Les sourcils froncés, Gabrielle, Lynette et Susan rejoignirent Bree dans la cuisine sans trop attendre. Elles étaient visiblement déçues de l'accueil peu conventionnel de leur voisine. Elles avait pendant longtemps été habituée à être encadré du début à la fin d'un repas. Bree était comme cela. C'était dans sa nature. Elle avait toujours été une parfaite maîtresse de maison. Autant dire qu'aujourd'hui, elle avait complètement raté sa mise en scène. Furieuse, Gabrielle poussa la porte battante de la pièce en grinchant.
_ Mais où sont donc passées vos bonnes manières Misses Hod…
_ Mon Dieu, Katherine!, l'interrompit Susan.
Susan courut auprès de son amie pour la prendre chaleureusement dans ses bras mais Katherine l'interrompit dans son geste en désignant sa main ensanglantée. Susan recula instinctivement. Elle avait plus qu'horreur de la vue du sang.
À l'arrière, Gabrielle et Lynette s'échangèrent un regard malicieux. La situation était étrange. Les deux femmes avaient comme une impression de déjà-vu. À peine Katherine était-elle arrivée à Wisteria Lane qu'elle s'était déjà blessée. Avec un couteau de cuisine de surcroît. Il y avait vraiment de quoi attiser la curiosité. Remarquant rapidement le manège machiavélique de ses amies, Bree se racla soudain la gorge. Elle appréciait énormément Katherine et n'acceptait pas de la voir si facilement jugée. Gabrielle et Lynette adressèrent un sourire hypocrite à leur amie. Bree le leur rendit avec le plus grand plaisir.
Bree leur tourna un moment le dos, le temps de sortir des pansements d'un élément de cuisine. Elle en saisit un, le débarrassa de sa protection et posa soigneusement sur la paume de Katherine.
Une fois la main de Katherine comme neuve, Susan se précipita vers son amie et la câlina avec tendresse.
_ Tu m'as drôlement manqué, Mayfair.
_ Tu m'as aussi manqué, Susan. Vous m'avez toutes manqué.
Gabrielle et Lynette ne purent résister à l'envie de se joindre à Susan. Elles entourèrent le corps frêle de la rousse et l'embrassèrent tendrement.
_ De l'air! De l'air!, s'exclama Katherine. Bree, à l'aide!
Bree sourit. Elle joignit ses mains face à sa poitrine et annonça que le déjeuner était ouvert. Elle invita ses amies à se placer à table. Katherine proposa de l'aider lors du service, d'autant plus qu'elle n'avait pas eu l'occasion de terminer de sa salade de concombre. Bree refusa fermement.
_ Tu as déjà beaucoup fait, Katherine.
Katherine lui adressa un clin d'œil amical. Bree était vraiment un être paradoxal. Son apparence était celle d'une femme ferme et distante mais la réalité était toute autre. Bree était une personne amicale et généreuse. Et elle pouvait être le plus tendre des amours quand elle le souhaitait.
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En plein repas, Katherine posa son couteau et sa fourchette sur la table et observa avec un sourire ravi le bonheur de ses amies. Contrairement à tout ce qu'elle avait pu penser, elle n'avait pas la moindre raison de s'inquiéter. De plus, ses amies n'avaient pas prononcé une seule fois le prénom « Robin ». Peut-être se doutaient-elles de quelque chose... En effet, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour ne pas le montrer, il était évident que Katherine n'avait pas l'air dans son assiette. Cependant, elle appréciait grandement la compagnie de Bree, Gabrielle, Lynette et Susan. Et cela lui réchauffait le cœur. Elle avait l'impression de ne jamais les avoir quitter.
Elle avala gracieusement le morceau de salade de concombre à la crème fraîche qu'elle avait dans la bouche et croisa les bras sur la table.
_ J'exige des potins!, s'exclama-t-elle à brûle-pourpoint.
Effrayée par la déclaration subite de son amie, Susan fit voler une grande partie du contenu de sa cuillère à soupe sur le sol brillant comme un sou neuf de Bree. Gabrielle éclata de rire. Susan s'excusa vivement auprès de Bree. Bree rejeta ses excuses d'un geste de la main. Katherine prit une voix plus calme et répéta mot pour mot ce qu'elle avait dit précédemment. Gabrielle essuya ses larmes. Elle avait tant ri qu'elle s'était mise à pleurer comme une enfant. Pour se ressaisir, elle prit une grande inspiration et commença son discours.
_ Les Bolen ont quitté Wisteria Lane sans explications. Je te jure, ils sont partis aussi rapidement qu'ils sont arrivés. Ils n'ont même pas trouvé bon de nous laisser un petit mot. Rien du tout. Ils se sont simplement volatilisés.
