Plus que trois chapitres à venir! Merci de votre patience! J'ai bien hâte de savoir ce que vous en pensez mesdames! N'oubliez pas de me transmettre vos commentaires. Merci à celles qui prennent toujours le temps de m'écrire un petit mot pour me dire ce qu'elles ont pensé du chapitre. Merci surtout à celles qui pensent à mentionner l'excellent travail réalisé par Youk qui a un oeil de lynx. Amitié: Miriamme.

Huitième partie

«Que fait-il ici?» Me demandai-je, toujours sous le choc.

-Monsieur Beaurivage. Balbutiai-je après avoir reçu un coup de coude de mon frère.

-Heureux de vous rencontrer mademoiselle me répondit la copie conforme de William Darcy et sur le même ton que s'il m'eut rencontrée pour la première fois.

Scrutant son regard, j'eus l'impression furtive d'y découvrir une légère gêne, à moins bien sûr qu'il ne s'agît de mon imagination ? En tout cas, je ne pus que lui reconnaître un grand talent d'acteur puisque rien chez lui ne me montra qu'il craignait que je ne révélasse son imposture. Prête à le tester afin de voir comment il allait se débrouiller, je m'arrêtai juste à temps, me souvenant que dans les faits, je ne savais que peu de choses à son sujet. Il pouvait très bien avoir utilisé un nom d'emprunt lorsqu'il avait été avec nous en Gaspésie.

«Sans doute le fait-il à chaque fois qu'il commence une nouvelle enquête.» Me répétai-je pour mieux résister à la tentation de lui tendre un piège à ma façon.

Toutefois, je fus incapable de me taire plus longtemps et osai finalement le questionner : Il y a longtemps que vous travaillez pour le groupe CGI, monsieur Beaurivage?

-NON.

-Il vient juste de se joindre à mon équipe Élisabeth. M'informa mon frère tout en jetant un œil assassin dans ma direction.

-Et que faites-vous exactement? Continuai-je sans me préoccuper de Serge qui cherchait toujours à attirer mon attention par dessus son épaule, exactement comme l'eut fait ma mère en pareille circonstance.

-Je suis le nouveau directeur du département R& D.

-R et D?

-Recherches et développement. M'expliqua-t-il brièvement.

Mes yeux glissèrent alors vers mon frère. Sentant le regard de Simon se joindre au mien, je compris que Serge devait lui paraître tendu. Il me fut très facile de deviner pourquoi. Je savais que le poste qu'occupait cet homme était celui que Serge désirait obtenir depuis qu'il s'était joint au groupe CGI. Réalisant que j'étais responsable du malaise qui s'était installé dans notre petit groupe, je me tournai vers le quatrième collègue de mon frère, sachant que Serge pourrait en profiter et sauterait sur cette occasion pour me le présenter.

-Enchanté mademoiselle Bennet. Me lança le plus âgé du groupe. Qu'est-ce que vous faites dans la vie?

Comme je roulai des yeux tant la réponse me paraissait tout sauf simple, Serge prit la parole avant moi et tenta d'expliquer à sa manière ce que je faisais comme métier. Profitant de l'explication maladroite de mon aîné, j'observai la réaction de Simon avec intérêt. Encore une fois, je dus lui «soulever mon chapeau» puisqu'il jouait à merveille le rôle de celui qui ne comprenait rien de la vie rurale et qui n'avait aucune idée des habitudes de vie de ceux qui choisissent d'habiter loin des grands centres urbains.

-Puisque la mer vous semble aussi peu familière, monsieur Beaurivage, je m'étonne que vous ayez sélectionné la toile «vue sur le fleuve» comme un achat potentiel?

-Vous croyez donc qu'il n'y a que ceux qui vivent sur le bord du fleuve Saint-Laurent qui peuvent l'apprécier? Me répliqua-t-il sans me quitter des yeux.

-Loin de moi cette idée. Mais ce que vous ignorez certainement, c'est que cette toile a été réalisée à partir d'une photo que Josie – l'épouse de Serge – a prise devant chez moi. C'est en pensant à moi qu'elle l'a peinte.

-Si tel est le cas, pour quelle raison l'a-t-elle mise en vente alors? S'enquit-il en pointant le mur où la toile en question était accrochée bien en évidence.

-Sachant ce qu'elle représente pour moi, vous ne voulez vraiment pas me la céder?

-Pourquoi ferais-je cela?

-Parce que je vous le demande. Tentai-je, sachant très bien que mes yeux et mon expression ne jouaient pas du tout en ma faveur.

-J'ai été le premier acheteur à me manifester et à ce titre, je serai le premier à faire une offre. Si vous la voulez, vous n'avez qu'à surpasser mon offre.

-C'est votre dernier mot?

-Oui.

Sans plus attendre et bravant toutes les convenances, je quittai le groupe sous l'œil ahuri de ceux qui avaient assisté impuissants à notre altercation. Je repérai et allai rejoindre Sylvio qui faisait le pied de grue devant le buffet avec les autres membres de sa famille.

-Alors Lizzie? Commoesta?

J'avais les yeux rouges à force de lutter contre les larmes, les lèvres pincées et les poings serrés.

-Tu veux bien me prendre dans tes bras. Bredouillai-je en m'approchant de lui.

J'avais besoin de chaleur humaine. Je mourais d'envie d'aller confondre cet homme devant tout le monde et l'aurais fait immédiatement, n'eut été la certitude que j'avais que cela nuirait à mon frère puis à ma belle sœur par ricochet. Me serrant contre lui, Sylvio eut la délicatesse de ne me poser aucune question. En bon ami, il se contenta de me tenir contre lui et fit ce qu'il réussissait mieux que tout le monde : me faire rire aux éclats.

Quelques minutes plus tard, beaucoup plus calme, je pus enfin laisser mon regard balayer la salle afin de prendre mes repères et surtout afin d'éviter volontairement de croiser une certaine personne.

J'hésitais entre deux hypothèses pour expliquer la présence de celui-ci dans la compagnie de mon frère. Je supposai qu'il avait dû être engagé par le groupe CGI afin d'effectuer une enquête interne, même si je n'écartais tout de même pas la possibilité qu'il eût été engagé par mon frère lui-même. Après tout, lors d'un échange avec mon oncle, celui-ci avait nécessairement dû parler à Serge du détective privé qui l'avait sorti d'affaire. Qu'à cela ne tienne, j'avais bien l'intention de réaliser ma propre petite enquête et d'en avoir le cœur net. J'attendrais que mon frère s'éloignât définitivement de ses collègues de travail pour aller le retrouver et commencer à le questionner. Mais je dus remettre à plus tard mon idée car Serge se dirigeait vers moi.

