Eh oui! Voilà la troisième partie. Mon indispensable amie Youk a pris le temps de corriger cette partie beaucoup plus rapidement que ce que j'avais prévu! Tant mieux! Et je l'en remercie en mon nom et en votre nom à toutes. Merci aussi à Juliette dont les questions me font rire et m'amusent énormément. Bien sûr, elle a deviné aussi que je ne répondrai à aucune de celles-ci - sans la présence de Youk à mes côtés et surtout pour ne pas gâcher le plaisir des autres. Les réponses viendront au fur et à mesure... comme d'habitude. Bonne lecture... Merci Jane Austen pour Élizabeth, Darcy et les autres... Miriamme

Troisième partie

Une fois la porte de la salle de conférence refermée, Paul et Steve foncèrent sur moi d'un même mouvement me demandant des nouvelles.

-Je viens probablement de perdre mon emploi.

-Ils allaient licencier quelqu'un de toute façon. Lança Paul d'un air boudeur.

Steve et moi nous tournâmes vers lui.

-Bien quoi? Ils nous ont dit qu'ils allaient faire des coupures, non? Se défendit-il.

-Eh bien. Ils n'auront plus à chercher qui. Je suis toute désignée.

-Je suis désolé Élisabeth. Toi qui voulais finir d'apprendre à conduire le bateau.

-Bof. Tu me connais Steve, je trouverai bien le moyen d'y arriver quand même. Bon, je crois que vous devriez aller vous préparer pour la prochaine sortie. Lucie devrait se joindre à vous bientôt.

Ne voulant pas rester sans rien faire, je me rendis voir Charlotte et lui offris de l'aider à l'intérieur de la boutique du Musée. Elle était bien trop discrète pour me le dire, mais sa façon de réagir lorsque je lui racontai ce qui était arrivé sur le bateau, me prouva que la nouvelle avait déjà fait le tour du Musée et que, pour la grande majorité des employés, j'étais la responsable désignée. Pour la seconde fois depuis que je travaillais au Musée, je préférai aller manger seule sur le quai.

Arrivée sur place, plusieurs marins m'envoyèrent la main. Je connaissais chacun d'entre eux. Je m'installai sur le bord du quai à côté de mes deux pêcheurs préférés et dévorai mon sandwich en silence.

-Eh Élisabeth? C'était quoi tout à l'heure?

-Oh. Il y a eu un accident à bord du zodiac.

-Des blessés?

-Malheureusement oui, un homme. Il est passé par-dessus bord.

-Mort?

-Je l'ignore.

-Allez-vous ressortir cet après-midi?

-Pas moi en tout cas. Je suis responsable de ce qui s'est produit.

-Un accident est un accident.

-Oui, mais enfin, vous savez comment ça marche. Il leur faut un coupable et dans ce cas-ci, c'est moi qui étais supposée vérifier le câble. Je l'ai fait, mais comme je n'ai pas vu de problème avec celui-ci alors qu'il y en avait un… Complétai-je en pointant vers moi.

-Désolé pour toi.

-Tu n'auras qu'à venir pêcher avec nous.

-Je vais sortir tous les poissons, vous le savez bien.

-Impossible. Rétorqua mon préféré avant d'ajouter : Régis et moi, on est les meilleurs.

De retour au Musée après ce dîner improvisé en compagnie de Régis et de Bernard, mes deux «pêcheurs devant l'éternel», je pénétrai dans le Musée et découvris mon patron qui faisait les cents pas dans le hall.

-Ah, vous voilà mademoiselle Bennet. Je vous cherchais.

-J'étais partie manger sur le quai. Me défendis-je abruptement.

-Veuillez me suivre, s'il vous plaît. Me coupa-t-il tout en m'ouvrant le chemin avec son bras.

-Il est arrivé malheur au passager? M'empressai-je de lui demander avant de me mettre en marche.

-Hein? M'interrogea-t-il en s'arrêtant et baissant son bras.

-Je vous parle du passager. Est-il mort?

-Oh, non. Il va bien au contraire. Il va se remettre.

-Merci mon Dieu. Soupirai-je avant de le précéder dans le corridor où se trouvait le bureau de mon oncle – qui était maintenant le sien que je le voulusse ou non.

-Entrez.

Constatant que le frère et la sœur Bingley me dévisageaient avec gêne lorsque nous passâmes devant leur bureau, je compris que le pire était arrivé et que j'allais être licenciée. Refermant la porte derrière moi, mon patron m'invita alors à m'asseoir en face de lui.

-Vous allez devoir ramasser vos affaires personnelles dès maintenant. Attaqua-t-il sans perdre une seconde.

«Bravo pour l'empathie» pensai-je avant de me ressaisir: Très bien.

-Quand ce sera fait, vous laisserez vos clés à la réceptionniste. Anne….

«Anne la banane» s'imposa alors à mon esprit, mais là encore je me contrôlai et répondis plutôt : Bien. Avant de me taire à nouveau pour attendre la suite.

- …vous remettra une enveloppe avec les papiers dont vous aurez besoin pour faire une demande de chômage.

-Ne devrais-je pas avoir droit à un préavis d'un mois? Lui demandai-je d'une voix blanche.

-Non. Lorsqu'il s'agit d'une faute professionnelle, l'employé doit quitter immédiatement, mais vous serez payée pour les deux semaines à venir.

-Bien. Je vais vous laisser alors. Ajoutai-je en me levant.

-Au revoir, mademoiselle Bennet. Termina-t-il en me tendant la main.

Après l'avoir rapidement secouée, je me dirigeai vers la porte puis me retournai pour lui demander : J'imagine qu'il n'y aura pas de lettres de références dans la fameuse enveloppe?

-En effet, non.

-Au revoir.

La porte refermée derrière moi, je ravalai mes larmes et me dirigeai vers le vestiaire où j'avais laissé mon sac à dos avec toutes mes affaires. Je le ramassai et me déplaçai vers la réception. Anne me souriait de toutes ses dents en me tendant l'enveloppe dont le patron m'avait parlé. Je m'apprêtais à la mettre dans mon sac, lorsque la «banane» s'adressa à moi de manière à ce que tous entendent.

-Oh, j'oubliais Élisabeth. J'ai reçu des instructions très précises : je dois vérifier le contenu de ton sac à dos.

