Un étrange sentiment d'inquiétude envahit Bree. Ce bruit, cet éclat soudain de vaisselle n'était pas habituel. Et Bree était bien placée pour le savoir. Son expérience passée l'aidait à prendre conscience de bien des choses dans ce métier. Elle savait parfaitement que la cuisine d'un grand restaurant n'était jamais à l'abri d'un incident. Mais ce bruit… Ce bruit n'était définitivement pas naturel. Une bonne dizaine d'assiettes et de verres avaient dû chuter pour causer un tel vacarme. Et Katherine… Katherine, encore si fragile, seule en cuisine... Katherine, en larmes après avoir aperçu Robin. Katherine pouvait très bien être à l'origine de ce soudain brouhaha. L'esprit de Bree, préoccupé comme jamais, lui donnait l'impression d'avoir un mauvais pressentiment. Une voix impersonnelle, presque inhumaine, s'approcha de son oreille pour lui ordonner de rejoindre son amie en cuisine au plus vite. Elle ajouta d'un ton plein de malice que c'était une question de vie ou de mort.
Sans trop attendre, Bree se leva de sa chaise avec discrétion, s'excusa vivement auprès de son fils et se faufila dans la cuisine. Elle poussa lentement la porte. Rien. Il n'y avait rien. Peut-être avait-elle rêvé. Elle secoua lentement la tête de droite à gauche. Non. Tout ceci était réel. Elle fit donc le tour du comptoir. Elle fronça soudain les sourcils. De nombreux cuisiniers et serveurs étaient rassemblés autour de quelque chose. Afin de réclamer le silence, elle saisit une casserole ainsi qu'une cuillère en bois et frappa deux fois. Lorsque tout le monde se tut, elle ordonna à chacun de se disperser. Ils avaient encore bien du travail à fournir. Chacun reprit sa place. Bree s'approcha lentement vers l'endroit où les autres étaient auparavant regroupés. Ce qu'elle y découvrit arracha à ses lèvres un cri de surprise.
Alerté par le cri strident de sa mère, Andrew se leva d'une traite de sa chaise. Il rejoignit sa mère en cuisine à toute vitesse. Il poussa la porte avec ses fesses, ce qui fit sourire Gabrielle, Lynette et Susan, assises non loin de la cuisine. Il leur adressa un sourire poli avant de disparaître dans la clarté de la pièce sans dire le moindre mot. Il contourna lentement le comptoir. Lorsqu'il arriva enfin au niveau de sa mère, il eut un mouvement de recul. Bree était agenouillée face au corps inerte de son amie, Katherine Mayfair. Une mystérieuse boîte orange, un tube de médicaments, étalait son faible contenu sur le sol. Les images s'assemblèrent doucement mais sûrement pour ne former qu'une seule et même vue. Andrew prit soudain conscience du fait que Katherine avait tenté de se suicider. Il porta sa main à sa bouche. Il n'avait jamais été très proche de cette femme mais la voir ainsi lui donnait la nausée.
_ Fais le neuf-cent onze!, ordonna Bree.
Cet ordre, bien que bref, ramena Andrew à la réalité. Il saisit son téléphone portable et composa le numéro des urgences.
Un éclair lumineux traversa brusquement l'esprit d'Andrew. Il tendit son cellulaire à Bree, qui le saisit sans faire le moindre commentaire désobligeant. Il sortit de la cuisine, traversa le restaurant, attrapa le bras musclé d'Adam Mayfair, avec qui il avait sagement discuté quelques minutes plus tôt, et le supplia de le suivre sans faire de vagues. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, Adam se laissa simplement faire. Il savait qu'Andrew était un bon garçon. S'il souhaitait l'éloigner de la foule, ce n'était sans doute pas sans raison. À moins qu'il s'intéressait soudainement aux hommes plus âgés... Adam frissonna. Il n'était définitivement pas de ce bord-là et espérait se tromper vivement sur le compte du fils de son ex-voisine - bien qu'il était persuadé de son homosexualité depuis bien des années.
Cependant, Adam oublia bien vite ses élucubrations au sujet d'Andrew Van de Kamp. La simple vue du corps faible de son ex-femme, inconsciente sur le sol frais de la cuisine du restaurant, sembla le gifler avec une puissance incroyable. Cela le poussa à reposer les pieds sur Terre. Il reprenait brutalement contact avec la réalité. Andrew n'était nullement intéressé par lui. Tout ce qu'il voulait, c'était sa présence auprès de Katherine jusqu'à l'arrivée des urgences. Et Adam comprit très bien le message. Bien que gynécologue de profession, il enfila soudain métaphoriquement son costume de médecin et appliqua les premiers soins à Katherine. Il la plaça sur le côté afin qu'elle ne s'étouffe pas avec sa propre langue. Il observa un moment sa poitrine. Elle s'affaissait et se redressait de manière régulière. Elle respirait. C'était bon signe. Il posa ses doigts immenses sur les poignets de Katherine. Il grimaça. Son pouls était faible. Terriblement faible.
