Tout d'abord, merci à Youk sans qui cette histoire ne serait pas aussi agréable à lire. C'est une correctrice très minutieuse. Je vous remercie toutes pour votre patience puisque chaque chapitre doit être retravaillé par moi d'abord, avant d'être corrigé par Youk. Sans compter que nous sommes toutes deux très occupées.

Merci à Laurence, Juliette, Fumeseck666, France-ena, Yo et Lilouth33 pour vos charmants messages. Je comprends votre désir de connaître les motivations de William, mais je ne peux rien vous révéler. Dans cette histoire, nous ne suivons que la belle Élizabeth dans ses réflexions. Lorsqu'il lui parlera, on comprendra. Pas avant !

Message pour Yo : De plus, pour ce qui est de ma possible présence sur les photos du site web de l'Exploramer, non je n'y apparais pas. Je n'ai jamais résidé en Gaspésie non plus (sauf chaque été pour les vacances). Par contre, le projet Fourchette bleue existe réellement et on voit une photo de sa conceptrice sur le site en question. Je l'ai déjà rencontrée en personne. C'est une jeune femme extraordinaire qui fait un travail exceptionnel pour la région. Merci encore Yo pour ton intérêt pour ce coin du Québec que j'adore et où ma cousine France vit en permanence avec son beau Daniel.

Cinquième partie

Le reste de la fin de semaine, je le passai à prendre soin de moi et à me gâter. Je lus beaucoup, écrivis tout autant et flânai sur la plage à la rencontre de plusieurs membres de la famille avec qui j'avais plaisir à converser sur tout et rien. J'appréhendai avec raison le dimanche soir avec le retour du stress et l'anticipation du lundi matin. Avant de me coucher, contrairement à mon habitude, je me préparai un lunch, sachant que je gagnerais à passer le moins de temps possible dans le Musée. Je n'aurais qu'à convaincre Charlotte et Lucie – à supposer que celles-ci fussent présentes évidemment – de venir manger avec moi sur le quai. Comme je l'avais prévu, le sommeil vint difficilement et mon traître de corps frémissait à la seule idée de revoir William le lendemain.

Lundi matin, dès 7h30, je passai la porte à moitié soulagée parce que sa voiture n'était pas stationnée derrière le Musée. Anne me remit mon horaire et me demanda des nouvelles du souper au restaurant. Je lui fis une brève description de ma soirée, sans mentionner évidemment que le patron m'avait accompagnée. Je quittai Anne sans regret lorsque Caroline m'interpella à son tour pour passer dans son bureau.

-Alors Élisabeth? Comment était ta fin de semaine?

-Bien. Tout à fait normal, rien de spécial. Balbutiai-je avant de lui demander : Et toi?

-Oh, la mienne a été extraordinaire!

Voyant que j'attendais la suite en restant silencieuse, elle s'approcha de moi et me lança subitement d'un air coquin : On a passé toute la fin de semaine au lit.

Une vive chaleur me brûla les joues et je me retins juste à temps…

«Je n'allais quand même pas lui demander des précisions.»

Je me contentai simplement de reprendre ses paroles, sachant qu'elle ne résisterait pas à la tentation et qu'elle me donnerait autant d'informations qu'à son habitude.

-Toute la fin de semaine?

-Oui. Vendredi, samedi et même dimanche matin.

Alors, contre toute attente et avant même que je ne songeasse à lui dire que William était avec moi vendredi soir, elle ajouta cette précision, encore plus mielleuse :

-Bof! Le vendredi, il est arrivé très tard et à pied. Il m'a avoué, tout gêné, qu'il n'avait pensé qu'à moi en marchant sur la plage en direction de chez moi.

Il me restait un petit détail à éclaircir afin de savoir lequel des deux étaient le plus menteur.

-Pourquoi est-il arrivé chez toi si tard? N'aviez-vous pas rendez-vous vendredi soir?

-Eh bien, en fait, ce n'était pas exactement un rendez-vous, j'avais simplement prévu d'aller assister à son premier tour de kayak.

Je restai silencieuse, attendant la suite.

-Mais il m'a appelée un peu avant souper pour me prévenir qu'il n'utiliserait pas son certificat ce soir-là…

Là, je ne pouvais décidément plus me taire. «Ne venait-elle pas de me tendre la perche?»

-Ah, oui, le coupon que nous lui avions offert.

-Oui et non. En fait, j'ai changé d'idée pour mon présent finalement. J'ai ajouté un gros montant à celui que vous aviez déjà donné… sur le même certificat…

-Ah. C'est pour ça qu'il m'a donné l'impression que tout le cadeau venait de toi. Complétai-je trop vite pour réaliser que je venais de me trahir.

-Puis-je savoir à quel moment tu as eu l'occasion de parler de ça avec lui?

«Pense vite. Pense très vite Élisabeth…» Me répétai-je avant d'ajouter pour ne pas céder à la panique : Vendredi soir, avant de partir, je mettais de l'ordre dans mes papiers dans la salle de conférence. William est entré et s'est mis à me poser des questions sur le projet.

Elle réagissait bien, je décidai donc de poursuivre avec mon explication tout en naviguant le plus près possible de la réalité.

-Ensuite, lorsque je lui ai dit que j'allais manger au restaurant du quai pour essayer les plats d'Alexandre, il a semblé très intéressé. Il m'a dit qu'il devait annuler un rendez-vous et qu'il viendrait avec moi.

-Vous êtes allés manger ensemble? S'insurgea Caroline d'un ton hystérique.

-Oui, mais ce n'était pas un rendez-vous Caroline. C'était un souper d'expérimentation, entre deux collègues de travail… seulement pour essayer des plats.

-Oui, je comprends… Ajouta-t-elle après quelques secondes d'hésitation.

Je n'aimais pas ce que j'étais en train de faire, mais au fond de moi, je savais que c'était nécessaire. Peu importe ce qui se passait entre mon patron et cette femme, je devais à tout prix éviter de me retrouver coincée entre les deux. Il y avait trop de risque que j'y laissasse mon cœur en plus de perdre mon emploi.

-Alors, tu devrais savoir pour quelle raison il s'est présenté chez moi, pieds nus?

J'eus beau tordre mes doigts derrière mon dos, mon sourire ne voulut pas disparaître totalement.

-Non. J'ai quitté le restaurant avant lui et je suis rentrée directement chez moi.

-Étrange…

-Quoique… puisque nous avons pris de l'alcool pendant le repas… Lui surtout. Il a sans doute voulu se promener sur la plage pour s'éclaircir les idées… En revenant vers le quai… il a peut-être oublié où il avait laissé ses chaussures… Ajoutai-je de dos, tout près du cadre de la porte.

-Ouais… plus j'y pense… plus je crois que c'est ce qui a dû se produire… Si ça se trouve… c'est la marée qui aura ramassé ses chaussettes et ses souliers…

Le rire de Caroline résonnait encore dans mes oreilles quand je refermai la porte de son bureau. Décidément, je ne comprenais plus rien. William était vraiment le roi des imbéciles. J'avais beau ne pas toujours avoir eu de la sympathie pour Caroline – elle déployait beaucoup d'efforts pour gagner mon estime – j'étais loin d'approuver le double jeu de cet homme.

«Lorsqu'il est avec moi, il affirme lutter contre l'attirance qu'il éprouve pour moi, mais sitôt qu'il est libéré de ma présence, il se réfugie dans les bras de Caroline».

J'étais tellement absorbée par cette pensée que je ne me rendis pas compte que je m'étais arrêtée directement devant la porte du vestiaire. Une légère tape sur mon épaule me fit sursauter.

-Eh! Tu as une absence ou quoi?

