•
• •
Au bout de deux interminables mois de thérapie, Katherine commençait doucement mais sûrement à voir quelques évolutions positives dans son comportement journalier. Tout le monde dans la banlieue de Wisteria Lane était d'accord pour dire qu'elle semblait se sentir légèrement mieux. Ils semblaient d'ailleurs voir son avancée vers la guérison plus clairement qu'elle-même. Et, contrairement à ce qu'elle voulait bien penser, ils étaient bien loin d'avoir tord. Pour prouver à sa mère leur bonne foi, Dylan s'amusait à lister les différences entre avant et après la thérapie. Cela aidait beaucoup Katherine à prendre conscience des changements. À présent, elle dormait du sommeil du juste, n'enchaînait plus les cauchemars, ne se réveillait plus en pleine nuit, ne cassait plus la moindre vaisselle et passait le plus de temps possible à l'extérieur en compagnie de ses amies et de sa fille. Avec l'aide des hommes du quartier, elle avait trouvé la force de complètement réaménagé la chambre anciennement occupée par Robin de manière à obtenir une simple chambre d'ami toute neuve. Et grâce à tout cela, Katherine en était présentement persuadée: pouvoir mettre des mots sur ce qu'elle ressentait chez le psychologue et être forcée de prendre son traitement médicamenteux de manière quotidienne l'aidaient grandement à stabiliser sa peine de cœur.
À vrai dire, si elle se sentait aussi bien c'était uniquement parce qu'elle était presque pleinement satisfaite de sa nouvelle vie. Presque. Chaque fois qu'elle rentrait chez elle après une sortie, un immense bonheur se déversait dans son être fragile jusqu'à prendre entièrement possession d'elle. La seule présence de Dylan lui réchauffait le cœur. En sa compagnie, elle retrouvait le sentiment tout-à-fait appréciable d'être utile à quelque chose. Elle reprenait conscience de l'une des nombreuses raisons de sa présence en ce monde: elle se devait d'accomplir à la perfection son rôle de mère. Mais elle allait bien vite en besogne dans ses déductions. Elle n'était pas née uniquement pour cela. Elle se devait de vivre sa vie de femme. Étant punie de toute relation amoureuse jusqu'à nouvel ordre pour protéger sa santé mentale déjà bien abimée, elle n'avait d'autres choix que de se réfugier dans un autre monde qu'elle chérissait tout autant. Elle mettait alors d'avantage en avant son étiquette de Maman, au prix de toutes les autres.
À cause de cela, les deux femmes n'avaient que très peu passé de temps séparées l'une de l'autre depuis l'arrivée de Dylan à Wisteria Lane ce qui déplaisait fortement au psychologue de Katherine pour la seule et unique raison qu'elle faisait à nouveau une erreur monumentale dans son parcours vers la guérison: elle se nourrissait d'un contentement éphémère. Car c'était un fait: Dylan n'était plus une enfant. Elle avait sa propre vie maintenant. Elle était en couple. Son petit ami l'attendait impatiemment dans leur appartement à l'autre bout des États-Unis d'Amérique. Comme toutes jeunes femmes, elle se devait de vivre ses propres expériences plutôt que de subir à tord celles de sa mère. Même si cela lui faisait le plus grand bien, Katherine ne pouvait pas se permettre de monopoliser éternellement sa fille au risque de la voir sacrifier sa propre vie pour enjoliver la sienne. Avec l'appui de son psychologue, Katherine prit alors la dure décision de renvoyer Dylan chez elle.
•
• •
Quelques jours après avoir appris que, d'après son psychologue, Dylan lui portait préjudice, Katherine prit la difficile décision d'annoncer à sa fille qu'elle ne pouvait pas rester à Wisteria Lane afin de veiller sur elle. En fin de soirée, après une énième séance de thérapie, elle ouvrit lentement la porte d'entrée de sa maison. Sans trop attendre, elle referma la porte derrière elle, ôta son trench coat pour femme blanc, le posa soigneusement sur le canapé et se rendit dans la cuisine pour se préparer un cappuccino. Elle mit la machine en route, sortit la sucrière, saisit un sucre, le cassa en deux et plaça une des deux moitiés dans une tasse en verre double paroi. Elle se rendit soudain compte du peu de bruit provenant de la maison. Elle tendit l'oreille, histoire d'être un peu plus attentive, et frissonna. La maison était étrangement silencieuse, ce soir.
