Merci de votre patience. Merci surtout à Youk (ma précieuse lectrice correctrice). Elle et moi sommes plus occupées que d'habitude en cette période de l'année – corrections, rencontres de parents, mais, tout de même, voici la suite de cette histoire. Merci à France-ena (la cousine France d'Élizabeth dans cette histoire), à Juliette et à Laurence pour vos gentils commentaires. Continuez à m'en laisser. Vous pimentez ma vie ! Miriamme

Deuxième partie

Le mardi matin, dès 7h00, j'entrai dans le Musée par la porte d'entrée principale déterminée à m'expliquer le plus rapidement possible avec mon oncle. Anne, la réceptionniste me salua d'un léger signe de la tête, me tendit mon horaire et… rien d'autre. Pas de feuilles de papier, pas de messages…

-Anne, tu n'as rien d'autre pour moi? M'enquis-je, retrouvant une partie de mon courage.

-Non, c'est tout. Mais en fait, si, j'ai autre chose pour toi, un gros «scoop».

-Un scoop? Lui demandai-je. «À propos de mon licenciement.» Pensai-je tout de suite après, avant de lui demander: Lequel?

-Le Musée a été vendu.

-Vendu? Tu es certaine?

-Oui. Les acheteurs ont visité le Musée dimanche et ils sont revenus hier pour signer les papiers. Anne se pencha vers moi et m'annonça avec un ton de conspiratrice : Et il va y avoir des changements.

-Monsieur Pelletier est-il ici? Lui demandai-je enfin, sachant que mon oncle me dirait la vérité sur cette affaire et surtout, uniquement sur cette affaire.

-Oui, mais on ne peut pas le déranger. Oh, ne t'en fais pas voyons, on va tous être convoqués pour l'annonce officielle.

«C'est bien ce qui me fait peur.» Pensai-je sans le dire à voix haute.

Au lieu d'aller directement dans les vestiaires, je passai par l'intérieur du Musée à la recherche de Charlotte. Je la retrouvai là où elle passait toutes ses matinées : dans le magasin de souvenirs.

-Ah, Liz, enfin te voilà. Dit-elle en m'apercevant.

-Salut. Tu avais raison, tu sais.

-C'est bon à entendre, mais à propos de quoi au juste?

-Il y avait bien un investisseur à bord du zodiac, vendredi.

-Oui, je sais. Mais il ne s'agit pas seulement d'un investisseur. C'était le nouveau grand patron qui était à bord, les autres ne sont que ses associés.

Je me couvris le visage à l'aide de mes deux mains et laissai sortir une espèce de borborygme impossible à décrire qui fit rire Charlotte aux éclats.

-Merde… merde… et merde! Ajoutai-je tout de suite après.

-Qu'est-ce que tu as encore fait, Liz?

Je lui rapportai le plus fidèlement possible, en négligeant nécessairement de mentionner à quel point mon nouveau patron me plaisait, les événements tels qu'ils s'étaient déroulés à bord du bateau.

-Je suis certaine que tu as mal interprété leurs intentions. Après tout, tu n'as toujours pas reçu de plainte officielle, non?

-Mais j'ai vu monsieur Pelletier revenir avec un formulaire.

-C'était peut être un document lié à la vente du Musée.

-Ouais. Tu as raison, ça doit être ça. Bon, je vais aller me mettre au travail. On se rejoint un peu plus tard à la cafétéria ?

Yep! Comme d'habitude. Me répondit celle-ci.

À cause de l'agitation excessive de la mer, nous ne fûmes pas en mesure de réaliser plus de deux expéditions sur les trois prévues habituellement dans une journée. Charlotte et moi passâmes donc une bonne partie de l'après-midi à téléphoner à ceux et à celles qui avaient pris la peine de réserver afin de leur proposer une nouvelle date de sortie.

Dès que je fus libre, je regagnai le bureau des employés où j'avais commencé à rédiger le document de présentation d'un projet que j'étais en train de développer et qui me tenait à cœur. Dès le lendemain, j'aurais été prête à aller voir les premiers restaurateurs du coin. Heureusement que je connaissais déjà une bonne partie d'entre eux.

De retour à Capucins, je pris ma douche et reçus la visite de ma tante Sylvie qui se plaignait d'avoir vu une grosse bête sur son terrain. Elle semblait convaincue qu'il s'agissait d'un coyote et avait très peur. Je me rhabillai et allai marcher avec elle en direction de sa maison, située tout en haut de la petite côte, afin de voir si la bête était toujours là. Pour la rassurer, je lui proposai de dormir chez elle, ce qu'elle accepta sans hésiter. Il faut dire que j'avais récemment racheté la maison de ma grand-mère maternelle à celle de mes tantes qui en avait hérité (Marcelle) et je n'y habitais que depuis le début de l'été. Auparavant, j'avais résidé dans un appartement à Sainte-Anne-Des-Monts, un minuscule deux pièces qui avait comme seules qualités d'être situé tout près du port.

J'étais désormais entourée de plusieurs de mes tantes et ça me plaisait bien. Mes cousins et mes cousines (Dieu sait à quel point ceux-ci sont nombreux) venaient souvent me voir, un peu comme pour poursuivre la tradition. En effet, durant mon enfance, nous ne manquions jamais la réunion familiale annuelle du jour de l'an chez ma grand-mère maternelle qui avait toujours lieu le midi et la réunion paternelle qui avait lieu le soir. Il faut dire que mes deux parents avaient grandi dans le village de Capucins. Maintenant que mes grands-parents paternels et maternels étaient décédés, la seule façon de revenir en Gaspésie sans automatiquement devenir une charge et avoir le sentiment de déranger mes tantes, fut de m'y installer pour de bon. Ce que j'avais fait, il y a cinq ans.

Maintenant, j'avais beau devoir parcourir 20 minutes en voiture soir et matin pour aller travailler, je préférais de loin vivre dans la vieille grande maison de grand-mère Beaulieu que de vivre dans le petit appartement que j'avais occupé durant les quatre premières années. D'autant plus que je pouvais facilement aller me promener au bord de la mer sans croiser personne, ce qui était carrément impensable à Sainte-Anne.