-Alors, comment trouves-tu les autres toiles de Josie? Me demanda-t-il en passant son bras par-dessus mon épaule. Je le connaissais assez pour savoir que c'était sa manière de me faire comprendre qu'il voulait me parler de quelque chose de précis.

-Elles sont magnifiques, comme toujours Serge. En tout cas, aucune n'est plus à mon goût que la dernière.

-Ouais, j'ai vu ça. Il m'entraîna à l'écart et m'interrogea à voix basse : Élisabeth, qu'est-ce qui t'a pris tout à l'heure?

-Je croyais avoir été assez claire : je veux vraiment acheter ce tableau, Serge.

-Je ne te savais pas si obstinée.

-Ne me dis pas que tu as quelque chose à craindre de lui?

-Non, pourquoi? Se défendit-il.

-Je ne sais pas, tu n'as pas l'air très à l'aise avec lui. Répliquai-je en jetant un œil derrière nous.

-Élisabeth, c'est mon patron. Je n'ai pas à être ou ne pas être à l'aise avec lui.

-Et ça n'a rien à voir avec le fait qu'il occupe le poste que tu voulais avoir?

-Non. Il a été meilleur que moi à l'entrevue, c'est tout et ça s'arrête là.

-Il est chez vous depuis combien de temps?

-Deux mois.

-Une ascension plutôt rapide, tu ne trouves pas?

J'étais maintenant convaincue que mon frère ignorait qu'il côtoyait tous les jours un détective privé. Il me restait plus qu'à découvrir pour quelle raison, le groupe CGI avait soudainement besoin de recourir à de tels services. L'idée que mon frère eût quelque chose à se reprocher me traversa l'esprit, mais je la repoussai aussitôt. J'avais confiance en son jugement et je ne voulais pas me laisser influencer comme mon oncle l'avait fait avec moi.

-En tout cas, il est borné. Lançai-je avec hargne.

-Élisabeth, il s'est manifesté avant toi pour acheter cette toile. Il est dans son droit. Le défendit Serge en me faisant signe de baisser le ton.

-Je sais, je sais. Et avec lui comme patron au bureau, ça se passe comment?

-Plutôt bien. Enfin, assez bien pour que je m'y sente mieux que chez Air Canada, mais comme d'habitude, Josie trouve que je travaille trop.

-Tu reviens à la maison vers quelle heure le soir, en moyenne?

-Vers 20h30.

-Et tu commences à quelle heure le matin?

-7h30.

-Je suis d'accord avec ta femme : tu travailles trop!

Un long silence s'installa entre nous. Je préparais ma prochaine question lorsque je vis arriver ma belle sœur derrière Serge. Elle semblait épuisée. Arrivée près de nous, elle vint se lover dans les bras de mon frère. Celui-ci l'entoura de ses bras et posa un baiser sur le dessus de sa tête.

-Tu vas venir à notre petite fête demain? N'est-ce pas Élisabeth?

-Une fête? Où ça?

-Chez nous, à Beaconsfield. Me renseigna Serge.

-Ton frère ne travaille pas demain, pour une fois. Alors j'ai décidé d'en profiter.

-À quelle heure?

-Dans l'après midi. Les gens vont commencer à arriver vers 11h00, mais c'est pour le repas qu'il y aura le plus de monde.

-Quel genre de monde?

-Des amis essentiellement. Et tu n'as aucune excuse, tu connais déjà la majorité d'entre eux d'ailleurs.

-Y aura-t-il des gens de ton bureau, Serge?

-Quelques uns, oui. Mais très peu.

-Tu dois apporter ton costume de bain puisque la piscine intérieure sera ouverte et que la fête se tiendra dans la grande pièce qui sert de prolongement à celle-ci.

-Josie voulait que ça ressemble à un «Beach party».

-Très bien, je serai là. Je peux apporter quelque chose à manger?

-Non. On a engagé un traiteur. Je ne voulais pas avoir de nourriture à préparer ni à ramasser.

-Parfait. Oh, pour le transport, est-ce que Sylvio demeure toujours à Montréal?

-Oui.

-Il est invité?

-Bien entendu.

-Hum, bon. Tu crois qu'il pourrait m'emmener avec lui?

-Il se fera un plaisir de te conduire chez nous, mais qui sait ce qu'il te demandera en échange…

-Tu oublies que je le connais bien.

Je regardai Josie nous quitter à nouveau. J'abandonnai Serge à mon tour pour aller rejoindre Sylvio qui s'était arrêté devant la toile que je voulais acquérir. Il me tira les cheveux pour me faire réagir.

-Tu sais t'y prendre avec les femmes. L'agaçai-je en lui donnant un coup dans le ventre.

-Pas assez puisque tu ne veux rien savoir de moi.

-Demain, tu peux passer me prendre? Tu vas chez ta cousine Josie, non.

-Si! Tu m'accompagneras donc Bellissima?

-Je te demande de me transporter Sylvio. Ce n'est pas un rancard.

-J'avais compris cara, mais personne ne peut empêcher un Italien de rêver.

Bien avant que le vernissage ne se terminât, je fis mes adieux à mes hôtes, j'allai embrasser Sylvio et me dirigeai vers la sortie me comptant très chanceuse de ne pas croiser d'autres personnes de ma connaissance. Arrivée devant la porte, j'entendis une personne qui gravissait les marches d'escalier au pas de course. Pour éviter d'entrer en collision avec celle-ci, j'ouvris la porte pour la laisser passer lorsque je réalisai qu'il s'agissait de celui que j'avais essayé d'éviter depuis notre désagréable discussion.

-Vous attendez quoi pour passer? Lui demandai-je d'un ton sarcastique, tandis qu'il pénétrait dans la pièce.

-Ne partez-vous pas un peu tôt? Me nargua-t-il à son tour en passant à côté de moi.

-N'arrivez-vous pas bien tard? L'imitai-je.

-Vous n'attendez pas l'attribution des toiles? S'informa-t-il tout sourire.

-Celle qui m'intéressait est déjà prise. Répliquai-je froidement.

-Vous m'en voyez désolé. Conclut-il en me tournant le dos pour se remettre en marche.

-Oh non, vous ne l'êtes pas. Je le sais et vous le savez. Lui lançai-je avant de me détourner pour descendre les marches. J'avais tellement besoin de me retrouver à l'air libre.

Une fois arrivée dehors, j'offris mon visage au vent frais qui soufflait sur la rue Saint-Laurent. J'allai me mettre en marche lorsqu'une poigne ferme agrippa mon bras et me tira vers la gauche. Je me retournai pour protester et constatai que Simon me dévisageait, les yeux assombris la colère.

