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Après des retrouvailles plutôt chaleureuses avec ses voisines, Katherine eut l'étrange impression de voir les jours et les semaines s'enchaîner à une vitesse folle. Elle commençait à retrouver ses repères même si, pour le moment, elle ne se contentait que de vivre sa vie au jour le jour sans faire le moindre projet d'avenir. Elle était presque heureuse de s'engager dans la vie routinière qu'elle avait perdu depuis bien longtemps. Et, avec une certaine difficulté, Katherine apprenait doucement mais sûrement à se réhabituer à la vie en banlieue.
Mais Katherine avait bien du mal à récupérer la place qu'elle avait autrefois occupé au sein de la communauté. Et la raison de cette complication psychique était simple. Elle avait changé. Elle n'était plus la même Katherine Mayfair. Aujourd'hui, au grand bonheur de ses voisins, elle semblait davantage présente pour eux. Elle était toujours prête à les aider. Et cela avait malheureusement une valeur bien égoïste. C'était uniquement pour échapper à la solitude qui la guettait comme un animal guettait sa proie, qu'elle se montrait extrêmement généreuse envers ses amis.
De ce fait, elle s'était de nombreuses fois proposée pour jouer les gardes-enfants. Elle s'était alors soigneusement occupée de Juanita et Celia afin de permettre à Carlos et Gabrielle de profiter davantage de leur couple. Et cela avait pour le moins ravi Gabrielle, autrefois habituée à une vie de diva. Car c'était un fait: même si Gabrielle avait appris à apprécier sa nouvelle vie de mère au foyer et qu'elle aimait ses filles plus que tout au monde, Juanita et Celia étaient parfois si difficiles à supporter que Gabrielle se surprenait à regretter sa vie d'avant. Fort heureusement pour Katherine, elle avait trouvé la meilleure idée possible pour capter l'attention des filles. Elle leur avait proposé un atelier cuisine. Ainsi, au grand bonheur de leur maman, elles avaient appris à confectionner cupcakes, macarons et muffins ainsi que bien d'autres douceurs pâtissières. La passion des enfants Solis pour la cuisine était si forte que Juanita et Celia se transformaient en véritables petits anges chaque fois qu'elles passaient les portes de la maison Mayfair.
Pour éviter toute forme de jalousie, Katherine avait fait de même avec les enfants Scavo. Elle avait offert de temps à autre une bière fraîche aux ainés Porter et Preston après leur avoir fait promettre de garder le secret, s'était adonnée à des parties de Monopoly interminables avec Parker et Penny et avait pris un malin plaisir à pouponner lorsque Paige n'était pas envolée au pays des rêves.
Le peu de temps libre qu'il lui restait avait été entièrement consacré à son amie Bree. Une nuit, alors qu'elle n'arrivait pas à trouver le sommeil, Katherine avait eu une illumination. Elle avait alors compris que ce n'était pas parce que Bree avait perdu l'entreprise pour laquelle elles avaient si durement travaillé qu'il ne fallait pas envisager un avenir professionnel dans la cuisine. Katherine avait donc proposé à Bree de s'allier une nouvelle fois avec elle pour fonder une toute nouvelle entreprise de traiteur de réception. Ravie à cette idée, Bree avait pris la décision de voir régulièrement Katherine afin d'en discuter. Au fur et à mesure de leur rencontre, le projet avait commencé à prendre forme pour finalement laisser place à la construction de la société de restauration gastronomique, Bree & Kathy's.
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Mais aujourd'hui n'était pas un jour comme les autres.
Pour la toute première fois depuis son retour à Wisteria Lane, Katherine était obligée de passer du temps complètement seule face à elle-même dans sa bien vide maison. Et elle avait bien du mal à s'y faire. Garder les enfants de ses amies et passer du temps avec Bree lui avait permis de ne pas centrer ses pensées sur la délicieuse Robin Gallagher. Malheureusement pour Katherine, l'échéance ne pouvait pas être éternellement repoussée. Et chez elle, ne pas penser à Robin était une mission impossible. La maison toute entière regorgeait de divins souvenirs partagés avec l'ex-strip-teaseuse. Robin était partout. L'ombre de son être semblait hanter les murs de l'habitation, à commencer par la chambre à coucher de Katherine où elles avaient passé de nombreuses nuits torrides.