En m'éveillant le lendemain, je descendis silencieusement, pour ne pas éveiller ma tante Sylvie, m'habillai à la hâte et me rendis chez moi pour finir de me préparer. En arrivant au parking du Musée, j'aperçus la Porsche qui occupait l'espace laissé vacant dans la section des cadres et compris que la journée s'annoncerait difficile. Restait à savoir si la réunion aurait lieue ce jour-là, où si j'aurais plutôt droit à une rencontre individuelle pour revenir sur une certaine sortie en mer. Prenant une grand inspiration, je franchis le chemin qui me séparait de l'entrée principale et me composai un visage indifférent et professionnel.

-Oh, Liz. Attends-moi. M'interpella mon amie Charlotte. Il n'y avait qu'elle qui avait le droit de m'appeler Liz, tous les autres m'appelaient Élisabeth.

-Charlotte, qu'est-ce qui se passe?

-Grosse réunion dans dix minutes. Monsieur Pelletier veut nous présenter les nouveaux propriétaires. M'apprit celle-ci d'un ton étonnamment enjoué.

-Bon. J'espère qu'ils nous servirons du café et des croissants.

Dans le hall d'entrée, tous les employés du Musée – presque sans exception – étaient réunis et bavardaient entre eux. Ils avaient beau sourire, la nervosité était palpable partout. Amusée, je me dirigeai vers la réception pour saluer Anne.

-Élisabeth, je t'attendais. déclara-t-elle, soudainement très pressée.

-Oui ? Lui demandais-je. «S'il te plaît, ne me parle pas d'une rencontre maintenant…» Ajoutai-je pour moi-même.

-J'ai besoin des coordonnées de ton cousin Martin Paradis. Le système informatique doit être remis à zéro. Exigence des nouveaux patrons. M'expliqua-t-elle sans comprendre pourquoi je lui faisais un grand sourire.

-Oh, tiens, voilà l'une de ses cartes d'affaire. Dis lui bonjour de ma part, ok ?

-Ok ! Merci Élisabeth.

Répondant à un signe de monsieur Pelletier que je n'avais pas vu arriver derrière moi, Anne quitta son poste et alla ouvrir les portes de la cafétéria (celles-ci sont habituellement verrouillées jusqu'à l'ouverture du Musée) afin que nous puissions tous aller nous asseoir.

Quatre personnes étaient déjà assises devant et je les connaissais toutes de vue. Il y avait le grand monsieur rondouillet, le rouquin sympathique, la «bitch» et le beau ténébreux.

«Oups, il faut vraiment que j'arrête de l'appeler comme-ça. Même dans mon esprit. Surtout dans mon esprit. C'est mon nouveau parton, mon nouveau patron. Même si c'est un con.»

Les quatre vedettes du moment étaient plongées dans leurs dossiers ou discutaient entre eux. Seul le grand brun regardait dans notre direction de temps à autre. À ma grande surprise, il me salua d'un léger signe de tête lorsque mes yeux croisèrent les siens. Charlotte me pinça pour me faire comprendre que je devais répondre. Je levai la main et plaquai sur mon visage, un sourire qui n'avait rien de naturel. Furieuse contre mon amie, je la fusillai du regard.

-Il n'a pas porté plainte contre toi, le moins que tu puisses faire, c'est de le saluer, non? Rétorqua-t-elle, certaine que je lui donnerais raison.

La voix de mon oncle s'éleva pour obtenir le silence, m'obligeant à réprimer le commentaire désagréable que je m'apprêtais à faire à mon amie.

-Bonjour à tous et à toutes. Certains auront un choc, alors que d'autres – et j'ose croire qu'il s'agit de la majorité – sont déjà au courant. Alors voilà : le Musée a été vendu durant le week-end et si vous êtes réunis ce matin, c'est pour que je puisse vous présenter son nouveau propriétaire. Sans plus tarder, je vais laisser la parole à monsieur William Darcy, qui a – entre autre chose –été directeur des activités muséales du musée Pointe-à-Callières de Montréal.

«Voilà pourquoi il m'avait semblé vaguement familier. Sa nomination à ce poste avait fait beaucoup de bruit à Montréal, il y a quelques années. Il y a plus de cinq ans en tout cas.»

-Bonjour. Je vais être bref puisque nous sommes nombreux et qu'une bonne journée de travail vous attend. Je suis ici parce que la survie des régions éloignées m'importe. Monsieur Pelletier a bien travaillé, comme vous tous d'ailleurs, mais les touristes ne sont pas de nature fidèle et qu'il faut à tout prix trouver une façon de faire valoir vos produits. Pour que ce soit possible, des changements seront nécessaires et devront être réalisés rapidement. Lesquels me demanderez-vous? Honnêtement, je ne le sais pas encore. Je dois tout d'abord comprendre ce que vous offrez, découvrir le milieu et prendre des décisions.

Pour analyser la situation, je ne suis pas seul. Mes associés – ici présents, sont là pour m'aider. Pour l'instant, tout ce que j'attends de vous, c'est de poursuivre vos activés, comme vous le faisiez auparavant. Nous allons rencontrer chaque département : la section musée, les explorations en mer, le magasin de souvenirs, la réception, etc. Tous sans exception, vous devrez accepter de collaborer afin que le musée puisse prendre un nouveau départ. S'il y a quelqu'un ici à qui cette restructuration fait peur, c'est le moment de s'exprimer ou de s'en aller ! De son propre chef. Car tous ceux qui résisteront au changement, ou qui remettront en question nos décisions, se verront automatiquement licenciés.

-Monsieur Darcy? Osai-je lui demander, incapable d'attendre.

-Oui, mademoiselle Bennet? Me demanda-t-il à son tour.

«Mon nom, il connaît déjà mon nom…» Me répétai-je dans ma tête pendant une micro seconde avant de lui poser ma vraie question : Que faites-vous du syndicat?

-Le syndicat négociera avec nous. Il y va de la survie du Musée.

-Comme à Montréal? Là où vous avez licencié 25 employés? Soit presque 50% des effectifs. Laissai-je sortir d'une seule traite.