-Que me reprochez-vous exactement? M'intima-t-il sans se soucier des passants qui nous dévisageaient.

-Ne voulons-nous pas la même toile? Hurlai-je tout en essayant de me dégager de sa poigne solide.

-Peut être bien, mais je suis convaincu que votre agressivité est due à autre chose.

-Et le fait que vous utilisez un faux nom? Est-ce une raison suffisante pour me mettre en colère?

-Quoi? Simon Beaurivage est mon vrai nom.

-Peu importe comment vous vous appelez ou vous appeliez. Je n'aime pas savoir qu'un détective privé tourne autour de mon frère.

-Ah, j'aurai dû le deviner. Vous connaissez mon frère William. William Darcy.

-Votre frère William. Pfff. Pour que votre histoire se tienne, il faudrait pour cela que vous soyez jumeaux.

-Nous le sommes. William et moi sommes ce que l'on appelle des jumeaux identiques.

Pendant que je le fixais, bouche ouverte, il sortit son portefeuille de la poche arrière de son pantalon, l'ouvrit et me montra une photo usée sur laquelle on voyait deux jeunes hommes assis côtes à côtes et si semblables que le doute ne me fut plus permis.

-Celui de gauche c'est moi, l'autre c'est celui que vous connaissez sous le nom de William Darcy. C'est William le détective privé, pas moi.

-Et vous êtes jumeaux? Vraiment jumeaux?

-Des jumeaux identiques, oui.

-Pourquoi ne portez-vous pas le même nom?

-Oh, ça. C'est parce que William a gardé le nom de notre père. Alors que moi, j'ai changé pour celui-de notre beau-père.

-Incroyable. Oh, merde! Je suis sincèrement désolée, monsieur Beaurivage. Vous deviez vraiment vous demander sur quel genre de folle vous étiez tombé tout à l'heure? Je suis vraiment confuse.

-Je vous en prie ! Cette situation n'est pas vraiment nouvelle pour moi ! Quoique la plupart du temps, les filles qui nous confondent ne m'abordent pas avec agressivité !

-Je n'en reviens pas. Des jumeaux identiques.

-Comment avez-vous connu mon frère William?

-Il a été engagé par mon oncle au Musée de Sainte-Anne-Des-Monts.

-Oui, c'est vrai, William m'a vaguement parlé de cette enquête. C'était il y a plusieurs mois, n'est-ce pas?

-En effet.

-Puis-je savoir pourquoi vous lui en voulez?

-Je ne lui en veux pas. Enfin, pas vraiment. En vous voyant, j'ai tout simplement eu peur pour mon frère. Je me demandais pourquoi un privé avait infiltré la compagnie pour laquelle il travaille.

-Vous n'avez aucune raison de vous en faire, votre frère est un employé exceptionnel et je ne suis pas un détective.

-Tant mieux. Vous savez qu'il désirait le même poste que le vôtre?

-Oui, il me l'a dit ouvertement la première fois qu'on s'est rencontrés. Serge est très franc et très direct.

-C'est de famille.

Le rire qui monta de sa gorge me laissa perplexe. Pour un peu, je me dis qu'il aurait pu appartenir à William. Lui aussi aurait certainement ri en m'entendant dire cela puisqu'il avait déjà constaté à quel point ma franchise pouvait dérouter les gens. Il y avait déjà goûté et à plus d'une reprise.

-En tout cas, je peux vous rassurer pour votre frère : dès que mon transfert sera confirmé, il prendra ma place.

-Et vous? Vous irez où?

-J'ai reçu une offre d'une compagnie ontarienne et comme ma femme est installée à Toronto, ce n'est qu'une question de semaines avant qu'on me transfère là-bas.

-Vous êtes marié?

-Oui.

Je jetai un œil sur la bague qu'il portait au doigt.

-Des enfants?

-Nous attendons notre premier dans quelques mois.

-Vous avez de la chance.

Un premier silence s'installa entre nous.

-Dites-moi, vous avez des nouvelles de votre frère?

-Non, pas depuis quelques jours en fait. Je sais qu'il travaille sur un nouveau dossier, mais comme il ne me parle jamais d'une enquête avant qu'elle soit terminée…

-Vous lui direz bonjour de ma part, si vous le voyez bientôt.

-Je n'y manquerai pas.

-Oh et puis, pardonnez-moi encore une fois mon attitude de tout à l'heure

-C'est oublié, ne vous en faites pas.

-Donc, vous acceptez de me céder la toile? Tentai-je une dernière fois tout en lui tendant la main.

Il me serra la main sans rien ajouter puis nous nous séparâmes. Lui remonta vers la galerie d'art tandis que moi, je commençai à arpenter la rue Saint-Laurent tout en songeant à ce que je venais d'apprendre. J'étais encore sous le choc de la nouvelle. William et Simon étaient des jumeaux à ce point identiques qu'il était tout à fait légitime que j'eus besoin de temps pour me remettre de mes émotions. Après avoir parcouru assez de rues pour me calmer, je hélai un taxi et rentrai à l'hôtel où je me fis couler un bon bain chaud. Le lendemain, veille de mon retour en Gaspésie, je n'avais qu'une entrevue vers 9h00 à la suite de laquelle je serais libre jusqu'au lendemain 12h00, heure à laquelle il me faudrait me mettre en route pour la Baie des Capucins.

Le lendemain, mon entrevue se passa aussi bien que toutes les autres, ce qui me permit de revenir à l'hôtel assez tôt pour avoir le temps de manger et de me changer avant d'aller faire acte de présence au «Beach party» de mon frère. Vers 11h15, Sylvio me téléphona pour me dire qu'il arrivait. Je descendis au pas de course et montai à bord de sa voiture. Je me sentais comme une jeune fille à son premier rendez-vous. Sylvio avait un tel sens de l'humour qu'il me fit rire aux larmes pendant une bonne partie du trajet tout en me courtisant avec emphase le reste du temps. Heureusement que je le connaissais assez pour savoir qu'il ne fallait surtout pas le prendre au sérieux.

Je m'étais déjà rendue chez mon frère auparavant, mais puisque six années s'étaient écoulées depuis ma dernière visite, je ne reconnaissais même pas le quartier dans lequel nous circulions. La maison toutefois était restée la même bien que la cour arrière eût été entièrement réaménagée par Josie.