Prise d'un accès de rage, Bree sortit de la cuisine, suivie de prêt par son fils, prêt à tout pour contrôler la colère soudaine de sa mère. Il était sans aucun doute le mieux placé pour savoir que Bree était capable de se transformer en véritable ouragan si elle le souhaitait. Mais, contrairement à ce qu'Andrew pouvait bien penser, Bree traversa le restaurant avec une dignité folle, saluant de temps à autre les critiques culinaires présents dans la salle avec un sourire bienveillant. Lorsqu'Andrew aperçut une grande blonde à la poitrine généreuse assise à une table en compagnie d'autres jeunes femmes divines, il comprit les attentions de sa mère. Robin Gallagher. L'origine de tous les maux de Katherine. Lorsque Bree se retrouva enfin face à Robin, toute sa rage s'effaça en un quart de seconde pour laisser place à la compassion.
_ Il faut absolument que tu me suives, Robin, dit-elle d'une voix douce, presque maternelle.
Robin fronça les sourcils. Elle tourna les yeux vers Andrew qui hocha lentement la tête, signe de confirmation. Robin s'excusa auprès de ses amies et s'exécuta. En chemin, elle posa deux / trois questions qui, à son grand malheur, restèrent sans réponses.
Andrew fit deux grandes enjambées de manière à dépasser ces dames. Cela lui permit de jouer les gentlemen le temps d'une petite seconde. Il poussa la porte et la tint jusqu'à ce que Bree et Robin entrent toutes deux dans la pièce.
Bree se tourna vers son fils.
_ Andrew, s'il-te-plaît, tu veux bien attendre devant la porte de derrière.
_ Okay, M'man. Je suppose qu'ils arrivent par là?
_ Exactement.
Lorsque son fils disparut, Bree attrapa la main de Robin avec douceur.
_ Il faut que tu sois forte, murmura-t-elle.
Robin fronça à nouveau les sourcils. Elle ne comprenait vraiment pas ce qu'il se passait. Pourquoi diable devait-elle se montrer forte? Et où était Katherine? N'était-elle pas elle aussi propriétaire de ce magnifique restaurant? Pourquoi n'était-elle pas présente? Où était-elle partie? L'avait-elle aperçue? Toutes les interrogations de Robin disparurent dans un nuage de fumée lorsque Bree la guida vers le corps inconscient de Katherine.
Sans même crier garde, Robin s'effondra au sol. Elle pleura toutes les larmes de son corps.
Lorsque l'ambulance arriva enfin, elle lutta avec passion pour pouvoir accompagner Katherine jusqu'à l'hôpital. Elle n'avait pas la force de la quitter maintenant. Elle avait peur de la perdre à tout jamais. Cependant, les ambulanciers étaient terriblement têtus. Ils refusaient la compagnie de membre extérieur à la famille. Excédée par leur mauvaise foi professionnelle, Bree leva les yeux au ciel.
_ Elle est sa petite amie, finit-elle par dire.
_ Il fallait le dire plus tôt!, s'écria l'un des ambulanciers.
Il adressa un rapide signe de tête à Robin. De par son statut, elle avait gagné l'autorisation de monter dans l'ambulance. Dans d'autres circonstances, cela l'aurait rendu heureuse. Mais, à ce moment précis, le seul sentiment qui demeurait dans l'esprit de Robin était l'angoisse. L'angoisse de perdre un être cher. L'angoisse de la voir s'envoler pour un monde sans doute meilleur sans avoir eu l'occasion de lui demander pardon.
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Au bout de deux longs jours de sommeil profond, Katherine ouvrit les yeux. Elle gémit. La lumière était pénible. Douloureuse. Où était-elle? Avait-elle quitté ce monde? Elle ouvrit à nouveau les yeux. Une lampe. Une lampe de plafond. Un son aigu retentit. Un son régulier. Un moniteur. Elle était à l'hôpital. Elle avait donc survécu. Elle tendit à nouveau l'oreille. Elle n'était pas seulement entourée de machines. Il avait quelqu'un. Une femme. Blonde. Sa tête était posée sur les draps blancs de l'hôpital, juste au niveau de la main de Katherine. L'inconnue semblait endormie. Katherine fronça les sourcils. Sa vue était floue. Elle n'arrivait pas à déterminer l'identité de la personne présente à ses côtés. Qui était-ce, bon sang?
