Quatrième partie
Dimanche matin, le temps devint pluvieux et humide. J'avais été tirée du lit par de sombres pensées et par l'obligation de réfléchir aux choix qui s'offraient devant moi, «pour atteindre l'inaccessible étoile», la mienne n'étant pas si définie que cela finalement ! Il faudrait ni plus ni moins que le Musée redevînt ce lieu paisible dans lequel l'homme qui me troublait tant en dépit de ma volonté n'aurait pas remplacé mon oncle. Pour contrebalancer, mon nouvel emploi de caissière n'avait pas que des qualités non plus : l'horaire qu'on m'y proposait – puisque j'étais la dernière à avoir été engagée – n'était vraiment pas intéressant.
Je me levai, déjeunai et commençai à me préparer pour aller tenir la caisse à 11h00. Je fermai mon esprit à toute autre pensée et me lançai plutôt dans une série de gestes précis et répétitifs afin de mettre ma maison en ordre avant de me rendre au boulot. Si seulement cet exercice pouvait me permettre de remettre également de l'ordre dans mon esprit encore tout confus !
Au travail, il y avait un monde fou. Je n'arrêtai pas une minute et le temps s'écoula très vite. Cinq minutes avant l'arrivée de mon remplaçant, une voix haïe me fit sursauter.
-Ah! C'est donc là que vous êtes? Me lança Caroline du haut de ce que je considérai comme des échasses.
-Bonjour mademoiselle Bingley. Comment allez-vous? Lui répondis-je en ravalant les propos acerbes que mes diverses personnalités me soufflaient à l'oreille.
Je les fis toutes taire, refusant de suivre la voie de la vengeance.
-Je vais très bien. William et moi allons faire un pique-nique cet après-midi. M'annonça-t-elle de but en blanc.
-Et où comptez-vous aller? Lui demandai-je d'un ton neutre.
-On m'a recommandé le Cap-Chat, il paraît que c'est très un lieu très romantique. Me confia-t-elle en me faisant un clin d'œil.
-Oui, c'est vrai. Pour qui aime le vent frais et être décoiffé grimaçai-je pour appuyer mes dires.
-Oh, personne ne m a parlé de cela.
-C'est charmant pour aller marcher, mais pas pour prendre un repas à l'extérieur. Moi, si j'étais vous, ce n'est pas là que j'irais. Ajoutai-je constatant qu'elle m'écoutait avec attention et sans arrière pensée.
-Et où iriez-vous à ma place?
-Si vous suivez la route qui mène au terrain de Golf de Sainte-Anne, vous aurez l'embarras du choix. Il y a de nombreux champs accessibles et ceux-ci longent tous la rivière Sainte-Anne. Emmenez-le là et vous verrez. D'après moi, il appréciera davantage cet environnement.
-Bonne idée.
-Il vous faudra une couverture par contre, il n'y a pas de table dans le coin.
-Oh merci Élisabeth. Je suivrai votre conseil.
-Je vous en prie. D'ailleurs, vous aurez beaucoup plus d'intimité là-bas… Précisai-je en lui faisant un clin d'œil à mon tour, parfaitement consciente que notre relation venait de prendre un tournant intéressant. Ça vous fait $38.50.
Elle paya avec sa carte de débit et s'éloigna comme si elle avait le diable aux trousses avec sa marchandise. Je me sentais bizarre. Jusqu'à aujourd'hui, elle avait constamment été désagréable avec moi, mais en cet instant, au terme de cet échange, je commençai à avoir pitié d'elle. Depuis que William m'avait embrassée, je comprenais mieux comment il devait être difficile pour elle de déployer tant d'efforts sans obtenir de résultats tangibles. Si je retournais au Musée….
«Eh, n'y pense même pas» me sermonnai-je en me tournant vers mon nouveau client.
Malheureusement, je tenais à cet emploi et sa perte avait été un gros choc pour moi. Si j'y retournais, il était préférable que Caroline et moi fussions en bons termes et que je chassasse définitivement mon patron de mes pensées. Si Caroline ne me percevait plus comme une rivale, j'aurais la paix et pourrait même côtoyer mon supérieur quotidiennement sans éprouver de gêne.
Comme le temps était venu de partir et que mon remplaçant tardait toujours, je déposai le carton indiquant aux clients qu'ils devaient désormais se diriger vers une autre caisse, ramassai mon plateau de monnaie et me dirigeai vers le local où je devais compter les sous avant de les mettre sous clé. Dès que ce fut fait, je rencontrai la gérante et lui annonçai que je ne reviendrais pas. Elle fut surprise, mais comprit fort bien que je veuille retourner au Musée. J'allai ensuite saluer ceux que j'avais appris à apprécier et rentrai directement chez moi.
La première chose que je fis en posant le pied à la maison, ce fut de téléphoner à monsieur Darcy. Il faut dire que je le savais absent et que je préférais de beaucoup lui laisser un message plutôt que de lui parler de vive voix. Je l'invitai à m'envoyer mon nouvel horaire par courriel et le remerciai de s'être déplacé en personne pour me demander de revenir. Fière de mon message impersonnel, je raccrochai et pris la direction du bord de la mer à la recherche du réconfort qu'elle seule m'offrait toujours sans rien attendre en retour.
Après avoir avalé une bonne salade de crevette – achetée au marché avant de le quitter – j'ouvris mon ordinateur pour relever mes messages. Pas de nouvel horaire encore… William et Caroline étaient probablement restés plus longtemps que prévu sur le bord de la rivière. Je répondis à mes autres messages et vérifiai ce que faisaient mes contacts sur «facebook». La sonnerie de mon téléphone me fit sursauter. Craignant que William ne tentât de me rappeler directement, je surveillai l'afficheur et reconnus le numéro de ma collège de travail.
-Lucie! Eh, quel bon vent t'amène?
-Et toi? Tout le monde parle de ton retour.
-Tu es au déjà au courant?
-Monsieur Darcy vient de m'appeler pour m'en parler, il a fait des changements à l'horaire initial pour intégrer tes heures. Je suis tellement contente pour toi et pour nous surtout.