En voyant son sourire disparaître aussi rapidement, je compris qu'il ne s'attendait pas à ce quelqu'un fût au fait de cette situation et encore moins à ce qu'une personne y fît allusion. Il prit une grande respiration, puis me répondit en me regardant directement dans les yeux.

-Ça n'arrivera que si le syndicat n'a rien à offrir en retour.

Je ne pouvais pas parler pour les autres, mais moi, à la seconde même où j'entendis sa réponse, je fus certaine qu'il faisait directement allusion à l'offre maladroite que je lui avais faite à bord du zodiac. Les jambes coupées, je ne pus que me rasseoir et l'écouter, le bec définitivement clos.

-Ne vous faites pas d'illusion. Continua-t-il sans me quitter des yeux. Rien de ce que vous faisiez jusqu'ici n'était suffisant. Voilà pourquoi jusqu'à ce que je vous rencontre tous, demandez-vous ce que vous pouvez améliorer, ajouter, inventer. Je suis… non. Nous sommes tous les quatre ouverts à toutes vos suggestions. Ajouta-t-il en montrant ses associés, pour autant que celles-ci permettent au Musée de se faire connaître et de croître rapidement. Autrement, il vaut mieux vous trouver un autre emploi.

Un long silence régna, à la suite de quoi, il y eut quelques applaudissements auxquels tous finirent par s'y joindre. Pour ma part, je résistai et restai attentive à ce qui allait suivre. Le sympathique rouquin prit alors la parole à son tour. Il raconta ce que William Darcy et lui avaient déjà accompli pour un grand Musée à Montréal, puis pour d'autres organismes qui avaient su utiliser leurs expertises et suivre leurs directives consciencieusement.

«Bla-bla-bla… rien de convaincant. Me dis-je. J'avais déjà entendu cent fois la même rengaine. Vous êtes renvoyés. Mais c'est pour votre bien. Tant de gens autour de moi avaient vécu la même chose. Bien entendu, je crois au changement mais pas au détriment de certains ouvriers qui risquent de ne pas être capables de retrouver un autre emploi».

Charlotte me fit soudainement sortir de mon monologue intérieur pour me tirer par le bras.

-Allez viens. Il est temps de sortir.

-Ont-ils précisé quand ils vont demander à nous voir? Lui demandai-je certaine d'avoir manqué quelque chose.

-Non. Il a dit que nous serions appelés par départements.

Ce ne fut qu'une fois sur le zodiac, en compagnie de Steve et de Paul que je commençai réellement à me demander ce que notre département pouvait faire de plus.

«Hum, difficile en tout cas d'augmenter le nombre de sorties en mer puisque nous sommes explicitement soumis aux caprices de la météo et obligés de nous adapter aux heures des marées. Pensai-je, vraiment découragée. Durant l'hiver d'ailleurs, il n'était pas rare que nous ne puissions même pas sortir du tout pendant plusieurs semaines.»

Assise à côté de Steve, le capitaine, j'en profitai pour l'observer alors qu'il dirigeait le bateau d'un panier à l'autre. J'étais fascinée par sa façon de conduire l'embarcation et par les manœuvres délicates qu'il répétait sans cesse. En débarquant du bateau, les touristes se déclarèrent très satisfaits de leur visite et certains continuèrent même à discuter avec moi pendant que je me dirigeais vers le musée.

Une fois rendus dans le vestiaire, Paul, le troisième animateur de notre petite équipe, me demanda ce que j'avais pensé du nouveau patron compte tenu qu'il avait été absent durant la matinée et qu'il avait manqué la réunion. Ayant appris depuis longtemps déjà et à mes dépens que les murs pouvaient avoir des oreilles – je lui répondis qu'il avait l'air bien et que je comptais bien lui laisser le temps de faire ses preuves.

-Il paraît qu'il était à bord du bateau dimanche pendant que Lucie et toi travailliez?

-Oui, avec mademoiselle Bingley.

-Wow! Tu devais être nerveuse?

-Non, puisque je ne savais pas qui il était. J'avais rencontré les deux autres associés avant d'embarquer et je croyais que c'était eux les patrons.

-Non? C'est sans doute mieux ainsi, imagine si tu l'avais su.

-Ouais, tu as raison. Ah, en passant, il y a une chose que nous devons faire avant que notre département rencontre les nouveaux actionnaires, il nous faut trouver de nouvelles idées pour rentabiliser les excursions en mer.

-Comme quoi?

-Je ne sais pas. J'essayais de penser à ça pendant l'expédition, mais je n'ai rien trouvé.

Laissant là mon collègue, je me dirigeai vers le vestiaire et allai faire mon rapport à Anne. Elle m'informa que le prochain groupe serait également complet.

-Sais-tu par quel département ils ont l'intention de commencer? Me demanda-t-elle en se penchant vers moi.

-J'aime mieux ne pas le savoir. Lui répondis-je.

-Par le vôtre. Me lança-t-elle contente de son effet.

-Les expéditions en mer?

-Oui. Me dit-elle en se penchant vers moi pour ajouter : Ils ont dit qu'ils allaient commencer par les départements les moins rentables.

Je n'allais tout de même pas lui laisser voir ma panique. Je ne trouvai rien que mieux que de me mettre à rire.

-Ils vous attendent demain matin à 10h00. Dépêche-toi de trouver des idées.

«Trouver des idées. Trouver des idées. Comme si elles poussaient dans les arbres!» Me répétai-je dans ma tête.

Ce fut alors que je songeai au projet sur lequel je travaillais depuis ces dernières semaines.

«Est-ce que ça pourrait les intéresser?» Me demandai-je. «Bien que ça ne concerne pas que mon département?»

Une petite voix au fond de moi me dit que c'était une bonne idée de leur parler de ce projet. En rentrant chez-moi, ce soir-là, je n'aurais qu'à imprimer mon document et à essayer de calculer les bénéfices que ces idées pouvaient potentiellement générer. Réconfortée et rassurée, je me dirigeai vers la cafétéria où j'avais rendez-vous avec Charlotte.