-Mon sac? Lui demandai-je franchement étonnée.

-Oui, désolée. C'est la procédure.

Je le lui lançai au visage après avoir repris l'enveloppe et refermé mon sac à dos.

-Tiens, garde-le. Rétorquai-je sentant une inquiétante colère monter en moi. Tu remettras ce qui en reste à Charlotte. Elle me le rendra lorsque je la verrai. À moins que la procédure ne prévoie que puisqu'elle est mon amie, elle soit fouillée elle aussi?

Frustrée comme je l'avais rarement été dans ma vie, je montai dans ma Honda et pris la direction de la maison. Arrivée à destination, j'appelai l'hôpital de Sainte-Anne-Des-Monts afin d'avoir des nouvelles fraîches de l'homme qui avait été blessé. Évidemment, puisque je n'étais pas un membre de sa famille immédiate, on refusa de me renseigner.

Je me changeai et remontai dans ma voiture, déterminée malgré tout à me rendre à l'hôpital. En arrivant à l'urgence, on m'apprit que l'homme avait été transféré sur les étages, toutefois, comme je n'avais aucun lien de parenté avec lui, l'infirmière refusa de me donner son numéro de chambre. Je m'éloignai sans insister.

«Il faut bien que la famille serve à quelque chose» décidai-je avant de me diriger vers le poste des infirmières où deux de mes tantes travaillaient. Je me renseignai et appris que l'une d'elles était sur place. Je demandai à aller la voir et suivis le chemin qu'on m'indiqua. Dix minutes plus tard, après avoir tout de même dû plaider ma cause à ma tante Monique, je m'arrêtai devant la porte de la chambre de monsieur Bélanger, le cœur battant et incapable de me décider à entrer. Prenant finalement une décision, j'ouvris la porte et le découvris bien assis en train de prendre son repas tout en regardant le moniteur de la télévision.

-Monsieur Bélanger? Débutai-je d'une voix que je voulais calme et sereine.

-Vous! Répondit-il en ayant tout à coup les yeux aussi ronds qu'une morue qu'on viendrait de sortir de l'eau.

-Oui, je voulais avoir de vos nouvelles.

-Mais…

-J'étais très inquiète. J'ai eu très peur pour vous.

-Merci. J'ai eu très peur moi aussi, mais – dans ces circonstances - vous avez bien réagi. Tous, je veux dire. Si vous n'aviez pas été si efficaces, je sais que je serais mort.

-Je voulais avoir l'occasion de vous dire à quel point je suis désolée que par ma faute…

-Non. Oubliez ça mademoiselle. Je vais bien maintenant et c'est tout ce qui compte.

-J'en suis très heureuse.

-Les autres passagers vont bien? Ils n'ont pas eu trop peur?

-Je ne sais pas. Je ne les ai pas revus.

-Comment ça?

-Mes collègues et moi sommes immédiatement allés rédiger nos rapports en arrivant au Musée. Après avoir terminé le mien, j'ai constaté que les passagers étaient déjà tous partis. Mais ne vous en faites pas trop pour eux, ils ont rencontré des spécialistes. Ils ont pu en parler entre eux aussi.

Je restai avec lui pendant environ une heure, avant de prendre congé. Au moment du départ, il me serra la main fermement et me remercia d'être venue le voir. Émue, je me penchai et lui embrassai le front avant de sortir de la chambre.

Arrivée dans le corridor, je retournai vers l'ascenseur, appuyai sur le bouton de commande et regardai les portes s'ouvrir lentement souriant toute seule en repensant à monsieur Bélanger que j'avais trouvé bien plus sympathique que sur le zodiac. Je m'écartai pour laisser sortir ceux qui étaient à l'intérieur. Une voix que j'aurais préféré ne plus entendre s'adressa alors directement à moi, me sortant brusquement de ma rêverie.

-Eh bien, je ne m'attendais pas à vous voir ici?

-Monsieur Darcy?

-Vous êtes venue rendre visite à monsieur Bélanger?

-Je viens de le quitter à l'instant. Je voulais m'assurer qu'il allait bien. Il sera certainement content de recevoir une autre visite.

-Très bien. J'y vais alors.

-Au revoir.

-Au revoir.

J'eus à peine le temps de rentrer chez moi, prendre une douche rapide, avaler un sandwich au jambon préparé à la hâte avant de me rendre chez ma cousine France. Au moment de partir, je réalisai que j'avais laissé la chemise contenant les deux copies imprimées par Anne dans le sac à dos que je lui avais abandonné par dépit en partant du Musée. Je pris donc le temps de ramasser la clé USB sur laquelle malheureusement il ne restait que ce dossier et sautai dans ma voiture.

La rencontre se passa à merveille. Le plan de la fête était maintenant clair dans l'esprit de tous et les tâches avaient été partagées équitablement. Pour ma part, j'avais hérité de l'animation et j'avais promis d'écrire un texte plein d'humour que je lirais aux deux jubilaires vers la fin de la soirée. Ma cousine de son côté allait demander à son amoureux de composer une chanson que nous allions leur offrir tous ensemble. Nous convînmes d'une dernière date de rencontre la semaine prochaine (même jour, même heure) pour terminer le travail. La fête étant prévue deux semaines plus tard, je me portai volontaire pour trouver l'excuse idéale qui nous permettrait de piéger le couple en les attirant ailleurs le moment venu afin que tous les invités eussent le temps d'arriver dans la salle que nous avions réservée.

Après une nuit agitée où je rêvai à bien des choses sauf à l'accident heureusement, je me levai et m'empressai d'appeler les parents de France et Martin, afin de les inviter à dîner avec moi dans ma nouvelle maison (où Thérèse avait vécu toute son enfance) prétendant que j'avais besoin de les consulter sur ce qu'il convenait de faire avec certaines pièces. Thérèse était aussi douée en décoration intérieure que Jean était habile de ses mains, ainsi aucun des deux ne pourrait croire que j'avais une idée derrière la tête, sans compter que la date de leur anniversaire de mariage ne correspondait pas du tout au jour de la fête organisée par la famille.

Une fois mon invitation acceptée, j'appelai France et son frère pour les informer de cette démarche.

-Oh Élisabeth, attends. Intervint mon cousin avant que je ne raccrochasse.

-Oui?