-Ouais! Je suis contente moi aussi.
-Steve était devenu insupportable! Il n'arrêtait pas de nous comparer à toi.
-Je le reconnais bien là. Paul a réagi comment lui?
-Bof! Comme d'habitude avec beaucoup de réserve. Mais Charlotte est folle de joie. Elle voulait t'appeler immédiatement. Je lui ai demandé d'attendre que j'en discute avec toi avant.
-Qui lui a annoncé la nouvelle?
-Le patron lui-même.
-Il l'a appelée elle aussi?
-Non. Elle le savait déjà.
-Depuis quand?
-Vendredi à la fermeture, comme tout le monde d'ailleurs.
-Mais, c'est impossible puisque c'est hier – samedi – qu'il m'a demandé de revenir au Musée? Je lui ai dit que j'allais y réfléchir. Y réfléchir seulement!
-En tout cas vendredi, il a parlé comme si c'était déjà fait.
-C'est à n'y rien comprendre. Quand je pense que je viens tout juste de l'appeler pour lui dire que j'acceptais son offre.
-J'imagine que c'est parce qu'il savait que tu aimais ton emploi Élisabeth. D'ailleurs c'est vrai n'est-ce pas?
-OUI! Bien entendu.. «Mais je déteste qu'on me manipule» grondai-je intérieurement.
-Bon. L'important c'est que tu nous reviennes.
Lucie m'informa de mon horaire de la semaine à venir et me promit de m'attendre à la cafétéria dès le lendemain puisque nous allions travailler ensemble toute la journée. Notre conversation terminée, je raccrochai et composai le numéro de mon amie Charlotte.
-Oh, tiens, la revenante.
-Salut toi.
-Tu dois être contente?
-Oui! En effet. Incapable de résister, je lui demandai : Depuis quand sais-tu que je vais revenir au Musée?
-Monsieur Darcy est venu nous annoncer la bonne nouvelle vendredi vers 15h00. Il venait de rencontrer ton oncle dans son bureau.
-Monsieur Pelletier? Valère?
-Lui-même.
-Qu'est-ce qu'il faisait là?
-Je ne le sais pas. Alors, il s'y est pris comment pour te convaincre?
Ma réponse imprécise ne sembla pas lui suffire, mais je refusai de lui donner davantage de détail et préférai garder pour moi la sensation désagréable qui ne me quittait pas d'avoir été utilisée, voire même manipulée.
Parlant ensuite de tout et de rien mais mettant les potins du Musée à jour, Charlotte, avant de raccrocher, me suggéra d'arriver plus tôt le lendemain matin afin que nous eussions le temps de discuter un peu.
Lundi, dès 7h30, j'arrivai au musée, nerveuse à l'idée que j'allais certainement devoir discuter avec mon patron. Je me demandais vraiment comment je pourrais m'empêcher de ne pas lui mettre sous le nez que je n'étais pas dupe de ses mensonges. Anne fut la première à me saluer en entrant. Elle arrivait toujours tôt à son comptoir et commençait par sortir les nombreux dépliants qu'elle devait distribuer aux visiteurs.
-Ah, Élisabeth. Enfin, te revoilà.
-Salut Anne. Comment vas-tu?
Dire que pendant quelques microsecondes, j'eus la sensation étrange que même ses questions insipides m'avaient manqué : «Il était vraiment plus que temps que je revienne»
-Je vais bien. Le Musée n'était plus le même sans toi. Ajouta-t-elle sans oser me regarder directement.
-«Menteuse!» Retins-je de peine et de misère. Le patron n'est pas encore arrivé?
-NON! Il arrivera vers 9h00. Tu seras déjà en mer à cette heure-là. Tu veux que je lui laisse un message?
-Non. Ce n'est pas nécessaire, je le verrai plus tard dans la journée. Conclus-je en tournant les talons.
-Élisabeth? S'écria Caroline en sortant la tête de son bureau dès que j'arrivai à sa hauteur.
-Mademoiselle Bingley, vous êtes bien matinale? La saluai-je en m'arrêtant.
-Entrez dans mon bureau deux minutes, j'ai à vous parler.
-Très bien.
Curieuse et amusée, je la suivis. Elle referma la porte derrière moi, m'invita à m'asseoir et regagna sa place en ayant l'air d'avoir beaucoup de difficulté à se contenir.
-Je voulais vous remercier pour vos conseils.
-Donc vous avez apprécié l'emplacement?
-Ce lieu enchanteur, vous voulez dire…
-Je vous l'avais bien dit.
-É-li-za-beth… Roucoula-t-elle en insistant exagérément sur chaque syllabe de mon prénom avant de se pencher vers moi pour chuchoter : Je suis tellement contente que vous reveniez travailler pour nous. On pourra continuer à s'entraider toutes les deux.
«Qu'a-t-elle jamais fait pour moi?» Me demandai-je tout bas.
Elle me gratifia ensuite d'un clin d'œil tout aussi surprenant que ce qu'elle ajouta par la suite. Elle m'apprit que grâce aux efforts qu'elle avait déployés pour cette sortie avec William, elle avait eu droit à un merveilleux baiser. Elle en était encore toute chavirée et m'associait à son succès par ricochet. Très mal à l'aise, je me levai, la félicitai et m'excusai auprès d'elle en lui expliquant que je devais me préparer.
Elle termina en me confiant qu'elle souhaitait qu'on apprît à mieux se connaître et qu'elle m'inviterait à sortir un soir, très bientôt.
Je la remerciai à nouveau et pris la poudre d'escampette. Je me heurtai ensuite à mon collègue Steve qui en profita pour me ramasser et me faire tournoyer sur place.
-Hé! Ma jolie Élisabeth. Comme je suis content de te revoir ici.
-Steve McIntosh. Tu as l'air bien.
-Maintenant que t'es là, oui c'est le cas. On navigue ensemble ce matin?
-Yep! Avec Lucie.
-Super! Je vais me préparer, à tantôt sur le bateau.