-Liz, comme d'habitude, tu es en retard. Ma pause est presque terminée et j'ai tout plein de choses à te raconter.

-Ah, oui, comme quoi?

-Comme ma rencontre avec les grands patrons. Enfin, la rencontre de mon département avec les nouveaux propriétaires.

-C'est déjà fait?

-Ouais, malheureusement.

-Oh, ça s'est si mal passé?

-On peut dire ça, oui.

-Bon, raconte. L'encourageai-je tout en sortant mon sandwich à la salade de poulet.

-Ils veulent que chaque station interactive soit réinventée. Ils disent que le Centre des Sciences de Montréal présente la même chose depuis plusieurs années déjà. Les gens qui arrivent ici veulent voir de la nouveauté ! Selon monsieur Darcy, nous offrons un produit copié sur les grandes villes.

-Mais nous avions ces stations, avant eux ? Ce n'est pas de notre faute si les gens de Montréal ont engagé la même firme que la nôtre pour concevoir les leurs.

-Monsieur Darcy le sait, mais il dit aussi que dans les faits, ça ne change rien. Voilà pourquoi nous devons développer de nouvelles idées. Des stations plus élaborées, plus divertissantes, plus collées à ce que vous faites lors de vos expéditions.

-Mais ça va prendre des mois!

-Ils le savent aussi et disent que c'est prévu dans le budget. Ah ! Oui, c'est vrai. J'oubliais que notre point fort, selon eux, c'est les démonstrations : le retournement des lacs, le jeu des marées.

-Mais on savait déjà tout ça.

-Ils étaient tous là, à la rencontre : les quatre. C'est Charles Bingley qui va s'occuper de notre département. Sa sœur Caroline Bingley. Eh oui, ta préférée, la «bitch» a un nom. Et même un frère. Alors elle, va s'occuper de la réception et du magasin.

-Qui va s'occuper de mon département?

-Devine…

-Le grand patron?

-Bingo!

-Oh, non. M'écriai-je. Ce n'est pas vrai.

-Bon, je dois y aller. Ma pause est terminée.

La mienne étant loin de l'être, je décidai d'en profiter pour aller brancher mon portable dans le local des employés et pour relire pour la centième fois, les nombreuses pages qui décrivaient mon projet de A à Z. Puisque la rencontre si importante était fixée pour le lendemain à 10h00, autant être prête à toute éventualité. Chez moi, le soir, j'imprimerais le document de 40 pages en espérant que les idées qui y étaient présentées sauraient intéresser cet homme.

Après un dernier voyage en mer, en compagnie de Paul et Steve, la journée s'était terminée. En arrivant à la maison, j'avais trois messages sur mon répondeur. Le premier me venait de ma cousine France qui voulait que je participasse à une rencontre pour planifier la grande fête que toutes les sœurs Beaulieu voulaient organiser pour célébrer le 50e anniversaire de mariage de ses parents. Encore une fois, elle réussit à m'avoir en me flattant, plaidant sa cause en disant que toute la fibre artistique de la famille était allée chez moi. Sachant que, de toute façon, je n'avais pas d'autre choix que d'y participer, je la rappelai sur le champ et nous convînmes d'une rencontre chez elle, jeudi soir. Le second message, me venait de ma mère – elle m'incitait – non, pour être plus juste, je devrais dire qu'elle m'ordonnait - de participer à la fête. Le troisième message me venait de Charlotte qui voulait que je la rappelasse dans la soirée.

Je me préparai une bonne salade et un petit sandwich au thon. Je m'installai sur la véranda avec mon souper et fit un signe de la main à ma tante Nicole qui me faisait immanquablement le même signe – tous les soirs. Ça aussi c'était en train de devenir une tradition. Le fait de savoir la famille aussi proche avait quand même quelque chose de rassurant. Je compris mieux pourquoi ma grand-mère avait été aussi réticente lorsque le moment de la placer en centre d'hébergement était venu. Et je saisis aussi pourquoi elle n'avait pas survécu à la transplantation. Après avoir retourné mes appels, j'ouvris mon ordinateur pour imprimer mon document.

-Merde, plus d'encre. Bon, je n'aurai qu'à arriver plus tôt au Musée demain et demander à Anne de me l'imprimer.

Mercredi 8h30, en arrivant au travail, je remis ma clé USB à Anne en lui demandant d'imprimer deux copies de mon projet. Comme notre rendez-vous avec les membres de la direction était prévu pour 10h00, j'avais amplement de temps de me préparer pour les deux sorties de la journée qui avaient été maintenues. A 9h50, nous étions au moins 7 à attendre devant la porte de la salle de conférence que nos patrons nous laissent enfin entrer. Ils étaient déjà à l'intérieur, on les entendait clairement aller et venir. A 9h55, Anne m'apporta enfin les deux copies de mon document, bien rangées dans une enveloppe au nom de la compagnie.

-Tu es bien certaine de vouloir présenter ça? Me demanda-t-elle en me gratifiant d'une étrange grimace.

-Oui. Répondis-je. J'y travaille depuis assez longtemps. Je sais que ça va marcher.

-Très bien, si tu le dis. Bonne chance!

La porte s'ouvrit enfin, m'empêchant d'ajouter quelque chose. La sœur de l'autre, la «bitch», nous sourit et nous fit signe d'entrer.

-Installez-vous là où votre nom est inscrit.

Ce que je pensai de sa requête, il fallait mieux que ça reste dans ma tête. Je constatai que le grand patron avait pris la place située tout au bout de la longue table de conférence, là où mon oncle avait également l'habitude de s'asseoir. Je circulai lentement à la recherche de mon nom, espérant sincèrement ne pas avoir été installée trop près du grand PDG et de la sœur de l'autre. Lorsque je distinguai mon nom, j'étais très heureuse de me retrouver entre Steve et Lucie, les deux collègues avec lesquels je m'entendais le mieux. Je me retins de déposer la chemise qui contenait les deux copies de mon document sur la table et la déposai plutôt sur mes genoux.

«Il faut savoir ménager ses effets» pensai-je.

-Bonjour.