-Non. Excuse-moi. Steve. J'étais perdue dans mes pensées…

-Allez viens. Anne m'a donné la liste des inscriptions pour les sorties en mer. Nous avons du pain sur la planche.

-Un vrai lundi quoi…

Steve était vraiment un homme bien que j'appréciais énormément. Il était marié depuis l'an dernier et sa femme attendait leur premier enfant. Elle accoucherait en plein hiver. J'étais allée souper chez eux à l'occasion et très rapidement j'en étais venue à penser qu'ils formaient l'un des couples le mieux assorti de mon entourage. Chez eux, ça sentait l'affection, la complicité et l'humour.

-Tu sais quoi?

-Non?

-Ils vont réellement faire des coupures dans notre département…

-Quoi?

-Oui. Anne a vu un mémo circuler entre les patrons. Ils devraient l'annoncer cette semaine.

-Le Musée n'aurait pas dû me reprendre alors…

Le rire de Steve me prit par surprise.

-Quoi?

-Le boss n'avait pas d'autre choix que de te reprendre, Élisabeth.

-Pourquoi?

-Nous sommes tous allés le voir, à tour de rôle. On lui a fait comprendre…

-Comprendre quoi?

-On lui a expliqué qu'on avait vraiment besoin de toi…

-Besoin de moi? Mais pourquoi?

-Pour avoir le goût de travailler pardi!

-STEVE!

-Quoi? Mais c'est vrai, non? Ose dire que tu n'es pas notre rayon de soleil?

-C'est incroyable

-Tu aurais dû nous voir. Travailler sans motivation. On avait l'air de vrais zombies!

-C'est du chantage.

-Te licencier ce n'était pas une bêtise ça?

-Non puisqu'ils en avaient le droit. Après ce qui s'est passé, ils le devaient même.

-Pas dans mon livre à moi.

Un long silence régna pendant qu'on terminait de s'habiller tous les deux.

-Quels départements seront touchés par ces coupures?

-Je ne sais rien d'autre que ce qu'Anne a bien voulu me dire. Attendons, on verra bien.

Après avoir terminé notre préparation, nous quittâmes le vestiaire pour nous diriger vers le premier groupe de passagers de la journée. Paul était déjà auprès des nouveaux clients et leur expliquait la procédure d'embarquement. Je le rejoignis et essayai de ne pas défaillir sous le regard incendiaire de mon patron qui venait tout juste d'entrer dans le Musée. Il tenait une chaussette couverte de varech dans ses mains.

«Bon… j'imagine que c'est sa manière de me faire comprendre qu'il n'a pas retrouvé ses chaussures.»

Heureusement que des pensées comme celles-là m'assaillaient de temps à autre, elles seules me permettaient de voir la vie avec philosophie. Mon rire dut être communicatif, puisque plusieurs passagers se joignirent à moi. J'inventai alors, autant pour justifier mon rire que pour expliquer la présence de mon patron une chaussette à la main, une histoire dont je fus particulièrement fière.

-Messieurs, mesdames, une fois sur l'eau, surveillez bien les airs. Si vous voyez une mouette avec la seconde chaussette dans le bec, sachez qu'elle appartient à monsieur Darcy. De plus, surveillez bien les paniers que nous allons remonter, sachez qu'une récompense est offerte à celui ou celle qui mettra la main sur une chaussure. Conclus-je à la blague, devant tous nos futurs passagers.

Je n'attendis pas la réaction de William. Je me laissai plutôt porter par la vague de rires que j'avais déclenchée en direction du quai. À l'extérieur, une dame d'un certain âge qui riait à gorge déployée s'approcha de moi.

-De grâce, dites-nous de qui il s'agissait mademoiselle?

-De mon patron. Mais je vous en prie, appelez-moi Élisabeth.

Les deux premières sorties de la matinée se passèrent sans incidents. Toutefois, j'appréhendais un peu le retour au quai et la possibilité de revoir William. J'avais beau m'être amusée à ses dépens un peu plus tôt, je savais que la réalité me rattraperait tôt ou tard. Heureusement pour moi, en pénétrant dans le Musée, je ne vis aucun des membres de la direction. Soulagée, je remis notre journal de bord à Anne comme je le faisais chaque fois et attendis qu'elle m'informât de ce qui se passait.

-Conférence à quatre en ce moment-même. Monsieur Darcy, monsieur Bingley et nos deux représentants du syndicat.

-Maintenant?

-Oui

-Le sujet?

-Les coupures.

-Oh!

-Ouais, oh, comme tu dis…

-Je serai certainement la première à m'en aller… Ajoutai-je n'attendant pas de réponse de sa part, évidemment.

-Au contraire. Avec tout le boucan que tes amis ont fait pour que tu reviennes, ils ne s'y risqueront pas. Tu es protégée…

-Pardonne-moi, mais je ne partage pas ton optimisme…

-Chez vous, qui est le moins ancien?

-Euh… je crois que c'est Lucie… à moins qu'il ne s'agisse de Paul…

-Chez nous, c'est Marie et elle n'en mène pas large depuis qu'elle sait qu'il y aura des coupures.

D'un sourire malicieux, j'ajoutai.

-Ton projet n'est peut être pas arrivé assez vite pour nous sauver après tout.

-Ah… oui… parlant de ça… regarde ce que le patron a trouvé sur la plage en arrivant. Elle relève bien haut la chaussette que j'avais déjà vue dans la main de William à mon arrivée. Tu crois vraiment qu'il va retourner au restaurant avec toi vendredi soir?

-Libre à toi de prendre ma place Anne, mais fais attention, si tu t'approches trop de monsieur Darcy, j'en connais au moins une qui va t'écraser.

-Tu parles de toi ou de Caroline?

-Élisabeth! M'apostropha Charlotte avant que je ne commisse une bêtise.

Le fait qu'elle ait hurlé mon prénom et non le surnom qu'elle utilisait habituellement lorsqu'elle s'adressait à moi fut ce qui me réveilla. Je lui devais une fière chandelle puisque sans son intervention, je ne me serais pas contentée de foudroyer la réceptionniste du regard mais l'aurais attrapée par sa tresse et lui aurais crevé les deux yeux !

-Liz, viens dîner! Continua Charlotte en me tirant par le bras.

Tout en suivant ma bienfaitrice, je sentais le regard mauvais d'Anne dans mon dos. Charlotte me fixait avec une telle intensité que je ne pus que ravaler les insultes que je sentais monter irrésistiblement.

-Attends que nous soyons dehors pour exploser, veux-tu?

Me mordre les lèvres, c'était tout ce que j'arrivais à faire.

Dehors, il faisait beau et il y avait énormément d'activités sur le quai. Charlotte et moi marchâmes jusqu'à notre emplacement préféré sur la plage. Deux rochers, particulièrement bien disposés par la nature, nous accueillaient très souvent les jours de beaux temps. Bien que les maisons et les bruits ambiants fussent très présents, j'appréciais que Charlotte gardât le silence. Assez rapidement, je me retrouvai en harmonie avec le calme qui nous entourait.

-Merci pour tantôt. Merci d'être intervenue, Charlotte. Autrement, je l'aurais vraiment écrasée, la banane!

-Liz, qu'est-ce qui se passe avec toi? Tu es si prompte à te mettre en colère depuis quelques temps.

-Je ne sais pas. Sincèrement je l'ignore. Après quelques secondes de silence, je repris ironiquement en ouvrant ma boîte à lunch: Après tout, ce n'est pas comme si j'avais eu beaucoup de changements dans ma vie récemment, hein? Les nouveaux patrons, l'accident, la perte de mon emploi, le vol de mon projet…

-Ouais! J'avoue que c'est beaucoup et en un court laps de temps. Est-ce que je peux faire quelque chose pour t'aider?