Nous marchâmes côte à côté en direction des vestiaires lorsqu'une voix que je ne croyais pas entendre avant quelques heures s'adressa à moi.
-Mademoiselle Bennet.
-Oui. Répondis-je en prenant tout mon temps pour me retourner.
-Pourriez-vous venir dans mon bureau quelques instants, s'il vous plaît?
-Bien entendu. Ne m'attends pas Steve. On se retrouve sur le zodiac.
Je tentai de me composer un visage neutre et passif lorsque je passai devant lui pour entrer dans son bureau. Il y régnait une atmosphère agréable et j'avais toujours apprécié la vue qu'on y avait de la mer. Par habitude et pour reprendre confiance en moi, j'avançai vers les grandes fenêtres.
-Alors? Qu'est-ce que je peux faire pour vous?
-Je voulais m'excuser de ce qui s'est passé entre nous lâcha-t-il enfin en baissant les yeux.
-Je n'y pensais même plus, monsieur… En réalité, je pensais encore un peu trop au baiser que nous avions échangé et définitivement pas assez à celui qu'il avait donné à Caroline.»
-William. Vous pouvez m'appeler William.
-Je regrette, mais j'ai toujours appelé mon patron monsieur Pelletier et ce même s'il était mon oncle.
-Si c'est ce que vous voulez…
-C'est ça. Eh bien, si vous n'avez rien d'autre à me dire, je vais vous laisser. J'ai un groupe de passagers à préparer.
-Non, attendez. Il y a autre chose que j'aimerais vous demander.
-De quoi s'agit-il?
-J'aimerais que vous fassiez partie du groupe que je veux former pour travailler sur le projet Fourchette Bleue.
-«PAS QUESTION!» Hurlai-je dans ma tête avant de plaquer un sourire de convenance sur mes lèvres pour lui demander : Pour quelle raison je vous prie?
-Vous savez que l'idée vient d'Anne n'est-ce pas?
-Non, en fait, vous nous aviez dit que son auteur travaillait à la réception, mais comme ils sont plusieurs… «Bien sûr que je le sais!» Lui rétorquai-je dans ma conversation imaginaire.
-Ah bon, eh bien malgré l'excellence de son idée, Anne n'arrive pas à faire démarrer le projet. Et comme personne ne possède davantage de créativité que vous, je tiens à ce que vous siégiez sur le comité qui sera formé incessamment…
-Ai-je réellement le choix, monsieur?
-Oui, mais je me permets d'insister. Il est tout à fait normal que votre département participe à la phase de réalisation puisque vous êtes particulièrement visé par la nature même du projet en fait.
-Nous sommes les mieux placés, je le sais. D'ailleurs logiquement cette idée aurait dû être conçue par l'un de nous.
-Je suis d'accord avec vous. Alors, vous acceptez?
-Je vais y réfléchir. Puis, incapable de me retenir, je le fixai droit dans les yeux : En fait, puisque vous avez certainement déjà annoncé à tous que j'allais en faire partie, pourquoi prenez-vous la peine de me poser la question? Bonne journée monsieur Darcy.
Je franchis la porte sans lui donner le temps de répliquer, ne pensant qu'à la situation absurde dans laquelle je me trouvais : non seulement je m'étais fait voler mon idée, mais en plus, j'allais devoir aider celle qui me l'avait dérobée à en faire un succès.
«Plus perdante que ça, tu meurs…»
Mon sang bouillait et je tremblais de partout lorsque j'arrivai dans le vestiaire. Je donnai un violent coup de poing dans la porte de mon casier en imaginant que l'image d'une vieille «banane pourrie» était collée dessus.
-Alors, ça soulage? S'enquit Lucie en ramassant ses cuissardes.
-NON! Pas vraiment!
-Qu'est-ce qui se passe?
-Je te raconterai plus tard, sur le bateau, si on a le temps bien entendu.
Je me changeai et gagnai la réception. J'offris mon plus beau sourire à Anne tout en saisissant la feuille des inscriptions pour l'expédition.
-Oh! En passant Anne, monsieur Darcy m'a demandé de participer au comité. Tu sais, pour TON projet appelé Fourchette bleue, je crois?
-Hein? Mais je n'ai pas besoin d'aide.
-Selon monsieur Darcy si. En tout cas, je veux juste que tu saches que ça me tente beaucoup.
Je fis la sourde oreille à ses protestations et m'éloignai en direction des visiteurs qui nous attendaient. Quelques instants plus tard, en jetant un œil intéressé vers la réception au moment où nous quittions le bâtiment pour monter sur le zodiac, j'eus la preuve qu'Anna n'était pas seule dans le coup puisqu'elle était en grande conversation avec quelqu'un sur son portable. Elle semblait très énervée et parlait bas. Elle avait donc un complice à qui elle devait rendre des comptes.
«Intéressant… Vraiment intéressant…»
La sortie en mer se déroula agréablement. J'avais l'impression de flotter sur un nuage. Lucie, Steve et moi passâmes une journée mémorable et décidâmes d'aller prendre un verre pour fêter mon retour.
Quelques jours plus tard, la routine avait repris le dessus et le malaise que j'avais éprouvé à revoir William s'était dissipé suffisamment pour que je me sentisse à nouveau comme chez moi. Caroline était tout ce qu'il y avait de plus agréable avec moi au point que j'en vins à me demander si je n'avais pas totalement imaginé son animosité initiale. En outre le Musée recevait davantage de visiteurs et les rumeurs de licenciement s'étaient enfin tues.
Le lundi matin de la deuxième semaine suivant mon retour, se tint la toute première réunion du comité ad hoc «Fourchette bleue». Comme j'avais finalement accepté d'y participer –comment aurais-je pu dire non à mon bébé et à mon patron - j'attendais avec excitation le début de cette séance. J'arrivai très tôt dans la salle de conférence et pris place à côté de Charlotte qui représentait le département des ventes. En effet, le patron avait eu la brillante idée d'impliquer une personne de chaque département. Anne représentait la réception, moi-même les expéditions en mer, Charlotte le magasin et les réservations et Charles Bingley la direction.