-Je voulais avoir des nouvelles de ton travail. As-tu pu retrouver une copie de ton projet finalement?

-Non. Mais ça n'a plus d'importance maintenant. J'ai été virée.

-Virée? Répliqua-t-il, s'étouffant presque.

-Oui. Mise à la porte, licenciée. Le mot importe peu.

-À cause de la disparition de ton document?

-Non. Il y a eu un accident sur le zodiac hier. Enfin pour te résumer la chose, un homme est tombé à l'eau par ma faute.

-Oh merde!

«Tiens, c'est de famille ce juron…» Commentai-je dans ma tête avant de lui expliquer : C'est ça. J'ai dû en assumer la responsabilité toute seule.

-Tu es donc officiellement à la recherche d'un emploi?

-Oui. J'ai l'intention d'aller voir la compagnie «D'arbres en arbres». J'aime beaucoup ce concept de divertissements. Où alors, j'irai travailler dans un camp de jour quelconque. Je suis douée avec les enfants.

-Dommage pour le Musée. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent.

-Merci Martin. C'est gentil à toi de t'informer. Je te revois la semaine prochaine?

-Ouais c'est ça.

-Au revoir. Embrasse Suzanne et les enfants pour moi.

Après avoir raccroché, je me fis couler un grand bain, me prélassai dedans pendant une bonne heure avant d'en sortir déterminée à vivre à fond cette première journée sans travail.

Je passai trente minutes à corriger mon curriculum vitae avant de l'imprimer en plusieurs exemplaires. Je me rendis à Sainte-Anne-Des-Monts m'arrêtant partout où je pouvais déposer une copie de mon C.V. et où j'étais susceptible de me trouver un emploi : les marchés d'alimentation, les attraits touristiques, les boutiques, bref, là où c'était possible, autant que j'en eusse le goût. Prenant la route qui convergeait vers le bord du fleuve, je réalisai que j'étais affamée au moment même où je passai devant le casse-croûte qui se trouvait près du quai de Sainte-Anne-Des-Monts. Après avoir mangé un hot-dog, j'en profitai pour mettre mon maillot et aller faire une courte «trempette» dans la mer. Plein de gens vont et viennent sur le bord de cette plage, mais rares sont ceux qui arrivent à mettre plus que le bout des orteils à l'eau, tant celle-ci est froide. C'est le cas partout en Gaspésie.

Pour ma part, bien que je trouvasse l'eau aussi froide que tout le monde, j'aimais tellement la sensation d'engourdissement qui envahissait mon corps une fois entrée dans l'eau que je restai immergée de longues minutes sans me préoccuper des regards ébahis que me jetaient la plupart des touristes, une fois qu'ils avaient eux-mêmes testé la température de l'eau. Deux enfants vinrent se joindre à moi pendant quelques précieuses minutes, mais ils furent vite rappelés par leurs parents, visiblement agacés de devoir les sécher entièrement. Au moment où je me décidai enfin à sortir de l'eau, j'aperçus un couple qui marchait lentement sur le bord de la plage en direction du restaurant. Croyant les reconnaître, je restai dans l'eau et attendis qu'ils passassent devant moi. Monsieur Darcy - mon ex-patron - marchait dans le vent, nu pied et détendu. Sa compagne, Caroline Bingley tournait autour de lui telle une mouette, en tout cas elle en reproduisait les cris stridents et désagréables à la perfection. Ne voulant pas les saluer, je quittai l'eau dès que je les sus assez loin pour qu'ils ne me découvrissent pas.

-Élisabeth. M'interpella tout à coup la voix de ma cousine France assez fort pour anéantir d'un seul coup tous les efforts que j'avais déployés pour passer inaperçue.

-Merde! Jurai-je avant de me tourner vers elle.

J'étais certaine que le couple que je voulais à tout prix éviter s'était retourné. Je pouvais même sentir le regard de William sur ma nuque. Pourquoi avait-il fallu que ma cousine France arrivât justement à ce moment-là ? Je ne pouvais pas prévoir qu'elle serait dans le coin. Lors de notre courte conversation téléphonique de la matinée, je ne lui avais même pas parlé de mon intention de venir là. Je la saluai discrètement pendant que je ramassais ma serviette et m'en enveloppais.

France me convainquit de l'attendre le temps qu'elle allât se commander à manger et me confia la tâche de nous choisir une table. Je lui demandai de me rapporter une bouteille d'eau en même temps que sa commande. Je choisis une table sur la plage, le plus loin possible de l'endroit où mes deux ex-employeurs iraient certainement s'asseoir.

-Ouais, ta baignade n'est pas passée inaperçue… Me dit-elle d'entrée de jeu en revenant avec son plateau.

-Comment ça?

-Tu as été remarquée par un très bel homme. Sa compagne était en furie.

-Je crois que je sais de qui tu parles. Il est grand, cheveux bruns, de beaux cheveux bouclés ?

-Le rêve quoi! Compléta-t-elle en roulant des yeux.

-Les apparences sont parfois trompeuses. C'est un crétin.

-Un crétin qui te trouve séduisante.

-Quoi?

-Je l'ai entendu le dire à sa compagne avant qu'elle ne se fâche. Tiens, regarde, elle marche maintenant devant lui avec son cornet de crème glacée, elle n'a pas l'air contente.

-Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas l'air pressé de la rattraper non plus.

-Hum. C'est un crétin «riche» si j'en juge par la voiture devant laquelle la femme vient de s'arrêter.

-La Porsche rouge de monsieur? Oui, c'est la sienne.

-Wow! Moi à ta place, je tenterais ma chance.

-Oh, non. C'est mon ex-employeur France, celui dont je t'ai déjà parlé.

-Il t'a mise à la porte?

-Ouais, mais tu sais quoi? Je ne peux même pas lui en vouloir pour ça…

Après avoir brièvement raconté l'incident de la veille à ma cousine, je pris congé d'elle et retournai vers Capucins. Les jours suivants se passèrent plutôt paisiblement. J'allais cueillir des fraises des champs dès le lever du soleil, j'y restais pendant presque deux heures, puis j'attendais durant le reste de la matinée devant mon téléphone au cas où je recevrais un appel pour un nouvel emploi. Les après-midi, je retournais distribuer d'autres curriculums et j'en profitais pour faire la tournée des membres de la famille que je n'avais pas vus depuis longtemps. Avec mes tantes et mes oncles, nous parlions immanquablement de la fête prévue pour Jean et Thérèse.