-Tu sais quoi? On devrait sortir en fin de semaine. Me distraire, voilà ce qu'il me faudrait. J'aimerais bien faire de nouvelles rencontres.

-Oui, je veux bien. C'est une bonne idée, on pourrait aller faire un tour dans ce bar dont tout le monde parle. Celui qui vient tout juste d'ouvrir. Depuis le début de l'été en fait, à Mont-Saint-Pierre.

-Très bien. Vendredi soir? Samedi? C'est quand tu veux, je te laisse choisir.

-Mais vendredi, tu ne dois pas aller manger au restaurant du quai?

-Ouais, c'est vrai… j'ai oublié.

-Liz, qu'est-ce qui s'est passé tout à l'heure avec Anne?

-Bof… on a parlé des coupures.

-Mais encore?

-Elle a laissé entendre qu'elle voulait prendre ma place pour aller manger au restaurant du quai vendredi soir.

-Seule?

-Non!

-Avec qui alors?

-C'est sans importance.

-Élisabeth!

-Avec monsieur Darcy…

-Pourquoi lui?

-Parce que c'est lui qui y est allé la dernière fois.

-Avec toi?

-Ouais.

-Oh, je vois.

-Quoi? Qu'est-ce que tu vois?

-Bien…

-Non Charlotte! Tu ne vois rien du tout, parce qu'il n'y a rien à voir ! Explosai-je en me levant pour me placer face à la mer.

-Si tu le dis.

-Charlotte, ce n'est pas pour ça que je me suis mise en colère. C'est à cause du projet. Rétorquai-je en me tournant de nouveau vers elle.

-Oui. Bien sûr. J'avais compris, c'est à cause du projet. Mais tout de même manger avec William, ce n'est pas rien.

-Charlotte, cesse de te faire des idées. D'abord Caroline et puis toi?

-Caroline?

-Oui, j'ai passé une bonne quinzaine de minutes ce matin à la rassurer à cause de ce souper-là.

-Et ça a marché?

-Oui et non. Jusqu'à la prochaine fois ! Lançai-je avant de jeter le reste de mon sandwich en direction des mouettes qui nous tournaient autour depuis qu'on s'était installées et qui criaient sans arrêt. Maudite jalousie ! Explosai-je. Mais j'aurais été bien embêtée de dire si je parlais de moi ou de Caroline.

-Et le patron? Il t'exaspère aussi?

-Non, il me laisse totalement indifférente. Répliquai-je trop vivement pour être crédible.

-William et Caroline sortent réellement ensemble?

-Ils ont une aventure en tout cas…

-Pffff! En ce qui me concerne, ça ne colle pas!

-Pourquoi?

-Ils sont trop mal assortis.

-On a vu des couples plus étranges que ça

-Ouais, c'est vrai.

Quelques minutes plus tard, Charlotte revint sur le sujet.

-Tu ne m'as toujours pas dit comment s'était passé votre souper au restaurant?

-Oh, écoute, les plats présentés par Alexandre dépassaient toutes mes espérances. Nous étions tous les deux d'accord. Alexandre s'est vraiment surpassé.

-Donc William et toi n'avez parlé que du travail?

-La plupart du temps oui.

-Et le reste du temps?

-Charlotte, que veux-tu me faire dire exactement?

-Bof, rien au fond. C'est simplement que je ne peux m'empêcher de trouver que vous feriez un beau couple… Et comme il m'a semblé être attiré par toi et que tu es seule, j'ai présumé – non espéré - que vous pourriez former un couple.

-Il est avec Caroline.

-Et tu me confirmes qu'il ne s'est rien passé entre vous deux lors de ce souper…

-Oui.

-Et rien après non plus…

-Non. Je suis rentrée chez moi et William est allé retrouver Caroline.

Je détestais mentir ainsi à ma meilleure amie, mais dans les circonstances, je considérais ne pas avoir le choix.

-Je n'arrive pas à les imaginer ensemble…

-Bon. Tu es satisfaite, maintenant?

-NON! Puisque c'est avec toi que je l'imagine. Mais ça veut aussi dire qu'il est impératif que nous sortions samedi soir. D'ailleurs, je suggère que nous restions couchées là-bas. Il doit y avoir des petites cabines à louer…

-Non, mieux que cela. Mon frère Jake vient tout juste de réintégrer sa maison. Il acceptera certainement de nous accueillir pour la nuit.

-Super!

-Je vais l'appeler ce soir pour vérifier s'il est d'accord.

-Très bien.

Ce dîner m'ayant fait un bien immense, je retournai vers le Musée un grand sourire aux lèvres. Charlotte avait vraiment une bonne influence sur moi et plus le temps passait, plus je l'appréciais. Cet après midi-là, je ne revis ni William, ni Caroline, ni même le très sympathique Charles Bingley avec qui j'avais l'habitude de discuter durant mes pauses de l'après-midi. Je rentrai chez moi de bonne heure et m'empressai de téléphoner à mon frère.

Jake était mon aîné de trois ans. Il était installé à Mont-Saint-Pierre depuis une dizaine d'année. Son épouse était née là-bas et ils avaient deux jeunes enfants. Leur maison étant partiellement passée au feu le printemps dernier, Jake et sa petite famille étaient venus s'installer à Sainte-Anne-Des-Monts pendant quelques mois, le temps de régler les derniers détails avec les assurances et de reconstruire leur résidence. Mon oncle Valère l'avait même engagé durant cette période afin de faire de l'animation dans le Musée. Nous discutâmes pendant quelques minutes à la suite de quoi je raccrochai satisfaite des arrangements que nous venions de prendre pour notre petite sortie de samedi soir. J'appelai Charlotte immédiatement après pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Le lendemain matin, le Musée était désert. Aucun des patrons n'était là. Vers 12h00, notre représentant syndical fit circuler une note pour nous convoquer à une assemblée générale en fin d'après-midi. Nous savions tous qu'il y serait nécessairement question des coupures, mais devant le côté officiel du mémo, nous commençâmes à craindre que le problème ne fût plus grave encore.

En entrant dans la salle où nous attendait Denis Beaulieu, notre représentant syndical, je remarquai immédiatement qu'il ne souriait pas du tout. Assis tout seul directement sur une petite table, un dossier et une bouteille d'eau à moitié vide à la main, il attendait que nous soyons tous là. Lorsqu'il estima avoir assez attendu, il se leva, posa sa bouteille sur le dossier et retourna vers la porte pour la fermer.

-Merci d'être venus. Alors voilà, je veux vous mettre au courant de l'entente que nous venons de conclure avec la partie patronale concernant les mises à pied qu'ils vont faire.

Des murmures de protestation fusèrent de toutes parts. Levant la main pour les faire taire, Denis reprit :

-Je comprends votre réaction et sachez que je suis tout aussi en colère que vous. Toutefois, je peux vous assurer que mon collègue et moi, pouvons malheureusement vous confirmer que les coupures exigées par monsieur Darcy sont non seulement essentielles, mais nécessaires si nous voulons sauver le Musée de la faillite.

Encore une fois, Denis dut lever la main pour nous intimer le silence.

-Tout ce que nous avons pu faire, Marcel et moi, c'est de nous assurer que les mises à pied se feront dans le respect de notre convention collective et que, bien entendu, le minimum d'emploi sera perdu.

Lorsque Denis nous expliqua que tous les départements allaient être touchés et que l'employeur s'était engagé à respecter la liste d'ancienneté, les murmures de protestations diminuèrent tranquillement.

