisa et observa un moment la porte fermée de la cuisine avec une attention toute particulière. Son cœur rata un battement. Seigneur. Elles étaient là. Gabrielle, Lynette et Susan attendaient patiemment derrière la porte d'entrée de la maison, convaincues d'être sur le point de passer du bon temps au sein d'une sympathique partie de poker avec leur amie et voisine aux cheveux incandescents. Mais Bree n'était plus la seule rousse du quartier. Katherine était là. Elle était de retour à Wisteria Lane après un envol surprise à l'autre bout du monde. Un sentiment de honte s'empara d'elle. Elle n'avait même pas prévenu ses amies de son départ. Elle s'était contentée de disparaître dans la nuit noire avec la femme qui faisait battre son cœur. Et aujourd'hui, toujours sans un mot, Katherine revenait à Wisteria Lane et osait souhaiter agir comme si de rien n'était. Elle faisait une parfaite égoïste. De ce point de vue, elle avait le sentiment d'apparaître comme un élément perturbateur. Elle était persuadée que son retour allait ruiné la sérénité de la banlieue. De plus, même si elle avait été clairement invitée au sein du groupe, elle avait l'étrange impression de ne pas être la bienvenue.
Katherine sentit grandir en elle une angoisse hors du commun. Elle ne voulait qu'une chose: prendre les jambes à son cou et retourner s'enfermer chez elle jusqu'à ce que mort s'en suive. Elle avait soudainement peur d'entendre tout ce dont elle avait échappé jusqu'à présent. Elle déglutit. Elle ne voulait pas faire face au jugement de ces dames. Elle avait aimé Robin à se damner et ne souhaitait pas donner la moindre explication quant à son soudain revirement dans le monde joyeux des personnes amoureuses d'une personne du même sexe.
Bree se précipita pour ouvrir la porte d'entrée, accueillit ses amies en coup de vent d'un baiser sur la joue et retourna en cuisine. Lorsqu'elle entra dans la pièce, elle eut un sourire de satisfaction. Durant sa courte absence, Katherine s'était déplacée jusqu'au dessus du lavabo pour éviter que sa main ensanglantée ne tache le sol de la cuisine incroyablement propre de son amie.