Katherine soupira. Elle devait absolument se ressaisir au risque d'altérer sa santé mentale comme elle l'avait inconsciemment fait après sa rupture douloureuse avec Mike Delfino. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, elle se sentait encore bien fragile. Et sa manière d'agir depuis sa rupture volontaire avec Robin Gallagher lui faisait peur. À vrai dire, elle était si terrifiée de son comportement inhabituel qu'elle ne voyait plus qu'une solution pour s'en sortir. Sans vraiment réfléchir aux conséquences de ses actes, elle saisit le combiné du téléphone fixe de la maison et composa le numéro du psychiatre qui s'était occupé d'elle dans le passé. Elle obtint facilement un rendez-vous auprès de lui pour la semaine suivante. Étrangement, elle se sentit étrangement soulagée après cette entreprise.
Une fois apaisée, elle monta nerveusement les escaliers de la maison, hésita un moment puis entra dans la chambre qu'avait occupé Robin. Elle prit une profonde inspiration, laissa promener ses yeux olives sur chaque coin et recoin de la pièce avant de s'asseoir en tailleur sur le matelas découvert. Elle frissonna. La chambre était atrocement vide. Aussi vide que son cœur. Malgré toute la motivation dont elle avait fait preuve, Katherine n'avait pas eu le courage de remplir la pièce comme à l'origine. Subséquemment, elle laissait viscéralement une place à Robin dans son immense maison.
Elle se pencha sur le côté et sortit de la table de nuit un maigre album photographique qu'elle feuilleta avec peine. Les photographies étaient une preuve de tout ce qu'elles avaient partagés. Tant de baisers échangés. Tant de caresses maîtrisées. Tant de souvenirs prodigués. Le tout en si peu de temps. Temps méticuleusement gâché par la non-acceptation de soi.
Soudain, le doux son de la sonnette envahit la maison. Katherine fronça les sourcils. Elle n'attendait personne. Elle se redressa, laissa l'album grand ouvert sur le matelas et quitta la pièce en fermant la porte derrière elle. Elle descendit les escaliers avec hâte et alla à la rencontre de son visiteur surprise. Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle sentit un profonde joie envahir son cœur meurtri.
_ Surprise, s'exclama la jeune femme.
Katherine resta un instant immobile. Elle était comme hypnotisée par les yeux azurs de la jeune femme. Elle avait un regard profond. Un regard surprenant. Un regard adulte.
Sans un mot et avec précipitation, Katherine attrapa chaleureusement la jeune femme dans ses bras et l'embrassa affectueusement sur le front. Elle sourit, attrapa à deux mains le visage séraphique de son visiteur et l'admira avec fierté. Dieu qu'elle était devenue belle. Une adorable jeune femme aux formes convenables et à la gentillesse incroyable.
Katherine ne pouvait s'empêcher de sourire tant elle était contente. Sa fille Dylan était là. De plus, accompagnée d'une valise. Cela voulait dire qu'elle souhaitait passer du temps avec sa mère. Cela voulait aussi dire que Katherine n'allait plus être seule.
Katherine était si ravie de l'arrivée de sa fille qu'elle ne chercha même pas à en connaître la raison. Tout ce qu'elle voulait, c'était profiter de la jeune femme jusqu'à épuisement. Même si elle n'était pas le fruit de ses entrailles, Dylan était la personne qu'elle aimait le plus au monde sur cette terre. Et elle pouvait se le jurer: jamais rien ni personne ne pourrait la priver de ce bonheur. Être mère était la plus belle chose qu'elle avait vécu dans sa triste vie.