Je laissai Anne présenter le projet dans son ensemble, à moitié vengée par son incapacité à le mettre en valeur. Nous établîmes une liste de priorités et partageâmes les tâches entre nous. Je me proposai alors d'aller visiter les propriétaires des différentes poissonneries du coin afin de vérifier s'ils étaient intéressés et s'ils voulaient s'embarquer dans cette aventure qui leur demanderait tout de même de nager à contre courant pendant quelques temps. Charlotte, quant à elle, s'allia à Charles pour préparer la documentation qui servirait de publicité et qu'on enverrait aux organismes du coin. Anne dut, elle, se contenter de superviser la préparation d'un dépliant pour la clientèle. Avant de sortir de la salle, une fois la réunion terminée, Charles nous remercia pour le travail accompli et nous informa qu'il ferait un rapport à William.
-Élisabeth, tu peux bien rester une seconde?
-Certainement Anne.
Une fois la salle vide, elle se tourna vers moi avec un tel regard de haine que j'eus un peu de peine à me retenir de reculer.
- À quoi joues-tu?
-De quoi tu parles?
-Je parle de ton implication dans mon projet.
-Ton projet vraiment?
-Oui, mon projet.
Je restai silencieuse, la fixant intensément.
-Peu importe ce que tu crois, tu ne peux pas le prouver et tu le sais.
-Non, sans doute pas! Toutefois…
-Je veux que tu démissionnes du comité me coupa-t-elle.
-Tu prends tes rêves pour la réalité répliquai-je en ramassant mon sac.
-C'est ton dernier mot?
-OUI!
-Très bien, alors surveille tes arrières ma fille!
Trop abasourdie pour réagir, je la regardai partir, la bouche ouverte. Ne venait-elle pas de me menacer ? Je m'interrogeai sur ce que je devais faire. L'idée d'aller rapporter les faits à Charles me traversa l'esprit, mais je me retins. Quant à ma seconde intuition qui était d'aller raconter tout ça au grand patron, elle ne me semblait pas meilleure. J'en étais là de mes réflexions lorsque la porte s'ouvrit à nouveau.
-Oh, tu es là. Je te cherchais Élisabeth
-Caroline. Comment vas-tu? Lui demandai-je, encore trop préoccupée par mon altercation avec Anne pour réaliser que je venais de la tutoyer et de l'appeler par son prénom.
-Je vais bien. Mais toi, ça va?
-Oui, très bien. Que puis-je faire pour toi?
-Je cherche une idée de cadeau pour William. C'est son anniversaire demain. J'aimerais le surprendre… en lui offrant quelque chose d'intéressant et surtout qui représente ce coin de pays.
-Oh, c'est un peu à la dernière minute ça. Je vais y réfléchir. Je te promets de venir te voir si une idée de génie se pointe dans ma tête.
-Merci Élisabeth. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Cette requête pour le moins surprenante me tira de ma torpeur. Je ramassai mes feuilles de notes et sortis de la salle. Un rapide coup d'œil à la réception me soulagea, Anne n'était plus là et était remplacée par sa collègue Joëlle.
Deux sorties en mer plus tard, j'étais à nouveau redevenue moi-même et avais même trouvé une idée de cadeau pour William. Lorsque j'en informai Caroline un peu plus tard, elle me sauta dans les bras tant elle était contente. Encore une fois, son comportement me surprit au point où j'envisageai de réviser irréversiblement mon jugement à son égard. Je n'avais aucune idée des sentiments que William éprouvait pour celle-ci, mais j'avais maintenant acquis la certitude qu'elle aimait cet homme à la folie. Je n'étais toutefois absolument pas certaine qu'il la méritât.
Je repensai alors au baiser que nous avions échangé et à la peine que j'avais éprouvée lorsque j'avais compris que je ne devais probablement celui-ci qu'à son désir de me séduire pour que j'acceptasse de revenir travailler.
Je n'étais pas amoureuse de lui, loin de là, mais personne n'aime apprendre qu'on feint de s'intéresser à elle par intérêt et j'espérais vraiment que Caroline aurait droit à davantage de sincérité de sa part.
Le lendemain matin, lorsque j'arrivai au Musée, je me résignai à aller voir Caroline pour lui confier ce à quoi je n'avais cessé de penser durant la nuit.
-Caroline, il faut à tout prix que le Musée fasse quelque chose pour l'anniversaire de son nouveau patron.
-Non! Il ne veut le dire à personne.
-Mais je ne parle pas d'une surprise comme celle que tu lui prépares, mais tu comprends qu'on ne peut pas rester sans rien faire…
-As-tu quelque chose en tête?
-Oui, mais j'ai besoin de toi comme complice.
-Pourquoi?
-Nous allons te remettre son cadeau et tu le lui donneras lorsque tu lui offriras le tien, rien de plus.
-Très bien. Et je peux savoir ce que c'est?
-Oh, rien d'exceptionnel. Un ami de ma famille tient une boutique de location de kayaks à Cap-Chat et nous aimerions que monsieur Darcy puisse en faire. Nous souhaitons lui offrir un certificat cadeau. Si le kayak ne l'attire pas, il pourra essayer autre chose. Ils ont différents forfaits.
-Très bien. Bonne idée.
-Je vais aller l'acheter ce midi.
Avant de quitter le travail, cet après-midi là, je remis une enveloppe contenant un certificat cadeau d'une valeur de trois-cents dollars à Caroline afin qu'elle le remît à William dans la soirée.
Étonnamment le lendemain, le patron ne montra aucun signe de reconnaissance pour le cadeau qu'il avait reçu de notre part. J'avais beau savoir qu'il ne voulait pas ébruiter que c'était son anniversaire, il me semblait anormal tout de même qu'il ne prît pas la peine de remercier ses employés. Après tout, la somme amassée était impressionnante. Au bout de trois jours, toujours rien. Je rongeai mon frein et décidai d'attendre que l'occasion se présentât pour en parler avec Caroline ou peut-être même avec le patron lui-même. Le vendredi soir finalement, j'eus la surprise de voir arriver Caroline derrière moi dans le stationnement. Elle venait de courir et était toute essoufflée.