-À la fin de notre rencontre, j'invite ceux et celles que le désirent à venir consulter la liste d'ancienneté que vous avez signée au printemps. Par ailleurs, si vous réalisez que vous êtes la dernière personne engagée dans votre département, venez me voir afin que je vous remette une fiche spéciale que vous devrez compléter.

Un groupe important ayant déjà entouré Denis à la fin de la réunion, je me dirigeai directement vers la sortie, pressée de rentrer chez moi. Je croisai Lucie au moment où elle se dirigeait vers notre représentant.

-Je sais que je suis la moins ancienne, mais je veux juste savoir, combien de semaines ou de jours séparent mon arrivée de celle de Paul.

-Tu es certaine d'avoir été engagée après lui?

-Sur le zodiac, oui.

-Peut être vont-ils tenir compte de ta date d'entrée au Musée et pas seulement de celle de ton arrivée dans notre département.

-Je vais vérifier, ce serait vraiment super.

-Pour toi, oui.

Arrivée à la porte, Charlotte m'attendait pour partir.

-Maintenant, on comprend mieux pourquoi aucun des patrons n'était là aujourd'hui.

-Tu as raison Charlotte. Ils avaient trop peur des réactions.

Plus que trois jours à cette semaine qui n'en finissait plus. Plus que neuf sorties en mer et une réunion pour le projet Fourchette bleue et je pourrais prendre le large avec ma meilleure amie. La première sortie en mer faisant suite à la réunion syndicale fut la plus pénible. Paul et Lucie étaient très maussades et ne s'adressaient pas la parole. D'après ce qu'ils m'avaient expliqué à tour de rôle, la date de leur entrée officielle au Musée était sous étude. Il allait de soi qu'aucun d'eux ne voulait perdre son emploi.

Le lendemain, vers 15h00, un message me fut remis par Charles Bingley au moment où il arrivait à notre réunion. Je n'avais pas encore revu William Darcy et je m'en réjouissais. Sur le petit mot que j'étudiais en prenant place autour de la table, mon patron m'écrivait pour m'expliquer qu'il ne pourrait pas m'accompagner au restaurant du quai comme prévu initialement. Il ajoutait qu'Anne s'était proposée pour y aller et me suggérait de l'inviter à sa place.

«Banane flambée au dessert…» Imaginai-je instantanément.

-Alors Élisabeth, pouvez-vous nous parler de votre sortie au restaurant de la semaine dernière? Me demanda Charles sans savoir qu'il me ramenait à l'ordre.

Heureuse d'aborder le sujet devant Anne, je parlai des plats concoctés par Alexandre dans le but de mettre les espèces méconnues en valeur et du succès que ceux-ci allaient nécessairement récolter auprès de la clientèle.

Anne était assise toute droite, les lèvres pincées. Je terminai de lui river son clou en annonçant que j'avais reçu un mot de William dans lequel il m'informait qu'il ne pouvait pas m'accompagner vendredi soir. Je connaissais assez mon amie Charlotte pour espérer qu'elle allait sauter sur l'occasion et se proposer pour m'accompagner.

-Je veux bien y aller avec toi, si tout le monde est d'accord bien entendu? Suggéra-t-elle une seconde après que je lui eus donné un coup de pied sous la table.

-Super bonne idée! Renchérit Charles, jetant un œil sur Anne puis sur moi.

Lorsque ce fut à son tour de prendre la parole, Charlotte avait également de bonnes nouvelles à nous annoncer : suite à sa dernière discussion avec le propriétaire des «Jardins de Métis» et avec celui de la «Mine Lyall», elle était confiante de les voir se joindre à nous pour la publicité puisque le projet Fourchette bleue les intéressait.

Ces deux centres touristiques, situés l'un à Grand Métis et l'autre dans la Réserve faunique des Chic-Chocs, souhaitaient faire naître une alliance avec notre Musée, considérant que nous représentions trois visites incontournables pour ceux et celles qui désiraient faire le tour de la Gaspésie.

-Nous pourrons proposer des rabais sous forme de coupons à nos visiteurs, offrant ainsi un prix spécial à tous ceux qui auraient l'intention d'effectuer les trois visites lors d'un même voyage : le Musée Exploramer, les magnifiques jardins de Métis et la mine d'agates Lyall. Chaque centre ferait de la publicité pour les deux autres lieux touristiques et participerait aussi au projet Fourchette bleue.

-Absolument génial Charlotte! S'enthousiasma Charles.

Une fois la réunion terminée, j'accrochai ma meilleure amie au passage et l'entraînai vers le vestiaire.

-Super ton idée Charlotte. Je savais que tu nous préparais quelque chose d'exceptionnel.

Le lendemain, vendredi, toujours pas de trace de William. Même Anne s'était absentée. La journée s'annonçait vraiment très bien et elle passa d'ailleurs très vite. Au restaurant, en soirée, Alexandre fut encore une fois à la hauteur, sans compter qu'il déploya beaucoup d'énergie pour séduire Charlotte. Manifestement, il la trouvait à son goût et ne s'en cachait pas. Charlotte prit la chose avec humour et flirta légèrement avec lui. Vers 21h30, nous primes congé de lui et allâmes musarder sur la plage pour permettre à l'alcool de se dissiper.

Deux heures plus tard, je voulus reprendre le volant. En regagnant ma voiture, je constatai avec stupéfaction que la Porsche de William était garée à son emplacement réservé. De la lumière provenait du Musée. Ne voulant pas le croiser, je ne m'attardai pas, saluai Charlotte et démarrai.

Samedi midi, je fouillai dans ma penderie afin de choisir la tenue que porterais le soir même durant mon escapade avec Charlotte. J'optai pour deux robes du soir très différentes en me disant que je laisserais Charlotte trancher pour moi. Je quittai la maison vers 13h30 et roulai en direction de chez mon amie. Elle habitait tout près du bord de la route, là où la rivière Sainte-Anne se jetait dans l'océan. Lorsque j'entrai dans le parking de chez Charlotte, je remarquai qu'une Porsche identique à celle de William se trouvait dans le stationnement du commerce de location de kayaks. Regardant à droite et à gauche afin d'être certaine que mon patron n'était pas dans les environs, je le découvris rapidement sur le bord de l'eau. Un employé du centre lui expliquait ce qu'il devrait faire au moment de l'entrée à l'eau du kayak. William l'écoutait attentivement tout en continuant d'attacher sa combinaison. Cet homme n'avait décidément rien à envier aux plus beaux mannequins. Incapable de le quitter du regard, j'assistai à son départ toujours bien assise dans ma voiture. Lorsqu'il fut assez loin, je descendis et allai sonner chez Charlotte.

-Entre… vite… Je commençais à croire que tu ne viendrais plus…

-Oh… je n'aurais manqué ça pour rien au monde.

Moi seule savais que je parlais de deux choses distinctes : William Darcy en maillot et notre sortie à venir.

-J'ai besoin de ton avis… pour savoir quelle robe je dois mettre ce soir?

-Très bien… laisse moi voir ce que tu as apporté…

Elle me suggéra de porter la longue robe noire, plus ajustée. J'étais contente de son choix puisqu'il s'agissait de ma préférée. Nous mîmes nos bagages dans le coffre puis ce fut le départ. J'avais apporté mon lecteur MP3 et mon convertisseur pour le brancher dans sa voiture. La bonne humeur et la joie étaient au rendez-vous. Il faisait beau, nous avions de la bonne musique et allions passer la soirée à danser. Nous arrivâmes chez Jake vers 18h00. Ses enfants et son épouse étaient absents à notre arrivée, mais ils revinrent dès que Jake nous eut escortées jusqu'à notre chambre et que nous y eûmes déposé nos affaires. Mon neveu et ma nièce étaient très accaparants et comme ils connaissaient Charlotte depuis quelques temps, ils insistèrent tant pour que nous restions souper que nous ne pûmes que céder. Ma belle sœur avait fait une lasagne excellente que nous mangeâmes avec appétit. Vers 20h00, Charlotte et moi retournâmes dans notre chambre pour nous changer et nous faire belles.