Pourtant, Dylan n'était pas venue à Wisteria Lane par hasard. Elle avait réussi à convaincre son fiancé Bradley de la laisser partir un moment chez sa mère parce qu'elle craignait le pire pour elle. Elle la savait psychologiquement fragile et elle ne voulait absolument pas risquer de la voir à nouveau enfermer dans un hôpital psychiatrique. En adulte responsable, elle avait donc pris la décision de tenir compagnie à sa mère jusqu'à ce qu'elle la sente à nouveau épanouie.
Après de longues et tendres embrassades, Katherine invita sa fille à entrer d'un geste de la main.
Dylan laissa glisser sa valise à roulette à l'intérieur de la maison. Le parfum familier du bois lui arracha un sourire. Elle passa devant sa mère et constata que rien n'avait changé depuis qu'elle avait quitté la maison. C'était comme si elle retrouvait l'exacte réplique de la demeure qu'elle avait violemment sacrifié au prix de son départ avec son petit ami, le jeune Bradley, un peu plus loin dans l'immense pays des États-Unis d'Amérique. Naquit subitement en elle l'étrange impression de rentrer au bercail après une brève trêve dans un monde bien différent. Un monde plus adulte.
À ce moment-là, Dylan réalisa que, même si elle tentait de lutter contre sa nature depuis de nombreuses années, elle était une véritable fille à maman. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, c'était une situation qui la satisfaisait entièrement. Elle avait bien du mal à assumer sa nouvelle vie d'adulte et continuait à aimer secrètement le fait que sa mère soit au petit soin pour elle. Finalement, c'était comme si Katherine et Dylan n'avaient jamais eu besoin d'hommes pour être heureuses. Elles se suffisaient à elles-mêmes. Mais une relation fusionnelle mère / fille devait avoir des limites, limites que Katherine et Dylan avaient volontairement posé entre elles, afin de ne pas risquer de sacrifier leur deux vies de femmes. Et cela ne les empêchait pas de s'aimer d'un amour intense et pure.
Mais aujourd'hui, Dylan n'était plus une enfant mais bel et bien une adulte. Et si elle était venue à Wisteria Lane, ce n'était pas pour le plaisir de profiter de tout l'amour que sa mère pouvait bien éprouver à son égard mais pour l'aider à rentrer dans le droit chemin et la pousser à guérir avant que la maladie ne se déclare officiellement. Elle ne voulait pas se risquer à voir à nouveau sa mère enfermée en hôpital psychiatrique. Elle n'en avait tout simplement pas la force, physique comme psychique.
Malgré cela, l'enfant qui sommeillait en Dylan s'était brusquement réveillé au moment où elle avait franchi la porte de la maison. Et il était parfaitement impossible de le réprimer. Il était si puissant qu'il prenait possession de tout l'être de Dylan. Et elle ne luttait pas contre lui.
Lorsque Dylan se tourna à nouveau vers sa mère, son sourire s'agrandit. Katherine l'interrogea de ses yeux olives. Dylan ne put résister à l'envie de lui demander s'il était possible qu'elles dorment ensemble comme elles avaient l'habitude de le faire quand elle était plus jeune. Katherine trouva d'abord cela curieux mais elle finit par accepter. Elle adressa un sourire malicieux à sa fille et ouvrit grand les bras. Dylan s'y faufila aussitôt. Katherine embrassa le sommet du crâne de sa fille avec douceur.
_ Je t'aime Maman.
_ Je t'aime aussi Sweetheart.
Dylan attrapa les mains de sa mère et déposa un tendre baiser sur chacune d'elles. Sa mère lui avait manqué. Et vivre loin d'elle était particulièrement difficile.
Katherine lui proposa de laisser sa valise à l'entrée. Le voyage de Dylan avait dû être long. Elle devait mourir de faim. Et qu'y avait-il de meilleur pour calmer la faim que de se nourrir d'une délicieuse tarte aux ananas maison?