-Élisabeth! Élisabeth! Attends!
-Caroline. Pardonne-moi, je ne t'avais pas entendue.
-Élisabeth, il faut que je te dise, le cadeau, le cadeau de William.
-Oui?
-Et bien, il l'a vraiment apprécié. Tout comme le vôtre d'ailleurs.
-Et il est tellement reconnaissant qu'il lui faille passer par toi pour nous le faire savoir?
-Élisabeth, il ne faut pas lui en vouloir. C'est de ma faute. C'est moi qui lui ai dit que je m'en occuperais.
-Ah, bien. Alors aux autres, je dis quoi?
-Passe-leur le mot que William a apprécié.
-Très bien.
Je la saluai brièvement et montai dans ma Honda. Voyant qu'elle restait là sur le côté à faire le pied de grue, je descendis ma vitre et la regardai une dernière fois. Elle se pencha vers moi et me dit :
-Il est resté chez moi, mardi soir.
Je demeurai silencieuse ne sachant pas quelle réponse elle attendait de ma part.
-Et… il n'a pas couché dans ma chambre d'ami…
Encore muette, j'attendis qu'elle mît fin à ma torture.
-Merci encore Élisabeth. Sans toi, tout ça n'aurait pas pu se produire aussi rapidement… si tu vois ce que je veux dire…
-Heureuse d'avoir pu t'être utile… Bonne fin de semaine Caroline.
Après un dernier salut de sa part, je décollai et pris la direction de la baie des Capucins, peu intéressée par le paysage et par la beauté qui m'environnait. Un sentiment de lassitude m'envahit peu à peu au point que je rebroussai chemin et décidai plutôt d'aller faire un tour dans mon coin préféré, près des gros rochers. J'y restai une heure, pendant laquelle j'essayai de retrouver un semblant de paix intérieure. J'y parvins assez bien pour reprendre la route dans un état d'esprit très différent de celui de mon arrivée.
La fin de semaine se passa sans heurt si ce n'était que je travaillai beaucoup sur le dossier « Fourchette bleue ».
Une autre semaine plus tard, le projet était en cours de développement et l'accueil des propriétaires de poissonneries avait été excellent. Les restaurateurs avaient aussi bien réagi. Deux chefs particulièrement intéressés s'étaient même déjà mis à la tâche et cherchaient les meilleures recettes possibles pour faire découvrir les fruits de mer méconnus et habituellement dédaignés par le grand public. J'avais utilisé presque tout mon temps libre pour aller rencontrer les grossistes et j'étais contente de voir que l'idée prenait forme peu à peu. Durant la seconde réunion du comité, j'étais quasiment la seule à présenter des résultats concrets. Charles me complimentait constamment et ne se gênait pas pour me citer en exemple. À chaque fois pourtant, cela me mettait mal à l'aise. Pas face à Anne bien sûr, mais par rapport à Charlotte surtout qui travaillait énormément aussi, mais dont les résultats n'étaient pas visibles encore. Après tout, j'étais impliquée dans la phase 1 du projet. Charlotte serait la vedette de la phase 2. À deux reprises cette même semaine, je restai bien après mes heures de travail pour travailler sur le dossier. Une autre idée venait de prendre forme dans mon esprit, mais je voulais la pousser le plus loin possible avant de la présenter au comité.
Lorsque j'arrivai au travail le vendredi matin, Joëlle me demanda de rappeler le chef du restaurant situé tout près du port. Je m'empressai de prendre contact avec lui. Il voulait que je vinsse manger à son restaurant dans la soirée, afin qu'il puisse me faire goûter à quelques recettes dont il était particulièrement fier et qu'il croyait prometteuses. Il me suggéra alors d'emmener quelqu'un d'autre avec moi. Je lui confirmai que j'y serais et que je trouverais bien quelqu'un avec qui y aller. Mais Lucie et Steve avaient déjà des engagements pour la soirée, ce qui me força à me tourner vers Charlotte. Lorsque je la rejoignis à l'heure du dîner et que je lui fis part de cette invitation, elle s'excusa et m'expliqua qu'elle devait aller chez sa mère pour la fin de semaine puisque celle-ci était souffrante. Un peu paniquée, je me résignai à demander la même chose à Paul, puis finalement à Caroline. Paul ne travaillait pas cette journée-là et Caroline devait déjà sortir avec William. Résignée à y aller seule, je travaillai un peu plus tard que d'habitude afin de mettre de l'ordre dans mes papiers. Je m'étais installée dans la salle de conférence et avais branché mon lecteur MP3 puisque je souhaitais me détendre tout en classant mes affaires. J'étais là depuis 15 minutes lorsque mon patron pénétra dans la pièce.
-Oh, Élisabeth! Que faites-vous encore là?
Comme j'avais mes écouteurs sur les oreilles, je ne l'entendis pas. Ne voulant pas me faire peur, il s'approcha lentement de moi et attendit que je le découvrisse.
-Oh, mon Dieu! M'écriai-je en sursautant tout de même.
-Désolé. Je ne voulais pas vous faire peur.
-Pardon? Lui demandai-je après avoir éteint mon lecteur MP3.
-Je ne voulais pas vous faire peur! Répéta-t-il finalement.
-Ouais. Je suis désolée. Ne vous en faites pas, je vais tout ranger… Répliquai-je en montrant mes papiers.
-Oh… je ne m'en fais pas pour ça. C'est juste que… il n'est pas normal de demeurer aussi tard au bureau, un vendredi soir.
-Oui. Vous avez raison, mais c'est justement en attendant de me rendre à un rendez-vous que je reste ici.
-Ah bon! Vous allez où?
-Je suis attendue par Alexandre, le chef du restaurant du Quai.
-Vous avez rendez-vous avec lui?
-Oui! En fait non, il ne s'agit pas d'un rendez-vous galant. Il veut me faire goûter à de nouvelles recettes, c'est pour le projet.
-Et vous y allez seule?