Une fois à l'intérieur de la maison, je réalisai que nous étions loin d'être les premiers arrivés. Une trentaine de personne était déjà là et plusieurs employés s'affairaient à placer la nourriture sur les tables que Josie avait fait installer tout autour de la piscine intérieure chauffée. Des parasols étaient ouverts un peu partout donnant vraiment l'impression qu'on était sur le bord d'une belle plage. J'allai embrasser ma belle sœur et lui proposai mon aide. Le personnel de la compagnie de traiteur circulait déjà avec des boissons fraîches et plusieurs baigneurs jouaient au ballon dans la piscine. Sylvio me proposa immédiatement d'aller me baigner. J'acceptai sa proposition compte tenu que j'avais gardé un excellent souvenir de nos poursuites dans l'eau.

Je montai me changer et redescendis en costume de bain. En Gaspésie, je n'aurais jamais osé enfiler le bikini que je portais maintenant puisque l'eau y était froide et que je connaissais trop de gens, mais là, devant autant de nouveaux visages, je me permis un peu de fantaisie. Je sentis plusieurs yeux se braquer sur moi alors que je gagnais le bord de la piscine mais ne m'en souciai guerre. J'étalai ma serviette sur une chaise longue et entrai dans l'eau en me laissant glisser lentement. Sylvio arriva alors près de moi et m'éclaboussa comme il l'avait toujours fait. Je ripostai sachant très bien que j'allais provoquer une guerre entre nous deux. Il en avait toujours été ainsi.

-Élisabeth, Sylvio, cessez ces petits jeux. Vous arrosez tout le monde. Me gronda Serge d'un ton rieur.

-Serge à raison, Lizzie. Écoute ton grand frère! Se moqua Sylvio en m'arrosant à nouveau.

-Seulement si tu admets que j'ai gagné. Rétorquai-je avant de plonger pour m'éloigner de lui.

-Tes désirs sont des ordres, cara. L'entendis-je répliquer lorsque je ressortis de l'eau au milieu de la piscine.

Son regard démentait ses paroles et je compris que je devais me méfier de ce que ses yeux exprimaient tout à coup. Je reculai et m'éloignai à la nage sentant qu'il me suivait de trop près. Il m'attrapa par les pieds et ramena mon corps tout contre le sien. J'avais beau me débattre, il me tenait captive et attendait que j'abandonnasse la partie. Lorsque j'acceptai ma défaite et devint molle dans ses bras, il en profita pour m'embrasser goulument devant tout le monde. J'étais tellement surprise que je restai figée, nullement surprise de découvrir que ses lèvres s'étaient faites aussitôt plus insistantes. Des éclaboussures provenant de toutes les directions l'éloignèrent de ma bouche quelques secondes plus tard, me permettant de me sauver. Je me tassai prestement sur le côté pour éviter les jets d'eau que les cousins de Sylvio lui envoyaient et croisai le regard désapprobateur d'une personne qui m'observait du bord de l'eau. Je plaquai un sourire de convenance sur mon visage et tournai la tête pour m'assurer que Sylvio n'était pas derrière moi.

-Bonjour monsieur Beaurivage.

-Mademoiselle Bennet.

Bien que son regard eût l'air aussi neutre que le mien, une légère grimace déformait sa bouche tandis qu'il m'examinait debout sur le bord de la piscine. J'avais l'impression qu'il ne pouvait détacher son regard de ma silhouette. L'espace d'une seconde, je réalisai que son expression était en tout point semblable à celle que William avait eu sur le visage avant de m'embrasser pour la première fois. Simon me dévisageait toujours lorsqu'il me tendit la main pour m'aider à me hisser. Une fois debout devant lui, je me penchai pour ramasser ma serviette et ce fut alors qu'une voix inconnue s'adressa à lui.

-Simon? Tu ne nous présentes pas?

-Quoi? Oh, oui, Nathalie, je te présente Élisabeth Bennet. La sœur cadette de Serge.

-Enchantée mademoiselle Bennet. Me lança une très belle jeune femme enceinte. Je me nomme Nathalie Beaurivage, je suis l'épouse de Simon.

-Enchantée madame Beaurivage. Je croyais que vous étiez à Toronto.

-Oui, j'y étais jusqu'à hier soir. Je suis en visite chez mes parents qui n'habitent pas tellement loin d'ici, mais je vous en prie appelez-moi Nathalie.

-Très bien.

-Simon m'a dit que vous connaissez William?

-En effet. Il a réalisé une enquête pour mon oncle en Gaspésie.

-Parlez-vous du dossier qui s'est mal terminé. Enfin, celui qui s'est clos à la suite d'une prise d'otage?

-J'imagine qu'il s'agit bien de celui-là.

-Avez-vous connu les héros? La femme et l'homme qui ont capturé les malfaiteurs?

-En fait, j'étais à bord du bateau, mais je ne me considère pas comme une héroïne.

-C'est vous qui avez ramené le bateau dans la tempête alors?

-Oui.

-Wow! T'entends ça Simon? Cette jeune femme est celle dont William nous a tant parlé. Il vous admire beaucoup vous savez, il ne tarit pas d'éloges à votre sujet.

-Vous avez fait preuve d'un grand courage mademoiselle Bennet. Ajouta Simon en saisissant un verre sur le plateau que venait de lui présenter un serveur.

-J'ai fait ce qu'il fallait pour rester vivante, c'est tout.

Quelques secondes plus tard, je m'excusai auprès d'eux et pris la direction de la salle de bain pour aller me changer. L'eau était très bonne, mais je n'aimais pas sentir tous ces regards sur moi. Quand tout le monde est en costume de bain c'est correct de se pavaner en bikini, mais quand les vêtements de ville côtoient les maillots de bain, je préfère de loin être dans le lot des personnes les plus habillées. Je revins dans la cour et allai m'asseoir près de Sylvio qui mangeait entouré de sa cour habituelle. Je me servis une assiette et m'installai à ses côtés. Tout en mangeant, je cherchai des yeux l'homme qui ressemblait en tout point à celui que je ne parvenais pas à oublier. Je le repérai alors qu'il discutait avec Serge, Josie et son épouse.

Josie avait une main posée sur le ventre déjà rond de Nathalie et lui souriait chaleureusement. Les deux autres associés de Serge et leurs épouses arrivèrent tout près du groupe et la discussion sembla tourner autour des enfants déjà nés ou à venir. Simon était très élégant mais sa tenue vestimentaire n'avait rien à voir avec ce que j'avais toujours vu William porter en Gaspésie. Autant Simon avait l'air élégant et décontracté avec son bermuda et son polo autant William donnait l'image d'un cadre sérieux et professionnel avec ses pantalons longs, ses chemises assorties et ses cravates.