Gabrielle faisait une parfaite petite menteuse. Elle était l'unique résidente de Wisteria Lane à connaître la raison exacte du départ des Bolen. Cela l'avait grandement aidé à les apprécier davantage. Ils lui avaient fait confiance. Et une amitié solide s'était construite entre eux. Gabrielle était si triste de ne pas pouvoir les revoir dans un futur proche. Cependant, elle fondait tous ses espoirs dans l'avenir et espérait de tout son cœur les croiser par hasard dans les rues de Fairview.
Katherine hocha la tête. Elle n'était pas particulièrement touchée de cette nouvelle. Elle était même presque ravie de l'apprendre à vrai dire. Elle saisit son verre d'eau et le porta à sa bouche.
_ J'ai perdu la compagnie, dit Bree.
Katherine manqua de s'étouffer avec sa boisson fraîche. Elle n'arrivait pas à en croire ses oreilles. Non. Ce n'était pas possible. Elle devait avoir mal entendu. Bree ne pouvait pas avoir perdu la compagnie. Elle était son bébé. Elle y tenait énormément. Perdre la compagnie lui aurait fait complètement perdre la raison. Katherine fit signe à Bree de répéter. Elle était persuadée d'avoir halluciné. Ce qu'elle pensait avoir entendu ne pouvait pas être réel.
_ P—pardon?
Katherine eut soudain l'étrange impression d'être prisonnière d'un songe bien sordide. Elle avait le sentiment d'être coincée entre deux puissantes barrières psychiques. Elle semblait rêver éveillée. Tout cela ne pouvait pas être réel.
Même dans son imaginaire le plus fou, elle aimait à penser qu'il était parfaitement impossible que Bree perde si facilement la compagnie. Pour la seule et unique raison qu'elle était tout pour elle. Elle était l'enfant que sa fille Danielle lui avait enlevé. Elle était l'ombre du petit Benjamin. Elle était son bébé. Leur bébé. Car Katherine était elle aussi la bienheureuse mère de ce projet. Par la seule force de leur amitié, Bree et Katherine avaient bâti une solide entreprise de traiteur de réception. Elles l'avaient chéri jusqu'à son dernier souffle. Et aujourd'hui, tout était parti en fumée.
Non. Ce n'était pas possible. Il devait s'agir d'un vilain cauchemar.
Katherine passa discrètement ses mains sous la table afin de se pincer solidement les cuisses. Elle grimaça. Elle avait senti la douleur de son geste. Cela voulait donc dire que tout cela était bel et bien réel.
Bree avait vraiment perdu la compagnie. Katherine se rendit alors compte que, depuis son mariage avec Wayne Davis, la dure réalité de la vie n'avait cessé de lui jouer des tours. Ses moments de bonheur étaient accompagnés de leurs équivalents négatifs. Les événements de son demi siècle de vie pouvaient se résumer en une étrange mais bien courte liste. Un mariage heureux. Un mari violent. Une petite fille aux yeux azurs. Une mort accidentelle. Une adoption. Un mensonge pesant. Un amour profond. Un second mari infidèle. Un retour inattendu. Une réalité douloureuse. Un meurtre. Un plombier. Un amour non-réciproque. Une dépression nerveuse. Une balle perdue. Une tentative de suicide. Une crise hystérique. Un hôpital psychiatrique. Une ravissante jeune femme. Un baiser. Une lesbienne. Un voyage. Une rupture. Et maintenant ça.
Katherine se pencha vers Bree et lui demanda des explications concises.
_ Sam, mon nouvel assistant. Il est l'unique responsable de ma situation actuelle. Il était si parfait. Il était organisé comme personne et rayonnait de par sa confiance en lui. J'ai découvert un peu plus tard qu'il était le fils caché de Rex, mon premier mari. Danielle a fait l'erreur de lui raconter un sombre secret familial. Et il m'a fait du chantage. Je—je n'ai rien pu faire, Katherine, dit-elle comme pour s'excuser de sa faiblesse.
Katherine soupira nerveusement.
_ Et moi qui me pensait être en mesure de te réclamer mon ancien poste…
Bree, Gabrielle, Lynette et Susan ne purent s'empêcher de rire sur ces derniers mots.
Une fois remise de ses émotions, Bree reprit son discours et se hâta sur un sujet un peu plus personnel.
_ En plus de cela, Orson m'a quittée.