Nous lui répondîmes tous en même temps, anxieux d'entendre la suite.

-J'espère que vous avez bien réfléchi. Nous avons bien besoin de vos idées. Votre département a été pendant longtemps le plus rentable du Musée – et l'est toujours pour l'instant – mais vous n'êtes pas sans savoir que tout doit être redressé. Et vite. Fier de son effet, le patron se tourna vers sa collègue et lui fit signe de prendre la parole à son tour.

-Lorsque nous sommes allés faire un tour en mer, William et moi, nous avons beaucoup aimé notre expédition. Toutefois, plusieurs aspects peuvent encore être améliorés.

-Merci Caroline, je vais maintenant vous demander de jouer à un petit jeu avec nous. J'aimerais que nous tentions de faire une «tempête d'idées» sur le thème des explorations en mer. Une fois cet exercice terminé, j'écouterai chacune de vos idées en espérant que cela nous aidera à dégager une idée maîtresse, si vous êtes d'accord, ça va de soi.

«Comme si quelqu'un allait le contredire.» Pensais-je réellement avant de répondre comme tout le monde : Très bien.

Pendant plus de vingt cinq minutes, nous déclinâmes les idées les plus farfelues en riant souvent et en nous arrêtant malgré tout sur certains thèmes que nous avions jugés plus inspirants. Mademoiselle Bingley notait chacune de nos idées sur l'une des grandes feuilles d'une tablette blanche qui était accrochée sur un immense chevalet. Au besoin, elle encerclait des mots ou ajoutait un symbole. Lorsque le grand patron se leva enfin pour clore l'exercice, je le sentis – à tort ou à raison – déçu par le résultat. Il s'était vraisemblablement attendu à plus.

-Bon, passons directement – si vous le voulez-bien - à la présentation de vos idées personnelles.

-Je veux bien commencer. Dit Steve à ma droite.

-Oh, attendez. Avant de nous présenter votre idées, j'aimerais que vous vous nommiez, que vous résumiez ce que vous faites au Musée et surtout depuis combien de temps.

-Très bien. Alors, comme je le disais, je veux bien y aller en premier.

-Je vous écoute. Vous êtes Steve McIntosh, n'est-ce pas?

-Oui, c'est bien moi. Je suis d'origine écossaise. Je suis installé en Gaspésie depuis presque 10 ans. J'ai été marin dans l'armée pendant 15 ans. J'ai sillonné bien des mers et dans bien des conditions, mais c'est ici que je me suis senti chez-moi pour la première fois de ma vie. Ça fait sept ans, cette année, que je travaille pour le Musée en tant que capitaine de l'Exploramer.

-Bien, et vos idées maintenant?

-Et bien voilà. Je n'ai pas vraiment d'idées spéciales et créatives, mais je veux simplement vous faire une suggestion qui pourrait permettre que les sorties en mer soient plus fréquentes et surtout moins soumises aux caprices de la météo.

-Je vous écoute.

-Une des raisons pour laquelle il arrive que nous devions abandonner certaines sorties, lorsque la mer est agitée, c'est que le bateau est beaucoup plus difficile à conduire. Mais si nous avions deux personnes aptes à conduire le bateau à bord en tout temps…

-Je vous arrête, tout de suite. Nous n'avons pas l'intention d'engager d'autres capitaines.

-Ce n'est pas ce que je veux vous suggérer non plus. Ce que je veux dire, c'est qu'il suffirait de former deux animateurs afin qu'ils soient capables d'agir en tant qu'assistant capitaine et le tour est joué. Les fois où la mer est capricieuse, l'un des animateurs pourrait venir assister le capitaine lorsqu'il doit effectuer des manœuvres plus difficiles et retourner à l'animation ensuite. Nous ne serions pas obligés de canceller autant de sorties qui sont – vous le dites vous-mêmes – très rentables. Si mes calculs sont exacts, nous devons annuler – en moyenne – 20 sorties par mois. Prenant pour acquis que nous pouvons réaliser environ 90 sorties par mois, 20 sorties de moins, c'est tout de même près du quart des sorties qui sont perdues. Récupérer ne serait-ce que la moitié de cela, ce serait déjà beaucoup.

-Je comprends, mais il faut aussi tenir compte du salaire de ces personnes, de ceux et celles dont le statut serait changé. Il faudra nécessairement leur donner une augmentation. Le salaire d'un animateur est très différent de celui d'un capitaine. Si les profits servent uniquement à payer ces augmentations, qu'y gagnerons-nous réellement ?

-Et que faites-vous de la sécurité ? Lui demandai-je du tac au tac. «C'était plus fort que moi.»

-La sécurité?

-Oui? Le fait de savoir qu'il y a en tout temps deux personnes à bord pour piloter le bateau. La compagnie y gagnerait une plus grande sécurité pour les passagers.

-Oui. Élisabeth a raison. Renchérit Steve tout sourire. Sans compter que la présence d'un assistant capitaine peut faire baisser les primes d'assurances que nous devons payer hebdomadairement. Vous n'êtes pas sans savoir que celles-ci sont très élevées.

-Bien. Je vous remercie de votre idée Steve. Mes associés et moi allons y réfléchir plus tard en tenant compte du salaire et du coût des assurances évidemment. Bon, à qui le tour maintenant?

-Pardon monsieur Darcy, pourriez-vous, enfin, j'aimerais beaucoup que vous nous donniez un exemple d'idées intéressantes que vous avez reçues, afin que nous ayons une idée plus précise de ce que vous désirez. Demanda Lucie d'une voix incertaine.

-Bien .Oui, en effet. Je peux bien vous en présenter une qui nous a été soumise par un membre de l'équipe de la réception.

Le voyant sortir un document semblable aux deux copies qui attendaient dans la chemise qui reposait toujours sur mes cuisses, je me sentis pâlir à vue d'œil et m'attendis à ce que tous s'en aperçussent. Heureusement, le patron continua sur sa lancée, me permettant de me ressaisir.

-Il s'agit d'un projet audacieux que son auteur a intitulé, la «fourchette bleue».