Une heure plus tard, la fête battait son plein. Je discutais avec Sylvio lorsque je retrouvai l'épouse de Simon à mes côtés. Celle-ci avait tenu à venir me saluer puisqu'elle devait retourner chez ses parents avec qui elle s'était engagée à aller faire des courses pour le reste de l'après-midi. Je la remerciai et lui souhaitai bonne chance avec le bébé. Simon vint la rejoindre, s'excusa auprès de moi et escorta sa femme jusque devant la maison. Son départ laissa un vide en moi que j'attribuai à sa ressemblance avec William et surtout avec le fait que je n'avais pas pris convenablement congé de lui avant qu'il ne fût reparti vers la ville. Je n'avais pas pu lui dire adieu.

J'allai me servir un dessert sur la table où ils étaient tous exposés et retournai vers mes divertissants spécimens italiens mâles. Sylvio m'accueillit de manière toute personnelle. Il m'attira sur ses genoux et s'appropria un morceau de gâteau au fromage que j'avais dans mon assiette. Je me relevai, faussement outrée et pris place sur la chaise vide qui jouxtait la sienne. Je lui repris mon assiette des mains et le sermonnai sans grande conviction, incapable de lui en vouloir réellement. Tout en discutant de choses et d'autres avec mes voisins, je m'amusais à observer les autres invités de mon frère. J'eus la surprise de constater que Simon n'était pas parti avec sa femme. Il se tenait maintenant debout avec deux autres collègues de Serge et riait aux éclats. Je ne pus me retenir de penser au fait que je n'avais jamais vu William rire de manière aussi spontanée. Josie arriva alors derrière moi et m'offrit de visiter son atelier de peinture. J'acceptai avec joie et la suivis dans la maison. Trente minutes plus tard, lorsque je revins dans la cour, je fus étonnée de voir Sylvio auprès d'une jeune femme sublime qu'il tenait par la main et embrassait amoureusement. Dès qu'il me vit, Sylvio entraîna la jeune femme vers moi et me la présenta comme étant sa fiancée.

-Oh mon Dieu ! J'oubliais Élisabeth, Amelia habite dans le coin… et… Balbutia-t-il, son regard passant de l'une à l'autre.

-J'aimerais que Sylvio vienne souper chez mes parents ce soir. Ils veulent le rencontrer. Plaida sa fiancée sans me quitter des yeux.

-Je ne pourrai donc pas te ramener en ville, cara. Conclut-il dans ma direction.

-Oh Sylvio, ne t'en fais pas pour ça ! Je trouverai certainement quelqu'un qui partira pour Montréal un peu plus tard ! Où alors je prendrai un taxi ! Le rassurai-je.

-Merci. Tu es la meilleure… après Amélia, bien entendu. Ajouta-t-il en serrant sa fiancée dans ses bras.

La bonne entente qui semblait les unir faisait plaisir à voir. Je retournai vers l'intérieur et cherchai Serge des yeux. Le trouvant, je lui demandai s'il connaissait une autre personne qui devait repartir pour Montréal dans l'après-midi. Il promit de vérifier auprès de ses invités et de venir me reconduire lui-même s'il ne trouvait personne d'autre. Rassurée, je réintégrai la cour et m'installai sur une chaise avec deux autres cousins de Sylvio. Trente minutes plus tard, je me levai et cherchai Serge des yeux, espérant qu'il avait trouvé quelqu'un pour me raccompagner.

Avant d'arriver jusqu'à lui, je fus arrêtée par Simon qui m'annonça qu'il allait partir bientôt et qu'il pouvait me déposer à mon hôtel, chemin faisant. Bien que déconcertée, j'acceptai et le quittai pour faire mes adieux à tous et chacun. Je terminai par mon frère que je remerciai chaleureusement de son invitation. Il me demanda de transmettre ses bons souhaits aux autres membres de la famille qui vivaient autour de moi en Gaspésie. En m'embrassant, Josie m'annonça qu'elle allait me peindre un nouveau tableau et qu'elle avait l'intention de me le faire parvenir dès qu'il serait terminé. Je la serrai dans mes bras et lui demandai de tenter de convaincre mon frère de venir en Gaspésie le plus tôt possible, de le forcer à prendre des vacances. Lorsque je m'éloignai d'elle, je constatai que Simon m'attendait devant l'entrée, au volant d'une Toyota accord.

«Décidément, il n'a vraiment pas les mêmes goûts que son frère jumeau».

Il m'accueillit en m'ouvrant la portière, avant de prendre place au volant quelques secondes après avoir galamment refermé la porte de mon côté. En arrivant sur l'autoroute 20, il se renseigna sur le nom de mon hôtel et me demanda si je voulais mettre de la musique. Je lui répondis que je préférais davantage bavarder avec lui ce qui le fit rire aux éclats.

-Je suis soulagé de voir que vous n'êtes plus en colère contre moi. Je trouvais cela vraiment déroutant.

-Ah, oui ! Pourquoi?

-C'est que la plupart du temps, lorsque des femmes me confondent avec William, elles se jettent à mon cou. Will est un séducteur né. Mais vous n'êtes pas sans l'ignorer, puisque vous le connaissez.

-Je ne devais pas le connaître si bien que cela puisqu'il ne m'est jamais apparu comme un séducteur ni même comme un homme à femmes pour reprendre votre expression d'hier. Honnêtement Simon, William ne m'a jamais semblé sensible aux Gaspésiennes en général.

-Alors c'est que vous ne l'avez vu qu'au travail.

Ne voulant pas m'étendre davantage sur la relation amour haine qui caractérisait mes rapports avec son frère, je ne relevai pas son dernier commentaire et gardai le silence.

-Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux? M'interrogea-t-il au bout d'une longue minute de silence.

Je lui narrai comment s'était passée ma première rencontre avec William. Je lui rapportai que je m'étais conduite comme une folle lorsqu'il était monté à bord de l'Exploramer avec Caroline, compte tenu que j'ignorais son identité. Je mentionnai ensuite brièvement le moment où j'avais été dépossédée de mon projet et le faux accident qui m'avait valu d'être licenciée par la suite. Je lui parlai également de Caroline et de l'impression bizarre que celle-ci m'avait faite à cause de ses mensonges concernant sa relation avec William.

-Sachez que William ne la tolère que par amitié pour Charles ! Bien qu'elle ne soit pas…

-Dangereuse du tout. Je sais. Votre frère m'a dit la même chose. En tout cas, moi, je crois qu'elle est irrémédiablement amoureuse de lui.

-William ne l'aime pas, ne vous en faites pas.

-Eh, mais je ne m'en fais pas pour ça. William est libre de faire ce qu'il veut. Il n'est rien pour moi et je ne suis rien pour lui.

-Pardonnez-moi. C'est que, j'avais cru comprendre autre chose…

-Comprendre quoi?

-Que vous le vouliez ou non, vous devenez nerveuse dès que je parle de lui.

