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Dans la demi-heure suivant le départ précipité de Robin de la maison Mayfair pour cause de malentendu, Michael, aveugle jusqu'alors, prit soudain conscience de la douleur qui rongeait son ex-petite-amie. Apparut dans son esprit une image floue provenant d'un passé proche. L'image devint soudain parfaitement claire pour lui. Il avait l'impression d'avoir face à lui une véritable photographie. Les détails insignifiants semblaient soudain prendre de l'importance. Avant de l'inviter à entrer chez elle pour effectuer une réparation, Katherine lui avait lancé un regard à faire froid dans le dos. La peine avait semblé être définitivement gravée dans ses yeux couleur olive. Katherine avait besoin d'aide. Il ne pouvait pas se permettre de la laisser se noyer dans sa souffrance. Il posa ses outils sur le sol propre de la cuisine, abandonna sa tache, quitte à mettre une croix sur son paiement, et monta rapidement à l'étage pour voir ce qu'il en était. Il trouva Katherine dans sa chambre. Assise sur le bord du lit. Secouée par de puissants sanglots. Dylan tentait tant bien que mal de la calmer. En vain.

Peu sûr de lui, Michael s'approcha lentement de son ex-petite-amie pour la consoler. Il fit le tour du lit, la prit dans ses bras musclés, la souleva, traversa une partie de la chambre et s'assit sur le banc face à la fenêtre en prenant bien soin de poser Katherine en équilibre sur ses genoux. Sans un mot, tel un pantin désarticulé, Katherine se laissa faire. Elle trouvait cela étrangement agréable. Au bout de quelques secondes d'immobilité totale, elle plaça sa tête sur les épaules de Michael et ferma les yeux. Ils restèrent un moment figé dans cette position peu confortable. Michael la berça pendant une bonne dizaine de minutes jusqu'à ce qu'elle sèche ses larmes épaisses. Une fois remise de ses émotions, Katherine le remercia d'un tendre baiser sur la joue. Elle se leva d'une traite, soudain gênée de la proximité partagée avec son ex-petit-ami, et lui offrit un sourire timide. Michael l'embrassa sur le front, signe de protection. Puis, sans trop attendre, il redescendit au rez-de-chaussée pour terminer son travail.

Malheureusement pour Dylan, seul Michael semblait avoir le don d'amadouer la tempête qui possédait Katherine depuis le départ de Robin. Elle devint tout à coup incontrôlable. Elle fouilla dans les poches de ses vêtements de la veille et saisit son cellulaire. Dylan le lui retira aussitôt des mains. Katherine fronça les sourcils, visiblement mécontente de ce geste. Elle voulait récupérer son bien sur le champs. Elle réussit à s'en emparer et s'enferma dans la salle de bain.

Contre l'avis de sa fille qui martelait la porte à l'aide de ses petits poings, Katherine essaya maintes et maintes fois de contacter Robin via son téléphone portable. L'ex-strip-teaseuse semblait prendre un malin plaisir à l'ignorer.

Katherine ne réussit à joindre Robin qu'une seule fois. Sur un ton des plus agressifs, son ex-petite-amie la menaça de porter plainte contre elle auprès de la police de Fairview si elle ne cessait pas rapidement de la harceler. Katherine essaya à nouveau de s'expliquer mais Robin ne lui en laissa pas le temps. Face au son aigu de la tonalité, Katherine sentit une profonde colère grandir en elle. Au bord de l'hystérie, elle ouvrit la porte de la salle de bain à la volée et lança violemment son cellulaire contre l'un des murs de sa chambre. L'objet se brisa en mille morceaux à la puissance de l'impact.