-Oui. Toute seule. Personne d'autre n'était disponible.
-Je vois.
Un silence régna dans l'immense salle.
-Vous savez quoi?
-Non?
-Je vais annuler mon rendez-vous de ce soir et vous accompagner.
Songeant à sa sortie avec Caroline, je protestai vivement.
-Il est plus que temps que je m'implique dans le projet et je n'avais rien de vraiment important ce soir de toute façon. M'intima-t-il, ne me laissant pas le choix.
«Caroline ne sera pas contente d'être considérée comme quelque chose de peu important… Enfin… de toute façon… que puis-je y changer… c'est lui le patron.»
Il me quitta donc quelques instants pour aller ranger ses affaires et se rendre libre pour la soirée. Aussitôt seule, je débranchai mon lecteur MP3, rangeai mes papiers tout en rageant contre ma trop grande honnêteté.
«Bravo ! T'es forte ma fille…»
Si seulement j'avais pu avoir la présence d'esprit de m'inventer un cavalier, il ne se serait pas imposé ainsi. Je ramassai mon sac et mes effets personnels et me dirigeai vers la réception où nous avions convenu de nous retrouver.
William arriva deux minutes après moi avec un sourire de contentement qui acheva de m'irriter.
-Mettez vos effets dans le coffre de votre voiture et venez me rejoindre devant la mienne. Nous marcherons jusqu'au restaurant.
Le restaurant était plein à craquer, mais Alexandre prit le temps de venir nous saluer personnellement. Il fut très reconnaissant à William de s'être déplacé et nous conduisit dans une petite section à l'écart que je n'avais jamais vue.
-Voilà… ici, personne ne viendra vous déranger.
«Il ne manquait plus que ça… mon patron et moi dans une pièce très intime. Mais qu'est-ce qui m'a pris?» Merci Alexandre… mais on aurait très bien pu se contenter d'une table dans la grande salle…
-Oui je sais, mais je veux que vous puissiez vous concentrer sur ce que vous mangez.
-Merci Alexandre, en ce qui me concerne, j'apprécie énormément votre initiative. Le félicita mon compagnon.
Après nous avoir suggéré de prendre un verre de vin blanc en guise d'apéritif, Alexandre prit congé pour aller préparer nos entrées.
Dès que nous eûmes nos verres pleins, William leva le sien vers moi sans me quitter des yeux.
-Je lève mon verre à cette soirée.
-À cette soirée. L'imitai-je sans mettre autant d'emphase que lui.
J'avalai une gorgée rapidement sentant toujours le regard de William sur moi.
-Vous faites du beau travail sur ce projet Élisabeth. Je suis très content de vous.
-Merci. Je me sens très possessive avec ce projet soulignai-je, sarcastique.
-Ça paraît et c'est tout à votre honneur.
Un silence lourd s'installa que je décidai de briser.
-Caroline n'était pas trop déçue pour ce soir?
-Caroline? Pourquoi serait-elle déçue?
-Vous aviez des plans, je crois? Non?
-Des plans, moi? Avec Caroline?
-Oh, c'est rien. Je croyais que vous aviez rendez-vous tous les deux
-Non. Le seul rendez-vous que j'avais c'était avec un kayak au centre Valmont.
Comme je le regardai avec de grands yeux, William sentit le besoin de se justifier.
-Eh oui, c'était mon anniversaire cette semaine, mardi dernier en fait. Caroline m'a offert un certificat cadeau pour aller faire du kayak de mer et j'avais réservé une première sortie pour ce soir.
-Dommage que vous ayez dû annuler.
-Je peux utiliser mon certificat quand je veux. Ce soir, je préfère de beaucoup être ici avec vous.
Comme je le regardais sans rien répondre toute préoccupée encore par la trahison de Caroline, William me prit la main pour la serrer dans la sienne.
-Je veux que nous profitions de cette soirée pour apprendre à mieux nous connaître, Élisabeth.
-Euh, oui. Balbutiai-je. Mais Alexandre souhaite avant tout que nous nous intéressions aux plats qu'il nous a préparés.
-L'un n'empêche pas l'autre.
-En effet.
Je dégageai ma main aussitôt que le chef Alexandre revint avec nos deux entrées. Il posa devant nous une espèce de crabe que j'avais l'habitude de retrouver dans nos paniers, mais jamais dans une assiette.
-Vous m'en donnerez des nouvelles.
-Merci Alexandre. Le remerciai-je aussitôt.
Alexandre nous quitta rapidement, probablement anxieux de surveiller le prochain plat.
-Hum! C'est vraiment bon. Qui l'eut cru? Admis-je réellement surprise.
-C'est un crabe violon qu'on mange, n'est-ce pas?
-En effet, c'est même ceux que l'on ramasse le plus souvent dans nos paniers.
-Eh bien, le crabe des mers pourrait bien être détrôné sous peu.
Les plats se succédant les uns aux autres – sans que je ne puisse rien leur reprocher – pas plus qu'à mon voisin d'ailleurs, j'en vins à croire que le vin était seul responsable de l'état d'euphorie dans lequel je me trouvais présentement. William m'apparaissait charmant et très attirant ce qui n'était pas normal. J'oubliais trop facilement qu'il était censé sortir avec Caroline – quoique je m'expliquasse mal qu'il eût prétendu le contraire au début du repas. Nous parlâmes de tout et de rien comme deux bons amis tout en échangeant nos impressions sur les délicieux plats que notre hôte nous apportait.
-Vous étiez vraiment émouvante lors de votre fête de famille, vous avez beaucoup de talent.
-Je m'y suis amusée surtout, j'aime beaucoup ma famille.
-Ils semblent vous apprécier tout autant.
-Nous sommes tous très unis, c'est vrai.
-Je vous envie.
-Pourquoi ?
-Je viens d'une famille très divisée. Mes parents se sont séparés lorsque j'avais cinq ans et bien que je ne sois pas enfant unique… je ne vois que très rarement les autres membres de ma famille…
-Oh! Ça n'a pas dû être très facile pour vous?