À quelques jours de cette fameuse fête, nous nous réunîmes une dernière fois afin de nous assurer que tout était prêt. France avait confirmé avec la municipalité que nous comptions toujours utiliser leur grande salle et avait fait le compte des invités. Selon ses estimations, nous allions être près de cent cinquante.

-Tant que ça? T'es certaine?

-Oui, si je compte les membres de la famille qui ont déjà confirmé, de même que les invités de la famille. J'ai volontairement ajouté 10 personnes en tenant compte du fait qu'on pourrait avoir des invités qui s'ajoutent à la dernière minute.

-Ouais, ça commence à me rendre nerveuse. Ajoutai-je.

Vers la fin de notre rencontre, nous répétâmes la chanson et je pris le temps de leur montrer ma première version du texte que je comptais lire à nos deux tourtereaux.

-Je savais que tu avais du talent en écriture, mais là, tu t'es vraiment surpassée. Bravo Élisabeth.

-C'est vraiment bon Élisabeth. Ma sœur dit vrai, pour une fois. Réagit Martin en riant au coup solide que sa sœur lui donna sur le bras. Oh, en passant, Suzanne a accepté de jouer du djembe avec Daniel. Ils vont vous accompagner lorsque vous chanterez la chanson.

-Oh super. Tu la remercieras de notre part à tous.

Le lendemain, je m'éveillai et constatai qu'il pleuvait. Je ne pus donc pas aller aux fraises. Je me branchai sur «facebook», envoyai des messages à mes deux frères (Jake et Serge) puis répondis à Charlotte qui me demandait des nouvelles. De son côté, elle mentionnait que le Musée était en chantier et que rien n'était plus comme avant. Elle me rapporta également que notre réceptionniste préférée (Anne la banane) passait beaucoup de temps dans le bureau du patron et qu'elle se donnait de grands airs.

Je suggérai à Charlotte de ne plus s'occuper d'elle et de tenir bon. Vers 11h00, je reçus un premier appel pour un emploi. Une heure plus tard, j'entrai dans l'un des marchés d'alimentation de Sainte-Anne-Des-Monts. Le marché JP avait besoin d'une nouvelle caissière. J'étais très nerveuse, car je n'avais jamais pensé que je pourrais faire cela un jour, mais après deux heures d'entraînement intensif, je commençais déjà à apprécier le travail.

Là encore, comme dans presque tous les commerces importants de la région, j'avais deux cousins qui travaillaient à la boucherie avec lesquels j'allais pouvoir discuter pendant mes pauses. Je savais que j'avais laissé un emploi qui m'allait comme un gant pour un travail moins gratifiant, mais au moins, je n'étais pas au chômage et je saurais quoi répondre lorsque des membres de ma famille me demanderaient ce que je faisais depuis que j'avais été licenciée.

Le jour de la fête arriva bien plus vite grâce à mon nouvel emploi : je n'avais pas vu le temps passer. Je passai prendre mon oncle et ma tante vers 11h30. Ils étaient habillés simplement puisqu'ils s'attendaient à venir manger chez moi. Je fis exprès de rouler lentement et leur fis faire un détour en leur demandant la permission de passer par la ville de Cap-Chat pour acheter des pommes de terre. Ils acceptèrent sans rechigner et, chemin faisant, nous parlâmes de mon nouvel emploi. À Cap-Chat, j'achetai un paquet de pomme de terre et deux oignons avant de reprendre la route en sens inverse. Dix minutes plus tard, je me stationnai dans la cours de ma maison, située tout près de la salle municipale où la fête devait avoir lieue. Je prétendis devoir aller m'assurer que tout avait été correctement rangé dans celle-ci et attendis qu'ils tombassent dans mon piège.

-J'ai promis à Langis (un autre cousin) d'aller vérifier.

Après tout, j'étais capable d'anticiper leur réaction. Aussi ne fus-je pas étonnée lorsqu'ils m'offrirent de m'accompagner en marchant.

Devant la porte, je vis une expression de totale surprise se développer sur leurs visages respectifs lorsqu'ils reconnurent certaines voitures, puis, à travers les vitres de la porte coulissante, certains visages familiers. J'ouvris alors la porte d'entrée et comme prévu, une haie d'honneur s'ouvrit devant eux. Ils serrèrent des mains, embrassèrent les membres de la famille et les amis intimes jusqu'à ce qu'ils arrivassent là où une table d'honneur les attendait. Je me dépêchai d'aller rejoindre France et Martin qui me remirent le micro afin que me m'en servisse pour ouvrir les festivités.

J'attendis que Jean et Thérèse fussent bien assis pour prendre la parole et inviter tous les participants à regagner leurs places. Le silence se fit rapidement. Je souhaitai la bienvenue au couple honoré et leur expliquai brièvement le déroulement de la fête. France prit la relève ensuite et vint lire un texte dans lequel elle racontait son enfance avec ses parents avec beaucoup d'humour. Son frère lui succéda tout de suite après et parla plutôt de leur vie de couple et de leurs travers. Le frère aîné de Jean vint ensuite chanter une chanson que le couple aimait particulièrement alors que Raymonde (ma mère) présentait l'historique de leurs toutes premières fréquentations. Une pause s'imposa alors d'elle-même pendant laquelle les invités se dirigèrent vers le buffet. La prochaine partie de mon animation ne devant se tenir qu'au dessert, j'allai m'asseoir auprès de mes parents avec lesquels j'avais hâte de discuter. Je racontai mes déboires à ma mère qui fut très surprise de ce qui m'était arrivé.

Elle ne comprenait pas que je me fusse aussi peu défendue. Selon elle, j'aurais dû aller voir le nouveau patron et lui dire que je m'étais fait voler mon idée. Mon père quant à lui, dans sa grande sagesse, fut moins vindicatif, il estimait que j'avais bien fait de ne pas réagir. Lorsque nos nouvelles furent toutes à jour, je retournai m'asseoir à ma place – non sans être passée par le buffet auparavant. Le traiteur était un ami de la famille et il avait bien rempli son mandat. J'avalai un deuxième sandwich avec appétit tout en observant les gens autour de moi. La fête était réussie, les gens blaguaient, se mélangeaient et les deux fêtés étaient rayonnants. France me souffla quelques mots à l'oreille, mais je dus me tourner vers elle pour bien comprendre.