-Je vous en ai déjà expliqué la raison. J'avais peur pour mon frère…

-Seulement cela?

-Oui. Hum, honnêtement? Je dois avouer qu'il y a bien une autre raison pour expliquer ma colère, mais ça n'a plus d'importance maintenant.

-Je suis curieux. De quoi s'agit-il?

-Je ne m'explique pas qu'il ne soit pas venu me saluer avant son départ.

-Oh, je vois.

-En fait non, ce n'est pas tout à fait juste, il s'est manifesté, mais pas du tout comme je le pensais. Il m'a fait parvenir une lettre qui contenait un message froid et expéditif.

-Votre relation avait-elle dépassé le stade patron employée? Me demanda-t-il tournant la tête vers moi pour la première fois depuis le début de cette conversation.

-Je croyais que nous étions devenus amis.

-Oh!

-Quittez-vous vos amis en leur écrivant une simple lettre, vous?

-Définitivement non.

-Eh bien, moi non plus.

-Alors là, je comprends mieux votre réaction. Souhaitez-vous que je lui en parle?

-Non, surtout pas. Il est passé à autre chose… tout comme moi d'ailleurs.

Un silence tomba dans l'habitacle et dura de longues minutes. Pour ma part, j'étais perdue dans mes pensées et je me félicitai de ne pas avoir évoqué les baisers que William et moi avions échangés à quelques reprises. Simon avait déjà tellement l'impression que je me languissais de son frère !

Je fus ramenée à la réalité par une requête étonnante, énoncée par mon compagnon.

-Donnez-moi votre main.

-Pourquoi?

-Chaque fois que William était intéressé par une femme dans le passé, j'éprouvais moi aussi une forte attirance pour celle-ci. Il me suffira de tenir votre main pour être fixé sur ce que mon frère ressentait pour vous.

Acceptant de me prêter à cette étrange expérience, je glissai ma main par-dessus celle que Simon venait de poser entre nos deux bancs et fus très étonnée par ce que je découvris. Je ressentis le même désir fulgurant que lorsque que j'avais touché William. Je posai les yeux sur Simon, pressée d'entendre ce qu'il avait à dire.

-Rien. En ce qui me concerne, je n'ai rien ressenti de particulier.

-Le contraire aurait été vraiment surprenant. Avec votre frère ce n'était pas différent. Mentis-je en baissant les yeux.

Ces mots reflétaient tout sauf la vérité, mais je ne voulais surtout pas que Simon puisse deviner à quel point j'étais blessée. Le mieux que je pus faire pour me protéger, fut de changer abruptement de sujet.

-Votre épouse Nathalie est très charmante. Vous vous êtes connus comment?

- Je connais Nathalie depuis toujours. Nos deux familles se fréquentent depuis deux générations.

-Vous êtes-vous déjà amusés à ses dépens, William et vous?

-On a bien essayé, mais elle a toujours su faire la différence entre nous deux. Elle dit que William est le plus beau, mais que je suis le seul qui a la capacité d'être fidèle en amour.

-Et elle a raison?

-William a toujours été un homme à femmes, comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Mais je suis certain que lorsqu'il travaille ou «infiltre un milieu», il fait beaucoup plus attention. Il doit s'arranger pour que cet aspect de son caractère ne se devine pas.

-Parlez-moi de votre travail? Parlons de mon frère Serge.

-Votre frère est très professionnel.

-Savez-vous pourquoi ils vous ont donné le poste à vous plutôt qu'à lui?

-Non. Mais les choses rentreront dans l'ordre sous peu. Comme je vous l'ai dit hier, j'ai bien l'intention de m'installer à Toronto, je fais tout pour cela.

-Vos parents sont-ils encore vivants?

-Oui, mais ils sont séparés. Notre mère vit à Ottawa avec notre sœur Georgianna, qui est de dix ans notre cadette. Notre père brille par son absence depuis qu'il est parti avec une jeune femme plus jeune. Quand à ma mère et à mon beau-père, nous allons les voir bientôt. Notre famille se réunit toujours pour l'action de grâce, c'est-à-dire dans deux semaines.

Nous passâmes les dernières minutes à discuter du moment où j'avais vécu à Montréal autrefois, lorsque j'étais venue étudier le théâtre, pleine d'espoir en l'avenir. Il m'écouta évoquer ma relation amoureuse qui s'était terminée dramatiquement par l'accident de mon partenaire. Simon fut très triste pour moi et me souhaita de vivre un bonheur comme le sien en rencontrant quelqu'un d'autre. Arrivé devant mon hôtel, il descendit de voiture, m'ouvrit la portière et alla chercher mon sac à doc dans le coffre arrière. Il me serra contre lui à la manière d'un grand frère et me fit la bise sur les deux joues. Je lui fis promettre de venir me voir avec sa famille s'il venait à se rendre dans mon coin de pays. Je lui demandai finalement de saluer William pour moi lorsqu'il le verrait.

J'entrai dans l'hôtel et le regardai partir en me disant qu'il aurait mieux valu que ce fût lui qui vînt en Gaspésie à la place de William. J'avais beaucoup apprécié sa compagnie et son écoute. La seule chose que je ne m'expliquai pas, ce fut que contrairement à lui, j'avais ressenti une forte attirance lorsque nos mains s'étaient touchées. La sensation avait été plus légère que lorsque William et moi avions échangé nos baisers passionnés, mais le désir s'était tout de même manifesté en une foule de petits frissons qui m'étaient familiers. Je m'affalai sur le lit, déprimée. Depuis le décès de mon amoureux, c'était la première fois que la solitude me pesait autant. Je me laissai aller quelques minutes, à la suite de quoi, je m'étendis sur le lit. Je m'y prélassai longtemps et me commandai un léger goûter vers 20h00. J'avalai le tout très rapidement et me couchai tout en écoutant la télévision. Je m'endormis vers 21h00 en regardant un film que j'avais déjà vu à plusieurs reprises.

Le lendemain, je me réveillai vers 8h30, me rendis à la salle à manger pour prendre mon déjeuner et récupérai ma voiture vers 11h00. Le voyage de retour se passa plutôt bien si l'on considère sa longueur. Je fis deux haltes bien méritées pour manger. J'arrivai devant ma maison vers 22h00, épuisée. J'ouvris la porte et m'effondrai sur mon lit. J'arrivai au travail très tard le lendemain et allai faire mon rapport à mon oncle. Celui-ci avait déjà visionné plusieurs de mes entrevues à la télévision et avait reçu les copies des articles de journaux qui avaient été publiés à mon sujet. Il était très content et avait de bonnes nouvelles pour moi. Différents Musées réclamaient ma présence et voulaient utiliser mon expérience pour accroître leur clientèle. Mon oncle croyait que je me devais de répondre à leurs demandes et estimait que je rendrais ainsi de grands services à la région. Je finis par me ranger à ses arguments et acceptai de me rendre sur place pour voir ce que cela donnerait.