-Non en effet. Mais je ne veux pas que nous parlions de ça. La soirée est trop belle pour que nous perdions notre temps à ressasser les mauvais souvenirs. Alexandre?
-Oui… monsieur Darcy.
-Vos plats étaient tous très prometteurs.
-Mais c'est que j'en ai d'autres en réserve.
-Quoi?
Cette fois, ce fut moi qui réagis. J'avais le ventre plein, j'étais un peu ivre et je ne voulais pas que cette soirée s'éternisât. William devenait bien trop intéressant.
-Je n'ai plus de place, Alexandre. Rétorquai-je en posant ma serviette de table sur mon assiette.
-Très bien. Je vais m'arrêter là pour cette fois-ci. Mais vous devez me promettre de revenir la semaine prochaine pour goûter aux autres plats.
-Je crois que c'est mieux ainsi. Je suis d'accord. Conclut William à ma place.
Voyant que William s'apprêtait à sortir son porte feuille pour le payer, Alexandre l'arrêta aussitôt pour lui faire comprendre que puisqu'il s'agissait d'une expérimentation, le repas était gratuit. J'essayai de protester, mais sans succès. Alexandre nous expliqua qu'en cuisine, c'était toujours ainsi que ça passait. Compte tenu que l'idée venait de nous, il était normal que nous soyons mis à contribution pour essayer les plats et les juger. Alexandre écouta ensuite nos commentaires, satisfaits de voir que ceux-ci allaient dans le même sens que les siens.
Lorsque nous quittâmes le restaurant, William marchait lentement et ne semblait pas pressé de retrouver sa voiture. Pour ma part, j'aurais bien pris les jambes à mon cou, mais comme il s'était agrippé à mon bras, je n'eus d'autre choix que de marcher à son rythme. J'avais conscience que William avait beaucoup bu durant le repas (plus que moi en tout cas), mais ce fut seulement là, dehors, que je remarquai à quel point il semblait affecté par l'alcool.
-Vous savez que vous m'intriguez Élisabeth.
-Ah oui! Pourquoi?
-Vous semblez tout le temps si sûre de vous. En toutes circonstances. Tout le monde vous aime d'ailleurs.
-Tout le monde? Oh non, pas tout le monde.
-En tout cas moi, je vous aime bien.
S'étant tourné pour me faire face, William penchait la tête et fixait mes lèvres d'une manière très équivoque.
-Merci patron.
J'avais fait exprès d'utiliser son titre. Je voulais qu'il réalisât que la femme qui était devant lui était aussi son employée. Mais j'aurais été bien embêtée de dire qui j'essayais de protéger lorsque je le repoussai doucement.
-J'ai très envie de vous embrasser. Me déclara-t-il en s'arrêtant pour me dévisager.
-Ce n'est pas une meilleure idée que la dernière fois.
-Vous savez quoi?
-Non, mais j'imagine que vous allez me le dire…
-Je ne suis pas en mesure de prendre le volant tout de suite…
-Pas du tout en fait.
-Je veux aller marcher sur la plage avec vous.
-Je ne peux pas William.
-Si vous pouvez. Vous n'avez qu'à me suivre…
Il se pencha de manière à atteindre ses pieds, retira ses deux souliers, ses chaussettes et entreprit de rouler le bas de son pantalon. Je le regardai interloquée, ne sachant pas encore ce que j'allais faire.
-Allez Élisabeth, venez me rejoindre.
-Il se fait tard…
Il était déjà un peu loin et s'éloignait du quai. Après avoir jeté un œil vers nos voitures, les deux seuls véhicules encore stationnés devant le musée, je me convainquis qu'ayant trop bu moi-même, je devais attendre un peu avant de prendre le volant. La soirée était encore jeune, il ne faisait pas froid et j'étais avec un homme que somme toute, je trouvais intéressant.
«Très intéressant. De plus en plus intéressant, malheureusement.»
En posant mon pied sur la plage à mon tour, je constatai que William était déjà assez loin de moi. Il marchait nonchalamment, faisant traîner ses pieds dans le sable. J'accélérai le pas pour le rejoindre. Arrivée à sa hauteur, je remarquai que la chemise de William était sortie de son pantalon et qu'il l'avait détachée afin de laisser le vent courir sur sa peau.
«Oh qu'il est beau» pensai-je, incapable de regarder ailleurs.
Il était vraiment séduisant avec sa chemise blanche toute grande ouverte, son pantalon noir roulé jusqu'aux genoux et les cheveux en désordre. Il avait l'air d'un pirate, mais d'un pirate diaboliquement «sexy». Les yeux toujours fermés, il laissa sortir un long soupir avant de confier à mon intention, même si je n'avais rien dit encore pour lui faire comprendre que j'étais arrivée à côté de lui :
-C'est tellement agréable d'être ici avec vous… maintenant… Vous ne trouvez pas?
-Euh… oui.
Il laissa tomber ses deux bras le long de son corps tout en s'esclaffant.
-Vous êtes tellement drôle.
-Tant mieux si vous vous amusez.
-Détendez-vous Élisabeth. Vous n'avez rien à craindre de moi
-Si vous le dites.
-En fait non. C'est un mensonge. Rajouta-t-il en s'esclaffant. Vous avez tout à craindre de moi… Surtout maintenant.
-Oh oui.
Comment expliquer que je fus incapable de fuir aussitôt que je le vis se retourner vers moi et s'approcher lentement, tel un prédateur. Ses yeux plongèrent dans les miens et me tinrent captifs. Il me souffla qu'il me trouvait belle et désirable et me le prouva en enfouissant ses deux mains dans ma chevelure en désordre de chaque côté de ma tête. Ma raison m'intima de me sauver alors qu'il en était temps et de courir vers le quai, mais mon corps avait sa propre volonté et refusait de bouger. Profitant de mon immobilité qu'il prenait pour une forme d'acceptation, William pencha la tête vers moi, aussi lentement que ce lui fut possible et posa ses lèvres fraîches sur les miennes. Un éclair me traversa le corps à l'instant où sa langue franchit la barrière de mes lèvres sans même rencontrer de résistance. Je lui laissai le champ libre pour approfondir le baiser qu'il m'offrait et m'approchai davantage de lui. Je posai une main sur sa poitrine et l'autre derrière sa nuque comme pour m'assurer qu'il ne s'éloignerait plus. Je ne voulais pas réfléchir. Je fermai mon esprit aux images qui montaient d'elles-mêmes, me montrant les éventuelles complications qu'une relation avec mon employeur pouvait m'apporter. Lorsqu'une image révélant la réaction de Caroline me sauta au visage, je gémis de déplaisir et tentai de le repousser.