Il y avait longtemps que je n'avais pas pris le temps que me maquiller et m'arranger. J'avais beau faire attention à mon apparence en tout temps puisque je travaillais avec le public, c'était tout de même très différent de devoir se pomponner en prévision d'une soirée dans un bar. Lorsque nous fûmes enfin prêtes à partir, il était déjà 21h30, heure à laquelle, en ville, si je me fiais à ce qui se passait à Montréal pendant que j'y vivais encore, les jeunes commençaient à peine à arriver dans les bars à la mode.

Jake nous suggéra fortement de nous rendre au bar le Démon. Selon lui, c'est le seul endroit vraiment intéressant du village compte tenu qu'une bonne partie de la clientèle venait de l'extérieur. L'âge moyen était un peu plus élevé que celui dans les autres endroits et la musique y était plus diversifiée. Ce fut alors que je repensai à Richard, le disque jockey qui s'était occupé de la musique lors de notre fête de famille. Je me mis à espérer que le bar le Démon fut le lieu où il avait sa permanence. J'eus beau me creuser la cervelle, je n'arrivais pas à me souvenir du nom qu'il m'avait donné en me remettant sa carte (que j'avais égarée quelques jours plus tard). Heureusement pour nous, la distance qui séparait la maison de mon frère et le bar était minime, nous permettant ainsi de nous y rendre à pieds. Cela nous permettrait également de consommer de l'alcool sans avoir à nous soucier de conduire. Pendant que nous avancions prudemment sur le bord de la route 132, Charlotte et moi eûmes la preuve que le bar était populaire. Très tôt, nous vîmes des véhicules stationnés les uns derrière les autres le long de la route, sans compter que, chaque fois que la porte s'ouvrait et se refermait, nous entendions se succéder des moments de silence et d'autres où la musique nous enveloppait.

Deux hommes passablement éméchés nous sifflèrent lorsque nous passâmes la porte. À l'intérieur, nous eûmes le souffle coupé tant le décor était original. On avait l'impression de nous trouver sur le pont d'un voilier. Des tables étaient installées un peu partout sur un plancher de bois épais. Une voile partait de la poutre centrale et traversait la salle de bord en bord. Les serveurs et les serveuses étaient habillés en pirates et d'immenses tonneaux de bière remplaçaient les tables. Après avoir bien observé le décor, nous commençâmes à rechercher une table pour deux. Nous en aperçûmes une près de la scène et nous nous dirigeâmes vers celle-ci sans plus attendre. Un pirate vint aussitôt nous voir pour prendre notre commande. Je demandai un pichet de bière et me remis à observer la foule compacte qui s'agglutinait autour de nous. La plupart des clients étaient assis en grappe de quatre ou cinq personnes. Une piste de danse était juchée à l'étage, donnant directement devant l'entrée de la cabine du capitaine.

-Voilà votre pichet de Boréale blonde. Ça vous soulagera de 16$. Me cria le pirate serveur en revenant vers nous.

-Très bien… merci.

-J'ai un message pour vous de la part du disque jockey.

-Le DJ? L'interrogea Charlotte.

-Est-ce qu'il se nomme Richard? Me renseignai-je aussitôt.

-Ouais… Il demande aussi s'il peut venir vous rejoindre lorsque le band prendra sa place?

-Qu'est-ce que t'en dis Charlotte?

-Je veux bien.

-Très bien. Je vais aller le prévenir. Promit notre serveur avant de prendre congé.

J'essayai de voir la cabine du disque jockey, mais il y avait tellement de monde sur la piste de danse que pour l'instant c'était impossible. Nous entamâmes notre premier verre de bière en portant un toast à cette soirée.

Très rapidement, la musique devint tellement entraînante que nous ne pûmes rester assises sur nos chaises. Nous montâmes l'escalier qui menait à la piste de danse et nous commençâmes à nous déhancher. J'avais oublié combien c'était exaltant de laisser la musique nous posséder au point que l'on oubliait tout ce qui nous entourait. Plusieurs couples nous encerclaient, mais la piste fut rapidement dominée par des femmes. Chaque fois que la musique changeait, j'espérais que le morceau suivant fût aussi entraînant et je ne fus jamais déçue. Richard était vraiment un excellent DJ. Nous dansions depuis presque une demi-heure, lorsque la voix de celui-ci se fit entendre pour annoncer que le groupe allait venir s'installer et que celui-ci allait prendre la relève pour un minimum de 60 minutes. La musique reprit, nous offrant une chanson à laquelle je n'avais jamais su résister. Je connaissais toutes les paroles de la pièce d'anthologie «Sympathy for the devil» des Rollings Stones et me mis à la chanter tout en me déhanchant. J'étais dans une bulle, j'étais bien et je ne pensais à rien d'autre qu'à m'amuser.

-Liz?

-Please allow me to introduce myself… Scandai-je avec insouciance.

-LIZ?

-Quoi?

-Ne te retourne pas! Derrière toi, dans l'entrée en fait. Non, ne te retourne pas j'ai dit! Continue à danser…

-Quoi? Qui est là?

-Charles Bingley et William Darcy.

-Merde!

-Ils regardent dans notre direction.

-Ne t'en occupe pas. Fais comme moi. Rétorquai-je en fermant les yeux.

L'euphorie si extraordinaire qui habitait mon esprit une minute plus tôt venait de se dissiper et bien que j'eusse essayé très fort, je n'arrivai pas à faire fi de leur présence dans la salle. Surtout depuis qu'un certain regard me brûlait la peau du cou.

-LIZ. Le band vient de finir de s'installer et va commencer à jouer bientôt. On descend?

-Comme tu veux.

Nous redescendîmes vers le bar au moment même où Richard reprenait la parole pour annoncer officiellement le début de la prestation du band nommé Pepperspray. En arrivant en bas de l'interminable escalier, la seule chose que me préoccupait, c'était de trouver un moyen d'éviter que William et Charles vinssent s'asseoir avec nous. J'espérais sincèrement que Richard arriverait à notre table avant eux. J'avais l'intuition que William ne s'imposerait pas s'il découvrait que nous étions déjà en charmante compagnie. Pour une fois, les événements jouèrent en notre faveur, puisque Richard arriva à notre table quelques secondes avant que nous la regagnâmes nous-mêmes. Il me fit la bise et serra galamment la main de mon amie Charlotte au moment où je la lui présentai.

-Quelle chance que vous soyez venues ici.

-À qui le dis-tu? Je ne me souvenais même pas du nom de l'endroit où tu travaillais… j'avais perdu ta carte. Avouai-je en souriant.

-Comment as-tu fait alors? Qui t'as dit que c'est ici que je travaillais?

-Attention jeune homme. Ne vous faites pas d'illusion. Comme mon amie vient de vous le dire, si nous sommes ici, c'est totalement par hasard.

-Charlotte a raison Richard. Mon frère Jake habite ici. C'est lui qui nous a parlé de ce bar.

-Jake Bennet est ton frère?

-Oui.

-Pourquoi il n'était pas à votre fête de famille alors?

-Sa maison était en construction, il a dû rester ici pour superviser les travaux

-Eh bien, le monde est petit.

-Tu veux un verre Richard?