-La fourchette bleue? Vraiment? Demandai-je, m'étouffant presque. Tous me regardaient maintenant comme si j'étais folle. Oui. Quoi? C'est original, non?

-Oui, vous avez raison mademoiselle Bennet. C'est non seulement original, mais tout simplement génial.

-Ça parle de quoi? Demanda Lucie à son tour, tout en me regardant et s'attendant à ce que je réagisse. Il faut dire qu'elle était la seule à qui j'avais déjà parlé de mon projet dans les grandes lignes.

-Il s'agit d'un projet qui vise à faire la promotion des fruits de mer les moins connus. Son auteur prétend qu'en les faisant découvrir aux passagers lors des expéditions en mer, ceux-ci pourraient ensuite aller dans les restaurants locaux et avoir la chance de les essayer. Ceci permettrait - entre autres – à long terme bien entendu – de faire diminuer la pression intolérable qui s'exerce actuellement sur les espèces les plus pêchées : le crabe des neiges, le homard et les crevettes pour ne nommer que ceux-là.

-Génial en effet! Commentèrent Paul et Steve d'une même voix.

-Voilà qui donne à réfléchir. Ça sera vraiment difficile de trouver une meilleure idée que celle-là. C'est d'ailleurs étonnant qu'elle vienne d'une personne de la réception. C'est plutôt le genre d'idée qui devrait émerger de notre département ou même de celui de la cafétéria. Ajouta Lucie sans cesser de me donner des coups de pieds sous la table.

-Oui, vous avez raison, mademoiselle, mais je vous le certifie, un membre du personnel de la réception nous l'a remis hier.

-Hier, vraiment? Le questionna encore ma collègue, me regardant avec deux yeux interrogatifs.

«Mais comment cela était-il possible? Mon travail n'était même pas imprimé hier. Si seulement je pouvais jeter un œil sur la version que cet homme avait entre les mains, je pourrais peut-être trouver qui m'a joué ce sale tour.» Pensai-je tout en fronçant les sourcils.

-C'est drôle parce ma collègue Élisabeth a justement pensé…

-Ce que Lucie veut dire c'est que j'ai beau avoir beaucoup d'idées, aucune ne peut surpasser celle-là. Nous allons bien entendu collaborer avec son auteur pour développer cette merveilleuse idée, si vous voulez bien nous donner son nom, bien entendu?

Lucie cessa aussitôt de me toucher sous la table pour se concentrer sur notre patron.

-Ne brûlons pas d'étapes voulez-vous? J'aimerais bien vous entendre vous présenter tous les trois comme votre collègue Steve l'a si bien fait, tout à l'heure.

«Il voulait une présentation, eh bien, il allait en avoir une…» Décidai-je.

-Alors, je vais commencer. Je me nomme Élisabeth Bennet. Je suis née au Québec, mes deux parents sont originaires de la région. À 18 ans, je suis partie étudier le théâtre à Montréal. J'ai tenté de travailler dans ce domaine pendant plusieurs années, mais rapidement, j'ai ressenti le besoin de changer de carrière. Lorsque je suis venue prendre des vacances ici, il y a cinq ans, j'ai commencé à travailler sur le zodiac et je ne suis jamais repartie. J'aime être sur la mer. Je suis fière lorsque je pense à ce que je fais pour cette région. Indirectement, j'ai le sentiment d'agir pour que mes cousins et leurs descendants puissent rester ici et trouver un emploi.

-Très intéressant. Merci beaucoup mademoiselle Bennet. Dit William en griffonnant quelque chose sur ses feuilles.

-Monsieur Pelletier est votre oncle, je crois? Intervint la « bitch ».

-Oui, vous avez parfaitement raison mademoiselle Bingley. Mais juste à titre d'information, lorsque j'ai été engagée ici, au Musée, Valère n'y travaillait pas encore. Au cas où vous auriez pu penser que j'aurais pu bénéficier…

-Quoi? Mais non! Je ne pensais pas à cela. Rétorqua-t-elle comme si je l'avais insultée.

-À mon tour. Annonça ma collègue pour détourner notre attention et alléger l'atmosphère.

Heureusement que celle-ci avait pris la relève, autrement, j'aurais sans doute été obligée de m'excuser auprès de cette femme, alors que je savais pertinemment qu'elle avait eu de telles pensées. Lorsque Paul, le dernier d'entre nous se présenta à son tour, monsieur Darcy repris une dernière fois la parole avant de nous donner congé. Il termina en nous répétant qu'il serait peut être obligé de faire des licenciements et qu'il nous reverrait pour nous en parler plus tard.

Je ne participai pas aux remerciements collectifs et n'allai pas leur serrer la main. Je feignis d'être occupée à ramasser mes affaires. Avant de sortir de la pièce toutefois, je passai près de monsieur Darcy dans l'espoir d'apercevoir le nom qui était inscrit sur la page couverture du document qu'il nous avait montré. Mon instinct me soufflait que la responsable fût Anne, mais, avant de la confronter, il me fallait une preuve. Malheureusement, monsieur Darcy avait déjà rangé les feuilles dans sa mallette – où plutôt, la sœur de Charles avait pris soins de ramasser ses affaires en même temps que les siennes.

-S'il-vous-plaît, mariez-les quelqu'un! Me dis-je en roulant des yeux.

Durant le reste de la journée, j'avais deux expéditions à réaliser et une enquête à commencer. Avant toute chose, j'ouvris la chemise que m'avait remise Anne et constatai que les deux copies qu'elle m'avait imprimées n'étaient pas celles de mon projet. Les feuilles que j'avais sous les yeux en deux exemplaires contenaient les idées que j'avais notées pour la célébration du 50e anniversaire de mariage des parents de ma cousine France. En passant par la réception, tout sourire, je demandai à Anne de me remettre ma clé USB. Dès qu'elle se fut exécutée, je revins vers mon casier où j'enfermais toujours mon portable et m'installai pour regarder ce qu'il y avait sur ma clé. Rien, plus rien, à part ce fichu dossier pour la fête des parents de France. Mon document avait vraiment été effacé et je n'avais aucune preuve.