Une fois sa boisson chaude prête puis engloutie, elle monta l'escalier à la hâte. Elle marcha discrètement dans les couloirs. Ses yeux se portèrent rapidement sur la porte fermée de la chambre autrefois occupée par Robin. Elle passa sa main sur le bois et soupira. Elle tourna le regard vers la porte de sa chambre qui, elle, était grande ouverte. Lorsque Katherine s'y avança, elle découvrit que Dylan était sagement assise sur le côté gauche du lit, côté qu'elle s'était appropriée au bout de deux mois de présence ici, et qu'elle lisait un roman en français dans le texte avec une extrême concentration.
Katherine fit la moue. Sa fille était si bien, calme et détendue comme jamais. Katherine ne voulait pas la déranger. Elle voulut redescendre l'escalier et s'installer devant la bibliothèque dans l'espoir de plonger elle-même dans la lecture. Mais elle ne pouvait pas se permettre de repousser à plus tard l'échéance. Si elle en faisait autrement, elle n'aurait jamais la force de demander à sa fille de quitter la maison tant elle avait la nette impression d'avoir besoin d'elle. Le psychologue avait raison: Katherine était terrifiée à la simple idée d'être confrontée aux malheurs de la solitude. Un peu comme le principe du vaccin, elle devait apprendre à combattre le mal par le mal et vivre seule face à elle-même pendant un long moment.
Katherine respira un grand coup avant de se lancer. Elle frappa timidement à la porte. Dylan ferma son livre d'une traite et leva les yeux vers sa mère. Katherine sourit. Elle s'avança vers sa fille, s'assit sur le lit et prit une profonde inspiration.
_ J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle, déclara Katherine. Je te laisse l'honneur de choisir par laquelle je dois commencer.
_ La bonne, répondit Dylan.
Un court silence s'installa entre les deux femmes. Excitée à l'idée de peut-être connaître la fameuse bonne nouvelle, Dylan fit un geste brusque qui entraîna son roman dans une chute soudaine au sol. Elle jura, ce qui poussa Katherine à froncer les sourcils, se pencha en avant et récupéra son livre dans un gémissement sourd. Elle se redressa, sourit et le posa sur la table de nuit de sa mère.
_ Laisse-moi deviner: tu en as fini avec les médicaments?, s'exclama-t-elle.
_ Non, Sweetheart. Je suis toujours sous antidépresseurs. Cela dit, je suis en voie de guérison. Mais, et j'enchaîne de suite par la mauvaise nouvelle, mon psychologue pense qu'il serait mieux pour moi que…
Katherine s'arrêta dans son discours. Le simple fait d'imaginer sa fille quitter une nouvelle fois la maison familiale lui déchirait le cœur. Mais elle n'avait pas le choix. Il fallait absolument se lancer au risque de ne jamais retrouver ses esprits. Soudainement inquiète, Dylan l'interrogea du regard. Katherine tendit la main vers le visage de sa fille pour lui caresser tendrement la joue.
_ Il serait mieux pour moi que tu quittes la maison, finit-elle par dire.
Dylan déglutit. Katherine pouvait en mettre sa main à couper. Elle avait vu sa fille déglutir après sa soudaine annonce.
_ Oh. Okay, dit Dylan. Demain matin, à la première heure, j'emballerais mes affaires.
Katherine s'étonna de la réaction de sa fille.
_ Pas de cris? Pas de larmes? Pas de « mais »? Pas de reproches? Même pas de petite scène? Je pensais que tu m'aimais plus que ça!
Dylan rit. Elle s'approcha de sa mère et lui attrapa tendrement les mains.
_ Ne t'inquiète pas pour cela, je t'aime. Je t'aime tout tout tout fort, ma petite Maman. Mais il faut que tu saches que ce qui est bon pour toi est bon pour moi. Je ne veux que ton bonheur. Vraiment. Je suis venue pour te soutenir, mais si ton psychologue n'est pas de cet avis, je préfère me retirer. Je ne te dis pas que cela ne me fait pas de la peine, parce que j'ai été très heureuse de me retrouver si proche de toi ces deux derniers mois, mais je sais que tu veux guérir par-dessus tout alors si mon départ peut t'aider, je suis prête à m'obliger à m'éloigner à nouveau de toi.