-Tu savais qu'il allait venir?

Comme je ne savais pas de qui elle parlait, je la dévisageai en haussant les épaules.

-On dirait bien qu'il est venu avec monsieur Pelletier.

Je regardai enfin dans la direction qu'elle m'indiquait et faillis m'étouffer avec ma dernière bouchée de sandwich. Mon ex-nouveau patron était assis entre mon oncle Valère et son épouse Valérie (et oui, mon oncle et ma tante portent le même prénom) aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau. Une assiette bien remplie était posée devant lui, mais il ne mangeait pas, tout occupé qu'il était à écouter monsieur Pelletier lui nommer un à un, les membres de la famille qui siégeaient à la même table qu'eux. Lorsque mes yeux croisèrent les siens, un sourire éclatant transforma le visage de cet homme déjà très séduisant, m'obligeant à répondre par un léger signe de tête.

-Non, je t'assure que j'ignorais qu'il viendrait. Tu oublies que je ne travaille plus au musée.

-En tout cas, il te regarde beaucoup.

-Oh non, tu ne vas pas encore revenir là-dessus. Mon oncle a dû lui dire où je travaillais et il doit se moquer de moi.

-On verra. On verra. Je l'observerai lorsque tu iras faire ton numéro.

-France, ne joue pas les entremetteuses. Ce n'est pas parce que tu as rencontré Daniel sur internet que tu peux…

-Chu Martin va prendre la parole. Après ce sera ton tour. Me coupa-t-elle en s'asseyant.

Martin faisait déjà taire tous les invités. Il demanda à son fils François de venir remettre le cadeau que toute la famille voulait offrir aux jubilaires. Avec l'argent recueilli pour l'événement, la famille remit un certificat cadeau avec lequel le couple pourrait faire le tour de l'Europe. En apprenant la bonne nouvelle, Jean et Thérèse furent incapables de parler tant ils pleuraient. Pour leur permettre de se ressaisir, Marin m'invita alors à prendre la parole. Mon numéro sembla plaire à tous les convives si j'en jugeais par les rires qui fusaient tout autour, mais j'étais très nerveuse et je sentais toujours sur moi, le regard perçant de mon ex-nouveau patron. Si seulement j'avais pu savoir ce qu'il faisait là, je crois que j'aurais été moins perturbée par son attention soutenue. Je terminai mon texte sur une touche émouvante en faisant allusion à mes séjours chez eux pendant toute mon enfance et en mentionnant l'importance qu'ils avaient tous deux dans la grande famille. Pendant les applaudissements, j'en profitai pour aller embrasser mon oncle et ma tante donnant ainsi le temps à France, à Martin et aux autres de s'installer pour la chanson finale. Comme nous avions distribué les paroles aux membres de la famille – une tradition que ma mère avait commencée, il y avait plusieurs années – nous invitâmes tous les invités à mêler leurs voix aux nôtres. Sur des airs connus, enchaînés les uns après les autres, France et Daniel avaient résumé d'une manière très drôle et touchante, les moments marquants dans la vie du couple.

La chanson terminée, le dessert fut apporté et France reprit la parole pour inviter les gens à se retrouver à nouveau dans la soirée et veiller autour d'un feu qui serait allumé sur la plage. Il y aurait en outre une soirée dansante, organisée pour les plus jeunes. Le café et le dessert étaient délicieux et plusieurs membres de la famille profitèrent de ce moment pour nous féliciter du déroulement et du contenu de la fête. J'eus droit aux éternels commentaires à propos de mon talent de comédienne et à la reconnaissance de mes cousins et cousines qui se disaient tous trop gênés pour faire la même chose. Une fois la frénésie presque terminée, j'allai me servir un morceau de gâteau et une tasse de café et m'installai à côté du conjoint de France.

-Ça s'est bien passé, hein? M'agaça-t-il en me donnant un coup de coude amical.

-Super! Merci Daniel, sans ton accompagnement à la guitare. La chanson aurait été moins belle.

-De rien, ce sont mes beaux-parents après tout.

-Élisabeth, on a réussi! Je suis tellement contente pour mes parents. Nous coupa France en se glissant entre nous deux.

-France, regarde autour de toi? La fête entière est une réussite… Ajoutai-je, vraiment satisfaite.

Surexcitée par mes propos, elle sauta sur Daniel et lui administra un baiser très sonore sur la joue. Le rire de celui-ci se joignit alors au mien. Ma mère vint alors vers moi, pour me dire qu'elle se rendait au chalet pour se reposer et qu'elle viendrait nous aider à préparer le feu sur la plage. Je la remerciai et allai informer Martin et France que j'allais venir ouvrir la porte au «Disc Jockey» lorsqu'il arriverait pour s'installer. Après tout, j'étais la mieux placée pour le voir venir puisque la maison de ma grand-mère était juste un peu plus bas sur le même terrain.

-Tiens, ton admirateur est parti.

-Quel admirateur?

-William Darcy.

-France, tu veux bien arrêter avec ça. La grondai-je exaspérée.

-Oh non, j'ai parlé trop vite. Je me trompais. Tiens, regarde, il est dehors. Il parle au téléphone. Tu crois qu'il va rester ici ?

-Si ça t'intéresse tant que ça, va donc demander à Valère.

-C'est exactement ce que je vais faire.

-Non, France! lui criai-je, mais trop tard.

France était déjà rendue à la table de monsieur Pelletier. S'asseyant à côté de lui, elle l'écouta avec une attention soutenue. Irritée, je constatai avec effroi que l'homme auquel elle s'intéressait revenait vers eux et s'installait même directement à ses côtés. J'enregistrai que mon oncle la lui présentait et que William lui serrait la main chaleureusement. Et comme si ce n'était pas assez, je vis France pointer dans ma direction en souriant bêtement.

«Elle va m'entendre… Pas tout de suite évidemment… Mais plus tard, oh, oui! Elle va m'entendre!» Me promis-je, regardant partout sauf dans sa direction.