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Une semaine passa depuis le terrible malentendu entre Katherine et Robin. Après avoir frôlé les extrêmes émotionnels suite à son ultime dispute avec son ex-petite-amie, Katherine s'était lancée la mission difficile de retenir ses larmes pour ne pas alerter sa fille quand à son malheur. Mais Dylan n'était pas dupe. Elle n'était plus une enfant. Sa mère avait maintenant bien des difficultés à lui cacher la vérité. Dylan savait que sa mère souffrait énormément de la situation. Et Dylan avait peur. Le comportement de sa mère l'effrayait. Car c'était un fait: la santé mentale de Katherine semblait aller en s'aggravant. Elle cassait bien souvent de la vaisselle sans raison aucune, évitait tout contact avec ses voisins, ne dormait presque plus, se réveillait en sursaut au beau milieu de la nuit et passait le plus clair de son temps dans la chambre autrefois occupée par Robin.


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Une après-midi ensoleillée, Katherine, généreusement accompagnée par sa fille, se rendit au centre ville pour commencer une toute nouvelle thérapie chez le psychologue qui s'était occupé d'elle suite à sa dépression nerveuse passée. Lorsqu'elle passa la porte du cabiné, un sentiment étrange l'envahit. Aussi curieux que cela puisse paraître, elle se sentit aussitôt bien dans le bâtiment. Comme à la maison. Le lieu semblait être construit dans l'objectif de la rassurer. Elle avait la nette impression de se voir commencer à marcher sur la voie de la guérison. Elle était à présent certaine que, comme après sa sortie de l'hôpital psychiatrique de Fairview, le psychologue allait faire tout son possible pour l'aider. Et cela lui réchauffait drôlement le cœur.

Mais soudain, elle eut l'impression de voir l'ambiance changer du tout au tout lorsque le psychologue vint la chercher dans la salle d'attente. Katherine fut frappée par l'expression qu'il arbora quand il prononça son nom et son prénom. Il semblait tendu. Une once de colère se lisait dans ses yeux. Katherine se mordit la lèvre. Le psychologue allait sans doute lui passer un savon.

_ Prenez place Misses Mayfair, dit-il après avoir fermé la porte.

Katherine s'exécuta. Le psychiatre s'assit à son tour et croisa ses bras sur son torse.

_ Si j'ai bien compris ce que vous m'avez dit au téléphone, vous craignez une rechute.

Katherine hocha timidement la tête. Le psychologue reprit.

_ Pour quelle raison?
_ Pour qui, le rectifia-t-elle. Robin Gallagher.

D'un geste de la main, le psychologue l'invita à poursuivre.

_ J'ignore si vous vous souvenez de nos précédentes rencontres… Et de mes rêves. Je rêvais souvent de Robin et moi intimes avant de débuter une relation avec elle. Un m'avait particulièrement marqué. Une histoire de pain perdu, de sirop d'érable et de sous-vêtements bleus ciels. Robin m'obsédait. Je la voulais. Plus que tout au monde, je la voulais. Je vous ai faire part de mes rêves et vous m'avez de suite conseillé de ne pas la laisser vivre chez moi. Vous me disiez fragile. Vous pensiez qu'elle pouvait être un danger pour moi. À cette époque-là, je vous pensais fou. Vous savez, Robin est la personne la plus gentille que je connaisse en ce monde. Cependant, j'ai rapidement compris que je ne pouvais pas me délivrer de son emprise. Mais je ne l'ai pas senti négative pour moi. Elle n'avait pas la personnalité monstrueuse de Wayne, mon ex-mari, par exemple. Elle n'a jamais voulu me blesser. Et elle ne l'a jamais fait. Elle ne le fera sans doute jamais.

Katherine s'arrêta soudain dans son discours. Elle soupira. Elle ne voulait pas continuer à discuter avec le psychologue. Elle savait que lui ouvrir son cœur allait de paire avec l'ouverture d'une plaie à peine cicatrisée. Elle regretta soudain sa démarche. Elle souhaita ne jamais avoir repris contact avec son psychologue. Elle croisa ses mains sur ses genoux et observa un long moment les coins et recoins de la pièce qu'elle connaissait pourtant par cœur. Après avoir pris une profonde inspiration, elle reprit la parole.

