Confortablement assises sur le canapé du salon, les deux femmes passèrent l'après-midi entière à discuter. Elles avaient tant de choses à se raconter. Seule Katherine laissait une ombre sur le tableau. Elle refusait d'avouer à sa fille sa courte liaison avec Robin Gallagher. Il était hors de question que Dylan apprenne ce petit écart de conduite. Car aujourd'hui, malgré la peine qui rongeait son cœur, Katherine souhaitait plus que tout se tourner à nouveau vers la gente masculine. Elle avait le sentiment d'avoir eu raison depuis le départ: elle aboyait au bon arbre. Malheureusement les pommes qui en tombaient n'étaient pas d'excellentes qualités. Mais elle continuait de garder espoir: peut-être qu'un jour, elle aurait le droit à sa golden.
Tout à coup, alors que Dylan s'aventurait sur la pente dangereuse des amours de sa mère, quelqu'un frappa à la porte. Sauvée par le gong, se dit Katherine. Pour cacher sa soudaine joie, elle fit mine de faire la moue. Elle se leva et se rendit dans le hall d'entrée en trainant des pieds. Elle ouvrit la porte à la volée et manqua de chuter dans son élan. Cela arracha un sourire moqueur à son visiteur. Bree. Katherine la salua d'un signe de la main et lui offrit son plus beau sourire. Bree le lui rendit avec le plus grand plaisir. Elle lui demanda s'il était possible qu'elle lui prête son robot multifonction car elle venait tout juste de le casser. Katherine accepta avec joie. Elle se rendit dans la cuisine, emballa le robot dans son carton initial et le porta jusqu'à Bree. Après cela, les deux femmes restèrent un moment à discuter à l'extérieur.
Dylan passa devant la porte d'entrée, salua Bree d'un rapide geste de la tête et profita de l'inattention de sa mère pour monter sa valise au premier étage.
Elle passa devant la chambre qu'elle avait longtemps occupé étant enfant et ne put s'empêcher d'y jeter un coup d'œil après avoir soigneusement disposé sa valise dans un coin de la chambre de sa mère. Tout ce qu'elle y découvrit fut le néant. Il n'y avait que du vide. Il n'y avait pas de vêtements dans la penderie. Même le matelas était découvert.
Cependant, quelque chose attira l'attention de Dylan. Sur le matelas trônait, tel un trophée, un mince album photographique grand ouvert. Dylan hésita un instant avant de s'en approcher. Si sa mère l'avait placé là, ce n'était sans doute pas par hasard. Mais la curiosité l'emporta sur la raison. Dylan s'assit sur le matelas et s'empara de l'album. Ce qu'elle y vit l'étonna fortement. Sa mère, la très respectable Katherine Mayfair, était perchée aux lèvres d'une grande blonde d'au moins quinze ans sa cadette. La femme était plutôt ravissante. Dylan fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas ce qu'elle voyait. Une pensée traversa son esprit. Peut-être n'était-ce qu'un jeu après tout. Dylan elle-même avait déjà embrassé une femme lors d'une soirée entre amis. Et cela ne signifiait absolument rien. Mais l'intensité de ce baiser était palpable malgré l'immobilité du document. Les deux femmes semblaient apprécier ce qu'elles entreprenaient. Le baiser tendre. Doux. Plein d'amour. Non. Sa mère ne pouvait pas être de ce bord-là, elle qui s'était toujours fièrement clamée hétérosexuelle. Dylan sentit ses réflexions se brouiller dans son cerveau. Cela lui donnait presque la migraine.
Elle feuilleta les pages de l'album photographique et se rendit compte que le jeu semblait avoir duré dans le temps. Mains entremêlées. Tendres baisers. Sa mère semblait très proche de cette femme aux cheveux de blés. Trop proche. Non. Ce n'était pas un jeu. Tout cela était bien réel. Sa mère avait bel et bien eu une liaison avec une femme. Et, étant donné les nombreuses preuves réunies dans cet album photographique, il ne s'agissait pas d'une simple aventure mais d'une véritable histoire d'amour.
Un détail attira soudain l'attention de Dylan. La femme portait un tee-shirt noir sur lequel était imprimé un motif doré de la Tour Eiffel. Tout s'éclaircit alors pour Dylan. Cette femme était la raison pour laquelle sa mère avait si brusquement quitté Paris. Cette femme était la peine de cœur de sa mère. Elle était la cause principale de la venue de Dylan à Wisteria Lane.
Sous le choc, Dylan sortit de la pièce en fermant la porte derrière elle. Lorsqu'elle retrouva Katherine au rez-de-chaussée, elle prit cependant la décision de ne pas dire le moindre mot sur sa découverte. Par respect pour sa mère, Dylan ne prit même pas la peine de tourner autour du pot. Avec les années, les deux femmes étaient devenues si proches que Dylan se mit à espérer qu'un jour peut-être, sa mère finirait par lui avouer d'elle-même sa liaison avec la blonde aux yeux clairs.