Surpris, celui-ci me replaça contre lui. Il posa ma tête contre son torse et me serra dans ses bras avec affection.
-Je sais. Moi aussi je trouve que tout ça va trop vite.
Soulagée que ses pensées fassent écho aux miennes, je me redressai à nouveau, brisai l'étau de ses bras et le fixai dans les yeux.
-Nous ne pouvons pas faire ça.
Une soudaine douleur traversa son regard et sa bouche se tordit en un pli cruel.
-J'en ai assez de toujours faire ce qui doit être fait. Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire ce qui me plaît?
Il me relâcha et se mit à marcher de long en large, en proie à une colère aussi subite que surprenante. Je ne dis mot, convaincue qu'il n'était même plus conscient de ma présence.
-Toute ma vie j'ai été contraint de cacher mes sentiments, de les réprimer… sous prétexte que… que les sentiments sont des marques de faiblesse…
Ses idées s'entremêlaient et les mots sortaient de sa bouche de manière assez incohérente. J'attendis que la tempête passât et qu'il se calmât. Lorsqu'enfin il se tut, je restai derrière lui, ne sachant comment réagir. Il s'était écarté de moi et faisait face à la mer. Les vagues montantes lui touchaient presque le bout des pieds. Comme il ne bougeait plus et scrutait l'horizon devant lui, j'avançai sans bruit et me plaçai à ses côtés. Je ne voulais pas qu'il sentît ma présence comme une menace ou qu'il se sentît mal à l'aise de s'être laissé aller devant moi.
-Je suis désolé Élisabeth. Je n'aurais pas dû vous embrasser. Ni là, ni la dernière fois. Vous avez parfaitement raison, c'était une erreur.
Au lieu de me faire plaisir, ces paroles réveillèrent une sourde colère en moi. J'étais blessée d'être rejetée et je voulais qu'il souffrît autant que moi.
-Vous avez raison. Je pourrais vous poursuivre pour harcèlement.
Le regard noir qu'il posa sur moi me donna le courage dont j'avais besoin pour partir. Je me détournai, avançai en direction du quai et accélérai la cadence tout en sachant qu'il ne me suivrait pas, pas après ce que je venais de lui dire. Sur le quai, je retrouvai mes sandales, posées à côté de ses propres souliers. Blessée dans mon orgueil et pas du tout soulagée par ma petite riposte, je saisis l'occasion de me venger en ramassant ses chaussures et ses chaussettes pour les lancer dans des directions différentes. Tant mieux si ceux-ci se retrouvaient dans la mer ! Avant de remonter dans mon véhicule, j'osai jeter un œil sur sa silhouette pour constater qu'il avait repris sa marche sur le bord de la mer, dans la direction opposée à la mienne, comme si je n'avais jamais été auprès de lui. J'étais en colère, oui c'est vrai, mais pas seulement contre lui. J'étais aussi fâchée contre moi qui n'avais pas pu m'empêcher d'éprouver des sentiments pour lui et contre mon corps qui l'avait désiré. S'il avait continué à m'embrasser, nous aurions certainement fait l'amour, là, sur la plage. Il y avait si longtemps que je n'avais pas été aussi prête de le faire. Et ce n'était pas comme si je le faisais souvent. Au contraire, je n'avais eu qu'un seul amant pendant quatre ans, mais je l'avais perdu violemment lorsqu'il avait été renversé par un chauffard alcoolique. Sa perte avait d'ailleurs déclenché mon départ de Montréal. S'il était encore en vie aujourd'hui, nous aurions certainement une famille à nous. Mais même avec mon défunt petit ami, le désir n'avait jamais été aussi violent, aussi brutal. J'allais devoir contenir mes sentiments et brider mes envies. Je repensai à la phrase qu'il m'avait lancée avant que je ne l'abandonnasse sur la plage.
«Je suis désolé Élisabeth… je n'aurais pas dû vous embrasser… ni là… ni la dernière fois. C'était une erreur…»
J'aurais dû le savoir, j'aurais dû deviner qu'un homme qui dit avoir été élevé à cacher et à réprimer ses sentiments ne pouvait pas considérer les baisers autrement que comme des erreurs. Pauvre Caroline… pauvre de moi aussi… par la même occasion.
«Suis-je amoureuse de lui?» M'interrogeai-je alors, sérieuse pour la première fois.
Se poser la question n'était-ce pas déjà y répondre ? Et d'ailleurs, qui peut dire avec certitude à quel moment on commence à aimer quelqu'un ? Certainement pas uniquement quand il nous en donne la permission, ni même lorsqu'on est sûr que nos sentiments sont partagés. Non, définitivement pas. Chaque situation, chaque amour est nécessairement différent. L'idéal ne serait-il pas de trouver une manière de revenir en arrière, de savoir comment contrer l'attirance qu'on éprouve – contre notre gré – pour une personne ? À condition de le vouloir évidemment. Car – d'après ce que j'en savais personnellement, l'amour est un soleil très attirant. Un soleil devant lequel on devient tous aussi suicidaire qu'Icare. On se lance dans le vide au risque de se brûler les ailes.
«Alors, es-tu amoureuse de lui?» Me narguai-je en jetant un œil dans mon rétroviseur. Une minute plus tard, je m'arrêtai sur le bord de la route, pestant contre l'absence d'essuie-glace au bord de mes yeux.
...À suivre...
Miriamme
N'oubliez pas de me faire connaître vos impressions...