-Non, j'ai commandé une eau minérale. Il fait tellement chaud dans ma cabine.

Le «band» qui avait terminé de s'installer pendant que nous discutions tranquillement, laissa échapper ses premiers accords rendant toute conversation impossible pendant quelques minutes. J'en profitai pour tenter de savoir si celui que je voulais éviter s'était trouvé une place. Je le repérai rapidement au bar. Charles et lui étaient assis sur des tabourets et attendaient leurs consommations. Le groupe Pepperspray jouait vraiment très bien. Certaines pièces de leur répertoire me semblaient familières mais ce ne fut que lorsque Richard m'expliqua que le «band» avait déjà produit deux disques compacts et que plusieurs de leurs œuvres étaient jouées quotidiennement à la radio que je compris pourquoi. Sur la piste de danse, une foule importante se dandinait et s'amusait follement. Nous remontâmes danser tous les trois dès que nous reconnûmes un air enlevé. Richard dansait vraiment bien. Il se mit à nous faire tourner à tour de rôle partageant son temps entre nous deux, mais pas de manière équitable. En effet, je remarquai assez rapidement l'intérêt qu'il portait à Charlotte bien que ce ne fût pas encore très évident. Je commençai alors à observer mon amie afin de savoir si elle était sensible au charme de Richard.

«Tiens, tiens…» Me dis-je en relevant certains indices sérieux de son émoi.

Bien que je me sentisse blessée dans mon orgueil pendant un instant, je me raisonnai rapidement.

«Si tu avais été le moindrement intéressée par lui, tu n'aurais pas égaré sa carte» conclus-je en songeant aussi que j'avais l'impression d'être avec l'un de mes frères lorsque j'étais avec lui. Sentant sur moi le regard préoccupé de mon amie, je m'approchai d'elle, la pris par le bras et me tournai vers Richard.

-Richard? Ça t'ennuie si Charlotte et moi on va se refaire une beauté?

-Non, je vais aller vous attendre à la table.

Une fois dans la salle de bain, je me préparai à clarifier la situation avec Charlotte, sans oublier de la malmener un peu. Je la sentais un brin nerveuse et comptais bien profiter de cette occasion pour me moquer d'elle.

-Alors, qu'est-ce que tu en penses? Lui demandai-je, la dévisageant dans le miroir.

-Richard?

-Ouais. Il est beau hein? Me pâmai-je en roulant des yeux.

-Oui. Effectivement. Répondit-elle prudemment.

-Tu as entendu ce qu'il m'a dit en arrivant? Il a dit qu'il était content de me voir. La taquinai-je encore.

Je savais que je faisais souffrir ma copine, mais c'était plus fort que moi. J'avais besoin de savoir si elle était prête à se battre pour lui…

-Donc, ça veut dire que tu es intéressée? S'enquit-elle après quelques secondes.

-Évidemment. Il est célibataire et beau garçon. Ajoutai-je pour l'achever.

-C'est vrai. Acquiesça-t-elle.

-Crois-tu que je l'intéresse?

-Ce n'est pas impossible… Répliqua-t-elle avec peu de conviction.

-Charlotte. Tu ne sembles pas très enthousiaste. Tu ne l'aimes pas?

-Non, ce n'est pas ça, c'est simplement que…

«Allez Charlotte un peu de courage…» L'encourageai-je en pensée.

-Ce qu'il y a c'est que…

«Allez, dis-le!»

-Je l'aime bien moi aussi…

-Il t'intéresse?

-Ouais. Mais puisque tu l'as vu la première.

Mon rire sembla la surprendre.

-Charlotte! Richard ne m'intéresse pas vraiment. Je me moque de toi.

-Quoi?

-Oui… d'ailleurs, je crois qu'il a déjà jeté son dévolu sur toi…

-Tu crois vraiment?

-J'en suis certaine.

-Mais toi…. Qu'est-ce que tu vas faire?

-Je vais m'en trouver un autre… Peut-être pas ce soir finalement, mais nous reviendrons… n'est-ce pas?

-Qui sait, Richard a peut-être un ami…

-Allez viens. Allons le retrouver.

De retour à notre table, Richard était en grande discussion avec un serveur. Celui-ci nous salua à notre retour et partit vers d'autres clients.

-Alors? S'informa Richard en nous détaillant de la tête aux pieds.

-Alors quoi? L'interrogea Charlotte.

-Qu'avez-vous changé? Vous ne me semblez pas différentes…

-En tout cas, on se sent plus légères, hein Charlotte?

Nous seules pouvions comprendre le sous-entendu. La conversation reprit là où nous l'avions laissée. La soirée avançait et ce faisant, l'attirance que Richard éprouvait pour Charlotte fut de plus en plus assumée et pas seulement pour lui. Lorsque mes deux compagnons quittèrent la table pour la seconde fois en me laissant, je sentis une présence derrière moi et tremblai à l'idée qu'il puisse s'agir de mon patron.

-Mademoiselle Bennet, je peux vous inviter à danser?

Reconnaissant la voix de Charles Bingley, je fus surprise et surtout fâchée de réaliser qu'une partie de moi était déçue.

Prenant la décision de la faire taire définitivement, je me tournai vers Charles et lui tendis la main. Nous prîmes place sur la piste de danse tout à côté de Charlotte et Richard qui discutaient tranquillement.

-Vous venez souvent ici?

-Non, c'est la première fois. Et vous?

-Oh non. C'est la troisième fois. En fait, William vient assez souvent ici… C'est lui qui m'a fait découvrir cet endroit.

-Ah bon. Caroline n'est pas avec vous?

-Non.

-J'aurais cru qu'elle ne voudrait pas laisser son amoureux tout seul?

-Son amoureux?

- William…

-Caroline ne sort pas avec William. Elle en rêve c'est certain… mais ça ne se fera jamais…

-Pourquoi?

-William n'est pas intéressé…

-Mais… c'est elle-même qui m'a dit qu'elle sortait avec lui…

-Vous devez avoir mal compris…

-Non. Elle m'a dit qu'ils avaient passé toute la dernière fin de semaine ensemble à… enfin… vous comprenez…

Il éclata de rire s'attirant immanquablement le regard désobligeant de certains danseurs.

-Décidément. Elle est plus folle que je ne le croyais…

-Pourquoi affirmer une telle chose si ce n'est pas vrai?

Un silence régna pendant quelques secondes.

-J'imagine que c'est parce qu'elle vous prend pour une rivale.

-Moi, une rivale?

-Oui… elle veut vous garder loin de lui.

-Je suis loin de rechercher sa compagnie pourtant… De plus, comment fait-elle pour connaître aussi bien son emploi du temps?

-Par moi.

-Vous?

-Oui. Je suis son frère et puisque William est mon meilleur ami…

-Elle apprend tout de vous….

-Vous voulez que j'intervienne? Que je lui dise d'arrêter?

-Non, ne vous mêlez pas de ça. Elle est ma patronne après tout. Tout comme vous d'ailleurs…

-Techniquement non. C'est William le patron.

-Elle me prenait vraiment pour une rivale?

-Oui.

-Mais il n'y a pas de raison.

-Vous êtes certaine?

-Absolument.

-Ne l'avez-vous pas abandonné sur la plage l'autre jour, en pleine tourmente…

-Je ne l'ai pas abandonné… et puis, il avait trop bu.

-Pas assez pour oublier où je demeurais…

-C'est chez vous qu'il s'est rendu ce soir-là?

-Oui. Je l'ai accueilli même s'il avait les pieds nus.

-Vous a-t-il expliqué… vous a-t-il dit qu'….

-Qu'il vous avait embrassée? Oui.