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Au grand dam de Katherine, la nuit tomba terriblement vite ce soir. Elle aurait tellement aimé veiller toute la nuit, ne serait-ce que pour laisser les paroles de sa fille se déverser avec douceur dans ses oreilles jusqu'au petit matin. Mais Dylan était fatiguée. Si fatiguée que ses yeux peinaient à rester ouverts. Excitée à l'idée de retrouver sa mère, Dylan n'avait que très peu dormi la veille. Elle avait donc du sommeil à récupérer. Et se reposer était un acte sacré chez les Mayfair. Même si elle n'était pas née Mayfair, Dylan avait totalement adopté le mode de vie de la famille du second mari de sa mère. Katherine ne pouvait donc pas se permettre de broncher.
Les deux femmes montèrent alors à l'étage avec précipitation. Katherine entra dans sa chambre, s'excusa auprès de sa fille et se faufila dans la salle de bain afin de se démaquiller et de se doucher. Peu pudique envers sa fille, elle ne prit même pas la peine de fermer la porte derrière elle. De son côté, Dylan se déshabilla et enfila quelque chose de plus convenable pour passer la nuit. Elle choisit de s'installer confortablement sur le côté gauche du lit de sa mère et alluma la télévision pendant que Katherine s'affairait sagement dans la salle de bain.
Au bout d'une bonne quinzaine de minutes, Katherine sortit de la salle de bain, aussi fraîche que la rosée du matin. Dylan éteignit la télévision et déposa la télécommande sur la table de nuit. Lorsqu'elle tourna la tête, elle se rendit compte que sa mère n'était que très légèrement vêtue. Elle ne portait qu'une très courte nuisette couleur lilas aux motifs floraux japonais. Mais cela ne dérangea pas le moins du monde Dylan. Il faisait si chaud ce soir qu'elle-même ne s'était contentée que d'un débardeur bleu marine et d'une petite culotte en coton et dentelle noire en guise de pyjama. Cependant, Dylan ne put quitter des yeux les courbes divines de sa mère. C'était étrange mais, à présent, elle comprenait la raison pour laquelle sa mère avait réussi à séduire la jeune femme aux cheveux blonds de l'album photographique. Elle était extrêmement bien conservée pour une femme ayant dépassé la cinquantaine. Elle était belle et sexy. Dylan sentit une once de fierté grandir en elle.
Katherine ferma la porte de sa chambre et éteignit la lumière. Guidée par les faisceaux de lumière qui traversaient les doubles rideaux, elle s'immisça dans le lit. Elle souhaita une bonne nuit à sa fille et s'endormit presque aussitôt.
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En pleine nuit, Katherine se réveilla. Le lit semblait trembler. Son instinct de survie lui fit aussitôt penser à un tremblement de terre mais elle réalisa bien vite qu'en réalité, ce n'était que Dylan. La jeune femme était comme secouée de spasme. Katherine comprit bien vite que sa fille était en train de faire un cauchemar. Elle s'approcha de sa fille et la serra dans ses bras avec tendresse. Comme prévu, Dylan se calma au bout de quelques minutes. Katherine ferma les yeux et embrassa l'épaule de sa fille. Sans relâcher son étreinte, Katherine replongea dans les bras du divin Morphée.
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_ Oh mon Dieu!
Katherine se réveilla en sursaut. Elle lâcha brusquement le corps endormi de sa fille et analysa la situation. Elle ouvrit les yeux et tourna le regard vers la fenêtre de la chambre. Il faisait jour. Les premiers rayons du soleil n'avaient pas sorti Katherine du sommeil. Jamais elle n'avait aussi bien dormi. Mais quelque chose l'avait réveillé. Une voix. Une voix douce et légèrement nasillarde. Elle connaissait cette voix. Elle se redressa et constata qu'elle était là. Robin Gallagher était là, droite comme un piquet et furieuse comme jamais. Dylan s'étira et ouvrit péniblement les yeux. Elle resta un instant immobile, comme paralysée de sa curieuse découverte matinale. La femme de l'album photographique était debout devant elle.
Au bord des larmes, Robin sortit de la pièce en courant. Comprenant rapidement le malentendu, Katherine sortit soudain du lit d'un bond et la suivit dans la maison.
_ Je n'arrive pas à croire que tu puisses me faire ça, s'exclama Robin en dévalant les escaliers. Une femme. Plus jeune. Je croyais que c'était mon sexe le problème, non pas mon âge.
_ Mais Robin, tu n'y es pas du tout. Et puis, qu'est-ce que tu faisais là?