Katherine se mordit la lèvre. Elle attrapa sa fille dans ses bras et l'embrassa sur le front. Elle lui murmura un tendre « je t'aime » à l'oreille.
_ Tu m'étonnes un peu plus de jour en jour, Honey. Bon sang, chuchota-t-elle, je suis si fière de la femme que tu es devenue. Adulte. Mature. Et jolie de surcroit.
_ Tu sais, il me semble que j'ai de qui tenir, dit Dylan dans un sourire.
Dylan resserra leur étreinte. Mère et fille restèrent un moment immobile jusqu'à ce que Katherine entende Dylan renifler. Elle fronça les sourcils. Pour éviter de craquer elle-même, Katherine s'amusa à dessiner avec ses doigts des boucles sur ses cheveux châtains de sa fille. Cependant, elle finit par la relâcher et observa un moment le visage de Dylan. Son nez était rougi par la peine.
_ Ah non, tu n'as pas le droit de pleurer, Dylan. Sinon je vais moi aussi m'y mettre et finalement, prisonnières d'un cercle vicieux, nous n'arrêterons plus, dit Katherine avant de sangloter à son tour.
Elles finirent par sécher leurs larmes après un long moment. Une fois plus ou moins remise de ses émotions, Katherine saisit une boîte à mouchoirs sur sa table de nuit, en sortit deux, en prit un et tendit l'autre à sa fille. Dylan s'en empara et se moucha gracieusement avec. Katherine passa le sien sous ses yeux pour enlever toute trace de maquillage rebelle. Elle s'allongea sur le lit. Dylan posa sa tête sur le ventre de sa mère et ferma les yeux. Perdre du temps à se lamenter n'était pas une bonne chose. Elles allaient profiter l'une de l'autre jusqu'au bout de la nuit.
•
• •
Le lendemain matin, lorsque les premiers rayons de soleil traversèrent les rideaux, Dylan se réveilla. Elle ne put s'empêcher de grincher à la simple conclusion de s'être endormie. Elle aurait aimé veillé toute la nuit pour profiter au maximum de la compagnie de sa mère mais le destin en avait décidé autrement. Elle réveilla sa mère en douceur, l'embrassa sur le nez et sortit du lit. Elle s'étira. Katherine lui proposa de prendre tranquillement un petit déjeuner au rez-de-chaussée avant de commencer à préparer son départ. Dylan accepta avec joie. Bras dessus, bras dessous, elles descendirent lentement l'escalier pour se rendre à la cuisine. Katherine se posta devant les fourneaux, enfila un tablier autour de sa taille et proposa à Dylan une multitude de gourmandises pâtissières. Au bout de plusieurs minutes de discussion, elles se mirent d'accord sur le fait de dévorer du pain perdu. Dylan, malicieuse de nature, posa tout de même ses conditions.
_ Je le veux avec du sirop d'érable maison.
Katherine acquiesça. Elle sortit les ingrédients du réfrigérateur. Soudain, elle se tourna vers Dylan en souriant.
_ Rassure-moi, tu n'as pas de soutien-gorge bleu et de petit culotte assortie?
_ Non. Pourquoi?, s'étonna Dylan.
_ Oh, pour rien. Une réminiscence soudaine.
_ Robin, je suppose.
_ Je n'en parlerais sûrement pas avec toi, Dylan..., dit Katherine, dans un sourire.
•
• •
Après avoir longuement rassemblé les affaires de Dylan, les deux femmes foncèrent à l'aéroport. Elles restèrent un moment assises à discuter dans l'immense hall. Lorsque le vol de Dylan fut appelé, Katherine sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Elle attrapa tendrement sa fille dans ses bras pendant ce qui sembla une éternité. Lorsqu'elle relâcha enfin son étreinte, elle l'embrassa sur la joue. Dylan sourit, dit à sa mère qu'elle l'aimait, lui fit un dernier signe de la main avant de saisir la poignée de sa lourde valise. Katherine resta un instant immobile au milieu de l'aéroport afin de voir sa fille s'éloigner. Lorsque Dylan disparut enfin derrière une porte à double battant, Katherine laissa une larme s'échapper de ses yeux couleur olive.