Deux mois plus tard, j'avais aidé à développer trois projets importants et je comprenais à quel point mon oncle avait eu raison de me pousser à vivre cette expérience. Quoique craintive au début quant à ma capacité à trouver des idées pour les autres musées, je réalisai que ma créativité me permettait de résoudre les problèmes variés que les dirigeants de ces établissements me présentaient. Un peu à la manière de ma belle-sœur qui pouvait créer des paysages plus beaux que la réalité, moi aussi, je pouvais voir plus loin que ce que les compagnies proposaient déjà. J'imagine que c'est cette même qualité que possèdent certains décorateurs lorsqu'ils entrent pour la première fois dans une maison délabrée et qu'ils en devinent son potentiel alors que le reste des visiteurs passent leur chemin sans rien voir.

J'étais fière de mes projets en chantier, mais j'étais aussi très fatiguée. J'avais peu de disponibilité pour mes amies et pour les membres de ma famille. C'était à peine si j'avais le loisir de suivre mes courriels. Lorsque Noël arriva, j'envisageai enfin de prendre un peu de temps pour moi. Je rendis visite à mes tantes, reçus France et Daniel à souper et allai voir mes parents à Québec. Ce fut par eux que j'eus des nouvelles de Serge pour la première fois depuis mon séjour à Montréal.

-Deux de ses collègues ont été licenciés. Ils avaient fraudé la compagnie pour plusieurs millions. M'annonça ma mère.

-Hein?

-Oui. Voilà pourquoi Serge se retrouve maintenant avec les dossiers des deux bandits sur les bras. Sans compter que son supérieur immédiat a démissionné de son poste une semaine avant que le scandale n'éclate.

-Simon Beaurivage?

-Oui, celui-là même. On l'a rencontré chez Serge, il y a un mois. Il était avec son épouse.

-Nathalie?

-Oui. Tu les connais aussi?

-Oui, je les ai rencontrés lorsque je suis allée au vernissage de Josie.

-Ah bon. En tout cas, Serge est épuisé puisqu'il doit tout prendre en charge maintenant. Il ne pourra donc pas venir passer les fêtes avec nous. Il doit recruter de nouveaux associés.

-Est-ce à dire qu'il a été promu?

-Oui.

-Est-ce que tu sais comment la fraude a été découverte?

-Je ne me souviens pas des détails, mais je crois que c'est suite à une enquête réalisée en interne. Selon Serge, monsieur Beaurivage aurait peut-être quelque chose à voir avec les événements, mais il ne peut pas le prouver.

-En quoi aurait-il été impliqué d'après toi?

-Serge pense que Simon était là pour enquêter. Serge trouvait que son patron posait de nombreuses questions et semblait surveiller beaucoup les deux hommes concernés.

-Je t'arrête tout de suite maman, Simon n'est pas un détective privé. Mais son frère l'est. Tu te souviens peut-être de lui d'ailleurs? Il a réalisé une enquête pour Valère au Musée. Il est même venu à la fête que nous avons organisée pour Thérèse et Jean, tu te souviens? William Darcy?

-Le beau brun avec lequel tu as dansé?

-Et qu'elle a embrassé devant tout le monde. Rétorqua mon père qui était resté silencieux jusque là.

-C'est lui qui m'a embrassée, papa. Me défendis-je.

-Oui, je me souviens de lui. C'est pour ça que j'avais le sentiment de l'avoir déjà vu… quand Serge m'a présenté Simon.

-Pour ma part, je pensais qu'il s'agissait du même homme… Compléta mon père.

-Non, ils sont bien deux. Simon et William sont des jumeaux identiques.

J'eus beau affirmer cela à ma mère avec beaucoup d'assurance, depuis le commentaire de mon père, j'étais à nouveau habitée par le doute.

«Étaient-ils réellement deux?» Me demandai-je.

En fait, pour dire vrai, je ne savais plus que penser, ni même qui croire. Sans compter qu'avec toutes les hypothèses farfelues qui me passaient par la tête - pendant que ma mère monologuait à côté de moi - je me serais volontiers crue atteinte de paranoïa.

Il fallait dire que ce que les deux hommes m'avaient affirmé séparément – si réellement ils étaient deux - prenait un sens différent selon que cela provînt de l'un plutôt que de l'autre, mais devenait horriblement cruel s'il s'agissait de la même personne quelle qu'elle soit.

La dernière nuit chez mes parents, je dormis peu tant j'avais hâte de me retrouver chez moi. En arrivant tout en haut de la côte de la Baie des Capucins, j'eus des frissons en découvrant les éoliennes qui s'étaient multipliées dans les cinq dernières années au point que celles de mon village n'étaient plus les premières qu'on puisse apercevoir lorsqu'on arrivait dans le Bas Saint-Laurent.

Un souvenir ressurgit dans ma mémoire pendant que je m'engageais sur la route qui longeait la mer (la seule qui menait à ma maison). Mon grand-père Bennet, qui était très bricoleur avait été le premier à avoir réussi à produire de l'électricité à partir d'une petite éolienne qu'il avait construite sur sa terre.

Le lendemain, j'étais en congé, mais je passai tout de même au Musée. J'entrai dans le bureau de mon oncle et lui demandai de me donner les coordonnées de la compagnie pour laquelle William travaillait, utilisant comme prétexte que l'un des organismes pour lequel je devais préparer un dossier dans les prochains jours voulait régler un petit problème par l'entremise de celle-ci. Il me remit une copie de la carte d'affaire de William Darcy et me suggéra de proposer à la société qui les engagerait d'utiliser le nom de Valère Pelletier comme référence. Je le remerciai, rentrai chez moi après avoir fait un petit détour vers le marché d'alimentation – il fallait bien que je continuasse à me nourrir – et commençai à faire des recherches sur internet afin de voir si je trouverais des renseignements pertinents sur William Darcy.

Je découvris une photo assez floue de celui qui était venu travailler au Musée dans la section image, mais lorsque je suivis celle-ci sur le site où elle était enregistrée, son nom n'était mentionné nulle part.

J'allai ensuite naviguer sur le site de la compagnie Pemberley Investigation, dirigée par William Darcy. Là, par contre, lorsque je cliquais sur l'onglet qui devait me mener vers les membres dirigeants de la compagnie, j'eus la confirmation que William Darcy en était bien le propriétaire.