Trente minutes plus tard, la salle était presque vide. Seuls ceux qui s'étaient engagés à nous aider à ramasser les restes du repas étaient encore là. Je n'avais pas revu France et ne savais donc pas pourquoi William Darcy s'était joint à notre fête. Une fois la salle nettoyée, je me joignis à mes cousins pour commencer à préparer la salle en fonction de la soirée dansante qui s'y tiendrait après le feu sur la plage. Ma tâche terminée, je me rendis chez moi où France et Daniel m'attendaient avec impatience. Ils avaient installé le bois pour le feu et s'assuraient que tout était prêt pour ce qui allait suivre. Je proposai à Daniel d'aller faire une sieste, mais il préféra monter à l'étage utiliser mon ordinateur pour vérifier ses messages.

-Alors France, qu'as-tu à dire pour ta défense ? L'attaquai-je.

-Eh, j'ai rien fait de mal au fond. Mais par contre, je sais des choses…

-Des choses que je ne veux absolument pas savoir…

-Tu es certaine?

-Oh, que oui.

-Tout ce que je peux te dire c'est qu'il n'est pas venu pour toi. Il est venu pour affaire.

-Je t'ai dit que ne veux pas le savoir.

-Bon. Puisque tu le prends comme ça.

-C'est ça.

-Comment ça, c'est vrai, il ne t'intéresse pas?

-C'est ce que je me tue à te dire. «Encore aurait-il fallu que je sois capable de m'en convaincre moi-même» Pensai-je ironiquement.

-Parfait, alors, celui qui ne t'intéresse pas sera là ce soir.

-MERDE France! Je t'ai dit que je ne voulais pas le savoir.

-OUPS, pardon. J'avais mal compris. Blagua-t-elle.

Daniel redescendit quelques minutes plus tard et France alla prendre sa place. Daniel m'aida à laver les contenants que nous devions remettre aux autres membres de la famille et ceux que nous allions devoir rapporter à la compagnie de traiteurs. Ensuite, pendant que France et Daniel partaient faire une promenade sur la plage, je sautai dans la douche puis me postai sur la véranda pour surveiller l'arrivée du «disc jockey». 20 minutes plus tard, je vis arriver une camionnette devant la salle municipale. Je me dirigeai vers celle-ci et accueillis l'homme que je connaissais de vue uniquement. Puisqu'il n'y avait qu'un seul D.J. pour desservir les villages du coin, il était bien normal que je l'eusse déjà vu.

Il se nommait Richard Letendre et était originaire de Mont-Saint-Pierre, là où des milliers d'amateurs se retrouvaient chaque été pour faire des sauts en delta-plane. Richard avait l'air d'avoir vingt ans, mais puisqu'il exerçait son métier depuis une quinzaine d'années, je devinai qu'il avait simplement la chance d'avoir un «baby face». Il me serra la main et m'accompagna dans la salle municipale. La décoration sembla lui convenir tout comme l'espace qu'on lui avait réservé pour installer son équipement. Il accepta mon aide pour sortir ses boîtes et poser son matériel.

Une fois que tout fut bien en place, je l'invitai à assister à la première partie de la fête au bord du feu. Je lui promis de lui faire signe lorsque le moment serait venu de revenir vers la salle municipale. Content de ne pas être obligé de rester seul, il me suivit pour aller rejoindre les autres. Quelques personnes seulement étaient déjà arrivées sur la plage : deux de mes tantes et plusieurs cousins. Langis, un de mes cousins les plus sportifs, était occupé à allumer le feu. Je présentai Richard aux autres et entrepris de chercher des troncs rejetés par la mer et blanchis par le sel afin que les gens puissent les utiliser comme sièges. Peu à peu, les autres membres de la famille arrivèrent. France et Daniel revinrent de leur marche et allèrent chercher les chaises qu'ils avaient apportées pour les deux jubilaires. Jean et Thérèse arrivèrent enfin avec mes parents et la fête reprit de plus belle.

Francis, le filleul de ma mère qui avait le même âge que moi, arriva enfin avec des amis à lui qui jouaient de la guitare. Très naturellement, la musique s'imposa en maître et plusieurs d'entre-nous se mirent à chanter. La lueur du feu donnait au sable un air mystérieux. Je m'adossai à une roche, un peu en retrait et joignis ma voix à celle de ma cousine France avec qui j'avais l'habitude de chanter. Au bout d'un certain temps, un cercle se forma autour des deux guitaristes. Il faut dire que nous étions assez nombreux dans la famille à aimer chanter. Pour permettre à ceux qui étaient autour du feu de pouvoir converser tranquillement, le cercle des chanteurs et des musiciens s'était un peu éloigné de la chaleur. Pour ma part, collée contre France et Daniel avec lesquels j'aimais particulièrement partager ces beaux moments, je gardai les yeux fermés et me laissai porter par la mélodie. Une voix qui m'interpella m'obligea à ouvrir les yeux. C'était Richard qui voulait savoir si le moment était venu pour lui de regagner la salle. Il me fit remarquer que plusieurs jeunes délaissaient le feu et semblaient se désintéresser de ce qui se passait sur la plage. J'acquiesçai en souriant. Richard se mit en route et je recommençai à chanter. Au moment où j'allai refermer les yeux, satisfaite, je remarquai alors qu'une autre personne avait les yeux fixés sur moi.

«Depuis combien de temps était-il là, celui-là?» Stressai-je en fronçant les sourcils.

France avait beau m'avoir informé de sa présence un peu plus tôt, je ne m'attendais pas à ce qu'il réapparût aussi tôt et qu'il fût aussi près moi.

«Ignore-le… » M'ordonnai-je. «Plus facile à dire qu'à faire…» Conclus-je rapidement.

M'entêtant à le snober, je fermai les yeux comme prévu et continuai à chanter. Lorsque nous entamâmes une nouvelle chanson, j'eus la surprise de constater qu'il s'était rapproché de moi. J'avais beau n'avoir aucune preuve que c'était bien son intention, j'avais le sentiment que j'avais raison. La crainte de le voir réussir à s'approcher assez près de moi pour qu'il m'adressât la parole fut assez présente pour que je me décidasse à quitter le groupe afin de me rendre dans la salle municipale, assister à la soirée dansante. Sans un mot, sans donner aucune explication, j'abandonnai la veillée et me dirigeai à l'intérieur. À mi-chemin, je prêtai l'oreille derrière moi, heureuse de constater que personne ne me suivait.