Katherine fit la moue. Elle avait pendant longtemps admirer la solidité du couple que formait Bree et Orson. Ensemble, ils avaient traversé bien des épreuves. Ils semblaient être prêts à résister aux pires horreurs.
Pour prouver toute la compassion qu'elle éprouvait à l'égard de son amie, Katherine attrapa délicatement la main de Bree et la serra sous le poids de la sienne. Gabrielle garda les yeux fixés sur les mains de ses amies. Depuis que Katherine avait vécu une histoire d'amour avec une femme, il était difficile pour elle d'interpréter tout geste d'affection de sa part comme différent d'un acte volontaire de séduction.
Consciente du malaise de Gabrielle, Lynette prit la décision de centrer toute l'attention de ses amies sur elle. Pour cela, elle se racla la gorge. Lorsqu'elles se tournèrent toutes vers elle, elle sortit de son portefeuille la photographie d'un adorable nouveau né.
_ Baby Scavo 5.0. Le meilleur qu'on puisse faire en la matière.
_ Née dans les bras d'un tueur, compléta Susan.
_ Née dans l'amour et la rédemption, la corrigea Lynette.
Susan roula des yeux. Elle n'arrivait pas à croire que Lynette avait vraiment dit cela.
_ Il a agressé ma fille, Lynette!
_ C'était un bon garçon. Il n'a juste pas eu la vie qu'il souhaitait.
_ Personne n'a la vie qu'il souhaite. Ce n'est pas pour autant que chacun a un meurtre à son actif.
_ Sa mère buvait.
_ Si mes souvenirs sont bons, ta mère buvait aussi. Et tu n'es pourtant pas devenue un serial killer.
Mécontente de la tournure que prenait la discussion, Gabrielle frappa d'un coup sec sur la table. Les deux femmes se tournèrent aussitôt vers elle. Gabrielle sourit. Lynette profita d'une minute d'inattention de la part de Gabrielle pour fusiller Susan du regard. Une fois satisfaite de son entreprise, elle tendit la photographie de sa fille à Katherine. Celle-ci s'émerveilla devant le visage angélique de l'enfant.
_ Je la veux en dessert, s'exclama Katherine.
_ Les Scavo ne sont pas comestibles, rétorqua Lynette avant de lui adresser un sourire complice. De toute manière, je suis la seule personne autorisée à la dévorer.
Katherine garda encore quelques instants la photographie de l'enfant en ses mains. Elle était magnifique. Aussi belle que sa petite Dylan au même âge. Katherine sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. « Repose en paix, mon ange », pensa-t-elle. Puis, elle reprit ses esprits.
_ Tu ne m'as pas dit son nom, bouda Katherine.
_ Paige. Paige Scavo. Mais tu peux l'appeler Scavo 5.0.
_ Paige. C'est un bien joli prénom.
_ Je sais, je sais, se vanta Lynette.
Katherine rendit la photographie du nouveau né à son propriétaire. Elle pensa tout bas que Tom et Lynette Scavo étaient de véritables artistes. Leur cinq créations étaient absolument craquantes.
Ce fut au tour de Susan de dévoiler une partie de sa vie actuelle. Elle hésita longuement avant de se lancer sur le sujet sensible des ravages de la crise économique.
_ J'ai officiellement quitté Wisteria Lane pour problèmes financiers.
_ Je t'ai pourtant vu ce matin, s'étonna Katherine. Tu marchais dans la rue avec Mike et M.J..
_ Disons que j'ai un peu de mal à m'y faire.
Un profond silence s'installa dans la maison. Gabrielle prit la décision de sauver la mise de son amie et de changer de sujet. Elle fixa intensément Katherine et sourit.
_ Tu nous as toutes écoutées. Á ton tour, Redhead.
_ Paris est définitivement la plus belle ville du monde.
_ Je pense parler au nom de tout le monde en disant que je me fiche de Paris.
Katherine comprit aussitôt où Gabrielle voulait en venir. Elle haussa les épaules.
_ Je n'ai rien à dire à ce sujet. C'est—c'est ter—terminé, bégaya-t-elle.
Contre toute attente, Katherine éclata en sanglot devant ses amies. La douleur était telle dans sa poitrine qu'elle avait l'impression de mourir. Robin lui manquait terriblement. Et la vie sans elle paraissait bien moins belle. Mais elle avait fait un choix. Elle avait pris la décision de quitter Robin car elle n'avait pas la force d'assumer celle qu'elle était en train de devenir.
Sans même réfléchir aux idées tordues qui germaient dans l'esprit de Gabrielle chaque fois qu'une femme se montrait douce avec Katherine, Susan se leva de sa chaise et prit Katherine dans ses bras.