Lucie arriva derrière moi et me questionna sur ce qui s'était passé dans la salle. Elle ne comprenait vraiment pas pourquoi je n'avais pas voulu dire que c'était moi l'auteur du projet.

-Et avec quoi aurais-tu voulu que je le prouve?

-Tu n'as pas gardé de copies de ton document?

-Bien entendu, qu'est-ce que tu crois? Mais même celles-ci ont disparu.

-Il doit bien y avoir quelque chose à faire, voyons. Va voir monsieur Darcy, explique-lui la situation.

-Non. Attends. Je viens de penser à une autre solution.

A l'heure du dîner, au lieu de me rendre à la cafétéria où Charlotte m'attendait toujours, je m'éloignai du Musée et me rendis sur le quai afin d'être tranquille pour passer un coup de fil à mon cousin Martin, le frère aîné de France. La réceptionniste me mit en attente.

-Allô Martin?

-Oui ? Élisabeth?

-C'est moi, oui.

-Ça va? Me demanda-t-il, probablement étonné de ne pas m'entendre le taquiner comme d'habitude.

-J'ai une question délicate à te poser.

-Je t'écoute.

-Quelqu'un de chez nous t'a-t-il téléphoné pour te demander les codes d'accès du système informatique?

-Oui! Effectivement, lundi en fin de journée. Ton nouveau patron me les a demandés.

-Merde! Ça doit être ça. Maintenant, dis-moi, une fois qu'on a ces fameux codes, est-on en mesure d'effacer des fichiers sur les ordinateurs qui se branchent sur le réseau?

-Oui, très facilement.

-C'est ce que je pensais. Peut-on aussi effacer des fichiers dans les anciennes sauvegardes?

-Oui, mais je ne vois pas pourquoi quelqu'un ferait cela, mais oui, c'est très facile.

-Flûte! Dernière question, en tant que concepteur de notre système, je croisai mes doigts avant de continuer, possèdes-tu une copie de nos sauvegardes?

-Non. Nous conservons uniquement une copie de vos logiciels, de vos programmes et de votre base de données. Les sauvegardes sont toujours conservées par nos clients.

-MERDE! M'écriai-je en éloignant mon cellulaire de ma bouche.

Après un long silence, j'entendis Martin me demander : Qu'est-ce qui se passe Élisabeth?

-Ce qu'il y a? Eh bien, c'est assez simple dans le fond, j'ai mis des heures à concevoir un projet très prometteur pour le Musée et on me l'a volé. Quelqu'un a effacé toutes les traces de mon projet dans les sauvegardes, de même que sur mon ordinateur.

-Oups. Tu sais qui c'est?

-Oui. Mais sans mon fichier, je ne peux rien prouver.

-Écoute. Je vais faire quelque chose pour toi, je vais me rendre sur place demain. Je dois rencontrer ton nouveau patron de toute façon. Je m'arrangerai pour vérifier le système de fond en comble. S'il reste des traces de ton document, je les trouverai.

-Oh, c'est bien gentil Martin. Mais tu sais, je n'ai plus beaucoup d'espoir.

Le reste de la journée passa très lentement, trop lentement pour ma tranquillité d'esprit. Lorsqu'enfin je me retrouvai chez moi, après cette horrible journée, je vérifiai si j'avais une copie du document sur une autre clé USB. Évidemment que j'en avais une, mais cette version était si ancienne, que si je la présentais comme preuve, ce serait moi qu'on accuserait d'avoir plagié l'autre.

Le lendemain, sur le bateau, je n'étais décidément pas dans mon état normal. Paul et Steve essayaient de me dérider à tour de rôle, mais sans beaucoup de succès. Je ne pensais qu'à la disparition de mes fichiers et au vol de mon projet. Ramenée brusquement à la réalité par un passager particulièrement désagréable, je pus terminer l'inventaire du contenu du premier panier, sans trop dire de bêtises. Lorsque vint le moment de soulever le second panier, Paul et moi reprîmes le relai afin de surveiller le passager difficile qui écoutait à peine et n'en faisait qu'à sa tête. Je ne le quittai pas des yeux lorsque je présentai les espèces de crabes que nous avions capturés. Paul et moi dûmes le faire reculer à plusieurs reprises puisqu'il ne cessait d'essayer de dépasser la marque noire tracée à même le sol. Lorsque nous entamâmes les manœuvres de remise à l'eau du panier que j'avais remonté toute seule auparavant, je surveillais toujours l'homme tandis que Paul s'occupait du câble. Je remarquai alors que le câble était mal placé. Un nœud allait se former, c'était inévitable. Je levai le bras et criai à Steve d'arrêter le moteur. Je saisis Paul par le haut de sa salopette et le tirai vers moi afin d'éviter qu'il ne se retrouvât coincé sur le bord du bateau par le câble ou pire encore qu'il ne basculât par-dessus bord. Mais c'était sans tenir compte de ce crétin de passager. À peine Paul se releva-t-il que l'homme s'avança pour aller voir le panier qui descendait toujours. J'eus beau lui crier de reculer, le saisir par son manteau, le câble s'enroula autour de son pied et le souleva dans les airs. Bien que le moteur eût été arrêté et la vitesse réduite au maximum, le bateau allait encore assez vite pour que le passager fût projeté par-dessus bord, se faisant aussitôt entraîner vers le fond avec le panier.

Le temps se suspendit et tout se déroula au ralenti comme lorsque le corps se met à produire un surplus d'adrénaline. Je criai à Steve de recommencer à lever le panier tandis que Paul ordonnait à tous les passagers de rentrer à l'intérieur et de s'asseoir afin de ne pas nous gêner dans nos manœuvres. Je décrochai la bouée de sauvetage, la tendit à Paul puis m'occupai de replacer le câble qui commençait déjà à remonter. Dans un état second, nous vîmes l'homme réapparaître, enfin tout d'abord ses pieds. Il était inconscient. Dès que ce fut possible, Paul le saisit et le fit passer par-dessus bord. Steve coupa les moteurs et vint nous prêter mains fortes. Compte tenu que Steve avait déjà appelé les gardes côtes, ceux-ci arrivèrent très rapidement avec la navette de sauvetage. Pendant que Steve essayait de réanimer l'homme, Paul était retourné vers les passagers afin de vérifier si l'homme difficile était venu avec quelqu'un d'autre et s'il avait des effets personnels. De mon côté, je me dirigeai vers l'avant du bateau et assistai du mieux que je pus les gardes côtes dans leurs manœuvres d'approche et de sauvetage.