-A-t-il mentionné qu'il m'avait insultée tout de suite après?

-J'avoue que ce n'est pas la meilleure façon pour séduire quelqu'un…

-Écoutez Charles, il vous a peut être avoué être attiré par moi, ça je veux bien le croire puisqu'il m'a fait le même aveu, mais sachez qu'il a fourni autant d'efforts pour me convaincre du contraire…

-Et vous?

-Quoi moi?

-Que ressentez-vous pour lui?

-Je n'ai pas l'intention de répondre à cela! Si ce sujet intéresse votre ami, il n'a qu'à m'en parler lui-même. Lançai-je en cessant de danser.

-Je m'excuse Élisabeth! Je vous jure que ce n'est pas à la demande de William que j'aborde ce sujet avec vous. Je me rends compte que je suis allé trop loin… Sachez que je n'avais aucune mauvaise intention en vous demandant cela.

-Ne vous en faites pas monsieur Bingley. C'est de ma faute. Je suis fatiguée de ma semaine. Vous devriez aller rejoindre votre ami.

-Très bien. Merci pour la danse Élisabeth. On se revoit lundi, au Musée.

Je retournai à notre table, en rongeant mon frein. La découverte que Caroline me mentait pour m'écarter de son chemin alors que je n'avais aucune vue sur l'objet de son adoration, me révoltait et m'enrageait. Ne voulant pas broyer du noir, ni rester seule à la table, je retournai danser sur le rythme endiablé des pièces que le chanteur du «band» continuait à interpréter. Je m'installai à côté de Richard et de Charlotte et laissai mon esprit filtrer mes pensées. Bien que les mensonges intéressés de Caroline m'insultassent, la douleur que j'éprouvais maintenant était plutôt liée au fait que je devais accepter que l'hésitation et surtout l'ambivalence constante de William à mon endroit n'avait finalement rien à voir avec Caroline.

«S'il est une chose dont je n'ai pas envie dans ma vie, c'est d'un homme qui n'arrive pas à décider s'il veut être avec moi ou pas» me répétai-je afin de ne pas l'oublier.

N'ayant aucune idée des pensées troubles qui habitaient ma tête en temps réel, Richard et Charlotte continuaient à discuter tout en dansant. J'attendis la fin d'une autre chanson avant d'annoncer à mon amie que j'allais rentrer. Comme je m'y attendais, elle me proposa aussitôt de me suivre. J'insistai tant pour qu'elle demeurât avec Richard qu'elle finit par accepter. Ce dernier me salua chaleureusement pendant que Charlotte me pressa fortement contre elle. Après un dernier regard vers elle, je ramassai mon sac et m'éloignai en direction de la sortie. Arrivée dehors, je me dirigeai vers la plage sachant que je pouvais passer par là pour rentrer chez mon frère au lieu de marcher sur le bord de la route principale. La baie de ce village est très différente de celle des Capucins puisque les hautes montagnes des Chics-Chocs projetaient leur ombre dans la mer. L'eau paraissait donc beaucoup plus sombre, voire plus mystérieuse.

Je retirai mes chaussures, les glissai dans mon sac et mis mes pieds dans l'eau. Les vagues étaient légères et l'eau un peu plus chaude que chez nous. Je me retournai pour admirer les montagnes et fus frappée par leur aspect mystérieux. Le soir, sous la lueur de la lune, elles semblaient encore plus hautes, plus impressionnantes. Tout à coup, suite à l'ouverture soudaine de la porte d'entrée du bar, la musique parvint jusqu'à mes oreilles, me faisant réaliser que je ne m'étais pas encore réellement éloignée. Je tournai la tête et découvris avec stupeur qu'une silhouette se dirigeait vers moi. Devinant de qui il s'agissait, sortis de l'eau pour partir.

-Élisabeth? Attendez!

Je m'arrêtai et pivotai pour déclarer : J'allais rentrer.

-Charles m'a rapporté votre conversation. À propos de Caroline…

-Ah oui? Et quoi d'autre?

-Il m'a suggéré de venir vous parler de ce qui s'est produit entre nous sur la plage…

-Quelle famille! Vraiment! M'indignai-je.

-De qui parlez-vous?

-Des Bingley. L'un dit n'importe quoi alors que l'autre… eh bien l'autre, parle trop!

-Il est important que vous sachiez que Caroline et moi ne sommes pas…

-Pourquoi vous écouterais-je, hein? Après tout, je vous ai écouté attentivement l'autre jour sur la plage et tout ce que je retiens, c'est votre éternelle ambivalence.

-Vous avez raison.

-Vous l'admettez?

-Pourquoi le nierais-je? Je ne sais pas où j'en suis… et j'ai mes raisons pour cela.

-Contente que vous compreniez. Bonne fin de soirée. Après un petit salut militaire, je repris ma marche en direction de chez mon frère.

-Ne voulez-vous pas connaître ces raisons?

-Non! Vous m'en parlerez lorsque vous saurez où vous en êtes… pas avant.

Avant même que j'eusse fait un autre pas, je fus déséquilibrée par William qui me saisit le bras et me retourna face à lui.

-C'est à cause du Musée! Me lança-t-il avec violence.

-Lâchez-moi! Me défendis-je.

-Non, pas avant que j'aie obtenu de vous la promesse que vous allez écouter ce que j'ai à vous dire, jusqu'au bout.

-Très bien. Je vous le promets. Maintenant lâchez-moi.

Je sentais son odeur épicée mélangée avec l'air salin de la plage. J'aurais voulu qu'il me fît taire d'un baiser, mais je me doutais bien qu'il ne le ferait pas cette fois-ci. Je me dégageai aussitôt que je sentis sa poigne diminuer.

-Vous voulez parler. Très bien. Allez-y, mais ne me touchez plus.

-Je sais que vous êtes l'auteure du projet Fourchette bleue.

-Hein?

-Oui.

-Depuis quand?

-Depuis le début.

-Je ne comprends pas…

-Je sais aussi que l'événement qui vous a valu d'être licenciée n'était pas un accident.

-Vous le saviez? Vous le saviez et vous n'avez rien fait? Explosai-je.

-Quelqu'un tente de nuire au Musée et je suis à deux doigts de trouver de qui il s'agit.

-Je suis le petit mélange dans le panier! Ironisai-je.

-Quoi?

-Je vous sers d'appâts!

-Il semblerait que vous soyez une cible en effet…

-Et Caroline? Elle est impliquée?

-Caroline? Elle est bien un peu folle, mais certainement pas dangereuse.

-Vous croyez donc que c'est un membre de l'équipe?

-Oui, c'est certain.

-Anne?

-Assurément puisqu'elle vous a volé votre projet, mais nous sommes certains qu'elle n'agit ainsi que pour couvrir quelqu'un d'autre.

-Je suis de votre avis. Que recherchent-ils exactement?

-Je n'en suis pas encore certain. C'est justement pour le découvrir que votre oncle m'a engagé.

-Engagé ? Comment ça mon oncle vous a engagé? Vous n'avez pas acheté le Musée?

-Non.

-Je ne comprends plus rien. Recommençons depuis le début. Qui êtes-vous?

-Mon nom est bien William Darcy.

-C'était bien vous à Montréal aussi, au Musée Pointe à Callières?

-Oui, mais là encore, j'avais été engagé pour effectuer une enquête.

-Êtes-vous policier?

-Non, je suis un détective privé.

-Merde! Un détective! C'est sérieux alors?

-Assurément.

-Charles et Caroline, sont-ils vraiment…

-Frère et sœur? Oui. Et ils travaillent pour moi, ils font partie de mon équipe.