Je pénétrai dans la salle au moment où deux de mes cousines arrivaient d'une autre direction. Il s'agissait des deux petites filles de ma tante Monique, des jumelles ravissantes, belles comme le jour. Elles m'escortèrent en insistant pour que nous nous mêlions aux danseurs. Richard m'envoya la main de loin. Après la première danse, je gagnai le bar pour me commander une bière. Je n'avais pas pris d'alcool durant l'après-midi puisque je devais prendre la parole, mais maintenant que j'étais libre de m'amuser, comme tous les autres, je pris plaisir à m'asseoir un peu en retrait de la piste de danse pour la siroter.

-Tu viens danser, poulette?

La question m'avait été posée par France qui venait de surgir à côté de moi en me chatouillant.

-OK.

Autant j'avais éprouvé de plaisir à chanter avec elle sur la plage, autant danser en face d'elle me rendait euphorique. France et moi n'arrivions pas nous extraire de la piste de danse. Les chansons se succédaient sans que nous soyons capables de retourner nous asseoir pour finir nos verres. La présence de Daniel, le conjoint de France devant la table du «disc jockey» me fit comprendre que la piste de danse se remplirait bientôt d'amoureux venant se lover sur l'air d'un «slow». En effet, dès que j'entendis la première mesure de la chanson suivante, je m'éloignai de ma cousine pour céder la place à son mari qui arrivait auprès d'elle. Je me déplaçai vers notre table lorsque je me retrouvai devant celui que j'avais voulu éviter plus tôt. Il me bloquait le chemin.

-Vous m'accordez cette danse, Élisabeth?

Surprise de l'entendre utiliser mon prénom, je levai la tête pour le dévisager. Sans répondre, je levai les bras et attendis qu'il se positionnât correctement. Après tout, j'aurais été bien incapable de dire non alors que plusieurs membres de ma famille regardaient dans notre direction avec curiosité. Je savais que j'étais sensible à son charme, mais je découvris très rapidement que je réagissais aussi à son contact. Dès que ses mains se posèrent sur moi pour m'enlacer, un long frisson me traversa le corps et je fus saisie d'une furieuse envie d'enfouir mes deux mains dans ses cheveux bouclés. Heureusement pour moi, il eut la décence de garder une certaine distance entre nous, me permettant d'espérer qu'il conserverait la même attitude pour le reste de la danse et qu'il ne m'adresserait pas la parole.

-J'aimerais que vous reveniez travailler au Musée Élisabeth.

-Quoi? M'exclamai-je aussitôt avant d'être absorbée par l'intensité de son regard. «Oh. Douce torture! Ses yeux si près des miens… Son odeur. Tout en lui m'enivre…»

-Oui. L'ambiance n'est plus la même depuis que vous êtes partie.

-Mais c'est impossible. Vous le savez bien, l'accident… Ma responsabilité…

-L'homme a retiré sa plainte, vous êtes donc libre de revenir. Vous avez bien fait d'aller le voir à l'hôpital.

-Je n'y suis pas allée dans cette intention.

-Je le sais. Vous avez une bonne influence sur les autres. Je veux que vous repreniez votre place au sein du groupe.

-Je ne sais que vous répondre. J'ai déjà un autre emploi.

-Au marché JP, je sais, je suis au courant.

-J'aime cet emploi. «Je préférais de loin mon travail au Musée, mais je n'allais certainement pas l'admettre devant lui»

-Vous ne voulez tout de même pas rester caissière toute votre vie?

-Il n'y a pas de honte à être caissière.

-Ce n'est pas ce que j'ai dit. C'est vous qui méritez un meilleur emploi.

-Je vais y penser. Promis-je tout en posant ma tête sur son épaule, espérant clore la discussion.

-Merci. L'entendis-je murmurer au-dessus de ma tête.

Je la redressai pour le scruter droit dans les yeux, pour être bien certaine qu'il enregistrerait clairement ma réponse.

-Je n'ai pas encore accepté.

-Je sais.

Je me préparai à laisser ma tête redescendre sur son épaule lorsque je me retrouvai à nouveau captive de son regard qui venait de changer du tout au tout. J'eus le souffle coupé par l'intensité que je découvrais dans ses prunelles. J'étais comme hypnotisée, incapable de ne penser à rien d'autre qu'à l'homme qui était devant moi et dont le visage se rapprochait dangereusement du mien. Lorsque ses lèvres couvrirent délicatement les miennes, un autre choc, encore plus violent qu'au moment où il avait mis ses mains sur moi, me transperça. Mes lèvres s'entrouvrirent, comme dotées d'une volonté propre. Un éclair me traversa le corps au moment où sa langue toucha la mienne et je réalisai – avec horreur - que nous avions totalement cessé de danser. Il m'embrassait maintenant à pleine bouche, passionnément, prenant possession de mon âme et ne me laissant plus de doute sur son intention de devenir mon amant. Moi, qui venais d'avoir 24 ans et qui souffrais encore de la perte de l'homme que j'avais aimé pendant 4 ans, mort dans un accident de voiture, j'embrassais un homme que je ne connaissais presque pas mais pour lequel j'éprouvais tout de même un désir physique brut et sauvage. Ma bouche qui s'offrait à lui et mes mains qui se baladaient présentement dans ses cheveux bouclés tendaient à le prouver.

«Arrête! Arrête ça tout de suite. Tout le monde te regarde.» Me sermonnai-je à répétition, sans le moindre succès.

Ma conscience m'ordonnait de me détacher de lui, mais je ne l'écoutais pas, je ne l'entendais plus. Pourtant, je me réveillai à la fin, non pas à cause de la voix qui s'adressait à moi et qui provenait d'un coin très éloigné de ma conscience, mais grâce à la panique qui me gagna lorsqu'il me pressa fermement contre lui, me faisant ainsi sentir la force de son désir. Je me dégageai vivement, le repoussai et pris la direction de la sortie sans jeter un seul regard derrière moi. Dehors, je pris mes jambes à mon cou, courus jusque chez moi et m'enfermai dans la salle de bain où je savais qu'il n'y avait aucune fenêtre. Une minute plus tard, des bruits de pas sur ma galerie me forcèrent à rester bien cachée où j'étais, réconfortée par l'idée que je n'avais allumé aucune lumière et que la porte était verrouillée.