Lorsque l'homme fut reparti avec les secouristes, nous remîmes le panier à l'eau et continuâmes notre expédition, mais plus personne n'écoutait mes explications. J'allai voir Steve et lui demandai de s'assurer qu'une personne qualifiée accueillît les passagers. Il me semblait essentiel que ceux-ci fussent rencontrés par des professionnels de la santé. Ils étaient obligatoirement en état de choc et je ne voulais surtout pas qu'ils rentrassent chez eux dans cet état. Lorsque le bateau fut enfin amarré, plusieurs se mirent à pleurer. Paul, Steve et moi-même avions beau tout faire pour les rassurer, nos efforts ne furent pas récompensés.

La première personne que j'aperçus sur le quai allant au devant des passagers fut le nouveau patron lui-même. Il avait la mine sombre et fixait sur nous trois un regard réprobateur. Il guida les passagers dans le musée et les fit entrer dans la cafétéria où les attendaient Charles Bingley avec deux hommes que je ne connaissais pas. Ce fut alors qu'il se tourna vers nous.

-Steve, Paul, Élisabeth, suivez-moi.

Aussitôt entré dans la salle de conférence, notre patron soupira, se tourna vers nous et nous demanda de nous asseoir.

-Avant de vous entendre me raconter ce qui s'est produit, je vais vous demander de me le mettre par écrit.

-Vous l'écrire? Demanda Steve d'un ton méprisant.

-Oui, monsieur McIntosh. C'est la seule façon de procéder qui nous assurera que vous ne changerez pas vos versions.

-Mais elles ne seront pas différentes. C'est Élisabeth qui a remonté le câble du deuxième panier… Il s'est emmêlé.

-Paul! Je veux que vous m'écriviez ce que vous avez vu. Seulement les faits.

Un long silence régna à la suite duquel William se leva et nous remit à tous une pile de feuilles et un stylo bleu.

-Souvenez-vous. Seulement les faits observables. Rien de subjectif.

Le stylo entre les mains, je tentai de me concentrer sur les événements, mais l'image de l'homme inconscient ne cessait de se rappeler à moi. J'entendais le bruit que faisaient les stylos de mes deux collègues en noircissant leurs feuilles, mais personnellement, j'étais incapable d'écrire quoi que ce fût. Je fermai les yeux pour contenir mes larmes et reprendre mes esprits. Lorsque j'ouvrai les yeux à nouveau, un verre d'eau était posé devant moi, de même qu'une boîte de papier mouchoirs. Je murmurai un vague merci à l'intention de mon patron et m'emparai d'un mouchoir.

L'image de l'homme inanimé couché sur la civière ne quittait pas mon esprit et nourrissait ma réflexion. Après avoir trempé plusieurs mouchoirs, j'inspirai profondément et repris mon crayon. Combien de temps restai-je concentrée sur ce que j'écrivais ? Impossible de le dire, mais lorsque je posai mon stylo, la pièce était silencieuse et mes deux collègues avaient déjà quitté la pièce.

-Voilà. Dis-je en tendant mes feuilles à l'homme qui était assis à quelques chaises de moi et attendis ses commentaires.

Après avoir parcouru mon texte et avoir posé mes feuilles par-dessus celles de mes deux collègues, il me fixa en soupirant.

-Vous êtes certaine d'avoir bien vérifié le câble?

-Oui. Je suis certaine qu'il n'y avait pas de nœuds à ce moment-là.

-Vos deux collèges affirment que vous étiez très nerveuse aujourd'hui. En fait, attendez, laissez-moi utiliser leurs propres mots… Ramassant une feuille sous les miennes, mon patron fouilla pendant quelques temps avant de trouver ce qu'il cherchait et me déclara : Ah. Voilà. Préoccupée… Il est écrit ici que vous sembliez «préoccupée»

-Bien entendu que j'étais préoccupée. Le passager, pardon, le comportement de la victime était préoccupant.

-Mais si vous avez vérifié le câble, expliquez-moi comment celui-ci a pu se retrouver avec un nœud un peu plus tard, au moment de la remise à l'eau.

-Je n'ai pas à vous l'expliquer. Je n'ai aucune théorie. C'est à vous et à votre équipe de tirer vos propres conclusions.

-Vos collègues semblent croire que vous avez mal vérifié le câble.

-Steve conduisait le bateau. Il ne peut pas le savoir. Quant à Paul, eh bien comme c'était à son tour de surveiller le passager ou moment où l'accident est arrivé, je ne vois pas comment il a pu se rendre compte de ce que je faisais ou ne faisais pas! Répliquai-je sentant la colère monter en moi.

-Le câble était sous….

-Ma responsabilité… Complétai-je à sa place. C'est vrai. Voilà pourquoi je suis toute disposée à assumer les conséquences de tout ce qui est arrivé comme je l'ai clairement écrit dans mon rapport.

-Bien. Je vais en discuter avec mes associés.

- C'est tout ce qui a de plus normal.

-Je vous demande de demeurer au Musée pour ce qui reste de la journée, mais vous ne pourrez prendre part à aucune des autres expéditions prévues pour aujourd'hui.

-Bien. J'ai compris.

-Vous pouvez disposer.

Sans rien ajouter, je me levai et me dirigeai vers la porte. Avant de la franchir, je me retournai vers lui : Pardon, monsieur Darcy?

-Oui?

-Pouvez-vous me tenir au courant?

-Oui, dès que nous aurons pris une décision concernant votre emploi, je vous…

-Non. Je parle de l'état de santé du passager.

-Ah. Oui. Bien entendu. Je vous ferai prévenir.

...À suivre...

Miriamme

Des commentaires? Des questions?