-Mais la réforme que vous avez initiée pour le Musée, les changements d'orientation et tout ça?

-Ils ont été amenés par monsieur Pelletier. Je n'ai jamais rien fait sans l'accord de votre oncle. Et je continuerai à le consulter tant que mon enquête ne sera pas terminée…

Je repensai alors à la fois où j'avais vu la voiture de William sur le parking du Musée. Mon oncle et lui devaient s'être rencontrés à quelques reprises à notre insu, en dehors des heures d'ouverture du Musée. Cela expliquait également pourquoi William était présent à notre fête de famille. Il devait avoir des choses à discuter avec Valère.

-Ensuite, je devrai quitter la région… Me souffla William comme on énonçait une évidence.

-Oh!

-Voilà la principale raison pour laquelle je ne peux pas avoir de relation avec vous…

-C'est ce que vous avez essayé de me faire comprendre l'autre soir sur la plage?

-Oui, mais il serait plus juste de dire que j'essayais de m'en convaincre…

-Attendez. Je veux revenir sur votre enquête… puisque l'accident s'est produit sur le zodiac… est-ce à dire que – celui ou celle qui veut nuire au Musée - était à bord cette fois-là?

-Il y a de fortes chances, oui.

-Un employé alors? William fait oui de la tête. Ça ne laisse que Steve, Paul, Lucie ou moi?

-En effet. L'un des trois autres a dû retoucher au câble alors que vous étiez occupée ailleurs.

-Après que je l'ai vérifié moi-même?

-C'est certain.

-Merde!

-Est-ce que Steve, Paul ou Lucie fréquentent Anne en dehors des heures de travail?

-Non, aucun des trois. Paul est marié, Steve la déteste et Lucie ne lui parle pour ainsi dire jamais…

-L'un des trois ne dit pas la vérité.

-Qu'allez-vous faire?

-Poursuivre mon enquête.

-Et moi? Je fais quoi? Puis-je vous aider?

-Non, ne vous en mêlez surtout pas. Vous devez faire comme si de rien était.

Incapable d'ajouter un mot ou de trouver une autre question, je me tournai face à la mer et remis mes pieds à l'eau. Constatant qu'il commençait à retirer ses souliers et ses chaussettes, je me mis à rire tout bas avant de lui dire : Je suis désolée William. Je n'aurais pas dû lancer vos souliers, ni vos chaussettes d'ailleurs…

-Vous ne pouviez pas savoir.

-C'est vrai, vous êtes bon comédien.

-Si j'étais si bon que ça… je ne vous aurais certainement pas embrassée l'autre soir…

-Vous n'avez pas à revenir là dessus…

-C'est que…

-Non, je vous en prie, je ne veux pas savoir…

-En fait, pour être honnête avec vous. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris ce soir-là.

-Vous aviez bu, ne cherchez pas plus loin.

J'avais ajouté la seconde partie de ma phrase sur un ton ferme et sans réplique au moment même où sans le regarder, je sentis qu'il s'approchait de moi. J'observai son ombre envelopper la mienne jusqu'à la dépasser. Je me retournai vivement déterminée à le remettre à sa place, mais fus paralysée par l'intensité du regard qu'il posa sur moi. Le temps de me ressaisir, il m'avait déjà enlacée et laissait sa bouche descendre lentement et résolument vers la mienne.

Ses lèvres étaient douces et fraîches. Elles restèrent immobiles contre les miennes pendant un temps infime. Puis, lorsque ses mains s'installèrent sous mes cheveux que je portais libre sur mes épaules ce soir-là et s'arrêtèrent à mi-chemin entre ma nuque et mes oreilles, me les couvrant presque, un frisson me traversa l'échine m'obligeant à accentuer la pression de mes lèvres sur les siennes. Sa bouche s'entrouvrit et nos langues se cherchèrent.

Combien de temps restais-je sous son emprise ? Assez pour savoir que notre baiser eut amplement le temps de s'approfondir et même de changer de registre avant que je reprisse conscience. Je reconnaissais dans notre étreinte, le mouvement des vagues avec ses avancées et ces reculs. Les mains de William descendirent ensuite le long de mes bras et passèrent sous mon chandail. Un instant plus tard, je fus brusquement ramenée à la réalité, mais j'ignore encore si ce fut causé par la présence soudaine de ses mains sur mes seins où par une certaine vague qui me lécha les chevilles juste à ce moment-là.

Une fois mes esprits retrouvés, je n'eus pas d'autre choix que de le repousser fermement.

-Arrêtez.

-Pardon.

Son regard triste et penaud me chagrina et m'attendrit. Je posai une main brûlante sur sa joue et l'autre sur sa poitrine là où je pouvais sentir les battements de son cœur.

-Écoutez, restons-en là. Murmurai-je en posant ma tête sur son torse.

-Si c'est ce que vous voulez approuva-t-il doucement.

Je me redressai à nouveau, me penchai pour ramasser mes chaussures et recommençai à avancer sur la plage.

-Attendez! Entendis-je encore une fois dans mon dos.

-Quoi?

-Au Musée? Vous vous attendez à quoi de ma part?

-À la même chose qu'avant assurai-je sans me tourner vers lui.

-C'est-à-dire?

-Vous patron, moi employée.

-Bien, j'imagine que c'est ce qu'il faut faire…

Je me remémorai cette autre fois sur la plage où il s'était emporté violemment et s'était mis à remettre en question son éducation, rétorquant qu'il en avait assez de toujours devoir faire ce qu'on attendait de lui. Il venait donc de reprendre le contrôle de lui-même. Je repris ma marche sentant les larmes gonfler mes yeux.

-Oh, Élisabeth, une dernière chose m'interpella-t-il à nouveau il faut me promettre que vous viendrez me voir si vous êtes témoin de quelque chose qui serait susceptible de faire avancer mon enquête.

-Promis.

J'accélérai la cadence et poursuivis ma route en direction de chez mon frère. En arrivant devant la porte, j'avais le visage ravagé de larmes et ma peau avait un goût de sel qui ne provenait pas de la mer. J'entrouvris la porte avec la clé que mon frère cachait toujours sous les marches et m'allongeai sans tarder. Charlotte n'était pas encore rentrée, mais puisque je lui avais laissé la clé supplémentaire que m'avait donnée mon frère, je ne m'inquiétais pas pour elle, trop habitée par ma conversation avec William.

Quel était son but exactement en venant me retrouver ? Me faire savoir qu'il n'était pas amoureux de Caroline ? Me dire qu'il était attiré par moi, mais que puisqu'il allait partir, il ne voulait pas s'investir auprès de moi ? Je comprenais tout ça. Je l'acceptais même plutôt bien.

«Nous n'avons pas d'avenir…» Me serinai-je à plusieurs reprises dans mon lit.

Comme si le fait de l'énoncer à voix haute allait rendre la chose plus acceptable ! Il m'avait embrassée. Il l'avait même fait à chaque fois qu'on se retrouvait seuls tous les deux. À chaque fois aussi, il avait déclaré que c'était une erreur ou que ses baisers ne nous mèneraient nulle part.

Qu'il fût attiré par moi était un fait établi. Qu'il ne voulût pas être avec moi était aussi un fait établi. Je n'avais définitivement pas besoin d'un homme tel que lui dans ma vie. Un homme qui n'assumait rien. Dont le métier était d'espionner les autres et de leur tendre un piège. Dont le métier reposait sur l'usurpation d'identité et le mensonge. Non, définitivement, je ne voulais pas de cet homme dans ma vie. Le problème était que je le désirais à en mourir.

...À suivre…

Miriamme…

N'oubliez pas de me transmettre vos commentaires.