_ Je suppose que vous vous en doutez vu mon comportement. Je suis amoureuse d'elle. Folle amoureuse. Mais je ne me sens pas lesbienne pour autant. Je ne sais pas si vous voyez où je veux en venir. Mon amour pour elle est puissant et sincère. Mais mes difficultés à accepter celle que je suis devenue après l'avoir rencontrée le sont d'autant plus. C'est pour cette raison que j'ai rompu. Après être partie à Paris avec elle sans prévenir personne. Je l'ai laissé tomber sans le moindre remords et je suis revenue à Fairview, comme si de rien n'était. Je l'ai abandonné, seule face à elle-même dans une ville qu'elle ne connaissait pas, par pur égoïsme.

Le psychologue fronça les sourcils. Quelque chose dans le discours de Katherine attira son attention. Un non-dit. Elle n'avait aucunement mentionné le traitement qu'elle était censée suivre depuis son internement à l'hôpital psychiatrique.

_ Une question, dit-il. Une simple question. Continuez-vous votre traitement?

Les lèvres de Katherine se pincèrent. Elle savait à présent que son impression initiale n'était pas erronée. Le psychologue n'allait pas tarder à lui passer un sévère savon.

_ Non. J'ai tout arrêté. Je me sentais heureuse avec Robin. Je n'avais plus besoin de médicaments pour me sentir satisfaite de mon existence.

Le psychologue inscrivit quelque chose sur son carnet de note.

_ Et pourtant, observa-t-il, vous venez de conjuguer votre phrase au passé.
_ C'est exact. Robin n'est plus là pour me combler de bonheur. Et je suis la personne la plus stupide en ce monde. Je ne cesse de me plaindre de cette rupture alors que je suis celle qui en a pris l'initiative. Je ne peux pas me permettre de me lamenter de cette perte puisque j'en suis la principale responsable.

Katherine se leva, fit le tour de la pièce et se posta face à la fenêtre. Elle resta un moment immobile à observer les automobiles sur la route voisine. Elle retourna s'asseoir. Le psychologue se pencha vers elle.

_ Pourquoi ne m'avez-vous pas écouté?, demanda-t-il d'une voix calme, presque paternelle.

Katherine leva nerveusement les mains au ciel.

_ Je vous l'ai dit. Je vous ai cru fou. Je ne pouvais pas croire que Robin puisse être le fruit d'une nouvelle dépression nerveuse.

Le psychologue fit la moue. Les termes qu'avaient utilisé Katherine le gênait. « Nouvelle dépression nerveuse ». Cela voulait dire qu'elle se sentait capable de redescendre dans le gouffre dans lequel elle avait glissé dans le passé.

_ Vous étiez bien trop fragile pour vous lancer dans une relation.
_ Mais Robin n'a jamais voulu me faire du mal, répliqua Katherine.
_ Mais vous si. Vous vous blessez volontairement. D'une certaine manière, vous êtes la pièce maîtresse de votre propre malheur.
_ Je le sais à présent. C'est pour cette raison que je suis ici. Vous aviez raison depuis le début, si c'est ce que vous voulez entendre.

Le psychologue la toisa.

_ Je suis un professionnel. Je ne me réjouis pas de l'échec de mes patients, si je puis m'exprimer ainsi pour votre cas. Mon objectif est de vous guider vers la guérison et non de vous dénigrer à chaque erreur de parcours traversé. Je ne suis là que pour vous aider, Misses Mayfair. Pour le moment, je ne puis que vous conseiller de venir régulièrement vous confier. Une bonne thérapie par la parole, mêlée à une forte médication, vous aidera à remonter la pente du désespoir.

Le psychologue jeta un coup d'œil à sa montre. Il grimaça. La séance de Katherine était terminée. Et pourtant, elle avait encore bien des choses à raconter. Il lui proposa donc un nouveau rendez-vous pour la semaine suivante. Katherine accepta volontiers.