Dans sa précipitation, Katherine manqua de chuter dans les escaliers. Elle se rattrapa de justesse à la veste d'Adam, soigneusement posée sur la rambarde, et en déchira une manche.
_ Qu'est-ce que je faisais là? Je suis venue récupérer mes livres et mon ours en peluche. Je voulais aussi te rendre tes foutues clés d'appartement. Et, au lieu de cela, je te vois à moitié nue avec…
Sa voix se brisa. La situation était pénible.
_ Robin, arrête.
_ Non, je n'arrêterais pas!
Robin ouvrit la porte d'entrée à la volée et sortit de la maison. Katherine continua de la suivre. Robin s'arrêta net. Elle se tourna vers Katherine.
_ Ça ne t'a pas suffit de me briser le cœur, dit Robin. Il fallait en plus que tu me prouves que je n'étais pas assez bien pour toi!
_ Pas assez bien pour moi?, répéta Katherine, quelque peu étonnée par les termes crus qu'utilisaient son ex-petite-amie.
_ Tu me disais que tu n'arrivais pas à accepter. Je t'ai cru parce que j'avais entièrement confiance en toi. Et malgré la douleur, je t'ai laissé partir. Je ne voulais pas te forcer à rester avec moi. Je ne voulais pas que tu souffres d'être avec une femme.
La souffrance de Robin était palpable. Une larme coula le long de sa joue.
_ Cette fille, continua-t-elle. Si jeune.
_ C'est ma fille, Robin. C'est Dylan. Ma fille.
_ Je trouve que ce n'est pas une tenue appropriée pour dormir avec sa fille.
À cette remarque, Katherine prit alors conscience de la situation. Elle était au milieu de la rue en lingerie fine et se disputait avec son ex-petite-amie. Il était clair que, pour le coup, elle n'était pas tout-à-fait crédible. Et pourtant, c'était la stricte vérité. Dylan était sa fille. Pas au sens propre du terme, puisqu'elle l'avait adoptée dans un hospice religieux en Roumanie, mais elle la considérait comme telle.
Katherine se sentit perdue. Elle voulait prouver à Robin qu'elle ne lui mentait pas.
_ Robin, je te le promets. Cette fille est Dylan. Dylan Mayfair.
Elle hésita un moment avant de continuer.
_ Il n'y a eu que toi. Et il n'y aura personne d'autre.
Elle s'avança lentement vers Robin. Celle-ci eut un mouvement de recul.
_ Va au Diable, dit-elle avant de monter en voiture et de disparaître au coin de la rue en faisant crisser les pneus sur le bitume.
Le cœur de peine, Katherine resta un moment immobile. Dylan sortit de la maison, vêtue d'une robe de chambre blanche, et s'arrêta au niveau de sa mère.
_ Alors c'était avec elle. Paris. C'était avec elle.
La gorge de Katherine se serra. Elle aurait pu mentir, mais elle n'en eut pas la force.
_ Oui, murmura-t-elle. Je ne savais pas comment te le dire. Mais maintenant, c'est fini. À vrai dire, c'est, par ma faute, fini depuis Paris. Je suis responsable de tout cela.
Les yeux de Katherine se remplirent brusquement de larmes. Dylan resta silencieuse. Elle ne savait que dire face à la peine immense que ressentait sa mère. Elle prit cependant le soin de l'attraper tendrement dans ses bras tout en lui embrassant la joue pour la consoler. Au bout d'une bonne demi douzaine de minutes, Katherine se ressaisit.
Une voiture s'arrêta en face des deux femmes. Michael sortit du véhicule et adressa un sourire narquois à Katherine. Il la dévisagea de haut en bas et lui fit un clin d'œil coquin. La voir en si petite tenue lui rappelait des souvenirs. Et de très bons souvenirs. Si bons qu'il en avait des frissons. Mécontente de son comportement machiste, Katherine le fusilla du regard.
Il sortit une boîte à outils de son coffre et le mit en hauteur comme pour indiquer que le gentil plombier était arrivé. Katherine lui fit d'entrer chez elle et lui indiqua que la fuite provenait de la plomberie de la cuisine.
Sans attendre, elle se faufila à l'étage afin de s'habiller plus convenablement. Il était tout à fait hors de question qu'elle reste en si petite tenue face à son ex-petit-ami. Dylan resta un moment au rez-de-chaussée afin d'observer sagement Michael travailler. Elle finit par lui demander s'il avait besoin d'aide. Il lui indiqua qu'il préférait s'occuper seul de la tuyauterie car, après tout, c'était pour cela qu'il était venu.
Dylan s'excusa auprès de lui et rejoignit sa mère dans sa chambre. Elle la trouva assise au bord de son lit. Elle pleurait. Elle pleurait tellement que son corps frêle était secoué par les sanglots. Dylan s'agenouilla face à sa mère et posa sa tête sur ses cuisses nues.