Je m'amusai ensuite à entrer le nom de Simon Beaurivage sur «google» et cela me mena vers deux liens différents et donc vers deux hommes. Le premier avait 70 ans et apparaissait sur internet à cause d'un procès que sa troisième femme venait de gagner contre lui. Le second correspondait à un jeune garçon de 13 ans qui avait gagné une médaille d'or en natation lors des jeux du Québec.

Nullement découragée par le peu d'informations que j'avais glanées durant cette première étape - n'étais-je pas en train de parler comme un détective ?- je fus déterminée à trouver la vérité coûte que coûte. Je profitai de mes dernières journées de congé pour contacter Charlotte et Richard, me disant qu'il était plus que temps que je leur racontasse la vérité sachant que mon amie avait toujours su me conseiller judicieusement.

La veille de mon souper avec Richard et mon amie, je dus passer au bureau de poste pour un colis. La poste n'étant pas ouverte plus que quelques heures par jour après le congé de Noël, je m'empressai de m'y rendre pour aller chercher le colis en question. Lorsque la préposée me montra mon paquet, je compris aussitôt ce qu'il contenait. Josie avait tenu sa promesse et m'envoyait un tableau semblable à celui que j'avais perdu à cause de Simon. Je signai le bon de réception, pris connaissance avec le message griffonné à la hâte par l'expéditeur et rentrai chez moi avec le précieux tableau, toujours enveloppé dans le papier brun. Aussitôt entrée, je le déballai, l'accrochai sur le mur, exactement là où je l'avais imaginé depuis que je l'avais vu et composai le numéro de ma belle-sœur.

Ce fut Serge qui décrocha. J'en profitai pour discuter avec lui de ce qui venait de se produire dans sa compagnie en faisant bien attention à ne pas semer le trouble dans son esprit.

-Simon est donc parti? C'est vrai alors?

-Oui… on nous a dit qu'il s'était trouvé un nouveau poste à Toronto.

-Et le détective? Celui qui s'était infiltré chez vous, tu as découvert de qui il s'agissait?

-Non. Mais pour ma part, je suis convaincu que c'était Simon.

-Pourquoi? Insistai-je, espérant fortement que ses soupçons s'appuieraient sur quelque chose de plus tangible que l'instinct.

-Il s'intéressait constamment aux allers et venues des deux personnes qui ont finalement été arrêtées…

-Tu sais Serge, Simon a un frère jumeau qui est détective ! Peut-être que celui-ci a pris sa place certaines journées?

-Simon? Un frère jumeau. Ben voyons. Où es-tu allée chercher une idée pareille?

-Parce que je le connais figure-toi. Il se nomme William Darcy et Valère l'avait engagé pour régler un problème au Musée.

-Hein? J'ignorais ça. En tout cas, si c'est vrai, Simon ne m'en a pas parlé.

-Bof, ne t'en fais pas pour ça. En passant, je suis très heureuse pour ta promotion… tu l'as bien méritée.

-Merci petite sœur.

-Tu peux me passer Josie?

-Oui, un instant. Je te laisse, elle arrive.

-Élisabeth?

-Josie, je voulais te remercier pour le tableau…

-Ah, tu l'as déjà reçu?

-Oui, je reviens du bureau de poste.

-J'ai bien essayé de t'en faire une autre, mais je n'y arrivais pas.

Je ne trouvai rien à répondre tant la surprise était grande.

-Alors quand Simon est venu me le rapporter, j'ai sauté sur l'occasion pour te l'envoyer.

-Celui que j'ai, c'est celui que Simon avait acheté?

-Oui, et tu sais quoi? Il a refusé que je le rembourse.

-Quoi?

-Il a dit qu'il tenait à ce qu'il te revienne.

-Après s'être autant opposé à moi, il me le donne? C'est à n'y rien comprendre.

-Tu as dû lui faire une bonne impression….

-J'en reviens pas!

La conversation terminée, je raccrochai, totalement «scotchée». J'aime bien cette expression. Aucune n'exprime mieux comment je me sentais à ce moment-là. Je ne comprenais plus rien, vraiment rien. Simon s'était battu pour acheter le tableau, avait catégoriquement refusé de me le céder, mais me le faisait parvenir quelques semaines plus tard en passant par ma belle-sœur et sans rien exiger en retour. J'avais vraiment hâte de raconter tout cela à ma meilleure amie et à son amoureux.

Pour les recevoir, j'avais préparé une lasagne maison et sélectionné une bonne bouteille de vin rouge. Je ne pouvais pas mettre le couvert sur la véranda puisque le temps était trop froid mais je déplaçai la table de manière à ce que nous puissions regarder la mer tout en mangeant. Je ne voulais pas que nous manquions le coucher de soleil. En hiver, lorsque l'astre jaune rejoint la mer, les couleurs sont encore plus vives que l'été.

Charlotte et Richard arrivèrent à l'heure prévue et m'aidèrent à mettre les fleurs qu'ils m'avaient apportées dans un vase. Durant le repas, nous discutâmes de leur éventuel mariage, prévu pour la deuxième semaine de février, et des différents projets sur lesquels je travaillais. J'avais bien hâte d'aborder le sujet qui me préoccupait tout particulièrement, mais je savais qu'il valait mieux épuiser toutes les autres discussions potentielles auparavant. Lorsque cette longue liste fut épuisée, je me concentrai sur la façon d'amener le sujet naturellement. Charlotte me l'offrit d'une manière tout à fait naturelle lorsqu'elle me questionna sur le nouveau tableau que j'avais accroché dans la salle à manger et qu'elle trouvait très beau.

-C'est une belle toile en effet, mais je dois dire que son histoire aussi est loin d'être banale.

-Ah oui? S'étonna Charlotte. Est-ce trop indiscret de te demander des détails?

-Non, au contraire… toutefois, puisqu'il s'agit d'une longue histoire… je suggère que nous passions au dessert et au café – si vous en voulez bien entendu – avant que je n'entre dans le vif du sujet.

-Richard et moi avons le temps, n'est-ce pas jeune homme?

-J'en ai déjà l'eau à la bouche. Je dis ça pour le dessert et pour ton histoire bien entendu.

-Très bien. Servez-vous une part de gâteau, je vais chercher le café et je vous raconte comment cette toile s'est retrouvée ici, chez moi et pas plus tard que ce matin.

Avez-vous hâte de connaître l'histoire de cette toile? Avez-vous une idée de la suite? Un souhait? Yo? Laurence? Juliette? Fumeseck666? Misspapagena? Fafii? Mouette? Anna? France-ena? Lilouth33? D'autres? J'ai hâte de vous lire aussi... Myriam