-Élisabeth?

«Sa voix… C'était sa voix…» Paniquai-je inutilement puisqu'il ne pouvait pas me voir.

-Élisabeth? Ouvrez, je vous en prie. Nous devons parler…

Je gardai délibérément le silence, me bouchai les oreilles et attendis longtemps. Assez longtemps pour avoir l'assurance qu'il fût reparti.

«De quel droit? Comment avait-il osé m'embrasser ainsi devant toute ma famille?» Tempêtai-je avant de rougir violement, consciente que j'avais non seulement accepté son baiser, mais que je le lui avais également rendu.

Lorsque je trouvai le courage de sortir de ma cachette, je restai dans le noir et m'approchai de la porte. Personne ne m'attendait. Il était parti. Je m'affaissai sur le fauteuil à bascule de ma grand-mère et fondis en larmes. Lorsque celles-ci se tarirent, je ressentis un semblant d'apaisement. Compte tenu que je m'étais engagée à veiller à ce que Richard puisse repartir chez lui pas trop tard et à ce que la salle fût rangée, je me passai de l'eau sur le visage, me remaquillai légèrement et ramassai mon cellulaire.

-Allô?

-France?

-Élisabeth?

-Oui, c'est moi. J'entendais la musique assourdissante derrière la voix de ma cousine.

-Attends… je vais changer de place… la musique est trop forte… je ne t'entends pas bien.

-Alors?

-Quoi?

-Est-ce qu'il est là?

-Qui?

-William Darcy. Est-il encore dans la salle avec vous?

-Non. La dernière fois que je l'ai vu, il était avec toi et vous dansiez… entre autre…

-Il est peut-être sur la plage.

-Non. Le feu a été éteint il y a dix minutes. Daniel a ramené les derniers invités ici.

-Bien. J'arrive.

-Si vite?

-France! Il est près de deux heures du matin. Le contrat de Richard se termine justement à deux heures.

-Oups. Très bien. Je t'attends alors.

Je me levai de ma chaise et marchai jusqu'à la porte que j'ouvris doucement, encore convaincue que j'allais voir William surgir de nulle part. Je la refermai et découvris une feuille insérée à travers les carreaux du grillage de la porte d'entrée que ma grand-mère avait fait installer en achetant la maison. Les gens âgés deviennent souvent craintifs – avec raison d'ailleurs, mais ma grand-mère elle, avait toujours eu peur des voleurs. Je dégageai la feuille et la dépliai pour lire le message que William m'avait adressé.

Chère Élisabeth,

Je vous en prie, rappelez-moi dès que vous aurez pris votre décision. Le Musée a besoin de vous. Quant à ce qui s'est passé entre nous… Eh bien, sachez que cela n'aurait jamais dû se produire et ne se reproduira plus. Je vous en donne ma parole.

Ps : prenez tout votre temps pour réfléchir.

William Darcy.

Déchirant la feuille comme pour effacer le baiser brûlant que nous avions échangé, je pris la direction de la salle municipale et rejoignis France qui venait tout juste de se rendre impopulaire en prévenant les derniers danseurs que la fête était finie. Richard ramassait ses affaires, avec l'aide de quelques cousins serviables mais éméchés. Je le félicitai et lui remis l'enveloppe contenant son salaire pour la soirée. Richard me remercia et me remit sa carte d'affaire dans la main, en me regardant dans les yeux.

-C'était votre petit ami? Me lança-t-il subitement.

-Quoi?

-Tantôt, sur la piste de danse, celui que vous avez embrassé?

-Non. Pas du tout. Répondis-je faisant la grimace.

-Certaine? Insista-t-il.

-Oui.

-Bien. Ce qu'il y a, c'est que j'aimerais beaucoup vous revoir. Ajouta-t-il en rougissant de manière tout à fait charmante.

-Vraiment?

-Oui. Passez-moi un coup de fil si vous venez jusque dans mon coin.

-Très bien .À bientôt peut-être.

-C'est ça, oui. À bientôt.

Étourdie et fatiguée, je le regardai finir de ramasser ses affaires puis prendre place au volant de sa camionnette. Il me gratifia d'un sourire chaleureux avant de faire demi-tour pour s'engager sur la route principale.

-Eh, tu rêvasses, ma vieille… M'interpella France en me donnant une tape dans le dos.

-Il m'a donné son numéro… Rétorquai-je hébétée.

-Décidément, c'est ta soirée. Un numéro de téléphone, un baiser brûlant…

-Hein?

-Je te parle du baiser que William Darcy t'a donné. Il embrasse bien?

-Bof… Pas tant que ça. Lui répondis-je en faisant bien attention de lui dire cela sur un ton indifférent. «Au contraire. Pensai-je en revivant l'instant pour ce qu'il avait été. Ce fut un baiser divin, sensuel, tendre mais tellement inapproprié.»

Je savais que l'indifférence était ma meilleure option pour que France cessât de m'en reparler. Si je niais ou encore si je me pâmais, elle ne me lâcherait plus.

-En tout cas, tu as eu la preuve qu'il te trouvait à son goût.

-Oh, je n'en suis pas aussi certaine que toi. Il n'est pas venu pour moi tu sais. Il voulait m'offrir de reprendre mon poste au musée.

-Hein?

-Oui. L'homme qui est tombé à l'eau a retiré sa plainte. L'enquête a confirmé que dans les circonstances, nous avons réagi avec professionnalisme.

-Super! Tu vas y retourner alors?

-Je ne sais pas, je vais y réfléchir.

En arrivant derrière elle pour la surprendre, Daniel me permit de mettre fin à cette discussion qui n'était pas sans me faire repenser à ce qui s'était passé entre William et moi durant la danse. Je me remis à ramasser les verres vides et à classer les bouteilles de bière consignées afin que nos plus jeunes cousins viennent les ramasser le lendemain pour recueillir les sous. France, Daniel et moi finîmes de ranger les tables dans le placard avant de fermer la salle en mettant le système d'alarme. J'embrassai ma cousine et son conjoint et repris le chemin de la maison de ma grand-…

-Non, le chemin de MA MAISON…

Pouvez-vous imaginer la suite...

Miriamme