Katherine tenta de se redresser. Elle voulait s'asseoir. Elle ne voulait plus restée allongée. Elle semblait épuisée. Son corps désirait changer de position au plus vite. Elle ne pouvait pas résister à cette puissante tentation. Malheureusement pour elle, ce geste, pourtant anodin, sortit l'inconnue de son sommeil. Elle leva les bras en l'air, pour s'étirer. Puis elle s'approcha lentement du visage de Katherine et l'embrassa sur la joue. Cette douceur. Ce parfum. Katherine sourit. Ce ne pouvait être que Robin.
_ Si je te perds, je me perds, dit simplement Katherine.
Cette phrase arracha brutalement le cœur de Robin. Cela ne faisait que confirmer ses soupçons. Si Katherine avait tenté de mettre fin à sa vie, c'était uniquement à cause de leur rupture. Robin se sentait entièrement responsable du sentiment d'autodestruction qui dévorait un peu plus Katherine au fil des jours.
_ Je suis désolée, Kathy. Je suis tant désolée, dit Robin d'une voix faible. Pour tout. Je suis désolée de t'avoir pressée. Tu avais raison. Nous aurions dû garder notre relation secrète, jusqu'à ce que tu l'acceptes. Je n'aurais pas dû provoquer une dispute le jour de la fête post-guérison de cancer de Karen. Nous ne serions pas allées à Paris. Tu n'aurais pas rompu avec moi. Je suis responsable de notre fin depuis le départ. Je m'excuse surtout pour notre curieux malentendu. Dylan m'a expliqué. Elle est venue te voir, ce matin. Nous avons discuté. Je sais tout. Cette jolie petite brunette qui partageait ton lit n'était autre qu'elle-même. J'ai été stupide. Mais, je sais que ce n'est pas une excuse, mais j'ai fait cela par jalousie. Te voir avec une autre femme m'a fait perdre la tête. Je te voulais pour moi toute seule.
Katherine posa un doigt sur les lèvres de Robin pour la faire taire. Elle ne voulait plus l'entendre se responsabiliser autant de sa situation actuelle.
_ Approche-toi, dit Katherine.
Robin s'exécuta.
_ Embrasse-moi.
Robin se pencha au dessus du visage de Katherine et l'embrassa avec douceur. Le baiser fut simple. Katherine finit cependant par enrouler ses bras autour de la nuque de Robin pour accentuer la puissance de ce baiser. Il se fit plus passionné. Leur langue entrèrent en contact, ce qui ravis les deux femmes. Au bout de plusieurs minutes d'intenses retrouvailles labiales, Katherine et Robin se séparèrent, à contrecœur, pour reprendre leur souffle.
Quelqu'un frappa sur la baie vitrée. Robin tourna les yeux vers l'entrée de la chambre. Adam Mayfair. Elle déposa un dernier baiser sur les lèvres de sa petite amie et sortit de la pièce.
Adam entra à son tour, un bouquet de Lilium longiflorum à la main. Il les déposa soigneusement dans un vase transparent avant de s'asseoir au côté de son ex-femme. Il l'embrassa sur la joue avec tendresse et lui caressa le front. Ils restèrent un moment silencieux. Adam finit cependant par briser la glace.
_ Alors c'était elle, dit-il. C'est étrange, je n'aurais jamais cru te voir un jour en couple avec une femme. Mais c'est bien. Je veux dire, du moment que tu es heureuse, je le suis. Je ne veux que ton bonheur, Kathy. Je ne nie pas le fait d'avoir espérer nous revoir en couple mais c'est impossible. Je l'ai su dès ton apparition à l'aéroport de Fairview. Ton cœur est déjà pris. Il appartient à un autre... À une autre. Et moi, en tant qu'ex-mari, je ne peux que te demander une chose: sois heureuse, Katherine. Je te souhaite tout le bonheur du monde.
Katherine sourit. Elle ouvrit grands les bras. Adam s'y faufila lentement. Il se leva, embrassa Katherine sur le front et quitta la pièce. Il rencontra Robin dans les couloirs, un café chaud à la main. Il se posta devant elle et lui adressa un sourire amical.
_ Prenez soin d'elle. Aimez-la comme je l'ai aimé et bien plus encore. Faîtes que mon effacement en vaut la peine. Promettez-le moi.
_ Je le promets.
